IL NE FAUT PAS DIRE : FONTAINE
A la longue^ ce marmiton S'était fait homme, et d'encolure :
Il avait pris de l'œil, du ton, Du poil, des nerfs et de l'allure ;
Et chez les filles du quartier.
Aussitôt qu'il s'en vit en âge,
Qu'il était tout à fait entier
Il fournit ample témoignage.
D'un mot il se trouvera peint.
D'ailleurs, en toute ressemblance :
C'était, comme on dit, un lapin,
Au sang tout plein de turbulence ;
Mais, par contre, un garçon loyal !
S'il avait désiré la femme
Du patron du B'aisan royal,
Il se fût tenu pour infâme.
Vous me direz qu'il n'avait pas
A penser ainsi grand mérite.
Puisque tant exempte d'appas
Se montrait cette Marguerite ;
Mais sachez que, depuis dix ans,
L'homme auquel il prêtait de l'aide
Lui répétait : a Va, je le sens,
Avec une femme si laide,
Je ne serai jamais cocu ! »
Oui, dans cette rôtisserie,
II n'avait pas un jour vécu
Sans entendre cette ânerie.
« Ho ! » se dit l'adulte, à la fin,
« Sa prétention est risible !
Lui, point cocu ! Dieu ! qu'il est vain 1 Et pourquoi serait-ce impossible ?
Eh! sapristi ! par mes vingt ans, A moi-même je me parie De faire, avant quil soit longtemps, Un cocu de rôtisserie ! »
Et. s'étant trouvé, ce soir-là, Seul avec notre laideronne, Tout franc, tout net, il l'accola, Criant : « Je vous aime, patronne 1 » — « Et moi, » fit-elle, « aussi, petit î Mais, avant tout, ferme la porte !... " Et, Vheure d'après, elle dit :
u Ouf! à présent, mon homme en porte
XGVII
Muse, vainement tu m'aguiches ; En vain tu t'en vas m'excitant :
Mon cerveau n'est, en cet instant, Rien qu'une cloche sans battant.
Et je ne puis, c'est irritant, Te contenter qu'en empruntant Un bon trait à Gustave Guiches !
Mais y sera-t-il consentant ?
Bah ! me souvenant du Bonhomme, Que, certes, il n'est pas besoin Que plus précisément je nomme, Pourquoi chercherais-je plus loin !
Son illustre exemple me prouve Que je puis voler. C'est un fait.
Ne disait-il pas, en effet :
« Je prends mon bien où je le trouve Quant à moi, j'ai quelque fierté, Sache-le, lecteur bénévole,
D'oser, en toute probité,
Dire : « Je vole! )> quand je vole.
Ceci posé, — qu'en bien des cas,
Et pour couvrir de ta clémence
Mes procédés indélicats,
J'ai posé déjà, — je commence.
Alexandre était le mari
D'une femme douce et parfaite.
Il semblait en être chéri :
Elle lui faisait toujours fête.
Le jour, la nuit, à tout moment.
C'étaient des « Mon cœur ! », des « Mon âme !
Des " Mon trésor ! », des « Mon amant ! »,
Des " Mon tout 1 ». Bref, toute la gamme.
Et la lune dite de miel,
Sans le masque d'un seul nuage.
Brillait encore dans leur ciel
Après dix mois de mariage 1
Soyez d'avis qu'en notre temps Où l'amour dure une semaine, Parmi les plus exorbitants On peut classer ce phénomène.
Hélas 1 un bel après-midi, Notre trop heureux Alexandre, Soudain de stupeur étourdi, De son paradis dut descendre ; Car, d'un court voyage rentrant Chez sa femme non prévenue.
Dans les bras d'un blond conquérant 11 vous la trouva demi-nue 1...
Qu'eussiez-vous fait, ainsi loti.
Dites, cher monsieur, à sa place ?
Quel parti prendre ? Quel parti?
Ecumer, ou rester de glace V Rugir comme font les pumas ?
Ou bien, tout bonnement, se taire ?
Selon la loi du fils Dumas, Tuer cette épouse adultère, Puis tirer sur le dameret Comme sur une bête on tire ?
Ou, comme Monsieur Bergeret, Sortir du salon sans rien dire ?
Pour atténuer, s'il se peut.
Le grotesque odieux du rôle.
Ne pas se fâcher pour si peu, Et trouver à point le mot drôle ?
Par exemple : « Bon appétit ! )) Tel Ruy Blas, ce pisse-vinaigre ; Ou : « Continuez! », comme a dit Tel général au soldat nègre ?
Ou bien, encor, d'un air ouvert, Dire à l'amant, dans ce mécompte :
u Mon cher ami, restez couvert ! »
Comme le cocu d'un mien conte?...
Alexandre, plus simplement
(Que Dieu pour cela le guerdonne !),
Fut à la mode : il fut cl«jment, Et dit : « Femme, je te pardonne ! » On se doute que le galant, Humilié par le beau geste De ce mari trop excellent, Fila sans demander son reste.
Et, sur l'horizon, de nouveau.
Monta, toute de miel, la lune ; Et jamais rien ne fut plus beau Que Tamour de l'un et de lune.
Mais à grand'peine un an encor Eut coulé. Temps, en ta clepsydre, Que, de rechef, dans ce décor.
Du cocuage apparut l'hydre !
Au retour d'un voyage court.
Notre époux surprit un infâme Cousin qui faisait une cour Significative à sa femme I...
11 est déjà bien hasardeux
D'absoudre une fois. Pourtant, passe.
Mais il faut, pour pardonner deux,
Etre souple de carapace ;
Ce qui, dans son acception,
Veut dire qu'il faut, pour être homme
D'une telle complexion,
Au moins être pape dans Rome ;
Ou, plutôt, si vous aimez mieux
Que plus clairement je m'exprime,
11 faut être un enfant des cieux
Pour être à ce point magnanime !
11 est vrai qu'on est généreux,
Parfois, rien que par attitude ;
On s'est conduit, un jour, en preux :
Voilà qn'on en prend l'habitude.
Et c'est ainsi qu'il en advint
Pour le mari de cette histoire :
Il pardonna deux fois, puis vingt.
La chose, en sa ville, est notoire.
Si bien qu'enfin, on l'appela
La Bretagne, — sa destinée
Etant, comm.e ce pays-là,
D'avoir son (( pardon » chaque année I
Des épouses ou des époux Eussiez-vous été le modèle Pendant quatorze ans, pouvez-vous Jurer d'être toujours fidèle?
Pour peu que vous ayez vécu, Vous savez que c'est impossible, Qu on devient volage et cocu De par une pente invincible, Et que ni femme, ni mari, Quand le désir les aiguillonne, Ne peuvent trouver un abri Pour éviter la papillonne. On connaît de monsieur Sardou Sous ce titre une pièce grise :
Un homme y court le guilledou...
La papillonne est une crise.
Il n'est noble ou bien roturier Qui, quelque jour, ne tombe en elle.
-Là-dessus, lisez de Fourier L'Attraction passionnelle .
L'attraction ! Mes bons amis, Comment pourrait-on s'y soustraire ?
Cela ne nous est pas permis ; A la nature c'est contraire; C'est un charme plus fort que nous.
Eve de ce charme est sujette, Et l'homme irait sur les genoux Pour joindre celle qui le jette.
ir se peut que, vingt ans durant, Vous soyez demeuré bien sage; Soudain, vous voici délirant, Parce que, sur votre passage.
Un être, hier encore inconnu, Mystérieusement se dresse Qui, demain, sera devenu Votre amant ou votre maîtresse.
Sans le savoir, vous vous cherchiez Depuis longtemps sur cette sphère ; Et, malgré que vous en ayez.
Hélas ! vous n'y pouvez rien faire!
Pour rien vous n'aurez plus d'égards, Parce que — cruelle merveille ! — Se sont rencontrés des regards Qui s'ignoraient encor la veille î Quelle que soit la probité Qui depuis toujours vous anime, Par ce charme obscur emporté, Peut-être irez-vous jusqu'au crime !...
Mais de quoi vais-je m'agiter? Et que c'est noirement écrire Pour quelqu'un qui ne veut conter Seulement que pour faire rire !
C est qu'on ne peut être bouffon Tous les jours, hélas ! sur commande.
J'ai l'âme, aujourd'hui, triste, au fond, Plus triste qu'une âme allemande...
Mais laissons mon état desprit.
De mon souci faisons litière ; Et, pour achever cet écrit, Tôt reprenons notre matière.
Donc, par-devant maire et curé.
Comme la loi les y convie.
Deux imprudents se sont juré
Fidélité pour cette vie.
Or, si l'un d'eux glisse, un beau jour,
Dans l'abîme de l'adultère
Et trahit le légal amour,
Doit-il l'avouer, ou s'en taire ?
Avouer ? Non ! C'est inouï !
Il faut mentir, coûte que coûte, Pour laisser à l'être trahi La pâle illusion du doute !
Quelque faim que Ton puisse avoir Dune situation nette, ^lentir, ici, c'est un devoir.
Car c'est encor le plus honnête.
C'est aussi le plus généreux.
Oui, mentons en cette occurrence, CarTaveu, s'il nous rend heureux, Fait, d'autre part, de la souffrance. Adultères, Messieurs, mentons!
Adultères, mentez, Mesdames !
Mentons, mentons sur tous les tons.
Et nions sur toutes les gammes!...
Mais n'en ai-je pas dit assez ?
Non, pour vous frapper davantage.
Par un mot que vous connaissez Je clos ce morne bavardage.
Ce n'est pas un mot des plus fous.
Il est plutôt mélancolique.
Mais, aujourd'hui, que voulez-vous, Je suis gai comme la colique!
Un homme est tout près de mourir.
Il est déjà blanc comme plâtre Et voit sa tombe s'entrouvrir.
(Vous voyez comme c'est folâtre!) Pensant que, sûrement, demain, Elle sera libre, étant veuve, Son épouse lui tient la main Pour laider dans Tultime épreuve.
Combien elle a dans le passé Trompé ce pauvre homme, elle y Mais s'absout pour l'avoir bercé D'un indéfectible mensonge.
Lui, ce pendant, de son côté, Revit leur commune existence, Et se souvient qu'il a douté D'elle en plus d'une circonstance.
Même en ce moment où la mort Sur lui tend et crispe sa serre, Un besoin de savoir le mord :
Fut-elle une femme sincère ?
Et. scrutant encore une fois L'indéchiffrable créature, Il dit, de sa suprême voix :
« Allons, femme, plus d'imposture Voici l'heure de mon trépas :
Dis-moi vraiment : fus-tu fidèle? »
— « Et puis, si tu ne mourais pas, Mon cher mari y ■• lui répond-elle.