MORT DU VICOMTE ET DU BAILLI DE MIRABEAU
la mort du bailli. Une blessure ancienne que celuici avait reçue au pied s'était rouverte avec des symptômes évidents de gangrène sénile ; le vieux marin subit une amputation inutile, et vit venir la mort avec le calme qu'il avait montré devant l'ennemi. Il avait dicté "au chevalier de Gadolle ses dernières lettres adressées aux personnes encore vivantes de sa famille « avec lesquelles il avait eu des contestations ». Dans ces lettres il demandait aux uns leur pardon et le donnait aux autres © dans les meilleurs termes, avec les sentiments les plus élevés, et sans la moindre hésitation dans les idées comme dans les expressions ». Quand vint l'agonie, lui-même ordonna par trois fois de faire sonner à l'église Saint- Jean, proche de sa demeure, la cloche qui se faisait entendre à la mort des chevaliers. Peu d'heures après il s'endormit dans la paix méritée par une vie d'honneur et de dévouement (i). Sur le lit de mort où s'éteint avec une simplicité imposante l'homme le plus grand par le cœur de toute une grande race, il nous semble l'entendre exprimer encore d'une voix détaillante, comme un dernier jugement sur toutes les agitations des siens, cette pensée, qu'il avait plus d'une fois exprimée en sa vie : « Vanité que de chercher à se perpétuer ici-bas dans la puissance et les dignités poursuivies pour sa race; vanité que l'esprit nobiliaire sans le véritable esprit
(1) Celait le 18 avril 179i.
de famille; vanité que les succès éphémères d'écrivain et de chef de secte ; vanité que la renommée plus bruyante d'orateur et de tribun, que l'enthousiasme excité parmi les hommes, et l'action exercée sur eux quand elle n'est pas inspirée par un sentiment pur de tout intérêt ; vanité que les am • bïtions fragiles ; vanité à plus forte raison que les jouissances matérielles épuisées par les passions. » (k Nous n'apercevons presque jamais la réalité des choses, écrit à ce moment un jeune émigré, réfugié en Angleterre, et qui deviendra l'auteur du Génie du Christianisme, mais leurs images réfléchies faussement par nos désirs, et nous passons nos jours à peu près comme celui qui, sous notre zone nuageuse, ne verrait le ciel qu'à travers ces vitrages coloriés qui trompent l'œil en lui présentant la sérénité d'une plus douce latitude. Tandis que nous nous berçons ainsi de chimères, le temps vole et la tombe se ferme tout à coup sur nous. » (Dernières lignes de Y Essai sur les Révolutions,)
Les lettres de mission de Mirabeau revues et corrigées par Talleyrand.
(Lettre du 14 juillet 178G.)
Texte de Mirabeau,
(N° III de l'Histoire secrète de la cour de Berlin. — Archives des affaires étrangères, Papiers Mirabeau.)
14 juillet 1786.
J'ai dîné et soupe hier avec le Duc (1). Au sortir de table, après le dîner, il me prit en particulier dans une embrasure, et nous y causâmes environ deux heures, d'abord avec beaucoup de réserve de sa part, ensuite avec plus d'ouverture, enfin avec le désir évident d'être cru sincère.
L'occasion de la conver-
Texte modifié par Talleyrand,
(Archives des affaires étrangères, Prusse.)
J'ai dîné et soupe hier avec le Duc. Au sortir de table, après le dîner, il me prit en particulier dans une embrasure, et nous y causâmes environ deux heures, d'abord avec beaucoup de réserve de sa part, ensuite avec plus d'ouverture, enfin avec le désir évident d'être cru sincère.
L'occasion de la conver-
ti) Le duc de Brunswick.
sation particulière fut un mot cTes'ime sur M. le comte de Vergennes, et de crainte sur sa prochaine retraite. Ce mot fut suivi brusquement de cette question, faite d'un ton affecté d'indifférence qui décelait une très vive curiosité :
« Et sans doute M. de Bre- U'uil sera le successeur? »
La Duchesse était en tiers.
J'ai réoondu en baissant la voix, mais articulant avec beaucoup de fermeté : « Monseigneur, j'espère et je suis persuadé que non. » Je Pavois pas fini de prononcer, qu'il nfavoit emmené dans l'embrasure au bout de l'appartement, et aussitôt il s'est mis à me parler avec toute la force que comportent sa mesure naturelle et sa dignité, de l'inquiétude que ne pourroit pas ne point avoir le corps germanique si M. de Breteuil, qui étoit à la tète du parti autrichien et depuis longtemps l'ami et le serviteur du cabinet de Vienne, venoit à succéder auministre principal. Alors, parlant de M. le comte de Vergennes avec toute sorte de respect, et des inten-
sation particulière fut un mot d'estime sur M. le comte de Vergennes. « Pourvu qiî'il veste, me répondit le Duc, car on dit dans toute V Allemagne que M. de Breteuil serait le successeur (1). » La Duchesse étoit en tiers. J'ai répondu en baissant la voix, mais articulant avec beaucoup de fermeté : « Monseigneur, j'espère et je suis persuadé que non. »> Je n'avois pas fini de prononcer qu'il m'avoit emmené dans l'embrasure au bout de l'appartement.
Alors, parlant de M. de Vergennes avec toute sorte de respect, et des intentions généreuses et pacifi-
(1) Nous mettons en italiques les phrases refaites par Talleyrand.
tions généreuses et pacifiques du Roi avec une grande confiance, j'ai dit que si M. de Vergennes se relirait, ce seroit probablement de son plein gcé, et que personne n'influeroit plus que lui sur le choix de son successeur; que, soil qu'il restât, soit qu'il se retirât, le ministre principal ne seroit, par conséquent, pas du parti autrichien ; qu'assurément la probité du Roi et la morale de sa politique rendroient toujours respectables pour notre cabinet nos liaisons avec l'Empereur comme toutes autres ; mais que l'intérêt de l'Europe, et le nôtre en particulier, étoient tellement la paix, que ces liaisons ne pouvoient qu'y concourir, bien loin de stimuler à la guerre; que la France étoit assez puissante par la force des choses, et même parla situation de ses affaires , pour se faire honneur d'avouer qu'elle eraignoit la guerre et qu'elle l'éviteroit avec beaucoup de soins ; que je ne pensois pas que rien la rendit probable de sitôt, surtout lorsqu'en étudiant l'administration du Duc de Brunswick je voyois qu'il avait fait son métier
ques du Roi avec une grande confiance, j'ai dit que si M. de Vergennes seretiroit, ce seroit probablement de son plein gré, el que personne n'influeroit plus que lui sur le choix du successeur; que, soit qu'il restàf, soit qu'il se retirât, le ministre principal ne seroit, par conséquent, pas du parti autrichien ; qu'assurément la probité du Roi et la morale de sa politique rendroient toujours respectables pour notre cabinet nos liaisons avec l'Empereur comme toutes autres ; mais que l'intérêt de l'Europe, et le nôtre ea particulier, étoient tellement la paix, que ces liaisons ne pouvoient qu'y concourir, bien loin de stimuler à la guerre; que la France étoit assez puissante par la force des choses, et même par la situation de ses affaires, pour se faire honneur en disant qu'elle évite voit la guerre; et que lui, Dur de Brunswick, appelé à avoir une grande influence sur les affaires de Prusse après la mort du Roi, désireroit, après avoir été le dieu de la guerre, être désormais l'auge de la paix. — Alors il s'est défendu avec beau-
de souverain et de père avec une telle assiduité et un si grand succès, que, quelque tenté que soit l'homme de suivre la carrière où il est incontestablement le premier, je ne pouvois croire qu'il sacrifiât à des idées de gloire militaire, dont il était déjà si comblé, son ouvrage chéri, ses véritables jouissances et le patrimoine de ses enfants; que tout l'appelant à la suprême influence sur les affaires de Prusse après la mort du grand Roi, et la Prusse étant aujourd'hui dans le continent le pivot de la paix ou de la guerre , lui , Duc de Brunswick, seroit presque le seul à en décider; qu'il avoit assez été le Dieu de la guerre; que j'étois convaincu qu'il seroit désormais l'ange de la paix.
Alors il s'est défendu avec beaucoup de force d'avoir jamais aimé la guerre , même au temps où il y avoit été le plus heureux; il m'a montré combien, indépendamment de ses principes, ses combinaisons de famille et ses intérêts personnels Téloignoient de la guerre; « Et s'il falloit , m'a-t-il ajouté , ne consulter dans une si grande cause que les
coup de force d'avoir jamais aimé la guerre, même au temps où il y avoit été le plus heureux; il m'a parlé de l'inquiétude que ne pouvoit pas ne pas avoir le corps germanique, si le baron de Dreteuil, qui étoit aujourd'hui à la tête du parti autrichien, venoit à succéder au ministre principal, il m'a montré combien, indépendamment de ses principes, ses combinaisons de famille et ses intérêt s personnels Téloignoient delà guerre ; et «s'il falloit, m'a-t-il ajouté, ne consulter dans une si grande cause que les vils intérêts de l'amour-propre, ne saisje donc pas quel jeu de hasard c'est que la guerre? Je n'ai pas été malheureux, peut-être aujourd'hui serois-je plus habile et cependant infortuné. Jamais hommesensé, surtout avançant en âge, ne compromettra sa réputation dans une carrière si hasardeuse, s'il peut s'en dispenser. «Cette partie de sa conversation, qui a été longue, vive, chaleureuse, évidemment sincère,avoitétéprécédée d'une phrase d'étiquette et de représentation où il m'avoit assuré qu'il n'auroit jamais
vils intérêts de l'amourpropre, ne sais-je donc pas quel jeu de hasard c'est que la guerre? Je n'ai pas été malheureux, peut-être aujourd'hui serois-je plus habile et cependant infortuné. Jamais homme sensé, surtout avançant en Age, ne compromettra sa réputation dans une carrière hasardeuse s'il peut s'en dispenser. » Cette partie de son discours, qui a été longue, vive, chaleureuse, évidemment sincère, avait été précédée d'une phrase d'étiquette et de représentation où il m'avoit assuré qu'il n'auroit jamais d'influence en Prusse, et qu'il étoit loin d'en désirer.
J'ai repris cette phrase, et, lui prouvant par un tableau rapide que je connaissois bien Berlin , les principaux acteurs et la situation des esprits et des affaires, je lui ai démontré ce qu'assurément il sait mieux que moi, que son intérêt, celui de sa maison, celui de l'Allemagne, celui de l'Europe, lui faisoient un devoir de prendre en Prusse le timon pour la préserver de l'ouragan le plus fatal aux États dont la puissance porte principalement sur
d'influence en Prusse, et qu'il étoit loin d'en désirer.
J'ai repris cette phrase, et lui prouvant par un tableau rapide que je connaissois bien Berlin, les principaux acteurs et la situation des esprits et des affaires, je lui ai démontré ce qu'assurément il sait mieux que moi , que son intérêt, celui de sa maison, celui de l'Allemagne, celui de l'Europe, lui faisoient un devoir de prendre en Prusse le timon pour la préserver des petites intrigues, des petites passions qui sont si dangereuses pour*
1 opinion, je veux dire les les États dont la puissante
petites intrigues, les petites porte principalement sur
passions, le manque de fer- F opinion y vive dignité per-
meté, de suite et de sys- sonnelle, aî-je ajouté, mille
terne. Votre dignité person- fois plus élevée que votre
nelle, ai-je ajouté, vraiment iMng, vous défend sans
immense et mille fois plus doute de vous offrir- mais
élevée que votre rang, quel- votre devoir est je ne dis
que em.nent qu'il soit, vous pas de ne point refuser je
défend sans doute de vous dis d'employer votre forée
oflnr; mais votre devoir et vos talents à prendre de
est, je ne dis pas de ne l'empire sur le successeur
point refuser, je dis de vous et à saisir le sceptre des af-
mellre en mesure, et d'em- faires.
ployer voire force et vos talents à prendre de l'empire sur le successeur, et à snisir le sceptre des affaires.
^ Cette manière de traiter Cette manière de traiter l'a l'a fort développé. Il m'a fort développé. 11 m'a parlé parlé avec vérité et, par avec venté et, par consécons'quent, avec quelque quent, avec quelque conconfiance,de Berlin ; il m'a fiance de Berlin; il m'a dit dit que M. de Hertzberg ne que M. de Hertzberg ne lui lui avoit point laissé igno- avoit point laissé ignorer rer nos liaisons; il m'a si- nos liaisons. J'ai vu clairegnalé chacun des person- ment qu'il y avoit de la froinages influents tels que je denr entre lui et le prince les connais. J'ai vu claire- de Prusse, qu'il (le Duc de ment qu'il y avoit de la Brunswick) n'aimoit ni n'esf.oideur fondée sur quelque timoit le Prince Henri, et chose d'ignoré entre lui et que son parti, à lui Duc, était le Prmee de Prusse, qu'il aussi très puissamment (le Duc de Brunswick) n'ai- lié. Comme j'avais eu à desmoit ni n'estimoit le prince sein, l'airdeeroire beaucoup Henri, et que sa partie, à lui aux dispositions à la guerre Duc, était aus^i puissam- de la part du cabinetde Serment liée qu'elle pouvait lin, le Duc m'a très bien mon-
l'être dans un pays jusqu'ici pou habitué à l'intrigue, mais dont le jour on viendra bientôt peut-être.
Comme j'avois eu, à dessein , l'air de croire beaucoup aux dispositions à la guerre de la part du cabinet de Berlin , le duc m'a très bien montré qu'indépendamment de ce que le successeur, bien que très brave, n'étoit pas belliqueux , ne fût-ce qu'à cause de e-es mœurs, de ses habitudes et de sa monstrueuse stature, il y auroit de la démence à commencer; que le temps des acquisitions par les armes, qui pcut-êlre seroient encore nécessaires à la Prusse, n'étoit pas encore venu; qu'il falloit consolider , etc. Tout cela a été très sérieux, très sensé et très fort de détails.
Système oriental, Russie, Pologne, Gourlande, tout a été passé en revue.
Ils ne sont point rassures sur le système oriental , c'est-à-dire sur la part que nous y prendrons. Ils paroissent croire que la Russie ne secondera jamais fortement l'Empereur que pour le système oriental et dans tout ce qui peut amener son succès. La Pologne
tré qu'il y auroit de la démence à commencer ; que le temps des acquisitions par les armes, qui peut-être seroient encore nécessaires à la Prusse, n'étoit pas venu ; qu'il falloit consolider, etc., Tout cela a été très sérieux, très sensé et très fort de détails.
est à reconstruire. Nous avons remis à en parler, ainsi que de la Gourlande.
Tout à coup , et par une transition très brusque (il les emploie, ce me semble, pour surprendre le secret de celui auquel il parle et qu'il fixe prodigieusement en l'écoutant ) , il m'a demandé ce que j'allais faire à Berlin. « Achever de connaître le Nord, lui ai-je dit, que je ne puis guère étudier que là , puisque Vienne et Saint-Pétersbourg me sont interdits. Eh ! qui sait? on présume toujours de ses forces ; on espère que dans un beau sujet l'àme élèvera le génie. J'oserai peut-être essayer d'arracher le portrait de César aux barbouilleurs qui s'empresseront de s'en emparer. » Cette idée a paru le satisfaire ; j'ai pu facilement y coudre des choses agréables pour lui; je lui ai dit qu'il nous avoit beaucoup plus conquis que battus ; que nous regardions les destinées de l'Allemagne comme reposant sur sa tète, etc., etc., et qu'ainsi le projet d'écrire la plus brillante partie de l'histoire de mon siècle, m'avoit placé, même avant de le con-
Tout à coup, et par une transition très brusque (il les emploie, ce me semble, pour surprendre le secret de celui auquel il parle et qu'il fixe prodigieusement en l'écoutant), il m'a demandé ce que j'allais faire à Berlin. « Achever de connaître le Nord, lui ai-je dit, que je ne puis guère étudier que là, puisque Vienne et Saint-Pétersbourg me sont interdits. Eh! qui sait?
on présume toujours de ses forces; on espère que dans un beau sujet l'àme élèvera le génie. J'oserai peutêtre essayer d'arracher le portrait de César aux barbouilleurs qui s'empresserontde s'en emparer.» Cette idée a paru le satisfaire; j'ai pu facilement y coudre des choses agréables pour lui.
noître, au rang de ses plus eut ieuxobservateurset,par conséquent, de ses plus fervents admirateurs. Je ne sais s'il m'a tout à fait cru uniquement occupé de littérature; mais l'idée que j'écris rhistoire me le rendra probablement plus accessible, si même ce n'est plus confiant; car il paroît posséder au plus haut degré l'amour et même la jalousie de la gloire.
Le courrier me presse, parce que, n'ayant point quitté la Cour de tout hier, je n'ai pu écrire que ce matin, et le courrier part à onze heures. Or, chiffrer est très long. J'omets donc mille et mille détails qui me font croire : 1° que les Anglais ne réussiront pas, à beaucoup près, aussi vite dans leurs tracasseries du Nord qu'on pourroit le craindre, pour peu que le cabinet de Berlin puisse compter sur celui de Versailles; 2° qu'il est temps de parler un peu plus clair à celui-là, et de ne pas confondre le mystère et le secret, la finesse et la prudence, l'équivoque et la politique; 3° que le Duc de Brunswick , que je crois être et de beaucoup le plus
De mille et mille détails, qu'il est impossible d'écrire, je suis portéà croire: 1° que les Anglais ne réussiront pas, à beaucoup près, aussi vite dans leurs tracasseries du Nord qu'on pourroit le craindre, pour peuque le cabinet de Berlin puisse compter sur celui de Versailles; 2° que le Duc de Brunswick, que je crois être, et de beaucoup, le plus habile prince de l'Allemagne, veut sincèrement la paix; qu'il est instant de contenir l'Empereur, qui outrage continuellement dans ses conversations le Prince royal.
habile prince de l'Allemagne, veut sincèrement la paix, et qu'il la fera vouloir au cabinet de Berlin pour peu que l'on contienne l'Empereur, lequel, m'a-t-il dit, a outragé en propos devant lui sept ou huitième témoin, le Prince de Prusse; que le plan personnel du Duc est de gouverner la Prusse et d'obtenir en Europe une grande confiance , une grande considération : qu'il craindroil, tout au moins, de ne pas l'augmenter à la guerre; qu'il est convaincu que Berlin doit l'éviter, et surtout qu'elle n'est réellement à redouter qu'autant que la France encouragera l'Empereur, qui n'osera jamais rien faire sans nous.
Je n'ai le temps aujourd'hui que d'esquisser ce prince tel qu'il m'a paru.
Assurément, il neseroitpas un homme ordinaire, même parmi les gens de mérite.
Sa figure annonce profondeur et finesse, envie de plaire tempérée de fermeté et même de sévérité. 11 est poli jusqu'à l'affectation ; il parle avec précision et même élégance , mais il cherche un peu à parler ainsi, et le mot propre lui manque souvent. Il sait
écouter et questionner du sein de la réponse. La louange embellie de grâce et enveloppée de finesse lui est agrément; il est prodigieusement laborieux, instruit, perspicace. Quelque habile que soit son ministre principal, M. de Féronce, le Duc a la surintendance de tout, et le plus souvent il décide par lui-même. Ses correspondances sont immenses, ce qu'il ne peut devoir qu'à sa considération personnelle, car il n'est pas assez riche pour payer tant de correspondants, et peu de grands cabinets sont aussi bien informés que le sien. Ses affaires de tout genre sont excellentes ; arrivé, en 1780, à la souveraineté, qu'il a trouvée surchargée de près de quarante millions de dettes, il a tellement administré, qu'avec un revenu d'environ cent mille louis et une caisse d'amortissement où il a v?rsé les reliquats des subsides de l'Angleterre, dès 1790 il aura parfaitement liquidé, non seulement les dettes de la souveraineté, mais celles des États. Son pays est libre autant qu'il peut l'être, heureux et content, bien que la classe des t. v.
Je me suis tous les jours convaincu que c'est un prince respectable sous tous les rapports que le Duc de Brunswick. L'âme, le caractère, l'esprit et la raison sont chez lui dans une bien juste proportion. Ses succès d'administration iutérieure sont prodigieux, et d'ici quatre ou cinq ans son pays, liquidé non seulement des dettes de la souveraineté, mais des siennes propres, déchargé, en conséquence, de la plus grande partie des impôts,sera la plus heureuse province d'Allemagne. Assurément, il ne seroit pas un homme ordinaire, même parmi les hommes de mérite. Il parle avec précision et même élégance, mais il cherche un peu. Il est pro digie use m en t lahorie ux.
Quelque habile que soit son ministre principal, le Duc a l'œil sur tout, et le plus souvent décide par luimême. Ses correspondances sont immenses. Peu de grands États sont mieux informés que le sien. Son pays est heureux. Le Duc de Brunswick ne seivit pas
marchands regrette la prodigalité du père. Le Duc actuel ne seroit pas moins sensible qu'un autre aux plaisirs et aux. élégances ; mais sévère observateur des décences (sa maîtresse, mademoiselle de Hartfeld, est la femme la plus raisonnable de sa Cour, et ce choix est tellement convenable, que le Duc ayant montré, il y a peu de temps, quelque ■velléité pour une autre femme, la Duchesse s'est liguée avec mademoiselle de Hartfeld pour l'écarter); religieusement fidèle à son métier de souverain, il a senti que l'économie était sa première ressource. Véritable Alcibiade, il aime les grâces et les voluptés ; mais elles ne prennent jamais rien sur son travail et sur ses devoirs, même de convenance. Est-il à son rôle de général prussien, personne n'est aussi matinal, aussi actif, aussi minutieusement exact que lui. Une marque d'un très bon esprit, ce me semble, et d'un caractère supérieur, c'est moins encore qu'il suffît au travail de chaque jour que le travail de chaque jour lui suffît : sa première ambition est de le bien faire.
moins sensible qu'un autre aux plaisirs, mais il est strict observateur des décences. (Sa maîtresse, Mlle de Hartfeld, est la femme la plus raisonnable de sa Cour, et ce choix est tellement convenable, que le Duc ayant montré, il y a peu de temps, quelque velléité pour une autre femme, laDuchesse s'estliguéeavec M,le de Hartfeld pour l'écarter.)
Enivré de succès militaires et universellement désigné comme le premier dans cette carrière, surtout depuis la campagne de 1118 où il a soutenu pendant l'hiver le mauvais poste de Troppau, auquel le roi de Prusse mettait de famour-propre, contre tous les efforts des Autrichiens, il paroît avoir laissé de bonne foi cette carrière pour les soins de la souveraineté. Accueilli partout, curieux de tout, il sait s'ennuyer très assidûment à Brunswick pour y conduire ses affaires. Encore une fois, cet homme est d'une trempe rare , mais trop sage pour être redoutable aux sages. Il aime beaucoup la France, qu'il connoît à merveille, et paroît très sensible à tout ce qui vient de là. Son fils aîné, en revenant de Lausanne, a parcouru la Franche-Comté, le Languedoc et la Provence. Il brûle de retourner en France. Je saurai bientôt si on l'y renvoie; je crois qu'on ne sauroit trop l'y fêter de toutes les manières qui témoigneront confiance pour son père, car il paroît sensible; et de ce côté il en scroit assez aidé et flatté
Encore une fois, cet homme est d'une trempe rare.
Il aime beaucoup la France, qu'il connoît à merveille, et paroît très sensible à tout ce qui vient de là. Son fils aîné, en revenant de Lausanne, a parcouru la Franche-Comté, le Languedoc et la Provence. Il brûle de retourner en France. Si on Py renvoie, je crois qu'on ne saurait trop l'y fêter de toutes les manières qui témoigneront estime et confiance pour son père, qui paroît sensible à la confiance et passe pour être fidèle.
(La lettre de Mirabeau a encore deux pages, où il parle assez longuement des
pour en être fidèle déposi- politesses qu'il reçoit du Duc taire. de Brunswick, et de l'état
de la santé du grand Frédéric. Talleyrand résume ces deux pages comme il suit.) Le duc ma traité avec toutes sortes de bontés. J'ai cru remarquer que F on m'observoit avec inquiétude, mais peut-être seulement parce qu'on me croit un chercheur de place. Le grand Roi paroît devoir durer encore quelque temps.
Lettres de Talleyrand à Mirabeau pendant la mission secrète de ce dernier à Berlin.
(Archives des affaires étrangères, Papiers Mirabeau. — Lettres en chiffres au nombre de cinq, avec les déchiffrés joints. Nous publions les trois plus intéressantes.)
4 septembre 187(3.
Voici, mon cher comte, le résultat des conversations différentes que j'ai eues relativement à vous. Tous les détails envoyés ont été reçus et lus avec intérêt. Il paroît que l'on a été content ; l'on désire In. continuation. La correspondance va d'abord directement à celui qui peut tout, et de là elle revient et est transmise à l'homme de la chose (1), à qui l'on n'en a point fait mystère : il aura
(1) Voir page 21 du tome IV l'explication de ces expressions,
lieu d'être satisfait de ce qui le concerne, et c'est bien fait. On ne peut pas donner d'instructions ; on s'en rapporte aux counoissances du correspondant qui voit et sait ce qu'il peut être utile de savoir et d'écrire. Dans l'instant actuel, il est impossible de pouvoir juger qui aura principalement la confiance. Malgré le bon accueil qu'on n'a pu se dispenser de faire au prince Henri, il paroit à craindre qu'on soit peu disposé à s'y livrer, et sans doute le parti contraire a bien travaillé à en détourner. La distinction accordée dès le premier moment à Hertzberg et le courrier envoyé au duc de Brunswick semblent annoncer manifestement qu'on prend des voies opposées- C'est pourquoi il faudra être fort attentif. Les spéculateurs font sans doute des conjectures prématurées sur le système politique, et il n'y a pas d'apparence qu'on se pres-se de conclure aucun traité. Celui avec l'Angleterre ne seroit pas dans les véritables intérêts. On ne croit pas qu'il puisse être sérieusi ment question d'en faire un avec Vienne, quoiqu'on ait voulu en faire naître le soupçon. C'est cependant chose à surveiller attentivement. Dans ce pays-ci, on aime à voir venir, et on ne se presse pas de faire des avances. Sur le tout il ne fut jamais plus nécessaire de bien regarder et d'instruire. Peut-on se fier au sieur Boden qui a été au landgrave de Hesse, et qu'on dit avoir du crédit? Est-il décidément pour nous? On dit qu'il y a près de la personne (1), dans l'ordre de la domesticité, un Français nommé Dufour qui est à portée de savoir beaucoup et de dire beaucoup. On croit que c'est dans l'intérieur celui qui aura le plus d'influence et dont il serait le plus désirable de s'assurer. Il est bon aussi de demander ce qui se passe de la part des autres cours et le plus ou moins de prévenances qu'elles peuvent faire. Un représentant froid (2), des instructions circonspectes n'en promettent pas beaucoup. Cependant
(1) De la personne du nouveau roi de Prusse, Frédéric-Guillaume.
(2) 11 s'agit du représentant diplomatique de la France, le comte d'Eslerno.
on dira et fera ce qui peut déterminer. Avec ce qu'a d'intelligence et dresprit celui qui est sur les lieux, il n'est pas besoin de lui rien prescrire. Il verra mieux que personne ce qui peut être utile, et comme les objets doivent être présentés. Il a fort bien rempli sa tache jusqu'à présent. On ne peut que l'engager à continuer et à avoir le même soin pour garder le plus parfait incognito. L'ouverture des lettres que le pays même d'où elles viennent, et surtout dans l'Empire... le déchiffrement est à craindre. On en vient à bout à la quatrième ou cinquième lettre. II n'y a de voie sûre que celle qui est suivie présentement par le... de la cour, qui vient par Liège et la Flandre. On n'a point envoyé de courrier pour annoncer la mort du Roi...
Sans date; marquée VIII.
Enfin, mon cher comte, vous allez avoir des bulletins bien faits. Nous vous avons fait attendre bien longtemps. Mais vous savez qu'ici l'on ne se décide pas vite. Je vous envoie le congé de M. de Noldé (1), c'est-à-dire une lettre de son colonel adressée à M. de Lauzun, qui lui lient lieu de congé. On est parfaitement content de votre correspondance, on me le répète tous les jours. Le roi la lit avec beaucoup d'intérêt. M. de Caionne vous remercie de votre exactitude, du soin avec lequel vous rédigez vos dépêches ; j'ai fait valoir vos tables statistiques. On a senti tout le mérite de ce travail.
Je toucherai la semaine prochaine, à ce que me dit Galonné, l'argent dont Jeanneret (2) est en avance, et je le lui remettrai ; c'est un objet d'une vingtaine de mille livres.
On vous recommande d'observer la conduite de l'Empereur. C'est le côté qui inquiète le plus.
(1) Le premier secrétaire de Mirabeau, officier au service de la France dans le régiment Royal-Suédois.
(2) Le banquier suisse dont nous avons parlé, créancier de Mirabeau.
Adieu. J'aime bien à vous dire, mon cher comte, que c'est pour la vie que je vous suis tendrement attaché.
C'est pour cette semaine qu'on me fait espérer le bulletin que vous désirez ; toutes les semaines vous en recevrez un revu par le ministre. Faites un peu valoir notre traité de commerce avec l'Angleterre, et surveillez sur cet objet les gazettes allemandes. M. d'Osmond me répète tous les jours d'adresser vos chiffres et paquets à M. de G... (l),qui nous les remettra exactement. Le duc de L... (2) vous embrasse de tout son cœur. La banque marche bien. Voilà le premier moment où j'y crois complètement (3). Nos amis vous disent mille choses tendres. Si la banque se fait, Panchaud sera hors de presse. Je voudrais trouver un moyen de faire un soit à la personne qui vous intéresse... Il est question pour moi dans ce moment-ci de l'archevêché de Bourges. C'est une belle place; il y a une administration, et cela donne nécessairement entrée dans les états (4). L'archevêque est en apoplexie. On ne croit pas qu'il puisse durer plus de quinze jours ou trois semaines. J'ai fait beaucoup d'absences depuis six semaines, j'ai passé assez de temps à Reims chez l'archevêque, c'est ce qui m'a empêché de vous écrire. Mais me voici à demeure à Paris, et j'aurai le plaisir d'être plus exact...
1er janvier 1887.
J'espère, mon cher comte, que vous serez content de ce que contient mon premier bulletin. Voici le fond de ce qu'on désirerait qui fût mis dans les papiers allemands et français qui se distribuent en Allemagne sur la délibération du conseil prise le vendredi 29 pour la convocation des notables du royaume. On est pressé que cela se trouve
(1) M. de Calonne.
(2) Le duc de Lauzim.
(3) Il paraît être question là d'un établissement à créer par le banquier Panchaud.
(4) Ceux de la province. Il n'était pas encore question d'états généraux.
dans les journaux. Vous ne pouvez trop louer l'objet (1) sur cet objet (sic). Il faut le soutenir par communes louanges pour mener à bien cette grande affaire, et lui montrer surtout la gloire qu'il va acquérir. Mais comme, pour que des bulletins puissent produire quelque effet, il ne faut pas qu'ils se ressemblent, arrangez comme vous voudrez celui que vous ferez publier, et ne prenez que le fond de celui que je vous envoie.
« La résolution que le Roi a prise, de communiquer à une « assemblée de notables de son royaume les grandes vues « dont Sa Majesté s'occupe pour le bien de son État et le « sonlagementdeses sujets, nepeutqu'ètre universellement « applaudie. La nation verra avec transport que son sou- « verain daigne s'approcher d'elle et s'unirde plus en plus « à elle. Rien n'est plus capable de porter jusqu'à l'enthou- « siasme les sentiments dont elle est déjà pénétrée, rien ne « peut donner plus de ressort à son patriotisme. Les assem- « blées de notables ont produit, du temps de Charlemagne, « les lois fondamentales du royaume; elles ont été suivie?, « dansdestemps postérieurs, d'assemblées d'étals généraux « puissants. La dernière assemblée des notables s'est te- « nue en 1626. On ne sait pas encore quels seront les objets « qui seront traités dans celle qui doit s'ouvrir le 29 jan- « vier prochain ; mais on ne peut pas douter qu'elle ne « doive s'occuper des objets les plus importants et les plus « utiles pour le soulagement des peuples, sa convocation « l'ayant elle-même annoncé. Tout autorise à s'en pro- « mettre les meilleurs résultats. Jamais nouvelle n'excita « plus d'intérêt et avec raison. On dit que la liste est d'enc< virou cent quarante personnes choisies parmi les plus « qualifiées et les plus éclairées du clergé, de la noblesse, « de la magistrature et des principales villes. Les premiers « présidents et procureurs généraux de cours souveraines « sont convoqués. »
Le comte Louis de Narbonne, qui compte sur votre obligeance, m'a chargé de vous demander quelques-unes de vos idées sur les questions suivantes.
(1) Le roi ou plutôt M. de Calonne.
On demande ce que l'on peut supposer naturellement qui arrivera à la mort de l'électeur palatin de Bavière, d'après le teslament connu de l'électeur, d'après toutes les dispositions prises par l'Empereur d'accord avec lui. Que diront, que feront les États? Le duc de Deux-Ponts est-il sûr du pays ? Pour qui sera le roi de Prusse ? Quelles sont les personnes attachées à l'électeur qui pourraient influer sur cette grande affaire ? N'y a-t-il pas eu des mesures prises d'avance entre l'Empereur et l'Impératrice (1) ? Ne peuvent-ils... partage tel que celui de la Pologne ?
Le mémoire que vous m'avez remis est clair et bon. On pourrait en pousser l'auteur s'il venait ici. Vous êtes un avocat excellent, mon cher comte. M. de La Grange (2) sera content de nous, et nous de lui. Quel âge a-t-il ?
Au moment où nous livrions ces lettres à l'impression, les deux premiers volumes des Mémoires de M. île Talleyrand, édités par M. le duc de Broglie, viennent de paraître. Grande a été notre surprise de ne trouver dans le premier de ces deux volumes absolument rien sur les relations de Mirabeau et de Tallevrand. Le nom du Grand orateur n'y est prononcé qu'une fois à propos de ses visites chez l'abbé de Périgord, au couvent de Bellecbasse, avant l'assemblée des notables, et une autre fois encore en passant. Mais de la mission de Mirabeau à Berlin, de la rupture entre les deux anciens amis qui a suivi, du rôle de Mirabeau à l'Assemblée et auprès de la Cour pendant la Révolution, pas un mot. Cet oubli est cer-
(1) L'Empereur d'Allemagne et l'Impératrice de Russie.
(2) Le célèbre malhémalicien La Grange qui végétait alors à Berlin et à la situation duquel Mirabeau s'était intéresse.
tainement volontaire. D'une manière générale, M. le prince de Bénévent, qui a fait sa toilette pour se présenter à la postérité, est singulièrement laconique sur ses actes et ses relations politiques à l'époque de 1789.
Deux lettres de Necker au roi Louis XVI, avant et après la séance royale du 23 juin 1789.
(Archives nationales, K 162 et 164.)
Nous avons dit que le Conseil des dépêches, avec adjonction pour la circonstance des quatre conseillers d'État de la commission spéciale des États généraux, et du maître des requêtes rapporteur de cette commission, fut réuni par le roi à Mai ly le 19 juin 1789, afin de s'occuper pour la première fois des mesures à prendre à la suite de la décision par laquelle les députés du Tiers-État s'étaient constitués en Assemblée nationale; que ce jour-là Necker fît connaître au Conseil son plan de séance royale et lui soumit les deux projets de déclarations à lire par le roi ; que, dès le premier moment, ces projets furent attaqués en certaines de leurs parties par les légistes du Conseil, particulièrement par le garde des sceaux, M. de Barentin, qui donne à cet égard des détails très précis dans sa Réfutation, écrite en 1797, des erreurs et des faits inexacts ou faux répandus dans Vouvrage de M. Necker sur la Révolution française. Ce dernier point avait été contredit par Necker, lequel déclarait, au contraire, dans l'ouvrage réfuté par M. de Barentin, que ses projets « avaient été d'abord approuvés universellement au Conseil ».
Une seconde séance du Conseil avait élé fixée par le Roi au lendemain samedi 20 juin, à cinq heures; dans cette séance, M. de la Galaisière, l'un des conseillers d'Etat de la commission des États généraux, devait présenter au Conseil le rapport dont il avait été chargé sur les projets du ministre.
Dans 1 intervalle, Necker a adressé au Roi la lettre ou plutôt le billet suivant :
« Sire,
« J'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté un billet de la personne que j'ai nommée hier au Roi sous le sceau du secret.
« On m'a fait apercevoir quelques inconvénients attachés à une séance royale que je n'avois pas apcrceus, et Ton croit qu'une simple lettre invitatoire (une lettre invitant les ordres à se réunir pour délibérer en commun au moins sur certains points) vaudroit mieux ; mais il n'y auroit pas un moment à perdre. Je m'expliquerai plus particulièrement avec Sa Majesté, si elle juge à propos de me donner ses ordres.
« J'ai l'honneur, etc.
« Signé : Necker. »
Ce samedy.
Il est évident que Necker n'aurait pas été disposé ainsi à renoncer à son premier projet, si ce projet n'avait soulevé dans la séance de la veille au Conseil de véritables oppositions, et s'il n'avait pas craint dès lors de le voir modifier de manière à en altérer la portée.
Ce billet est écrit, du reste, le jour de la séance du Jeu-de-Paume. Si Necker ne connaissait pas encore, en l'écrivant, les incidents de cette séance, il connaissait du moins la décision prise la veille, tandis que le Conseil délibérait à Marly, par 149 membres du clergé, formant la majorité de cet ordre, de se réunir au Tiers-Etat pour la vérification des pouvoirs des députés. Celte décision hâtait
la solution naturelle du conflit qui durait depuis six semaines, et il est possible qu'elle ait mieux fait entrevoir à Necker les dangers de l'intervention solennelle du Roi qu'il avait lui-même demandée.
Quoi qu'il en soit, M. de la Galaisière, conseiller d'État, qui avait été chargé de faire un rapport au Conseil sur les projets du directeur général des finances, avait immédiatement distingué la disposition la plus insidieuse et en même temps la plus essentielle de ces projets, celle qui rangeait parmi les matières à traiter en commun par les trois ordres l'organisation des assemblées futures d'Etats généraux. « Le rapporteur, raconte M. de Barentin dans le récit que nous avons déjà cité, me fit part le samedi matin (le 20) de sa découverte; elle nous parut trop essentielle pour qu'il pût se dispenser d'en faire mention le soir au Conseil. Il en parla sans chaleur en fournissant sur-le-champ à M. Necker le moyen de sortir du mauvais pas où il s'était engagé. » Et, en effet, M. de la Galaisière, présentant son rapport au Conseil à la seconde séance consacrée à l'examen des projets de Necker, le 20 au soir, « supposa que la place assignée à cet article, au rang des délibérations communes, lorsqu'il appartenait évidemment à celles par ordre, ne pouvait être qu'une méprise du copiste échappée à l'attention du ministre, erreur facile à réparer en remettant l'article où il devait être. La tournure était ingénieuse. Le Roi le sentit, sans se tromper cependant sur l'intention du rédacteur du projet, car il laissa échapper un mouvement d'impatience et de mécontentement. Le directeur général s'en aperçut et fat au moment de faire usage du subterfuge qui lui avait été suggéré ; mais, par un prompt retour sur luimême, il sentit qu'en cédant, son plan étayé sur la confusion des ordres serait complètement déjoué. Il insista avec une énergie qui nous étonna pour ne pas déranger l'article; cette insistance déplut au Roi; il prit avec vivacité le papier des mains du rapporteur, raya l'article et le souscrivit lui-même au rang de ceux relatifs à l'opinion par ordre. »
Ce début était de mauvais augure. M. de Barentin, mieux
au fait depuis vingt-quatre heures des différentes dispositions des projets, combattit les principales d'entre elles, ainsi que nous l'avons dit, comme « porlant atteinte aux lois fondamentales du royaume et devant conduire à la destruction de la monarchie». Le Roi ne pouvait, suivant lui, porter aucune atteinte à la distinction des ordres, qui était une de ces lois fondamentales, et il ne pouvait, par conséquent, ordonner aux ordres de se réunir pour délibérer en commun, mais seulement le permettre, si tous le demandaient. Etait-il possible de parler de la délibération par laquelle le Tiers-État s'était déclaré Assemblée nationale, en disant seulement, comme le voulait Necker : sans s^arrêter à cette délibération? a La présence du Roi contint notre indignation », écrit à ce sujet M. de Barentin. Annuler « cet acte téméraire, illégal et inconstitutionnel » de l'ordre du Tiers-Etat, tel devait être, suivant lui, le premier objet de la séance royale. 11 ne fut pas jusqu'à l'article de la seconde déclaratiou par lequel le Roi, entre les réformes qu'il assurait à ses sujets, proclamait « l'admissibilité de tous les citoyens à tous les emplois civils et militaires », qui ne fit l'objet de vives critiques de la part de M. de Barentin et de ses amis. Ils ne s'attaquaient pas à la disposition en soi, mais ils soutenaient qu'on ne pouvait soumettre à l'examen des Etals généraux le mode d'admission aux emplois militaires. « Le Roi luimême, écrit toujours M. de Barentin, en entendant cet article, avait avec fermeté blâmé M. Necker d'avoir parlé de l'armée, dont il était le seul maître et dont il pouvait disposer à son gré. »>
Nous avons dit combien M. de Barentin et ses amis étaient éloignés de l'idée de laisser établir, sous quelque forme que ce fût, des États généraux périodiques, et avec quel mépris ils envisageaient les dangers résultant de l'excitation des esprits. « Tant de complaisance et de considération pour le Tiers-État, disaient-ils, accroissent sa témérité et son insolence. Au lieu de se montrer timide et pusillanime, il faut développer du nerf et du caractère; ne pas sévir, c'est dégrader la dignité du trône ; en hésitant, en tâtonnant au lieu d'agir, on double les ressources
de ceux qui attaquent; on relève leur courage. La preuve en existe dans le moment actuel : les ordres du Roi sont violés avec un éclat indécent. »
Necker répondit, suivant M. de Barentin, « avec impatience, avec humeur ». Il se défendit d'avoir voulu porter atteinte à la distinction des ordres, soutint que le soin même avec lequel il avait classé les objets de délibération, n'admettant la délibération commune qu'en cas d'égalité d'intérêt entre les ordres, prouvait combien il s'était attaché à conserver cette distinction ; il chercha à dissiper les craintes concernant l'organisation future des États généraux, rien ne pouvant en tout cas être statué à cet égard sans l'assentiment du Roi ; il prétendit enfin qu'on avait mal saisi le sens de la disposition qui appelait indistinctement tous les Etats aux divers emplois civils et militaires ; que c'était là une libre application de la prérogative royale ; que personne ne contestait au Roi le privilège d'être le chef unique, le seul maître de l'armée, et que les Etats généraux n'auraient pas à voter même sur ia révocation du règlement impolitique du maréchal de Ségur.
Mais, en même temps, il montra la cause « des démarches trop légères et trop peu respectueuses du Tiers-État visà-vis de son souverain » dans « la fierté naturelle au clergé et à la noblesse », dans « l'esprit de subtilité et le manque de franchise du second ordre », dans « ses délais affectés qui avaient condamné jusque-là les États généraux à l'inertie », et dans « l'espoir du Tiers-État d'y mettre un terme, d'engager les deux premiers ordres à sortir d'une léthargie qui irritait la nation ». Il se porta garant en quelque sorte de la fidélité du peuple envers son souverain, de l'amour dont Louis XVI avait reçu récemment des marques, et qui, maintenant encore, égaré, animait les représentants de ce même peuple. Il fallait « les rappeler à leur devoir, et non pas les exaspérer par des termes durs et menaçants ».
A travers cette phraséologie sentimentale, il est facile de voir que Necker d'une part, et M. de Barentin de l'autre, s'inspiraient de principes tout opposés; que l'un, avec plus ou moins de lenteurs, de précautions ou de
détours, visait à transformer l'état politique et social ancien, tandis que l'autre ne consentait à l'améliorer dans les détails que pour le mieux conserver ; que le même conflit en un mot qui, depuis deux mois, divisait les États généraux, se reproduisait au sein môme du Conseil. Nous avons dit comment et pourquoi Necker a cherché à dissimuler cette instructive vérité. Voici comment il parle, dans son ouvrage sur la Révolution, de la séance du Conseil racontée comme nous venons de le voir par M. de Barentin : « Un Conseil d'Etat fut assigné pour la dernière lecture (de ses projets de déclaration), et ce Conseil se tinta Marly... La lecture se fit; un ou deux ministres présentèrent quelques observations de détail, mais sans importance, et un accord presque parfait ayant régné pendant la tenue des Conseils, on s'occupait des mesures d'exécution ; on examinait s'il fallait plus de vingt-quatre heures pour les préparatifs de la salle où la majesté royale devait se déployer, et l'on convenait unanimement de la nécessité absolue d'une grande accélération. Il ne restait plus qu'à fixer le jour, et le surlendemain était presque indiqué. Un dernier mot du Roi terminait le Conseil, et déjà les portefeuilles se refermaient, lorsqu'on vit entrer inopinément un officier de service... »
Là-dessus Necker raconte un incident auquel il attache une grande importance. L'officier de service, étant entré comme on vient de le voir, s'approcha du Roi et lui parla à l'oreille. Le Roi sortit en priant ses conseillers de l'attendre. M. de Monlmorin, assis près de Necker, lui dit alors : « Il n'y a rien de fait. La Reine seule a pu se permettre d'interrompre le Conseil; les princes apparemment l'ont circonvenue, et l'on veut, par sa médiation, éloigner la décision du Roi. » Le Roi, en effet, de retour après une absence d'une demi-heure, prorogea la délibération jusqu'à un nouveau Conseil où les princes ses frères furent appelés, suspendit sa décision, et « tout fut arrêté ».
M. de Barentin ne conteste pas le détail rapporté par Necker, mais il en nie absolument l'importance. « Il ne m'appartient pas, dit-il, de chercher à pénétrer ce qui avait pu se passer entre le Roi et sa famille, dans le secret de
l'intimité. Je l'ai parfaitement ignoré; mais ce que je sais, et ce sur quoi je ne crains pas d'être désavoué par lous ceux qui étaient présents au Conseil, c'est que le Hoi, à l'instant où il le quitta, n'avait encore pris aucune résolution. Sa Majesté étant rentrée, vu l'heure tardive (il était dix heures du soir, le Conseil durait depuis cinq heures, ce qui prouve que tout ne s'était pas passé aussi simplement que le dit Necker), et les débats existants, prorogea le Conseil au lendemain dimanche, et non à deux jours, comme l'allègue le ministre des finances ; elle différa en môme temps du 22 au 23 la séance royale. »
La troisième séance du Conseil, ainsi fixée, eut lieu le dimanche 21, à cinq heures, à Versailles, où le Hoi venait de revenir. Les deux frères du Roi étaient présents, ainsi qu'un conseiller d'État, membre ordinaire du Conseil des dépèches et ancien contrôleur général des finances, M. Lambert, qui n'avait pas assisté aux deux premières séances (1). Necker avoue que cette fois il se sentit en face « d'un plan formé pour déranger ses vues et attaquer le projet, suivant lui, adopté. » Troublé par la présence des princes, il se perdit en protestations de dévouement au Roi, passa condamnation sur les torts du Tiers- Etat, sur ceux notamment dont cet ordre s'était rendu coupable « en s'assemblant dans un Jeu-de-Paume et s'y liant par un serment sacrilège », mais fit entrevoir, au cas où Ton réprimerait les torts dont il s'agit, la possibilité d'un abandon des Etats généraux par l'ordre du Tiers, ou même d'une dissolution des États par le Roi devenant nécessaire. « On ne peut sans effroi, dit-il, envisager les malheurs qui en résulteraient. D'ailleurs, le délabrement des finances obligeait de recourir aux États. Les adversaires de Necker protestèrent qu'il n'était nullement question de dissoudre les Etats ; que la prudence interdisait l'exercice de cette prérogative inhérente à la
(1) Necker dit que le Roi appela au Conseil, outre les princes ses frères, qualre magistrats qui n'y avaient jamais eu séance. Il s'agit des quatre conseillers d'Etat de la commission des États. Mais ils avaient déjà assisté aux premières séances.
souveraineté; qu'il fallait éviter d'ailleurs de fournir le plus léger prétexte à des doutes sur la pureté des intentions du roi et sur sa loyauté lorsqu'il avait réuni les États. « Quant à appréhender la retraite du troisième ordre, c'était mal le connaître, plus mal le juger. » Il ne s'exposerait pas à perdre sa popularité par cette défection. Les princes donnèrent leur opinion. Monsieur, comte de Provence, en peu de mots, le comte d'Artois dans un longdiscours, tous deux en faveur des idées de M. de Barentin, qui leur décerne à cette occasion les plus grands éloges. Les cinq conseillers d'Etat présents à la séance furent du même avis, ainsi que MM. de Puységar et de Villedeuil, secrétaires d'Etat. Les deux autres secrétaires d'Etat, ainsi que M. de Saint-Priest, ministre d'État, restèrent fidèles à Necker. Celui-ci prétend que, malgré cette majorité hostile à ses projets, le roi cependant ne prit pas de parti définitif, mais décida seulement que « pour trouver un moyen de conciliation entre les différents partis agités en sa présence, on se rassemblerait chez le garde des sceaux, et que l'un des magistrats appelés au Conseil d'État serait chargé plus particulièrement de se concerter avec lui, Necker >: . M. de Barentin assure, au contraire, que toutes les bases des déclarations définitives furent arrêtées ce jour-là, et que M. de la Galaisière, conseiller d'État, fut chargé seulement de procéder à la nouvelle rédaction.
Y eut-il ensuite, dans la journée du 22, une nouvelle tentative de conciliation entre Necker et le rapporteur, M. de la Galaisière ? Necker, au prix de certaines concessions, put-il croire un instant l'accord rétabli, comme il l'a écrit? Cela importe peu. En tous cas, au dernier Conseil tenu avant la séance royale, le 22 au soir, cet accord n'existait pas plus qu'il n'avait existé aux précédents Conseils. M. de Montmorin essaya de rouvrir la discussion et fut sèchement arrêté par le roi. Necker écouta, sans mot dire, la lecture des deux déclarations définitives, et s'en revint chez lui, tout à fait incertain sur le parti qu'il prendrait le lendemain.
Nous croyons avoir suffisamment établi que les modifit. v. 27
cations graves apportées aux projets de Necker ne furent pas, comme le prétend celui-ci, le résultat d'une surprise, mais la conclusion d'une longue discussion au Conseil du roi. Le refus du premier ministre de paraître à la séance royale, et sa démission le 23, furent précédés de beaucoup d'hésitations de sa part.
Sa démission retirée, et quatre jours après la séance royale, Necker écrit à u,i personnage de l'entourage du roi, dont nous ignorons d'ailleurs le nom, pour être mise sous les yeux de Louis XVI, une autre lettre que voici :
« Si le Roy veut, Monsieur, éviter dès aujourd'hui la scission déclarée de l'ordre de la noblesse et empêcher le départ de plusieurs députés qui quittent Versailles ce soir même, il n'y a pas d'autre parti à prendre que d'écrire au président de l'ordre la lettre ci-jointe, et de l'envoyer le plus tôt possible, afin de prévenir toute autre délibération.
« Je dois vous observer qu'il faut écrire la même chose au clergé. »
Samedi matin.
Projet de lettre du roi joint.
« J'ai reçu avec satisfaction les preuves que l'ordre de la noblesse m'a données de sa confiance en mon équité et de sa respectueuse déférence, en adoptant les dispositions contenues dans mes deux déclarations du 23 juin. Elles m'ont été dictées par mon amour pour mon peuple et mon désir de faire son bonheur. La seconde disposition de ma première déclaration invite les trois ordres à se faire part de leurs vérifications non contestées. Je désire que cette communication se fasse dès aujourd'hui par l'ordre de la noblesse, qui se rendra à cet effet dans la salle où s'assemblent les trois ordres pour y communiquer au clergé et au Tiers-État le procès-verbal de ses vérifications de pouvoirs non contestés, avec les pièces qui les concernent, et obtenir des deux autres ordres la même communication. J'attends avec confiance cette nou-
velle preuve du patriotisme de l'ordre de la noblesse et de son attachement inviolable à son Hoy. »
(lotte lettre prouve que Necker, ayant retiré sa démission sans faire de conditions au roi, n'essaya même pas par la suite de faire abandonner aucune partie des déclarations lues malgré lui à la séance du 23 juin. Il fut le premier à conseiller au roi de s'appuyer sur elles dans les invitations à se réunir au Tiers-Etat qui seraient adressées aux deux autres ordres. Le projet de lettre du roi aux présidents de ces deux ordres, proposé par Necker, est même encore plus net à cet égard que le texte beaucoup plus court de la lettre délinitivement écrite. Après la séance du 23 juin, les déclarations demeurèrent la loi. De là l'équivoque sur le caractère de la réunion des ordres, équivoque entretenue par les protestations et les réserves des nouveaux reunis.
Lettre de Mirabeau à son oncle le bailli, en date du 23 octobre 1789 (4).
(Papiers do M. Lucas de Montigny. — Copie de l'écriture d'un secrétaire de Mirabeau.)
Mon très cher oncle,
Je dois regarder une longue lettre entièrement écrite de votre main et dans laquelle vous me donnez des con-
(1) Cette lettre n'a été citée que par parties dans les Mémoires de M. Lucas de Montigny ; elle vaut la peine d'être publiée tout entière. Avec la lettre au Roi du 10 mai 1790 (Recueil de M. de Bacourt) c'est à notre connaissance ce que Mirabeau a écrit de plus noble par l'accent, de plus élevé par le sentiment, de plus sincère.
seils sur une foule de points importants comme une précieuse marque de vos bontés pour moi, et comme un encouragement dans ma carrière politique. Que ne suisje assez heureux pour que vous me continuiez une correspondance dont mon cœur auroit autant de besoin que ma tête, qui souvent fortifieroit ma pensée, et qui toujours ranimeroit dans moi le sentiment des tendres affections ?
J'ai toujours pensé comme vous, et maintenant plus que jamais, que la royauté est la seule ancre de salut qui puisse nous préserver du naufrage. Aussi quels efforts n'ai-je pas faits, et ne fais-je pas tous les jours pour soutenir le pouvoir exécutif, et combattre une défiance qui fait sortir l'Assemblée nationale de ses propres mesures? On a proclamé hier avec la plus grande solennité la loi martiale dont j'ai fait le premier la motion. Il est presque impossible qu'elle ne prévienne pas désormais toute émotion populaire. Bientôt le comité militaire déterminera les rapports qui doivent exister entre l'armée et la milice nationale, entre cette milice et le pouvoir exécutif. Je suis de ce comité, et j'ai lieu de croire que les affaires prendront un cours plus naturel, lorsque celte immense force publique sera, d'après des lois, dans la main du roi. Avant-hier, nous avons encore été témoins d'un malheur, mais tant de précautions ont été prises que ce sera, sans doute, le dernier. Un boulanger fut pendu par le peuple; ses assassins l'ont été presque sur-le-champ en vertu des lois.
Ce que vous me faites l'honneur de me dire sur la précipitation des arrêtés du 4 août est encore entièrement conforme à mes principes, mais je ne puis croire, quand même la plus grande partie du royaume n'auroit pas adhéré à ces arrêtés, que l'Assemblée ait excédé ses mandats. Au lieu d'une renonciation, bien moins solennelle qu'un décret, j'aurais voulu que toutes les questions des privilèges et des fiefs eussent été discutées. On auroit moins détruit, mais on auroit excité moins de prévention ; chaque parti auroit regagné par la conciliation des esprits ce qu'il auroit perdu par des sacrifices. On auroit du
moins évité d'écraser sous un monceau de ruines l'édifice naissant de la liberté.
Ce n'est pas, mon très cher oncle, que j'aie le moindre regret à l'abolition du système féodal. Je connois sur cela vos respectables principes. Vous pensez qu'un seigneur de lief n'est qu'un utile protecteur de ses vassaux, et jugeant des autres par vous-même, des principes par votre cœur, ou de ce qui est possible par ce que vous faites, vous craignez qu'exposé à toute la voracité de gens de palais, et à toutes les rapines des usuriers, le peuple des campagnes soit désormais sans défense. Mais veuillez bien penser, mon très cher oncle, que pour le malheur de l'humanité des seigneurs qui vous ressemblent sont très rares. Veuillez bien vous rappeler quel a été, depuis une année, l'inconcevable délire de la noblesse, comment elle s'est liguée tour à tour avec les Parlements qu'elle ne devait pas défendre, avec la Cour qu'elle n'auroit pas dû servir, et vous concevrez facilement que son anéantissement est son propre ouvrage. Il n'est pas un membre des Communes qui ne fût venu dans l'Assemblée nationale avec des sentiments très modérés; mais les obstacles qu'il a fallu surmonter pour fondre les ordres dans une seule assemblée ont échauffé tous les esprits. La noblesse a fait comme ces troupes imprudentes qui, au lieu de provoquer des milices récentes à un combat décisif, leur donneroient le temps de s'aguerrir par des combats de postes et des escarmouches. La démence de la Cour, dans l'affaire du 14 juillet, acheva de tourner toutes les tètes. On ne chercha plus dans ce moment à établir la liberté, on crut l'avoir conquise ; et il fut dès lois facile de prévoir qu'une révolution qui commençoit par le siège de la Bastille et par des tètes tranchées iroit cent t'ois plus loin qu'on n'auroit pu le penser.
Au reste, c'est par l'ensemble de cette révolution qu'il faudra juger des biens ou des maux qu'elle nous prépare, et non par l'anarchie et par la licence qui régnent en ce moment et qui forment un état trop violent pour être durable. Vous savez mieux que moi que le passage intermédiaire entre deux révolutions est toujours pire que )a
situation que l'on vient de quitter, quelque fâcheuse qu'elle pût être; si la révolution s'opère sans guerre civile, ainsi que je l'espère, nous serons encore forcés d'avouer que beaucoup de nations ne sont pas devenues libres à si bon marché.
Ce qui me rassure pour l'avenir, c'est que les choses en sont au point que la Révolution, bonne ou mauvaise, est consommée par le fait. Les hommes éclairés seront donc les premiers à sentir qu'il faut aider la secousse pour qu'elle soit moins violente, que toute résistance serait aussi inutile que désastreuse, et que bons et mauvais citoyens, partisans de tel système ou de tel autre, tous doivent tendre, dans ce moment, au même but, faciliter la nouvelle assiette de l'Empire et laisser prendre à la machine le mouvement qui nous permettra de juger de sa bonté ou de ses défauts. S'il y a des erreurs, s'il y a même des vices, une autre législature pourra les réparer. S'il faut même rétrograder, il sera plus facile de le faire du sein de la paix que du sein de l'anarchie, et, puisque vous me recommandez, mon très cher oncle, de soutenir le pouvoir exécutif, il est facile de voir que la résistance opiniâtre d'un ordre de l'Etat, excitant à de nouvelles vengeances, produisant de nouvelles commotions, détruiroit ce même pouvoir auprès duquel la suprême loi commande dans ce moment de se rallier.
Je viens de profiter des idées que vous voulez bien me donner sur la différence des mœurs, des coutumes, et même du langage qui séparent et isolent nos provinces. L'abbé Sieyès a proposé, pour détruire l'esprit des anciennes prétentions,' de disloquer les provinces, de les fondre pour ainsi dire Tune dans l'autre, et de réunir, dans la même administration, des citoyens qui jusqu'à présent n'avaient été liés par aucuns rapports. J'ai cru devoir combattre cette idée, et j'ai proposé que l'on divisât seulement chaque province en plusieurs départements.
Si ce n'étoit pas à vous que j'écris, mon très cher oncle, je ne vous répondrois même pas sur ces calomnies qui tour à tour partent d'ici pour la Provence ou
reviennent de la Provence ici. Tout homme de sens doit voir qu'il seroit peut-être permis à beaucoup d'intrigants obscurs ou ignorés d'être longtemps coupables et d'échapper aux poursuites, mais qu'il seroit impossible au comte de Mirabeau, toujours environné d'inplacables ennemis, de faire impunément une seule faute.
Les conseils par lesquels vous avez daigné terminer votre lettre m'ont pénétré tout à la fois de reconnaissance et de respect. Ce ne sera jamais en vain que je me rappel" lerai votre précieux exemple et celui de mon respectable père. Le défaut de concorde domestique m'a assez causé de maux pour que je doive en sentir tout le prix; et je me croirois bien malheureux si je pourvois prévoir que jamais aucune diversité d'opinion fût capable de diminuer ou d'affaiblir le tendre attachement que j'ai pour le second neveu de mon oncle.
Je m'aperçois trop tard que je vous écris une bien longue et fatiguante lettre, mais pardonnez à la satisfaction que j'éprouve à m'entretenir avec vous. Des succès dans la tribune, des applaudissements dans la galerie, et même le despotisme de l'éloquence, ne valent pas un quart d'heure d'une occupation qui réunit parfaitement pour mon cœur le devoir et le sentiment.
Je suis, etc.
Instruction judiciaire ouverte, sur la plainte de Mirabeau, contre l'auteur du libelle intitulé : « Trahison découverte du comte de Mirabeau ».
Il y a sur la discussion relative au droit de paix et de guerre tout un ensemble de pièces intéressantes qui n'ont jamais été imprimées que séparément, et qu'il ne serait pas inutile de réunir dans une même publication : d'abord le récit donné par Alexandre de Lameth, dans ses Mè-
moires, des conférences préalables entre Mirabeau et ses futurs adversaires, lesquels ont essayé de le ramener à leur opinion et ont désiré, comme a écrit ensuite Alexandre de Lameth, que « les vrais principes fussent proposés, fussent défendus par lui », Mirabeau déclarant de son côté qu'il « ferait tout ce qu'il dépendrait de lui pour ne pas se séparer d'eux » ; la courte lettre de Mirabeau qui a été publiée par Lameth dans ses Mémoires. Puis la brochure publiée par Mirabeau sous le titre de : Discours et réplique du comte de Mirabeau à F Assemblée nationale dans les séances des 20 et 22 mai sur cette question : A qui la nation doit-elle déléguer le droit de paix et de guerre ? avec une lettre d'envoi à MM. les administrateursdesdépartements (Paris, de l'imprimerie de Le Jay fils, rue d'Argenteuil), cette dernière lettre reproduite parM. Lucas de Montigny, tome VII, page 274 de ses Mémoires. Puis encore la brochure d'Alexandre de Lameth : Examen d'un écrit intitulé, etc. (Paris, de l'Imprimerie nationale, 1790), avec une introduction fort curieuse d'Alexandre de Lameth réimprimée presque entièrement dans une note de YHistoire de l'Assemblée constituante de ce dernier et dans l'Histoire parlementaire de la Révolution française, de MM. Bûchez et Roux, tome IV, pages 148 à 160. Enfin une lettre de Pétion de Villeneuve, en date du 16 juin 1790, et la réponse de Mirabeau intitulée : Lettre de M. Mirabeau Faîne en réponse à celle qui lui a été adressée par M. Pétbion de Villeneuve par la voie de l'impression (20 juin 1790, imprimerie de Le Jay fils).
La place nous manquait pour donner ici cette réunion de documents, non inédits d'ailleurs. Nous croyons, en revanche, devoir emprunter aux papiers de M. Lucas de Montigny la copie de certains documents inédits concernant la plainte de Mirabeau contre l'auteur du libelle intitulé : Trahison découverte du comte de Mirabeau. Voici d'abord cette plainte elle-même :
« A M. le lieutenant criminel au Chàtelet de Paris. « Supplie humblement Honoré-Gabriel Riquetty Mira-
beau l'aîné (1), députe des communes d'Aix en Provence aux États généraux,
« Disant qu'il a méprisé les calomnies et le calomniateur tant que les principes publics ont été respectés, tant [iio les efforts de la calomnie n'ont pu exercer aucune influence sur le maintien des lois établies par l'Assemblée nationale.
« Mais aujourd'hui son attachement à la Constitution, son amour de la liberté lui imposent le plus saint des devoirs, celui de dénoncer à la justice et de poursuivre par toutes les rigueurs de la loi un libelle atroce dont l'effet a été presque aussi funeste que l'intention, et dont l'intention n'a pu être autre, en égarant le peuple, en l'enflammant, en le portant à quelque violence criminelle contre la personne du suppliant, que de discréditer les véritables principes qu'il exposait et défendait avec courage sur les questions les plus intéressantes sans doute et les plus étroitement liées à la liberté publique.
« La démarche du plaignant aura encore l'avantage de prouver à tous par un grand exemple que la puissance législative, en décrétant la liberté de la presse, n'a pas autorisé la licence de la liberté de la presse, des mensonges imprimés et des proclamations calomnieuses (u2).
(1) Cette plainte est déposée le 3 juillet 1790, peu de temps après le décret portant abolition des titres, distinctions et emblèmes nobiliaires. C'est sans doute une des premières occasions qu'ait eues Mirabeau de produire ses noms dans un acte public sans titre et même sans particule. Il est assez curieux, d'autre part, qu'il se qualifie député aux Elats Généraux et non à l'Assemblée nationale.
(2) Par le fait, la liberté de la presse, bien qu'elle existât déjà d'une manière si entière et même si abusive, avait été seulement proclamée en principe par la Déclaration des droits. Elle ne fut organisée et réglementée qu'en août 1791. Au commencement de 1790 déjà, Mirabeau avait eu la pensée de dénoncer la violence des polémiques de certains journaux ; c'était à un journal de droite, le Mercure de France, rédigé par Mallet du Pan, qu'il comptait s'en prendre ; et à propos du numéro du 9 janvier 1790 de ce journal, il avait préparé un discours pour de-
« Vous savez, Messieurs (1), quelle a été la conduite du plaignant au milieu de l'Assemblée nationale, lors de la discussion sur le droit de la paix ou de la guerre.
« Ses principes ont été consacrés par le décret, et c'est assez sans doute pour prouver qu'il a fait son devoir dans cette occasion comme dans toutes les autres.
« Le lendemain même du jour où ses principes ont été connus, on a entendu crier, publier, proclamer avec une rage scandaleuse; on a vu vendre dans les rues, dans les carrefours, dans les places et jardins publics, et surtout dans le Palais-Royal, dans le jardin des Tuileries, aux portes de l'Assemblée nationale, un imprimé ayant pour titre : Trahison découverte du comte de Mirabeau.
« Cette vente, ces cris, ces proclamations ont redoublé dans la matinée du jour où le décret devait être rendu, au moment où le plaignant devait rétablir ses principes et les défendre à la fois contre l'effervescence populaire, criminellement excitée, et contre des principes contraires trop adroitement présentés.
« On ne peut répéter qu'avec dégoût les injures, les
mander à l'Assemblée que « l'auteur de la partie politique du Mercure de France, et le propriétaire de ce journal fussent mandés à sa barre et censurés par le président *. Ce discours auquel Mirabeau renonça, a été publié tome VII des Mémoires de M. Lucas de Montigny, page 55. En revanche, lorsque le 22 août Malouet dénonça à l'Assemblée un article de Marat ou se trouvaient ces mots : « Si les noirs et les ministres gangrenés et arohi-gangrenés sont assez hardis pour faire passer cette motion (celle du licenciement des troupes, faite par Mirabeau), citoyens, élevez huit cents potences, pendez-y tous ces traîtres et en tête l'infâme Riquetli l'aîné », Mirabeau fit observer que « dans ce paragraphe d'un homme ivre », lui seul était nommé », et demanda plaisamment que l'article de Marat fût renvoyé au « Châlelet du Sénégal », puisqu'il y était parlé des noirs.
(1) Voici Mirabeau qui cesse de s'adresser au lieutenant criminel pour s'adresser ou au public, ou à des juges devant lesquels il n'est pas encore appelé.
atroces inculpations et calomnies insensées dont cet imprimé est rempli. Il commence par ces mots :
<> Tes forfaits sont donc enfin découverts, habile im- « posteur, »
« Et finit par ceux-ci : « Tâche de t'y faire nommer « grand sultan, alors tu boiras de l'or à longs traits, « peut-être à ce prix deviendras-tu honnête homme. »
« On y dit, en parlant toujours au plaignant :
« Nous n'avions conçu que des doutes sur ta conduite « dans l'Assemblée nationale. Ces doutes se réalisent * aujourd'hui. Tu ne voulais faire adopter ta motion pour « faire constituer l'Assemblée nationale en assemblée des « représentants du peuple que parce que tu voulais te « faire des partisans pour parvenir au ministère ; tu ne « t'es déclaré le partisan du veto absolu que parce que « tu voulais de l'or et des honneurs. Tu ne voulais l'abo- « lition de la traite des nègres, abolition qui pouvait « entraîner la ruine de l'Assemblée nationale, que parce « qu'on t'avait promis de l'or. Tu as gardé le silence le « plus criminel sur la question des juges, parce que tu « t'es fait payer de l'or jusqu'à ton silence. Enfin tu viens « de mettre le comble à les crimes, à ta perfidie, en fai- <s sant l'insidieuse motion d'accorder au pouvoir exécutif « le droit de nous égorger, d'envahir nos propriétés, sous « le prétexte spécieux et apparent du bien public, sous « le prétexte de conserver à la puissance législative un « concours dérisoire à ce terrible droit. »
« Après avoir ainsi allumé par ces criminelles impostures la colère du peuple, l'auteur de cette feuille empoisonnée porte la frénésie jusqu'à indiquer au peuple les effets que sa colère doit avoir, les excès qu'elle doit produire.
« Prends garde, continue-t-il, s'adressant toujours au « plaignant, qu'après avoir provoqué la vengeance du « peuple sur la tè'e de ses oppresseurs, il ne tourne sa « juste fureur contre toi, et qu'il ne te punisse de tes « trahisons. Prends garde qu'il ne te fasse distiller dans « ta gueule de vipère de ce nectar brûlant pour éteindre « à jamais la soif qui te dévore. >
« Prends garde que le peuple ne promène ta tête comme '( il a promené celle de Foulon, dont la bouche était rem- <i plie de foin. Le peuple est lent à s'irriter, mais il est « terrible quand le jour de sa vengeance est arrivé ; il « est inexorable, il est cruel, le peuple, à raison de la « grandeur des perfidies, à raison des espérances qu'on « lui a fait concevoir, à raison des hommages qu'on lui a « surpris. »
« Ah ! si jamais un seul sentiment de gloire est entré « dans ton âme gangrenée, renonces-y pour toujours. « Ton nom seul rappellera à l'avenir l'idée de tous les « crimes réunis. Ton nom sera une injure, et ta honteuse « existence fera rougir à la fois la nature, ton pays, ton « siècle, d'avoir enfanté un monstre tel que toi. »
« La plume se refuse à retracer de telles horreurs. Elles ont eu une portion de l'effet que l'auteur s'en promettait. Dans la matinée du jour où le décret devait être rendu, on sait qu'une foule animée par cet écrit incendiaire, obsédant toutes les avenues de l'Assemblée nationale, appelait hautement la vengeance sur la tête du plaignant; les uns montraient le couteau qui devait l'égorger, les autres l'arbre où il devait être pendu, et l'on peut assurer qu'il aurait été véritablement victime de cette fureur populaire, si le décret lui-même n'avait pas justifié ses principes et ses intentions.
« Au milieu de ces injures et de ces menaces, le plaignant peut s'applaudir de n'avoir été affecté que de l'intérêt public et de n'avoir pas affaibli les efforts nécessaires pour faire triompher la bonne cause.
« Tranquille enfin sur la destinée nationale par le décret rendu conforme à ses principes et sur sa propre motion, il s'est occupé du moyen d'obtenir justice contre l'impudent et vil calomniateur qui, en compromettant sa réputation, ses sentiments et la sûreté de sa personne, n'avait évidemment d'autre envie que de compromettre la tranquillité publique, les principes de l'Assemblée nationale et la Constitution elle-même.
a 11 allait rendre plainte contre l'imprimeur dont le nom se trouve au bas de la feuille criminelle, mais il a
été arrêté par l'espérance qu'on lui a plusieurs fois donnée de découvrir l'auteur lui-même.
« Aujourd'hui il a la certitude que le nom de l'auteur n'échappera pas à l'information, quand même l'imprimeur voudrait s'opiniàtrer à le dissimuler, et que la loi pourra avec sûreté, justice et sévérité frapper un de ces libellistes infâmes qui vendent pour vivre la réputation la plus chère et qui, au nom du peuple, veulent entraîner le peuple dans les intérêts les plus contraires à ses véritables intérêts.
« Ce considéré, Monsieur, il vous plaira donner acte au suppliant de la plainte qu'il vous rend contre les auteurs, imprimeurs, colporteurs et distributeurs de ladite feuille annexée à la présente plainte, leurs complices, fauteurs et adhérents, lui permettre de faire informer par-devant le commissaire Serreau ou tel autre qu'il vous plaira à cet effet nommer ; requérant pour la vindicte publique la jonction de M. le procureur du roi, sauf au suppliant à prendre par la suite telles autres conclusions qu'il arrivera bon être, et vous ferez bien. Signé : Vignon (le curateur de Mirabeau) ; Mirabeau l'aîné ; et par M. Boucher, lieutenant criminel, et MM. Durand et Eustache de Saint-Far, notables adjoints, qui ont coté et signé les pages de la requête.
« Ensuite est écrit :
« Acte de la plainte et permis d'informer par-devant le commissaire Serreau. Fait ce trois juillet mil sept cent quatre-vingt-dix, en présence des notables adjoints soussignés. Signé : Durand, Baron Eustache de Saint-Far et Bouclier.
a Délivré sans frais.
« Signé: Thory, greffier criminel. »
De l'information faite par « Jean-Thomas Defresne, avocat au parlement, conseiller du roi, commiisaire au
Ghàtelet de Paris, pour l'empêchement de Me Serreau, son confrère », nous extrayons ce qui suit :
« Le sieur Charles Wirnille, âgé de quarante-six ans, compagnon orfèvre, demeurant place Maubert...
« Dépose qu'un dimanche ou une fête dont il ne se rappelle pas la date, vers deux heures de relevée, peu de jours après le décret de l'Assemblée nationale sur la paix et la guerre, se trouvant dans le café du sieur Le Tourneur, rue Galande, au coin de celle du Fouarre, avec plusieurs voisins, il y survint le sieur Lacroix, que le déposant voit venir habituellement dans ledit café depuis environ un an qu'il y va,
« Lequel sieur Lacroix est, à ce qu'il croit, écrivain au palais ou chez quelque avocat au parlement, mais il ignore sa demeure ; que le sieur Salve, marchand tapissier, l'un de ceux qui étaient dans le café, donna de? reproches au sieur Lacroix d'avoir fait le libelle intitulé : Trahison découverte du comte de Mirabeau, à quoi le sieur Lacroix soutint qu'il n'avait rien à craindre, et que si en cas ledit sieur de Mirabeau l'attaquait devant tel tribunal que ce fût, il le soutiendrait, qu'il avait des gens pour le soutenir, et il nomma quatre personnes; le déposant ne se rappelle les noms que de trois, qui sont MM. Duport, Lameth et Barnave ; que toute la société qui était dans le café molesta et vilipenda le sieur Lacroix qui fut oblige de s'en aller, et depuis il n'y a pas reparu, du moins le déposant ne l'y a pas revu. Ajoute que différentes personnes du café dirent, l'une qu'il lui couperait le nez, l'autre qu'il lui donnerait des coups de bâton, et un autre des coups de pied. Observe qu'il a été fait au sieur Lacroix différentes réponses et observations sur le libelle, mais il ne s'en rappelle pas, et que ledit sieur Lacroix a toujours dit qu'il était l'auteur dudit imprimé. »
Ce sieur Lacroix était, d'après le limonadier Le Tourneur, « fils du procureur du roi au siège de Ghâtillon-sur- Marne » et avait travaillé quelque temps à Paris chez un procureur ; c'était un jeune homme de vingt à vingt-quatre ans. 11 avait dit à Le Tourneur, le lendemain du vote sur le droit de paix et de guerre, qu'il était l'auteur de la bro-
chure contre Mirabeau, ajoutant « qu'il avait changé de manière de voir sur M. de Mirabeau, parce qu'il croyait que M. de Mirabeau en avait changé lui-même et ne tenait plus la même conduite », et que « la nation entière lui avait des obligations pour l'avertissement donné assez à temps à l'Assemblée afin de l'empêcher de faire une sottise ».
L'imprimeur Junion, 11, rue de Savoie, qui avait imprimé la brochure, déclarait lui avoir représenté « que c'était trop fort et invraisemblable», à quoi Lacroix aurait répondu : « Rien n'est plus vrai, je sors de l'Assemblée, tous les bons patriotes sont irrités contre lui (Mirabeau). M. Barnave a parlé victorieusement et Ta traîné dans la boue; je suis rentré chez moi pénétré de ce que je venais d'entendre, et j'ai fait cette demi-feuille que je veux faire imprimer sur-le-champ ; je suis d'autant plus outré contre M. de Mirabeau que j'étais son partisan le plus zélé. Si vous craignez quelque chose, je vais signer le manuscrit. » Le manuscrit avait été imprimé à ses frais, tiré à six mille exemplaires, et avait valu une centaine de francs de bénéfice à son auteur.
Mirabeau ne s'acharna pas contre un aussi mince adversaire, bien que celui-ci se fût prétendu soutenu par les Lameth, Duport et Barnave, et l'instruction commencée ne fut pas poursuivie.
Documents sur les rapports de Mirabeau, député, avec ses électeurs provençaux.
(Lettres provenant des papiers de M. Lucas de Montigny.)
Au moment où nous achevions de corriger les épreuves de ce volume, nous avons reçu la deuxième partie
récemment parue de l'ouvrage de M. Guibal sur Mirabeau et la Provence. Indépendamment d'un tableau très intéressant de l'état de la Provence du 5 mai 1789 au 4 avril 1791 , le livre dont il s'agit contient des renseignements précieux sur les rapports de Mirabeau, député, avec les amis qui ont contribué à son élection, avec les clubs et les agitateurs provençaux qu'il défend contre la justice prévôtale instituée à Marseille en août 1789 et les agents du gouvernement ; et aussi avec le haut commerce de Marseille, à propos notamment de l'abolition du privilège pour le port de Lorient d'être le seul port ouvert en franchise aux « retours de l'Inde *. (Voir le discours prononcé par lui sur ce sujet le 28 juin 1790.) M. Guibal a cité le procès'verbal de la séance de la Société des Amis de la Constitution d'Aix, en date du 20 septembre 1790, séance dans laquelle le buste de Mirabeau , exécuté par un artiste du pays, avait été installé en grande pompe, par un détachement de la garde nationale, dans la salle des séances de cette société et la réponse de Mirabeau à la lettre par laquelle le président de la société lui avait adressé le procès-verbal de cette séance. « Puisse, dit Mirabeau en terminant sa lettre, la mâle liberté reposer enfin sur l'immortel évangile de notre Constitution! Puissé-je, dégagé de mes serments, aller bientôt serrer des liens qui enchaînent à jamais ma très sincère reconnaissance ! » Nos lecteurs, curieux de connaître ces documents, qui avaient été communiqués à M. Louis de Loménie par M. Rouard, bibliothécaire de la ville d'Aix, pourront se reporter à l'ouvrage de M. Guibal.
La lettre suivante (1) adressée à Mirabeau, au lendemain de la discussion sur le droit de paix et de guerre par son ancien avocat et ami Jaubert , qui allait être nommé procureur général syndic du département des Bouches-du-Rhône, nous paraît mériter aussi d'être publiée pour la première fois.
« Je ne vous ai rien écrit sur l'assemblée de Brignolies
(1) Papiers de M. Lucas de Montigny.
(C'était une assemblée de délégués de toutes les communes de l'ancienne Provence, une sorte de fédération particulière, convoquée parla municipaliié de Marseille, laquelle fut, le -29 mai, dénoncée à l'Assemblée nationale par Dupont de Nemours, et défendue en quelques mots par Mirabeau), parce qu'il ne s'y est presque rien fait.
« Et d'abord, Marseille prit mal ses mesures. Elle fixe l'assemblée au 15 mai, et elle avait encore dans son greffe toutes les lettres. Aussi, sur 700 communautés, il ne s'en est rendu que 185.
« Quant à la municipalité d'Aix, elle se fit quelques doutes sur l'illégalité de l'assemblée, d'après le décret du 27 octobre (suspendant toutes les assemblées de province), et je vous avoue que tel fut mon avis. Je sais que l'objet de ce décret fut d'empêcher une assemblée de laquelle il y avait tout à craindre, et que l'Assemblée nationale ne pouvait pas suspecter l'assemblée convoquée à Brignolles. Mais je suis l'esclave de la loi, je ne connais d'autre autorité que celle de l'Assemblée nationale, et je vous avoue que la crainte d'agir, je ne dis pas contre ses principes, mais contre la lettre de ses décrets, me retint. Bref, nous ne députâmes pas. Ce,endant, en écrivant à la municipalité de Marseille, nous leur promîmes d'aller à l'assemblée si elle avait lieu, nous leur fimes quelques observations sur ce projet et nous attendons encore leur réponse. Ce seul défaut de réponse attendue à chaque instant fut la cause que nous ne députâmes point. Mais nous sommes décidés d'adhérer à ce qui a été fait.
« Je ne vous donne pas le détail des délibérations prises dans cette assemblée, vous en êtes déjà instruit.
« Nous voilà au cinquième acte de la pièce. Aprèsdemain commencent nos assemblées primaires. L'opinion publique est absolument décidée en Provence, quoiqu'il y ait des mécontents à Aix et dans quelques villes. Tout homme qui se montre contre la Révolution est honni, et tous les antipatriotes ont pris le parli de se taire. Ils ne se tiennent pas au surplus pour battus. D'un jour à l'autre ils attendent une contre-révolution, et nous t. v. 28
43i LES MIRABEAU
de nous moquer d'eux. Au surplus, ils en seraient les premières victimes. C'est à présent une affaire personnelle ; pour notre sûreté il faut que la révolution s'achève.
« Il s'est établi un club patriotique à Aix qui fait toute ma consolation. 11 n'est composé que d'amis de la Constitution, et il se comporte fort bien. M. Audier (l'un des députés à l'Assemblée) a offert de le mettre au fait de certains événements dont les papiers publics ne parlent point; cette offre sur laquelle j'ai été consulté et de laquelle j'ai pris texte pour rendre une justice éclatante à M. Audier, que j'aime et que j'estime, cette offre sera acceptée. Je vous conjure de prier M. Audier d'être exact à remplir ses engagements.
« Tout le monde est ici dans de bonnes dispositions, mais il faut les entretenir.
« Je ne vous parle pas de la haute réputation dont vous jouissez en Provence, et à laquelle votre projet de décret sur la grande question de la guerre et de la paix a mis le dernier sceau. Vous en jugerez par vous-même si jamais vous venez revoir nos contrées.
« Je prends l'engagement le plus solennel de vous tenir exactement au courant de tout ce qui se passera pour la formation de notre département.
« Je ne reviens pas sur les faits particuliers au régiment Royal-Marine. Ce régiment s'est mal comporté, mais en vérité les officiers sont des gens singulièrement organisés, et le soldat est bien excusable.
c Méfiez-vous des assertions de d'André. Il a dit que le régiment de Lyonnais est indiscipliné, et il n'en est rien. Mais je parle à un converti.
« Ne pourriez-vous pas écrire à Lieutaud (Voir sur ce personnage l'ouvrage de M. Guibal), à Marseille, que sa troupe ne vienne pas faire ainsi des incursions à Aix.
« Ménagez-vous ; je conçois que vous êtes à un poste où le travail vous excède ; mais vous ne travaillez pas pour des ingrats , et si Paris a pu s'égarer un instant sur votre compte, on vous a bientôt rendu justice , et je
vous assure que les provinces n'oublieront jamais ce que vous doit l'Etat. »
2 juin 1790.
Les événements du mois de décembre suivant à Aix devaient commencer à infliger de cruels démentis à Poplimismeclu bon Jaubert. Du reste, sa lettre prouve que les Jacobins d'Aix, comme ceux de Paris, représentaient alors plutôt les tendances de la bourgeoisie exaltée que celles de la multitude révolutionnaire. Ainsi que nous l'avons dit, Pabbé Hives devait former à Aix, dans le courant de 1790, une association plus révolutionnaire qni concourut aux lamentables événements du mois de décembre.
On connaît la lettre écrite par Mirabeau, le 10 mai 1190, au marquis de Crillon, nommé commandant en Provence, bien que député aux Etats généraux, et qui n'accepta point ce commandement ; elle a été publiée dans les Mémoires de M. Lucas de Montigny, t. VII, p. 76. Dans cette lettre Mirabeau, examinant la conduite à tenir à l'égard des Marseillais révoltés et qui venaient de s'emparer des forts de défense de leur ville, recommande comme toujours la conciliation. Quelque temps auparavant il écrivait à son collègue d'André, lequel, chargé d'une mission en Provence, s'était borné à modérer l'action répressive du grand prévôt préposé au rétablissement de Tordre à Marseille, une lettre empreinte d'une singulière violence, et dont M. Guibal a cité seulement un passage. Nous n'avons pas la minute de cette lettre , par conséquent nous ne sommes pas certains qu'elle ait été envoyée. Elle n'en est pas moins curieuse.
2i mars 17130.
« On m'assure, Monsieur, que vous dites beaucoup que j'ai écrit à un seigneur (Je répète l'expression qu'on vous prête, et qui n'est plus de notre dictionnaire) une lettre où il y a un post-scriptum très désobligeant pour vous, et que vous avez cette lettre dans votre portefeuille.
<« J'ai beaucoup de peine à croire, Monsieur, que vous
ayez dit cela, car vous auriez proféré un lâche mensoDge.
« Je connois, Monsieur, tous les faux pas dans lesquels vous a engagé la faiblesse qui a immédiatement précédé votre départ pour Marseille et qui ressemblent beaucoup à une perfidie. Mais, moitié par égard pour mon propre choix (vous n'oubliez apparemment pas que c'est moi qui vous ai désigné), moitié par la considération du bien et du mal que vous pouviez faire en Provence, je me suis entièrement abstenu de m'expliquer sur votre conduite. Je ne me suis décidé même à rapporter une de vos lettres, à la vérité un peu contradictoire avec votre conduite, clans mon discours sur Marseille, que pour aviser (chose très importante pour cette cité) le ministre à qui vous écriviez blanc quand vous m'écriviez noir.
« Maintenant, Monsieur, savez-vous pourquoi je vous écris? C'est que l'on m'instruit par le courrier d'hier de ce que vos jactances d'ici présageaient, des germes de dissensions et de désordres que vous semez et réchauffez, dit-on, à Marseille. Je crois devoir prendre date et vous dire que, s'il y arrive quelque chose de fatal à la paix publique, je vous rendrai responsable envers la nation des suites de l'erreur où vous induisez le gouvernement, et dont j'observe et décompose toutes les nuances. Délibérez maintenant avec vous-même. Il est possible que vous n'ayez été que ferme et vacillant. Vous vous êtes enferré. Encore un pas et vous devenez perfide et pervers. Ce n'est pas jeu sûr. Songez-y, monsieur d'André, nous nous connaissons tous deux. L'homme qui, m'ayaut vu en Provence, arrivant de Provence, et se mêlant des affaires de Provence, me fuit et me décrie, ne se sent ni la conscience pure, ni la retraite bien assurée. »
Testament de Mirabeau.
(Archives de M. E. Delorme, notaire à Paris, successeur de M. Demautorl, notaire de Mirabeau.)
Par devant les notaires à Paris soussignés est comparu Gabriel-Honoré Riquetti de Mirabeau, député et ex-président de lWssemblée nationale, et membre du Directoire du département de Paris , y demeurant, Chaussée d'AntiD, n°69, paroisse Saint-Eustache, en une maison appartenant à la demoiselle Julie, trouvé en sa demeure dans une chambre à coucher à l'entresol, éclairée sur la cour, au lit, malade de corps, mais sain d'esprit, comme il a paru aux notaires soussignés par ses entretiens.
Lequel, dans la vue de la mort, a dicté et nommé son testament aux notaires soussignés comme il suit :
» Je veux être inhumé dans la chapelle de ma maison du Marais, où je désire que les cendres de mon père et de ma grand'mère soient rapportées.
« Je lègue à M. de La Marck, mon excellent ami, tous mes papiers, lettres et manuscrits relatifs aux circonstanc s publiques.
« A l'égard des papiers de législation, littérature et politique, je les lègue à mon ami Cabanis, médecin.
« Je veux que le triage de ces papiers soit fait par MM. Cabanis, Frochot et Peslin (sic), sans l'intervention d'aucun officier de justice.
« Je donne et lègue au fils du sieur Lucas, sculpteur, connu sous le nom du petit Coco, la somme de vingtquatre mille livres, qui sera placée en viager sur sa tète et à son profit par les soins de mon ami La Marck. Je veux que les arrérages de la rente soient louches par M. de La Marck sa,' ses simples quittances, pour les employer aux besoins du légataire jusqu'à ce qu'il ait atteint l'âge
de vingt ans accomplis, à laquelle époque le légataire pourra les toucher par lui-même, sur ses simples quittances, le tout sans que M. de La Marck soit tenu d'aucun compte au sujet des arrérages qu'il percevra et de l'usage qu'il en fera.
« Je prie mon cher Cabanis d'agréer le legs que je lui fais d'une boîte surmontée de mon portrait qui se trouvera dans mon bureau. Je lui lègue en outre des livres à prendre à son choix dans ma bibliothèque jusqu'à concurrence de quatre mille huit cents livres une l'ois payées. « Je prie M. Lamourette, évêque de Lyon, d'accepter la remise que je lui fais de tout ce qui a pu lui être fourni et avancé, tant par moi que par mes gens d'affaires, à l'occasion de son avènement à l'épiscop.it, et notamment des sommes qu'il pourrait me devoir par billets ou reconnaissances.
« Je donne et lègue au sieur Lochèze (le jeune médecin qui l'avait soigné avec Cabanis) une bague de cinquante louis ou pareille somme en deniers à son choix. Je recommande à mon ami La Marck de faire placer cet excellent sujet.
« Je donne et lègue à Mme Harin de Nérac (sic) la somme de vingt mille livres une fois payée, qui sera placée à son profit et sur sa tète par M. de La iMarck,pour en toucher par elle les arrérages sur ses simples quittances, sans avoir besoin de l'autorisation de qui que ce soit, et sans que cette rente puisse être saisie par aucun créancier. Bien entendu que le placement sera fait en viager.
« Je donne et lègue au sieur Gomps, mon secrétaire, la somme de vingt mille livres une fois payée. Je veux qu'il ne puisse être recherché au sujet des recettes et dépenses qu'il a faites pour moi, mon intention étant qu'il en soit cru à sa déclaration sur sa position vis-à-vis de moi.
« Je donne et lèsrue à mon ami La Marck ma vaisselle d'argent, tant do Paris que de la campagne, et mes baguiers garnis de toutes leurs bagues, pour en employer par lui la valeur en œuvres pies à sa discrétion, et sans qu'il soit tenu d'en rendre compte à qui que ce soit. « J'observe ici, pour l'acquit de ma conscience, que ce
qui reste de mon mobilier et ma bibliothèque est beaucoup plus que suffisant pour acquitter mes dettes et mes legs en deniers (I).
(1) Ceci prouve combien peu Mirabeau était au courant de l'état de ses affaires. Dans son discours du 21 novembre 1791 à l'Assemblée nationale pour demander le payement des fiais de ses funérailles, Frochot évalua à cinquante pour cent environ la part qui pourrait être payée sur leurs créances aux créanciers non privilégiés de la succession de Mirabeau. Madame du Saillant crut devoir protester par la voie de la presse contre celle déclaration qu'elle considérait comme peu honorable pour son frère ; Frochot lui répondit avec une certaine aigreur qu'il ne tenait qu'à son fils, le comte du Saillant, légataire universel de Mirabeau, et à elle-même de faire qu'elle ne fût pas exacte, en « rassurant dès aujourd'hui les créanciers de la succession et en portant garants envers eux de la totalité de leurs créances. » — « Je conçois fort bien, ajoutait-il, que, pour Madame du Sail" lant, Mirabeau eût été un beaucoup plus grand homme s'il fût mort millionnaire. Mais certes les amis de sa gloire d'homme public, ceux qui avaient à défendre sa mémoire contre des calomnies accréditées par sa famille ont dû penser autrement. » Comme on le voit, Mirabeau lui-même ne faisait pas entrer dans l'actif de sa succession les terres de Provence dont il n'avait eu en tous cas que la propriété substituée. Tout l'actif réel de cette succession était représenté par sa bibliothèque qui fut vendue 140,000 francs environ, par son mobilier et ses collections, enfin par le bénéfice qui fut fait sur la revente de l'eniphyléose et des meubles du Marais : au total 200 à 250,000 francs tout au plus. Il y avait, d'après les premières opérations de liquidation auxquels il fut procédé par le notaire Demautort, 116,000 francs de créances privilégiées, dont 50,000 francs payés par la revente du Marais. Les autres créances devaient former un ensemble sensiblement supérieur à 200,000 francs.
Quant aux legs, M. de La Marck a lui-mèine raconté que, pour calmer les inquiétudes de son ami, il lui promit la veille de sa mort de se charger personnellement de leur exécution, dans le cas où la succession n'y suffirait pas, et il tint parole. « J'ai des dettes, disait à ce sujet Mirabeau, et je n'en connais pas la quotité précise , je ne connais pas mieux la situation de ma fortune ; cependant j'ai plusieurs obligations impérieuses pour ma conscience, et chères à mon cœur. »
« Dans le cas où ma vaisselle d'argent et mes baguiers garnis ne vaudraient pas ensemble cinquante mille livres, je veux que cette somme de cinquante mille livres soit complélée entre les mains de M. de La Marck sur les autres effets de ma succession.
« Je donne et lègue aux enfants du sieur Le Jay, libraire, tout ce qui pourra revenir des créances que j'ai à exercer contre la succession de leur père.
« Je donne et lègue à Theisz, mon valet de chambre, etc. (Viennent des legs à .ses domestiques.)
« Je m'en rapporte à mes exécuteurs testamentaires pour le payement des fournitures que je pourrai devoir par simples comptes courants, voulant qu'elles soient allouées en dépense dans leurs comptes sans examen ni difficultés.
« Je veux que tous les legs particuliers portés en mon testament soient fournis sans déduction de droits et frais, mon intention étant que tous les frais soient supportes par mon héritier universel.
« J'institue M. du Saillant fils, mon neveu, mon héritier et légataire universel, pour recueilir par lui les biens de ma succession en toute propriété, à compter du jour de mon décès.
« Je charge mon héritier ou légataire universel de payer aussi, à compter du jour de mon décès : 1° à chacune de ses deux sœurs, ci-devant chanoinesse de Mhubeuge, deux mille huit cent livres de pension annuelle et viagèie, franche de toutes retenues, pour les indemniser de ce qu'elles ont perdu par la suppression de leurs prébendes; 2° et à chacune de ses autres sœurs non mariées six cents livres aussi de pension annuelle et viagère sans retenue ; desquelles pensions je fais don et legs à mes nièces, chacune en ce qui la concerne, pour les toucher sur leurs simples quittances par quartier de trois mois en trois mois.
« Je nomme peur exécuteur testamentaire M. de La Marck, et comme ses affaires personnelles ne lui permettraient peut-être pas de diriger seul celles de ma succession, je lui adjoins M. Frochot, mon collègue et mon ami, avec
faculté à chacun d'eux d'agir seul en l'absence ou à défaut de l'autre. Je me flatte qu'ils voudront bien me rendre ce dernier service, et je veux que la saisine qui leur sera dévolue par la loi subsiste jusqu'au parfait apurement des affaires de ma succession.
« Je donne et lègue à M. Peslin (sic) un diamant de cent louis, ou pareille somme en deniers à son choix. »
Ce fut ainsi fait et dicté par ledit sieur testateur aux notaires soussignés, etc., en la chambre sus-désignée, l'an 1791, le 1er avril, sur les quatre heures de relevée, et a ledit testateur signé avec lesdits notaires.
Signé : Riquetti Mirabeau l'aîné (d'une écriture encore très ferme), Demautort et Bonnomet.
Note sur le testament de Mirabeau, par Pellenc.
(Copie trouvée dans les papiers de M. Lucas de Montigny, avec des annotations de lui.)
Ces trois alinéas : Je lègue à M. de La Marck, etc., A l'égard des papiers, etc., Je veux que le triage, etc., forforment un ensemble d'intentions qui sert à les expliquer.
Ces mots du legs de M. de La Marck : Papiers, lettres et manuscrits relatifs aux circonstances publiques, étaient une désignation trop vague pour caractériser un véritable legs; de plus, celte désignation se confond avec celle du legs de Cabanis : Papiers de législation et politique, puisque ces mots se rattachaient également aux circons-
tances publiques ; aussi le troisième alinéa porte-t-il qu'il sera fait un triage de ces papiers, et, pour le faire, trois personnes sont indiquées : MM. Frochot, Cabanis et Pellenc.
Ce triage même aurait été impossible si l'une au moins des trois personnes indiquées n'avait pas su d'avance et positivement ce que l'on avait entendu par ces mots : papiers relatifs aux circonstances publiques, par opposition avec ces mots : papiers de législation et de politique. M. de La Marck savait fort bien ce qu'on avait voulu dire; des trois personnes chargées du triage, une seule le savait également; elle ne fui nommée avec les autres que pour représenter en quelque sorte M. de La Marck. Aussi fut-elle seule présente à l'ouverture du bureau de M. de Mirabeau, et à l'examen qui s'est fait de ces papiers devant les créanciers de la succession.
Quant à la clause que le triage serait fait sans l'intervention d'aucun officier de justice, elle était nulle de droit. A la rigueur, on aurait pu trier les papiers devant le juge de paix, mais l'on n'aurait pu les enlever.
Il n'est pas moins certain que ces désignations et ce triage secret indiquaient qu'il était question de quelques papiers mystérieux, et que le legs fait au comte de La Marck était soumis à des conditions réglées entre lui et le testateur. Sans cela, et si ce legs n'avait pas un but particulier, à quoi bon lui remettre tels ou tels papiers relatifs aux affaires publiques? D'api es sa position dans l'Assemblée nationale, M. de LaMarck ne pouvait en faire aucun usnge, et en général il ne se mêlait pas d'affaires publiques.
Au fond, il n'y a point eu de triage, et les choses ne se sont point passées comme le testament l'indiquait. Le testament est du 1er avril, à quatre heures de l'après-midi, et Mirabeau n'est mort que le 2 avril à huit heures du matin. Or, dans la soirée du 1er avril, une grande quantité de papiers de Mirabeau fut enlevée et portée chez le comte de La Marck pour les soustraire aux recherches des créanciers, ce qui n'aurait point empêché la clause d'un triage à faire sans l'intervention d'aucun officier de
justice (1) ; or, à quoi bon cet enlèvement de papiers s'il n'avait eu lieu que dans l'intérêt du comle de La Marek, et si son legs n'avait été qu'un legs ordinaire?
Gela n'était point ainsi, et en voici des preuves sans réplique. A peine Mirabeau venait d'expirer, que M. de La Porte, intendant de la liste civile, écrivait au roi, avec le billet que voici, le récit de cet événement. On voit par ce récit l'inquiétude qu'on avait à la Cour sur les papiers de Mirabeau. Voici ce billet :
« Sire, quoique j'aie bien dû penser que Votre Majesté est instruite de ce qui s'est passé dans les derniers instants de M. de Mirabeau, je crois cependant devoir lui
(1) Pellenc n'est pas tout à fait d'accord avec M. de La Marck au sujet de la date de l'enlèvement do ces papiers. « Trois jours avant sa mort, dit M. de La Marck dans ses Souvenirs, dans un moment où je le voyais plus calme (Mirabeau), quoiqu'il sût déjà qu'il y avait peu d'espoir pour lui d'échapper à la mort, j'allais lui parler de la question des papiers, lorsque, de lui-même, il vint au-devant de ce que j'avais à lui dire. « Mon ami, me dit-il, j'ai chez moi beaucoup « de papiers compromettants pour bien des gens, pour vous, peur « d'autres, surtout pour ceux que j'aurais tant voulu arracher « aux dangers qui les menacent. Il serait peut-être plus prudent « de détruire tous ces papiers, mais je vous avoue que je ne puis « m'y résoudre : c'est dans ces papiers que la postérité trouvera, « j'espère, la meilleure justification de ma conduite dans ces der- « niers temps ; c'est là qu'existe l'honneur de ma mémoire. Ne <c pourriez-vous emporter ces papiers, les mettre à l'abri de nos a ennemis, qui, dans le moment actuel, pourraient en tirer un parli « si dangereux en trompant l'opinion publique? Mais promettez. « moi qu'un jour ces papiers seront connus, et que votre amitié <( saura venger ma mémoire, en les livrant à la publicité.» — Je lui répondis sur-le-champ que je prendrais l'engagement qu'il réclamait de moi avec d'autant plus d'empressement que je partageais complètement ses sentiments sur ce point, comme je les avais presque tous partagés depuis le commencement de notre intimité. Cette réponse parut lui causer un grand soulagement, et il me donna les indications pour rassembler ses papiers. J'appelai son secrétaire M. Pellenc, dont il m'avait prié de prendre soin après sa mort. Nous réunîmes
rendre compte de ce qui est venu à ma connaissance par une voie sûre. Je craignais que quelques papiers ne fussent tombés dans des mains suspectes, et je me suis procuré des renseignements qui doivent ôter toute inquiétude, puisque M. le comte de La Marck a été à portée d'enlever tous ceux qui pouvaient intéresser Votre Ma. jesté. . . »
Le motif du legs est maintenant connu ainsi que la nature des papiers légués, comme aussi l'usage que le comte de La Marck devait en faire.
On trouvera le reste du récit de M. de La Porte dans le quatrième volume de Peuchef, page 300 et suivantes (Mé-
tous les papiers, et, après en avoir brûlé en assez grand nombre de moindre intérêt, je transportai le reste chez moi dans la soirée, en prenant toute sorte de précautions, pour n'être rencontré par personne. Malgré toute l'attention que nous mimes, M. Pellenc et moi, dans le triage de ces papiers, il y en eut cependant beaucoup d'importants de détruits dans l'agitation et le trouble au milieu desquels nous fîmes cctlc besogne. Ce sont les papiers sauvés dans cette occasion qui forment la plus grande partie de ceux que j'ai destinés à être publiés un jour, pour accomplir le vœu de Mirabeau et la promesse que je lui ai faite. »
La mémoire de M. de La Marck le trompe sur la date de cet enlèvement. Il eut bien lieu la veille de la mort de Mirabeau. La lettre de La Porte au roi en date du 2 avril, publiée avec les papiers de l'Amoire de fer, comme aussi différents billets de l'archevêque de Toulouse, de M. de Montmorin et d'autres à La Marck, billets publiés par M. de Bacourt, confirment le témoignage de Pellenc. Quelques heures avant sa mort, dans la nuit du 1er au 2 avril vers cinq heures du matin, Mirabeau fit demander à son secrétaire Gomps la clef, à lui confiée, d'un meuble où se trouvaient, encore des papiers à enlever. Comps, dans l'accès de démence qui l'avait porté un instant auparavant à se donner dans la gorge quelques coups d'un petit couteau de poche, avait cherché à cacher la clef. Ces derniers détails sont consignés dans l'instruction judiciaire ouverte à propos de la tentative de suicide dont il s'agit: et ils justifient ce que dit également Pellenc au sujet du nouvel enlèvement de papiers, dans la matinée même du jour où mourut Mirabeau.
moires sur Mirabeau', la lellre de La Porte a d'ailleurs été publiée dans le llccueildos papiers trouvés aux Tuileries, t. I, ii° 6); j'ajouterai, pour expliquer quelques passagesde ce récit, qu'en effet, outre les papiers enlevés le 1er avril au soir, vendredi, il y eut encore un autre enlèvement le samedi de grand matin. M. de La Porte dit que j'étais avec M. de L;> Marck lorsque celui-ci fit l'ouverture du secrétaire. Il doute néanmoins qu'on ait tout enlevé. En effet, une pièce des plus importantes avait échappé aux recherches. Je la [iris, lorsqu'elle sortit d'un tiroir à la vue du juge de paix et des créanciers ; et sans la communiquer, après une courte explication, on reconnut que j'avais le droit de la retirer. Que fîs-je de cette pièce? Je logeais dans l'hôtel môme de M. de La Marck. Je la portai néanmoins à M. de La Por!e, ce qui est prouvé par une de ses lettres trouvées dans l'armoire de fer et imprimées dan6 un ouvrage en plusieurs volumes relatif au procès du roi. Il est dit dans cette lettre que le sieur un tel vient de rendre un service à Sa Majesté; et il parle de la pièce enlevée. Je n'avais agi ainsi que d'après la destination bien connue des pièces qui étaient l'objet du legs. Le prétendu legs est percé à jour. Toutes ces choses seront traitées avec plus d'étendue si cela devient nécessaire.
Je n'ai pas à faire ici d'autres remarques sur le testament. La déclaration de la page 2 : J'observe pour l'acquit de ma conscience, est assez remar juable. Je pense néanmoins que l'insuffisance était certaine. On pourvoit à cette insuffisance par l'alinéa qui suit : Dans ie cas, etc.
Au reste, M. du Saillant fils a dû savoir à quoi s'en tenir, d'après les comptes qu'il aura eu à régler avec l'exécuteur testamentaire. Il m'a été dit, de la manière la plus positive, le jour du testament, que d'après des engagements préexistants tous les legs seraient payés, quoique toutes les conditions auxquelles ces engagements se rapportaient ne fussent point encore accomplies. Ce fut seulement d'après cette assurance que j'opinai moimême pour qu'il y eût un testament.
Extraits du testament du marquis Victor de Mirabeau.
(Archives de M. Delorme, notaire à Paris.)
Il nous a paru intéressant de rapprocher du testament de Mirabeau quelques extraits tout au moins du testament de son père, testament olographe, et trop long pour que nous ayons pu le citer en entier :
« Je suis du temps où l'on commençait tous les actes de l'espèce de celui-ci par cette formule du chrétien : Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. J'ai toujours avoué et même défendu en tant qu'il me convenait la sainte religion de mes pères. Leurs temps s'éloignent et les grands principes de leur probité fuient et s'effacent plus rapidement encore ; mais je passe aussi, moi, et je n'ai jamais voulu abandonner leurs maximes.
« Je vaque le plus rapidement que je puis à mes affaires ; forcé à renoncer à mes plans d'arrangement que la Providence a voulu qui fussent contrariés par les faits et parles personnes qui avaient selon moy le plus d'intérêt à leur succès, j'ai été contraint de me renfermer dans l'idée d'être mon propre exécuteur testamentaire en renonçant à jouir de mes propres avances et du fruit de mes travaux ; ce plan lui-même est contrarié par la marche des affaires, et celle de la vie que rien n'arrête me pousse vers la fin. Dans la crainte donc d'être surpris, je dois, quoique étant encore dans l'indécision sur le sort de ma famille, pourvoir à l'état présent. J'ay pris bon conseil d'affaires sur tout cecy, et il m'a dit qu'un codicille pourvoirait au reste.
« Je renvoie à cet acte le choix quand (sic) au lieu de ma sépulture, et à la forme du convoi que je voudray toujours au plus simple.
« Je ne statue rien non plus pour les pauvres, étant quand (sic) à présent pauvre moy-même, attendu la quantité et qualité de mes engagements forcés. J'ay tâché en mon temps de faire vivre les bonnes gens autour de moy en travaillant et créant des subsistances, c'étoit la charité bien ordonnée selon mes principes.
« 1° Je recommande avant tout les billets qui paraîtront de moy, à moins qu'il ne se trouve dans mes papiers preuves de payement, d'oubly de ma part ou de double emploi... Au cas néanmoins qu'on fît quelque difficulté, je lègue à chacun des porteurs desdits billets la somme du montant d'iceluy.
« 2° Je veux qu'il soit pris 4,000 livres pour faire au sieur Garçon quatre cents livres de pension viagère, et je lui lègue cette somme en tant que besoin serait. Mon héritier cy-dessous nommé a le cœur bon, et, s'il a une maison, je sçais que sans recommandation il choyera mon vieux compagnon qui est le moins exigeant de tous les hommes.
< 3° Je laisse à Saint-Pierre, s'il est encore à moy au jour de mon décès, deux cents livres de pension viagère, dans lesquelles seront comprises les soixante-quinze livres que je luy donnois depuis le décès de ma mère. Il m'a bien bu du vin, mais il a beaucoup et longtemps servi, et bien quand il lui plaît, et il a soigné les dernières années de ma mère avec une attention et un zèle que je ne dois point oublier
(Autres legs à ses gens, parmi lesquels nous notons celui-ci : « Je laisse pareillement à Lefèvre, mon portier, une année de son traitement une fois payée ; il est plus riche que moi selon son état, et mon héritage est si chargé que je ne puis gratifier, mais il est bon domestique et ne doit pas être privé d'une marque de souvenir. »)
« 10° Je désire qu'on garde les portraits de famille qui ne vaudraient rien et qui sont les originaux, comme aussy, s'il se peut, d'entre mes livres ceux où se trouvent mes armes sur la reliure d'un côté, et de l'autre celles des illustres donateurs. Ce sont des marques de distinction .et d'estime que je reçus autrefois, et s'il reste quelqu'un
des miens, ils seront un jour bien aises de les conserver.
« 11° Je veux que tous mes manuscrits tant en brouillons qu'en copies demeurent aux mains de mon exécuteur testamentaire, à qui j'auray dit comme ami la destination que j'en veux faire. Dans ce nombre sont tous nies manuscrits verds, soit de ma main, soit en copie, à la réserve des deux livres verds intitulés : Mémoires d'affaires. Ceux-là rendent compte de ma gestion année par année et doivent demeurer avec mes papiers de famille aux mains de mon héritier, de même que les lettres des gens d'affaires que j'ay fait garder. Quand aux lettres d'amis et de ma famille que j'ay conservées, mon exécuteur testamentaire en disposera selon sa prudence.
« 12° Si je n'ay pourvu avant ma fin à faire un fonds viager sur la tète de ma fille aînée, je recommande ce soin à mon exécuteur testamentaire. Je luy ai constitué par son contrat de profession 300 livres annuelles de pension pour ma part, ma vie durant, avec adjonction de 100 livres d'augment après moy, et autant du côté de la mère qui a signé audit contrat, ou moy d'elle autorisé ; elle fa confirmé par son consentement en justice, lors de notre procès en séparation. Gomme celte pauvre fille soufïïiroit du retardement, tel court qu'il pût être, il serait sage et pieux à moi de la rendre indépendante des événements en établissant sur sa tête une rente viagère, pour ma part du moins, à présent qu'elles sont si communes. Mais j'ai été si serré d'objets plus pressants que je n'ai pu y songer. . .
« ]iî° J'ay doté mes deux filles mariées. J'ay pareillement doté mon fils aîné en le nommant aux biens substitués dans ma famille, comme j'avais le droit du choix, et le gratifiant d'une pension de 8,500 livres en le mariant, ainsi que de touts les bijoux et toilette qui étaient dans la maison. Ainsy j« les renvoyé les uns et les autres à leur légitime, ne pouvant les rappeler qu'à leurs droits.
» 14° Je nomme mon fils cadet André-Boniface-Louis de Riqueti, chevalier non proies de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, colonel en second du régiment de Touraine, mon héritier et légataire universel. Je substitue mon
héritage à l'un de ses enfants masles à sa nomination, et à défaut d'enfants masles à l'un de ceux de son frère s'il en avoit ; à défaut de masles de l'un et l'autre, les filles de mon héritier seront libres en leurs droits ; et en supposant que mon héritier n'eût point d'enfants, et son frère aisné point d'enfants masles légitimes, j'appelle à la substitution de mon héritage le fils cadet de mon petit-fils, le comte du Saillant, à condition qu'il joindra le nom de Mirabeau au sien, et écartellera mes armes. La vanité puérile n'a pas trop été mon défaut et ne saurait être mon dernier motif, mais je désirerais laisser à mes terres en Provence, et à l'ancien patrimoine de mes pères, un seigneur particulier qui ne les dédaignât pas et un nom auquel les habitants sont accoutumés et attachés depuis trois siècles.
« 15° Et attendu que je ne saurais me cacher que la discordance d'idées, d'opinions et de volonté entre les personnes qui ont ou prétendent droit à ma succession, et leur peu de connaissance des affaires donne lieu de craindre que les discussions et les procédures qui en résultent ne missent le feu dans mon héritage et ne vinssent à frustrer les créanciers, mes légataires particuliers, et finalement mes héritiers eux-mêmes, de leurs droits légitimement acquis, j'ay désiré, non seulement, comme tout testateur sage, de confier l'exécution de mes volontés à un ami sage qui veuille bien faire honneur à ma mémoire, satisfaire à ma propre conscience et recevoir la charge de mon exécuteur testamentaire , mais encore étendre ses pouvoirs jusqu'au terme de l'entière exécution de mes volontés et de la liquidation absolue de mon héritage. . .
« 16° J'ose demander à mon si bon frère, qui doit me survivre selon la loy de la nature, de vouloir bien continuer la pension qu'il me fait sur ses commanderies, ma vietturant, de la vouloir bien continuer, dis-je, en considération de notre fraternelle amitié tant éprouvée, et en vertu de son amour pour l'ordre et de son affection pour sa famille, pendant tout le temps que dureront les pouvoirs de mon exécuteur testamentaire ; c'est ce qu'il ne t. v. 29
me refusera pas à l'effet d'accélérer le payement de mes legs et chirographes.
« 17° Et pour mon exécuteur testamentaire et dépositaire de tous les pouvoirs ci-dessus, je nomme M. Robert de Saint-Vincent, conseiller à la Grand'Chambre, le priant «le vouloir bien accepter une si rude charge, en vertu de la -constante amitié dont il m'honore depuis longtemps, de la charité active qui le guide dans toutes ses actions et de son amour pour l'ordre. Je le prie de vouloir bien accepter mon tableau de la Sainte-Famille du Carrache, qui se trouvera en meilleure compagnie chez lui que chez moi, et celui du Martyre de saint Laurent de l'école de Raphaël, lequel au contraire se trouvera infiniment moins assorti à l'air du pays chez lui que chez moi. Je luy demande pardon, mais rien ne peut s'assortir aux services d'une essentielle et sage amitié, ou les compenser, et au cas qu'il vint à s'ennuyer trop de toutes les tracasseries que je lui lègue icy, je substitue à ses droits M. son fils aîné, conseiller au parlement, qui mérite et méritera davantage chaque jour une estime particulière.
« Ceci est écrit et signé de ma main... A Paris, le vingt-sept juin mil sept cent quatre-vingt-sept.
« Signé : Victor de Riqueti, marquis de Mirabeau. »
(Une addition du marquis rappelle qu'il a donné en 1782 l'assurance de sa main que si son fils n'acquittait pas unbillet de 3,000 livres dues au sieur Michaud, procureur du Roy à Pontarlier, et un de pareille somme due à Bourrier, syndic des perruquiers dudit Pontarlier, il les validerait par son testament. « Cet engagement est, dit-il, de la nature la plus sacrée. »)
Codicille sur une feuille à part.
« Un choc subit et une prostration de forces rapide viennent de m'avertir que je suis comme tout autre dans le cas de pouvoir être surpris. Dans le plus fort de mon mal, j'étais préoccupé de cette idée qu'il m'étoit impos-
sible de signer, et j'avais dans la tête le mot de codicille en adjonction, dont on m'avait représenté la nécessité en adjonction (sic).
« ... Je veux être ensevely avec le moins de frais qu'il sera possible, sauf un plomb, si mon héritier le désire ; supposé que la terre du Bignon qui vient de me rentrer me demeure, je veux que ce soit au Bignon, avec l'étiquette : Cy gist l'ami des hommes, contre le mur, en fer blanc et caractères noirs, comme les diverses sentences que j'ay fait mettre au château. Si je n'ay plus le Bignon, je désire que ce soit dans l'église des Pères bénédictins d'Argenteuil. Dans l'un et l'autre cas, je charge la piété de mon héritier d'y faire transporlcr le plomb de ma vénérable mère qui est en dépost à Saint-Sulpice, comme je l'ay marqué dans mon testament, avec l'étiquette en ferblanc, sorte d'épitaphe qui est à la tète de son Eloge historique que j'ai fait imprimer dans le temps. »
(Nouvelles recommandations au sujet de la durée et de l'élendue des pouvoirs de son exécuteur testamentaire.)
« J'écris et souscris ce lardon à mes dispositions pour mettre mon esprit en repos sur cette portion de mes devoirs.
« A Paris, le dix-neuf février 1788.
« Mirabeau. »
Exhumation et perte des restes de Mirabeau en 1794.
Dès l'époque de la divulgation des papiers trouvés aux Tuileries après le 10 août, papiers où il ne figurait d'ailleurs aucun écrit de Mirabeau, mais qui indiquaient suf-
fisamment l'existence et la nature de ses relations avec la Cour, la Convention avait ordonné que sa statue, ou plutôt son buste serait voilé , et que le comité d'instruction publique serait chargé de faire un rapport sur les mesures à prendre à l'égard de la mémoire du grand orateur (5 décembre 1792). Le même Manuel qui avait publié quelques mois auparavant sa correspondance de Vincennes avec Mme de Monnier, en l'accompagnant d'une préface où il le glorifiait en termes enthousiastes, demandait que « sa mémoire fût mise en arrestation » ; et le peuple n'attendait pas que le rapport ordonné fût rédigé pour pendre son buste en place de Grève (Moniteur du 11 décembre 1792).
Tout le monde sait que le rapport au nom du comité fut présenté par Marie -Joseph Chénier, seulement le 5 frimaire an II (27 novembre 1793); et que, d'après ses conclusions , la Convention ordonna que les restes de Mirabeau seraient exclus du Panthéon, par un décret qui est ainsi conçu : « La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de son comité d'instruction publique, considérant qu'il n'y a pas de grand homme sans vertu, décrète que le corps d'Honoré-Gabriel Riqueti Mirabeau sera retiré du Panthéon français. Le même jour que le corps de Mirabeau sera retiré du Panthéon français, celui de Marat y sera transféré. »
Près de dix mois s'écoulèrent encore avant que le décret fût mis à exécution en ce qui concerne les restes de Mirabeau. La révolution du 9 thermidor se produisit dans l'intervalle; durant la période qui suivit, période de lutte entre l'ancien parti montagnard et le parti modéré reconstitué, la Société des Jacobins réclama l'exécution du décret du 5 frimaire; et le 26 fructidor la Convention, sur le rapport du dantoniste Léonard Bourdon, en fixa l'époque au dernier jour des sans-ciilotlides (21 septembre 1794). Le procès-verbal de cette exécution a été publié par M. Lucas de Montigny, tome VIII, page 521 de ses Mémoires; mais M. de Montigny, nous ne savons pourquoi, a omis la fin de ce procès-verbal, qui en est la partie la plus importante, au point de vue du sort définitif
des restes de Mirabeau. Nous reproduisons ce procèsverbal en entier, avec le passage omis par M. Lucas de Montigny :
« L'an second de la République française une et indivisible,^ cinquième jour sans-culotide, trois heures après midy, en exécution du décret du 26 fructidor rendu sur la fête de ce jour, nous, Silvain-Barnabé Lardy, commissaire de police de la section du Panthéon français, accompagné de deux citoyens commissaires de ladite section, et du citoyen secrétaire-greffier de police avec nous soussigné, nous sommes rendu au temple du Panthéon français où étant, le corthège de la fête arrivant et s'étant arrêté sur la place du Panthéon, un des citoyens, huissier de la Convention, s'est avancé sur la porte d'entrée du Panthéon, y a fait lecture du décret qui exclut d'yceluy les restes d'Honoré Riquetti Mirabeau, qui aussitôt ont été portés dans un cerceuil (sic) de bois hors de l'enceinte dudit temple, et nous ayant été remis nous avons fait conduire et déposer ledit cerceuil dans le lieu ordinaire des sépultures pour y demeurer à titre de dépôt jusqu'à] nouvel ordre, ce qui sera exécuté, et avons signé : Lardy, Morichon, commissaire, Sagault, commissaire, Desgranges, secrétaire-greffier.
« Et le trois desdits mois et an (le trois vendémiaire), conformément à ce qu'il nous a été prescrit par les citoyens membres du comité d'instruction public, les citoyens Garnier et Parot, tous deux commissaires civils de cette section, se sont rendus au lieu du dépôt dudit cerceuil et ont fait distraire celuy de bois que nous avons fait déposer aux magasins dudit Panthéon, ainsi qu'il résulte du reçu qu'en a donné le sieur Soufflot, ci-annexé, dans lequel cerceuil s'est trouvé un morceau de papier contenant le nom d'Emberville, menuisier, qui a fait ledit cerceuil de bois, et un morceau de parchemin conçu en ces termes :
« L'an mil sept cent quatre-vingt-unze, dans les jours « de septembre, Jacques-Brice-François de Comps, pre-
« mier secrétaire, ami intime de Mirabeau, Jean-France çois Vitry qui aima ce grand homme comme son frère, « et Jean-Hippolyte Dudouit La Villette (1) qui lui a rendu « les derniers devoirs, sont venus en pèlerinage à son « tombeau. Ils ont trouvé le cercueil endommagé, et du (i consentement de M. de La Marck, son exécuteur tes- « tamentaire et son généreux ami, ils ont ordonné ce nou- « veau cercueil, et Vont fait placer sous leurs yeux.
« A Paris le trois octobre mil sept cent quatre-vingt- « unze.
« Signé : J.-B.-F. de Comps, J.-F. Vitry, J.-Hippolyte « Dudouit La Villette. »
« Lesquelles pièces seront annexées au présent pour le tout être envoyé au comité d'instruction public, avec expédition du présent.
« A l'égard du cerceuil de plomb, nous y avons fait faire plusieurs trous pour l'évaporation d'après laquelle il sera avisé ce que de raison, et avons signé Lardy, et Desgranges, secrétaire greffier.
« Et à Tégard dudit cerceuil il est resté susdit cimetière, à la charge et garde du citoyen Turtin qui a promis le représenter à toute réquisition, et expédition du présent envoyé au comité de législation, et écrit à la commission des travaux publics, deuxième division, pour qu'il soit donné des ordres pour l'enlèvement et disposition du cerceuil de plomb, et avons signé : Lardy, Desgranges, secrétaire greffier. (La mention qui précède, non datée, a été ajoutée après les autres.)
o Suit la teneure de l'épitaphe en cuivre rouge étant sur ladite tombe : « Cy gît Gabriel-Honoré Riqueti Mirabeau, député à l'Assemblée nationale, décédé le 2 avril 1791, âgé de 42 ans et un mois. Requiescant in pace. »
Il résulte pour nous du document ci-dessus : 1° que
(1) Dudouit La Villette, ancien secrétaire du marquis de Montalembert, avait, aux obsèques de Mirabeau, porté le vase de plomb contenant son cœur.
les restes de Mirabeau, lorsqu'ils furent enlevés du Panthéon, étaient renfermés dans deux cercueils : le premier en plomb, le second, le cercueil extérieur que de Comps, Vitry et Dudouit La Villette avaient fait refaire au mois de septembre 1791, en bois;
2° Que dans cet état les restes de Mirabeau furent transportés au lieu ordinaire des sépultures, c'est-à-dire, comme l'a dit M. Lucas de Montigny, au cimetière Sainte- Catherine, contigu à l'ancien cimetière de Glamart, sur remplacement occupé aujourd'hui par une école, entre les anciennes rues du Fer-à-Moulin, des Francs-Bourgeois, des Fossés-Saint-Marcel et la place Scipion ;
3° Que, trois jours après le dépôt à ce cimetière, le commissaire de police s'y rendit de nouveau, et, en vertu des ordres qu'il avait reçus, fit enlever le cercueil de bois et pratiquer des ouvertures clans le cercueil de plomb, pour rcWaporation,ce qui ne pouvaitavoir d'autre but que de permettre ensuite l'extraction des restes de Mirabeau;
4° Qu'enfin les restes de Mirabeau furent retirés du cercueil de plomb, rejetés et perdus dans un coin du cimetière, tandis que le cercueil était, comme le dit formellement le commissaire de police, mis à la disposition de la commission des travaux publics.
L'épitaphe indiquée dans le procès-verbal est celle qui était placée sur la tombe de Mirabeau au Panthéon.
La dépouille de Mirabeau, ainsi que nous le disions, n'a point échappé au sort qui a atteint les dépouilles des rois de France, conservées à Saint-Denis, au sort de tous les restes, illustres ou non, déposés au Panthéon lors de la Révolution. Il est bien inutile de la rechercher ; confondue avec tous les débris humains qui remplissent le sol de l'ancien cimetière Sainte-Catherine, elle ne peut plus être retrouvée.
Préparation par Mirabeau d'un recueil de ses travaux à l'Assemblée constituante.
(Lettre inédite de Frochot à ce sujet.)
M. Louis Passy a déjà publié dans son ouvrage sur Frochot, préfet de la Seine, une lettre de Mirabeau à son ami que nous croyons devoir reproduire ici, car elle confirme tous les détails fournis parla lettre que nous avons à faire connaître. Mirabeau écrit à Frochot dans les premiers jours de mars 1791, en ces termes :
« Je devais avoir les substitutions samedi, et voilà lundi sans substitutions (il s'agit d'un projet de discours sur cette matière); cependant, avant que de me servir de ce travail, il faut encore le raccorder avec ce que j'ai préparé sur le droit de tester. En vérité, mon cher Frochot, M. Maret devrait bien se décider et me délivrer au moins du mal-être de l'incertitude. Je réclame un dernier mot. J'ai passé ce soir chez vous pour vous voir d'abord, car il me semble que voilà longtemps que nous ne nous rencontrons plus ; pour vous dire ensuite que j'ai beaucoup trop reculé sur le recueil de mes travaux dans l'Assemblée nationale, et que, si vous avez réellement quelque chose de préparé à cet égard, vous m'obligeriez de me le remettre, car je vais décidément en avant sur cela. Vale et me ama. Lundi soir. »
Lorsque Méjan fit paraître, en 1791, sa Collection des travaux de Mirabeau, il lui donna comme introduction une Épître dèdicatoire aux administrateurs des départements dans laquelle il s'exprimait ainsi : « Oui, Messieurs, c'est à vous qu'il (Mirabeau) voulait dédier ce recueil précieux, il en avait exprimé le vœu plus d'une fois en ma présence, il me l'avait dit expressément, lorsqu'il daigna me permettre d'y coopérer. Ses grandes occupations et leur importance l'avaient empêché de s'y
livrer lui-même. Il m'avait désigné pour collaborateur, et sans doute aussi pour guide, M. Frochot, l'un de ses collègues à l'Assemblée nationale, son digne ami et mon ami. Mais M. Frochot, devenu l'exécuteur testamentaire de Mirabeau, a dû remplir d'autres obligations de sentiment, et n'a pu m'aider dans ma grande entreprise, bien qu'il en eût pris avec moi l'engagement formel. »
Il semble que Méjan ait auparavant annoncé sa publication en laissant entendre que Frochot lui avait fourni une collaboration effective. C'est à cette occasion que Frochot écrivit, selon toute apparence à La Marck, la lettre suivante, non datée, et qui ne fait d'ailleurs qu'établir l'approbation, et jusqu'à un certain point le concours donné par Mirabeau lui-même et par ses exécuteurs testamentaires à l'entreprise de Méjan.
« Je ne suis, Monsieur, ni coopérateur, ni en aucune manière éditeur de l'ouvrage annoncé par Méjan, et c'est mal à propos qu'il me donne pour tel. Voici en deux mots ce qui s'est passé entre lui et moi. Barrère de Vieuzac avait projeté, il y a quelques semaines, de faire la collection des discours de Mirabeau. Méjan en ayant été instruit' vint me prier d'engager Barrère à le prendre pour coopérateur. Gela me parut d'autant plus facile et d'autant plus juste que ce jeune homme avait un commencement de travail, que je lui avais remis dans le courant de décembre (1790), et qu'il avait poussé un peu plus avant. Je parlai donc à Barrère et j'exigeai de lui qu'il prît Méjan pour coopérateur, et, de mon chef, j'insistai pour qu'il fit imprimer chez Lejay. Pour le décider, je lui observai que j'avais été chargé, dans le temps, de faire cette collection, et que, si je l'annonçais, il était à présumer que la sienne n'aurait pas un très grand succès, parce qu'il était tout simple que le public donnât la préférence à l'édition qui serait annoncée par un ami de l'auteur comme ayant été commencée sous ses yeux, et revue en grande partie par lui-même. Barrère m'avait tout promis, et ensuite il s'est complètement dédit. Mmc Lejay qui ne savait rien de tout cela, mais qui projetait aussi de faire la même collection, s'adressa dans le
même temps à Méjan comme dépositaire des premiers matériaux de ce travail ; l'un et l'autre me parlèrent pour m'engager à me joindre à eux, prétendant que c'était l'unique moyen d'empêcher la collection de Barrère. Je me refusai nettement et très nettement à cette proposition sur ces deux motifs que je leur exposai avec toute la loyauté que vous me connaissez : 1° Je ne veux pas que mon nom paraisse clans votre ouvrage, parce que j'aurais ïair d'avoir fait une spéculation d'intérêt sur les ouvraçfes de Mirabeau, et, quand même j'y travaillerais, je déclare que je n'en retirerais pas une obole, ainsi je n'ai pas besoin de donner au public r opinion contraire, cela ne me convient nullement; 2° il/. Cabanis est, selon moi, l'éditeur de droit des œuvres de Mirabeau, puisqu'il est légataire de ses papiers littéraires. Or, comment voulez-vous que moi, exécuteur testamentaire, je m'expose à donner mon nom à un ouvrage que je ne ferai pas moi-même, que je reverrai seulement pour vous faire plaisir et si cela vous convient, comment voulez-vous, dis-je, que je m'expose à donner mon nom a un ouvrage qui peut être blâmé, critiqué par Cabanis ou tout autre ami de l'auteur, ayant droit a ses papiers. Ce serait désagréable et pour vous et pour moi, et pour Cabanis, et surtout peu propre à bonorer la mémoire de l'auteur. Sur ces observations, étant très pressé, je proposai moi-même la rédaction de la lettre d'avis de manière à tout concilier. Je consentis à ce que Méjan annonçât qu'il avait été chargé avec moi de faire cette collection, et je ne pouvais pas l'empêcher de le dire, puisque cela était vrai, mais je persistai à l'empêcher de dire qu'il la continuerait avec moi, et pour prendre une tournure qui convînt à tout le monde, je lui prescrivis très exactement le style de sa lettre. J'exigeai qu'il se servit très exactement de la troisième personne, et qu'au lieu de dire : Nous donnerons, il dit toujours : On donnera, l'ouvrage paraîtra, etc., etc., parce qu'alors, lui dis-je, ceux qui voudront croire que je suis votre coopéraleur le croiront, mais rien ne le prouvera, et, si je désapprouve votre collection, je la désavouerai, ou je la
critiquerai moi-même. D'après cela, j'ui rédigé les premières phrases de la lettre d'avis, et si les dernières étaient dans le sens convenu, je n'y aurais assurément rien à redire. Mais j'ai été surpris comme vous, Monsieur, de m'y voir coopérateur. Cependant si quelque chose peut excuser Méjan, c'est que, mon refus étant motivé principalement sur l'inconvenance qu'il y avait de me rendre éditeur d'un ouvrage qui pourrait être blâmé par M. Cabanis, Méjan est allé trouver celui-ci, et, d'après l'assurance qu'il en a reçue de l'assentiment qu'il donnait à ce travail, et la promesse qu'il a faite de revoir lui-même les cahiers avant de les livrer à l'impression, Méjan a pensé que je n'avais plus de raison grave pour persister dans mon refus et, comme j'étais absent, il a rédigé la fin de sa lettre, comme vous l'avez lue. Au surplus, Méjan est un très bon sujet et fort en état de faire un bon travail. Il y a plus, c'est que sa collection empêche absolument celle de Barrère, dont nous n'aurions pas été maîtres, et vous le serez entièrement de celle-ci. Si cependant vous croyez que j'aie quelque chose à faire danstout ceci, vous connaissez ma manière de penser et vous ne devez pas douler de mon empressement à seconder vos intentions. Demain j'aurai l'honneur de vous voir à ce sujet. »
Notice bibliographique
concernant les ouvrages imprimés par Mirabeau
ou sous son nom.