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Les Mirabeau

Les événements des 5 et 6 octobre avaient creusé plus profondément encore la séparation de l'Assemblée en deux partis. Ils avaient, du côté droit, causé autant de découragement que d'indignation. Un grand nombre de députés de cette fraction de l'Assemblée avaient songé d'abord à abandonner des fonctions dans l'exercice desquelles il ne leur paraissait plus possible de servir utilement les intérêts qui leur étaient chers. Les plus déterminés dans cette pensée de retraite avaient été quelques-uns des hommes les plus modérés, les plus attachés aux idées de transaction et de sage réforme, Lally-Tolendal, Mounier et le petit groupe de leurs amis. Plus de deux cents députés

d'ailleurs avaient demandé des passeports dans les quelques jours qui suivirent immédiatement le 6 octobre; l'Assemblée avait été obligée de prendre des mesures pour empêcher cette désertion en masse d'une partie de ses membres. Mais la plupart de ceux qui avaient ainsi manifesté ou exécuté leur projet de retraite revinrent peu à peu reprendre leurs sièges, soit que leur attachement au roi les ramenât auprès de lui, alors que son trône et sa personne étaient menacés, soit qu'ils eussent constaté leur impuissance à soulever les provinces contre les excès de Paris. Mounier reconnaît que, de tous les collègues qui étaient partis ou qui avaient annoncé l'intention de partir avec lui, trois ou quatre seulement se maintinrent comme lui dans leurs premières dispositions. L'ancien secrétaire de l'Assemblée de Vizille, l'ancien promoteur du serment du Jeu de paume avait compté sur le souvenir de ses services comme champion de la liberté, sur son influence passée dans le pays qui avait fait entendre les plus hardies revendications avant la réunion des États généraux, pour l'aider à constituer dans ce même pays un centre de résistance aux actes qui menaçaient maintenant le gouvernement monarchique dans son principe. Il voulait faire convoquer les anciens Etats du Dauphiné par leur commission intermédiaire, et faire rappeler par eux, aux députés qui avaient outrepassé leur mandat, l'esprit de ce mandat et la teneur des cahiers où il était con-

signé. « Cet homme passionnément raisonnable, » comme dit Mmc de Staél, le premier peut-être de l'Assemblée constituante par la profondeur et la fermeté des doctrines (1), s'entendait moins à faire agir les hommes par les ressorts particuliers qui les conduisent qu'à tracer des préceptes généraux applicables à leur gouvernement. Il ne mesura pas la difficulté de la tentative qu'il voulait entreprendre, l'affaiblissement de l'esprit provincial, depuis que la nation avait des représentants, l'attachement que conservait encore la meilleure partie de la bourgeoisie pour ces représentants qui avaient brisé les cadres de l'ancien état social, la crainte qu'elle éprouvait de perdre des conquêtes si récemment acquises, crainte que ne pouvait balancer le sentiment des dangers inconnus de l'anarchie. Il échoua dans ses efforts, et, suivant avec opiniâtreté sa ligne de conduite après cet échec, donna définitivement so démission de député et quitta le royaume, alors que le moment approchait où la présence à l'Assemblée d'un homme non suspect d'attachement à l'ancien régime, bien que résolument opposé à toutes les mesures désorganisatrices, eût été plus nécessaire encore qu'auparavant.

La majorité de l'Assemblée demeurait résolue à achever la Constitution selon les principes qui en

(1) Voir l'intéressanle biographie de Mounier que vient de publier M. de Lanzac de Laborie.

avaient inspiré les premiers articles. Elle avait presque tout entière réprouvé les désordres qui s'étaient accomplis sous ses yeux, mais elle les considérait volontiers comme des inconvénients inévitables et passagers attachés à une grande transformation politique et sociale. Ses inquiétudes présentes ne lui enlevaient pas la confiance dans l'avenir, et elle était disposée à répéter cette phrase précédemment écrite par Mirabeau : « Rien ne peut consoler des maux de l'anarchie que la certitude qu'elle ne peut durer. » L'alliance de la royauté et de la démocratie, telle qu'elle la rêvait, telle qu'elle se flattait encore de la fonder par la constitution et de la faire accepter par Louis XVI, la « démocratie royale », suivant l'expression proposée avec quelque ironie par M. de Wimpffen, devait mettre un terme à toutes les agitations. Du reste, si elle déplorait les circonstances qui avaient conduit le roi à Paris, elle ne regrettait pas ce résultat même ; ne rendait-il pas tout retour en arrière, toute résurrection du passé encore plus difficile ? Mais elle entendait désormais ne plus laisser l'émeute se préparer et se produire librement, comme pendant les deux mois et demi qui venaient de s'écouler. L'empressement qu'elle mit à voter la loi sur les attroupements, désignée sous le nom de loi martiale, et les différentes mesures qui accompagnèrent celle-ci, traduit bien cette tendance à la répression du désordre matériel qui s'est accusée après le 6 octobre, et que M. Louis Blanc et

d'autres historiens qualifient de mouvement de réaction bourgeoise. « Je hais la trop grande influence d'un seul; mais je suis bien plus pénétré que vous ne croyez de la nécessité de remonter le pouvoir exécutif, » écrivait Lafayette à Mounier, le 23 octobre, clans une lettre affectueuse et éloquente où il cherchait à le dissuader de discréditer l'Assemblée dans les provinces. Il n'est pas jusqu'à cette habitude prise par l'Assemblée de se faire rendre compte par l'entremise de son comité des recherches de l'état des esprits et des troubles survenus dans les provinces, habitude bientôt dégénérée en empiétement sur les attributions de police générale du pouvoir exécutif, qui n'ait eu pour point de départ le désir de rétablissement de l'ordre dont nous parlons. Le gouvernement, au lieu de chercher à unir ses efforts à ceux de l'Assemblée, commença, suivant l'expression de Charles de Lameth, à faire le mort; et il s'ensuivit que ses prérogatives naturelles tombèrent, par la force cfes choses, aux mains de l'Assemblée. Pour achever de peindre la situation de celle-ci, au mois d'octobre 1789, ajoutons que la majorité était encore fort peu divisée de tendances à cette époque. Elle comptait dans son sein des membres plus ardents que d'autres par le fait de leur âge ou de leur tempérament; elle était le foyer de certaines rivalités de personnes; de certaines discussions sur des points particuliers ; elle se partagea, par exemple, sur l'appréciation du départ du duc d'Or-

léans, et de la conduite tenue par La Fayette à l'égard de ce prince; mais elle était unanime, en apparence au moins, dans les sentiments généraux que nous venons d'exprimer. Seuls, Buzot, Robespierre et quelques autres isolés osèrent faire opposition au projet de loi martiale ; et quand le club des Amis de la Constitution s'installa au couvent des Jacobins, il apparut d'abord comme ouvert à tous les constitutionnels pour la préparation des débats à l'Assemblée. Il ne devint que peu à peu le centre d'un parti dans la majorité et d'une affiliation dans le pays.

Si Mirabeau avait rêvé un instant de former dans l'Assemblée et dans le pays, à l'abri du nom et de la popularité du duc d'Orléans, un parti d'action dont lui-même eût été l'âme, et qui eût pu devenir un parti de gouvernement, cet espoir ou cette illusion avait complètement disparu au lendemain du départ du prince pour l'Angleterre. La Cour, d'ailleurs, ne paraissait pas plus disposée que trois mois auparavant à accepter ses services, et le comte de Provence hésitait encore à établir avec lui les relations de coquetterie, si nous pouvons ainsi parler, qu'il entretenait avec d'autres membres de la majorité constitutionnelle (1). Il n'y avait alors d'autre point d'appui possible, pour la politique et les ambitions de Mirabeau, que cette majorité avec sa puissance mo-

(1) Voir à ce sujet le Mémorial de Gouverneur Morris, le ministre des États-Unis.

raie et sa puissance de fait, mais aussi avec son défaut de vues précises, d'expérience et d'organisation.

Ce qui lui manquait surtout, ce qui lui a toujours manqué, c'était un chef. Mirabeau pouvait-il se proposer de devenir ce chef? Sa mauvaise réputation, les préventions contre son caractère étaient pour cela un grand obstacle, dont il connaissait bien lui-même l'importance, l'ayant vu se dresser devant lui dès son entrée aux États généraux. Pour ne pas se rebuter de la défaveur avec laquelle ses premières motions et ses premiers discours avaient été accueillis, des paroles blessantes qu'il avait eu bien plus longtemps encore à essuyer (1) de la part de ceux môme qui n'étaient pas séparés de lui par les doctrines, de l'ostracisme réfléchi ou non qui l'avait exclu cle tous les grands comités permanents de l'Assemblée, sauf du comité militaire, lequel n'avait eu encore aucun rôle sérieux à jouer, pour continuer, malgré ces humiliations et ces déboires, à se produire activement dans tous les débats et presque clans toutes les séances, il avait fallu à Mirabeau l'audace imperturbable et l'énergie de tempérament dont il était doué , et surtout ce goût et cette habitude de la lutte que son aventureuse carrière avait formés en lui. Du reste, en essayant ses forces, il les avait mieux mesurées. Il avait pu apprécier la supériorité que

(1) Voir à cet égard notamment l'incident cle la séance du 28 août.

lui assurait sur ses collègues cette arme de la parole dont ils étaient presque tous dépourvus, et qu'aucun ne maniait encore comme lui. Il s'était d'abord imposé à eux, à l'époque de crise qui avait précédé le grand soulèvement du mois de juillet, par la chaleur ou même la violence de son langage, en harmonie avec les sentiments qui agitaient leurs esprits. Les discussions métaphysiques sur le projet de Déclaration des droits ne pouvaient tourner à son avantage. Son discours sur la sanction royale, malgré la subtilité de l'argumentation qu'il y avait introduite, avait trouvé déjà plus de faveur; mais c'était dans la séance du 24 septembre, consacrée à l'examen du projet de contribution patriotique du quart du revenu, que le génie du grand orateur s'était pour la première fois déployé dans toute sa puissance. Quatre fois, à cette séance, Mirabeau était monté à la tribune; la quatrième fois, il avait prononcé ce fameux discours sur la banqueroute, discours improvisé, qui restera comme un des premiers monuments de l'éloquence politique française, et qui produisit, au témoignage de tous ceux qui l'ont entendu, bien plus d'impression encore qu'on ne peut se figurer en le lisant tel qu'il nous a été conservé par Mirabeau dans son journal.

L'auteur du discours était certainement très pénétré lui-même de cette crainte de la banqueroute qu'il avait voulu faire partager à ses auditeurs; c'était là un ordre de préoccupations dans lequel son

ami, son principal inspirateur surtout en matière de finances, Glaviôre, l'avait fort entretenu. Il avait suivi les progrès de la crise financière qui avait amené ou au moins hâté la Révolution, et il était maintenant plutôt disposé à s'exagérer les difficultés de remédier à cette crise ; il exprimait bien sa pensée lorsqu'il écrivait un peu plus tard, le 31 décembre de la même année, à son ami Mauvillou : « La plus grande des révolutions menace d'avorter par l'impéritie d'un banquier hors de sa place, et le plus beau des royaumes périt par la maladie honteuse des finances. » Mais enfin, dans cette séance du 24 septembre, comme précédemment au mois d'août, lors du débat sur l'emprunt de 30 millions, lequel emprunt n'avait pas réussi (1), Mirabeau suivait surtout un dessein politique. Au mois d'août, comme un député proposait d'adopter d'enthousiasme le plan du ministre, il s'était écrié : « Je demande la proscription de ce vil esclave (2) » . Maintenant, il venait à son tour proposer d'adopter sans débat le nouveau projet de Necker. Dans l'une et l'autre circonstance, il cherchait à réagir contre la popularité sur son déclin de l'homme d'Etat qui l'avait dédaigné. Jadis il s'opposait à un vote qui eût été pour celui-ci une victoire ; à pré-

(i) Necker, dans l'ouvrage sur son administration, s'en prend à l'Assemblée, qui avait abaissé l'intérêt de cet emprunt de 5, taux proposé par lui, à 4 1/2 0/0.

(2) Il avait fait décider aussi que l'Assemblée ne délibérerait pas en présence du ministre.

sent, il voulait rejeter sur lui toute la responsabilité d'un impôt d'un mérite douteux, lourd et inquisitorial s'il était perçu avec rigueur, insuffisant pour pourvoir aux nécessités du moment s'il n'était pas exactement appliqué; il voulait aussi gagner à l'Assemblée et à lui-même toute la confiance des créanciers de l'État (1). Il atteignit fort bien ce double but; et, tout en écrasant le ministre sous le poids de sa protection perfide (2), il put sentir cette immense Assemblée, si difficile à faire mouvoir au gré de la pensée d'un homme, maîtrisée pour la première fois par sa parole, préparée par conséquent à en subir de nouveau l'ascendant.

Il dut lui sembler dès lors moins difficile de se faire accepter par elle un jour comme son chef, et, pour en arriver là, il commença à tourner ses efforts vers l'organisation d'un ministère parlementaire semblable à ceux de l'Angleterre, ministère clans lequel il aurait une place, la première de fait sinon de droit. Il avait tout récemment, et contrairement à une première opinion dictée par l'animosité contre Necker, pris parti dans son jour-

(1) La pensée de Mirabeau se résume en ces quelques mots d'un de ses discours dans le débat dont il s'agit : « Il faut que nous autorisions une mesure à laquelle nous n'avons quant à présent rien à substituer ; il ne faut pas que nous l'épousions, que nous en fassions notre œuvre propre, quand nous n'avons pas le temps de la juger. »

(2) Ce mot, contre lequel proteste M. Lucas de Montigny, est juste pourtant.

nal sur la question du concours des ministres aux débats de l'Assemblée. « Entre les circonstances diverses et multipliées, lisons-nous en tête du n°XLI du Courrier de Provence (du 1 1 au 14 septembre), qui ont contribué à retarder les travaux de l'Assemblée nationale, jeté de l'embarras dans sa marche, prolongé souvent les délibérations sans nécessité, sans aucun bien, et les ont fait plus d'une fois diverger du grand but auquel elle tend sans cesse, la restauration de Tordre public, et l'affermissement de l'autorité légitime du monarque sur la base inébranlable de la liberté, entre ces circonstances celle dont les mauvais effets ont été les plus réels, quoique les moins aperçus, c'est la nonprésence des ministres dans l'Assemblée nationale ». Depuis lors, Mirabeau ne laissa guère passer l'occasion de faire remarquer, dans son journal ou à la tribune, les inconvénients de cette exclusion qu'il avait jadis demandée lui-même contre Necker , lors de la discussion sur l'emprunt de 30 millions. Le 29 septembre, il appela l'attention de l'Assemblée sur la situation de ceux de ses membres qui, ayant été appelés au ministère, avaient cessé comme tels de participer à ses travaux, demandant que cette situation fût fixée. On sait que, quand Louis XVI avait reformé son Conseil au commencement du mois d'août, après le rappel de Necker, il y avait appelé deux membres de l'Assemblée, l'archevêque de Bordeaux, Champion de Cicé, et l'archevêque de Vienne,

Lefranc de Pompignan. « Les choix que je fais dans votre assemblée, écrivait-il dans la lettre où il les notifiait, lue à la séance du 4 août au matin, vous annoncent le désir que j'ai d'entretenir avec elle la plus constante et la plus amicale harmonie . » L'Assemblée avait remercié alors le roi par une adresse de la marque de confiance qu'il venait de lui donner, et cependant les hommes dans la personne desquels elle l'avait reçue avaient été tenus par elle à l'écart de ses délibérations, aussi bien que les autres ministres.

Rouvrir l'Assemblée aux ministres, c'était en même temps rouvrir l'accès du ministère aux membres de l'Assemblée. L'un importait autant que l'autre à la bonne direction des travaux législatifs et à la conservation de l'autorité royale; et, dans la circonstance, l'intérêt particulier de Mirabeau était parfaitement d'accord avec l'intérêt général envisagé à ces deux points de vue. La question de la responsabilité des ministres ne se posait pas. Elle n'avait pas été réglée d'une manière précise ; elle ne le fut que beaucoup plus tard ; mais elle était implicitement tranchée. Un très grand nombre des cahiers dont les députés étaient porteurs réclamaient cette responsabilité. Ils ne faisaient pas la distinction entre les deux formes de responsabilité que M. Duvergier de Hauranne a si bien précisées dans son Histoire du gouvernement parlementaire, la responsabilité civile et pénale se traduisant par des poursuites

contre les ministres, à raison de leurs actes délictueux ou illégaux, et la responsabilité politique les obligeant à obtenir et à conserver, pour gouverner, la confiance des représentants de la nation. Néanmoins l'Assemblée, qui étendait la première de ces deux responsabilités à tous les dépositaires de l'autorité publique à tous les degrés, avait également mis la seconde en application, dès le mois de juillet précédent, lors du renvoi de Necker. Elle ne s'était pas bornée, le 13 juillet, comme nous l'avons vu, à déclarer « les nouveaux ministres, et les agents civils de l'autorité responsables de toute entreprise contraire aux droits de la nation et aux droits de l'Assemblée nationale », elle avait encore déclaré que « M. Necker et les autres ministres renvoyés emportaient son estime et ses regrets », « que les ministres actuels et les conseils de Sa Majesté étaient personnellement responsables des malheurs présents et de ceux qui devaient suivre » . Non contente d'avoir ainsi donné et refusé sa confiance, elle allait à une séance ultérieure, celle du 16, adopter une adresse proposée par Mirabeau, et demandant formellement le renvoi des nouveaux ministres, lorsqu'elle apprit que le renvoi était décidé et que l'adresse devenait inutile. Nous avons déjà parlé du débat entre Mirabeau et Mounier dans cette séance du 16. Mounier a toujours protesté contre les idées que son contradicteur lui avait prêtées en lui répondant, et que M. Duvergier de Hauranne lui prête

encore dans son Histoire du gouvernement parlementaire. A la vérité, Mounier estimait que la rédaction d'une adresse telle que la proposait Mirabeau est le summum jus d'une Assemblée délibérante ; il invoquait l'exemple de ce qui s'était passé en Angleterre, notamment lors du remplacement du ministère Fox par le ministère Pitt, pour montrer que l'usage de ce summum jus n'était pas sans inconvénient, et pouvait arriver à violer le principe de la séparation des pouvoirs (1), mais il n'entendait nullement faire alors la critique des institutions de l'Angleterre ou de la responsabilité politique des ministres en elle-même. La motion qu'il avait de sa propre initiative fait adopter par l'Assemblée trois jours avant, et qu'il jugeait suffisante, était une consécration de ce principe de la responsabilité ministérielle politique; et ce n'est que plus tard, écrivant dans l'émigration ses Con-

(1) « Que dans un royaume dont la constitution est affermie, écrit plus tard Mirabeau dans un de ses mémoires à la cour (18 octobre 1790), où l'autorité royale a une base inébranlable, l'opinion publique un cours déterminé et le pouvoir exécutif de grands moyens d'existence, le pouvoir du corps législatif de demander le renvoi des ministres soit regardé comme un droit, je n'y trouve presque aucun inconvénient, et un tel pouvoir est fondé sur les véritables principes. La majorité qui force les ministres à s'éloigner ne les rendrait-elle pas inutiles s'ils restaient en place? Mais que ce droit soit réclamé en temps de révolution, et lorsque les têtes, étant exaltées, peuvent tout entreprendre, qu'il soit exercé dans un Etat divisé en factions où rien n'est encore complètement organisé, où l'autorité royale n'a que de frêles appuis, j'y vois le germe des plus grands maux. » Le 16 juillet Mounier n'avait pas dit .autre chose, et Mirabeau, celte fois, comme bien d'autres, se réfutait lui-même.

sidérations sur les causes qui ont empêche les Français de devenir libres, qu'il s'est déclaré d'une manière un peu vague partisan de restrictions à y apporter en France.

Dans le pays même où elle s'est établie originairement, la responsabilité politique des ministres existe comme un moyen pratique d'harmonie entre les différents pouvoirs, beaucoup plus que comme un droit absolu appartenant à l'un de ces pouvoirs. On a souvent fait remarquer que le grand jurisconsulte anglais en matière de droit public, Blackstone, dans ses Commentaires sur la constitution anglaise, ne la fait point figurer parmi les prérogatives constitutionnelles du Parlement. Elle résulte naturellement des autres prérogatives de celui-ci ; et il serait aussi difficile de la supprimer sans toucher à ces autres prérogatives que de déterminer par un article de loi jusqu'à quel point une assemblée peut s'en prévaloir, sans cesser de faire acte de contrôle sur les opérations du gouvernement pour usurper elle-même ses attributions. Il est cerlain d'ailleurs qu'indépendamment de la faculté pour le gouvernement de dissoudre l'Assemblée élective et de faire appel au pays, en cas de désaccord entre elle et lui, le véritable correctif de la responsabilité politique des ministres est dans la présence des ministres au sein de l'Assemblée, et dans l'action qu'ils peuvent exercer sur ses délibérations. C'est ainsi que, le droit de dissolution ayant été refusé tacitement au roi par l'Assemblée de 1789, et les

ministres devant rester en tout état de cause responsables devant elle d'une manière fort étendue, leur participation à ses délibérations présentait un intérêt essentiel. Il s'agissait de savoir s'ils pourraient être les chefs actifs de l'Assemblée, en même temps que les conseillers accrédités auprès du roi par sa confiance, ou si, au contraire, ils ne seraient que de simples commis aux ordres de l'Assemblée qui les manderait à ses séances et à celles de ses comités, ou les en écarterait à son gré, leur adresserait des injonctions directes, ou demanderait leur renvoi ainsi qu'elle l'a fait depuis, mais ne les admettrait pas à diriger et à éclairer ses travaux. On peut concevoir et l'on a vu fonctionner, surtout avec un pouvoir exécutif d'origine élective, comme en Amérique, des systèmes de gouvernement établissant une séparation complète entre les ministres de ce pouvoir et les Assemblées législatives, empêchant toute action des unes sur les autres, et réciproquement. Mais un état de choses qui, tout en laissant aux ministres tous les inconvénients de la responsabilité devant les Assemblées législatives, les prive en même temps de tous les avantages de situation, et de tous les moyens d'action formant la contre-partie de ces inconvénients, doit forcément conduire à l'anarchie ; et le souverain réduit à n'avoir comme agents de son autorité que des ministres soumis à de telles conditions d'existence n'est plus qu'un véritable roi de théâtre. Quelques fautes quel' Assembléeeût pu commettre jusqu'alors,

celle dans laquelle elle allait tomber en posant le principe d'une forme de gouvernement aussi destructive du pouvoir royal, aussi exclusive d'une organisation durable, était encore la plus grave de toutes.

Il faut bien dire que jamais hommes ayant une décision aussi grave à prendre ne se rendirent moins bien compte de la portée de cette décision. Dans l'admission des ministres à l'Assemblée, dans l'accessibilité des membres de l'Assemblée au ministère, les députés du côté droit ne voyaient que l'emprunt à ces institutions anglaises, pour lesquelles ils avaient tant de répugnances, de règles propres à faciliter les projets de quelques ambitieux, et l'usurpation de fait des prérogatives nominalement laissées au roi. Qu'importait, leur semblait-il, que l'autorité royale reprit plus de force, si elle devait être exercée non par le roi lui-même, mais par des conseillers à lui imposés ? Les députés du côté gauche qui critiquaient tout autant, mais pour d'autres motifs, les institutions anglaises, craignaient que des ministres appartenant à l'Assemblée, ou participant à ses délibérations, en gênassent la liberté, qu'ils eussent à leur disposition des moyens particulièrement puissants de séduction, de corruption, d'intrigue; comme si ce n'était pas précisément les obliger à employer de pareilles influences sur les députés, pris individuellement et hors de l'enceinte de l'Assemblée, que de les priver de leurs moyens d'action légi- T. v. 2

times et avouables, dans cette enceinte même, et sur les députés réunis en corps.

Les hommes les plus distingués parleurs talents du côté gauche de l'Assemblée, ceux même qui portaient le plus loin alors la ferveur démocratique, comme les Lameth, Duport et Barnave, ne partageaient point les préjugés de la masse de leurs collègues. MM. de Lameth et leurs amis avaient désapprouvé « l'expulsion du duc d'Orléans », pour employer l'expression même de La Fayette ; Mirabeau, cle l'opinion duquel ils s'étaient rangés en cette circonstance, put s'assurer qu'ils pensaient aussi comme lui sur la nécessité de remplacer le ministère actuel par un ministère pris dans la majorité cle l'Assemblée. Ils furent d'ailleurs les premiers à lui conseiller, aussitôt que le départ du duc d'Orléans eut démontré l'impossibilité de faire quelque fond sur le caractère de ce prince, de se rapprocher de La Fayette, afin de s' entendre avec celui-ci sur la question qui devait alors primer toutes les autres (1).

Grâce à leur entremise, une conférence particulière entre Mirabeau et La Fayette, à laquelle ils devaient assister en tiers, fut arrêtée. Cette conférence eut lieu clés le 15 ou le 16 octobre (2), à

(1) Alexandre de Lameth racontant cette intervention de lui et de ses amis, dans son Histoire de V Assemblée constituante, déclare qu'ils avaient surtout pour objet de couper court « à des querelles personnelles qui jetteraient du trouble dans l'Assemblée ».

. (2) Alexandre de Lameth et Lafayelte disent seulement qu'elle

Passy, clans la maison de la marquise d'Aragon, fille aînée de la sœur de Mirabeau, Mmedu Saillant. Alexandre de Lameth, Barnave et Duport amenèrent avec eux un autre de leurs collègues et amis Laborde de Méréville. La Fayette vint de Paris, accompagné de M. de Latour-Maubourg.

L'entrevue, dit Alexandre de Lamelh, dans une note de son Histoire de V Assemblée constituante, commença par une conversation dans laquelle Mirabeau raconta les événements qui s'étaient passés en Provence au moment de son élection. Il ne dissimula rien de ce qu'il s'était permis pour en assurer le succès ; il alla même jusqu'à nous confier qu'ayant à sa disposition un orateur populaire qui lui paraissait dévoué, mais dont cependant il ne se croyait pas entièrement sûr, il avait placé près de lui un homme qui ne devait point le quitter, et qui l'eût poignardé s'il n'eût pas rempli ses engagements. Mirabeau fut étonné de l'effroi qu'excita en nous un pareil récit, et sur celte question : « Comment ! votre homme l'aurait tué? — Oui, tué comme on tue. — Mais c'eût été un horrible assassinat ! — Oh ! dans les révolutions, reprit Mirabeau, la petite morale tue la grande l

Ce sont là de ces forfanteries par lesquelles Mirabeau essayait, comme dit La Fayette, « de se faire croire plus noir qu'il n'était réellement », et il faut ranger encore dans les propos de même nature cette réponse faite par lui, dans la même conférence, à La Fayette, lui déclarant qu'il fallait

eut lieu alors que l'Assemblée était encore à Versailles; mais la <late plus précise que nous donnons résulte des lettres de Mirabeau publiées dans le Recueil de M. de Bacourt.

renoncer à poursuivre la reine si l'on voulait avoir des rapports avec lui. « Eh bien, général, puisque vous le voulez, qu'elle vive ! Une reine humiliée peut être utile, mais une reine égorgée n'est bonne qu'à faire composer une mauvaise tragédie à ce pauvre Guibert. » « Ce propos, lisons-nous clans les Mémoires de La Fayette, parvint à la reine par qui La Fayette fut bien étonné, quelques mois après, de l'entendre raconter. Cette anecdote n'a pas empêché les liaisons qui eurent lieu dans la suite entre cette princesse et Mirabeau. Quelque temps avant sa mort, celui-ci, clans une conversation chez Émery, dont parle Bouille, voulut stipuler les intérêts de la reine. Le général se mit à rire, et lui rappela ce qui s'était passé entre eux, à leur réunion après le 6 octobre (1). »

Les préliminaires épuisés, on aborda l'objet principal de la réunion. Alexandre de Lamelh et ses amis, ainsi que Mirabeau, se déclarèrent partisans du renouvellement du ministère. Divers noms furent mis en avant, comme pouvant figurer sur la liste du ministère nouveau, entre autres ceux du duc de La Rochefoucauld, de Thouret, d'Émery, de Champagny, du marquis de Lacoste, tous hommes très dévoués aux idées constitutionnelles, mais d'une grande modération de sentiments et d'une parfaite sûreté de caractère (2).

(1) Mémoires de La Fayette, t. II, p. 36 i.

(2) Histoire de l'Assemblée constituante, par Alexandre de Lamelh, t. I, p. 18ï.

Mirabeau s'abstint à dessein de se proposer luimême parmi eux, au moins pour le moment. La Fayette, à qui l'on parlait, pour l'intéresser au projet, de le faire généralissime avec entrée au Conseil (1), La Fayette se montra peu disposé à travailler au renversement des ministres en fonctions, en particulier de Necker qui, disait-il, « avait encore la confiance publique, surtout poulies finances ». D'ailleurs, il était de l'avis de Mirabeau, au sujet de l'admission des ministres dans l'Assemblée, sans attacher pourtant à la question la même importance que lui.

Il essaya, sans y réussir, de faire renoncer Mirabeau aux attaques que celui-ci était en train de diriger par écrit contre l'un des ministres, M. de Saint-Priest, après l'avoir attaqué à la tribune, et il s'offrit à le réconcilier avec les autres ministres, notamment avec Necker et M. de Montmorin (2). Telle fut l'origine des relations suivies

(1) Mémoires de La Fayette, t. II, p. 413.

(2) « Nous sommes convenus, écrit La Fayette dans une lellre sans date publiée au tome II de ses Mémoires, mais qui se place évidemment après une nouvelle entrevue, particulière cette fois, entre lui et Mirabeau, nous sommes convenus de laisser le ministère tel qu'il est, excepté son attaque à M. de Saint-Priest dont je n'ai pu le faire désister. Je n'entrerai pas au Conseil; je ne serai pas généralissime; il ne veut que la perspective d'être ministre, dans le cas où le renouvellement total du ministère deviendrait nécessaire par les circonstances. 77 abandonne M. le duc d'Orléans à sa turpitude, et m'a dit sur Duport, Laineth et Barnave des choses qui m'ont bien frappé; j'attends les preuves. » Ainsi Mirabeau commençait à dénigrer ceux-là même qui avaient ménagé le rapprochement entre lui et La Fayette.

qui s'établirent à cette époque entre Mirabeau et La Fayette, au lendemain même du jour où l'un d'eux était le plus animé contre l'autre, et sur lesquelles roule en grande partie toute la correspondance publiée de la page 385 à la page 427 du premier volume du recueil Bacourt.

Ces relations durèrent peu et ne furent jamais d'une cordialité bien sincère. La Fayette déclare dans ses Mémoires que « l'immoralité de Mirabeau le choquait; quelque plaisir qu'il trouvât à la conversation de celui-ci et malgré son admiration pour de sublimes talents, il ne pouvait s'empêcher de lui témoigner une mésestime qui blessait Mirabeau ». Aucun homme ne pardonne qu'on lui fasse sentir les points par lesquels il offre prise au blâme; et le grand orateur souffrait encore moins le mépris contenu que l'injure. Au surplus, il se croyait fort supérieur à La Fayette par les talents politiques; il saisissait parfaitement, lui aussi, les côtés faibles du commandant général de la garde nationale parisienne, gaucherie un

C'est à la même époque qu'a dû être rédigée la note citée tome VI, p. 364, des Mémoires de M. Lucas de Montigny et reproduite dans les pièces justificatives des Mémoires de La Fayette, laquelle se termine ainsi : « Mais l'homme qu'il est utile de conserver (c'est-à-dire Necker) quittera, dit-on, dans deux mois; s'il devait quitter après des maux sans remède, il serait préférable, puisque l'Etat vaut mieux qu'un seul homme, qu'il quittât dans un temps où il est encore possible de tout sauver. Sa retraile est sans doute un péril de plus; mais en écartant ce péril on ne prévient pas pour cela tous les autres, et j'aimerais encore mieux parer à dix événements que de succomber à neuf, pour n'avoir pas osé en craindre dix. »

peu présomptueuse, facilite à se laisser entraîner par les hommages, confiance optimiste dans ses idées et dans les hommes de son parti, laquelle nuisait parfois à sa perspicacité, ostentation excessive de sentiments de désintéressement très réels. Lorsqu'il s'en moquait, en l'appelant, selon l'habitude qu'il avait de donner des surnoms, Gilles César (celui-là, avait été, d'après M. de La Marck, inventé par le duc de Choiseul (1) ou Cromvell- Grandisson, il touchait fort juste. Enfin, Mirabeau enviait à La Fayette toute la faveur dont la fortune avait paru jusque-là environner sa carrière ; il lui enviait cette popularité et cette influence qui lui étaient venues d'elles-mêmes dès le début de la Révolution, et qui en faisaient jusqu'à un certain point le personnage politique principal du moment. Pendant un certain temps néanmoins, croyant pouvoir se servir de lui pour appuyer ses ambitions personnelles, il l'a ménagé et flatté. Le 19 octobre, le jour où l'Assemblée vint prendre séance pour la première fois à Paris, dans une salle de l'Archevêché, en attendant que celle du manège des Tuileries qu'on lui préparait fût disposée pour la recevoir, lorsque le maire de Paris et le commandant général de la garde nationale se présentèrent à sa barre pour lui offrir leurs respects et lui souhaiter la bienvenue, Mirabeau saisit l'occasion de faire en quelque sorte amende honorable des attaques qu'il avait dirigées ou an-

(1) Ou par Rivarol, suivant son historien, M. de Lescure.

noncées contre La Fayette. Dans un discours où il peignait éloquemment toutes les difficultés, tous les périls contre lesquels les deux hommes chargés du maintien de l'ordre dans Paris avaient eu et avaient présentement encore à lutter pour remplir leur mission, il proposa à l'Assemblée de leur voter des remerciements, ce qui fut adopté par acclamation. Le même jour, dans une lettre particulière au même La Fayette, il s'exprimait en ces termes : « Quoi qu'il arrive, je serai vôtre jusqu'à la fin, parce que vos grandes qualités m'ont fortement attiré, et qu'il m'est impossible de cesser de prendre un intérêt très vif à une destinée si belle et si étroitement liée à la Révolution qui conduit la France à la liberté (1) ». De son côté, La Fayette lui écrivait quelques jours après, le 29 octobre : « Confiance réciproque et amitié, voilà ce que je donne et espère ».

Somme toute, dans ces relations particulières peu prolongées de La Fayette et de Mirabeau, c'est le caractère du premier qui apparaît sous l'aspect le plus favorable. Et, en effet, s'il cherche à apaiser, à contenir et à diriger Mirabeau, en gagnant sa confiance et en servant ses intérêts, c'est par des motifs dénués de tout calcul personnel. Il ne vise qu'à une chose : faire concourir des talents dont il a une haute et juste idée, mais qui pourraient être dangereusement employés, à la restauration d'un état politique régulier sous une forme

(!) Voir la lettre dans le Recueil de M. de Bacourt, t. 1, p. 389.

démocratique et libérale. Il semble à cette époque s'être donné pour rôle de réunir tous ceux qui peuvent travailler ensemble à celte tache difficile, et que leurs tendances, leurs préjugés, leurs rivalités séparent. « Songez, écrit-il à Mounier, en lui reprochant tendrement sa défection, que s'il est un moyen de faire triompher la cause du peuple, de donner la liberté à la nation, de rendre à son chef ce qu'il doit avoir de puissance pour faire le bien, ce moyen doit être sans aucun cloute dans la réunion de tous les bons citoyens et dans l'harmonie entre toutes les parties de l'empire. Ne vous laissez pas aller au découragement et à l'huneur, et si je péris dans mes efforts pour sauver la patrie, que je ne puisse pas du moins porter mes derniers reproches sur l'abandon de ceux dont la réunion nous sauverait, et dont l'opposition pourra tout perdre. » — « Nous aimions l'un et l'autre la liberté, écrit-il à un autre royaliste moins gagné encore que Mounier par l'enthousiasme de la Révolution et qu'il voudrait pourtant conquérir, le marquis de Bouille. Nous aimions l'un et l'autre la liberté; il m'en fallait une plus forte close qu'à vous, et je la voulais pour le peuple et par le peuple; cette révolution est faite, et vous devez en être d'autant moins fâché que vous n'avez voulu y prendre aucune part; mais aujourd'hui nous craignons les mêmes maux, l'anarchie, les dissensions civiles, la dissolution de toutes les forces publiques. Nous souhaitons les mêmes biens : le réta-

blissement du crédit, l'affermissement d'une liberté constitutionnelle, le retour de l'ordre et une forte mesure de pouvoir exécutif. »

Dans ses rapports avec le roi et la reine, il n'est pas toujours adroit; sans peut-être s'en rendre compte à lui-même, il ne sait pas assez éviter à leur égard les apparences extérieures d'un tuteur imposé par les événements; mais jamais ce républicanisme de théorie qu'il affichait déjà bien avant la Piévolution, à la cour de Versailles, au temps où il s'y montrait revêtu de l'uniforme américain avec un baudrier présentant comme emblème un arbre de la liberté planté sur une couronne et un sceptre brisés, cette vague aspiration, plus sentimentale que raisonnée, à laquelle il reviendra par la suite, n'a été plus loin de son esprit (1). Gomme il l'a dit au comte d'Estaing, qui le répète dans une lettre à la reine, « les événements des 5 et 6 octobre l'ont rendu royaliste » ; et c'est avec la plus entière bonne foi qu'il conseille et qu'il persistera à conseiller à Louis XVI une adhésion non

(1) Il nous semble que les écrits rédigés par La Fayette à sa sortie des prisons d'Olmiïtz, et notamment sa lettre à M. d'Hennings, un des morceaux les plus célèbres de ses Mémoires, ne sont pas toujours d'accord avec ses lettres même du moment, dans l'exposé rétrospectif de ses sentiments en 1789. Le La Fayette de 1799 et, à plus forte raison, celui de 1815 à 1834 font un peu tort, croyons-nous, au La Fayette de 1789. Nous exprimons fidèlement ici l'opinion à laquelle s'était arrêtée l'auteur de la première partie de ces études, après avoir apprécié un peu sévèrement, dans une des notices de sa Galerie des Contemporains illustres, le rôle de La Fayette en 1789.

équivoque aux principes de l'ordre de choses nouveau. Le minisire des Etats-Unis d'Amérique en France, Gouverneur Morris, dont les lettres et le journal relatifs à la Piévolution française, publiés en 1833, constituent un des documents les plus précieux sur cette période , et qui , lié avec La Fayette, mais très éloigné de partager ses illusions, ne lui ménageait ni les observations ni les reproches, ne mettait pourtant nullement en doute la sincérité de son dévouement à la royauté et de ses efforts de conciliation. La Fayette, comme on l'a vu, cherchait la conciliation même avec les ministres en fonctions en octobre 1789; en dépit de l'accroissement de pouvoir ou d'influence que leur remplacement pouvait lui valoir, en dépit de l'insuffisance ou de l'impuissance qu'ils avaient accusées depuis quelque temps, en dépit même du défaut d'attention ou de confiance qu'il trouvait de leur part. « On contrarie La Fayette sur tout, écrit Mirabeau dans une lettre à La Marck du 28 octobre 1790; ... il n'y a pas jusqu'à F animalcule Montmorin qui ne le suhal terni se. » Si l'on se rappelle qu'au même moment La Fayette lutte contre l'émeute et ses fauteurs, tant bien que mal, mais avec autant d'énergie que le permet la faiblesse des moyens à sa disposition (1), avec une

(1) On a souvent reproché à La Fayette une phrase malheureuse prononcée par lui à la séance du 20 février 1790. « Pour faire la Révolution, il a fallu des désordres ; l'ordre ancien n'était que servitude, et en ce cas l'insurrection est le plus saint des

énergie remarquable chez un homme aussi épris de ce qu'il appelle « la délicieuse sensation du sourire de la multitude » ; que dans l'administration dont il est investi, ainsi que Bailly, à Paris, il est aux prises avec le souci constant de l'alimentation de la grande ville, avec les difficultés sans cesse renaissantes résultant de la turbulence des districts, de leurs querelles avec l'assemblée de l'Hôtel de Ville (1), on reconnaîtra que son égalité

devoirs. » Mais cette phrase faisait partie d'un discours ou La Fayette réclamait précisément de nouveaux moyens de pourvoir à la sûreté des personnes, de donner à la puissance publique de la force et de l'énergie dans l'intérêt même de la Constitution, et ce qu'il y avait de révolutionnaire dans un tel langage avait précisément pour objet de faire accepter une conclusion conservatrice. « C'est à propos, écrit-il lui-même dans ses Mémoires, d'un des efforts de La Fayette pour maintenir l'ordre légal, et en séparant une de ses phrases des paroles qui la suivent, qu'on a pu substituer une maxime anarchique à celle du droit et du devoir de résistance à l'oppression qui, à la vérité, se retrouve également dans les doctrines comme dans les actes de toute sa vie. Plût à Dieu que ce devoir sacré de résistance à l'oppression eût été généralement exercé contre la violation des autorités constitutionnelles en 1792, contre la tyrannie sanglante du régime de la terreur et conîre l'ambition arbitraire du régime impérial. » Malouet lui-même n'avait-il pas dit, très peu de temps après le 14 juillet, que l'insurrection d'un grand peuple contre le despotisme présente « un caractère supérieur même à la majesté des lois ».

(1) « Vous savez, disait Mirabeau, en demandant à l'Assemblée nationale, le 19 octobre, de voter des remerciements à Bailly età La Fayette, vous savez dans quelle situation, au milieu de quelles difficultés vraiment impossibles à décrire se sont trouvés ces deux vertueux citoyens. La prudence ne permet pas de dévoiler toutes les circonstances délicates, toutes les crises périlleuses, tous les dangers personnels, toutes les menaces, toutes les peines de leur position dans une ville de sept cent mille habitants tenus en fermentation continuelle à la suite d'une révolution qui

d'âme et son action modératrice, au milieu de ces tempêtes, ne manquent ni de mérite, ni même de quelque grandeur morale.

Mirabeau a un coup d'oeil politique bien plus sûr et bien plus pénétrant que celui de La Fayette ; mais les mouvements tumultueux de l'intérêt et de la passion déterminent en ce moment, dans sa conduite et dans son langage , des fluctuations particulièrement sensibles. On a vu avec quelle rapidité il avait abandonné le duc d'Orléans, son protégé, sinon son compagnon de fortune de la veille, pour se rapprocher de La Fayette. Reconnaissant que La Fayette n'est pas disposé à favoriser un renouvellement du ministère ; que tout au plus songe-t-il, pour fortifier le ministère présent, à y adjoindre Malesherbes comme garde des sceaux (1), et le comte de Ségur comme ministre

a bouleversé tous les anciens rapports, dans un temps de troubles et de terreurs où des maux invisibles faisaient disparaître l'abondance et combattaient secrètement tous les soins, tous les efforts des chefs pour nourrir l'immensité de ce peuple, obligé de conquérir, à force de patience, le morceau de pain qu'il avait déjà gagné par ses sueurs. »

« Quelle administration ! Quelle époque où il faut tout craindre et tout braver, où le tumulte renaît du tumulte, où l'on produit une émeute par les moyens qu'on prend pour la prévenir, où il faut sans cesse de la mesure, et ou la mesure paraît équivoque, timide, pusillanime, où il faut déployer beaucoup de force et où la force parait tyrannie, où l'on est réduit même dans les occasions difficiles à céder par sagesse, à conduire le désordre pour le retenir, ... où il faut encore au milieu de si grandes difficultés déployer un front serein, être toujours calme! »

(1) Voir le Mémorial de Gouverneur Morris, t. I, p. 275. Traduction Gandais.

des affaires étrangères, sauf dédommagement pour le titulaire actuel de ce dernier poste, M. de Montmorin, Mirabeau laisse de côté la grave question traitée dans l'entrevue de Passy pour aborder avec La Fayette le chapitre de ses embarras d'argent et de l'assistance qu'il pourrait recevoir, à cet égard, du gouvernement. Dans une lettre du samedi 17 octobre, M. cle La Marck lui reproche doucement d'avoir prévenu les propositions d'entremise de La Fayette.

Pourquoi, lui écrit-il, avez-vous dit que lundi vous parleriez de l'embarras de vos affaires ? Cela m'a gêné. Je n'ai pas pu paraître aussi fier, et je veux toujours l'être pour vous et par vous. Au reste, j'ai prouvé qu'il valait mieux que l'on allât au-devant. D'après quoi il (c'est-àdire La Fayette) doit commencer, la première fois que vous le verrez, par vous offrir 50,000 francs ; j'ai demandé si je pouvais vous l'annoncer ; il n'a pas dit non, mais il a montré désirer que vous sussiez seulement qu'il vous préparait un grand secours pour lundi. Cela reçu, vous n'aurez rien reçu. Bien entendu cependant que je l'ai toujours considéré comme un traitement par mois. On en est convenu. Il a proposé, répété qu'il aurait un engagement par écrit pour une grande ambassade, Hollande, Angleterre. Pour Constantinople, c'était bon il y a huit mois. J'ai tout rejeté. Le pressant est d'être dégagé; alors je ne sais plus sur quel objet vous ne serez pas le plus fort. Oui, fort sur ce point vous rend doublement fort sur tout le reste, surtout quand c'est par une source pure (1).

Ainsi, la condition que M. de La Marck, stipu-

(iy Recueil de M. de Bacourt, t. I, p. 386.

huit au nom de Mirabeau, mettait alors à la réconciliation de son ami avec les ministres, c'était un premier secours de 50,000 francs, qui devrait être suivi d'autres secours donnés périodiquement, sous forme de traitement al taché à une grande fonction diplomatique. Quant à cette fonction même, Mirabeau ne se souciait nullement de déserter, pour aller l'exercer, Tunique théâtre sur lequel il pût poursuivre la réalisation de ses vraies ambitions (1). « Tant que j'aurai des projets d'ambition, écrit-il quelques jours plus tard à La Marck, je ne puis pas dissoudre mon' atelier. » Son atelier, c'est la réunion des collaborateurs qu'il emploie à la rédaction de ses discours, de son journal, de sa correspondance, et parmi lesquels il compte, selon ses expressions, trois hommes du premier ordre, trois hommes d'or, le Provençal Pellenc et les Genevois Dumont et Duroveray. Un pareil atelier est une charge singulièrement lourde pour un simple député, mais il augmente singulièrement aussi la puissance de ses moyens de travail et d'action, et surtout il a été formé par Mirabeau pour le seconder quand il serait arrivé au gouvernement, « car, dit-il, l'on ne saurait trop se dire

(1) « Ce qu'on vous avait dit relativement au Bosphore (c'està-dire à l'ambassade de Constantinople), écrit Mirabeau à son ami Mauvillon, le 3 décembre 1789, a été vrai, et beaucoup d'autres choses plus belles encore ; mais tout cela n'était qu'un honorable exil, et c'est ici que je suis nécessaire, si je suis nécessaire à quelque chose. »

qu'un gouvernement n'ira jamais que par les sousordres (1). »

En attendant, pressé par ses besoins immédiats, Mirabeau s'offre, avec plus d'empressement que ne le voudrait M. de La Marck, au marché qu'il s'agit de conclure provisoirement entre lui et le présent ministère. Dès le 17 octobre, le jour même où M. de La Marck lui adressait la lettre que nous avons citée plus haut, il s'est laissé conduire chez le petit et le sous-grand homme, c'està-dire chez Necker et chez M. de Montmorin. Le temps n'est plus où ces deux hommes d'Etat croyaient inutile de lui déguiser le mépris qu'il leur inspire. M. de Montmorin a paru se souvenir assez peu des circonstances qui avaient coupé court à ses anciennes relations avec Mirabeau pour que celui-ci ait pu s'ouvrir sur l'objet immédiat de ses vœux ; d'ailleurs, afin d'épargner à Mirabeau l'humiliation de débattre lui-même le prix de l'alliance qu'il offre, il a été convenu que M. de Montmorin en conférerait sans retard avec M. de La Marck (2).

(1) Lettre de Mirabeau à La Marck du 21 octobre 1789, Recueil de M. de Bacourt, p. 395. Toutes les citations de lettres de Mirabeau qui figureront désormais dans le présent chapitre, sans mention spéciale de provenance, sont extraites de ce recueil.

(2) Voir lettre de Mirabeau à La Marck du 17 octobre 1789, Recueil de M. de Bacourt, t. I, p. 386. « Ce fut dans cette visite chez M. de Montmorin, raconte La Fayette dans ses Mémoires, que Mirabeau, disant qu'il avait besoin qu'on lui laissât de la latitude, et qu'on ne s'inquiétât pas de ses excursions, compara l'Assemblée à un âne indompté qu'on ne pouvait

Vis-à-vis de Necker, Mirabeau s'est tenu un peu plus sur la réserve, caria blessure d'amour-propre reçue par lui dans sa première et jusqu'ici unique entrevue avec le ministre principal, au mois de juin précédent, est encore cuisante. Il s'est borne à écouter avec componction les discours du ministre. « Ma force à moi, lui a dit Necker, consiste dans la morale ; vous avez trop d'esprit pour ne pas sentir un jour la nécessité de cet appui : jusqu'à ce que ce moment soil arrivé, il peut convenir au roi, dans les circonstances actuelles, de vous avoir pour minisire, mais il ne se peut pas que nous le soyons ensemble. » — « En rentrant chez lui, rapporte Mmc de Staël, qui nous a transmis ces paroles de son père (1), M. de Mirabeau écrivit sur celte conversation des notes qui m'ont été communiquées, et dans lesquelles il déclare combien il a été frappé de la supériorité d'esprit de M. Necker. Il commanda son buste pour le faire poser dans la maison de campagne où il comptait se retirer ; ce buste, je l'ai racheté du sculpteur à

monter qu'avec beaucoup de ménagements. » Ce n'était pas la première fois, que Mirabeau employait cette comparaison pou flatteuse.

(1) Du Caractère de M. Necker et de sa vie privée, par Mme de Staël. « Je vis Mirabeau, raconte d'autre part le duc de Lévis, au sortir de cet entretien qui ne dura pas moins de cinq heures et qui n'aboutit à rien. Voici ses propres mots : « Parce que « M. Necker est un des hommes de France qui ont le plus .< d'esprit, il se croit du génie ; mais il n'est fort qu'en finances, « et les finances ne sont point tout l'Etat. » Si Mirabeau a réellement avoué que Necker était fort en finances, c'était une concession qu'il n'avait jamais encore faite.

qui Mirabeau l'avait commandé peu de temps avant sa mort. Il m'a paru curieux de posséder ce témoignage secret de la véritable opinion de Mirabeau, quand les calculs de son ambition l'engageaient si souvent à la démentir à la tribune. »

Mme de Staël se trompe fort ici sur la véritable opinion de Mirabeau. Ce qui était calculé chez lui, c'étaient les témoignages d'admiration ou d'estime, à l'égard d'un homme dont il n'a jamais cessé de faire peu de cas, au moment même où il se rapprochait de lui par nécessité. Le 19 octobre, deux jours après la visite qu'il lui a faite, ne voyant pas, il est vrai, la négociation entamée prendre consistance, et craignant d'être joué, voici comment il s'exprime sur le compte de Necker, ainsi que des autres ministres, dans une lettre à La Fayette :

Si vous avez réfléchi sur la perlide collusion des ministres avec l'orgueil brutal ou plutôt vraiment délirant du méprisable charlatan qui a mis le trône et la France à deux doigts de leur perte, et qui s'obstine à la consommer plutôt que de s'avouer à soi-même son incapacité, vous ne croyez pas que je puisse le moins du monde être son auxiliaire. Ils m'ont insulté, désigné ; ils ont voulu dénoncer autant qu'il était en eux mon ambition et les difficultés que je leur suscitais; ils ne pourraient me désarmer qu'en opérant le bien public, et le mauvais génie de l'espèce humaine n'en est pas plus loin qu'eux. Permettez donc que je vous supplie de ne plus exiger de moi aucun ménagement pour eux.,, et que je mette enfin la nation à même de juger si c'est le ministère actuel qui est propre à sauver l'Etat.

Malgré des boutades de ce genre, malgré les fréquentes occasions d'attaque que le ministère fournit contre lui par ses maladresses, malgré tout le désir de Mirabeau de profiter de ces occasions, le fougueux tribun se laisse pourtant contenir durant une dizaine de jours par La Fayette. Le 26 octobre, M. de La Marck annonce à son ami que La Fayette lui remettra 50,000 francs , et lui montrera un projet de lettre du roi lui promettant l'ambassade qui doit, selon l'expression de Mirabeau, légitimer de nouvelles allocations. Mais La Fayette ne se trouve pas en mesure de réaliser sa promesse; il se borne à faire parvenir à Mirabeau une somme inférieure à celle qui lui était annoncée, et celui-ci, de mauvaise humeur, écrit le 28 à M. de La Marck'. « Il (La Fayette) a fait ce matin un envoi ridicule et sans motif qui ne fournit pas seulement de quoi se dégager envers vous. A quoi cela sert-il? Pas même au déplacement (cest-à-dire au changement de logement) qui est d'étroite nécessité et de décence rigoureuse... Quel homme, quelle destinée ! » Il semble résulter d'une lettre du comte de La Marck, en date du même jour, que Mirabeau, sur le conseil et avec l'aide de son ami, renvoya le secours insuffisant que La Fayette lui avait fait tenir (1). Il finit aussi par écarter cette perspective de nomination à une

(1) « J'espère, écrit M. de La Marck, que vous aurez renvoyé les 23,000 francs. »

ambassade dont on continuait à le leurrer, persuadé, disait-il, que le ministère croulerait avant la fin du mois suivant. La Fayette lui-même se décourageait de soutenir de pareils alliés, et en arrivait à admettre la possibilité de leur remplacement. Et, en effet, il est difficile d'accumuler plus de fautes que n'avaient fait Necker et ses collègues depuis le 6 octobre, dans leurs mémoires et leur langage, encore plus que dans leurs actes; car ils n'agissaient plus, et toutes leurs fautes sont résumées dans ce mot de Mirabeau à la séance du 21 octobre : Le ministère se prévaut de sa propre annihilation (1).

(1) Au lendemain du 6 octobre, le ministère commet d'abord la maladresse de convoquer en assemblée d'ordre la noblesse d'un bailliage, pour pourvoir à une vacance de siège de député, sans avoir appelé l'Assemblée à statuer à cet égard. Il est réprimandé par elle, et choisit ce moment pour lui adresser des observations sur la difficulté de concilier le maintien des anciennes attributions du Conseil du roi avec certains des nouveaux articles constitutionnels. L'Assemblée confirme tous les anciens pouvoirs, réglementaires ou judiciaires, du Conseil, sauf en ce qui concerne les arrêts du propre mouvement et les arrêts d'évocation, contraires en effet au principe de l'indépendance du pouvoir judiciaire. Quelques jours plus tard, l'Assemblée, avisée de l'insuffisance de publication ou de l'inexactitude de transmission aux autorités locales de plusieurs de ses arrêtés sanctionnés par le roi, mande le garde des sceaux dans son sein pour y rendre compte des motifs de ces irrégularités. Le garde des sceaux se défend piteusement, en déclarant notamment que la transmission des arrêtés de l'Assemblée dans les provinces est de la compétence des secrétaires d'Etat, et non de la sienne. La loi sur les attroupements est votée sans que le ministère l'ait même réclamée, et en même temps qu'elle vote cette loi, l'Assemblée adopte la résolution suivante : « Les ministres déclareront positivement quels sont les moyens et

On apprécierait mal du reste l'action politique de Mirabeau et la raison d'être de ses ambitions de plus en plus prononcées, durant le mois d'octobre 1789, si on ne lui voyait d'autre occupation que les petites et mesquines intrigues que nous venons de retracer. A ces intrigues il consacre beaucoup trop de temps, beaucoup trop de soin ; nous avons par cela même été obligés d'en parler trop longuement peut-être, et de travailler à démêler le sens énigmatique ou difficilement intelligible des lettres qui remplissent le premier volume du recueil de M. de Bacourt. Encore n'avons-nous entretenu nos lecteurs que des négociations secrètes les plus importantes de Mirabeau, celles

ressources que l'Assemblée nationale peut leur fournir pour les mettre en état d'assurer les subsistances du royaume et notamment de la capitale, afin que l'Assemblée, ayant fait tout ce qui est à sa disposition sur cet objet, puisse compter que les lois seront exécutées, ou rendre les ministres et autres agents de l'autorité garants de leur exécution. » A cela les ministres répondent par un mémoire imprimé où, selon les expressions du Courrier de Provence, « ils mettent à découvert toutes les plaies de l'État, exposent la prostration de toutes les forces publiques, le dénuement de tous les moyens d'ordre et d'obéissance. » Le 5 novembre encore, un nouveau message du garde des sceaux cherche à reVever de puériles contradictions entre la décision par laquelle l'Assemblée a interdit la réunion des assemblées de provinces et celle par laquelle elle a réglé les convocations pour les remplacements de députés. Cette inaction, ce souci d'écarter toute responsabilité, ces critiques sournoises finissent par agacer l'Assemblée, tout autant et même plus qu'une franche discussion des questions qui restent encore discutables. Elle met de'côlé les mémoires qui lui sont adressés parles ministres, et entre de plus en plus dans la voie qui la conduit à se saisir complètement du gouvernement.

qu'il suit avec La Fayette ou par son intermédiaire ; nous avons passé sous silence une seconde intrigue se superposant en quelque sorte à la première, et menée par l'entremise du lieutenant civil au Châtelet, Talon, qui cherche à établir, tout à fait en dehors de Necker et de son ami M. de Montmorin, et au besoin contre eux, une alliance particulière entre Mirabeau et le garde des sceaux Champion de Gicé. Ce dernier est un personnage d'allures astucieuses et louches tout aussi bien que Talon lui-même. Mais eniin Mirabeau n'est pas tout entier dans ces pourparlers, clans ces correspondances misérables. Il prend au même moment la part la plus active et la plus brillante aux débats de l'Assemblée. Jamais peut-être sa puissance de travail, sa sagacité politique et son génie oratoire ne se sont développés avec plus d'éclat. Jamais peut-être, dans aucune assemblée, on n'a vu un même orateur prononcer comme lui en huit jours, du 30 octobre au 7 novembre, indépendamment d'autres discours moins importants, quatre grands discours très remarquables sur quatre questions différentes, celle du retour à la nation des biens du clergé (1), celle de la nouvelle organisation administrative du royaume, celle de la rareté du numéraire, celle enfin de l'admission des ministres à l'Assemblée. Sans accomplir, dans les semaines

(1) Mirabeau devait prononcer sur la même question à la séance du 2 un second discours qu'il a publié dans le Courrier de Provence.

précédentes, de pareils prodiges, Mirabeau s'était pourtant multiplié plus qu'aucun de ses collègues. Nous avons parlé, à un autre chapitre, de ses fréquentes interventions dans la discussion sur l'électorat et l'éligibilité à l'Assemblée nationale et aux assemblées administratives. Avant même que l'Assemblée eût quitté Versailles, et le jour même où le départ du duc d'Orléans pour l'Angleterre avait été définitivement annoncé, il avait pris l'initiative de déposer une proposition de loi sur les attroupements. Cette initiative, à son point de vue personnel, était habile ; c'était une sorte de défi jeté à ceux qui l'accusaient d'avoir contribué à l'émeute du 5 octobre. Au point de vue de l'intérêt général, la loi qu'il s'agissait de porter était d'une nécessité urgente. Une députa lion de la Commune de Paris vint un peu plus tard, à la seconde séance tenue par l'Assemblée à Paris, le 21 octobre, le jour de l'émeute marquée par l'assassinat du malheureux boulanger François, réclamer cette même loi des représentants de la nation. Mais la municipalité de Paris et La Fayette et Bailly, ses chefs, avaient laissé à Mirabeau l'honneur de la proposer, avant même que de nouveaux excès populaires fussent venus en démontrer encore le besoin.

En venant lire sa proposition à la séance du 14 octobre, Mirabeau avait invoqué l'exemple du Biot acl en vigueur en Angleterre. « Mais, disaitil, la loi que je vais avoir l'honneur de vous proposer est imitée et non pas copiée de celle des An-

glais. Ceux qui connaissent leRiotact en sentiront la différence. Je ne confie le pouvoir militaire qu'à des magistrats élus par le peuple ; et clans la plus grande partie de l'Angleterre, dans toutes les villes qui n'ont pas des corporations, les magistrats sont nommés par le roi. Je propose encore une autre précaution, bien adaptée à un gouvernement qui respecte le peuple et la liberté; c'est de donner aux mécontents le moyen de faire entendre leurs plaintes, et de demander le redressement de leurs griefs. » Et, en effet, la loi proposée par Mirabeau ne s'appliquait qu'à la ville de Paris, à ses faubourgs et à un rayon de quinze lieues alentour. Dans les autres parties de la France, les officiers municipaux n'étaient pas encore partout élus par le peuple; il subsistait encore des maires et échevins en possession de leurs fonctions à titre d'office ; c'est à ceux-ci que Mirabeau ne voulait pas donner le droit de requérir et d'employer directement la force armée contre l'émeute, « cle crainte, lisons-nous dans le Courrier de Provence, qu'un pareil pouvoir ne fût un obstacle, en beaucoup de lieux, à l'établissement des municipalités sur les vrais principes ». La réserve était fâcheuse et l'argument sur lequel elle était fondée insuffisant; il fallait avant tout pourvoir à la répression de l'émeute non seulement à Paris, où l'absence de moyens de répression était, il est vrai, un danger particulièrement grave, mais aussi clans toute la France; d'ailleurs, les municipalités électives n'ai-

laient pas tarder à être organisées dans toute la France sur un plan uniforme. L'Assemblée eut le bon esprit de s'inspirer de ces sages motifs, et de substituer à la loi particulière de Mirabeau une loi générale. Quant « au moyen donné aux mécontents de faire entendre leurs plaintes», il consis tait, dans le projet de Mirabeau, à leur permettre de nommer une députalion de six membres chargée de porter leurs plaintes aux autorités, et il fut maintenu dans la loi définitivement votée.

A part son application à toute la France, cette loi ne différait guère /que par les détails du projet de Mirabeau. Dans l'un comme dans l'autre, des pénalités très sévères étaient établies contre les séditieux qui ne se rendraient pas aux sommations des officiers municipaux, et surtout contre les promoteurs et instigateurs de la sédition, lesquels devaient être punis de mort toutes les fois que l'attroupement serait formé d'hommes en armes, ou aurait commis quelques violences. Le déploiement du drapeau rouge, pour annoncer l'application de la loi martiale, avait été emprunté à un projet formulé par Target et qui fut fondu avec celui de Mirabeau (1).

En même temps qu'elle adoptait cette loi indis-

(1) Le mot même de loi martiale paraît avoir été employé pour la première fois par la députation de la Commune de Paris entendue à la séance du 21 octobre. Dans les préliminaires de la loi adoptée, l'Assemblée parle nettement « des époques difficiles où les peuples, agités par des causes souvent criminelles, deviennent l'instrument d'intrigues qu'ils ignorent ».

pensable, l'Assemblée prit quelques autres résolutions importantes. La députation de la commune de Paris avait demandé la création d'un tribunal chargé de punir les crimes de lèse-nation; dans cette vague appellation étaient englobées les menées des adversaires de la Révolution, aussi bien que les excès de ses partisans. L'Assemblée, tout en chargeant son comité de Constitution de lui présenter un projet à cet égard, décida que « provisoirement et jusqu'à ce que le tribunal dont il s'agit eût été établi, le Ghâtelet de Paris serait autorisé à juger en dernier ressort les prévenus et accusés du crime de lèse-nation » . Sur la proposition de Mirabeau, elle invita les ministres du Roi « à déclarer positivement quels étaient les moyens et les ressources que l'Assemblée nationale pouvait leur fournir pour les mettre en état d'assurer les subsistances du royaume, et notamment de la capitale, afin que l'Assemblée ayant fait tout ce qui est à sa disposition sur cet objet pût compter que les lois seraient exécutées ou rendre les ministres et autres agents de l'autorité garants de leur exécution (1) ». En vain, fit observer Mirabeau à cette occasion, créerait-on le tribunal national demandé à l'Assemblée, en vain même adopterait-on une loi martiale, si l'on ne parve-

(1) Bien que la motion fût venue de Mirabeau, le Courrier de Provence du 7 novembre suivant déclare que l'objet de ce décret de responsabilité a été mal défini par l'Assemblée et mal entendu par les ministres.

riait d'abord à rendre au pouvoir exéculif assez de force pour maintenir les décrets de l'Assemblée. « Ce n'est pas sans raison que le ministère se prévaut de sa propre annihilation pour s'excuser des désordres de la société : s'il ne peut rien, il n'est responsable de rien (1). »

Mirabeau revenait ainsi à l'idée sur laquelle il a le moins varié : fortifier le pouvoir exécutif, « ce pouvoir auprès duquel la suprême loi de l'Etat commande en ce moment de se rallier », comme il l'écrit dans cette belle lettre de la même époque à son oncle le bailli, que M. Lucas de Montigny a citée par fragments, et que nous reproduisons tout entière aux pièces justificatives. D'ailleurs le meilleur moyen de donner au pouvoir exécutif la force qui lui manque, ce n'était pas tant, selon Mirabeau, de rédiger des lois en ce sens que de le remettre entre les mains d'un liomme décidé à l'exercer. « La Monarchie, écrit-il quelques semaines plus tard, dans une autre lettre intime, adressée à son ami Mauvillon, est plutôt en danger parce qu'on ne gouverne pas que parce qu'on conspire. Si nul pilote ne se présente, il est probable que le vaisseau touchera. Si au contraire la force des choses contraint à appeler un homme de tête, et donne le courage de vaincre tous les respects humains et la jalousie subalterne qui ne cesseront de s'y opposer, vous ne vous figurez pas à quel

(1) Courrier de Provence, n° LVL

point il est aisé de mettre le vaisseau public à flot. Les ressources de ce pays, la mobilité même de cette nation, qui est son vice capital, ménagent tant d'expédients et de facilités qu'il ne faut jamais en France ni présumer ni désespérer. »

Vers la fin du mois d'octobre, La Fayette paraissait moins éloigné d'adopter les vues de Mirabeau, au sujet du remplacement de tout ou partie du ministère en fonctions par un ministère formé principalement de membres de l'Assemblée. Necker et ses collègues, abandonnés aussi bien par la droite que par la gauche de l'Assemblée, ne se soutenaient plus guère que par un reste de popularité du premier ministre dans les provinces, et aussi par les compétitions et les appréhensions que soulevait le choix de leurs successeurs. Mirabeau avait soumis à cet égard à La Fayette diverses combinaisons dont les traces se retrouvent dans des notes que M. de Bacourt a publiées. D'après une de ces combinaisons, Necker eût été conservé encore comme premier ministre, « parce que, dit Mirabeau il faut le rendre aussi impuissant qu'il est incapable, et cependant conserver sa popularité au roi », les sceaux eussent été également laissés à l'archevêque de Bordeaux, mais on eût appelé le duc de Liancourt au ministère de la maison du roi et de la ville de Paris, le comte de La Marck à la marine, le comte de Ségur aux affaires étrangères, et enfin l'évèque d'Autun, assisté de Laborde, aux finances; Mira-

beau eût été placé au conseil du roi sans département. « Les petits scrupules du respect humain, dit-il après avoir ainsi fixé sa place, ne sont j^lus de saison. Le gouvernement doit afficher tout haut que ses premiers auxiliaires seront désormais les bons principes, le caractère et le talent. » La Fayette eût fait également partie du conseil; il eût été nommé maréchal de France et « généralissime à ferme pour refaire L'armée ». Dans une autre note de la main de Mirabeau se trouve une liste de ministres un peu différente, de laquelle Necker est exclu, et où les noms portés sont divisés en part de Ln Fayette et part de la reine. La part de la reine n'est , il est vrai, représentée que par La Marck indiqué comme ministre de la guerre. Le duc de La Rochefoucauld est désigné cette fois comme ministre de la justice, l'évêque d'Autun comme ministre des affaires étrangères, l'ancien contrôleur général Lambert (1), avec Glavière auprès de lui, comme ministre des finances, l'abbé Sievès comme chef du Conseil d'instruction et d'éducation publiques.

Nous ne saurions dire jusqu'à quel point ces combinaisons diverses ont pu prendre consistance. Ge qui est certain, c'est que La Fayette n'opposait plus autant de résistance même à l'entrée de Mirabeau au conseil. Nous en avons la preuve dans la lettre que Gouverneur Morris, le ministre des

(1) 11 ne faisait pas partie de l'Assemblée.

Etats-Unis, croit utile de lui écrire, le 16 octobre, pour le détourner de prêter les mains à un pareil projet. « Si vous entrez dans le ministère avec Mirabeau, dit Gouverneur Morris, ou à peu près en même temps, chaque Français honnête se demandera la cause de ce qu'il appellera une monstrueuse coalition. Il y a dans le monde des hommes propres à certains emplois, mais auxquels on ne doit pas en confier certains autres. La vertu sera toujours souillée par une alliance avec le vice, et la liberté rougira de honte, à son entrée dans le monde, si c'est une main polluée qui la conduit. » Gouverneur Morris nous rapporte également une assez curieuse conversation tenue en sa présence sur le même sujet, celui du renouvellement du ministère, entre La Fayette et l'évêque d'Autun. « La Fayette demande à l'évêque ce qu'il pense du nouveau ministère. » Celui-ci, qui est déjà sous l'influence de Mme de Staël, répond que « personne, excepté M. Necker, ne peut faire face à la famine et à la banqueroute, qui paraissent inévitables ». La Fayette demande « s'il ne juge pas qu'il serait prudent de préparer, dès à présent, un ministère pour dans trois mois ». L'évêque est de cet avis. « Ils discutent différentes personnes, et, comme par hasard, La Fayette demande si l'influence de Mirabeau dans l'Assemblée est grande. L'évêque répond quelle n'est pas énorme. » On voit que si Mirabeau faisait alors figurer Talleyrand sur ses listes de ministres, celui-ci était encore fort loin

d'une réconciliation avec l'homme qui l'avait compromis par une publication indélicate, et qu'il le desservait de son mieux auprès de La Fayette. La conclusion que Morris tire de l'entretien, aussi bien d'ailleurs que l'évêque d'Autun lui-même, c'est que La Fayette ri a pas de plan arrêté.

C'était déjà beaucoup pour Mirabeau de ne plus trouver chez La Fayette que des hésitations, au lieu d'une opposition décidée à ses projets. Il se flatta de couper court à ces hésitations et de l'entraîner, en même temps que cette majorité flottante de l'Assemblée dont le commandant en chef de la garde nationale parisienne personnifiait si bien les tendances, par une initiative vigoureuse. D'ailleurs il ne pouvait plus contenir son impatience d'engager le combat au succès duquel la satisfaction de ses ambitions était attachée, et le terrain lui semblait suffisamment préparé depuis quelques semaines par ses précédents succès oratoires, aussi bien que par les fautes des ministres.

Le résultat d'une escarmouche qui eut lieu le 5 novembre le confirma dans ce sentiment. Au cours de la discussion sur la division administrative du royaume, il était venu entretenir l'Assemblée des troubles qui se perpétuaient à Marseille et dénoncer la forme des poursuites intentées contre leurs auteurs, comme contraire à la loi provisoire sur la procédure criminelle rendue par l'Assemblée. Il s'en était pris aux ministres de ce que cette loi ne fût pas encore parvenue aux ma-

gistrats chargés de l'appliquer. « Il est impossible, avait-il dit notamment, de relever l'empire (on ne parlait déjà plus du royaume, mais de l'empire) si le pouvoir exécutif suit une autre ligne que la nôtre, s'il est l'ennemi du corps législatif au lieu d'en être l'auxiliaire. » Il avait soumis à l'Assemblée un projet de résolution portant, entre autres chefs, qu' « il serait demandé à M. le garde des sceaux et aux secrétaires d'Etat de représenter les certificats ou accusés de réception des décrets de l'Assemblée nationale, et notamment de celui de la procédure criminelle...; qu'il serait sursis provisoirement à l'exécution de tous jugements en dernier ressort rendus dans la forme ancienne par les tribunaux, antérieurement à l'époque où le décret avait dû parvenir à chacun d'eux ». Cette résolution avait été adoptée, avec addition de quelques dispositions pénales contre les corps judiciaires qui n'auraient pas transcrit sur leurs registres, dans les trois jours de la réception, « les lois faites par les représentants de la nation, acceptées et sanctionnées par le roi ».

Le lendemain matin, Mirabeau écrit à La Marck: « Vous voyez La Fayette ce matin. Servez-vous de ma bataille gagnée hier contre les ministres pour la Provence, et, sans vous expliquer, de la grande bataille dont je commence aujourd'hui la première attaque par une simple évolution de tactique. Dites-lui que maintenant il ne lui reste de ressource qu'un ministère de première force et où il

ne se glisse pas la moindre tolérance ; qu'il faut que le ministère reçoive la commotion du départ de Necker ; que, si je lui en présente un dont il alloue les talents et la consistance et qui prenne cet engagement, il doit me donner carte blanche pour la composition. »

L'ordre du jour de la séance du 6 novembre était consacré aux questions de finances. Ce fut donc sous prétexte de porter à la tribune des considérations et des propositions financières que Mirabeau demanda la parole. Il commença par entretenir l'Assemblée en termes judicieux, mais un peu longuement, de la disette du numéraire, de l'avilissement des billets de la Caisse d'escompte, de la rareté des grains qu'il rattachait à la rareté du numéraire, de l'utilité de créer une caisse nationale uniquement chargée du service de la dette publique, et après avoir ainsi étendu ces préliminaires pendant une heure, il arriva brusquement et presque sans transition au véritable objet de son discours.

La caisse nationale une foie organisée, dit-il, deviendra votre comité des finances. Elle s'occupera jour à jour de tous les plans qui la mettront en état d'accomplir le vœu national, ce vœu qui, à la face de l'univers, a mis les créanciers de TEtat sous la sauvegarde de la loyauté française. Que manquera-t-il dès lors, je ne dis pas pour rendre à la nation le crédit qu'elle mérite, elle ne Ta jamais eu, mais pour le lui donner? Le retour de la paix et du bon ordre, le rétablissement des forces de FEmpire. Vous t. v. 4

y marchez à grands pas, messieurs, et ne doutez point que cet établissement ne les hâte en faisant rayonner l'espérance et chez le peuple... et chez les créanciers de l'Etat. J'ai dit, messieurs, que nous marchions à grands pas vers le retour de la paix et du bon ordre, vers le rétablissement des forces de l'Empire. J'en ai pour garants tous les témoignages qui nous viennent des provinces... Pourquoi faut-il que de tristes malentendus entre l'Assemblée nationale et les ministres aient donné lieu à un mémoire public, dans lequel, en repoussant une responsabilité qu'ils ont mal interprétée, ils ont répandu des alarmes capables de produire les maux mêmes qu'ils exagéraient. Etendons un voile sur ces déplorables méprises, et cherchons les moyens de mettre fin à toutes ces contradictions qui ne cesseront de s'élever aussi longtemps que les ministres du roi seront absents de l'Assemblée nationale. Tous les bons citoyens soupirent après le rétablissement de la force publique ; et quelle force publique parviendrons-nous à établir si le pouvoir exécutif et la puissance législative, se regardant comme ennemis, craignent de discuter en commun sur la chose publique.

La question était ainsi posée sous une forme dépourvue de tout caractère agressif contre les ministres en fonctions, sous une forme insinuante et conciliante. Mirabeau, comme il lui était déjà arrivé souvent de le faire, invoqua l'exemple de l'Angleterre; « si nous faisons une constitution préférable à la sienne, observa-t-il avec sagesse, nous n'en ferons pas une plus généralement aimée de toutes les classes d'individus dont la nation anglaise est composée ; et cette rare circonstance vaut bien cle notre part quelque attention aux

usages et aux opinions de la Grande-Bretagne. » Il montra comment la présence des ministres était indispensable pour éclairer les délibérations de l'Assemblée, comment s les faits qui constituaient l'expérience du gouvernement se réunissaient d'abord dans les mains des agents du pouvoir exécutif», comment par là même ceux-ci étaient en quelque sorte « un répertoire qu'un représentant actif de la nation doit toujours consulter». Il réfuta les craintes frivoles d'atteinte à la liberté des délibérations de l'Assemblée par suite de la présence des ministres dans son sein. « L'influence des ministres, dit-il, lorsqu'elle ne résulte pas de leurs talents et de leurs vertus, tient à des manœuvres, à des séductions, à des conceptions secrètes, et si quelque chose peut en tempérer l'effet, c'est lorsque, étant membres de l'Assemblée, ils se trouvent sans cesse sous les yeux d'une opposition qui n'a nul intérêt à les ménager. »

Bien que Mirabeau, résumant son discours, eût formulé trois propositions différentes, la première relative à l'ouverture de négociations avec les États-Unis pour obtenir d'eux des secours en blés et farines, à titre de remboursement des intérêts ou du capital de leur dette envers la France, la seconde concernant la création d'une caisse nationale chargée du service de la dette publique, la troisième enfin tendant à faire adresser aux ministres de Sa Majesté « l'invitation de venir prendre, dans l'Assemblée, voix consultative jus-

qu'à ce que la constitution eût fixé les règles qui seraient suivies à leur égard », les deux premières furent ajournées sans que leur auteur insistât pour leur examen. Une discussion très vive s'établit au contraire immédiatement sur la troisième. MM. Blin et de Noailles la combattirent par de très faibles arguments. Six ou sept orateurs, au contraire, l'appuyèrent, et le comte de Glermont-Tonnerre entre autres avec un véritable talent. En somme, cette première journée ne paraissait nullement défavorable à la cause de Mirabeau. Son discours avait été écouté avec grande attention, et fort applaudi à la fin. La discussion qui avait suivi était restée fort calme.

Elle fut reprise le lendemain et changea complètement d'aspect. Lanjuinais, celui-là même qui devait montrer à la Convention un si admirable courage, mais qui était alors un jeune député ardent et absolu dans ses idées, vint, selon l'expression du Courrier de Provence, « couvrir la motion de Mirabeau par une motion contraire ». Il proposa le décret suivant : « Les représentants de la nation ne pourront, pendant la législature dont ils seront membres, ni pendant les trois années suivantes, obtenir du pouvoir exécutif aucune place, pension, .avancement, grâces, etc. » Le discours qu'il prononça contenait des allusions directes aux ambitions de Mirabeau. On en a conservé notamment cette phrase : « Un génie éloquent vous entraîne et vous subjugue; que ne

ferait-il pas s'il était ministre. » Un autre orateur, qui avait déjà parlé à la séance de la veille, s'efforça de mettre Mirabeau en contradiction avec lui-même, en rappelant qu'au mois d'août dernier l'auteur de la motion relative à l'admission des ministres s'était opposé énergiquement à ce que l'Assemblée délibérât en leur présence, lors de la discussion sur l'emprunt de trente millions.

« Le sort de la contre-proposition faite par M. de Laujuinais paraissait décidé, dit le Courrier de Provence, avant même la réponse de M. le comte de Mirabeau. Rien n'enflamme les esprits comme le personnel quand il se mêle à quelque question, et ici la motion même était personnelle. »

Mirabeau répliqua sur le ton de l'ironie par un de ses discours les meilleurs et les plus connus.

Il n'y a, messieurs, dit-il, que deux personnes dans l'Assemblée qui puissent être l'objet secret de la motion. Les autres ont donné assez de preuves de liberté, de courage et d'esprit public pour rassurer l'honorable député... Quels sont ces membres? Vous l'avez déjà deviné, messieurs, c'est l'auteur de la motion ou moi. Je dis d'abord l'auteur de la motion, parce qu'il est possible que sa modestie embarrassée ou son courage mal affermi aient redouté quelque grande marque de confiance, qu'il ait voulu se ménager le moyen de la refuser, en faisant admettre une exclusion générale.

Je dis ensuite moi-même, parce que des bruits populaires répandus sur mon compte ont donné des craintes à certaines personnes, et peut-être des espérances à quelques autres; qu'il est très possible que l'auteur de la mo-

tion ait cru ces bruits ; qu'il est très possible encore qu'il ait de moi ridée que j'en ai moi-même, et dès lors je ne suis pas étonné qu'il me croie incapable de remplir une mission que je regarde comme fort au-dessus non de mon zèle ni de mon courage, mais de mes lumières et de mes talents, surtout si elle devait me priver des leçons et des conseils que je n'ai cessé de recevoir dans cette Assemblée.

Voici donc, Messieurs, l'amendement que je vous propose, c'est de borner l'exclusion demandée à M. de Mirabeau, député des communes de la sénéchaussée d'Aix.

C'était un peu le langage d'un homme qui sent la partie perdue. L'Assemblée, aussi tumultueuse pendant cette séance qu'elle avait été calme la veille, adopta non pas la motion même de Lanjuinais, mais un amendement de Blin, portant seulement qu' « aucun membre de l'Assemblée ne pourrait dorénavant passer au ministère pendant toute la durée de la session ». Le surplus de la motion de Lanjuinais fut renvoyé au comité de Constitution (1).

Mirabeau espéra-t-il que « le principe général de l'éligibilité pour le ministère » se relèverait plus tard de l'échec qu'il venait de recevoir? Cette pensée est exprimée dans le numéro du Courrier de Provence qui rend compte de la séance, et il est certain que le découragement qui amena Mira-

il) Dans cette circonstance comme lors du vote sur la création d'une Chambre haute, la plus grande partie de la droile s'était unie à la fraction la plus importante de la majorité.

beau à se désintéresser dédaigneusement des travaux de l'Assemblée ne se manifesta chez lui qu'un peu plus tard. Pendant les mois de novembre et de décembre, il continua à suivre activement les séances, et ses lettres de cette époque nous le montrent occupé de réagir contre le vote de surprise obtenu clans la séance du 7 novembre 1789.

En revanche, il imputa avec beaucoup d'amertume les causes principales de sa défaite à la mollesse de La Fayette et à l'hostilité du ministère. La Fayette n'avait pas donné son suffrage aux propositions de Blin et de Lanjuinais, mais il n'avait pas mis à les prévenir ou à les combattre la résolution que Mirabeau attendait de lui. Quant au ministère, Mirabeau l'accuse très nettement d'avoir provoqué ou favorisé ces propositions. « Il faut, dit-il dans une lettre fort curieuse de la fin de 1789, rédigée par lui pour être adressée sous le nom de sa sœur, Mme du Saillant, à sa femme, qui avait manifesté quelque velléité de se rapprocher de lui (1), il faut que l'on revienne sur le décret des ministres. On y reviendra ou la Révolution ne sera jamais consolidée. Voilà ce qu'on reconnaîtra quand le règne du charlatan (c'est-à-dire de Necker) sera tout à fait détruit. L'échec que Mme de Mirabeau a très bien jugé n'est que le fruit de ses complots. »

Mirabeau, comme il résulte d'une lettre d'une

(1) Recueil de M. de Bacourt, t. I, p. 427.

date un peu antérieure à lui écrite par M. de La Marck, avait compté sur l'appui de l'un des ministres, de l'un de ceux qui appartenaient à l'Assemblée, le garde des sceaux, archevêque de Bordeaux, Champion de Gicé. Ce prélat, avec lequel il avait été mis en rapport, comme nous l'avons dit, par le lieutenant civil Talon, lui avait fait meilleur accueil que ses collègues du ministère, et lui avait laissé espérer qu'il pourrait être détaché d'eux. Mirabeau, à tort ou à raison, se considéra comme joué par lui.

Est-il exact, d'ailleurs, que ces mêmes ministres qui , dans leur mémoire lu à la séance de l'Assemblée le 25 octobre, avaient repoussé la responsabilité qu'on prétendait leur imposer, relativement aux subsistances du royaume, en se fondant, entre autres raisons, sur ce qu'ils n'étaient pas appelés à discuter au milieu de l'Assemblée, sur ce qu'ils ne pouvaient même établir « des conférences avec quelques-uns de ses membres », aient ensuite, uniquement pour faire échec aux projets de Mirabeau, contribué à perpétuer l'exclusion dont ils étaient l'objet. Nous ne trouvons d'explications à cet égard ni dans l'ouvrage écrit par Necker lui-même sur son administration, ni dans les Considérations sur la Révolution françaiser de Mme de Staël. Mais nous y trouvons en revanche beaucoup de plaintes sur la situation qui avait été faite aux ministres par l'Assemblée, et il nous paraît difficile d'admettre que Necker et ses col-

lègues aient été réellement les inspirateurs ou les complices de Lanjuinais. Cependant La Fayette, et aussi Monllosier, qui prit quelque part à la discussion, assurent dans leurs mémoires que le garde des sceaux, tout au moins, avait travaillé contre les projets de Mirabeau, lesquels étaient connus de lui.

Quoi qu'il en soit, Mirabeau voua aux ministres une haine plus acharnée que jamais. Il cessa de fréquenter aussi assidûment La Fayette , sans rompre tout à fait avec lui, et chercha d'un autre côté, dans la personne du comte de Provence, l'auxiliaire dont l'influence, l'argent ou le nom lui paraissaient nécessaires.

L'épisode des relations de Mirabeau avec le comte de Provence est dans la vie politique du grand orateur un de ceux qui restent les plus difficiles à éclaircir complètement. M. de La Marck nous raconte seulement dans ses Souvenirs que malgré la « réponse désespérante » de Monsieur, lorsqu'il lui avait porté le mémoire rédigé par Mirabeau au lendemain des événements des 5 et 6 octobre, leur conférence à cette occasion « n'avait pas été tout à fait inutile » ; que le prince, averti des bonnes intentions de Mirabeau, le fit, en effet, dans la suite, consulter sur divers sujets par le duc de Lévis, capitaine de ses gardes, et en même temps membre de l'Assemblée. Le duc de Lévis professait des opinions politiques modérées et conciliatrices. « Ses conversations avec Mirabeau , dit

M. de La Marck, eurent ordinairement lieu en ma présence; quand je n'y assistais pas, ce dernier avait soin de m'en rendre compte dans le plus grand détail. Plus tard, pendant mon séjour en Belgique, Mirabeau eut la pensée de faire entrer Monsieur au ministère; puis il l'aida de ses conseils dans l'affaire de Favras. »

Le duc de Lévis lui-même, traçant dans sa vieillesse, bien après la Révolution, une série de portraits, plus remarquables par l'agrément des dédétails et l'élégance du style que par la nouveauté et la profondeur des aperçus, a consacré à Mirabeau un article assez développé. Il y insiste beaucoup sur les bonnes intentions de Mirabeau, pour employer l'expression de M. de La Marck; mais il garde une réserve complète sur les particularités de ces relations entre le tribun et le comte de Provence, auxquelles lui-même avait été mêlé comme intermédiaire.

Le premier document important qui les constate, indépendamment du témoignage rétrospectif de M. de La Marck, est une lettre de Mirabeau à La Fayette, datée du 1er décembre 1789, et par laquelle le premier répond à certains reproches du second, qui lui avaient été reportés par M. de Sémonville, le futur pair de France, alors député suppléant de l'Assemblée, et notamment au reproche de s'être formé depuis quelque temps d'autres liaisons politiques.

Vous me croyez d'autres liaisons politiques, monsieur le marquis, écrit Mirabeau, vous vous trompez. Je n'ai que des liaisons de causerie ou d'amitié. Les circonstances sont bien grandes, mais les hommes sont bien petits, et j'aperçois moins que jamais ceux avec qui je voudrais m 'embarquer.. .Mais je ne vous vois plus. Non. Eh! qu'il me soit permis de vous le demander : n'ai-je pas dû ne plus vous voir, puisque ce n'est que d'aujourd'hui que vous vous apercevez que je ne vous vois plus, et que vous n'avez tenu aucun des engagements volontaires que vous aviez pris envers moi. Je vous dirai sans arrière-pensée et avec la loyauté qui nous convient que vous me paraissez me devoir quelque bienveillance pour l'embarras que je vous ai sauvé en vous épargnant mes soucieuses observations (quand j'ai compris qu'elles étaient profondément inutiles), après avoir eu longtemps le courage de risquer de vous déplaire pour vous servir.

Et à son tour, Mirabeau adresse à La Fayette des reproches sur « la fatalité de son indécision personnelle », sur « son goût pour les hommes médiocres » et autres travers de nature à « faire avorter la plus belle destinée, et à compromettre, en le perdant, la chose publique (1) ». Au reste, il

(1) M. Lucas de Montigny dit dans ses Mémoires, t. VII, p. 282, avoir vu une lettre du 1er décembre 1789, adressée au général La Fayette, dans laquelle Mirabeau « avoue qu'il lui serait peut-être difficile de résister toujours à la séduction des souvenirs de l'Orient, de l'Asie Mineure, du Bosphore, d'autant que de nouvelles circonstances, de nouveaux rapports politiques donneraient une très grande importance à une telle mission et fourniraient l'occasion de rendre d'éminents services ». M. de Montigny se trompe sur la date de cette lettre qu'il cite de mémoire : comme nous le verrons, elle n'a été écrite qu'au mois d'avril suivant.

ne paraît pas douteux que les nouvelles liaisons politiques auxquelles La Fayette avait fait allusion, et sur lesquelles Mirabeau évite de s'expliquer dans sa réponse, fussent ses liaisons avec le comte de Provence.

Le 15 décembre 1789, le comte de La Marck quitte Paris pour aller passer quelque temps d'abord dans sa terre de Raismes, près Valenciennes, puis dans les Pays-Bas, sa patrie d'origine, où venait de s'accomplir, comme il le dit, « une révolution bien différente dans ses principes et ses vues de celle qui avait éclaté en France (1) ». Il s'établit alors entre lui et Mirabeau une correspondance suivie dans laquelle celui-ci lui rend compte en détail non seulement des événements généraux en France, mais encore de ses vues et démarches particulières. Mirabeau parlait aussi beaucoup à La Marck de l'insurrection de Belgique dont on s'occupait assez en France, sans en comprendre le sens (2). Mais les lettres relatives aux affaires françaises ont seules été conservées par M. de La Marck et publiées clans le recueil de M. de Bacourt. D'ailleurs, comme le fait remarquer M. de La

(1) Cette révolution s'était opérée au nom de l'esprit de tradition, et à l'encontre des réformes philosophiques que l'empereur Joseph II avait prétendu imposera ses sujets des Pays-Bas, par une série de mesures d'autorité, comme un Lycurgue ou un Solon moderne. Le comte de La Marck et sa famille s'étaient rangés dans le parti de l'opposition.

(2) On sait que Camille Desmoulins publiait alors un journal intitulé : Les Révolutions de France et de Brabant.

Marck, ces lettres, arrivant par la poste, qui n'offrait pas toute sécurité, étaient souvent écrites dans un style énigmatique, difficilement intelligible pour d'autres que les deux correspondants.

Il y est pourtant d'une manière assez claire, et très fréquemment jusqu'à la fin du mois de janvier 1790, question et du Luxembourg, c'est-à-dire de la petite cour du comte de Provence, et du duc de Lévis, désigné parfois sous son nom et parfois aussi sous l'appellation du petit homme gris, et enfin de Monsieur lui-même. Le moment où Mirabeau parait le plus avant dans la confiance du prince est celui de la découverte de ce qu'on a appelé le complot du marquis de Fa-vras, et de l'arrestation de ce dernier, c'est-à-dire la fin de décembre 1789.

M. de Favras a été arrêté, lui et sa femme, dans la nuit du 24 au 25, écrit Mirabeau à M. de La Marck, le 2£ décembre 1789, et à l'instant Paris a été rempli de cette notice qu'il avait voulu soulever trente mille hommes pour assassiner M. de La Fayette et le maire de Paris et couper les vivres à la capitale, et que Monsieur était à la tête de cette conspiration. Le comment nous avons manœuvré, moi et l1 homme (/ris sous ma conduite, est inutile. Le résultat vous fera deviner tout le reste. Monsieur a envoyé chercher M. de La Fayette et lui a dit devant du monde : « Monsieur de La Fayette, on répand dans Paris le billet que voici (c'était un billet signé d'un nom inconnu, annonçant la découverte du complot de Favras, et accusant Monsieur d'être à la tête de ce complot ; le billet avait été, en effet, imprimé et colporté). Vous avez un grand crédit cà

Paris, monsieur de La Fayette, je ne doute pas que vous ne mettiez quelque activité à détruire une calomnie dont les méchants disent que vous profitez. J'irai m'en expliquer ce soir à la Commune de Paris ; j'espère que vous y serez. » Billet d'invitation à la Commune pour une assemblée extraordinaire ; déclaration au roi qu'on y allait, puis le discours dont copie ci-jointe.

Le discours du comte de Provence à l'Assemblée de la Commune, le 25 décembre, discours auquel Mirabeau fait allusion dans sa lettre, est bien connu. On sait que le prince y niait l'existence d'aucun lien politique entre lui et Favras. Celui-ci, qui avait jadis servi dans ses gardes suisses, lui aurait seulement été indiqué par le vicomte de La Châtre, premier gentilhomme de sa chambre, comme pouvant aider à la négociation d'un emprunt de 2,000,000 de livres, nécessaire pour payer les dettes de sa maison. Mais les projets contre-révolutionnaires que Favras avait pu former lui auraient été étrangers et même inconnus. Monsieur terminait son discours en rappelant qu'à la seconde Assemblée des notables il s'était déclaré pour la double représentation du Tiers ; et en ajoutant que depuis lors « il n'avait pas cessé de croire qu'une grande révolution était prête; que le roi, par ses intentions, ses vertus et son rang suprême, devait en être le chef, puisqu'elle ne pouvait pas être avantageuse à la nation sans l'être également au monarque ; enfin que l'autorité royale devait être le rempart de la liberté nationale, et

la liberté nationale la base de l'autorité royale ». Voilà un langage où il serait facile de reconnaître les idées et le style de Mirabeau, même si ce dernier ne se vantait pas, dans la lettre à La Marck dont nous avons cité un partie, d'avoir inspiré la démarche et le discours de Monsieur (1), même si la minute de ce discours, ainsi que celle de la lettre par laquelle le prince avisait le président de l'Assemblée nationale de sa démarche à l'Hôtel de Ville, ne se retrouvaient pas, écrites de la main de Mirabeau, comme nous l'apprend M. de Bacourt, dans les papiers du comte de La Marck. « Le succès du discours de Monsieur, qu'encore on a gâté, a été énorme, écrit Mirabeau à la fin de sa lettre du 26 décembre. S'il sait suivre cette ligne, il va prendre le plus grand essor, et être premier ministre par le fait. »

Il y avait pourtant bien peu de noblesse dans cette action du comte de Provence venant désavouer avec fracas un homme qui avait eu tout au moins entre les mains un billet de lui l'autorisant à recueillir de l'argent en son nom. Au reste, depuis la publication, dans Y Histoire du règne de Louis XVI de M. Droz, d'un récit qui paraît bien provenir de M. de Sémonville, jadis ami intime du lieutenant civil Talon, et aussi, dans le recueil de M. de Bacourt, de deux lettres de M. de La Marck

(1) Le fait avait d'ailleurs été affirmé par La Fayette dans ses Mémo très.

à la reine et au comte de Mercy-Argenteau en date du mois de décembre 1790, depuis, enfin, que M. de Valon, dans un article de la Revue des Deux Mondes (1), a résumé les pièces du procès Favras conservées aux archives nationales, le mystère qui avait enveloppé cette affaire de complot royaliste a presque entièrement disparu. Il est certain que Favras, en aventurier chevaleresque qu'il était, avait voulu tenter un coup de main en faveur du rétablissement de l'autorité royale. Dès 1792, son frère M. de Cormeré, à l'époque où il écrivait sa justification, en avait fait l'aveu à La Fayette, tout en apprenant à celui-ci que la conspiration n'avait pas été telle qu'on l'avait supposé, et que les papiers qui l'établissaient réellement, cachés dans une vieille armoire lors de l'arrestation de Favras, avaient échappé aux recherches (2). Il est certain que cette conspiration, étouffée dans son germe en quelque sorte, et dont le plan était encore resté très vague, avait été cependant connue et encouragée par le comte de Provence. Par un artifice renouvelé de l'affaire du collier, on avait fait espérer à Favras l'approbation de la reine elle-même qui devait lui être manifestée par elle, à un jour fixé, dans une de ses promenades sur la terrasse du bord de l'eau, et au moyen de paroles convenues. Toutes ces particularités se trouvaient rela-

(1) Numéro du 15 juin 1851.

(2) Mémoires de La Fayette, t. II, p. 394.

tées dans le mémoire que Favras rédigea pendant sa captivité et abandonna ensuite au lieutenant civil Talon (1), son parti une fois pris de mourir avec son secret, sans compromettre ni la reine, ni l'auguste personnage qui L'avait si vite désavoué. La Fayetle avait donc raison, en se défendant auprès de la reine, d'avoir été l'inspirateur de la démarche de Monsieur à l'Hôtel de Ville, d'appeler cette démarche conseillée par Mirabeau une grande platitude. Mirabeau connaissait-il ce qui devait surtout la rendre telle, c'est-à-dire le détail des relations du prince avec le malheureux Favras ? Il est assez difficile de se prononcer à cet égard. On aura déjà remarqué que Mirabeau, dans sa lettre du 25 décembre précédemment citée, annonçant au comte de La Marck l'arrestation de Favras, parle de celui-ci comme d'un homme qui n'est inconnu

(1) « J'ai vu plusieurs fois M. Talon, écrit le comte de La Marck à la reine en décembre 1790... Il m'a montré l'original d'un écrit important dont je ne parlerai point ici d'une manière plus étendue parce que je suppose que la reine en a eu connaissance par M. de Mercy... Il est évident pour moi que la partie de cet écrit qui pourrait compromettre V. M. n'est que le résultat d'une perfide machination; mais il n'est pas moins certain que cette pièce, qui aune sorte d'authenticité, mérite une grands attention dans les circonstances actuelles... M. Talon tire une certaine force de la possession de cet écrit, et ne manque pas d'estimer très haut le service qu'il a rendu en le conservant secret. On ne peut nier que ce ne soit un homme à ménager. :» Après la mort de Talon, le manuscrit de Favras tomba aux mains de la fille de Talon, Mme du Cayla, qui en fit hommage à Louis XVIII dans une de leurs premières entrevues. Sous l'empire, le duc de Rovigo avait cherché à l'acquérir pour s'en servir contre le prétendant.

ni de lui-même, ni de son correspondant. Impliqué par la suite dans les dépositions des deux agents provocateurs aux pièges desquels Favras s'était laissé prendre, appelé même, au commencement de février 1789, à déposer dans le procès, et confronté avec l'accusé, Mirabeau déclara « qu'il avait vu M. de Favras dans différentes occasions relativement à quelques plans de finances; que l'accusé lui avait été présenté par M. le duc de Biron comme un homme fort instruit dans ces sortes de matières; et qu'il avait eu occasion de s'en assurer par diverses conversations générales qu'il avait eues avec M. de Favras, en présence de plusieurs personnes; mais que d'ailleurs il n'avait aucune espèce de connaissance des projets de conspiration contre M. de La Fayette ou autres, dont il était parlé dans la dénonciation du procureur-syndic de la commune de Paris ».

Interpellé par Favras de déclarer si celui-ci ne lui avait pas une fois parlé du projet qu'il avait d'aller dans le Brabant pour y favoriser la Révolution qui s'annonçait, s'il ne lui avait pas même dit qu'il avait dessein d'en parler à M. de La Fayette, et de lui demander la permission d'avoir un lieu de rassemblement dans lequel il pût réunir 6,000 hommes ; si tous ces discours avec lui (M. de Mirabeau) ne tendaient pas au but qu'il se proposait, celui d'aller dans le Brabant, Mirabeau répondit « qu'il n'avait eu dans sa vie qu'une seule conversation particulière de cinq minutes avec M. dé Favras ; que, dans ce court espace, il lui avait été impossible d'entrer dans de grands détails sur une matière aussi importante ; que ce qu'il

pouvait dire, c'est qu'en effet M. de Favras lui avait tenu quelques discours relatifs au Brabant, mais que jamais il n'avait été question de M. de La Fayette, de conspiration ni de rassemblement ».

« Je suis fâché, monsieur le comte, répliqua Favras, que vous ne puissiez pas vous rappeler notre conversation ; trois lignes suffiraient pour écrire ce que nous avons dit, et si vous preniez la peine de la répéter, elle serait utile à ma cause. »

Mirabeau persista à dire qu'il ne se souvenait pas de cette conversation. Au moment ou il allait se retirer, Favras l'assura « qu'il était fâché que Morel et Turcati (les deux agents du Comité des recherches) eussent compromis son nom dans leurs dépositions » . A quoi Mirabeau répondit « que c'était un tour de ces ennemis dont il se souciait peu » (1).

Favras avait, en effet, projeté une expédition en Brabant, au profit de l'insurrection de ce pays, avant de projeter son coup de main en France au profit de l'autorité royale. C'était un de ces personnages romanesques qui passent facilement d'une aventure à une autre, et que les époques de révolutions font sortir de l'obscurité. Du reste, Favras ne prétendait pas avoir entretenu Mirabeau d'un autre projet que de celui qu'il avait formé relativement au Brabant. Était-ce une suite de la discrétion qu'il s'était imposée sur tous faits de nature à engager la responsabilité de la famille royale ? On

(1) Moniteur du 8 février 1790.

peut le penser ; on peut aussi chercher des motifs particuliers aux réticences évidentes de la déposition de Mirabeau. Ce dernier « donna (dans ses conversations particulières), raconte Dumont de Genève , cent malédictions à ces brouillons de courtisans, à ces saltimbanques conspirateurs qui voulaient rétablir la monarchie avec un brelandier perdu de dettes ; mais les louanges qu'il donna à l'intrépidité de Favras dans son dernier interrogatoire me firent soupçonner que sa mort n'avait pas moins calmé ses amis que ses ennemis ».

La complicité du comte de Provence dans une tentative comme celle de Favras ne pouvait pourtant que déconcerter les vues de Mirabeau sur ce prince. Selon l'expression très juste de La Fayette, il espérait trouver en Monsieur ce qu'il avait un moment cherché dans le duc d'Orléans, un Gaston d'Orléans dont lui-même eût été le cardinal de Retz. Boissy d'Anglas a écrit un parallèle entre le célèbre coadjuteur de l'archevêque de Paris et Mirabeau, et il y a, en effet, bien des ressemblances dans le caractère et le rôle historique de ces deux hommes, tous deux ambitieux et voluptueux, astucieux et violents à la fois, tous deux dénués, dans leur conduite, malgré leur haute intelligence, de cet esprit cle suite que leur maître Machiavel aurait pu leur enseigner, tous deux enfin cherchant à se servir de la Révolution dans laquelle chacun d'eux était acteur, bien plus qu'à la servir pour elle-même. Nous avons vu le mar-

quis de Mirabeau prédire a son fils aîné enfant « qu'il serait un jour un cardinal de Pœtz » ; c'était là un propos que Mirabeau répétait plus tard avec complaisance; le rapprochement qui était pour son père, dit-il, « une grosse injure », lui paraissait, au contraire, flatteur. Quant au comte de Provence, dont M. Sorel a tracé si magistralement le portrait dans son dernier ouvrage (1), ce serait lui faire tort que d'établir un semblable parallèle entre lui et le pusillanime frère de Louis XIII ; il était sans nul doute très supérieur à ce dernier par l'esprit, bien que ses qualités de dextérité et de perspicacité ne se soient développées que plus tard, après un long exil ; et il n'y avait même aucun rapport entre la linesse cauteleuse, qui faisait le fond du caractère de l'un, et la faiblesse imprudente que l'autre a portée dans tous les actes de sa vie. S'il est un prince de la famille royale, en 1789, qui puisse être comparé à Gaston d'Orléans, c'est bien plutôt celui qui, à cette époque, se trouvait pourvu du même apanage. Mais, enfin, le comte de Provence, avec une nature fort différente et sous des apparences de réserve et de placidité épicurienne, cachait, lui aussi, des ambitions très vives, que son goût de l'intrigue trahissait parfois; et comme il avait su garder un équilibre habile entre les différents partis, il pouvait paraître, à défaut du roi annihile, et de préférence au duc

(1) L'Europe et la Révolution française, t. II.

d'Orléans et au comte d'Artois, compromis chacun par des excès contraires, l'instrument désigné pour la reconstitution d'un gouvernement nouveau. Mirabeau, ainsi qu'il résulte de plusieurs de ses lettres du mois de décembre au comte de La Marck, voulait faire de lui le chef d'un ministère puissant qui terminerait la Révolution par l'alliance ou plutôt par l'identification de la cause du peuple et de la cause de la royauté.

Monsieur avait, il est vrai, dans son intimité, des personnages connus de Mirabeau, comme l'ancien intendant Sénac de Meilhan, et pénétrés d'idées tout opposées. Mais Mirabeau mettait son espoir clans l'ascendant que le duc de Lévis pouvait exercer sur le prince. « Ce dont je puis vous être caution, écrit-il à La Marck le 10 janvier 1790, c'est que le duc de Lévis et ses adhérents, vaille que vaille, sont à vous (il faut lire à moi). Je ne dis pas, ajoute-t-il à la vérité, qu'un homme sage puisse confier une grande cargaison à un bâtiment si frêle. » Dans ses lettres à La Marck, Mirabeau reproche surtout à Monsieur son défaut de résolution, ses tâtonnements. « Monsieur a la pureté d'un enfant, dit-il à l'époque de l'arrestation de Favras, mais il en a la faiblesse, et il est extrêmement difficile de lui faire comprendre que, s'il se laissait faire seulement vingt-quatre heures, il serait un second duc d'Orléans... La reine le cajole et le déjoue ; le roi niaise et s'abstient ; Monsieur ne se réjouit d'un succès même

que comme on se félicite d'une bataille gagnée qui nécessite à faire un siège douteux ; enfin tout cela est infiniment nébuleux. » — « La reine, dit-il encore à la même époque, dans une autre lettre, traite Monsieur comme un petit poulet qu'on aime bien à caresser à travers les barreaux d'une mue, mais que l'on se garde d'en laisser sortir, et lui se laisse traiter ainsi ; et le duc de Lévis, qui a voulu brusquer l'aventure, s'est fait refuser une audience. On lui a répondu qu'on l'avertirait. »

Le comte de Provence n'aurait pas toujours été aussi timide, à en juger par une citation curieuse, donnée par M. Louis Blanc dans son Histoire de la Révolution française. Il est vrai que cette citation est empruntée par M. Louis Blanc non à une lettre originale, mais à une lettre transcrite seulement dans un document dont il fait souvent usage (1). Voici en quels termes Mirabeau s'adresse au prince dans le passage cité : « Calmez, calmez, je vous en conjure, une impatience qui perdra tout. C'est précisément parce que votre naissance vous a placé si près du trône qu'il vous est difficile de franchir la seule marche qui vous en sépare. Nous ne sommes ni en Orient, ni en Bussie, pour traiter les choses aussi lestement. En France, on. ne se soumettrait pas à une révolution de sérail. »

A défaut de l'écrit original et d'explications suf-

(1) Un manuscrit de M. Sauquaire-ëouligné, lequel avait également en sa possession, dit M. Louis Blanc, onze lettres originales de Mirabeau au comte de Provence.

7ï LES MIRABEAU

fisantes sur la provenance de ce texte, son authenticité nous paraît assez douteuse. Ce qui nous le rend suspect, c'est d'abord le ton de familiarité qu'y prend Mirabeau clans son langage à un prince qu'il approchait depuis si peu de temps. Bien qu'il eût la familiarité facile, Mirabeau était en même temps assez cérémonieux de forme, surtout par écrit, dans les relations desquelles l'étiquette n'était pas bannie. C'est ensuite l'abandon que ce document suppose dans les confidences du comte de Provence à Mirabeau, et le peu de concordance qu'il y a entre la timidité, apparente au moins, dont Mirabeau se plaint sans cesse en parlant du frère aîné de Louis XVI, dans ses lettres à La Marck, et l'impatience ambitieuse que le même personnage lui aurait laissé voir, d'après la lettre citée par M. Louis Blanc.

Au reste, que la présidence d'un ministère constitutionnel n'ait pas été le dernier terme des ambitions, sourdes ou non, de Monsieur, en 1789 et 1790, cela nous paraît infiniment probable (1). La première idée de mettre à la place de Louis XVI

(1) M. Louis Blanc cite une autre lettre, celle-là appartenant en original à M. Moukton Milnes, membre de la Chambre des communes d'Angleterre, et écrite par le comte de Provence à un correspondant inconnu. Cette lettre, qui est du 1er novembre 1790 et dont les caractères paraissent avoir été tracés à l'encre sympathique, se termine ainsi : « Ce n'est point avec des libelles, des tribunes payées et quelques malheureux groupes soudoyés que l'on parviendra à écarter Bally (sic) et La Fayette ; ils ont excité l'insurrection parmi le peuple ; il faut qu'une insurrection les corrige à n'y plus retomber. Ce plan a en outre l'avantage

sur le trône même, un prince de sa famille n'avaitelle pas pris naissance à la Cour, et dès l'époque du 14 juillet? On avait songé alors, cela est prouvé par des documents publiés depuis peu (1), à faire un lieutenant général du royaume, expédient évitant l'inconvénient d'une atteinte trop directe au principe de l'hérédité monarchique. Le comte d'Artois avait été jusqu'à un certain point le prétendant des partisans de l'ancien régime, le duc d'Orléans, pendant quelque temps, celui des partisans exaltés de la Révolution; le comte de Provence ne devait-il pas rêver à son tour, en présence

d'intimider la nouvelle cour, et de décider l'enlèvement du Soliveau. Une fois à Metz ou à Péronne, il faudra qu'il se résigne; tout ce qu'on veut est pour son bien ; puisqu'il aime la nation, il sera enchanté de la voir bien gouvernée. »

(1) « On craignait, écrit le comte de Mercy au prince de Kaunilz, le 23 juillet 1789, dans une très curieuse lettre existant aux Archives de Vienne et publiée pour la première fois par M. Elammermonl {Deux relations inédites de la prise de la Bastille, Paris 1885), on craignait que le roi ne fût retenu par force dans Paris (le 17 juillet), et contraint de mettre sa signature au bas d'une capitulation. D'après mes avis, Sa Majesté avait confié pour ce cas de pleins pouvoirs de lieutenant général du royaume à son frère, Monsieur. Le prince serait allé avec la reine à l'Assemblée pour lui demander de transporter à quelque distance de Paris le lieu de ses réunions. Les Etats ne s'étaient point entendus avec Paris pour tout ce qui venait d'avoir lieu; ils désapprouvaient même la conduite de cette ville, et certainement, dans le cas oh le roi aurait été retenu prisonnier, ils se seraient prêtés volontiers aux vues de Monsieur. » Quant au comte d'Artois, il avait été à ce point pendant la crise le chef du parti de l'ancien régime que ce fut le roi lui-même, une fois décidé à se soumettre, qui l'invita à quitter momentanément la Erance. (V. les Mémoires récemment publiés du duc des Cars.)

de l'effacement croissant de la personnalité du roi, de s'élever au pouvoir suprême, comme représentant des opinions moyennes auxquelles il avait toujours paru jusque-là se rattacher.

Que Mirabeau ait admis ou fait entrevoir au principal intéressé cette perspective, cela nous paraît très probable aussi, et quelques passages de ses lettres à La Marck nous confirment dans ce sentiment. « Le duc de Lévis, écrit-il à La Marck, le 31 décembre 1789, ne regarde plus comme une folie ce chapitre des Mille et une Nuits que l'on lisait un jour chez vous. Il le regarde bien plutôt comme une dernière ressource, et voilà comment les gens faibles sont toujours voisins des partis extrêmes. »

Ce qui est certain, en tous cas, c'est qu'il a existé, très passagèrement il est vrai, entre le comte de Provence et Mirabeau une liaison d'intérêt et de confiance, plus intime que la liaison de même nature qui avait pu être établie auparavant entre ce dernier et le duc d'Orléans. Indépendamment de l'influence exercée par lui sur les démarches du prince, lors de l'arrestation de Favras, Mirabeau, comme on le voit par ses lettres à La Marck, a encore décidé Monsieur à présenter au roi, au commencement de janvier 1790, un mémoire important; dans ce mémoire, pour employer les expressions du grand orateur, son royal client « demandait à être le pilote nominal d'un nouvel équipage sans lequel le

vaisseau ne pouvait plus marcher ». Un pilote nominal sous le nom duquel il eut gouverné, voilà bien en effet ce que cherchait Mirabeau. Inutile d'ajouter que l'écrit dont il s'agit était de sa composition. La Fayette avait eu connaissance de cet écrit qui a été publié clans les pièces justificatives de ses Mémoires. Après avoir indiqué très justement qu'il n'y a pas, au moment où il parle, de véritable parti dans l'Assemblée, si l'on entend par le mot de parti « une coalition systématique d'hommes qui, d'accord sur les bases principales, se tolèrent et même s'appuient réciproquement dans toutes les choses de détail, et marchent solidairement et fidèlement à un même but», après avoir analysé les diverses tendances qui se font jour dans les difiérentes parties de l'Assemblée, après avoir insisté sur ce point que « tous les liens de l'opinion sont dissous, qu'elle ne sait plus où se rallier », que les circonstances sont propices pour former au moyens d'éléments pris tant dans la majorité que clans la minorité un véritable parti de gouvernement, Mirabeau conclut ainsi :

Que le roi s'annonce de bonne foi pour adhérer à la Révolution, à la seule condition d'en être le chef et le modérateur ; qu'il oppose à l'égoïsme de ses ministres un représentant de sa famille dispersée qui ne soit pas lui, parce que son métier de roi est et doit être exclusif de l'esprit de famille, mais qui soit tout à la fois la caution de cette famille et en quelque sorte son otage, et l'organe non ministériel de la volonté du chef de la nation; aussi-

tôt on verra la confiance ou du moins l'espoir renaître, le goût de la monarchie reparaître, et les partis qui veulent de bonne foi que l'empire français ne se décompose pas, ne devienne pas pour un demi-siècle l'arène des jeux sanglants de quelques ambitieux subalternes ou de quelques démagogues, se rallier autour du Bourbon devenu le conseil du roi et le chef des amis de l'autorité royale, régler et subjuguer l'opinion et dompter les factieux. Le choix de ce Bourbon est indiqué non seulement par la nature, mais par la nécessité des choses, puisque tous les princes du sang, excepté un seul, sont en conspiration réelle ou présumée, et regardés comme les ennemis de la nation si universellement qu'il est douteux qu'ils puissent être sauvés par l'avènement de Monsieur, mais qu'il est certain qu'ils ne peuvent Têtre que par là.

Pour peu que cet avènement tarde, il ne paraîtra plus qu'une intrigue, tandjs que, lié à l'événement où Monsieur a eu le courage de placer dans son discours populaire le roi à la tête de la Révolution, il aurait l'incalculable avantage d'être l'adhésion du roi, et en réchauffant toutes ses ressources dans l'opinion, de lui préparer les moyens de renouveler sans secousse et sans difficulté son conseil

Nous trouvons également dans les pièces justificatives des Mémoires de La Fayette la copie d'un premier traité négocié entre Mirabeau et le roi par l'entremise de comte de Provence. « Cette copie se trouvait dans les papiers de La Fayette, disent les éditeurs de ses Mémoires, sous la même enveloppe qui couvrait le mémoire relatif à Monsieur. » On a révoqué en doute l'authenticité de ce document où il est dit que « le roi donne à M. de Mirabeau la promesse d'une ambassade, et que cette

promesse sera annoncée par Monsieur lui-même à M. de Mirabeau » ; que « le roi fera sur-le-champ, en attendant l'effet de cette promesse, un traitement particulier à M. de Mirabeau de 50,000 livres par mois, lequel traitement durera au moins quatre mois »; où enfin Mirabeau « s'engage à aider le roi de ses lumières, de ses forces et de son éloquence dans ce qu'il jugera utile au bien de l'Etat et à l'intérêt du roi, deux choses que les bons citoyens jugent inséparables, et à s'abstenir de parler, dans le cas où il ne serait pas convaincu de la solidité des raisons qui pourraient lui être données ».

Il est bien certain que les détails donnés par M. de La Marck sur les conventions conclues un peu plus tard par son intermédiaire entre Mirabeau et la Cour rendent impossible d'admettre l'existence d'un traité semblable antérieur (1).

(1) Dumont (de Genève) parle dans ses souvenirs (chap. XII) d'un arrangement par lequel Monsieur aurait promis à Mirabeau de lui payer 20,000 francs par mois jusqu'à ce que ses affaires fussent liquidées, et de devenir son seul créancier. « Voilà du moins, dit Dumont, la tournure spécieuse qu'on donnait à une pension de la cour; c'était le duc de Lévis qui avait ménagé cet arrangement... La pension de 20,000 francs ne fut pas longtemps payée ; on trouva que Mirabeau n'était point docile, qu'il ne consultait point la cour; qu'il n'avait point les ménagements qu'on se croyait en droit de lui imposer; et lui, de son côté, traita avec le plus grand mépris des hommes qui avaient,' disait-il, l'absurdité de vouloir le rendre inutile, en lui faisant perdre la popularité qui était l'instrument de ses succès. » Il doit y avoir quelque confusion ici dans les souvenirs de Dumont. Mirabeau a dû en effet recevoir quelques secours d'argent de Monsieur, mais son traité avec la cour n'a été conclu que plus tard.

Seulement le traité dont le texte est donné dans les Mémoires de La Fayette, et dont l'original, selon une noie placée au bas de la copie de La Fayette, était écrit de la main de Monsieur, a fort bien pu exister à l'état de projet. L'unique erreur des éditeurs des Mémoires de La Fayette paraît être de l'avoir donné comme un traité réalisé (1). Une déception très sensible dut certainement être causée à Mirabeau, dans ses relations avec le comte de Provence, au cours du mois de janvier 1790. Et en effet c'est vers ce moment qu'on le voit, en suivant ses lettres à La Marck, manifester un dégoût de plus en plus marqué de ces relations qui n'abou lissent à rien, et que bientôt après il abandonnera complètement.

Du côté de la Cour, écrit-il à La Marck le 27 janvier 1790, oh ! quelles balles de coton ! quels talonneurs ! quelle pusillanimité! quelle insouciance 1 quel assemblage grotesque de vieilles idées et de nouveaux projets, de petites répugnances et de désirs d'enfants, de volontés et de uolontés, d'amours et de haines avortés ! — Ce qui est au-dessous de tout, c'est Monsieur. Imaginez qu'on avait été jusqu'à lui donner de tels moyens d'argent que, si votre valet de chambre avait à les offrir, il entrerait au conseil pour peu qu'il le voulût, et ce Monsieur n'y entrera probablement pas... Cela est déplorable. Et quand ils n'ont suivi aucun de mes conseils, profité d'aucune de mes conquêtes, mis à profit aucune de mes opérations, ils

(1) L'indication des signatures du roi et de Mirabeau se trouve au bas de la copie ; mais cela ne prouve pas que le traité original ait été réellement signé. Aucune indication de date n'est d'ailleurs donnée.

se lamentent, disent que je n'ai rien changé à leur position, qu'on ne peut pas trop compter sur moi, et le tout parce que je ne me perds pas de gaieté de cœur pour soutenir des avis, des choses et des hommes dont le succès les perdrait infailliblement; pour être, en un mot, ce qu'ils attendent de Duvet et d'Orrèze (1).

C'est ainsi que Mirabeau, battu devant l'Assemblée sur la question qui lui tenait le plus au cœur, et ne voyant plus possibilité de faire renaître cette question, déçu dans son espoir de trouver, chez le comte de Provence, l'instrument de l'alliance avec la cour qu'il avait toujours rêvée, pressé à la fois par son ambition et ses besoins d'argent, entamait l'année 1790 sous une impression d'amertume et de découragement complet.

(1) Nous ignorons de qui Mirabeau veut parler là.

LÀ situation politique au commencement de

1790. — MIRABEAU ET LE SYSTÈME ADMINISTRATIF DE L'ASSEMBLÉE CONSTITUANTE. MIRABEAU CON- SEILLER SECRET DE LA COUR. LA DISCUSSION SUR

LE DROIT DE PAIX ET DE GUERRE ET LA Société

de 1789. — rupture de mirabeau et de la

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