LA QUINZAINE
Ce gentil conte, le récrire, D'un style, s'il se peut, meilleur.
La Fontaine saigna Boccace.
Il fut par Chevigné saigné.
Et, moi, je saigne Chevigné, 0 retour des choses cocasse !
Philoxène, très imprudent,
Oubliant — ce fut là sa perte —
Que, pour croquer la pomme verte,
Il convient d'avoir de la dent,
Prit pour femme une pucelette,
A l'âge où, doublement barbon.
Il eût été juste assez bon
Pour quelqu'une doublement blette.
Il faut le dire à son honneur.
Pourtant, à la prime nuitée.
L'enfant fut fort bien maltraitée
Parce sénile moissonneur.
Mais, hélas ! se trouvant trop lâche
Pour rester en si beau chemin,
Il ne put pas, le lendemain.
Recommencer la bonne tâche.
Et, trop dénué de pitié
Pour pleurer d'imposer le jeûne
A cette belle faim si jeune,
Il dit à sa triste moitié :
« L'amour ne doit, selon l'usage,
Nous mettre dans tous nos émois,
i38 LES MINUTES UBERTINES
Comme hier, que deux fois par mois.
11 faut donc, ma chère, être sage,
Et, dans cette chambre à côté,
Attendre que l'autre semaine
Après celle-ci nous ramène
Une nuit de félicité. »
— « Quoi ! Cupidon ne rentre en scène, »
Gémit, lors, dun ton douloureux,
L'épouse de ce catarrheux,
« Qu'une pauvre fois par quinzaine 1
Eh bien ! je vous le jure ici,
Son peu de courage m'écœure !
Quand, moi, je voudrais, à chaque heure,
Tout entière être à sa merci.
Est-il possible que lésine
A ce point le divin archer 1 »
Et, pleurante, elle alla coucher,
Seulette, en la chambre voisine.
D'abord, elle voulut dormir.
Mais, au souvenir, quoique piètre.
Du soir précédent, son doux être
Wen finissait pas de frémir...
De sorte qu'à la troisième heure
De cette nuit, n'en pouvant plus,
Le sang la battant de son flux,
Elle s'écria : « Queje meure
Si je n'obtiens de mon époux
Ce qui par-dessus tout m'importe! »
Et, vite, elle frappe à sa porte ;
Et, lui geignant : « Que voulez-vous? »
LA QUINZAINE ^qq
Elle répond : « Cher Philoxène, Je vous demande bien pardon, Mais je voudrais que Cupidon Daignât mavancer ma quinzaine! »
CONTE DU MOT GAULOIS
Ce soir, qu'excogiterons-nous?...
Cerveau, vide est donc ta boutique?
J'ai beau prier à deux genoux La gente muse drolatique ; La gueuse rit de mon émoi, Au lieu de m'induire en trouvaille, Et dit : « Va te coucher, crois-moi, Tu n'inventeras rien qui vaille! »
Eh bien! dût cela te fâcher.
Commère, et n'être point ton compte, Je n'irai, pourtant, me coucher Qu'ayant encore écrit un conte !
Pour ce, dans quelque illustre sac Je n'ai qu'à puiser, je m'en vante!
Et, tiens! dans celui de Balzac Je prends la matière suivante :
Une femme avait un époux Qui n'avait nul égard pour elle
CONTE DU MOT GAULOIS 141
Et toujours lui cherchait des poux,
Ou, si vous préférez, querelle.
Pour cette pauvrette, en effet.
Il n'usait point de mignotises.
Quoi quelle fît, c'était mal fait;
Quoi qu'elle dit, c'était sottises.
Malgré qu'elle eût un corps joli
Et d'un maître-queux fût cousine,
Il Testimait niaise au lit
Et mal idoine à la cuisine ;
Et, dans la ville et les faubourgs,
Ce haïssable personnage
Répandait que tout à rebours
Elle tenait dans son ménage ;
Qu'il ne la gardait qu'à regret,
Qu'elle était son vrai purgatoire,
Et que qui la lui ravirait
Ferait un acte méritoire.
De bref, il menait si grand bruit
Qu'à la fin, le père et la mère
Se dirent qu'il traitait leur fruit
D'une façon par trop amère.
Donc, un jour, ces deux bonnes gens,
Pour apprendre comment leur fille
S'attirait ces mots outrageants,
Vinrent au logis en bisbille,
Et crièrent : « Vous êtes fous
De vous gourmander de la sorte !
Vous, notre gendre, expliquez-vous.
De manière que l'on en sorte.
Se disputer à tout moment Rend Texistence difficile !
Çà, voyons, dites franchement :
Que reprocliez-vous à Lucile? »
— « Oh! » fit ce prince des butors, « Ce que je lui reproche? voire!
Sil me faut dire tous ses torts,
Je ne le pourrai pas sans boire!
Toutefois, vous saurez, au moins, Qu'elle est impropre à toute afTaire; Et je veux vous rendre témoins Qu'elle ne saurait rien bien faire ; Allons tous trois nous promener ; Et, ce pendant, elle, au plus vite, Nous préparera le dîner.
Auquel souffrez qu'on vous invite.
Et je me mets à la merci De votre justice équitable, Si votre fille a réussi Seulement à dresser la table.
Que de Satan je sois suppôt Va qu'on me coupe la moustache, S'il n'y manque pas quelque pot.
Où si Ton n'y voit quelque tache! »
— « Bien ! » consentirent les parents. Et, de son charmant air docile :
« A cet accord-ci je me rends, »
Répondit à son tour Lucile.
I>es trois sortirent ; et, soudain, Voyant la belle soleillée,
CONTE DU MOT GAULOIS
Lucile choisit au jardin
Une place sous la feuillée;
Et, jugeant avec grandVaison
L'endroit tout à fait confortable
Comme tout à fait de saison.
Elle y vint installer la table.
Flanqua celle-ci d'escabeaux,
Puis, d'un linge plus blanc qu'hermine
L ayant parée, y mit de beaux
Couverts, des brocs de fière mine.
Les fins pose-couteaux d'argent,
Le compotier des jours de fête.
Et tout, d'un soin si dilio^ent
Qu'en un clin d'œil chose fut faite.
Sur ce, constatant, l'esprit coi,
Qu'elle avait su ne rien omettre,
Elle pensa : u Voici de quoi
Confondre mon seigneur et maître !
Maintenant, il faut, sapristi !
Si je ne veux pas qu'il me tance,
Aller surveiller le rôti.
C'est là besogne d'importance ! .>
Or, elle était à son fourneau,
Quand, profitant de son absence.
Un inconsidéré moineau.
Lequel avait, plein d'innocence,
Guetté les apprêts du festin
Du haut de la plus proche branche.
Laissa choir un épais crottin
Au milieu de la nappe blanche!...
Lorsque Lucile vit cela, Las! elle eut le loisir à peine De le cacher dessous un plat, Car, ayant fait jouer le pêne, A ce point, rentrait le mari.
Suivi de la mère et du père, Et qui, ne songeant qu'au pari.
S'écriait : « Tout est prêt, j'espère ! »
— <( Hé ! là ! ne le voyez-vous pas? » Dirent les vieux. " On doit être aises De voir, ici, pour le repas,
Tout, depuis le rôt jusqu'aux fraises! y. Mais, le brutal, d'un œil subtil, Reluquant çà, puis là, sa femme Demanda : « Que vous manque-t-il? »
— (( Du bran î » lui repartit l'infâme. Alors, observant son tyran
Qui riait d'un rire imbécile.
Et retirant le plat : <' Du bran?
En voici, y> répondit Lucile.
SÉGUIDILLE
Au printemps, un soir, à Grenade, Grisé par le parfum troublant Des lourds orangers, le galant Titube sur la Promenade.
Mais est-il, ce hardi rudeur Dont l'œil jette une flamme étrange, Saoul du seul parfum de Torange?
Non, certe! il lest d'une autre odeur
Et cette autre odeur-là, c'est celle De l'enivrante novia Qui d'un regard Tentortilla.
C'est Pepa, Pepa la pucelle.
Ah! malo^ré tous les alg-uazils.
Elle ne saurait plus attendre!
Et voyez que, cruel et tendre, L'amour filtre à travers ses cils.
Et toi, cœur de José, tu bouges, Heureux à la fois et jaloux, Quand, parmi les gars andalous, Elle marche avec ses bas rouges I
C"est qu'elle est la Pieine. ah! oui-da ! C'est la gentille des gentilles Dans le bataillon des mantilles Qui manœuvre à l'Alameda!
Et, sur les bords pleins de rosée Du Xenil ou bien du Darro, Il n"est pas un caballero Qui n"en ait la tète embrasée !
Car il n'en est pas, pour ravir Un homme, une plus forte qu'elle Dans la féminine séquelle, Tout le long du Guadalquivir !
Félinement, elle se cambre,
Avec un sourire railleur... ^
Et celte fille sent meilleur
Que myrrhe, encens, cinname ou qu'ambre !
L'Amour — véridique détail — La sature de son arôme, Et Tair tout autour d'elle embaume, Quand elle bat de l'éventail.
SEGUIDILLE
Si bien que, Vénus, par la grâce, Rose tout ensemble et jasmin, Dès qu'elle traverse un chemin, On croit voir un jardin qui passe!
José plus n'en Itoit, plus n'en dort 1 Il en a même pris des rides I De ce jardin des Hespérides Il convoite les pommes d'or!
Et, ce soir, justement, la belle Sans mépris vous l'a regardé !
Aussi, d'espoir tout inondé, Vers l'enfant jusqu'ici reljelle
Il avance d'un pas hardi, Et, brûlant toutes les étapes D'un seul élan, sans peur des tapes, Il saisit sa taille et lui dit :
« Allons, Pepa, viens! Que t'en semble? Moi, qui ne suis pas des plus laids.
Et toi, belle comme tu les.
N'irons-nous pas fort bien ensemble?
A la prochaine posada.
En mordant à la même orange, Je t'initierai, mon cher ange, Aux secrets d'une corrida.
Dans l'art du picador je brille, Tu verras ! Et, pour famuser, Tu me laisseras te poser Une petite banderille... ■■
Or, docile. Pepa le suit.
Le désir gonfle son corsage...
Et son brevet de fille sage Sera déchiré cette nuit.
Et la folle entre dans l'auberge En tenant José par la main...
Quand elle en sortira, demain, La Pepa ne sera plus vierge!
Déjà la passion la mord !
Et José, brave fils d'Espagne, Serrant dans ses bras sa compagne, La met tout doucement à mort...
XLHI