OU L'ON DEFINIT LE BAISER
Au crépuscule, à l'heure exquise
Où les âmes vont s'apaiser,
On s'entretenait du baiser,
Autour de la jeune marquise.
La dame étant riche en beauté,
Tous ces messieurs, fleurs d'élégance,
Faisaient grand assaut d'éloquence
Sur le cas, en prenant du thé.
•El, chacun d'eux dans la querelle
Prétendant avoir le dessus,
Leurs ingénieux aperçus
Tombaient ensemble comme grêle.
Mais la marquise, de sa voix
Si délicieusement tendre,
Leur dit : «Je ne puis vous entendre.
Car vous parlez tous à la fois!...
Allons! d'abord, que Ton s'assoie.
Et qu'ensuite on veuille songer
ou I/()N DKFIMT LE BAISER
Qu'il faut un langage léger
Et des mots plus doux que la soie
Pour définir bien à souhait
Le baiser, cette mignardise,
Qui sera toujours, quoi qu'on dise,
Amants, notre meilleur jouet...
Cà, ?vlessieurs, qui de vous commence?
Alors, le plus jeune parla. Un peu niais, il dit : -< Voilà :
Si je m'en fie à la romance De l'opérette, le baiser, Le baiser^ cest lien douce chose! ...
Le baiser? C'est quand la bouche ose Sur une bouche se poser. *> — « Ce n'est pas mal, >^ dit la marquise; « Sans peine cela se conçoit; Et j'approuve, quoique ce soit Un peu bien simplet, à ma guise...
A vous, » reprit-elle en pointant Son éventail vers le deuxième.
Qui répliqua : «Madame, j'aime A citer de l'Edmond Rostand :
Pour lui, le baiser, c'est (trouvaille!) Un point rose qu'on met sur l'i Du verbe aimer. » — « Que c'est joli î Ahl vraiment, il n'est rien qui vaille Ce j)oitU rose, en réalité ! »
Cria, pour le coup, la marquise.
« Mais, je lu crois, quoique conquise,
Un peu bien larabiscolé ! »
— « Pourquoi raiTiner à rextréme?
Le baiser, sans pompeux détour,
Est un témoignage d'amour, »
Dit tout uniment le troisième.
El le suivant dit, tout de go :
<« C'est la mélamorpliose étrange
De deux êtres en un seul ange.
Si j'interpiète l)ien Hugo. »
Cinq autres parlèreiit encore.
Ceux-là, plus ou moins saugrenus.
S'aidèrent des auteurs connus
Dont notre pays se décore.
Or, au dernier, qui se taisait,
La marquise, rieuse et calme.
Avant de décerner la palme.
Dit : « Le baiser, qu'est-ce que c'est?
— « Je pourrais invoc^uer Voltaire,
Comme mon voisin, en ceci, »
Répondit-il, <• mais^ Dieu merci!
La chose veut plus de mystère ;
Et, je le dis sans biais-r,
Ce n'est pas en joule publique
Qu'un liomme sagace s'applique
A bien délinir le baiser.
Non. Il lui faut, pour cette aiïaire,
L'ond)re favorable aux complots.
ou I/ON DEFINIT LE BALSEK i9
Et du tète-à-tète à liiiis-clos
La très suggestive atmosphère.
C'est à cette condition
Que du baiser, en un langage
Léger, je trouverai, je gage,
L'exacte définition. »
— « On ne pi(|ue pas de la sorte
En vain ma curiosité î >•
Dit la dame, a Vous exc.^pté, ^'
Reprit-elle, « que chacun sorte
D'ici ; car c'est mon bon plaisir
Qu'en séance extraordinaire,
Tous les deux, au dictionnaire.
Nous travaillions bien à loisir. »
Comme une odeur de rose errante Flottait, dans l'ombre et la tiédeur:
Une odeur grisante, une odeur, Eûl-on dit, de pudeur mourante...
u Eh bien? cher, » insista, tout bas,
Après un temps, notre Eg-érie,
« Qu'est le baiser? » — « Je vous en prie, »
Dit l'autre, « ne me troublez pas !...
L'inspii'alion, {}ui m'etlleure
Déjà, bientôt va se poser ;
Et je vous dirai du baiser
Ce qu'il faut dire, tout à Iheure.
;;0 LKS MINUTES lib?:rt]nes
Avant, il sied de m'accorder,
Pour que je parle en connaissance
De cause, certaine licence
Qui. puissamment, pourra m'aider.
Car je n'aurai que phrases mièvres
Pour configurer le baiser,
Si je ne puis, d'abord, puiser
Le vrai document sur vos lèvres. »
Et, s'approchant efTrontément
De la dame toute troublée,
Sur sa bouche il chercha, d'emblée,
I/indispensable document.
Or. prise d'un soudain vertige
Au contact un peu violent
De la moustache du galant,
La dame ploya sur sa tige î...
Ensuite, ce qui se passa.
Le ciel le sait de façon sûre;
Mais, par crainte de la censure,
Je ne vous conterai pas ça !
Il suffit, d'ailleurs, que l'on sente Que la dame, en l'occasion.
Trouva la définition, Bien que muette, saisissante.