‹ Les Mirabeau (volume 3)Chapitre 20 sur 37 · L'AMBASSADE DE LA COMTESSE DE MIRABEAU · texte numérisé non relu

L'AMBASSADE DE LA COMTESSE DE MIRABEAU

riellc. Il n'était certainement pas taché de s'épargner, pendant quelque temps, de nouveaux tracas de la part de ce fils terrible en le tenant sous les verrous, de le soustraire ainsi à F influence pernicieuse de M1116 de Cabris, et il ne sera point pressé de faire en sorte que Mirabeau recouvre, sans péril, la liberté perdue par sa faute. Pourtant nous devons constater que l'emprisonnement de Mirabeau au château d'If arrête le procès de Grasse. Sur le désir exprimé par le duc de La Vrillière, le procureur général de Joannis s'entremet auprès de la partie plaignante (1), et s'il n'arrive pas à faire retirer la plainte, il obtient au moins ce résultat que, pendant deux ans, il n'y est donné aucune suite. Bien des événements se passent : les anciens parlements viennent reprendre leur place occupée par les parlements Maupeou, Mais c'est seulement après la dernière évasion de Mirabeau et sa fuite en Hollande avec Mme de Monniei* que la procédure1 est reprise contre lui à

(1) La licltre de M. do Joannis à M. de la Vrillière en fait foi :

« Monsieur le Duc,

« J'ai cm apercevoir dans votre lettre du 7 septembre, au sujel de La détention du comte de, Mirabeau au château d'If, que voua croyez que les poursuites devraient rc<<av. Désirant de concourir a vos vues, j'ai écrit, de mon chef, à M. de Villeneuve, partie plaignante, pour l'engager à i d. Je défi bien de pouvoir y réussir et témoigner à cette famille ce que je voudrais faire pour lui plaire*

« Je .suis etc.. ..

« de Joannis.

« A Ai.\. l( 29 septembre 1771. » [Archives nationales.)

r. i LE8 MIRABEAU

( rrasse, encore sur L'initiative, assez inexplicable, de Briançon, l'un des accusés (1). Elle aboutil une sentence, condamnanl Mirabeau, par contumace, à la peine infamante «lu blâme - i à 6,000 livres d'amende cuver.- M. de Mouans. Briançon était condamné à la peine de l'admonestation. Des amendes étaient également prononce contre lui, M™8* de Cabris et de La Tour-Roumoules. Celle sentence, rendue le w2 octobre 1 77( >, était d'une excessive sévérité ; elle ne fut jamais purg par Mirabeau ni exécutée, et ne l'empêcha point d'être admis aux Etats généraux. Si le cadre de notre sujet le permettait, nous pourrions insister sur les péripéties souvent burlesques du proo . Ce maraud de Briançon n'y comparaît que pour turlupiner, sans le moindre égard, les malheureux avocats auxquels, à défaut des magistrats, reçus d'eux-mêmes, incombe la mission de le juger. Mme de Cabris comparaît une seule fois, el elle affecte toute la dignité et toute la hauteur méprisante dont elle savait se revêtir à l'occasion. Rien de moins majestueux, il faut bien le dire, que l'administration de la justice, sous l'ancien régime,

(1) On verra \>\u> loin que Mmo de Cabris linil par se brouiller à mort avec Mirabeau. Briançon ne fut-il pas alors l'instrument d'une vengeance de sa pari contre son frère î

(2) Cette peine entraînai! la perte des droits civiques, ou plutôt de ce que nous qualifions ainsi aujourd'hui. Elle consistait, pour celui qui y <;iait condamné, à entendre, dans la chambre du conseil, a genoux et tête nue, lecture par le greffier d'une formule le déclarant « blâmé et infâme ».

dans les petits sièges de bailliages et de sénéchaussées.

Au moment où Mirabeau fut arrêté à Manosque, il y achevait, pour se distraire de ses soucis de toute sorte, son premier ouvrage connu, YEssai sur le despotisme. C'est une preuve singulière de sa force d'esprit, bien que l'ouvrage qualifié par lui-même plus lard de « fruit trop hâté de sa jeunesse » ne soit guère qu'un tissu de déclamations sans ordre et sans grande originalité. Tout en reprochant un peu aigrement à sa femme de « lui annoncer, avec l'air le plus tranquille du monde, qu'il serait enfermé », il avait attendu, sans chercher à fuir, sans protester môme, l'exempt chargé de venir l'arrêter. Il sentait trop bien que cet emprisonnement, en vertu d'une lettre de cachet, était encore le moindre inconvénient qu'il eût à redouter.

On se rappelle In description burlesque (pie le marquis de Mirabeau donnait du château d'If, à la suite d'un voyage fait, au temps (te sa jeunesse, avec ses amis Lefranc de Pompignan et l'abbé de Monville, et dans un récit badin mêlé de prose et devers. Pour sou (ils, ce n'était pas en voyageur qu'il étail appelé à visiter relie prison d'Etal classique, et le régime qui l'y attendait ne prêtail point au badinage. Non qu'il y ail été traité absolument en prisonnier ordinaire. On lui accordait certaines faveurs spéciales ; on l'uni même par lui laisser la liberté de ses mouvements, dans l'inté-

rieur de la citadelle. Mais cet espace était encore singulièrement resserré, et on lui avait interdit toute correspondance au dehors, si ce n'est avec sa femme. L'interdiction dont il s'agit était de règle pour les prisonniers d'Etal ; le marquis, d'ailleurs, l'avait formellement demandée a l'égard de son fils, aiin d'arrêter toutes relations entre lui et sa mère, ou sa sœur, Mmc de Cabris. « J'ai compris, écrit la comtesse, que c'était pour elles qu'était faite la défense. » La rigueur de cette mesure s'adoucit un peu par la suite. Mirabeau fut même autorisé recevoir quelques visites. Mais, dans les premiers temps, les nouvelles même de son fils, laissé à Manosque, aux soins de la famille de Gassaud, ne lui parvenaient qu'en passant par Paris, et par l'intermédiaire de sa femme. Le marquis de Mirabeau n'avait point voulu se faire excepter luimême de l'interdiction. Le prisonnier en était donc réduit à adresser ses sollicitations à sa femme. Toutes les lettres qu'il lui écrit, durant son séjour au château d'If, ont pour but de réchauffer le zèle, et d'encourager l'insistance qu'elle doit apporter dans son rôle d'avocate auprès du marquis.

Le père n'était pas dispose à rendre de sitôt à son fils une entière liberté. « Ce que j'ai pu démêler des projets de Ion père, écrit la comtesse à son mari, c'est qu'il veut, en sortant du château d'il', le mettre encore quelque temps dans quelque ville où tu aies ta liberté, et

môme occasion de vivre avec tout le monde, afin de l'éprouver avant de se réconcilier publiquement avec toi. » — « Mon dessein, disait, en effet, le marquis, dans une lettre à M. de Marignane, du 11 octobre 1 774, est maintenant de l'éprouver tout de bon et à ma manière. Il est où il doit être, el il y sera. En supposant un miracle et qu'il se contint assez pour que le commandant à la fin réponde de sa sagesse et de sa repentance, alors je le ferais passer dans quelque citadelle, où il aurait à vivre avec quelqu'un pour l'éprouver. Autre miracle, qui le fit sortir à bien de cette ('preuve, j'en tiendrais d'autres prêtes, et ainsi par degrés. C'est tout ce que je dois de patience à sa qualité de mari et de père. » Il est permis de penser que le marquis ne tient pas seulement à éprouver son (ils; mais que, comme nous l'avons indiqué, il s'inquiète plus encore de rompre son intelligence avec sa sœur, Mme de Cabris. Il a plus que jamais à cœur de l'écarter de la coalition formée, conlrc le chef de famille, par celle sœur du grand orateur et par sa mère. 11 vient, en effet, de remporter de petites victoires sur la marquise, de gagner le premier procès en séparation qu'elle lui a intenté, de l'obliger, grâce à l'entremise d'un ministre, à retourner en Limousin sans avoir rien obtenu contre lui. Il voudrail profiter de ces avantages pour arriver à un arrangement <|iii molle les biens de sa femme a l'abri (\(^ dilapidations qu'il prévoit. * Ton père, écrit la comtesse à son

mari, n'a point renoncé a l'espoir de Paire faire une donation à ta mère, à laquelle je suis moralemenl sûr qu'il te nommera. » Il travaille donc dans l'intérêt de son (ils; encore faut-il que ce fils ne vienne pas contrarier ses projets. La comtesse, assure- t-elle, l'ail valoir auprès du marquis i les tentations dont la mère a obsédé son fils, les inventions qu'elle n'a cesse de l'aire, et la façon noble et honnête » dont celui-ci a toujours refusé de ranger dans son parti. Mais ces confidences ne rassurent point le père, et il a raison de n'être point rassuré, car, en réalité, connue le prouvent différentes lettres du comte, que nous avons déjà cit. dans la première partie de ce travail, c'est lui qui, depuis son mariage, a dalle les ressentiments de sa mère, qui a même proposé à la marquise une liffue contre l'entourage habituel de son père, M. el Mll,c du Saillant, et Mme du Pailly, sinon contre son père lui-même,

Le marquis ne se pressera donc point de traiter avec les créanciers de son lils, préliminaire indispensable de la mise eu liberté du prisonnier. Jusqu'au moment, en effet, où ils auraient reçu quelque satisfaction, ces « enragés &, comme les appelle la comtesse, « n'auraient pas demandé mieux <pie de tenir leur débiteur ». Pendant le court passage que la comtesse avait l'ail à Aix en quittant son mari pour se rendre au Bignon, «< ils étaient venus, dit-elle, faire un train effroyable à ses gens », déclarant « qu'ils voulaient absolu-

ment la voir, qu'on les avait ruinés ». Un d'entre eux l'avait poursuivie « à la portière de sa chaise, comme elle passait au Cours ». Ils avaient présenté au ministre un mémoire demandant la levée de la lettre de cachet, afin de pouvoir « agir » sur Mirabeau. Le marquis laissait passer l'orage. Il avait demandé seulement à un de ses cousins, M. du Bourguet, conseiller au parlement de Provence, d'entreprendre l'examen de la situation de son fils et l'étude des moyens à prendre pour éclaircir cette si hial ion. Ce n'est qu'au printemps de 1775 qu'il envoie en Provence M. du Saillant, chargé d'entrer en négociations directes avec les créanciers, en même temps que de chercher à terminer le procès criminel de Grasse.

Quelle est, pendant ce temps, l'attitude de la comtesse dans la maison de son beau-père? Elle v a clé, comme nous l'avons vu, fort bien accueillie. Le marquis s'est môme pris pour elle d'un de ces sentiments de goût, un peu superficiels, qu'il était très prompt à concevoir. « Ton père, écrit-elle à son mari le 13 septembre 1774, est loulc la journée à me baiser, depuis la plante dr^ cheveux jusqu'au menton. » Mirabeau avait cru pouvoir fonder quelques espérances pour lui-même sur cef attrail dé son père pour s;i femme. Ce n'était assurémenl pus chose facile que d'ébranler chez le marquis une résolution arrêtée. <• Je ne t'ai jamais dit, écril encore la comtesse à son mari, que mon crédit lui grand; et je t'assure qu'il y a

très peu de gens qu'on mène moins que ton père el ton oncle. Si la douceur, «l'un côté, et l'importunité, de l'autre, faisaienl quelque chose, il est sûr que je devrais toul obtenir; mais cela n'avance derien, ton père a ses plans el ses arrangements dont rien ne le détourne... ■ — ■ Mm*de Pailly, est-il dil dans une autre lettre, s'inù réellement fort à toi. Je suis sûre qu'elle s'est l'ail brusquer très fort par ton père en lui demandant ton rappel. » A toutes les instances lf marquis répond que ce seront les rapports du commandant du château d'If, M. d'Alègre, qui régleront sa conduite. La comtesse conseille donc à son mari de se faire un intercesseur de ce commandant, « d'user sur lui de celte magie qu'il possède si bien quand il veut enchanter quelqu'un •>.

Elle cul pu cependant fournir à s. m mari un appui plus efficace «pie celui de semblables conseils. Un peu plus de résolution, un peu moins de calme de sa part eussent, tout au moins, embarrassé beaucoup son beau-père. Il est des plaidoyers qui nuisent à une cause plus qu'ils no la servent, ('eux delà comtesse étaient peut-être du nombre. Ils laissaient précisément supposer ce qu'ils prétendaient démentir, à savoir que la jeune femme avait été bien malheureuse avec son mari. « Ma belle-tille, qui prétend avec moi (pie son fol

s'était beaucoup amendé, écrit le marquis dans une lettre à M""' de Rochefort du v2o septembre

1774, ma belle-tille, dans la confiance particulière,

prend à peu près condamnation sur sa tête. » Il était impossible de ne pas s'apercevoir qu'elle était charmée d'être séparée de son mari. Sa gaieté, son babil, ses singeries, l'inépuisable entrain avec lequel elle débitait son répertoire de contes plaisants ne permettaient pas d'en douter. Aux yeux du père, qui ignorait les raisons particulières de sa bellefille pour se trouver à l'aise loin de l'homme dont elle portail le nom, toutes ces apparences extérieures devaient constituer le plus fort témoignage contre Mirabeau.

Lorsqu'elle écrivait à son mari, la comtesse prenait, cela va sans dire, un tout autre ton. Elle affectait la tristesse et l'attendrissement ; elle lui répétait qu'elle ne songeait qu'aux moyens de le rejoindre, qu'elle n'avait nulle curiosité de faire connaissance avec Paris. « Quand pourrai-je , s'écrie-t-elle, en parlant de son fils, resté à Manosque, joindre son pauvre petit museau avec le nez froncé du papa , et baiser tout cela en même temps. Mon ami , cette image me transporte. » Sous la plume d'une femme qui venait de manquer si vite à la foi conjugale, voilà qui est fort tendre, beaucoup trop tendre même pour être sincère. Une Fois à Paris, ou elle a suivi le marquis, la jeune femme, (oui ou se plaignant de la « solitude de son cœur » et de la sévérité de l'intérieur de son beaupère ; tout en déclarant que, quand il se présente quelque amusement, l'idée de la situation de son mari l'empêche d'en jouir, dissimule mal cependant

l'ïhtérêl qu'elle prend aux spectacles, au mouvi meni el aux nouvelles de La grande ville, aux modes même.

Au ]>< ml de quelques mois Mirabeau commence à se lasser de cette inutile correspondance. Ses lettres, comme on peut en juger par les réponses de la comtesse parvenues en nos mains, prennent un accenl d'aigreur de plus en plus marqué. Il reproche à sa remine d'éluder ses demandes, de l'aire « siffler » par ceux au milieu desquels elle vit. Il la somme, puisque sa présence auprès du marquis n'amène aucun résultat, de revenir en Provence, et, si elle ne veut pas le rejoindre au château d'If (i), de se fixer au moins chez, son père. à Aix, d'où elle sérail à portée de visiter le prisonnier, et de communiquer plus facilement avec lui. D'ailleurs la menace d'une pareille détermination ne pourrait-elle pas, à elle seule, changer les desseins actuels du marquis de Mirabeau? Mais là comtesse se trouve forl bien à Paris; elle n'a pas

la moindre envie de quitter ce séjour pour celui d'Aix, à plus forte raison pour la prison de son mari. Elle a maintes fois protesté cependant qu'elle n'était à Paris que parce que son mari l'y avait envoyée, qu'elle restait « à ses ordres • ,

(1) « Dans les temps de mœurs, écrit a oe sujet le marquis •le Mirabeau à son frère (21 juin 1779), une femme, pénétrée de l'ét< mine du lieu du mariage, aurait pu demander d'être prisonnière avec lui (son mari jusqu'au bout, si ou ue le voulait Bortir, et l'aurait l'ait . »

« prèle à le suivre » , « prête à voler avec grande joie partout où il voudrait ». Gomme son mari lui rappelle ces protestations, elle lui oppose, non sans embarras, une série d'arguments plus ingénieux que solides. « Je crois, mon bon ami, écrit-elle le 22 novembre 1774, que je gâterais tout en te joignant dans ce moment-ci, parce que nous aurions l'air de nous méfier de ton père et de vouloir donner des scènes au public, au lieu que tout le monde sait que je suis ici par ton ordre, et en attendant que lu aies subi la punition de la rupture de ton ban. » Elle n'a pas, au surplus, l'argent nécessaire à son voyage et h sa subsistance au château d'If. (le ne serait pas son beau-père, dit-elle, qui se chargerait de pourvoir à son entretien dans ce château. Il serait capable, au contraire, de se munir d'un ordre du roi pour l'empêcher de rejoindre son mari. Quant à la ville d'Aix, elle ne se sent pas le courage d'y paraître tant que leurs affaires communes seront dans le même état, et qu'elle peut y être harcelée par les créanciers. Elle se désespérerait si elle croyait que son mari eût assez de temps à rester captif pour ([ne ce fût la peine de faire \in

voyage de deux conls lieues. Puis, partir si vile,

ce serait abandonner, au momenl le plus critique, le soin de ses intérêts qu'il lui a confié. Enfin, ('lie a reçu de sou père, M. de Marignane, sous peine de lui déplaire, l'ordre de demeurer dans la maison du marquis de Mirabeau. « Je ne crains point, déclare-t-elie pathétiquement à sou mari, de m'en

remettre à ton tribunal. Il a toujours été juste pour moi. » Et, Mirabeau la pressanl toujours néanmoins, elle lui fait, pour se dégager, une offre aussi peu sincère que ses offres précédentes, celle de se retirer dans un couvent de Paris, au choix de sou mari.

On pense bien que le prisonnier accueille fort mal ces fins de non-recevoir. Il en arrive à adresser à sa femme «les apostrophes violentes, telles que celle-ci, par exemple, reproduite plus lard par la comtesse dans un «le ses mémoires judiciaires, lors de son procès en séparation : i Vous êtes un monstre. Vous avez montré mes lettres à nu m père. Je ne veux pas vous perdre, et je le devrais : mais mon cœur saigne à la pensée de sacrifier ce qu'il a tant aimé. Mais je ne veux plus être, et je ne serai plus votre» dupe. Traînez votre opprobre OÙ vous voudrez. Portez plus loin que vous n'avez l'ait, s'il est possible, votre perfide duplicité. Adieu pour jamais » (I ).

Ceci est écrit le \\ janvier 177o. Quelques semaines plus lard, Mirabeau apprend que tous les mousquetaires sont rappelés à Paris, en vue du sacre du nouveau roi : M. de Gassaud va se trouver

(I) « Je te «loimr ma porole d'honneur, répond la comt que j«' n'ai montré u top père que 1rs article! ostensibles que in m'avais écrits a cette intention... Je le prie de me dirai mon ami, si cin mérite les duretés donl tu m'accables impitoyablement, car j«' iiriic d'en renfermer davantage dans sepl lignas si «lui Boientplus outrageantes, a Celte extraordinaire douceur eatr elle le laii d'une conscience luen tranquille P

de nouveau rapproché de la comtesse. La jalousie du mari se réveille et lui fait rompre le silence qu'il s'était imposé ; prenant au mot les offres, quelle lui a faites précédemment, d'entrer dans un couvent, il adresse à sa femme la lettre suivante :

J'ai fait tout ce que j'ai pu, madame, pour éviter la situation perplexe et vraiment fâcheuse où je me trouve. J'en atteste le ciel et mes amis ; mais je dois enfin à mon nom, à mon fils, à ma conscience, à l'intérêt même que m'inspire encore votre réputation, que vous avez eu le bonheur de conserver, de prendre un parti qui me mette à l'abri des suites d'une légèreté que j'avais voulu oublier, et qu'il ne tient qu'à vous d'effacer pour jamais de ma mémoire, j'en jure par l'honneur.

Le sacre du roi rappelle à Paris qui vous savez. J'avais fait demander un congé; il n'a pas été possible de l'obtenir. Je ne puis, ni ne dois, ni ne veux vous mettre encore aux prises avec un danger qui vous trouva trop faible. Prenez donc un prétexte quelconque, et, puisque vous ne croyez pas pouvoir revenir en Provence, retour qui vous vaudrait à jamais ma reconnaissance, ma tendresse, mon estime, ma confiance, entrez dans un couvent, et n'en sortez pas.

Je vous conjure par votre lits, par vous-même, que j'ai toujours aimée, que j'aime encore, de ne pas me forcer, par une désobéissance qui, quelque autorisée qu'elle fût ou pût être, serait toujours criminelle et me trouverait inflexible, de ne pas me forcer, dis-je, à vous faire connaître L'étendue de mes droits. Vous me puniriez en prolongeant la persécution qui m'accable, vous me puniriez bien plus en me rendant l'instrument nécessaire de votre malheur. Ma main tremble en traçant ces lignes ; mon Cœur est déchiré ; niais croyez que, comme j'avais prévu

tout ce qui arrive, j'ai longtemps réfléchi le parti que je prends ; croyez que celui qui fut capable, dans un moment de désespoir, où tout était permis, de vous traiter avec une générosité rare n'est pas faible. Je connais ma tète quand elle est montée, et voilà pourquoi je lui permets peu de projets ; mais vous, ne connaissez-vous pas mon cœur? Si le vôtre ne m'a pas tout à fait trompé, si vous ne fûtes que faible, si vous restâtes toujours digne de redevenir vertueuse par vos regrets et vos résolutions, montrez-moi aujourd'hui que vous n'avez pas cherché à nVabuser par de vaines illusions, que vous voulez mériter l'oubli absolu de votre faute, et reconquérir tout jusqu'à mon respect. Adieu, madame, ne soyez pas barbare envers moi, vous le seriez en même temps envers vous... Quand pourrai-je vous appeler encore mon Emilie !

A cette adjuration éloquente et qui aurai! dû la toucher, la comtesse répond par une nouvelle défaite; « Si j'avais pu, dit-elle, exécuter les ordr que vous me donnez dans voire dernière lettre, croyez que je n'y aurais pas manqué ; mais comme nous allons partir pour le 1 tignon, nos malles étant faites, j'ai pensé qu'on me prendrai! pour folle si je faisais une pareille proposition, et qu'on l'attribuerail uniquement au désir de fuir la campagne. I bailleurs, si le motif ({ne vous m'alléguez esl réellement celui qui vous pousse, je vous assure que clans aucun couvent quelconque je ne serais aussi gênée qfu'ici. •> El elle ajoute avec un calme étonnant : « Nous n'avons vu le neven du chevalier de

Gassaud que deux l'ois, sons prétexte qu'il acte

malade, à ce qu'il dit. » On a pu remarquer, dans

les dernières citations, que, de part et d'autre, le tutoiement conjugal avait disparu chez les deux correspondants. Désormais leurs lettres vont devenir de plus en plus rares et de plus en plus froides. Aussi bien, la comtesse avait fini par recueillir sur le compte de son mari des renseignements (fui lui permettaient de se plaindre à son tour.

Revenant de Malte, où il avait été l'aire ses caravanes cl s'était livré à des excès précoces de toute nature, le chevalier de Mirabeau avait été, à son passage à Marseille, rendre visite au prisonnier du château d'If. Il avait, dans cette visite, manifesté le plus vif intérêt pour le sort de son frère, et la plus bouillante indignation contre celui que Mirabeau en rendait responsable, c'est-à-dire contre M. (!<' Mouans (1). Néanmoins, dès son arrivée à Paris, il n'avait rien eu de plus pressé, en guise de bon office, que de raconter à sa belle-sœur les attentions particulières dont le prisonnier, fort à court de distractions, honorait une cantinière du château d'If. La comtesse avait paru d'abord en plaisanter ; c'était ce qu'elle avait de mieux à faire Malheureusement, la cantinière avait un mari, et, pour se soustraire aux mauvais traitements de ce

(1) Le chevalier rapporte lui-même, dans une Ici ire à son beau-frère, M. du Saillant, qu'il aurait proposé à son frère d'aller cassev les braa à M. de Mouans. C'est le comte qui l'en aurait empêché, en lui faisant observer qu'il les perdrait l<ni< deux.

mari, elle finil par s'enfuir du château d'il'. Le mari prétendit qu'elle Lui avail emporté de L'argent cl des hardes. Mirabeau, trop compatissant, avail adressé la cantinière à Ni06 de Cabris ei à son compère Briançon ; la fugitive avait trouvé asile chez celui-ci, qui s'étail même opposé aux tentatives de son mari pour remettre la main sur elle, Il n'en fallait pas davantage pour que Mirabeau, complice de l'évasion, fût soupçonné aussi de complicité dans le prétendu vol et de recel de l'argent disparu. Le cantinier avail écrit à la comtesse de Mirabeau une lettre où il formulait tout au long celle accusation contre son mari. Lui-môme l'a rétractée depuis dans une autre lettre que Mirabeau obtint de lui à l'époque de son procès en séparation, et publia alors, comme réponse à la première, que la comtesse avail insérée dans un de ses factums. Le commandant du château d'If, dès le début de l'affaire, avail pris chaudement la défense de son prisonnier. Mais la comtesse n'en avail pas moins recueilli avec soin l'arme qui lui était fournie contre son mari, se réservant d'enfaire usage le cas échéant. Le marquis avail été naturellement informé de ce nouvel incident, de nature à produire la plus mauvaise impression sur son esprit, ne fût-ce qu'en lui démontrant la continuation (b^s relations entre le ci. mie et M1110 de ( iabris, malgré L'emprisonnement du premier. Il ne devait apprendre que plus tard, cependant, que le Frère el la sœur

avaient trouve moyen d'entretenir une» convspon-

dance secrète et suivie (1). « C'était, lui écrit le bailli, le 11 août 1776, dans les guêtres de quelques

vilains, qu'on envoyait au château d'If, qu'on mettait les lettres et les réponses, entre les guêtres et la jambe. »

Le marquis en savait assez cependant pour comprendre l'inconvénient d'un plus long séjour de son fils dans une forteresse aussi rapprochée de Grasse. Au surplus, M. de Rochechoùart, lieutenant général de Provence, lui faisait observer qu'on ne pouvait « tenir éternellement sur ce roc un turbulent père de famille ». Et enfin, Mirabeau avait mis à profit la recommandation de sa femme, relativement au commandant du château d'If, M. d'Alègre. Il avait employé toute sa « magie » à séduire ce commandant, qui avait rendu sur son compte les attestations les plus Favorables. Tout eu restant incrédule, le père ne pouvait pas cire insensible à ces témoignages, auxquels il avait déclaré d'avance vouloir subordonner ses résolutions. La comtesse raconte ainsi l'effet produit par une des premières lettres de M. d'Alègre : « Il y avait, mardi, assemblée, comme tu sais (c'étail le joui- réservé, de fonda-

(1) Il semblerait môme résulter (l'une Lettre postérieure «lu marquis que M"10 de Cabri- réussit à voir son frère au château d'If. S'il en es) ainsi, il fallait que la surveillance dont Mirabeau était l'objet se fui singulièrement relâcher, h -i celui-ci ne chercha point à exécuter des projets de fuite auxquels il dut songer <!<•> loi-, ce fui pour des motifs sur lesquels nous nous expliquerons plus loin.

lion chez le marquis, aux réunions d'économistes ton père vinl tout à coup m'embrasser avec les larmes aux yeux, en me donnanl à deviner premièrement de qui on voulait parler en disanl tant <le belles choses. Fais en sorte que M. d'Alègre en écrive quelques-unes «le semblables, et nous serons bientôt contents, à ce que j'espère. » Les élog décernes par M. d'Alègre ne s'etanl pas démentis, le marquis devait considérer son fils comme s'etanl tiré à son honneur de cette première épreuve. C'est donc pour lui rendre une demi-liberté, toul en l'éloignant de M0"5 de Cabris, que le père demande, en avril 1775, la translation dn prisonnier du château d'il' au château de Joux, près de Pontarlier, sur la frontière française delà Franche-Comté et delà Suisse ; et la comtesse se croit autorisée à écrire à son mari la phrase suivante, que nous avons précédemment citée: « Comme j'étais à solliciter voire père, comme a mon ordinaire, il m'a dit qu'enfin je serais satisfaite, et qu'en attendant que la tournure de vos affaires permissent (sic) davantage, vous alliez être dans un endroit beaucoup pins convenable que le château d'If, et «pie, de plus, il n'avait demandé aucun ordre contre voire liberté, sinon an commandant de répondre de vous. » Quelques jours après, la comtesse mande encore à son mari qu'elle a vu avec plaisir le marquis lui choisir un appartement dans l'hôtel dont il vient de faire l'acquisition me de Seine. Ceci dénote évidemment, chez le père, l'intention de ne plus

prolonger trop longtemps la captivité, ou plutôt l'exil de son fils.

Mirabeau arriva au château de Joux, le 25 mai, sous la conduite du lieutenant de la maréchaussée d'Aix. L'aspect de cette nouvelle demeure, « de ce nid de hiboux, égayé par quelques invalides, » comme il l'a écrit, n'était pas très riant, môme pour un échappé du château d'If. Mais il y fut mis, presque immédiatement, en possession d'une liberté qui alla Ions les jours croissant. Il n'y avait point alors d'autres prisonniers (1) au fort de Joux, et le commandant, M. de Saint-Mauris, bon gentilhomme, répétait volontiers qu'il ne se résignait pas à être geôlier. Il laissa donc à Mirabeau la l'acuité d'aller et de venir en dehors du fort qui lui avait été assigné pour résidence ; il en vint à lui permettre d'avoir un logement dans la petite ville voisine de Pontarlier, d'y prendre ses repas à l'auberge, de fréquenter la société de cette petite ville et des environs. Mirabeau restait, en principe, obligé de rentrer chaque soir au château. Encore put-il, avec l'assentiment formel ou tacite de son commandant,, s'absenter a différentes reprises pendant plusieurs jours, et étendre ses voyages jusqu'en Suisse. Force lui a été de reconnaître plus tard la condescendance avec laquelle il

fl) U y pu eul d'autres par la suite, et notammenl m pauvre Toussaint Louverture, qui y mourut, sous le premier Empire, à une époque où l'on avail ressuscité toute l'ancienne pratiqui & - lettres de cachot.

avait été traité ; il a aie seulemenl avoir, en retour des faveurs dont il jouissait, engagé sa parole de ne poinl se soustraire à la garde de M. de Saint- Mauris. Nous avons quelque peine ;i croire que le commandant n'ait poinl eu la précaution de mettre sa responsabilité à couver! par celle garantie. Quoiqu'il en soit, la condition de Mirabeau n'était pas celle d'un prisonnier. Les fêtes et l<is réunions ne manquaient pas à Pontarlier, et il y était fort recherché. La chasse, qu'il aimait avec passion, lui fournissait un autre genre de distraction. I bailleurs, il n'était plus dépourvu »le livres et de moyens d'études ; il avait entrepris un ouvrage sur les Salines de la Franche-Comté , et le marquis, qui ne renonçait pas à faire dé lui un économiste, et qui ne négligeait pas «le lui adresser régulièrement son journal les Ephémérides, l'encourageait dans celle entreprise. Enfin, les officiers municipaux de Pontarlier « le trouvaient, dit-il, toujours prêt à écrire pour les affaires de la ville (I ) ».

Il faut convenir cependant qu'une telle existence était encore singulièrement vide peur une activité comme celle de Mirabeau. Aussi ne s'en estimait-il

(1) Mirabeau rédigea encore, durant Bon séjour à Pontarlier, un mémoire en faveur d'un porte-balle de cette ville, nommé Jeanret, qui, forl soupçonné de s.' livrer à la contrebande, avail été blessé dans une rixe avec des employés des fermes, et sollicitait, de cr cher, une réparation pécuniaire. Ce même Jeanpet, après lui avoir rendu quelques servioes, lors <lc l'enl ment de Mm" de Monnier, contribua, asseï peu généreusement, à fournir dos preuvos ù L'appui de L'accusation portée'en justice contre Lui.

point satisfait, et nous le voyons recommencer, au bout de quelques mois, ses instances en vue d'obtenir sa liberté complète.

Le tour qu'a pris ce garnement, dont tu connais les singeries, écrit le marquis à son frère, le 16 août 1775, c'est, après avoir démêlé le caractère doux de son commandant, de jouer la maladie et la tète qui s'échauffe d'impatience dans sa prison. Comme, dans plusieurs lettres consécutives, j'ai mis ce digne homme au courant do tous les tenants et aboutissants de la fortune de son prisonnier, je me suis contenté de lui mander, pour cetlc fois, que, quant à ses maladies, nous n'y croyions plus, et que, d'ailleurs, nous n'étions pas médecins ; qu'à l'égard de sa liberté, si le roi le hachait, ses créanciers le tiendraient bientôt d'une manièro moins commode, et que les plus véreux d'entre eux avaient dos lettres de change très valables contre sa personne, si elles ne le pouvaient être contre ses biens ; que, quand je le sauvai par des lettres d'exil, cela avait l'air punition ; qu'aujourd'hui cela ne serait que lier les mains à justice, chose que je ne veux demander, ni ne puis obtonir.

Il est nTiaiu que 1rs affaires de Mirabeau, un peu par la taule de son père, étaient toujours on fort mauvais état. La liquidation < les délies traînait, le marquis ne voulanl entendre à aucun aeoomrnodemenl avec les créanciers usuraires, se dédarani résolu à faire passer l'éponge sur toutes les juiveries, et ne se décidant pas oependanl à demander des lettres de rescision contre l'ensemble des engagements de sou [ils, sauf à traiter ensuite avec les créanciers honnêtes, ce qui était le seul

moyen «l'en finir. Nous savons qu'avec tout< prétentions au bon ordre domestique le marquis de Mirabeau s'entendait fort ma] en affaire D'ailleurs, loin de réussir dans les négociations commencées avec sa femme, il n'avait pu l'empêcher de rallumer la guerre contre lui, et de lui intenter, après l'invasion du domicile conjugal que nous avons racontée, une demande en séparation de corps; et il craignait toujours de voir passer son fils aîné dans le camp do ses ennemis. Quant à ce fils, oubliant parfaitement les premiers et fort bons motifs de sa détention, il ne se faisait plus faute de récriminer. Il affectait d'attribuer uniquement à une mauvaise volonté arrêtée et oppressive do la part de son père le retard dans l'arrangement de ses affaires, a Je n'ai pas mérité la persécution qui m'opprime, écrivait-il dès le mois de janvier précédent, et j'en rirais si mon père ne la dirigeait pas. » — « Mon père nem'a fait interdire que pour palper mou revenu, écrira-t-il plus lard à sa mère, après sou évasion. » Rien ne justifie assurément colle injurieuse imputation. Tous les revenus de Mirabeau étaient saisis par se- créanciers et consignés à leur profit ; le marquis n'en continuait pas moins à servir à son [ils et à sa belle-fille la pension alimentaire iixèe par le tribunal qui avait prononcé l'interdiction de Mirabeau ( I ). Il u'avaii pu se dispenser de payer sans

l Le marquis avail pria Bur lui teulemenl de faire deux parts d<' ctir pension de 8,000 Livres; il donnait 1,800 livri

délai quelques-unes des dettes criardes de celui-ci, au moyen d'avances personnelles. Il pourvoyait aux dépenses d'entretien de son petit-fils, resté à Manosque, chez les Gassaud. Il logeait et nourrissait, dans son hôtel, à Paris, la comtesse et ses gens. L'arrestation de son fils à Manosque (1) et la translation de celui-ci au château de Joux s'étaient opérées, bien entendu, à ses frais. Les mesures de sauvegarde qu'il avait provoquées n'avaient occasionné pour lui qu'un surcroit de charges.

Mirabeau, au reste, n'était pas encore entré en révolte ouverte contre son père. Il persistait à le solliciter et à chercher des intercesseurs auprès de lui. Au mois d'août, il s'adressait à son oncle, le bailli, en ces termes :

Mon oncle,

Si je connaissais un cœurmeilleur que le vôtre et plus tendre pour sa famille, une judiciaire plus forte et plus saine, je m'adresserais à cet être privilégié pour l'engager à demander à mon père le temps où il se propose de faire cesser l'état réellement déplorable qui m'accable. Je lui dirais : La liberté est de droit naturel ; l'ai-je perdu ? On ne punit pas deux fois pour la même chose. Ce n'est certainement pas pour des dépenses ruineuses, qui m'ont attiré tant d'humiliations, donné tant de remords et privé pendant près d'un an de la liberté, que je suis détenu

la comtesse, ci ne réservait que 1,200 livre- ( p les besoins

personnels de son mari, <-u que ce dernier trouvait forl mauvais. (1) Nous avons l'état des frais d'arrestation et de conduite de Mirabeau au château d'If. Ils no s'élèvent pas a moins de i".; Francs.

IW l l - M1BABEAU

dans un foi l ; c'est pour une affaire, peut- «lie imprudente dans la forme, mais honnête dans le fond, que je ne désavouerai jamais, que je gagnerais à tous les tribunaux du monde ; c'est pour cette affaire malheureuse que j'ai

été arrêté. l'nc détention si longue no doit-elle pas persuader au public que j'ai les torts les plus graves et peutêtre les plus déshonorants.

A qui dois-je adresser ee langage, mon cher oncle .' Dois-je abandonner l'espoir de faire oublier mes Léç retés, de transmettre à mon fils un nom qui n'aura pas perdu, par ma faute, la considération que vous et mon père lui avez acquise "? Dois-je m'exclure à jamais de la carrière où ma conduite et mes efforts, aidés de vos conseils, pourraient me donner les moyens d'être un jour utile à mon fils? Les temps se régénèrent, l'ambition est permise aujourd'hui, et croyez-vous, souffrez quej vous le demander, croyez-vous que l'émulation qui m'inspire soit absolument stérile, etqu'à plusde vingt-six ans votre neveu ne soifccapable d'aucun bien? Non, mon oncle, vous ne le croyez pas. Relevez-moi donc, daignez me relever, sauvez-moi de la fermentation terrible où je suis, et qui pourrait détruire l'effet que les réflexions et l'épreuve du malheur ont produit sur moi. 11 est des hommes qu'il faut occuper. 1 /activité, qui peut tout, et sans laquelle on ne peut rien, devient turbulence, alors qu'elle n'a ni emploi ni objet.

Mais quels que soient les desseins de mon père, so t qu'il veuille aider ou détruire mon ambition, daignez du moins lui demander ma liberté personnelle. Il ne veut pas, sans doute, me jeter en démence ou me précipiter dans la frénésie, ,1e sens que ma santé m'échappe. Ma tète agitée souffre d'autant plus que je fais plus d'efforts pour la retenir. Dans un mois, des monceaux de neige vont m'ensc\clir dans un p&ys dénué de 1-uiles ressource* murales. Cette perspective est cruelle. Mon état e>t doulou-

reux et pénible; il s'aggravera, excédera mes forces, et vous regretterez alors, mais inutilement, un neveu qui ne veut plus vivre que pour votre satisfaction et L'intérêt de sa famille et de son nom. Je suis, avec un profond respect, etc...

Le bailli répond fort sèchement :

Ce qu'il vous plaît appeler vos légèretés, monsieur le comte, ne vous laisse que l'option entre le château et la conciergerie, et paraissent (sic) quelque chose de plus à votre père et au publie, ainsi qu'à la justice et au ministère. Vous jugez bien que je ne puis adopter tout seul cette qualification. N'étant pas auprès de votre père, je lui envoie copie de votre lettre, et je lui fais passer ma réponse, ne sachant ou l'adresser. C'est à lui à savoir s'il veut et s'il doit vous rendre une liberté dont quelques papiers, qui ont scandalisé le publie, signés de vous, vous priveraient bien vile. (Il ne peut être question ici que des lettres de change souscrites par Mirabeau.) Votre situation me peine et m'afflige, mais c'est parce que, telle qu'elle est, vous ne pouvez pas vous en plaindre (1).

Mirabeau aurai! pu adresser directemeni ses doléances au ministre qui venait de remplacer

I II McaM peu exact; comme on le \nii, d'attribuer à ce moment au bailli des sentiments d'indulgence pour son neveu. Loin d'intercéder auprès du marquis, le bailli ^'exprime alors dam rmes les plus noient a contre le prisonnier du châ-

teau de .J'iiiw Nous liions encore le pa d'une <!-•

iq marquis : ■< Quant à ton fol, j'ai vomi ce Bujetli, ci il m i jamais rien, quand je lui verrais ressusciter

des morts. J'en ai appris peut-être plus que toi, <l< puis que je suis ici en Provence), de manière que je ne conclurais pas a la douceur relativement à lui. »

M. de La Vrillière. Il savait M. de Malesherto aussi hostile aux lettres de cachet que son préd cesseur ('-lait porté à en abuser. Il aurait pu, beaucoup plus tôt, profiter de la liberté qui lui fiait laissée pour s'évader. La parole qu'il avait peutêtre engagée à M. do Saint-Mauris ne l'aurait pas arrêté. Il fit même, au mois de septembre, une dernière tentative auprès de sa femme, pour lui demander, celte fois, de fuir avec lui en pays étranger. N'ayant reçu d'elle qu'un « refus -lace », et craignant avec raison de se trouver sans ressources, une fois qu'il aurait rompu avec son père et avec tous les siens, il se résigna à attendre jusqu'au moment où la mésintelligence éclata entre lui et son commandant.

Le comte de Saint-Mauris, commandant du fort de Joux et de la ville de Pontarlier, était un vieux militaire de plus de soixante ans, appartenant à une famille distinguée, dont un membre, le prince de Montbarrey, fut, très peu de temps après l'époque do ce récit, élevé au ministère de la Guerre. Nous avons vu de quelle douceur M. de Sainl- Mauris avait d'abord usé vis-à-vis de son prisonnier. De sou côté, Mirabeau s'était attaché à lui plaire, à Le conquérir, comme il avait conquis M. d'Alègre, commandant du château d'If. C'est dans ce but notamment qu'il avait rédige, à la louange de son nouveau gardien, une pompeuse relation <\r^ fêtes organisées à Pontarlier, sou- la direction de ce dernier, pour célébrer le sacre du

DEMELES DU COxMTE AVEC M. DE SAINT-MAURIS 169

roi Louis XVI. Dès la fin de 1775 pourtant, le bon accord entre Mirabeau et M. de Saint-Mauris avait cessé d'exister, et le marquis recevait sur le compte de son fils des rapports défavorables. La nature de ces rapports peut seule expliquer l'extrême dureté de la lettre par laquelle le marquis répond aux souhaits de bonne année de son fils, le 10 janvier 1776.

Vous me demandez de vous ouvrir mes bras, lui dit-il notamment ; en bonne foi, pourriez-vous me répondre de ne les pas salir? Ou plutôt vous ne connaissez assez ni votre cœur ni voire tôle pour que je m'en tienne à cette caution ; mais vous en avez une toute naturelle, et que je vous ai plusieurs fois désignée. . . M. le comte de Saint-Mauris en a agi envers vous avec une bonté sans exemple ; il vous a reçu à sa table, au moment où tout le monde vous repoussait ou vous poursuivait ; il a pris sur lui de vous donner une liberté que des ordres supérieurs mettaient à sa charge ; il vous a donné tous les soins et tous les conseils de l'amitié, quand le scandale par vous attaché à votre nom, la voix et l'autorité publique, tout parlait contre vous ; ce sont là des choses qu'il faut sentir à jamais, ou rien. M. de Saint-Mauris vous a donc traité en second père ; or, quand celui-là vous ouvrira ses bras, vous verra comme famille, et sera votre caution auprès de votre père, je vous le répète, alors vous vous rapprocherez du premier. Jusque-là, comme Toubli du passé n'est pas un don, ou un mal à moi concédé par la nature, et que, quand je le pourrais, les rudes conséquences de vos actes rafraîchiraient ma mémoire, je me bornerai à faire dos vœux, que je soumets pourtant à la Providence, qui depuis longtemps m'en montre l'inutilité. Adieu.

Dans le couranl <!«• janvier 1 7 7 r» , le hasard til

tomber entre les makis de M. de Saint-Mauris un billet souscrit par Mirabeau à l'ordred'un libraire de Neuchatel, en Suisse. Que Mirabeau, malgré son interdiction, eû( contracté de nouvelles dettes depuis son arrivée au château de Joux, il fallait s'y attendre, el là n'était pas le mal. Mais la circulation de ce bille! rendait notoires les voyages qu'il avait laits en Suisse, du consentement do M. de Saint-Mauris, et, surtout, elle établissait qu'il était bien l'auteur de ['Essai sur le despotisme, son premier ouvrage, paru sous l'anonyme peu de temps auparavant, chez le libraire même à l'ordre duquel l'engagement avait été passé. Le prêt, qui était de 1,500 livres, avait été, en effet, consenti par le libraire, comme condition de son marché avec l'auteur. Or ['Essai sur le despotisme, dont nous avons déjà dit un mot, devait être considéré par le gouvernement comme un ouvrage dangereux. Mirabeau avoue lui-même, dans un document sur lequel nous aurons à revenir (1), « qu'il était arrivé dos ordres pour faire i\r> recherches relatives à cet ouvrage. » M. de Saint-Mauris, représentant du roi sur la frontière, qui, sciemment ou non, avait laissé à son prisonnier la faculté d<i l'imprimer-, pouvait se trouver réellement compromis.

1 Les dialogue» inédits, intitulés : Amours âe l;i marquise de M" et du comte de M". D'après un passage et ces dialogues, Mirabeau aurait, dès longtemps, confie a M. de Sainl- Mauris qu'il était l'auteur 'le V Essai sur fe despotisme.

DEMELES DU COMTE AVEC M. DE SAINT-MAURIS 17 i

A la suite crime explication orageuse, M. de Saint-Mauris relira à Mirabeau toutes les faveurs qu'il lui avait accordées ; l'entretien avail lieu hors du château de Joux, il lui enjoignit d'y remonter pour n'en plus sortir. Sous le prétexte d'éviter un scandale, Mirabeau sollicita un sursis de quatre jours, afin de pouvoir assister à un bal qui devait se donner 'en son honneur, dans une maison de Pontarlier. Le sursis lui fut accordé; mais, le soir du bal (li janvier 1770), Mirabeau ne reparut plus au château, et, trois ou quatre jours après, M. do Saint-Mauris recevait de lui une lettre conçue en termes très violents, et dont voici le début :

Je me soustrais, Monsieur, à une autorité qui, devenue tyrannique, m'a tendu plus de pièges que je n'eusse jamais craint d'un galant homme. Peut-être quelques remords s'élèveront-ils dans votre cœur, en pensant que vous avez fait tout ce qui était en vous pour perdre un jeune homme d'espérance, et à qui vous ne pouvez rien reprocher; car, enfin, que vous importait une lettre de change que je ne dois pas tant qu'elle n'est pas à son échéance. Articulez, si vous le pouvez, un autre sujet de méeontenlemenf, et, si vous ne le pouvez pas, convenez que c'est une perfidie d'avoir irrité mon père contre moi, jusqu'au point de me rendre près de lui toute réconciliation impraticable, d'avoir demamlè une transfrration , etc., toujours avec l'air serein, en me serrant la main cl mVinlu assaut .

M. d<^ Saint-Mauris, suivant Mirabeau, aurait été animé contre lui par une personne de bas étage, s;i maîtresse. « Gette créature, ;i raconté depuis

172 LE8 MIKAHEAU

Mirabeau, dans son mémoire écril a Vincenn s'étail efforcée assez publiquement de m'associer à toute la ville dans ses bonnes grâces : ma froideur, qui n'était pas du respect, l'irrita, et elle jura de me punir de mon ingratitude. • Mais, surtout, M. de Saint-Mauris aurait obéi à un sentiment de jalousie contre son prisonnier, plus heureux que lui auprès d'une autre dame, d'un rang fort diffi renl, à laquelle le vieux commandant avait adressé lui-même ses hommages. « Ah ! si mon séjour dans ce pays-ci déplaisait à votre vanité, écrit Mirabeau dans la lettre dont nous avons cité le début, si vous m'imputiez les dédains d'une personne respectable <pie vous avez odieusement déchirée parce que vous n'avez pu la séduire, vous aviez une manière honnête de vous défaire de moi, c'était de me raccommoder avec mon père, et tel était votre devoir, puisque vous vous étiez voué à jouer le rôle de mon pédant. » La personne respectable dont il est question ici est la trop célèbre Mmc de Monnier.

On remarquera que Mirabeau avait prêté exactement le même genre de rancune à son colonel. M. de Lambert, lorsque, six ans avant, il s'était enfui du régimeût où il avait été place au sortir de la pension Ghôquard. (-'était une de ses prétentions d'être toujours victime de la jalousie de ses supérieurs. Que M. de Saint-Mauris ait été ou non accessible à un pareil mobile, la liaison que Mirabeau avait, dès ce moment, formée avec

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