FAYETTE
L'année 1790, bien moins remplie de grands événements que celles qui l'ont immédiatement précédée ou suivie, est pourtant dans l'histoire de la Révolution une année décisive. C'est pendant sa durée que l'anarchie s'est en quelque sorte organisée par la formation successive sur tous les points de la France de sociétés affiliées au club des amis de la Constitution de Paris, par l'achèvement dans l'Assemblée et la mise en application clans le pays d'institutions administratives et judiciaires qui consacraient la disparition de tous les liens de subordination au gouvernement ; c'est alors que les soulèvements militaires et les rigueurs de la consti- T. v. 6
tution civile du clergé ont ouvert l'ère de la guerre civile, laquelle devait amener la guerre étrangère; que le commencement des émissions sans mesure de papier-monnaie et des ventes en masse de biens d'Eglise a ajouté aux maux du royaume une crise économique et financière se conciliant avec une fièvre de spéculalion. « Je soutiens, écrit Mirabeau au comte de La Marckle 16 février 1790, dans une lettre d'ailleurs animée d'un esprit très révolutionnaire, que nous sommes au moment le plus critique de la Révolution. . . La guerre des élections, la guerre des contrebandiers, la guerre des impôts, la guerre de religion, sont en germe dans vingt cantons du royaume. Il a encore l'aplomb des grandes masses; mais il n'a que celui-là, et il est impossible de deviner quel sera le résultat de la crise qui commence. »
L'impression de découragement personnel que Mirabeau éprouvait alors réagissait ici sur sa manière d'envisager l'avenir. En général, il n'apparaissait pas au début de l'année 1790 sous des couleurs aussi noires. A Paris et en province on aimait à se persuader à ce moment que la Révolution était close, et que la paix allait renaître; le début de cette année où le travail de désorganisation allait se poursuivre avec continuité et être mené si loin est même marqué par une sorte d'élan vers le rétablissement de la concorde, élan malheureusement bien peu efficace et bien vite arrêté. Servan vient de publier son Adresse
aux Amis de la paix, dont le titre indique l'esprit. Le sage et courageux Malouet et son ami M. de Glermont-Tonnerre cherchent à opposer au Club des Jacobins une réunion formée des hommes les plus modérés des deux fractions de l'Assemblée, sous le beau titre de Club des Impartiaux (1). Des conférences s'établissent à ce sujet entre La Fayette et ses amis d'une part, Malouet et les siens de l'autre. Les hésitations et le fond de défiance des premiers, la force numérique insuffisante des seconds firent avorter la tentative; ceux qui avaient pris part aux conférences se séparèrent sans avoir rien conclu, mais aussi sans s'être repoussés, et sans avoir trouvé, dit Malouet, « aucun point de division » entre eux. Vers la même époque, le 2 janvier, un modéré appartenant au côté droit de l'Assemblée, l'abbé de Montesquiou, est nommé sans difficulté à la présidence (2). Le 4 février, le roi, à l'occasion de la présentation qui lui avait été faite des décrets relatifs à la nouvelle organisation administrative, vient à l'Assemblée lire ce discours, ouvrage en
(1) Voir sur la tentative de fondation du club des Impartiaux les Mémoires de Malouet, t. I, chap. xm; l'édileur, M. le baron Malouet, a joint au texte môme des Me'moires de son grand-père une série de documents et de renseignements d'un très grand intérêt.
(2) Depuis les événements des 5 et 6 octobre, une moindre part était faite à la droite dans les élections au bureau. Cependant, au mois de novembre, l'archevêque d'Aix, M. de Boisgelin, un autre modéré de droite, avait été nommé président après Thouret, modéré de gauche. L'abbé de Montesquiou, président
grande partie de Necker, où il faisait si formellement adhésion à l'ordre de choses établi par la Révolution.
Que les bons citoyens y réfléchissent, ainsi que je l'ai fait, en fixant uniquement leur attention sur le bien de l'Etat, disait notamment Louis XVI, et ils verront que, même avec des opinions différentes, un intérêt éminent doit les réunir tous aujourd'hui. Le temps réformera ce qui pourra rester de défectueux dans la collection des lois qui auront été l'ouvrage de cette Assemblée; mais toute entreprise qui tendrait à ébranler les principes de la Constitution même, tout concert qui aurait pour but de les renverser ou d'en affaiblir l'heureuse influence, ne serviraient qu'à introduire au milieu de nous les maux effrayants de la discorde ; et en supposant le succès d'une semblable tentative contre mon peuple et moi, le résultat nous priverait, sans remplacement, des divers biens dont un nouvel ordre de choses nous offre la perspective. Livrons-nous donc de bonne foi aux espérances que nous pouvons concevoir, et ne songeons qu'à les réaliser par un accord unanime. Que partout on sache que le monarque et les représentants de la nation sont unis d'un même intérêt et d'un même vœu, afin que cette opinion, cette ferme croyance répandent dans les provinces un esprit de paix et de bonne volonté, et que tous les bons citoyens recommandables par leur honnêteté, tous ceux qui peuvent servir l'Etat essentiellement par leur zèle et par leurs lumières, s'empressent de prendre part aux différentes
au mois de janvier 1790, le fut une seconde fois le mois suivant; M. de Bonnay occupa le fauteuil une première fois au mois d'avril, puis de nouveau à l'époque de la fête de la Fédération. Au mois d'avril, pour empêcher l'élection de M. de Virieu d'être maintenue, la majorité imposa un serment particulier aux présidents.
subdivisions de l'administration générale, dont l'enchaînement et l'ensemble doivent concourir efficacement au rétablissement de Tordre et à la prospérité du royaume... Un jour, j'aime à le croire, tous les Français indistinctement reconnaîtront l'avantage de l'entière suppression des différences d'ordre et d'état, lorsqu'il est question de travailler en commun au bien public, à cette prospérité de la patrie qui intéresse également tous les citoyens ; et chacun doit voir sans peine que, pour être appelé dorénavant à servir l'Etat de quelque manière, il suffira de s'être rendu remarquable par ses talents ou par ses vertus... Je défendrai donc, je maintiendrai la liberté constitutionnelle, dont le vœu général, d'accord avec le mien, a consacré les principes. Je ferai davantage, et, de concert avec la reine qui partage tous mes sentiments, je préparerai de bonne heure le cœur de mon fils au nouvel ordre de choses que les circonstances ont amené.
Quelles déclarations plus rassurantes pouvait désirer l'Assemblée? Quel langage plus propre à rétablir la confiance de la part du souverain qui avait été proclamé le -4 août Restaurateur de la liberté française, et qui n'avait donné encore aucun motif de suspecter sa sincérité. A la suite de ce discours, il y eut deux jours d'enthousiasme à Paris. Un nouveau serment, serment de fidélité « à la nation, à la loi, au roi », et d'obéissance à « la Constitution décrétée par l'Assemblée » fut prêté par l'Assemblée même, avec la forme solennelle de l'appel nominal, puis repris à l'Hôtel de Ville, dans les assemblées des districts, et jusque sur les places publiques; les écoliers de l'Université parcoururent en procession, précédés
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de leurs supérieurs, toutes les rues du district de Saint-Étienne-du-Mont, s'arrêtant de place en place pour répéter toujours le serment; le 5, un Te Deum fut chanté à Notre-Dame, en présence de l'Assemblée nationale et de la municipalité de Paris, et le soir tout Paris s'illumina (1).
Aigri par ses déceptions, Mirabeau écrivait alors au comte de La Marck des lettres moroses « qui, raconte ce dernier, lui déplaisaient beaucoup, et lui faisaient voir son ami rentrant de plus en plus dans les idées révolutionnaires » . Le grand orateur ne partagea pas l'enthousiasme général provoqué par le discours du roi à la séance du 4 février. Voici comment il s'explique à ce sujet dans une lettre adressée le surlendemain de la séance à M. de La Marck : « Vous aurez vu la démarche du roi, son étrange discours, le serment, la pantomime et le véritable effet de tous ces mouvements. Vous ne les auriez pas sus que vous les auriez devinés. Monsieur s'est vaincu lui-même en lâcheté, le roi
(1) « Paris, écrit à ce propos le futur girondin Gorsas dans le numéro du 6 février de son Courrier de Paris dans les provinces, Paris est dans cette fermentation délicieuse et charmante dont il est difficile de rendre compte. Tous les habitants de cette grande ville paraissent avoir pris, depuis hier, d'autres traits, d'autres idées ; un épanchemcnt affectueux, un abandon aimable se font remarquer de toutes parts. Plus de haines, pas même de méfiance, on s'approche avec plaisir, on se parle avec effusion, on se serre la main avec cette bonne foi affectueuse et touchante qui dilate l'âme. » Tout l'article, très curieux à lire, est sur ce ton. Louis XVI y est appelé notre honnête homme de roi.
en phrases, le Saint-Priest en astuce (1); tous les partis ont joué à qui mieux mieux la comédie, et La Fayette lui-même est pris pour dupe. S'il recueille quelque accroissement de popularité en éloges artificiels et de commande à Paris, je suis convaincu qu'il y perd en puissance, et je le démontrerai parfaitement à votre satisfaction. La démarche, au reste, ne sera point sans effet dans les provinces jusqu'au petit bout d'oreille échappé par malheur, et il ne se fera pas attendre, car ce que l'on est le moins c'est de bonne foi . » Quel peutêtre le « bout d'oreille » dont parle Mirabeau. Apparemment ces deux ou trois malheureuses phrases que le roi avait glissées au milieu de toutes ses protestations de dévouement h la Constitution encore inachevée devant sortir des délibérations de l'Assemblée, et par lesquelles il appelait l'attention de celle-ci sur la nécessité de fortifier le pouvoir exécutif : « Je ne dois point le mettre en doute; en achevant votre ouvrage, vous vous occuperez sûrement avec sagesse et avec candeur de l'affermissement du pouvoir exécutif, cette condition sans laquelle il ne saurait exister aucun ordre durable au dedans, ni aucune considération au dehors. Nulle défiance ne peut raisonnablement vous rester: ainsi il est de votre devoir, comme citoyens et comme fidèles représentants de la na-
(1) Mirabeau paraît attribuer ici à M. de Saint-Priest, l'un des ministres, l'initiative de la démarche du roi, la plus grande part dans la rédaction de son discours.
tion, d'assurer au bien-être de l'État et à la liberté publique cette stabilité qui ne peut dériver que d'une autorité active et tutélaire. Vous aurez sûrement présent à l'esprit que, sans une telle autorité, toutes les parties de votre système de constitution resteraient à la fois sans lien et sans correspondance; et, en vous occupant de la liberté, que vous aimez et que j'aime aussi, vous ne perdrez pas de vue que le désordre en administration, en amenant la confusion des pouvoirs, dégénère le plus souvent par d'autres violences dans la plus dangereuse et la plus alarmante de toutes les tyrannies. »
Rien de plus modeste dans la forme et de plus évidemment sensé dans le fond que cette revendication , et la jacquerie, pour employer la très juste expression de M. Taine, qui, à ce moment même, redoublait de violence dans certaines provinces, particulièrement en Bretagne et dans le Sud-Ouest, tandis que Paris se livrait aux réjouissances et aux fêtes civiques, devait bien démontrer qu'il était urgent, pour mettre le gouvernement du roi en état de réprimer de pareils désordres, de faire quelque chose de plus que Y Adresse aux Français, d'ailleurs fort belle, rédigée par Talleyrand et adoptée par l'Assemblée le 11 février. C'est là pourtant ce que les hommes les plus modérés de la majorité, et Mirabeau, plus perspicace que la plupart d'entre eux, ne paraissent nullement comprendre. « Ce n'est pas par une
suite de décrets faits en peu de jours qu'on établira la force constitutionnelle du pouvoir exécutif, écrivait le vertueux duc de La Rochefoucauld au Mercure de France, h l'occasion des conférences de lui-même et de ses amis avec Malouet et les siens ; ce chapitre doit être le dernier, parce que le pouvoir exécutif est la clef de voûte qui ne peut être placée que lorsque toutes les autres parties ont reçu leur forme et leur disposition. »
Le désordre règne, dira plus tard Mirabeau à la séance du 22 février, je le veux croire un moment ; on l'attribue à l'oubli d'achever le pouvoir exécutif, comme si tout l'ouvrage de l'organisation sociale n'y tendait pas. Je vondrais qu'on se demandât à soi-même ce que c'est que le pouvoir exécutif; vous ne faites rien qui n'y ait rapport. Que ceux qui veulent empiéter sur vos travaux répondent à ce dilemme bien simple : ou quelque partie de la Constitution blesse le pouvoir exécutif, alors qu'on nous déclare en quoi ; ou il faut achever le pouvoir exécutif. Alors que reste-t-il à faire ? Qu'on le dise, et on verra s'il ne tient pas à tout ce que vous devez faire encore. Si vous me dites que le pouvoir militaire manque au pouvoir exécutif, je vous répondrai : Laissez-nous donc achever l'organisation du pouvoir militaire. Le pouvoir judiciaire? Laissez-nous donc achever l'organisation du pouvoir judiciaire. Ainsi clone ne nous demandez pas ce que nous devons faire, si nous avons fait ce que nous avons pu. — Croit-on donc, dira encore Mirabeau à la séance du jour suivant, que nous sommes au temps des Thésée et des Hercule, où un seul homme domptait les nations et les monstres ? Avons-nous pu croire que le roi tout seul ferait mouvoir le pouvoir exécutif? Nous aurions fait le sublime
du despotisme. Et que sont les municipalités ? Des agents du pouvoir exécutif. Lorsque nous déterminons leurs fonctions, ne travaillons-nous pas pour le pouvoir exécutif? A-t-on dit qu'il n'était pas temps d'organiser le pouvoir exéculif ? Non : nul de nous n'a dit cette absurdité. J'ai dit que le pouvoir exécutif est le dernier résultat de l'organisation sociale; j'ai dit que nous ne faisons rien pour la Constitution qui ne soit pour le pouvoir exécutif.
Les sauvages qui trouvent une montre ne disent-ils pas, quand elle va, qu'elle a une âme, et, quand elle ne va pas, qu'elle est morte? Et cependant la montre n'est pas morte, et cependant la montre n'a point d'âme. Son mouvement est le résultat de l'agencement de tous ses rouages. Il en est de même du pouvoir exécutif, qui ne pourra fonctionner régulièrement que par le complet achèvement de toutes les parties de la Constitution. « Vouloir que la chose soit faite avant que de l'être, c'est vouloir que la montre aille avant d'être montée. »
Il faut bien dire qu'en cette circonstance, Mirabeau répondait à des propositions maladroites des députés du côté droit de l'Assemblée ; Gazalès voulait faire donner au roi, pour un temps limité, « le droit d'employer tous les moyens qui lui paraîtraient convenables pour ramener le calme et la paix », les ministres ne devant être responsables que de l'exécution des ordres du roi; l'abbé Maury, quelques jours auparavant, avait demandé « que l'armée soldée fut autorisée à déployer toute
sa force contre les brigands, sans réquisition de la part des officiers municipaux ou autres fonctionnaires civils », c'est-à-dire l'application de ce que nous appelons aujourd'hui Vétat de siège dans toute la France.
Seul, dans tous ces débats du mois de février 1790, Malouet fit entendre le langage de la vérité : « Je ne proposerai point, dit-il, de déférer au roi la dictature, mais d'établir le pouvoir exécutif sur ses véritables bases, qui sont l'autorité royale... Je vois bien (dans les projets du comité de Constitution) que les officiers municipaux devront arrêter les efforts des brigands, mais je ne vois pas la place que l'ordonnateur suprême devra tenir entre les officiers municipaux et les brigands... Il faut donner au pouvoir exécutif l'unité et l'activité, en statuant que tous les corps administratifs obéiront aux ordres du monarque... Si l'on ne prend pas ce parti, il y aura autant de puissances souveraines que de divisions partielles du royaume. » En conséquence, Malouet présentait un projet de décret donnant au roi le droit de se faire obéir des corps administratifs et de disposer de la force militaire, au moyen d'ordres contresignés d'un secrétaire d'Etat qui répondrait de leur exécution, et auxquels ceux qui les recevraient ne pourraient se soustraire sous peine de forfaiture.
Ce projet, qui d'ailleurs ne fut pas adopté, avait le mérite de bien marquer les principes de toute administration dans un pays libre, mais non fédé-
ratif : au sommet de la hiérarchie responsabilité des ministres; obéissance aux degrés inférieurs. Mais il ne suffisait même pas de proclamer ces principes; et, en fait, le grand obstacle au rétablissement de l'ordre était désormais dans les vices des décrets rendus par l'Assemblée en matière d'organisation administrative, décrets que l'on commençait à mettre à exécution.
L'ancienne administration qui, depuis Richelieu, avait tissé peu à peu dans toutes les parties de la France, à l'exception des pays d'États, son réseau centralisateur, qui n'avait même pas eu le temps de se plier au grand changement résultant de l'institution des assemblées locales en 1787, l'ancienne administration avait, depuis le 14 juillet 1789, cessé de fonctionner, comme un mécanisme que son rouage principal ne fait plus mouvoir. L'effet, comme nous l'avons vu, à Paris et aux environs et clans plusieurs grandes villes, avait été instantané. Il n'avait pas tardé à se faire sentir partout. Au commencement de l'année 1790, les intendants et leurs agents étaient ou disparus de leurs postes, ou réduits à la plus complète inaction. Diverses décisions rendues par l'Assemblée elle-même, en octobre, avaient suspendu la rentrée des anciennes cours souveraines et la réunion des Etats ou assemblées de provinces. Les municipalités anciennes, les municipalités formées révolutionnairement depuis le 14 juillet, les comités de garde nationale, et en certains points les ma-
gistrats inférieurs, se heurtant et se débattant dans un inextricable chaos, représentaient toute l'administration française. C'est avec de tels éléments qu'il avait fallu procéder aux premières opérations de levée des impôts directs pour l'année 1790, lesquelles comportaient l'application immédiate de la suppression des anciens privilèges en matière d'impôt. Les municipalités, régulières ou non, correspondaient directement avec les ministres et même les comités de l'Assemblée. On eut un curieux exemple de ce que pouvait produire cet état de choses, lorsque, le 4 juin suivant, le comité des finances de l'Assemblée vint donner connaissance des résultats de l'établissement du nouvel impôt du quart du revenu. A Paris, où la confection des rôles s'était faite à peu près régulièrement, le contingent fourni était de 40 millions environ ; pour tout le reste de la France, il ne dépassait guère 34 millions.
Reconstituer une administration, telle devait être la première préoccupation de l'Assemblée. Il eût été désirable qu'elle se fût consacrée à cette tâche dès le mois d'août, après les grandes satisfactions données à l'opinion publique par les abolitions de privilèges de la nuit du 4 août, et la rédaction de la Déclaration des droits, au lieu de s'occuper d'abord d'une manière hâtive des questions délicates de l'organisation du pouvoir législatif futur et de ses rapports avec l'autorité royale. Talleyrand l'y avait convié alors avec beaucoup de
sagesse, en l'invitant à placer en tête de son ordre du jour le travail sur les administrations provinciales. Une autre marche avait été suivie, et ce n'est qu'au mois de novembre suivant que l'Assemblée avait commencé à examiner le projet du comité de Constitution, clans lequel la nouvelle organisation électorale et la nouvelle organisation administrative se trouvaient à la fois réglées.
Ce projet, dont une partie a trouvé place dans la Constitution de 1791, dont le surplus a été réparti entre trois lois relatives, la première aux municipalités, la seconde et la troisième aux autres corps administratifs, ce projet, discutéendeuxmois, changeait, on peut le dire, la face du royaume. L'esprit inventif de Sieyès s'y était donné librement carrière, et il est difficile de se faire une idée, sans le lire, de la complication d'élections successives et d'assemblées parallèles ou superposées les unes aux autres qu'il établissait. Cette complication a en partie disparu dans les lois votées ; mais, au point de vue administratif, les bases essentielles du projet ont été maintenues. Ces bases sont : d'abord la suppression des anciennes divisions du royaume, à l'exception des divisions municipales, et le morcellement du territoire en une série de circonscriptions administratives nouvelles, établies, autant que possible, d'après une commune mesure d'étendue territoriale, départements, districts (nos arrondissements actuels) et cantons ; ensuite la création d'autorités
collectives à tous les degrés et pour toutes les branches de l'administration, à l'exclusion des administrateurs uniques (1) ; enfin la nomination par l'élection de toutes ces autorités collectives (pie l'on déclarait pourtant entièrement subordonnées les unes aux autres, suivant le degré auquel elles appartenaient, et sauf certains pouvoirs de décision propre reconnus aux municipalités, les autorités les plus élevées dans l'ordre de la hiérarchie, c'est-à-dire les administrations départementales, étant placées sous l'inspection directe soit du roi, soit du Corps législatif, d'après la nature de leurs délibérations, qui devaient presque toujours recevoir une approbation supérieure.
On peut débattre le point de savoir si la nouvelle division administrative établie par l'Assemblée constituante, et aujourd'hui parfaitement entrée dans nos mœurs, offrait, en 1789, plus d'avantages que d'inconvénients. Était-il bien nécessaire, pour arriver à l'uniformité très désirable de régime administratif, pour supprimer les anciens privilèges de provinces et les dernières traces de l'esprit de particularisme, de faire ainsi table rase de tous les groupes d'intérêts naturellement établis par les habitudes et la tradition de douze siècles, d'éteindre aussi complètement tout ce
(1) On peut dire que celte exclusion existait même pour l'administration municipale, puisque le maire devait partager les attributions d'agent d'exécution avec un autre magistrat, indépendant de lui, le procureur de la commune.
qui pouvait rester des anciens foyers de vie locale. Nous ne le pensons pas plus que l'éminent auteur de Y Histoire du gouvernement parlementaire, non suspect pourtant de prévention en faveur de l'ancien régime. Mais enfin, on peut faire observer que l'ancien régime lui-même, depuis qu'il était devenu un régime de monarchie administrative, avait créé, à côté des anciennes divisions traditionnelles, une division en intendances plus artificielle encore peut-être que celle de l'Assemblée constituante, que les anciens foyers de vie locale subsistaient d'une manière trop irrégulière et trop inégale pour pouvoir être les éléments d'une organisation uniforme. La question, nous le répétons, est de celles qui admettent la controverse.
Au contraire, il n'y a pas de controverse possible au sujet de la chimérique hiérarchie administrative dont nous avons résumé les traits principaux. Si du moins l'Assemblée constituante avait voulu faire œuvre fédérative, on comprendrait qu'elle se fût attachée, encore plus que les Etats américains, à l'idée des administrations collectives issues de l'élection. Mais telle n'était nullement sa pensée. « Subordonnées directement au roi, comme administrateur supérieur, disait Thouret, dans son rapport au nom du comité de Constitution, les administrations départementales recevront ses ordres, les feront exécuter et s'y conformeront. Cette soumission immédiate des assemblées administratives au chef de l'autorité
nationale est nécessaire; sans elle, il n'y aurait bientôt plus ni exactitude ni uniformité dans le régime exécutif, et le gouvernement monarchique que la France vient de confirmer dégénérerait en démocratie dans l'intérieur du royaume. » Précisant encore mieux les intentions du comité dans son discours du 9 novembre, Thouret faisait une distinction importante entre les administrations municipales et les autres administrations à établir. Il admettait un pouvoir municipal propre « n'ayant trait qu'à l'intérêt privé et aux besoins particuliers de chaque district municipalisé ». Il reconnaissait aux municipalités, en un mot, le caractère d'êtres collectifs doués d'une vie propre, bien que soumis à la tutelle de l'État. Mais les départements, les districts ne devaient être que de simples circonscriptions administratives; les autorités placées à la tète de chacune de ces circonscriptions, suivant un article du projet qui passa clans la constitution de 1791, ne devaient avoir « aucun caractère de représentation », mais être seulement « les organes et les instruments » des pouvoirs publics nationaux, et avant tout du pouvoir exécutif. Théoriquement donc, loin de réagir contre la centralisation léguée par l'ancien régime, l'Assemblée constituante rendait cette centralisation plus complète et plus uniforme, sauf à l'égard des municipalités. En fait au contraire, elle isolait absolument le pouvoir central en lui retirant la faculté d'avoir sur les
différents points du territoire des agents de son choix, véritablement à lui , en lui imposant pour « organes » et pour « instruments » des autorités qu'il ne dépendait pas de lui de désigner et de maintenir en fonctions, que leur forme collective soustrayait d'ailleurs à toute responsabilité efficace, et en croyant avoir tout dit parce qu'elle avait proclamé que ces autorités étaient subordonnées au pouvoir central.
« Le législateur, écrit à ce propos Necker dans une de ses meilleures pages (1), aurait une fonction trop aisée si, pour opérer cette grande œuvre politique, la soumission d'un grand nombre à la volonté de quelques-uns, il lui suffisait de conjuguer le verbe commander et de dire comme au collège : Je commanderai, nous commanderons, etc. L'Assemblée nationale n'a pas indiqué par quels moyens elle entendait que le roi se fît obéir. Celui de la force armée n'existe pas, puisque cette force ne doit être mue que par les administrations des départements, des districts et des municipalités (2), celui des menaces et des promesse est nul également entre les mains du monarque, puisqu'il ne peut plus faire ni bien ni mal à personne. »
Les premières lois d'organisation administrative ne prévoyaient même pas la possibilité de suspendre ou de dissoudre les corps administratifs
(1) Sur V administration de M. Necker, par lui-même.
(2) En principe, c'étaient les municipalités seules qui pouvaient faire agir la force armée contre les désordres intérieurs.
rebelles aux injonctions de l'autorité supérieure. Ce ne fut qu'au commencement de 1791 que l'on s'avisa d'armer de ce droit le roi à l'égard des administrations de département, les administrations de département à l'égard des administrations de district et des municipalités. Encore obligeait-on le roi, après avoir prononcé ou confirmé une suspension d'administrateurs, à en instruire le Corps législatif qui pourrait ou lever la suspension, ou la confirmer, ou môme dissoudre l'administration coupable; on donnait en revanche aux directoires de département la faculté d'avertir la législature des ordres qui leur seraient transmis au nom du roi, et qui leur paraîtraient contraires aux lois.
Dans toute cette organisation administrative d'ailleurs, seules les municipalités étaient en possession d'autre chose que d'une ombre d'autorité. Toute la police était entre leurs mains. Elles seules pouvaient requérir la garde nationale ou l'armée régulière. Il est vrai que, comme elles ne pouvaient compter sur aucun appui de la part des administrations supérieures et du gouvernement, elles étaient à la merci des clubs et surtout des gardes nationales « qui, dit Necker, continuellement armées et choisissant elles-mêmes leurs officiers et commandants, seront les Rois des Rois ». En un mot l'autorité, au lieu de s'exercer de haut en bas, allait de bas en haut, depuis le simple citoyen électeur, garde national, et orateur de
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section et de club; c'est ce que M. Taine a admirablement montré dans un des plus remarquables chapitres de son récent ouvrage (1).
En mettant à exécution un pareil système, l'Assemblée avait d'abord et surtout péché par inexpérience et par esprit de théorie. Beaucoup de ses membres avaient l'illusion de croire, pour citer toujours Necker, qu'on peut arriver à gouverner Les hommes par l'évidence, et qu'il n'y a de précaution à prendre que contre les gouvernants. Beaucoup aussi, à commencer par le rapporteur du comité de Constitution, Thouret, s'imaginaient de très bonne foi continuer seulement l'application des principes qui avaient présidé à la réforme administrative de 1787; et en effet, sur un grand nombre de points, on avait reproduit ou imité les dispositions de l'édit et des règlements de cette époque relatifs aux administrations provinciales. L'autorité des intendants et de leurs agents était déjà si affaiblie et si discréditée qu'on ne se rendait nullemment compte des avantages qu'il pouvait y avoir à laisser subsister des fonctionnaires
(1) Les vrais révolutionnaires allaient jusqu'au bout de cette théorie : « Ils envisageaient comme nous la Constitution, écrit Camille Desmoulins, dans le numéro 66 de ses Révolutions de France et de Brabant, comme une pyramide dont ils regardaient le peuple comme la base; mais, au lieu de renverser cette pyramide sur son sommet, ils pensaient qu'il faut asseoir le sommet sur la base, que, selon les lois de la pesanteur, le sommet est dans la dépendance de la base. » Cette comparaison de la pyramide sera reprise, en l'an VIII, par Sieyès qui lui donnera une autre signification.
de cet ordre; les initiateurs de la réforme de 1787 avaient d'ailleurs assez mal réglé les rapports de ceux-ci avec les administrations électives. Il aura fallu la sanglante anarchie de 1792 et 1793, la despotique reprise du pouvoir par le Comité de salut public, la dissolution générale qui a accompagné le régime du Directoire, pour amener les esprits à la distinction des attributs du pouvoir d'action, et de ceux du pouvoir de délibération, « cette seule grande découverte de notre siècle en matière d'administration » comme l'a dit M. de Tocqueville. Mirabeau y arrive déjà dans ses notes pour la cour. Mais c'est Sieyès qui, après avoir mis en circulation tant de formules défectueuses ou dangereuses, aura cette fois le mérite de trouver la vraie. Quant à la part respective à faire aux délégués du pouvoir central, et aux représentants des intérêts locaux, il ne s'établira que bien plus tard en cette matière, après une réaction complète contre le système électif de l'Assemblée constituante, une distinction et un équilibre toujours difficiles à maintenir.
L'Assemblée constituante a péché aussi par un sentiment de défiance à l'égard de ce pouvoir exécutif qu'elle déclarait, dans l'adresse aux provinces présentée à son adoption le 10 février 1790 par Talleyrand, vouloir « rendre plus puissant qu'il ne fut jamais, en faveur de la Constitution et de la loi ». L'Assemblée et la royauté étaient devenues étrangères l'une à l'autre; la décision
qui avait exclu définitivement les ministres de l'Assemblée n'avait pas créé cette situation, mais elle l'avait consacrée ; malgré les protestations de respect d'une part, de déférence résignée de l'autre, les deux puissances se regardaient réciproquement avec une inquiétude soupçonneuse, et si désarmée que fût l'une d'entre elles, l'autre, sans bien s'en rendre compte peut-être, cherchait toujours contre la première de nouvelles sûretés, ne se tenant jamais pour satisfaite de celles qu'elle avait déjà imaginées, et arrivant ainsi à dépouiller la royauté de ses prérogatives les plus naturelles, à lui enlever le droit de grâce, la disposition de la force armée, la police générale du royaume, à faire tenir dans un court article de loi l'énumération des agents qu'elle laissait à sa nomination.
Cette défiance réciproque qui affaiblissait démesurément la royauté et ne fortifiait que le désordre, Mirabeau mieux que tout autre, avec le coup d'œil du génie, avait entrevu et désiré dans la constitution d'un ministère parlementaire, le moyen de la faire cesser. Et pourtant, à l'époque même où ses espérances à cet égard ne s'étaient pas évanouies, il ne paraît pas avoir saisi mieux qu'un autre les erreurs fondamentales par lesquelles s'était traduit, dans le projet d'organisation administrative du comité de Constitution, le sentiment dont nous parlons. Il s'est bien gardé, il est vrai, de reprendre alors la thèse qu'il avait mo-
mentanément soutenue, au mois de juillet précédent, tandis qu'il se trouvait porté à la tête du mouvement révolutionnaire, sur le droit pour les municipalités de se constituer elle-mêmes, comme elles l'entendront, sans ingérence du pouvoir central; cette idée-là s'est bien vite effacée de son esprit ondoyant ; il a déjà oublié qu'il avait combattu pour elle, et quelques mois plus tard lorsque Robespierre viendra la défendre encore, à propos de l'organisation spéciale de Paris, elle n'aura pas d'adversaire plus déterminé que lui (1). Au mois de novembre 1789, il accepte pleinement le principe de division et d'organisation uniforme de l'administration du royaume, tout en faisant une belle oraison funèbre à l'ancienne constitution particulière de la Provence. Au début de son discours du 14 novembre, il définit avec plus de netteté encore que le comité de Constitution lui-même cet autre principe inspirateur de son travail : « Le principal objet de la nouvelle division du royaume, dit-il, est de détruire l'esprit des provinces, comme
(1) Robespierre voulait surtout consacrer la permanence des assemblées de districts. L'Assemblée, conformément à l'avis de Mirabeau, la prohiba et décréta (3 mai 1790) que, « après les élections, les citoyens actifs ne pourraient ni rester assemblés, ni s'assembler de nouveau en corps ». Ce décret reçut un semblant d'exécution; le district des Cordeliers enterra solennellement la sonnette de son président. Mais les anciennes assemblées de districts furent remplacées d'abord par des clubs ; puis les nouvelles assemblées primaires, une fois constituées, reprirent ouvertement, sous le nom nouveau de sections, leurs séances permanentes.
on a cherché à détruire l'esprit de tous les corps. » Il n'en critique pas moins le mode de division auquel le comité s'est arrêté : « En l'étendant de Paris jusqu'aux frontières, dit-il le 3 novembre, et en formant des divisions à peu près égales en étendue, il arriverait souvent qu'un département serait formé des démembrements de plusieurs provinces, et je pense que cet inconvénient est des plus graves. Je sais bien qu'on ne couperait ni des maisons, ni des clochers, mais on diviserait ce qui est encore plus inséparable, on trancherait tous les liens que resserrent depuis si longtemps les mœurs, les habitudes, les coutumes, les productions et le langage. » Les reproches qu'il adresse, dans cet ordre d'idées, au projet du comité de Constitution sont fort justes; mais les propositions qu'il apporte à rencontre de celles de ce comité ne valent pas mieux. Au lieu de quatrevingts départements de trois cent vingt-quatre lieues carrées cle superficie environ, divisés en districts, puis en cantons entre lesquels seraient réparties les municipalités (c'était là le programme auquel le comité avait fini par s'arrêter, après avoir commencé par élaborer un système de division plus artificiel et plus compliqué), Mirabeau imagine cent vingt départements égaux autant que possible en population et en importance, et qui constitueraient la seule division intermédiaire entre l'Etat et la municipalité. Le plus grand avantage de cette combinaison c'est qu'elle permettait seule,
suivant Mirabeau, de faire la division en départements par provinces, sans unir des fractions des unes aux fractions des autres. A cela Thouret répondait que les limites des anciennes provinces seraient autant que possible respectées ; que le travail de division devrait être préparé pour chacunepar ses députés particuliers, et en tenant compte de ses intérêts locaux; que, dans ces conditions, le projet de Mirabeau avait encore plus que celui du comité l'inconvénient de « multiplier les découpures et les divisions intérieures des provinces, sans remédier mieux à l'inévitable nécessité de réunir, en faisant une nouvelle division raisonnable, quelque fraction du territoire d'une province à celui de la province voisine » ; qu'enfin la base de l'étendue territoriale adoptée comme règle de division ne serait cependant pas une règle inflexible (1).
C'est au sujet de l'organisation de la nouvelle hiérarchie administrative que Mirabeau avait une belle cause à plaider. Partir de cette idée indiquée par lui dans un de ses discours (2) que la distinction faite par le comité entre les administrations électives ayant un caractère de représentation, et les administrations électives instruments du pouvoir exécutif central était une pure
(1) Mirabeau fut d'ailleurs d'accord avec la majorité du comité pour demander, le 26 février, que les départements fussent désignés par des noms, et non, comme l'abbé Sieyès en avait eu l'idée, par des numéros.
(2) Celui du 14 novembre.
chimère. Montrer qu'à tous les degrés de la hiérarchie administrative on pouvait étendre beaucoup les attributions des assemblées électives locales, à condition de placer à côté d'elles, ou immédiatement au-dessus d'elles, des agents du pouvoir central qui fussent véritablement ses délégués; qu'il importait au plus haut degré dans l'état de la France, au sortir d'un régime très centralisateur, et après une année d'anarchie plus ou moins générale, que le pouvoir central fût ainsi partout présent dans la personne de pareils agents, soumis à ses impulsions comme les membres le sont à celles du cerveau; que d'ailleurs, comme le dira plus tard Sieyès, si « délibérer est le fait de plusieurs, agir est le fait d'un seul », parce que l'initiative et la responsabilité ne peuvent, dans l'exercice des mêmes fonctions, être mises en commun entre plusieurs; qu'enfin, quand au haut de l'échelle administrative les ministres sont pleinement responsables envers les représentants de la nation, non seulement de leurs propres actes mais de tous les actes d'administration de leurs subordonnés; quand en outre les citoyens pris individuellement peuvent obtenir justice contre les actes d'administration rendus en violation de leurs droits, ce que l'Assemblée s'élait assez peu occupée de leur garantir; quand enfin la presse et les réunions sont libres comme elles l'étaient alors, toutes autres précautions contre le pouvoir exécutif ne sont plus que des entraves
aussi inutiles que fâcheuses ; n'était-ce pas là un thème digne du génie de Mirabeau, n'était-ce pas pour celui-ci le cas de dire ce qu'il a écrit sur ce sujet un peu plus tard dans ses Mémoires à la cour?
Sans doute la lumière n'était pas faite clans son esprit. Il se contenta encore d'indiquer, un peu confusément, les inconvénients du projet du comité de Constitution, sans présenter de solution beaucoup meilleure. Celle qu'il préconisait consistait à « assujettir à une marche graduelle, suivant ses expressions, les membres des différentes administrations ». Pour être élu membre de l'Assemblée nationale, il aurait fallu avoir réuni deux fois les suffrages populaires, comme membre d'assemblées de département ou de district, ou de municipalités, ou avoir rempli trois ans une place de magistrature. Pour être élu membre des assemblées départementales, il aurait fallu avoir été déjà pourvu de fonctions clans les assemblées de district ou les municipalités. Cette conception dont Mirabeau déclarait « avoir trouvé la pratique dans les républiques les mieux ordonnées », et qu'il appuyait de l'autorité de J.-J. Rousseau, lui avait été, d'après Dumont, suggérée par ses collaborateurs genevois. Le plus évident de ses défauts c'est qu'elle ne pouvait être exécutée qu'au bout d'un délai assez long, alors que les nouvelles assemblées administratives et les nouveaux corps judiciaires auraient été formés et renouvelés. Bar-
nave ne manqua pas de le faire remarquer dans un discours empreint de cette aigreur à laquelle il s'abandonnait trop souvent. La réplique fort connue de Mirabeau à Barnave (1) : « Le préopinant paraît avoir oublié que si les rhéteurs parlent pour vingt-quatre heures, les législateurs parlent pour le temps », était une belle riposte, mais ne détruisait nullement l'objection. Au surplus le système de Mirabeau pouvait atténuer, mais non pas faire disparaître les vices des administrations électives et collectives (2).
Au mois de février 1790, lorsque la recrudescence des troubles populaires, et particulièrement des insurrections clans les campagnes, avec leur accompagnement d'incendies et de pillages de châteaux, de meurtres de nobles et d'agents de l'autorité, avait appelé l'attention de l'Assemblée sur la nécessité de prendre des mesures pour le rétablissement de la tranquillité publique, conformément à la demande timidement formulée par le roi et ses ministres, Mirabeau exprimait, comme nous l'avons vu, de même que ses collègues de la majorité, l'opinion que cette tranquillité renaîtrait d'elle-même après F achèvement de la Constitution. Il reconnaissait dans ses lettres à La Marck que « l'on se trouvait au moment
(1) Séance du 10 décembre 1789.
(2) Mirabeau tenait à son idée, et il s'en inspira encore au mios de septembre 1790, lorsqu'il proposa de rendre les fonctions d'électeurs incompatibles pendant deux années avec toutes autres fonctions publiques salariées.
le plus critique de la Révolution », et il trouvait mauvais que l'on profitât « de la pente de ses collègues aux émotions et à l'enthousiasme pour faire de chaque événement petit ou grand le désir, l'occasion ou le prétendu besoin de renforcer le pouvoir exécutif par des moyens provisoires, c'est-à-dire de lui donner tous les instruments nécessaires pour empêcher d'achever la Constitution (1) ». Il tonnait à la tribune de l'Assemblée contre la dictature. Revenir non à titre provisoire, mais à titre définitif, sur les grandes lignes de l'organisation administrative décrétée par l'Assemblée, n'entrait pas dans sa pensée. Il voulait au contraire établir l'organisation judiciaire d'après les mêmes principes, et, le 5 mai encore, on le vit combattre même la proposition de réserver au roi l'institution des juges désignés par l'élection. Pour le moment il ne voyait d'autre satisfaction à donner aux citoyens menacés clans leurs personnes et dans leurs biens que l'addition de quelques articles à la loi martiale adoptée sur son initiative. D'accord sur ce point avec le comité de Constitution il proposait de décréter le principe de la responsabilité des communes, en cas de dommages causés aux particuliers par les attroupements ; la loi qui fut faite à ce sujet a plus d'une fois été invoquée dans le courant de notre siècle, elle n'a jamais abouti à aucun résultat pratique. En cas d'attrou-
(1) Lettre à La Marck du 16 février 1790.
pements de gens armés, trouvés en rase campagne, Mirabeau admettait pour les maréchaussées, les gardes nationales et les troupes soldées, la faculté d'employer la force, sans réquisition, pour dissiper ces attroupements, sauf d'ailleurs à s'arrêter au premier ordre qui leur serait donné par la municipalité sur le territoire de laquelle l'attroupement se serait produit. L'Assemblée ne voulut pas aller jusque-là. Au reste Mirabeau lui-même avait, peu de temps auparavant, dans deux ou trois discours fort développés, pris la défense de l'émeute, ou du moins dénoncé violemment les moyens employés pour la réprimer à Marseille, rompant à cette occasion avec son collègue de députation d'André, l'un des membres les plus modérés et les plus sages de la majorité constitutionnelle (1).
Gomme nous l'avons dit, ses mécomptes personnels le ramenaient alors peu à peu dans la voie révolutionnaire où il était entré après la séance du 23 juin, qu'il avait quittée après les événements des 5 et 6 octobre, au point de lui faire perdre de vue cette nécessité, « commandée par la suprême loi de l'Etat » de se rallier autour du pouvoir exécutif, nécessité qu'il proclamait si éloquemment jadis. Il était redevenu révolutionnaire; mais l'entrain, la confiance dans l'avenir qui l'avaient soutenu pendant les jours d'excitation et
(1) Voir les discours de Mirabeau en date des 8 et 26 janvier et 9 mars 1790.
de lutte par lesquels la Révolution s'était ouverte lui faisaient défaut maintenant. Son découragement ne s'accusait pas clans son ancien journal le Courrier de Provence abandonné d'abord par ses amis genevois à des collaborateurs de troisième ordre choisis par Mme Le Jay, puis repris complètement en dehors de lui par Clavière, avec l'assistance du jeune Jean-Baptiste Say, qualifié à la fin de février 1790 directeur du bureau du Courrier de Provence; il ne perçait pas non plus dans ses discours à l'Assemblée, et ne l'empêchait pas de s'opposer éloquemment aux tentatives de la minorité royaliste pour obtenir la dissolution anticipée de celle-ci. Tout le monde connaît l'éloquent discours prononcé par lui en réponse à l'abbé Maury, le 9 avril, et qui se termine par ces mots adressés à l'Assemblée : « Messieurs, je jure que vous avez sauvé la chose publique. » Mais ses apparitions à la tribune devenaient bien plus rares. Jusqu'alors, s'il avait été peu assidu aux séances d'affaires que l'Assemblée tenait le soir, il n'y avait pas eu de débat politique dans lequel il n'eût pris une ou plusieurs fois la parole; personne à cet égard ne pouvait rivaliser avec lui; il était infatigable et toujours prêt à la lutte, et c'est parla peutêtre qu'il avait le mieux imposé sa supériorité. Maintenant au contraire sa lassitude morale se traduisait par son silence ou par la brièveté de ses discours. Pendant le mois de mars 1790, il ne présente que de courtes observations à intervalles
éloignés; pendant le mois d'avril il ne prend la parole que trois fois. Il se désintéresse des questions financières qui l'avaient d'abord beaucoup occupé, et, après avoir fait rejeter le 20 novembre 1789, fidèle à sonanimosité de longue date contre la Caisse d'Escompte, le plan de Necker consistant à transformer cette Caisse en Banque nationale, il ne prend aucune part à la discussion du plan contraire tendant à une première émission d'assignats, hypothéqués sur les biens nationaux (1). C'est à ce moment où Mirabeau souffrant plus que jamais des besoins, des hasards et des dégoûts de sa vie privée, réduit aux ressources qu'il trouvait dans son association avec le libraire Le Jay et la femme de celui-ci, alors qu'il était devenu le premier orateur d'une assemblée toute puissante, semblait n'espérer plus rien ni de cette Assemblée ni de la Cour, que des ouvertures inattendues de la part de la Cour allaient ranimer son énergie et donner à son activité un nouveau ressort, une nouvelle direction (2).
(1) A cette époque, Mirabeau, comme il résulte de«es lettres à son ami allemand Mauvillon, était opposé au système des assignatsmonnaie énergiquement soutenu par Clavière dans le Courrier de Provence : « Il y a trois mois, écrit-il à Mauvillon, à la fin de juin 1790, que ce journal a tourné le dos à mes principes en finances, soit montré aux assignats-monnaie. »
(2) Une lettre de Mirabeau à Manuel, en date du 12 février 1791, écrite pour remercier ce dernier d'avoir payé un billet du grand orateur (billet de 800 livres seulement) en circulation, et dans laquelle Mirabeau dit que la mort de Le Jay lui a fait perdre 113,000 livres, a été publiée à la fin du tome IV des lettres de Vincennes (Edition originale).
La correspondance de Mirabeau et du comte de La Marck, publiée par M. de Bacourt,avecune notice du comte de La Marck qui la précède, est un document d'un prix inestimable pour l'histoire de la Révolution en général, et celle de Mirabeau en particulier. Grâce à cette publication, faite en 1851, beaucoup de lumière a été apportée sur les relations de Mirabeau avec la Cour pendant la dernière année de sa vie. Il reste peu de chose à ajouter aux renseignements qu'elle fournit à cet égard (1). Nous chercherons donc bien plutôt à apprécier les idées, les plans, les projets conçus et exprimés par Mirabeau dans son rôle de conseiller secret de la Cour, qu'à recomposer une narration détaillée, au moyen d'éléments en grande partie empruntés à des documents qui sont à la disposition de tous.
Rappelons cependant, aussi brièvement que possible, comment les relations de Mirabeau et de la Cour se sont établies. C'est la reine Marie- Antoinette qui a pris l'initiative du rapprochement. Cette influence sur son époux, dont on lui avait tant reproché d'abuser, dans leurs jours de prospérité, elle ne l'avait pourtant conquise tout entière que depuis qu'elle avait eu à supporter avec lui les amertumes et l'isolement de leur situation
(1) D'après les renseignements que nous a transmis M. Stern, les lettres de Mercy, l'ambassadeur autrichien, à sa Cour, lettres conservées aux Archives de Vienne, ne contiennent rien ou presque rien au sujet de ces relations de Mirabeau avec la Cour, établies pourtant sur le conseil de Mercy et constamment suivies par lui.
nouvelle. « Le roi n'a qu'un homme auprès de lui, disait plus lard Mirabeau, c'est sa femme. » Toute la frivolité de l'ancienne châtelaine de Trianon s'était évanouie en présence de l'orage (1); celle qui était assise sur le trône à côté de Louis XVI n'était plus maintenant que la digne fille de l'impératrice Marie-Thérèse, aussi fière, aussi magnanime, comme elle apparut aux 5 et 6 octobre, quoique d'une moindre portée d'esprit. Le roi, avec une intelligence sans élévation, mais bien plus judicieuse et bien plus cultivée qu'on ne le croit en général (2), avait toujours eu besoin d'un guide, d'un directeur politique de conscience pour soutenir une volonté énervée par l'éducation qu'il avait reçue, la quintessence, si nous pouvons ainsi parler, de l'éducation d'un héritier du trône à la Cour de Versailles. Il avait successivement mis sa confiance dans deux hommes qu'il avait conservés auprès de lui jusqu'à leur mort, M. de Maurepas et M. de Vergennes ; depuis la disparition de ce dernier, il s'était laissé ballotter par les différents courants qui se contrariaient autour de lui ; maintenant, revenu de la méfiance qui l'avait si longtemps mis en garde contre la reine, heureux de trouver en elle, dans la communauté de leur
(1) Au commencement même de la Révolution, d'ailleurs, la Reine avait eu la douleur de perdre son fils aîné. Il semble que cette douleur ait contribué à mûrir son esprit.
(2) Sa correspondance avec M. de Vergennes, qui est aux Archives nationales, et qui n'a jamais été publiée tout entière, le montre absolument sous cet aspect qui est le vrai.
infortune, l'appui qu'il eût vainement cherché ailleurs, il s'abandonnait entièrement à ses conseils et à ses inspirations sans parvenir d'ailleurs, même sous son influence, cà secouer une inertie qui croissait avec les difficultés et les périls des circonstances publiques (1).
Plus d'une fois, depuis le commencement de la Révolution, le comte de La Marck avait profité de son accès auprès de la reine et des amitiés qu'il avait dans son entourage pour essayer de lui faire comprendre le parti que la royauté pouvait tirer de Mirabeau. Il avait toujours reçu des réponses peu encourageantes : « Je n'ai jamais douté de vos sentiments, lui avait dit notamment la reine en septembre 1789, et quand j'ai vu que vous étiez lié avec Mirabeau, j'ai bien pensé que c'était dans de bonnes intentions ; mais vous ne pourrez jamais rien sur lui, et quant à ce que vous jugez nécessaire de la part des ministres du roi (c'est-à-dire un concert entre eux et Mirabeau), je ne suis pas
(1) « Elle est associée à un être inerte », écrit le comte de La Marck au comte de Mercy-Argenteau, à propos de la reine, le 26 janvier 1791. Le mot est dur, mais il est vrai. « Le roi, écrit Mercy an prince de Kaunilz le 23 juillet 1789, dans cette importante lettre publiée par M. Flammermont et que nous avons déjà citée, le roi n'avait rien de mieux à faire que de consentir aveuglément à tout ce que l'on soumettrait à son acceptation. Mais il était bien entendu que plus tard, selon les ciconstances, quand la nouvelle constitution aurait pris quelque consistance, on tirerait parti des occasions avec le meilleur succès possible, afin de reprendre peu à peu et comme branche à branche la considération et la puissance perdues. » Cette seconde partie des conseils de Mercy, Louis XVI n'a jamais su la suivre.
de votre avis. Nous ne serons jamais assez malheureux, je pense, pour en être réduits à la pénible extrémité de recourir à Mirabeau. »
Si Marie-Antoinette s'était ensuite ravisée d'ellemême, au commencement de 1790, ce n'était pas que son opinion sur le compte de Mirabeau eût alors changé. Elle voyait encore en lui, nous dit M. de La Marck, l'un des auteurs de cette insurrection des 5 et 6 octobre, dans laquelle les outrages lui avaient été prodigués, dans laquelle elle avait failli être massacrée ; le député qui l'avait dénoncée à la colère du parti populaire, le matin du 5 octobre, dans l'Assemblée ; l'ennemi dont bien d'autres propos offensants pour elle lui avaient été rapportés. Mais n'apercevant point de terme à la cruelle situation qui était faite à elle et à Louis XVI, depuis leur retour à Paris, voyant l'Assemblée enlever chaque jour une prérogative nouvelle à la royauté, et les violences populaires se renouveler chaque jour dans quelque partie de la France, elle avait fini par accepter l'idée que préconisaient des serviteurs fidèles, ou des conseillers amis de l'intrigue, et qui répugnait d'abord à sa fierté naturelle, celle de chercher à conquérir à la royauté, au moyen de sacrifices d'argent, des intelligences parmi les hommes du parti populaire. Entre ces hommes, nul ne lui paraissait plus redoutable que Mirabeau ; c'était par là même celui qu'il y avait le plus d'intérêt à gagner, et c'était aussi celui qui, depuis
quelques mois, avait avec le plus d'insistance offert ou fait offrir ses services.
L'essai de rapprochement tenté par le comte de Provence n'avait pas été favorisé du côté de la Cour, surtout parce que la reine n'avait aucune confiance dans les projets et les intentions de son beau-frère. Mais c'est à partir de ce moment que la détermination de recourir à Mirabeau s'était peu à peu fixée dans l'esprit de Marie-Antoinette. Une fois qu'elle l'eut fait partager à Louis XVI, elle ne mit d'abord dans sa confidence qu'un serviteur et un ami dont elle avait éprouvé depuis longtemps le dévouement, celui qui avait été, tant que l'impératrice Marie-Thérèse avait vécu, l'organe et le dépositaire en quelque sorte de sa sollicitude maternelle, le fidèle comte de Mercy-Argenteau.
Mercy fut chargé, vers le milieu du mois de mars 1790, de rappeler à Paris M. de La Marck, qui était encore dans les Pays-Bas, de lui expliquer quelles étaient les vues nouvelles du roi et de la reine au sujet de Mirabeau, vues qui répondaient si bien aux sentiments précédemment exprimés par M. de La Marck, et de lui demander de faire les premières ouvertures au grand orateur, si ce dernier était toujours disposé à se rendre utile au roi. Le plus grand secret était recommandé à M. de La Marck, et l'on insistait surtout pour que la négociation fût absolument ignorée de Necker et de ses collègues.
M. de La Marck trouvait avec raison cette der-
nière condition fâcheuse ; il hésitait à se charger seul de la responsabilité de la négociation. Il arrangea une première entrevue entre Mirabeau et Mercy, un soir, dans son hôtel de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, avec toutes les précautions nécessaires pour qu'elle ne pût être divulguée. « Dans cette première entrevue, dit-il, Mirabeau et M. de Mercy prirent l'un de l'autre une opinion très favorable. » Ce ne fut qu'ensuite, et après avoir pris de la bouche même du roi et de la reine leurs instructions, que M. de La Marck s'acquitta de sa commission auprès de Mirabeau. Celui-ci ne déguisa nullement l'impression de joie et la satisfaction d'amour-propre que l'ouverture de son ami lui causa. Il se montra vivement ému seulement de ce que la reine eût pu croire à sa participation réelle aux événements des 5 et 6 octobre (1).
La négociation était ainsi engagée. Comme il en était convenu avec le roi, M. de La Marck demanda à Mirabeau d'indiquer par écrit les moyens qu'il comptait employer pour travailler au rétablissement de l'autorité royale, et Mirabeau rédigea cette admirable lettre au roi qui porte la date du 10 mai 1790 (2), le morceau le plus digne
(1) « A l'instant, raconte M. de La Marck, il changea de visage; il devint jaune, vert, hideux. L'horreur qu'il éprouvait était frappante. »
(2) Correspondance de Mirabeau et du comte de La Marck, t. II, p. 11.
de son génie politique et le plus réellement animé de l'éloquence du cœur qu'il ait peut-être jamais écrit. « Je vois si clairement, y disait-il, que nous sommes dans l'anarchie, et que nous nous y enfonçons chaque jour davantage ; je suis si indigné de l'idée que je n'aurais contribué qu'à une vaste démolition, et la crainte de voir un autre chef à l'Etat que le roi m'est si insupportable, que je me sens impérieusement rappelé aux affaires dans un moment où, voué en quelque sorte au silence du mépris, je croyais n'aspirer qu'à la retraite... Je m'engage à servir de toute mon influence les véritables intérêts du roi, et pour que cette assertion ne paraisse pas trop vague, je déclare que je crois une contre-révolution aussi dangereuse et criminelle que je trouve chimérique, en France, l'espoir ou le projet d'un gouvernement quelconque sans un chef revêtu du pouvoir nécessaire pour appliquer toute la force publique à l'exécution de la loi. » Ce ne sont pas seulement ces passages, c'est toute la lettre qu'il faudrait citer, si elle n'était pas bien connue déjà. Cette lettre est le premier acte de communication directe entre Mirabeau et la Cour. Près de deux mois s'étaient écoulés entre le jour où elle a été écrite et le moment où M. de La Marck avait été rappelé des Pays-Bas par M. de Mercy-Argenteau. Il semble que jusqu'à ce que M. de La Marck se soit cru autorisé à lui faire des propositions formelles, Mirabeau ait eu des doutes sur l'issue des pour-
parlers entamés avec son ami. Le 28 avril, il adressait encore à La Fayette, dont il s'était éloigné depuis cinq mois, une longue lettre où il ne lui offrait pas seulement une alliance politique, en tous cas naturelle et utile à la chose publique, mais où il revenait à solliciter aussi l'entremise de celui qu'il appelait, dans ses heures d'impatience, le maire du palais, en vue d'obtenir le paiement de ses dettes et « la rénovation du bon que le roi lui avait accordé pour la première grande ambassade (1) ». C'est dans cette lettre que se trouve le passage suivant auquel il est fait allusion dans les Mémoires de La Fayette, et que M. Lucas de Montigny a cité en partie, de mémoire, en lui donnant une date antérieure : « Si les antiques souvenirs de la Grèce et de l'Asie et du Bosphore n'ont pas suffi autrefois pour me séduire, je découvre en cet instant à Constantinople le levier d'une influence entièrement inconnue. Là aboutissent et les bar-' rières qui doivent contenir le Nord, et les principaux liens de tout le commerce de l'univers ; là se trouvent peut-être les seuls moyens de hâter pour la France le retour de sa considération politique sans presque aucun emploi de ses forces. Et quand
(1) Correspondance de Mirabeau et de La Marck, t. II, p. 1 à 6. Le bon du roi pour une ambassade ne peut s'entendre que d'une promesse verbale plus ou moins vague faite lorsque La Fayette travaillait à rapprocher Mirabeau des ministres. Nous avons déjà constaté que ni alors, ni probablement plus tard lors des relations de Mirabeau avec le comte de Provence, une promesse écrite de ce genre n'avait pu être obtenue du roi.
on pense à ce qu'il en coûte, indépendamment des dons de la nature, d'études et de travaux, pour se rendre utile dans une aussi difficile carrière, on doit pardonner de se mettre sur les rangs à ceux qui ont fait preuve de quelque talent. »
Une fois parvenu à être le conseiller secret de la Cour, Mirabeau, cela va sans dire, ne songea plus du tout à cette ambassade de Gonstantinople qu'il avait désirée comme une retraite lucrative et honorifique, alors qu'un nouvel horizon ne s'était pas encore ouvert à lui. L'arrangement pécuniaire conclu entre lui et la Cour par l'entremise de M. de La Marck, à titre de rémunération des services qu'il apportait, le délivrait, momentanément du moins, de ses soucis d'ordre matériel. Une somme de 208,000 francs lui avait été allouée immédiatement pour le paiement de ses dettes, dont il ne savait pas bien le compte, d'après l'état fort incomplet qu'il en avait fourni lui-même. Il devait recevoir un traitement de 6,000 livres par mois jusqu'à la fin de la session de l'Assemblée, et enfin, à cette époque, une somme d'un million, dont le montant, en quatre billets de la main du roi, avait été remis à M. de La Marck (1) et constituait le prix attaché au fidèle accomplissement de ses engagements.
Comment juger les conventions que nous venons d'exposer, d'après M. de La Marck? On a beaucoup discuté ce point. Les défenseurs de la mé-
(1) Plus tard, ce fut M. de Montmorin qui eu devint dépositaire.
moire de Mirabeau ont fait observer qu'il ne se vendait pas, puisque, suivant une expression attribuée à M. de La Marck par La Fayette, le grand orateur ne se faisait payer ainsi que pour être de son avis. Les juges sévères n'ont pas eu de peine à démontrer que l'argument était spécieux, car, quels que fussent les sentiments de Mirabeau à l'époque du marché, il n'en aliénait pas moins, à partir de ce moment, son indépendance de député. Au point de vue de la stricte délicatesse, ces derniers ont raison sans cloute. Néanmoins, nous n'inclinerions pas, en ce qui nous concerne, à une trop grande sévérité. Il faut prendre Mirabeau comme il était, et apprécier son action dans cette circonstance en tenant compte des misères de sa situation et de ses antécédents. Il avait toute sa vie cherché à se procurer par des moyens encore moins délicats l'argent qui lui manquait. Mieux valait encore recevoir du souverain, pour soutenir une cause juste et conforme à ses convictions, des allocations qui pouvaient ressembler plus ou moins exactement à un traitement extraordinaire, que de se faire payer ou de chercher à se faire payer par des ministres comme M. de Galonné ou M. de Montmorin, pour s'abstenir d'attaques contre leur administration, ou par des banquiers, pour soutenir par la plume leurs opérations de Bourse ; que de vendre à des libraires des lettres de mission dont la publication avait un caractère diffamatoire, ou des écrits pires encore à
imprimer ; que de mettre l'intérêt pécuniaire dans ses amours. Servitude pour servitude, celle que les libéralités du roi faisaient peser sur Mirabeau était cent fois préférable à celles dont elles le délivraient. C'eût été exiger beaucoup de lui que de lui demander un sentiment très prononcé des devoirs particuliers, d'une nature très nouvelle en France, que lui imposait son rôle de député ; au point de vue de l'honneur, ce n'était nullement y contrevenir, dans les idées de l'ancien régime et pour un gentilhomme dans la détresse, que de faire payer ses dettes ou pourvoir à ses besoins par le roi. L'absence même de tout effort de la part de Mirabeau pour contenir sa joie, en présence de M. de La Marck, lorsqu'il apprit de celui-ci l'assistance que le roi consentait à lui donner, prouve que cette assistance n'éveillait pas même en lui le sentiment d'une humiliation. « Il laissa, dit M. de La Marck, éclater une ivresse de bonheur dont l'excès, je l'avoue, m'étonna un peu, et qui s'expliquait cependant assez naturellement, d'abord par la satisfaction de sortir de la vie gênée et aventureuse qu'il avait menée jusque-là, et enfin par le juste orgueil de penser qu'on comptait enfin avec lui. » Ce n'était pas seulement son avenir, c'était aussi par contre-coup l'avenir politique de la France, la veille encore couvert à ses yeux de nuages si menaçants, qui lui apparaissait maintenant sous les plus brillantes couleurs. « Le roi avait toutes les qualités qui doivent distinguer un
souverain ; s'il n'en avait pas fait preuve encore il fallait s'en prendre aux inhabiles et sots ministres qui n'avaient pas su le représenter à la nation avec toutes les qualités qu'il possédait ; mais il n'en serait plus de même désormais, et on le verrait bientôt occuper une situation cligne de son caractère généreux. »
Avide d'employer ses ressources nouvelles, Mirabeau n'eut pas même la précaution d'apporter par degrés dans son existence des améliorations matérielles qui pouvaient aisément devenir suspectes pour le public. « Au lieu de prendre un appartement plus décent que celui qu'il avait occupé jusque là, il voulut avoir une maison entière à lui (1) » ; il quitta son logement garni pour aller s'installer dans un petit hôtel de la Chausséed'Antin, appartenant à l'actrice Julie Carreau, qui devait un peu plus tard épouser Talma (2).
(1) Notice du comte de La Marck sur ses rapports avec Mirabeau, p. 171.
(2) La maison qui est celle où Mirabeau est mort porte aujourd'hui le n° 42 de la rue de la Chaussée-d'Antin. Nous n'avons pas retrouvé d'acte de location de cet hôtel dans l'inventaire après le décès de Mirabeau. Selon les informations de M. Lucas de Monligny, l'hôtel était imposé au rôle foncier de 1834 sur le pied d'un produit brut de 2,400 francs, net de 1,800 francs. Il nous est assez difficile de déterminer d'une manière parfaitement exacte la date à laquelle Mirabeau s'y installa. A la fin de 1789, il habitait encore l'hôtel de Malte, rue Traversière. (Cette rue, dont nous avons mal désigné la situation dans un chapitre précédent, la confondant avec une autre rue Traversière, partait de la rue de Richelieu, près du Palais-Royal, pour aboutir à la rue Saint-Honoré.) D'après les Souvenirs de Dumont, il se serait installé Chaussée-d'Antin, avant le départ de ce dernier
Cet hôtel était assez simple extérieurement; mais il en orna l'intérieur, dit Dumont, « comme le boudoir d'une petite maîtresse » . « Au lieu d'un seul domestique qu'il avait, il prit un valet de chambre, un cuisinier, un cocher, des chevaux, et pourtant chacun savait que, peu de temps auparavant, il avait été aux derniers expédients. » Ce dont il s'inquiéta le moins, ce fut de payer ses créanciers ; quelques-uns des plus anciens ou des plus respectables ne l'étaient pas encore après sa mort; en fait, et bien qu'il n'y ait jamais eu de liquidation définitive de sa succession, tout l'argent qu'il a reçu de la Cour ne l'a pas empêché de mourir insolvable (1).
Nous ne croyons pas nécessaire de discuter davantage le blâme plus ou moins rigoureux que Mirabeau a mérité en recevant cet argent, ni de nous étendre sur l'usage auquel il l'a employé. Il nous paraît bien plus intéressant d'examiner comment Mirabeau a rempli la mission dont il se trouvait investi auprès du roi et de la reine ; s'il l'a fait tourner autant qu'il le pouvait au plus grand profit de l'intérêt public ; si, n'étant pas le maître de faire prévaloir par lui-même les conseils qu'il a donnés,
pour l'Angleterre, lequel eut lieu au commencement de mars 17S0. A cette époque, les arrangements de Mirabeau avec la Cour n'étaient pas encore conclus, et il n'avait encore reçu que les libéralités du comte de Provence. Mais Dumont indique luimême que sa mémoire a pu le tromper un peu sur les dates.
(1) L'un de ses exécuteurs testamentaires, Frochot, l'a déclaré à l'Assemblée constituante, le 21 novembre 1791, en demandant à l'Assemblée d'acquitter les frais de ses funérailles.
il a du moins, dans ces conseils, indiqué toujours la meilleure voie à suivre pour essayer d'arracher la monarchie à sa perte, la France à l'anarchie. Depuis le mois de juin 1790 jusqu'au moment où il a été atteint de la maladie qui devait l'emporter en mars 1791, Mirabeau a dû adresser en moyenne deux notes ou mémoires politiques par semaine à la cour. De ces mémoires, il ne s'en est retrouvé dans les papiers conservés par M. de La Marck que cinquante qui ont été publiés par M. de Bacourt. Les autres ont été détruits, dans la précipitation du triage et de l'enlèvement de papiers auxquels M. de La Marck procéda avec l'assistance du secrétaire de Mirabeau Pellenc, la veille de la mort du grand orateur, et le matin de cette mort, de telle sorte que l'intendant de la liste civile La Porte put s'assurer, avant l'intervention des gens de justice, qu'aucune pièce compromettante pour la Cour ne restait plus chez Mirabeau (1). C'est ainsi qu'aucune des notes que Mirabeau a pu écrire en février et mars 1791, et
(1) « Une pièce des plus importantes, raconte Pellenc dans des noies inédiles que nous avons sous les yeux, avait échappé aux recherches. Je la pris lorsqu'elle sortit d'un tiroir à la vue du juge de paix et des créanciers, et sans la communiquer; après une courte explication, on reconnut que j'avais le droit de la retirer. Que fis-je de celte pièce ? Je logeais dans l'hôtel même de M. de La Marck. Je la portai néanmoins directement à M. de La Porte, ce qui est prouvé par une de ses lettres trouvées dans l'armoire de fer. » Voir dans le recueil des papiers de l'armoire de fer ou des Tuileries, T. I, n° 6, la lettre de La Porte au roi à l'occasion de la mort de Mirabeau. Voir aussi aux pièces justificatives la relation de Pellenc.
qui devaient être particulièrement intéressantes pour l'histoire, n'a été conservée. C'étaient, du reste, les minutes de la correspondance de Mirabeau avec la Cour qui se trouvaient encore chez lui à sa mort; les copies transmises au roi et à la reine par l'archevêque de Toulouse, M. de Fontanges, se trouvaient réunies, d'après Mm* Campan, dans un portefeuille de pièces détruites par ses soins, lors des événements d'août 1792. Aucune d'entre elles n'est restée comprise dans les papiers de l'armoire de fer. M. de Fontanges, le troisième confident admis, après Mercy-Argenteau et La Marck, à la connaissance des relations secrètes de Mirabeau avec la Cour, député à l'Assemblée nationale et ancien aumônier de la reine Marie-Antoinette, avait été désigné par cette princesse comme l'intermédiaire le plus sûr, et le moins susceptible d'éveiller les soupçons auquel il fût possible de s'adresser, étant donné que le roi et la reine ne voulaient mettre aucun ministre dans leur confidence, et ne se départirent que fort tard de cette résolution à l'égard du seul M. deMontmorin. Quant à M. de La Marck lui-même, il était trop lié avec Mirabeau, au su de tout le monde, pour se charger de ce rôle d'intermédiaire; d'ailleurs, il désirait, comme nous l'avons dit, ne pas avoir à en porter la responsabilité, et il ne voulait pas surtout être le distributeur des fonds destinés à Mirabeau.
Indépendamment des notes transmises par lui,
dans les conditions dont nous venons de parler, Mirabeau a été en mesure de faire parvenir ses conseils, soit de vive voix, au moyen de ses conversations avec M. de La Marck et M. de Fontanges, soit par ses lettres particulières aux mêmes personnages. Une fois seulement il a eu une entrevue avec le roi et la reine. Cette entrevue eut lieu le 3 juillet à Saint-Cloud, où la Cour se trouvait alors. Mme Gampan, qui l'a racontée la première, prétend que la reine se rencontra avec Mirabeau « dans la partie la plus élevée des jardins ». M. de La Marck dit, au contraire, qu'elle le reçut dans son appartement où se trouvait aussi le roi. D'autre part, voici ce que nous lisons dans une lettre de la reine Marie-Antoinette elle-même à Mercy, lettre datée du mardi 29 juin et publiée par M. d'Arneth : « Nous comptons voir Mirabeau(l) vendredi soir (l'entrevue n'eut lieu que le samedi matin); j'ai trouvé un endroit non pas commode, mais suffisant pour le voir, et pallier tous les inconvénients du jardin et du château. * En tous cas, le roi assistait à la conférence. Mirabeau, rapporte encore M. de La Marck, ne parlait qu avec agrément de cette entrevue dont il sollicita inutilement d'ailleurs, deux ou trois fois encore, le renouvellement. « Il était sorti de Saint-Cloud enthousiasme. La dignité de la reine, la grâce répandue sur toute sa personne, son affabilité,
(1) Mirabeau est seulement désigné dans la lettre par l'initiale M.
lorsque, avecun attendrissement mêle de remords, il s'était accusé lui-même d'avoir été une des principales causes de ses peines, tout en elle l'avait charmé au delà de toute expression. Cette conférence lui inspira un nouveau zèle et augmenta encore son ardeur à réparer ses torts. Rien ne m'arrêtera, dit-il ; je périrai plutôt que de manquer à mes promesses. Il ne fut pas moins touché delà calme résignation du roi, et delà modération de ses vues sur le rétablissement de l'autorité royale.» La reine avait eu l'art de flatter son amourpropre de gentilhomme. Elle l'avait abordé, d'après Mme Gampan, en lui parlant de la différence qu'elle mettait entre un ennemi ordinaire et un Mirabeau. Et lui l'avait quittée, en lui disant pour parole d'adieu : Madame, la monarchie est sauvée.
Il parait cependant que Mirabeau n'était pas allé sans appréhension à cette conférence dont il revint si enchanté. S'il faut en croire les Mémoires de d'Allonville, mémoires un peu suspects, mais qui donnent ici des détails confirmés par d'autres témoignages (1), Mirabeau, parti de grand matin pour Saint -Gloud, de la maison de sa nièce, Mme d'Aragon, chez laquelle il avait passé la nuit, à Passy, avait emmené avec lui son neveu le comte de Saillant, déguisé ou non en postillon, cela
(1) Le comte d'Haussonville, mort en 1846, avait dit à M. de Bacourt, tenir de M. du Saillant lui-même que celui-ci avait accompagné son oncle à Saint-Cloud, déguisé en postillon.
importe peu. En laissant son neveu, avec l'équipage qui les avait amenés, à la porte du palais par laquelle il devait être introduit, il lui avait recommandé, si celui-ci ne le voyait pas reparaître au bout d'un certain temps, de courir à Paris pour proclamer sans retard la trahison dont il aurait été victime (1). M. Michelet a dit de Mirabeau, clans son Histoire de la Révolution, qu'il avait été à l'égard de la Cour « crédule comme le sont les artistes » ; nous verrons que cette crédulité n'a jamais été très réelle.
La reine avait commencé, avant cette entrevue, à ne plus envisager seulement Mirabeau comme un ennemi dangereux à acheter, et à prêter attention aux idées qu'il lui exprimait ou lui faisait exprimer. « La négociation avec Mirabeau, écritelle le 12 juin à Mercy, se poursuit toujours, et, s'il est sincère, j'ai tout lieu d'en être contente (2). » Elle s'étend ensuite assez longument sur l'examen des moyens recommandés par Mirabeau; nous parlerons plus loin de la nature de ces moyens. Ce qui est certain, c'est que la reine, tout en critiquant parfois les idées ou la conduite de Mirabeau, tout
(1) Le journal Y Ami du peuple, de Marat, dénonça avec des inexactitudes de détail, dans son numéro du 8 juillet, le voyage de Mirabeau à Saint-Cloud.
(2j Marie-Antoinette, Joseph II, und Leopold II, ihr Briefwechsel herausgegeben von Alfred Ritter von Arneth, 1866. — Voir aussi les articles publiés dans la Revue des Deux Mondes, au sujet de cette correspondance, par M. Geffroy (juin 1866, octobre 1869).
en déclarant fou l'un de ses Mémoires, dans une lettre du 15 août 1790 à Mercv, tout en se défendant plus tard, au commencement de 1791, dans une autre lettre dont nous reparlerons, et qui n'a pas été publiée par M. d'Arneth, de « lui accorder la moindre confiance en quoi que ce soit », a cependant su faire la différence entre Mirabeau et les nombreux donneurs d'avis dont le roi et elle étaient entourés; elle a placé en lui une espérance sérieuse, et sa mort, d'après les témoignages les plus dignes de foi, ceux de Mme Gampan et de M. de Montlosier notamment, lui causera un sentiment très profond de découragement. C'est une raison de plus de demander compte à Mirabeau, comme nous le disions plus haut, des conseils qu'il a donnés, en ne recherchant pas seulement s'ils ont été écoutés et suivis, mais aussi quelle portée ils auraient eue, s'ils l'avaient été, et quel effet ils ont pu produire, alors même qu'ils n'étaient pas complètement suivis.
La correspondance publiée par M. de Bacourt a été l'objet d'appréciations assez contradictoires. Pour M. Saint-Marc Girardin et M. Sainte-Beuve, elle est le plus beau monument de la sagacité politique du grand orateur. M. Duvergier de Hauranne la déclare « à tous les points de vue indigne de son génie » ; M. Louis Blanc est frappé de son « vide y> encore plus que de son machiavélisme; M. Sorel, dans son récent ouvrage sur V Europe et la Révolution française, passe condamnation,
au point de vue de la morale, mais « prend au sérieux», dit-il, les derniers plans de Mirabeau; il y voit « une résurrection terrifiante de Machiavel, du père Joseph et de Pûchelieu », et une anticipation « du consulat de Bonaparte et du ministère de Fouché » .
Ces différences d'appréciations s'expliquent. Dans la plupart des documents du Recueil de M. de Bacourt, au milieu de beaucoup de remplissage, au milieu de développements interminables sur de petits faits et de petits moyens, de récriminations fastidieuses contre certaines personnes, et tout particulièrement contre La Fayette, il y a de véritables éclairs de génie politique, des pensées profondes exprimées sous la forme la plus fine et la plus saisissante, et qui, dans un ordre d'idées différent, font songer aux maximes de La Rochefoucauld. « Je serai ce que j'ai toujours été : le défenseur du pouvoir monarchique réglé par les lois, et l'apôtre de la liberté garantie par le pouvoir monarchique. » — « Administrer c'est gouverner; gouverner c'est régner, tout se réduit là. » — « Lorsqu' éclata la Révolution, chacun savait ce qu'il fallait renverser, nul ne savait ce qu'il fallait établir. » — « La Révolution est consommée, mais la Constitution ne l'est pas. » — « L'Assemblée se trouve écrasée sous les décombres qu'elle a entassés. » — « Des jacobins ministres ne seraient pas des ministres jacobins. » Voilà quelques-unes des plus remarquables parmi
ces pensées, dont on pourrait citer beaucoup d'autres. Plusieurs même des lettres ou mémoires composant le recueil sont remarquables presque d'un bout à l'autre par une vérité d'observation, une vigueur de raisonnement et d'exposition au mérite desquelles il convient d'associer le collaborateur employé à leur rédaction par Mirabeau : son secrétaire Pellenc (1).
Néanmoins ces manifestations du génie de Mirabeau, prises isolément, ne peuvent pas nous suffire pour former notre jugement sur la valeur de ses conseils à la Cour. Nous devons nous sou-
(1) Nous avons déjà parlé de Pellenc et des services qu'il avait rendus à Mirabeau à Aix, dès l'époque du procès de celui-ci contre sa femme. Venu à Paris en septembre 1789, l'avocat provençal s'attacha définitivement au grand orateur : « Ces deux personnages, écrit le comte de Mercy dans une lettre à M. de Cobenzl, du 8 janvier 1793, laquelle est citée par M. Slern s'accordaient très bien dans leurs rapports de sagacité et de génie; ils différaient beaucoup par leurs principes. Pellenc contribua à rectifier ceux de Mirabeau, et à le ramener au parti de la Cour, ce qui porta le roi et la reine à attacher Pellenc à leur service. » Le recueil de M. de Bacourt contient des lettres et notes de Pellenc, postérieures à la mort de Mirabeau, et fort remarquables néanmoins. Dumont raconte que Pellenc (qu'il appelle Pélin et dit originaire de Marseille) avait lors de sa première jeunesse « trempé dans quelques affaires un peu sales et subi quelque jugement, ou échappé par un voyage de prudence aux îles »; que Mirabeau le « traitait fort en subalterne », et le considérait comme un homme vénal. Talleyrand dit de lui également dans une de ses lettres à Napoléon, récemment publiées par M. Pierre Bertrand : « C'est un homme vénal. » Après la mort de Mirabeau, Pellenc, recommandé par Mercy au ministre autrichien Thugut, resta attaché à ce ministre pendant dix ans. Il fut ensuite employé par le grand pensionnaire des Pays-Bas Schimmelpennink et, enfin, de 1809 à 1832, appartint, à la direction politique du ministère des affaires étrangères français.
venir que Mirabeau n'est pas un speclateur des événements, libre de disserter sur eux en moraliste, mais un homme appelé à exercer une action personnelle importante, dans une des crises les plus graves dont l'histoire fasse mention. Quel but a-t-il indiqué à la Cour, par quels moyens s'est-il efforcé de l'y conduire ? Telle est la question à laquelle il faut répondre.
Son but, il le définit ainsi dans sa note à la Cour en date du 6 octobre 1790, la vingt-neuvième du Recueil de M. de Bacourt : « La réformation légale et non orageuse des vices de la Constitution, soit dans cette assemblée, si le mécontentement général éclate avant qu'elle soit remplacée, soit dans la deuxième législature, en montrant la nécessité de lui déférer un pouvoir constituant et réparateur. » Le but ainsi marqué est admirablement déterminé ; et le tort essentiel de Mirabeau est précisément de s'en être écarté, après l'avoir aperçu, d'avoir essayé même de le déplacer pour l'accommoder aux variations de sa conduite.
Sur la nécessité de faire non pas une contre-révolution, mais seulement une contre constitution , de conserver les bases de la constitution à réformer, les principes fondamentaux et les destructions dans lesquels se résument essentiellement les conquêtes de 1789, et qu'il énumère de la manière la plus judicieuse, comme devant survivre à tous les événements, clans sa note du 14 octobre 1790 par exemple (la trentième du Recueil de M. de
Bacourt); d'établir sur ces bases « également propres à la république et à la monarchie, pouvant môme servir à fonder le pouvoir le plus absolu » , le milieu entre ces deux extrêmes, c'est-à-dire une monarchie tempérée, Mirabeau exprime avec persévérance une opinion très arrêtée. Il ne désigne pas moins nettement, sinon tous les vices de l'œuvre constitutionnelle de l'assemblée de 1789, car il ne paraît guère regretter l'absence dans la Constitution d'une Chambre haute, au moins son vice principal aujourd'hui si reconnu, peu de temps avant si mal aperçu encore par lui-même, a L'Assemblée, écrit-il notamment clans son grand mémoire du 23 décembre 1789, a cru résoudre le problème d'une monarchie parfaitement libre en créant une royauté sans pouvoir, sans action, sans influence, en l'admettant dans la théorie et en l'oubliant clans la pratique. . . Il ne peut pas y avoir de pouvoir exécutif sans agents et sans organes. Or que l'on m'indique les vrais agents du pouvoir exécutif? Ce sont les départements, les districts, les municipalités, c'est-à-dire des corps délibérants, des corps soumis à des formes, et dont chacun aura tous les moyens de résister soit à l'autorité royale, soit au corps auquel il est subalterné, car en dernière analyse celui qui devra obéir sera intrinsèquement plus fort que celui qui ordonnera. On est tombé clans une erreur bien étrange si l'on a cru crue de pareils organes pussent être les conducteurs d'un pouvoir dont
m LES MIRABEAU
tous les moyens doivent être simples et rapides. » Quel changement à cet égard, clans les idées de Mirabeau depuis son grand discours du 22 février 1 790 dont nous avons cité des passages au commencement de ce chapitre ; quel changement même depuis la séance du 5 mai, clans laquelle, au moment où ses relations avec la Cour s'établissaient, il combattait encore l'institution des juges parle roi ! Mais enfin ce changement, quoique tardif, a été durable. Mirabeau ne paraît pas non plus s'être jamais départi clans ses écrits pour la Cour, de la conviction que la Constitution devait être réformée non par le roi, mais par les représentants de la nation, par une assemblée future si ce ne pouvait être par l'assemblée présente.
Quant aux moyens, il en est un auquel Mirabeau revient toujours aussi, et auquel tous autres moyens secondaires se rattachent en effet : agir sur l'opinion publique, « qui a tout détruit», qui peut seule « rétablir » ; créer, par-dessus l'Assemblée nationale, une communication véritable entre l'autorité royale, et tous les Français pour lesquels la Révolution consiste dans la suppression des distinctions et privilèges d'ordre et des droits féodaux; se mettre en mesure de « faire tourner au profit du roi le mécontentement du royaume » (1); employer en ce sens toutes les ressources de publicité, d'argent, de séduction propres à agir sur les hommes pris en particulier.
(1) Note de Mirabeau pour la Cour en date du 24 octobre 1790.
Mais, indépendamment de l'emploi de pareilles ressources, dont l'effet ne peut être qu'assez lent, quelle ligne de conduite tenir vis-à-vis de l'Assemblée nationale, vis-à-vis des partis ? C'est ici que Mirabeau a beaucoup varié et soutenu même, à quelques mois, à quelques semaines de distance, des opinions tout à fait contradictoires. Il y avait pour la royauté, en 1790, deux politiques à suivre. Ou bien chercher à se former un parti clans cette Assemblée qui, malgré ses erreurs, comptait pourtant dans son sein un si grand nombre d'hommes de talent, d'hommes de bonne volonté, pénétrés d'un désir sincère et désintéressé du bien public, fidèles au sentiment de religion monarchique de leurs pères. « Si ceux-là, écrit le comte de Ségur dans ses Mémoires, après en avoir énuméré quelques-uns pris clans les différents groupes de l'Assemblée, n'ont pu réprimer les passions du siècle et leur ont même quelquefois cédé, d'autres pourraient-ils, sans présomption, se flatter qu'ils auraient été plus sages, plus habiles ou plus heureux » (1) ; et nous dirons à notre tour : Si la
(1) Il ne faudrait pas que le caractère chimérique de l'œuvre constitutionnelle de l'Assemblée de 1789 fît perdre de vue toutes les lois sages, utiles, pratiques, dues à l'activité extraordinaire de ses comités : lois diverses sur les impôts directs et loi sur les droits de douane (22 août 179L, établissant tous les principes qui régissent aujourd'hui ces parties de notre administration fiscale, lois et instructions sur les attributions des corps et agents administratifs, que nous distinguons des lois vicieuses d'organisation, et qui ont servi de base à toutes les lois ultérieures sur ces matières, institution de l'état civil, Code deprocé-
royauté avait à se plaindre de ceux-là, pouvait-elle se flatter de les voir remplacer dans une autre Assemblée par des hommes plus sages, plus habiles et plus heureux, alors surtout que les élections particulières de la noblesse et du clergé, supprimées, ne devaient plus introduire d'autres éléments dans les assemblées nouvelles à côté des élus d'un sufrage très étendu. « L'opinion ne sait plus où se rallier », disait Mirabeau clans le mémoire remis par lui, au mois de janvier précédent, au comte de Provence, et il avait parfaitement raison. Il avait raison aussi en ajoutant que, clans l'Assemblée même, l'autorité royale pouvait encore essayer de la rallier, et qu'il fallait, sous l'influence d'un homme investi à la fois de la confiance du roi et cle celle de l'opinion, unir en un parti nouveau et « ceux qui ne voulaient pas de Piévolution, mais qui aujourd'hui comprennent qu'elle est faite et veulent de bonne foi la circonscrire et la consolider », et « ceux qui ont toujours voulu la Révolution, mais sans être envieux du temps et en désirant de la mesure, des
dure criminelle (décembre 1790-janvier 1791), loi sur la procédure en justice de paix (14-18 octobre 1790), décret du 27 novembre 1790 sur le tribunal de cassation, Code pénal (25 septembre-6 octobre 1791), Code rural, qui nous régit encore (28 septembre- 6 octobre 1791), loi sur le dessèchement des marais (26 décembre 1790-5 janvier 1791), loi sur les mines (12-28 juillet 1791), lois diverses sur l'organisation de l'armée et de la marine, sur les ports, sur les places-fortes, sur les monnaies, sur les poids et mesures, dispositions de droit civil concernant la naturalisation, les renies constituées, les successions ab intestat, etc. Comment a-t-on pu dire qu'une assemblée qui a autant produit en deux ans n'avait de puissance que pour détruire ?
gradations et une hiérarchie pour l'intérêt même de la liberté » .
Du côté droit de l'Assemblée, un travail sérieux s'était opéré dans les esprits ; beaucoup de ceux qui avaient jadis soutenu le plus énergiquement la distinction des ordres et les institutions de l'ancien régime étaient insensiblement revenus à des idées de transaction; beaucoup devaient se ranger derrière Malouet et Clermont-Tonnerre dans la Société des amis de la Constitution monarchique y fondée vers la fin de 1790, par une tentative mieux couronnée de succès que celle de la fondation du club des Impartiaux au mois de janvier précédent, mais à laquelle l'émeute et les violences du parti populaire firent encore échec. Les ardents rédacteurs du journal royaliste les Actes des Apôtres ne parlaient plus de la Constitution anglaise comme d'un épouvantail à fuir, mais comme d'un modèle à opposer à la Constitution française; l'influence de Cazalès et de l'abbé de Montesquiou balançait, parmi les hommes de ce parti, celle de d'Espreménil et de l'abbé Maury.
Dans la majorité de l'Assemblée, il y avait une fraction qui se portait de plus en plus aux solutions démocratiques extrêmes. Cette fraction était d'autant plus puissante qu'elle s'appuyait sur la foule et sur la Société des Jacobins, devenue une immense association comptant des ramifications dans toutes les villes de France ; elle avait
à sa tête non pas seulement des hommes médiocres et de vrais révolutionnaires, comme Pétion, Buzot ou Robespierre, mais le second orateur de l'Assemblée, Barnave, et les deux députés de grand mérite aussi qui formaient avec lui ce qu'on a appelé le triumvirat, Duport et Alexandre de Lameth. Pourtant la majorité manifestait parfois sa lassitude de se laisser toujours entraîner par cette fraction extrême ; des symptômes de scission, dont nous reparlerons, s'étaient manifestés déjà, lors de la discussion sur le droit de paix et de guerre et de la fondation du club de 1789, deux épisodes dont nous reparlerons tout à l'heure. « La plupart des chefs de l'Assemblée, écrit Mirabeau dans le grand mémoire du 23 décembre 1790, qui contient pourtant tout un plan de campagne contre cette Assemblée, ne dissimulent ni leurs craintes, ni leurs embarras ; ils reconnaissent surtout les vices de cette administration dont les ressorts ont été si multipliés et si compliqués, dont l'action a été si mal calculée; et comme cette partie de leur ouvrage a trop tôt joué, comme son mouvement s'est tellement combiné avec l'anarchie qu'il en est inséparable, il n'est personne qui ne reconnaisse à cet égard la nécessité de rétrograder. » Ramener l'Assemblée à l'adoption d'un système administratif plus sage, où une part plus large eût été faite à l'action de l'autorité royale, c'eût été déjà un résultat immense, dont la revision annoncée des décrets constitutionnels fournissait
l'occasion. Ce résultat pouvait en amener d'autres soit dans l'Assemblée présente, soit dans une Assemblée prochaine, surtout si le roi fût parvenu à soustraire lui-même, et l'Assemblée avec lui, aux inconvénients du séjour dans Paris, et de l'asservissement à la foule qui en était la conséquence. L'idée de saisir une occasion favorable qui permît au roi de quitter Paris et d'appeler l'Assemblée auprès de lui dans une autre ville, ainsi que Mirabeau l'avait conseillé dès le mois d'octobre 1789, se conciliait parfaitement avec l'application de la ligne de conduite dont nous venons de parler.
Cette ligne de conduite n'était certainement pas assurée du succès ; elle présentait des difficultés que Mirabeau indique dans son grand mémoire du 23 octobre : le nombre même des membres de l'Assemblée, qui rendait si difficile de créer parmi eux un parti discipliné; le discrédit dans lequel les députés de la noblesse et du clergé étaient tombés; la suspicion dont eût été forcément l'objet un parti comptant pour appoint important le côté droit de l'Assemblée (1). Mais qu'étaient-ce que
(1) Il est à remarquer que lors même qu'il compose des plans de campagne contre l'Assemblée, Mirabeau conseille encore à la Cour de se rapprocher non seulement de certains députe's du côté droit comme MM. de Bonnay, de Cazalès et l'abbé de Montesquiou, ou du groupe intermédiaire comme Clermont-Tonnerre, mais encore de plusieurs des hommes politiques du côté gauche, tels que d'André, l'évêque d'Autun, Emmery, Thouret, même Le Chapelier, même Barnave.
ces inconvénients en regard de ceux de l'autre politique, beaucoup plus hasardeuse, formant la seconde alternative soumise au choix du roi et de ses conseillers ? Elle consistait à faire à l'Assemblée une opposition, sourde d'abord, déclarée quand les circonstances le permettraient; à profiter de toutes ses fautes pour la ruiner dans l'opinion publique ; à soulever contre elle les corps administratifs ; à favoriser les dissensions dans son sein ; à la pousser au besoin aux mesures extrêmes pour en tirer ensuite des armes contre elle; à pousser au mal pour en faire sortir le bien. Au bout de tout cela, il y avait incontestablement la guerre civile, et l'on s'écartait ainsi du but annoncé par Mirabeau d'obtenir légalement et sans orages la réformation de la Constitution. « Mais, observe Mirabeau, dans une de ses notes datée du 3 juillet, la guerre civile, qui est en général un pis-aller terrible, laisse encore de grandes ressources à la liberté publique, à la Constitution et à l'autorité royale. »
Il en eût été ainsi peut-être si la guerre civile eût pu être soutenue à armes suffisamment égales par un prince capable de la fermeté qu'elle exige, capable aussi, par ses qualités personnelles, comme Henri IV, d'entretenir l'ardeur de ses soldats, de se rendre populaire parmi ceux de ses adversaires, d'attirer à lui l'enthousiasme et les espérances, de « faire la Révolution par lui-même », comme le disait Rivarol dans une des notes qu'il
adressait aussi à la Cour, « afin d'éviter qu'elle fût faite contre lui ». Louis XVI n'avait pas à sa disposition un seul régiment sur les hommes duquel il pût absolument compter pour marcher contre les forces révolutionnaires, comme les soulèvements militaires éclatant de tous côtés le démontraient déjà, comme les incidents du voyage de Varennes le démontrèrent mieux encore. Roi timide et sans prestige, n'ayant jamais de sa vie revêtu un uniforme, il était absolument impropre à jouer le rôle d'un Henri IV reconquérant son royaume , et il avait commencé par séparer sa cause de celle de la Révolution. Compter à son défaut sur « une femme et un enfant à cheval », comme dit Mirabeau dans un de ses mémoires, pour dissiper par l'attendrissement les ardeurs et les fureurs révolutionnaires, c'était se flatter d'une illusion bien chimérique, si elle était sincère. Il n'y avait qu'un moyen de faire la guerre civile, les circonstances et les personnes étant données, et ce moyen, c'était la guerre étrangère. Lorsque Mirabeau avait pour la première fois laissé entrevoir à son collaborateur Dumont des idées de ce genre, à l'époque de ses relations avec le comte de Provence, Dumont lui avait fait d'énergiques représentations. « Tous ces demi-projets, lui disait-il, toutes ces fantaisies contre-révolutionnaires ne font que maintenir l'inquiétude générale, et fournissent aux alarmes éternelles des Jacobins et du comité de surveillance; c'est dans l'Assemblée que vous
avez du crédit et du pouvoir ; hors de là vous n'en avez plus; et, si la Cour veut se fier à vous, il vous est plus facile de la servir comme député que comme ministre. » Malheureusement Dumont s'était séparé de Mirabeau au commencement de
Au commencement de ses relations avec la Cour, Mirabeau a d'abord préconisé, comme il l'avait fait jadis par l'entremise du comte de Provence, la politique d'accord entre l'Assemblée et l'autorité royale, comportant la constitution d'un ministère parlementaire, instrument de rapprochement. La discussion sur le droit de paix et de guerre, soulevée à l'occasion d'un conflit colonial entre l'Angleterre et l'Espagne, à laquelle la France était encore liée par le pacte de famille, lui a paru fournir l'occasion d'une scission à établir entre le groupe le plus ardent de la majorité de l'Assemblée et ses autres membres, scission qui était devenue en effet indispensable pour l'inauguration d'une telle politique. On sait comment une demande de crédits, présentée à cette occasion par le ministre des affaires étrangères, M. de Montmorin, en vue de l'armement de nouveaux vaisseaux, fit reconnaître à l'Assemblée qu'elle avait omis jusquelà de régler un point important dans ses décrets constitutionnels ; elle voulut le régler avant même de statuer sur la demande de crédits qui lui était présentée. A qui appartiendrait le droit de déclarer la guerre et de faire la paix? Mirabeau, conformé-