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L'ÉPICIÈRE A DE L'ESPRIT

Qui donc eût pu de mon libraire

Des larmes arrêter le flux?

Il passait tout le jour à braire,

Et mes efforts pour Ten distraire

Étaient des efforts superflus.

J'eus h)eau lembrasser comme un frère.

Il pleurait, pleurait tant et plus

Sur ce temps antilittéraire !

Qui donc eût pu de mon libraire

Des larmes arrêter le flux?...

« Comment veux-tu que je jubile! »

Sanglotait-il amèrement,

« Et toi, pauvre écrivain, comment

Ne partages-tu pas ma bile ?

Ne vois-tu pas qu'en la grandville,

Il n'est plus rien, en ce moment.

En dehors de l'automobile?

A notre époque, qui donc a

Douze minutes pour te lire?

Voyons, mon cher, c'est du délire!

Tu ferais mieux au Kamtchatka

De texiler avec ta lyre,

Ta flûte et ton harmonica.

Et dy ton domicile élire!...

Eh quoi ! tu m'apportes des vers,

Et de mon refus tu félonnes ?

Invendus des derniers automnes,

Bouillons des ultimes hivers,

J'en ai des kilos et des tonnes.

Hélas ! qui se mangent aux vers!...

Des vers ! ! ! qui veux-tu qui les lise,

Sil te plaît, dans ce siècle-ci,

Où Ton na même plus souci

D'entrer le dimanche à l'église !

Non, va-ten ! Reboucle ton sac

Dérisoirement poétique!

A de Montesquiou-Fezensac.

Dont, pourtant, j'aime l'estliétique,

Ou, même, à l'auteur authentique

De Cyrano de Bergerac^

Comme à toi, mon bon, tout à trac,

Je tiendrais langage identique.

Car je vois que dans ma boutique

11 ne vient plus une pratique,

Et que des livres c'est le krach ! »

Là-dessus, le diable l'emporte, Ainsi qu'on ferait d'un cloporte,

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Le maraud me mit à la porte.

Vraiment la chose est un peu forte î Dieu sait si j'attendais de lui Un traitement de cette sorte !

A qui se fier, aujourd'hui?

a Seigneur ! » pensai-je, « quelle affaire!

Ah çà ! que m'en vais-je donc faire ?

Certainement, cet animal

Me payait on ne peut plus mal ;

Mais bien qu'infinitésimal,

L'argent qu'il tirait de sa caisse

Suffisait bien à mon normal

Appétit de poète. Quest-ce,

Odieux! que je vais devenir?

Et, puisque mon libraire cesse,

Triste gousset, de te garnir,

Que mangerai-je, à l'avenir? »

— « Manger ! » ricane un satirique

Que je vois d'ici, pléthorique

Et ventru tel Sancho Pança.

<( Eh ! quoi ! se peut-il qu'un lyrique

Ait à se soucier de ça ? »

Eh! oui, cher môssieu, je pense à

Manger, car d'un outil gastrique,

Comme vous, Dieu m'embarrassa.

De façon que, tout comme un autre,

Faute de manger, bon apôtre

Qui venez faire ici le fin,

Je pourrais bien mourir de faim.

382 LES MINUTES LIEERTINES

Et que mon âme fût craintive Devant pareille perspective.

Il n'est pas un homme ici-bas, Môssieu, pour ne Tadmettre pas...

Le besoin me pressant, en somme, Je me dis : « Bien que ça m'ass.9mme, Je m'en irai chez les bourgeois Réciter mes contes de choix.

Ces gens-là, c'est chose connue.

Ne détestent point badiner, Et d'une gaudriole nue Aiment à rire après dîner. »

Je m'en fus, donc, en toute urgence, Chez le directeur d'une agence Qui, des caves jusqu'aux greniers.

Regorge toujours de poètes Montmartrois et de chansonniers A la recherche d'alouettes.

(' Parfait! » me dit ce directeur.

" On me demande un bon conteur, Précisément, pour la soirée Que va donner monsieur Sagouin ; Vous savez, l'épicier du coin?

Vous y verrez belle chambrée.

De votre plus aimable voix, Pour briller dans la circonstance.

De vos contes les plus grivois Vous comblerez cette assistance.

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Pour cela, vous aurez dix francs,

Dix fois vingt sous, bien nets, bien francs,

Et puis un en-cas à l'office !

Nous serons de compte à demi.

Cela vous va-t-il, mon ami ? »

Hé! que vouliez-vous que je fisse ?

Pégase, et toi, Muse, pardon!

11 faut manger !... Jacceptai donc.

Chez Sagouin me suive qui maime !

En habit, j'y dis, le soir même.

Pour bien gagner mes deux écus,

Tous mes contes sur les cocus.

Les femmes se tordaient de rire

Jusqu'au point de pousser des cris ;

Mais je ne saurais vous décrire

Le nez que faisaient les maris !

A la fin, d'une mine fière,

« Monsieur, voici vos deux écus, »

Me dit Sagouin. - Quant aux cocus,

Fussent-ils tous dans la rivière ! »

— « Ho! » fit sa femme, « quel danger

Tu courrais en cette occurrence !

De t'en tirer pas d'espérance,

Oscar : tu ne sais pas nager ! »

En vain je m'escrime et travaille !

Les veux mi-clos, Tesprit lointain, Me voilà d'humeur, ce matin, A ne plus dire rien qui vaille.

Et, pour être franc jusqu'au bout, Mon inconsistance est extrême Au point que je suis d'humeur même A ne plus dire rien du tout.

C'est qu'il flotte dans l'atmosphère.

Ne sais quel relent printanier ; C'est que voici le marronnier Redevenu corymbifère ;

C'est que, pour la première fois^ J'ai pu rouvrir cette fenêtre, Et c'est que l'on doit si bien être Au fond de quelque allée, au Bois !

C'est qu'un mendiant, dans la rue, Chante sans fin : voici V avril !

Et qu'au ciel d'un bleu puéril l/hirondelle est réapparue ;

Et c'est que je me sens au cœur Comme un délicieux malaise ; Et c'est qu'il pleut, ne vous déplaise, Des parfums et de la langueur !...

Que vous conter, selon la rime Ensemble et selon la raison, Si ce n'est qu'en cette saison, Travailler me paraît un crime,

Et qu'il vaudrait mieux au grenier Reléguer Tencre avec la plume Et ne plus ouvrir un volume Qui ne fût pas d André Chénier ?

Mais, perpétuel tournebroche Chez le rôtisseur Apollon, Par zéphyr ou par aquilon, t^our n'encourir pas de reproche,

Pauvre de moi, ne faut-il point.

Pour terminer ce premier livre, Que, sans plus tarder, je vous livre Un conte inédit cuit à point?

Mais, quoi ! que je reste à ma table, A quelque copiste pareil. Alors qu'il fait si grand soleil !

Serait-ce pas épouvantable ?

Ne pas profiter du rayon Qui nous chauffe de cette sorte?

Çà, voyons, souffrez que je sorte !

D'ailleurs j'emporte ce crayon,

A laide duquel je projette, Si je rencontre, par hasard, L'Inspiration quelque part, De la fixer sur ma manchette.

Mais, pour l'heure, c'est affiigeant, Je suis d'invention plus frêle Que, dans Don Juan^ Sganarelle, Ou qu'en Les Plaidems^ Petit-Jean.

Ouais ! lecteur, je vous entends rire Et crier : « Voici du nouveau I S'il n'a plus rien dans le cerveau.

Pourquoi se mêle-t-il d'écrire? «

Ah! dam! j'en conviens, ce métier, Bien que charmant, parfois m'assomme Et j'aimerais mieux être, en somme.

On me croira, petit rentier^

Dans quelque bourgade lointaine.

Je n'aurais, alors, Dieu merci!

D'autre besoin, dautre souci Que de relire La Fontaine.

Oui, le Bonhomme seulement Composerait ma librairie.

Avec lui, qui donc, je vous prie, Pourrait s'ennuyer un moment?

N'a-t-il pas tout : l'ordre, la grâce.

Le trait, la malice, l'esprit?

Quel conteur a jamais écrit Qui l'égale ou qui le dépasse?

En fut-il, jadis, comme lui Un pour côtoyer la licence Avec cette exquise innocence ?

En est-il un autre, aujourd'hui?

Avons-nous cette politesse Jusque dans la salacité, Et sa fine naïveté.

Et dans le ton cette justesse?

u Que fit-il tant? 11 imita! »

Bougonne ici tel bon apôtre, a Et sied-il donc plus que d'un autre, La chose étant, drn faire état? •

Oui, certe, et c'est incontestable, Il imita, ce grand conteur!

Mais il fut un imitateur, On le doit dire, inimitable.

Imitant, il fit, peu banal, Une besogne vraiment pie, Car. chez lui, toujours la copie A fait pâlir l'original.

Aussi, reste-t-il exemplaire ; Et Marot, qui le devança.

Est demeuré bien en deçà Dans l'art d'amuser et de plaire...

Mais je reste là, bavardant, Et n'ai pas, le diable m'emporte, Pour sortir, même ouvert ma porte!

Et le temps passe, ce pendant...

Soleil, au dehors tu m'appelles.

C'est vrai, cher soleil, tu me ris; Mais, dis, ce matin, dans Paris, Les femmes seront-elles belles ?

« Elles auront, » me réponds-tu, « Poète, je le conjecture.

Et quelle que soit leur structure.

Plus de beauté que de vertu. »

Eh ! parbleu ! la chose est fatale :

Communément du même pas Beauté, vertu ne marchent pas Dans cette énorme capitale...

Pourtant, si, dans les environs.

J'allais, tantôt, au lieu de filles Bien accortes et bien gentilles, Ne rencontrer que laiderons I...

Bah ! pour une joie incertaine A quoi bon me mettre en chemin ?

J'ai La Fontaine dans la main.

Et la joie est dans La Fontaine !

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