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MANUSCRITS ET DES PEINTRES DE TABLEAUX

Lorsque nous cherchions, au cours de l'été 1903, sous quel vocable se ferait cette manifestation d'art qui devait s'appeler les « Primitifs français », plusieurs s'effrayèrent du terme qui a été choisi. « Primitifs » ! Étaient-ce bien là vraiment les premiers peintres français ? D'autres ne les avaient-ils pas précédés, qui les valaient peut-être ? « Primitifs » néanmoins triompha, et c'était justice. Mais il ne faudrait pas croire que dans la pensée des organisateurs de cette Exposition il y ait eu dédain pour les prédécesseurs des maîtres dont on admira les œuvres au Pavillon de Marsan. Tous rendent

hommage aux devanciers des grands peintres français des XIVe et XVe siècles, c'est-à-dire à ces modestes enlumineurs qui pendant tout le moyen âge, avec une prodigalité inouïe, ont dépensé des trésors de verve pour créer sur les pages des manuscrits d'admirables tableaux. Il n'a manqué aux miniaturistes que de faire grand pour être appréciés à leur valeur. On a pu leur reprocher de composer des œuvres qu'il faut voir à la loupe ; mais ils n'avaient point à en régler les dimensions. La place qu'on leur réservait était un coin de feuillet blanc de quelques centimètres carrés. On reste confondu quand on voit le parti qu'ils en ont su tirer. Je ne dis pas que quelques-uns d'entre eux ont eu du génie, et pourtant, malgré la gravité du mot, ceux à qui il a été donné de suivre l'œuvre de l'un de ces artistes dans tout son développement admettraient sans doute pour certains ce qualificatif.

Ce n'est point l'avis de tous que les enlumineurs sont les ancêtres directs, les pères des « Primitifs ». On a voulu que dès le début il y ait eu une distinction complète entre les peintres des miniatures et les peintres des grands tableaux. Cette opinion est fort discutable. Avant de la soutenir, il faudrait de toute nécessité montrer que la scission était, au XIVe siècle par exemple, tout à fait nette entre les peintres imagiers, les peintres selliers, les peintres enlumineurs, les peintres de plate peinture. Jusqu'à présent je ne vois pas que la preuve en soit faite. Plus tard, au XVe siècle, les Van Eyck, Jean Fouquet, Bourdichon et tant d'autres ornent des manuscrits et peignent des tableaux. Auraient-ils donc tout à coup inauguré un régime nouveau, à l'époque précise où les spécialités s'affirment? Que tels ou tels peintres se soient adonnés plus volontiers, celui-ci à la peinture sur panneaux, celui-là à

l'ornementation des livres, il serait absurde de ne pas le croire ; mais que les peintres de tableaux et les enlumineurs de manuscrits aient suivi pendant plusieurs siècles des routes si exactement parallèles qu'ils ne se soient jamais rencontrés, c'est là une théorie qu'il me semble impossible d'admettre sans restriction.

Si l'on partage cet avis, on pensera aussi que l'Exposition des œuvres des miniaturistes organisée dans une des salles de la Bibliothèque nationale était le complément indispensable de celle qui nous montrait les tableaux des vieux peintres français. Quand je dis le complément, le mot n'est pas exact, elle en était la préface. Pour bien comprendre l'Exposition du Pavillon de Marsan, il fallait étudier au préalable celle de la rue Vivienne.

Au jour de l'inauguration de cette Exposition des miniaturistes, quand M. Léopold Delisle, avec l'autorité qui s'attache à son nom et à ses travaux, nous indiquait les transformations de l'art de la peinture des manuscrits depuis le commencement de la monarchie française jusqu'à la Renaissance, quand M. Charles Bayet, à qui rien n'est étranger de ce qui touche à l'histoire de l'art, glorifiait notre époque de s'apercevoir enfin que la France, elle aussi, a ses antiquités nationales, une phrase me revenait en mémoire avec insistance, une toute petite phrase qu'écrivait il y a cinquante ans le marquis Léon de Laborde. « L'histoire de la peinture du moyen âge ne peut s'écrire, faute d'anciens tableaux, qu'avec l'étude des miniatures (1) ». Cela est toujours vrai : car, si l'Exposition du Pavillon de Marsan nous montrait pour première œuvre le célèbre portrait du roi Jean, personne ne songera à admettre que c'est seulement vers 1360 qu'on a commencé à peindre en France. Et pour la période

(1) Notice des émaux du Louvre (1853), Glossaire, p. 494, au mot Scel.

antérieure où trouver les éléments d'une histoire de la peinture sinon dans les illustrations des livres?

Les peintures murales, quelque intéressantes qu'elles soient, sont trop rares pour qu'on puisse établir d'après vingt à trente spécimens une théorie documentée. Les miniatures des manuscrits nous offrent, au contraire, un champ d'études, dont le seul défaut serait d'être trop vaste et de comprendre des œuvres d'un mérite fort inégal. Après l'oubli très injuste dans lequel on avait laissé pendant longtemps ces productions artistiques de nos ancêtres, peut-être a-t-on, par une réaction bien excusable, admiré tout sans y apporter assez de critique. Il ne suffit évidemment pas qu'une peinture soit ancienne pour qu'elle soit bonne, et ce serait pousser trop loin le pessimisme que de s'imaginer qu'il était réservé aux temps modernes de produire des artistes médiocres. Une miniature du XIIe ou du XIVe siècle peut être fort curieuse si on la considère comme un document archéologique et ne présenter pourtant aucun intérêt artistique.

Sans négliger le document, les organisateurs de l'Exposition de la rue Vivienne s'étaient efforcés de n'y faire figurer que des œuvres pouvant permettre aux visiteurs de suivre l'évolution de l'art de. la peinture appliquée aux manuscrits depuis le XIIIe siècle jusqu'au XVIe.

Est-ce à dire que cet art n'a commencé qu'au temps de saint Louis ? Non, certes. Aussi bien sur notre terre de France que dans les autres régions, il serait probablement impossible d'indiquer une époque à laquelle les arts graphiques n'ont pas été cultivés.

A la vérité, les spécimens de peintures qui nous restent de la période mérovingienne ne nous autorisent pas à dire qu'il y eut alors un art national. Les Germains avaient apporté en Gaule des goûts particuliers, des méthodes

barbares sans doute, mais qui leur étaient propres. Les Gaulois avaient, eux aussi, leurs traditions, qui depuis longtemps avaient subi l'empreinte puissante des écoles gréco-romaines. D'autres influences extérieures étaient encore venues se joindre à celles-ci, mais sans qu'il y ait eu fusion intime entre elles. Si l'on examine un manuscrit à peintures de cette époque, on distingue assez facilement l'école à laquelle on peut le rattacher. Ce sera une imitation maladroite et grossière de la peinture antique, ou bien le produit de cet art du Nord qui fut commun à presque toute l'Europe septentrionale. Au reste, pour cette période les manuscrits à peintures sont relativement rares; la décoration des livres consiste principalement en lettres ornées d'une fantaisie compliquée et savante, quelquefois charmante, mais qui souvent aussi excède les bornes du goût tel que le concevront les artistes des siècles suivants.

Avec les Carolingiens, c'est vraiment une renaissance qui s'ouvre ; non pas que l'influence anglo-saxonne ne se fasse plus sentir, mais on peut noter un retour très marqué vers l'art antique. Il y a loin déjà des illustrations du Pentateuque de Tours, qui est du VIe ou du VIIe siècle, à celles qui ornent les évangéliaires de Charlemagne ou de l'empereur Lothaire. On commence aussi à voir apparaître de véritables portraits bien supérieurs aux essais des enlumineurs qui vont suivre.

Le Xe siècle, le XIe ne sauraient être considérés comme une période glorieuse pour l'art de la peinture. La composition révèle alors plus d'ingéniosité que de talent. Le principal effort de l'artiste tend toujours à varier en mille manières les ornements des grandes initiales ; et pour rencontrer des œuvres dignes de fixer l'attention des amateurs d'art qui ne sont pas des érudits de profession, il faut attendre le siècje suivant.

Sans doute à cette époque la décoration des manuscrits procède encore de la tradition des périodes précédentes. Ce sont les initiales qui le plus souvent servent de champ à toute l'ornementation, et le nombre des thèmes que l'artiste a le droit de traiter est toujours assez limité. Nous sommes encore dans la période qu'on a nommée la période hiératique. Il n'est pas loisible à l'enlumineur d'interpréter à sa fantaisie les scènes de la Passion, les vies et les légendes des saints; et pourtant, si les sujets varient peu, on discerne facilement quels sont les efforts du peintre pour s'affranchir d'une tutelle tyrannique et pour arriver à des effets toujours plus intenses à mesure que l'art s'affine.

Il n'entrait pas dans le plan des organisateurs de l'Exposition de montrer le développement de l'art de la miniature depuis les origines jusqu'au XVIe siècle.

11 avait donc fallu se restreindre et renoncer à mettre sous les yeux des visiteurs des spécimens de peintures antérieures au règne de saint Louis. Mais, et ceci est pour atténuer les regrets, c'est bien au XIIIe siècle, en réalité, que se sont formées les grandes écoles d'enlumineurs. C'est aussi vers le temps de Philippe-Auguste que l'art a commencé à se laïciser.

Jusque-là il ne semble pas qu'il y ait eu d'autres ateliers que ceux des monastères. Pour peu que la maison fût importante, elle devait posséder un scriptorium où les livres étaient copiés et enluminés. C'était une des œuvres les plus méritoires que de concourir à la transcription et à l'ornementation d'un manuscrit de la Bible ou de quelque ouvrage des Pères. Des légendes s'établissaient pour stimuler le zèle des travailleurs du scriptorium : chaque lettre écrite ou enluminée pouvait, disait-on, effacer un péché. Ces ateliers monastiques ont produit des œuvres remar-

quables, non pas tant pour les peintures proprement dites que pour l'ornementation. Le XIIe siècle et le commencement du XIIIe marquent l'apogée de cet art qui consiste à faire d'une simple initiale une merveille de composition. C'est dans l'ornement de ces grandes lettres que le moine enlumineur montre l'imagination la plus féconde. Une admirable entente des nuances, un goût très sûr dans l'emploi des motifs servant à la décoration, tout concourt pour faire de ces initiales peintes des couleurs les plus éclatantes un vrai régal pour les yeux. Malheureusement, la composition des scènes des miniatures n'ofïre la plupart du temps presque aucun trait d'originalité. D'ailleurs, il n'est pas permis à ces pieux ouvriers des ateliers monastiques de s'affranchir des règles anciennes. Les sujets d'illustration ne sont point en nombre illimité, et depuis longtemps a tradition a créé, pour chaque scène, des types dont l'artiste ne peut en aucune façon s'éloigner.

Mais voici que dès le début du XIIIe siècle s'épanouit en France toute une littérature profane, fort goûtée des princes, des chevaliers et même des bourgeois. Pour plaire à ces clients nouveaux il faut que les livres soient luxueusement copiés et illustrés. De ce jour les ateliers d'enlumineurs laïques devaient naître aussi ; et c'est Paris, cela ne fait plus doute aujourd'hui, c'est Paris qui en a été le berceau. Il garda longtemps la supériorité. Cependant, à la fin du XIIIe siècle encore, les enlumineurs n'y sont pas très nombreux, une vingtaine tout au plus, sans compter, il est vrai, les aides ou apprentis.

Je disais tout à l'heure qu'il ne suffit pas qu'une miniature soit ancienne pour qu'elle soit bonne ; mais il faut constater toutefois qu'il est presque rare de rencontrer au XIIIe siècle, par exemple, des peintures de

manuscrits absolument mauvaises, alors qu'au XVe c'est au contraire chose commune. L'explication de ce fait me semble assez facile. Au XIIIe siècle, seuls les princes, les hauts barons, quelques riches bourgeois s'appliquent à mettre en leur librairie des volumes enluminés. Ces livres « historiés très noblement » sont rares et coûtent fort cher: n'en a pas qui veut. Puis, parce que. nous voyons saint Louis, et plus tard Charles V, le duc de Berry et d'autres, rechercher et apprécier les beaux livres, il ne faudrait pas se hâter d'en conclure que tous les princes et grands seigneurs français sans exception ont été bibliophiles. Il a donc suffi, au début de la belle époque de l'enluminure, d'un petit nombre de miniaturistes pour donner satisfaction aux amateurs ; mais, si ces derniers rétribuaient largement leurs artistes, ils semblent en revanche s'être montrés assez exigeants, à en juger par la valeur de la plupart des beaux volumes qui nous sont parvenus.

Peu à peu cependant le goût de l'étude se vulgarise ; les lecteurs qui veulent posséder des livres à peintures se multiplient. Il leur faut des manuscrits en grand nombre, vite exécutés et cédés à bon marché. L'art dans cette production à outrance fléchit et va glisser jusqu'à faire place au métier, même à Paris, où les miniaturistes pourtant soutiendront pendant des siècles avec éclat leur réputation.

Ce que nous savons des enlumineurs du moyen âge se réduit à bien peu de chose. Néanmoins il ne me paraît pas possible de douter maintenant qu'ils ont eu à Paris, dès le XIIIe siècle, de véritables ateliers. Ces ateliers étaient composés d'un nombre très restreint de personnes, mais ils devaient avoir des traditions propres, qui ont été gardées plus longtemps peut-être qu'on ne le croit. A ma connaissance, un atelier parisien du XIIIe

siècle, le plus important de la ville, semble-t-il, s'est continué pendant le siècle suivant sans changer de direction. Au XIIIe siècle il était dirigé par un enlumineur qui sous Philippe le Bel s'associa son gendre. Le gendre, à son tour, prit pour associé un autre enlumineur, quand, dans le cours du XIVe siècle, il fut devenu le chef de l'atelier après la mort de son beau-père. Il serait curieux de voir si, par ressouvenir, des œuvres sorties au XIVe siècle de cet atelier conservent encore un cachet d'archaïsme les rattachant au siècle précédent. Mais c'est là une question dont je me propose de parler plus loin avec quelques détails.

Comme je dois également étudier dans un chapitre spécial ce qu'on sait des méthodes de travail des enlumineurs pendant la belle époque, c'est-à-dire du XIIIe siècle au XVe, je me contenterai d'indiquer ici d'une façon très sommaire le rôle des chefs d'atelier. De nos jours il n'est pas nécessaire qu'un volume soit terminé pour qu'on en commence l'illustration : les deux opérations sont entièrement distinctes. Au moyen âge, les choses se passaient autrement. Le copiste réservait dans le manuscrit certaines pages ou certaines parties de pages pour recevoir des peintures, et c'est seulement après l'achèvement de ce premier travail que l'enlumineur pouvait commencer le sien. C'est alors que le chef d'atelier, qui avait reçu le volume en cahiers, intervenait pour tracer à ses enlumineurs leur besogne. Souvent il esquissait les scènes à représenter à l'endroit même où devait être faite la miniature. Souvent aussi il traçait ses esquisses dans la marge en face ou au-dessous de la place blanche laissée par le copiste pour recevoir des peintures. Dans ce cas les esquisses devaient être effacées dès que l'enlumineur avait terminé les miniatures aux-

quelles ces esquisses avaient servi de modèle. Mais il y a eu des négligences et des oublis, et c'est fort heureux : car ces petits dessins conservés par la faute de celui qui avait mission de les détruire sont devenus aujourd'hui des documents pleins d'intérêt. D'ailleurs, le chef d'atelier ne prenait pas toujours la peine de tracer des esquisses pour guider ses enlumineurs : très fréquemment il se contentait de leur indiquer leur besogne par écrit. Là aussi il y a eu négligence de la part de ceux qui devaient effacer ; et c'est ainsi que sur de très nombreux manuscrits à peintures on voit encore aujourd'hui les notes écrites dans les marges parles chefs d'atelier pour donner des ordres à leurs collaborateurs.

De ce qui vient d'être dit il ne faudrait pas conclure qu'il n'y a point eu au moyen âge d'artistes travaillant isolément, en dehors des ateliers. Il y en a eu sans doute beaucoup ; mais il est possible aussi que ces grands enlumineurs, que nous considérons comme des isolés et dont nous possédons des œuvres admirables, aient eu sous leurs ordres d'autres artistes de moindre talent, qui n'ont pris aucune part à l'illustration des livres destinés à des princes bibliophiles et d'un goût sévère.

Du reste, quelle qu'ait été l'organisation du travail chez les enlumineurs parisiens, il est certain que leur supériorité est restée indiscutée jusqu'au règne de Charles VI. A celte époque les Flamands prennent la première place, et quelques-uns des miniaturistes de Charles V et du duc de Berry, comme Jean de Bruges, André Beauneveu, Pol de Limbourg et ses frères, étaient originaires des provinces qui font aujourd'hui partie de la Belgique ou qui l'avoisinent.

Je me suis gardé et je me garderai bien de parler des écoles de miniaturistes des pays étrangers ; il faut pourtant constater la double influence qu'ont exercée à un cer-

iain moment les Flamands et les Italiens sur nos enlumineurs. Jean Fouquet, au temps de Charles VII et de Louis XI, n'y a pas lui-même échappé, ou du moins les artistes du Nord et ceux d'au-delà des Alpes ne lui sont pas inconnus ; mais le bon maître tourangeau n'en est pas moins resté purement français. Au moment où cet artiste excellent brille d'un éclat que les années n'ont point terni, l'école de Paris a presque disparu. Tours et les villes du centre ont donné naissance, sinon aux meilleurs miniaturistes, du moins aux plus grands peintres qu'ait possédés la France avant le XVIe siècle. Quant à Paris, vers le déclin du XVe siècle et dans la période suivante, la fabrication y a pris la place de l'art. Sauf de rares exceptions, on n'y fait plus que de l'enluminure commerciale. Les livres d'Heures s'y fabriquent par centaines, à peu près comme aujourd'hui les paroissiens au quartier de Saint-Sulpice. Au XVIe siècle, pendant assez longtemps, cette fabrication se continuera. L'imprimerie, qui a commencé par demander aux enlumineurs leur collaboration pour mettre en couleur les gravures, l'imprimerie achèvera de les faire disparaître. C'est fini désormais des belles pages entourées de rinceaux éclatants; c'est fini des merveilleux tableaux qui tout petits valent les grandes toiles des modernes. Quelques entêtés lutteront encore, épris de leur art, et durant tout le XVI0 siècle produiront des chefs-d'œuvre comparables aux plus beaux morceaux de la grande époque. Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle il se trouvera des enlumineurs traditionalistes ; mais le public depuis longtemps est indifférent à ces tentatives. La miniature est bien morte.

Cet exposé très sommaire ne vise pas même à rappeler quelles ont été les étapes de l'art de la miniature en

France ; mais il suffit pour montrer que ce nom de a Primitifs français », si heureusement appliqué aux grands peintres qui ont triomphé au Pavillon de Marsan, ne convient en réalité qu'à certains enlumineurs de manuscrits et non à tous ceux dont les œuvres figuraient dans les vitrines de l'Exposition.

Jean Fouquet, Enguerrand Charonlon, le maître de Moulins sont bien les premiers grands artistes dont nous ayons connaissance pour la France; mais on prévoit encore après eux le progrès et en tout cas une longue théorie de continuateurs. Pour excellent qu'il soit déjà, c'est en somme un art qui commence.

L'art de l'enluminure, au contraire, qui depuis des siècles s'acheminait vers un idéal toujours meilleur, atteint sous Philippe le Bel et ses fils une quasi perfection. Le XIVe siècle marque encore un progrès ; lorsqu'il finit et que le suivant commence, c'est à l'apogée que nous assistons. A la période la plus sombre de notre histoire, le règne de Charles VI, correspond par une étrange anomalie l'ère la plus brillante peut-être de la peinture appliquée aux manuscrits. Plus tard, avec Jean Fouquet ce n'est déjà plus l'enluminure qui fleurit, c'est la grande peinture qui se rapetisse au format du livre. Bourdichon, avec talent, essaiera encore de faire revivre la miniature ; mais la mode a changé. Au XIIIe siècle, au XIVe et aussi au commencement du XVe, les enlumineurs sont peintres par hasard. A partir de Charles VII, ce sont des peintres qui par occasion deviennent enlumineurs. Primitifs pour leurs tableaux, Fouquet et Bourdichon ne sont plus que les derniers venus parmi les miniaturistes.

C'est certainement aux efforts vers le mieux tentés pendant plusieurs siècles parles enlumineurs que les « Primitifs français » doivent d'être ce qu'ils sont. S'ils ont

pu montrer cette extraordinaire maîtrise inadmissible chez les pratiquants d'un art qui débute, c'est aux miniaturistes qu'ils en sont redevables, à ces bons et consciencieux ouvriers, si modestes qu'ils ne signent point, si grands pourtant par leur art qu'on voudrait connaître les noms des meilleurs d'entre eux pour les glorifier comme il convient.

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