‹ Les Mirabeau (volume 3)Chapitre 22 sur 37 · ÉVASION · texte numérisé non relu

ÉVASION

§ 1 . — Mirabeau et M,ac de Monnier.

Lorsque Mirabeau arriva au château de Joux, il n'en était pas, nous le savons, à ses premiers pus dans la carrière des bonnes fortunes. Le besoin effréné des plaisirs s'était manifesté de très bonne heure chez lui, comme une infirmité de son tempérament, il Faut le dire pour l'excuser, plus encore que comme nue défectuosité de son organisation morale. Une transmission héréditaire, dont il a' est pas difficile de retrouver l'origine, avail formé « cv> sens inflammables », suivanl ses propres expressions, <• ces affections sulfureuses», qu'aucun frein volontaire nViaii venu réprimer ou contenir. « L'âme d'un héros peul loger dans le corps d'un

satyre, écrivait en 1780 son ami Dupont <1<* Nemours, dans une exhortation qui lui était destinée, mais elle doit le commander. • Chez Mirabeau, le corps était bien celui «l'un satyre, et l'âme ne commandait pas. Tout au contraire, l'âme s'était fait dos principes de conduite en harmonie avec les faiblesses du corps. Gomme beaucoup de libertins de son temps, Mirabeau ne s'est jamais fait scrupule d'ériger m doctrine son immoralité personnelle.

Par l'extérieur, lanature ne semblait pas l'avoir prédisposé aux aventures galantes. Tout le monde peut se représenter ce visage étrange, si souvent dépeint, celle laideur éclairée par un étincelanJ rayon d'intelligence. Une stature puissante, mais lourde, épaissie dès l'âge de vingt-cinq ans par l'embonpoint, et absolument dénuée d'élégance, lui valait, dans un signalement de sa personne donné, en 1776, par la mère de M"'e de Monnier, celte mention : IJair d'un paysan, ^r> manières, lorsqu'il se présentait en cérémonie, étaient affectées à la fois de gaucherie et de prétention. Son premier aspect était franchemenl déplaisant. Tous ceux qui Tout vu de près aux différentes époques de sa vie, depuis son père jusqu'aux frères Elliot et au comte de la Marck, s'accordent sur ce point. Tous reconnaissent aussi le charme- qu'il savait toujours, lorsqu'il voulait s'en donner la peine, l'aire succéder

à cette première impression. L'esprit le plus brillant, la verve la plus dominatrice, l'art consommé

d'approprier son langage à chaque situation et à chaque interlocuteur, une audace qui ne connaissait pas d'hésitations ni de scrupules, enfin ce don naturel de familiarité dont parle son père, tels étaient les moyens d'action et de conquête qu'il a employés dans des buts très différents, mais rarement sans succès, vis-à-vis de l'un et de l'autre sexe.

« Ne regrette pas, lui écrit Mmo de Monnier, le 28 août 1780, le brillant d'esprit que tu prétends avoir perdu. Sais-tu pourquoi il fait avoir des femmes ? C'est qu'il les interdit. Tu les mènes plus loin qu'elles ne voulaient, elles ne savent point répondre à tes raisonnements ; tu attaques leur tempérament, tu les as sans qu'elles le veuillent quelquefois. » Au moral comme au physique, Mirabeau élail la personnification de cet entrain endiablé, de cette énergie masculine, qui ont toujours eu le don de subjuguer les femmes accessibles aux surprises des sens.

Indépendamment de tout autre attrait particulier, le bruit de ses malheurs et de ses aventures, qui l'avait précédé a Pontarlier, devait éveiller l'inlérèl des dames sensibles d'une petite ville de province. Celle qui tenait le premier rang à Pontarlier, par les titres el la situation de fortune do sou mari, la marquise de Monnier, étail une jeune femme do vingt et un ans, mariée depuis quatre ans à un vieillard presque septuagénaire. Marie-Thérèse- Sophie Richard de Ruflfey était issue d'une des

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plus honorables familles de robe de la Bourgogne. Son père, président a la chambre des comptes de Dijon, faisait partie de la pléiade de magistrats lettrés que relie province a eu le privilège de pr «luii-c au xvin" siècle. Forl lié avec le président de Brosses, correspond an I assidu de Voltaire pendant plu- de quinze ans, ami de jeunesse do Buffon 1 1 », il avait l'ondé dans son hôtel une société littéraire qui élait devenue avec le temps une véritable académie, moins obscure que beaucoup d'autres académies de province, car sus concours ont l'ait naître les premiers ouvrages de Rousseau (2). Il avait rassemblé une riche collection de médailles, cri un cabinet d'histoire naturelle^ il était mémo. paraît-il, poêle à ses heures. « C'est, écrivait le président de Brosses à Voltaire, en IToS, à proj d'une visite que M. cl Mrac de Rutïey avaient faite ail souverain littéraire du temps dans sa maison de Délices (S), c'est un fort galaftt homme qui a bien

(1) Les lettres de Voltaire au président de Rnffey ont été publiées an 1842 par M. Foisset, a la suite de la correspondance du président de Brosses avec son irascible locataire de Fourney. Les lettres d< Buffon a M. de Ruffej forment la majeure parti., (lu lecueil de la correspondance de Buffon que M. Henri Nadault «le Buffon a fait paraître en 1860.

(2) Dans ses Lettres de VrnceurwfB, Mirabeau se moque souvent dis îvunions de l'hôtel de Ruffey cl de TAradéinie do Dijon.

(3) M. de UnflVy lit plusieurs visites à Voltaire, soit aux Délices, Boit à Fernej . Mans une ,u> ces visites, en [761, Voltaire ayant entrepris de lin- -a tragédie de /ulim<\ devant lui et devant le président de la Marcha qui l'accompagnait, M. de Ftaffa] s'endormit « connue s'il avait été au sermon <>u a l'audience •'. écrit Le patriarche à son ami d'Argental.

des connaissances et qui aime les vers avec passion, même ceux qu'il fait. Sa femme a beaucoup de gaieté, et une gentillesse inépuisable dans la conversation. Mais comme elle est tout à fait timide avec les personnes qu'elle ne connaît pas, il ne serait pas étonnant quelle n'eût rien montré de ceci, et que son génie eût tremblé devanl le vôtre. » M,nc de Ruffev, née de La Forêt de Montfort, avait mieux que de l'esprit et de l'agrément de conversation. ( "était une personne infiniment respectable, et de principes austères ; une mère tendre, quoiqu'elle ait été souvent bien mal inspirée dans sa tendresse.

Sophie était le plus jeune enfant de M. et Mme de Ruffey; elle avait trois frères el deux sœurs; aussi, quoique les conditions d'existence de ses parents fussent assez larges, il n'avait pu lui être assuré qu'une dot modique de quarante mille livres. On lui avait fait prendre, à quinze ans, la croix de channinesse du chapitre de Salles, en Bourgogne, communauté où elle avait été élevée, sans renoncer d'ailleurs pour elle au mariage, ses avantages personnels pouvant suppléer à son défaul do fortune. Lorsque Buffon devint \c\\\\ en 1769, M. et M"1' do Ruffey, dont il était, connue nous l'avons dit, l'intime ami, oiu-onl peut-être la pensée dr lui faire épouser on secondes noces, malgré ses soixante an- bien sonnés, leur dernière lillc qui n'avait encore (fUe quinze ans. G'esl an moins ce que M"" do Monnier racontai! plus lard;

elle déclarait avoir été touchée du grand nom de Buffon, el forl disposée à V accepter pour époux. Il est certain que M"" de Rufifey fit, dans le couranl de l'année 1769, un séjour avec sa fille Sophie chez le châtelain de Montbard. Celui-ci écrivait, le 29 juillet, au président, son ami : c Ne pouvanl vous voir vous-même, rien ne pouvait m'être plus agréable que la visite de Madame de Rufifey et la vue de Mademoiselle votre fille, qui est d'une figure charmante et qui, sous la conduite d'une mère aussi respectable en tout, ne peut manquer de devenir excellente. » Mais Buiïon avait trop de bon sens pour contracter avec lanl de légèreté un mariage aussi disproportionné. Un au Ire vieillard, fort loin de le valoir par l'esprit et par le caractère, fut moins avisé. Deux ans plus tard, le 1er juillet 1771, Sophie de Ruffey épousait, au château de Trouhans, résidence seigneuriale de ses parents, le marquis de Monnier, premier président de la chambre des comptes de Dole, et possesseur d'une fortune considérable, mais non moins chargé d'ans ([ne Buffon; trop célèbre par la longue lutte judiciaire qu'il avait soutenue contre une fille d'un premier lit, en vue d'empêcher son mariage avec le jeune mousquetaire qui l'avait séduite, el, de notoriété publique, ne cherchant lui-même à se remarier que pour tirer vengeance de cette tille (1).

(1) Désespérant de vaincre l'oppositioo de sea parents à boo union avec celui qu'elle aimait, le jeune mousquetaire Le Bœuf

île Yaldahon, M"" de Munnier, alors âgée de dix-neuf ans, avait

Aucune contrainte ne paraît avoir été exercée sur Mlle de Ruffey pour la décider à accepter un pareil établissement. « On insisla , lui fait dire Mirabeau, dans les Dialogues dont il a déjà été el dont il sera encore question, on insista sur la médiocrité de ma fortune ; on alla jusqu'à me dire que j'acquerrais, par cet établissement, de quoi choisir dans un petit nombre d'années un mari plus de mon goût. Cette considération me parut peu délicate, et ceux qui me l'offraient me connaissaient mal; mais l'idée de sortir d'une maison où je m'ennuyais excessivement m'apprivoisa un

eu l'impudence de recevoir celui-ci la nuit, dans l'alcôve où elle et sa mère occupaient deux lits jumeaux. Au lieu de consentir au mariage, pour éviter un scandale, les parents de la jeune fille avaient intenté à M. do Valdahon un procès en rapt de séduction. Ce procès aboutit à une condamnation légère. Mlle de Monnier, placée dans un couvent, y attendit sa majorité et, ce moment venu, six ans après, signifia à son père son intention persistante d'époussr, bon gré mal gré, M. de Valdahon. Nouveau procès à la requête de M. de Monnier, qui prétendit encore empêcher ce mariage. Cependant toute la fausse sensibilité du temps s'était émue sur le sort des deux amants. Lors de son premier procè-:, M. de Valdahon s'était adressé pour sa défense à un jeune avocat, Loiseau de Mauléon, qui avait su présenter la cause sous les dehors les plus romanesques, et fonder ainsi sa propre réputation à force de pathos sentimental. (in assurait, sans vraisemblance d'ailleurs, qu'un des mémoires pour le mousquetaire, publie en Suisse, avait été rédigé par J.-J. Rousseau. Lorsque Mu« de Monnier vint, après ^i\ ans, revendiquer le droit d'épouser celui qu'elle avait choisi, l'opinion publique, touchée de tant de constance, se souleva en sa faveur, et devant le parlement de Met/, auquel l'affaire avait été en lin de compte renvoyée, l'avocat général Bertrand de Boucheporn requit aux applaudissements de l'assistance, et obtint le t± mars 1771 main levée de l'opposition formée par M. de Monnier.

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peu, <'i je fus touchée de la perspective de pouvoir attirer auprès de moi ma chère Saint-Belin qui n'a aucune fortune parce que tous Les biens de sa maison sonl substitués* à son frère. (M deSaint- Belin étail une amie d'enfance de Sophie, chanoi* nesse de Salle-, comme elle, el qui joua longtemps le rôle de sa confidente.) Au reste, que la jeune fille se soil rendue avec ]>lus ou moins de répugnance au désir de ses parents, elle sortait à peine de l'enfance, el c'était à ceux-ci de prévoir pour (die les regrets qu'elle ne pouvait manquer de concevoir par la suite, el les dangers auxquels elle allait être exposée. La nouvelle du mariage provoqua dans le public des sourires d'elonneinenl el des pronostics peu charitables. Voltaire écrivit malicieusement à M. de Ruffey, le cS juillet 177L en réponse a la notification qui lui étail faite : « Je ne savais pas, mon cher président, que M. Le Monier (sic) Fût un jeune homme à marier, je lui en fais mon compliment, ei je lé trouve très heureux d'épouser Mademoiselle voire Mlle, ,1e leur

souhaite à tous deux toute la prospérité possible (1). » Lors de la suppression de la compagnie

dbnl il étail le chef, au moment (\\\ coup d'Klat du chancrlirr de Maupeon, M. (h1 Monnier. tout recein-

(l M. de Ruffôj prit ] > i • . > 1 > .■ 1 1 > 1 ♦ m n o 1 1 1 assez mal la plaisanter**. Non- voyons Voltaire s*en excuser par une lettre postera ci <•■«•-[ a peu près à celte époque que l«-in* ■ &ëenee s'eel

Interrompue. I.e président ci* la Maivhe, qui avait servi de lien entre eux, venait; il es! vrai, de meurtri

ment marié, accepta avec un peu trop de résignation peut-être la perte de son emploi. Jl quitta Dole, et vint s'établir avec sa nouvelle épouse à Pontarlier. Tous deux alternèrent leurs séjours entre cette petite ville et un château des environs.

D'une intelligence assez étroite, d'une dévotion mesquine, parcimonieux comme le sont souvent les vieillards, sournois par méfiance de lui-même, imprudent et maladroit par faiblesse, M. de Monnier ne méritait cependant pas la réputation que sa fille cl Mirabeau lui ont faite. Il fut vis-à-vis de sa jeune femme un mari débonnaire. Dans une lettre écrite le 23 mars 1779, et pour répondre à une phrase de Mme de Monnier qui, dans un retour sur sa conduite passée, cherchait à excuser ses torts en se plaignant de n'avoir jamais été heureuse, sa mère, après lui avoir rappelé la tendresse dont elle avail été entourée durant son enfance ei sa vie déjeune Allé, s'exprimait ainsi :

Les dix-huit premiers mois de votre mariage vous aviez été très contente, et vous vous en êtes expliquée tant avec moi qu'avec* vos amies en qui vous aviez plus de confiance qu'à moi. Voyez donc l'époque où a commencé ce que vous appelez vos malheurs ; c'est lorsque, dégoûtée de vos devoirs par de mauvais conseils et de mauvaises compagnies, vous vous êtes fait de coupables amusements; c'est quand vous avez négligé la religion, abandonné la prière ; votre caractère s'est gâté, vous êtes devenue méchante, puis menteuse, ensuite fausse, enfin coquette, et de suite en suite vous avez été au tond du pré-

cipice, el vous ne complcz de temps heureux que celui que vous avez passé dans le désordre, temps affreux dont vous devez rougir, et que je pleure pour vous, ef que je voudrais pouvoir eflacer de mon sang

Dans la récapitulation que ma mère fait de mes bonheurs, répliquait Sophie en s'adressant à Mirabeau, et en lui envoyant copie de la lettre de Mme de Huffey, il y a des choses vraies, tout lest même jusqu'à mon mariage. Les deux ans que je passai chez elle avant mon mariage, il est vrai qu'elle lit tout ce qu'elle put pour me rendre heureuse, du moins quant au présent, cependant je ne l'étais pas. une gêne éternelle, ennui de tout, peur de mon père; je désirais une autre vie; mariée, j'ai voulu me lier à ce que je nommais mes devoirs, et me persuader que j'étais heureuse en le faisant croire aux autres ; plus j'ai persisté dans cette idée, plus le fardeau est devenu lourd, enfin, tombant sous son poids, je l'ai secoué. L'année que je passai esclave chez le marquis, que ma mère nomme mes dix-huit mois de bonheur, fut cruellement ennuyeuse, je n'avais pas un sol, j'étais querellée sans ("esse pour des histoires de ménage, je ne vis pas un chat... je sortis tous les jours à deux heures, rentrai à sept, et jouai tout le temps au whist, partenaire avec le marquis... Eh bien ! on parlait déjà de moi... et il ne m'était permis ni de danser, ni de parler aux jeunes ;4ens quand le hasard en faisait rencontrer où j'allais.

Nous verrons tout à l'heure que si le marquis de Monnier était disposé à serrer les cordons de sa bourse, il n'a pu empêcher sa femme d'y puiser largement, el pour un fâcheux usage. Qu'importe d'ailleurs celle parcimonie, qu'importe, à côté de l'excuse vraie, une vie plus ou moins sévère et

retirée ! Mme de Monnier se défend ici fort mal selon son ordinaire (1). Le malheur de la jeune femme, sa mère a peut-être fini par le comprendre, et nous inclinons, en effet, à expliquer par un secret remords la persistante sollicitude de Mme de Paiffey pour une fille devenue indigne d'elle, le malheur de la jeune femme était dans le principe même de celte union où elle ne fut ni épouse ni mère, où son cœur ne put s'attacher et se fixer, où ses sens naturellement ardents s'éveillèrent sans se satisfaire. Nulle sauvegarde contre les entraînements de son imagination. Ce n'était pas autour d'elle qu'elle en pouvait trouver; dans le pelit monde oisif où elle était appelée à vivre, les préoccupations étaient peu élevées, les exemples peu sévères. Ce n'était pas non plus en elle-même, car Sophie était après tout une âme fort vulgaire. Mirabeau , quand il écrivait à d'autres, ou pour d'autres, a singulièrement exagéré sa portée d'esprit. Elle-même se rendait plus de justice : « Va, va, dit-elle dans une lettre à son amant, du 14 juillet 1780, je sais trop la dislance qu'il y a entre mon esprit et le tien pour vouloir que tu ne la sentes pas ; ainsi lu n'as pas besoin de l'excuser avec moi là-dessus, au contraire, je suis bien digne que lu la sentes un peu, tu en se-

(lj Elle était l>i'ii mieux inspirée, lorsqu'elle écrivait, le 8 juin 1780, dans un autre mélancolique retour sur sa destinée .- « Les gens d'un état médiociv s'épouse par goût, ils ont bien de l'avantage sur les .'mires. »

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r;is plus indulgent pour ta Sopnie : el puis, qui es! semblable à I îabriel? ■>

Les premières lettres de Sophie à Mirabeau que nous possédions, celles qui mil été écrites avanl leur vie commune en Hollande, son! dP'une incorrection el (Tune platitude rares; elles accu6en( une ignorance étonnante chez ta fUfe de patente aussi distingués par leur culture intellectuelle. Lorsque la correspondance reprend entre lies deux amants, après leur séparation et leur mutuel emprisonnement, il esl visible que Sophie a Rail dans l'intervalle, sous la direction de Mirabeau, quelques lectures-, qu'elle a reçu de lui quelques nolinns quj lui manquaient absolument sur la littérature cl les affaires publiques du temps (1). Mais le cercle de ses idées ne s'esl pas élargi, cl tes caquets de bas étage liennenl dans ses lettres plus de pince que jamais. En revanche, Mirabeau lui a communiqué la fièvre lubrique qui l'obsédait. I. obscénités auxquelles elle prête sa plume, provoquées évidemment par des lettres de Mirabeau du même ton (2), dépassent tout ce qu'on peu! imaginer de la pari d'une femme qui n'esl point une prostituée, et se multiplient à mesure que te senlimenl qui pouvait unir les deux amants languit el

(1) « C'esl déjà quelque chose, écrit-elle dans une d< b< - lettres de 1780, que de savoir que l'on ne sait rien. » r2\ Nuus n'a\ons iruè.'o de la correspondance secrète échangée lia époque entra Mirabeau e4 M,u" da Moimier que les loi es par cette dernière; la plupart des lettrée de Mirai' nous manque: t.

ne soutien l plus la correspondance (1). Au travers de ce dévergondage d'imagination, inconscient ,el presque naïf dans sa brulalilé, le style de Sophie garde des allures enfantines ; la dépravation qu'il exprime ressemble à celle d'un adolescent flétri avant le développement de la raison et de la volonté.

Nous avons poursuivi jusqu'au boni la lecture des lettres de Mme de Monnier qui sonl entre nos mains ; nous l'avons poursuivie non sans répugnance et sans ennui, non sans difficulté de lecture môme, car, sans parler des bizarreries d'orthographe, récriture, image, dit-on, du caractère de celui qui l'a tracée, y est singulièrement petite, molle el mal formée. Un grand nombre de phrases, d'ailleurs, y sont rédigées en chiffres, el par conséquent inintelligibles. Nous avons cherché dans ces lettres des détails favorables ;i ajouter au portrait peu flatteur ([ne nous étions obligé de présenter. Nous y avons relevé quelquefois, a côté des bavardages et des obscénités, des passages gracieux et vraiment tendres, M"1" dé Monnier a, croyons-nous, plus aime Mirabeau qu'elle n'a jamais été aimée de lui. Sans préjudice d'une certaine énergie latente, <|ui ne se révélai! malheureusement que dans les moments de surexcitation nerveuse, nous avons distingué chez, elle une dbu-

(1; Elles -' traduisent même, dans une ou deux lettres qui sonl sous nos > ' u x , peur des dessins, et cpiels dessins !

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ceur câline d'humeur qui devait Paire le charme

principal el habituel de son caractère. Mais nous sommes obligé de constater qu'elle n'a jamais inspiré à Mirabeau ce sentiment <lo respecl qui est la pierre de touche et la condition nécessaire du véritable amour, qui, seul, l'élève au-dessus de l'ivresse éphémère <\i>* sens, et qu'elle ne le lui a jamais inspiré parce qu'elle n'a jamais su se r< pecler elle-même. Une autre maîtresse de Mirabeau qui avait une âme d'une lout autre trempe, et qui a exercé sur la vie du grand orateur une tout autre influence, sut obtenir de lui ce qui avait manqué à Mme de Monnier. Nous avons pareillement sous les veux une série de lettres de Mirabeau à Mme de Nehra, copiées de la main de cette aimable femme pour M. Lucas de Montigny ; la différence de ton est incroyable entre les lettres dont nous parlons, écrites aussi au cours d'une liaison irrégulière, à une personne libre, il est vrai, de tout engagement conjugal, et colles que le même homme adressait peu d'années auparavant à MBe de Monnier, celles-là même qu'il faisait parvenir ouvertes, par l'intermédiaire d'inspecteurs et de commis de police qui les lisaient. Les femmes sont toujours un peu responsables de la manier»4 dont on les traite, et, à cet égard, comme à tous les autres, le parallèle qu'on pourrait établir entre M"10 de Nehra et Mma de Monnier serait bien

(\\\v pour la seconde.

Au physique, la jeune femme que Mirabeau a

tristement immortalisée était une grande et forte Bourguignonne, sans régularité de traits. Elle avait le visage plein (elle-même parle de ses grosses joues), le nez un peu retroussé, un joli teint bien qu'un peu trop coloré, des yeux noirs assez avenants , mais délicats et facilement souffrants (1). Tout cela constituait un ensemble qui, pour n'être pas dénué d'agréments, n'avait assurément rien de bien remarquable : « J'ai plus de vingt-six ans, écrit Mme de Monnier dans une lettre du 8 mai 1780; quand j'en aurai quarante, comme je n'ai que la fraîcheur, je ne serai sûrement plus jolie. » Timide, s'exprimant mal et avec embarras (2), elle était la personne du monde la moins brillante en société, et la mieux faite pour être éblouie et interdite par le verbiage éloquent de Mirabeau.

C'est en juin 1775, à un dîner donné par M. do Saint-Mauris, qu'elle rencontra pour la première fois le nouvel hôte du château de Joux. Mme de

(1) Elle avait sur la paupière gauche un certain bouton, qui figure dans tous ses signalements, et qu'elle se préoccupe plus d'une fois dans sis lettres de faire disparaître. — Il existe un portrait de Mme de Monnier gravé par Borel, et publié en tête de la traduction de Tibulle par Mirabeau. Cjtte traduction n'a vu le jour qu'en 179ô, c'est-à-dire après la mort de son auteur, mais il y a quelque raison de croire que le portrait qui l'accompagne n'est point de fantaisie. M"1" de Monnier y est représentée avec des attributs, et dans un costume des plus mythologiques.

(2) « Tu as beau dire, je deviens et deviendrai bête en conversation. Souvent je m'embrouille en parlant ; je ne sais plus où j'en sui^. n (Lettre de M"" de Monnier à Mirabeau, du -21 mars 1780;.

l'.'it LES MIRABEAU

Monnier était, dès cette époque, forl compromise de réputation. Après une première passion, assez innocente, pour un jeune gentilhomme qui avail quitté Pontarlier, elle s'étaiJ attachée à un des officiers d'artillerie de La garnison, M. de Montperl'eux. « Mon cœur, écrivail plus tard M"" «le Monnier (1), on parlant de ce second attachemenl qui avail été très notoire, mon eœur n'a jamais été fort engagé et mes sens ne l'étaient point ass pour mo regarder comme ayant un amant attitré^). » Quoiqu'il t'aille penser de cette singulière déclaration, que M. de Montperreux ail été anbien traité que le public le pensait, ou que Mirabeau , comme il Ta soutenu, ait obtenu le premier toutes les faveurs de Mme de Monnier, ramant qui avail précédé le grand orateur dans les bonnes grâces de sa maîtresse avail trouvé moyen de faire payer ses délies par elle. Il avait conservé des lettres où M'"" de Monnier avoue « qu'elle le tutoyait, lui parlait d'argent et des moyens qu'elle tentait pour lui en procurer ». t Aucune, dit-elle. n'indique celui qui nous en a valu. » Celui-là était le mari ; c'est à ses dépens que M"1'' de Meunier a subvenu aux besoins de ses amants ; et Mirabeau

bêlas! après M. de Moiilperi'eux. a accepte celle

fl) Le 28 a oui 1780.

(2) a II n'est pas bien étonnant qu'il ne m'ait jamais fort sollicitée, écril M il«' Monnier dans une autre lettre de 1776), t « > u -

jours à propos de M. de Montperreux, il se donne pour n'avoir pas de désirs : d'ailleurs, dans le même temps, il les satisfaisait ailleurs, el il ne m'a jamais aimée

assistance. Au moment où il vit Mme de Monnier pour la première fois, la liaison de la jeune femme avec l'officier d'artillerie durait encore; de son coté, le prisonnier avait cherché, à portée du château de Joux, des distractions auprès d'une personne de condition moins relevée. Il ne s'ensuivit donc d'abord de celte première entrevue que des relations de société, bientôt interrompues par le départ de Mme de Monnier pour la campagne. C'est seulement à son retour, à la lin du mois d'octobre, que les relations prirent un caractère plus suivi et plus tendre.

Mme de Monnier était lasse de M. de Montperreux, dont « la fatuité l'affichait dans Pontarlier ». De son côté, Mirabeau, ne voyant point approcher, malgré ses instances, le terme qu'il sollicitait à sa demi-captivité, dénué d'occupations matérielles et intellectuelles suffisantes, incapable de se contenter de la pension que lui faisait son père, « s'échauffait dans son harnais », suivant l'expression du marquis, et perdait le peu de possession de lui-même qu'il avait pu jamais garder. Sa femme, comme nous l'avons vu, refusail nel de le rejoindre à Pontarlier, ou de fuir avec lui en pays étranger. Quoique les instances qu'il lui avaii adressées, pour la décider à l'un ou l'autre de ces partis, n'eussent pas été exclusivement dictées par un sentimenl de tendresse conjugale, il a pu assez équitablemeril les rappeler comme l'excuse de ses résolutions coupables et désespérées. <■ M"'" de

Mirabeau, écrivait-il à sa soeur, M du Saillant, le 24 octobre 1780, n'a pas montré el ue montrera pas La Lettre que je Lui ai écrite de Ponlarlier avant mon évasion, avant même d'être enivré de tous Les philtres de l'amour. Je ne sais pas ce aiie l'on entend par un billet menaçant. Cette lettre avait huit pages; ce n'est pas là un billet. Si je dois à mon dernier jour comparaître devant la raison suprême qui préside à la nature (Mirabeau a écrit trop de déclarations antireligieuses pour qu'on puisse considérer cet appel à la divinité autrement que comme une figure de rhétorique), je lui dirai : Je suis couvert d'énormes souillurt mais j'ai écrit celle lettre, et vous seul savez, grand Dieu, si j'eusse été aussi coupable que je le suis si l'on eût répondu convenablement à cette lettre (1). » — « Je cherchais un consolateur, écrit-il encore dans le mémoire apologétique adresse de Vincennes à son père. Eh î quel consolateur plus délicieux que l'amour ! »

Plût au ciel que Mirabeau n'eût trouvé auprès

(1) Voici comment la comtesse avait répondu, le 1 1 octobre 1 TTT», à l'invitation de son mari : « J'avoue que la proposition que vous me faisiez, par votre dernière lettre m'a tellement embarrassée que je n'ai su comment y répondre étant dans L'impossibilité de l'exécuter. Je n'entreprendrai pas de vous faire ici le détail des inconvénients sans nombre qui rendent votre projet impossible à réaliser. Il peut se présenter à l'imagination dans le fort du chagrin, mais, quand vous l'aurez vu de sang-froid, vous y aurez certainement trouvé plus d'obstacles que je ne pourrais moi-même nous en faire apercevoir. .. Je croirais vous faire un tort irréparable si je m'engageais avec voua dans nue

de sa trop compatissante amie que des consolations ! Protestant contre l'accusation judiciairement portée contre lui, après sa fuite en Hollande, de ne s'être fait suivre de Mme de Monnier que pour s'approprier son argent, ou plutôt celui de son mari, repoussant même tout soupçon d'avoir tiré un profit pécuniaire quelconque de ses relations avec elle, il s'écrie avec une indignation pathétique dans le mémoire auquel nous venons d'emprunter une citation : « Je reste sans réponse et sans voix, je l'avoue... Quoi ! je suis taxé d'une cupidité si vile, moi qui jamais ne sus compter (c'est très vrai, mais ce n'est pas une raison), moi qui, toute ma vie, me sacrifiai pour des ingrats, et par une inconcevable fatalité n'ai sacrifié que celle que j'adorais!... Et ce sont ces êtres dont l'avarice, l'odieuse avarice, l'insatiable désir d'avoir est la première passion (1), qui m'en accusent. Les calomniateurs sordides ! Ils vous repousseraient avec fierté si vous leur offriez un louis qu'on ne donne qu'à un valet ; mais ils s'attendriront devant des rouleaux de cette monnaie ; ils feront des bassesses, • les infamies pour l'obtenir. La pile en augmentant

d' marche qui vous donnerait L'air d'un fugitif, et qui vous brouillerait avec votre père plus que jamais. J'ose vous dire, monsieur, que vous n'en ries pas réduil à celte dernière extrémité, et, quoique la position que \"us endurez ><>\\. terrible à supporter, comme elle ne peul ni ni doit durer longtemps, elle ne doit pas vous jeter dan- une situation donl il dous sérail quasi impossible de nous tirer jamais. »

(i) Ceci s'applique à la famille de Ruffey.

r.'i LES MIRABEAU

diminue l'insulle, la rend un biml'ail. » Mirabeau

a trouvé cette tirade si belle que. non conienJ de la répéter avec quelques variantes dans trois de ses lettres de Yiaceaaes, il l'a encore reproduite

daiisuiidesinémnires judiciaires rédigés par lui I 1 >. lors<[Li'il vil il en sortant de Y i urémies purgera l'oiilarlier la condamnation à niorl par contumace dont. il availété l'objet. Le pis eacore e'esl que la plus grande partie de celle liradr n'e>L pas de lui ; elle est de celui même à l'adresse duquel il l'emploie danson mémoirede Yineennes, de son père qui l'a éerite clans une lettre à un ^enlilliomine du Limousin l'occasion de la création du fameux tribunal de prud'hommes d'Àigueperse (v2). Elle avail d'ailleurs beaucoup mieux sa place dans la lettre du père que dans les plaidoyers du fils. Nous a»voos ici un curieux exemple de la manie de plagiat dont Mirabeau était atteint, el du procédé trop l'ivquent à l'aide duquel il bâtissait ses périodes oratoires, en pillant les aulrrs ou lui-même, souvent sans s'en apercevoir.

Mais revenons à l'accusation <pic Mirabeau écarte comme une injure indigne d'être discutée par lui. Elle est malheureusement des mieux établies pour nous. Dès avant l'enlèvement de

(1) Second îiirnioiiv ;i consulta* pour Le comte de Mir>. contre le marquis fc Monim t.

(û) Lettre du marquis de M. à M. de L. du 17 SévpÎAC 1771, imprimée dans les Ephémêrides. On la trouvera reproduit l'appendice du tome lr' des Mémoires d§ Minihcuu.

Mme de Monnier, Mirabeau a reçu d'elle des secours d'argent. « Il est bien vrai, écrit la jeune femme elle-même dans une lettre du 7 juillet 1780, que mes moyens pour avoir de l'argent à Pontarlier n'étaient pas très sûrs, et que mon banquier était quelquefois maussade. Ce qui me retint, sinon pour te proposer cet argent, c'est que je n'osai pas te dire quelles étaient mes ressources ; j'avais pour que Lu les condamnât (sic), nous avons été bien sols d'être si longtemps timides ensemble. » — « Sci'iez-vous encore capable, écrit Mme de liuffcy en 1781 (1), en réponse à une lettre où sa fille lui exprime le désir de rentrer en grâce auprès de son mari, et de se rejoindre à lui, scriezvous encore capable de fournir à la dépense de quelqu'un qui en fera toujours au-dessus de son pouvoir (2). i Nous prouverons un peu plus loin

(1) Cette lettre d?e M,n- de Ruffey est transcrite dans une Lettre de Mrac de Monnier du 4 janvier 1781.

nous n'établissons notre conviction que sur des documents directement émanés de Mirabeau, de M"10 de Monnier et de sa more, c'est-à-dire des personnes intéressées à dissimuler les faits que nous devons prouver. Voici cependant à litre de renseignement ce que nous trouvons dans la déposition faite. par un sieur Petit, garde <lu corps, au cours de l'information judiciaire qui suivit l'enlèvement de M»<p de Monnier. Nous devons dire que Mirabeau et M"" de Monnier ont protesté contre celle déposition, même dans leurs lettres particulières. « Le « sieur Petil dépose qu'en automne dernier Mirabeau lui demanda « à dîner, et lui demanda s'il parlait à Mm« de Monnier, e1 -'il " en était amoureux, que comme camarade il lui devait cette « déf( rence, à quoi il lui répondit <|ne non. Mirabeau lui dit « qu'en ce cas il allait lui parier, que cela faisail son affaire, " sachant qu'elle fournissait à ses amants* »

d'une manière péremptoire que, Lorsqu'elle quitta la maison conjugale pour suivre Mirabeau, M"" de

Monnier emportait avec elle, ou avait expédié d'avance en lieu sur, (U>> sommes d'argent considérables dérobées à son mari, dc< hardes et des bijoux; nous indiquerons aussi quelle étranj excuse, bien longtemps après la mort de M",e de Monnier, son amie Mme de Saint-Belin prétendait donner à celte conduite sur laquelle elle passait condamnation. L'histoire des amours de Mmc de Monnier et de Mirabeau est , pour ainsi dire, tombée dans le domaine public, et nous devons sur elle toute la vérité à nos lecteurs.

Mirabeau a raconté lui-même en détail, mais à sa manière, les débuts de ses amours, ou plutôt il les a mis en action dans les Dialogues dont nous avons déjà parlé plus d'une fois. Ces dialogues composés au donjon de Vincennes sont inédits ; mais, utilisés déjà par M. Lucas de Montigny dans ses Mémoires de Mirabeau, ils ont été communiqués par celui-ci à M. Sainte-Beuve qui a rédigé principalement d'après eux ses deux agréables causeries sur Mirabeau et Sophie. M. Sainte- Beuve a pris un peu trop au pied de la lettre, au point de vue des faits, un document où l'auteur a mis certainement une grande part d'imagination, comme la forme même le suppose, e1 comme les besoins de la cause l'exigeaient. D'autre part, il n'en a peut-être pas tiré tout le parti possible, au point de vue de l'étude du caractère de Mirabeau.

Nous essaierons de donner à nos lecteurs une idée plus complète de ce document curieux, sauf à l'éclaircir et à le contrôler par les lettres originales des personnages mis en scène.

Les dialogues sont au nombre de cinq ; un sixième est inachevé et à peine commencé dans le manuscrit que nous avons sous les yeux. Mirabeau et Mme de Monnier sont les interlocuteurs des quatre premiers. La scène s'ouvre au premier dialogue dans le salon de Mme de Monnier, à Pontarlier. On est au mois d'octobre ou de novembre 1775. Mrne de Monnier est de retour de la campagne, et Mirabeau vient lui rendre compte de quelque achat de livres dont il s'est chargé pour elle. Voici le début de l'entretien. Il a bien le cachet du temps, et les prêtres que Mirabeau avait en horreur, moins encore pour leur habit et leur caractère religieux, que pour la règle morale qu'ils représentent, en font tous les frais.

LE COMTE

Vos ordres sont donnés, madame la marquise, etj'espère que vous aurez bientôt un choix de livres mieux assorli que celui du libraire de vos missionnaires.

LA MARQUISK

Vous en voulez beaucoup à nos pauvres convertisseurs, monsieur le comle.

LE COMTE

Mais, madame, ai-je tort? Je vous en fais juge. S'ils so contentaient d'être ennuyeux, je les pardonnerais volon-

108 LEfl MIRABEAU

licrs, parce que je ne les écoute guère; d'ailleurs il faut que chacun vive de son métier; nais si j'épargne l'insecte qui bourdonne, je chasse et quelquefois même j'êcn celui qui me pique.

I \ M LRQUfH

Aussi les prêtres vous redoutent, et j'ai ouï dire que le ciné do Saint-Paul se repentait de vous avoir donne ie l'humeur.

LE COMTE

On fait beaucoup de contes, madame, et j'en suis souvent le héros. Vous savez que la malignité, en tout pays lille de l'oisiveté, règne surtout dans les petites villes, ou Le plus hardi menteur est ordinairement le bel esprit renommé. Mais le curé de Saint-Paul serait-il votre protég

LA MARQUISE

A moi, monsieur? Non, en vérité ; je ne suis point en communauté de goût et d'opinions avec M. de M**.

LE COMTE

Ahl je m'en doutais, madame.

LA MARQUISE

Ne croyez pas pour cela que je prétende blâmer les siens. M. de M" a beaucoup d'esprit, trop même pour moi qui aime à suivre mon instinct, et cet instinct m'éloigne des prêtres. Aussi n'ai-je pu m'empècher de rire de la lamentable histoire du curé de Saint-Paul ; tandis que H. de M" le plaint de tout son cœur.

LE COMTE

Daignercz-vous me dire quel conte on vous a l'ait !

LA MARQUISE

Ce zélé pasteur s'est permis, dit-on, des jugements sans doute téméraires sur Bélinde, et les a fort indiscrètement communiqués à sa mère. Celle-ci, commençant à croire que votre amitié pour son fils s'étendait assez loin dans la famille, s'en est plainte à son mari. Ces bonnes gens ne sont pas de notre siècle. Ils ont grondé, contrarié, gêné, surveillé Bélindc, et M. le comte, charitable et sensible défenseur des opprimés, qui d'ailleurs, à ce qu'on assure, prenait intérêt à la chose, a puni militairement l'homme de Dieu de sa méchanceté et de ses bavardages.

I blinde est la dame à qui Mirabeau avait ju$é à propos d'adresser ses premiers hommages à sou arrivée à Ponlarlicr. Ce nom de convention désigne une jeune personne, sœur du procureur du roi au bailliage, qui par la suite ne sut pas trop mauvais gré à Mirabeau de son peu de constance, cl favorisa même par de bous offices son intrigue nouvelle avec Mmo de Monnicr. Mirabeau du reste avait trouve le moyen do séduire toute la famille, cl dé se Paire du procureur du roi un ami tout à sa

dévotion. (Juanl ;t nincednlo du cuiv bàlnnne, elle

peu! bien être vraie, ci s'accorderau" asseï avec les vieilles habitudes (]c Mirabeau.

Le dialogue continue par une demande d'explications que M'"" de Monnicr adresse à Mirabeau sur ses sentiments pour Bélmde. Le comte proteste qu'il n'a pas d'amour pour elle, qu'il n'a jamais cherché auprès d'elle qu'un simple passe-

temps. Mais pourquoi donc alors s'est-il confiné exclusivement dans sa société? Pourquoi a-t-il évité la maison de Mma de Monnier? La marquise ne l'avait-elle pas bien accueilli , el lui-même n'avait-il pas paru trouver quelque charme dans sa conversation, lorsque les circonstances les avaient rapprochés? C'est que M. de Saint-Mauris s'est efforcé par tous les moyens d'écarter son prisonnier de cette maison. Les deux interlocuteurs découvrent que le perfide commandant les a mutuellement desservis l'un auprès de l'autre, el Mme de Monnier apprend à Mirabeau comme quoi « cet homme vain, méchant et présomptueux, las de lui adresser à elle un hommage rejeté avec encore plus de mépris que de hauteur, lui a voue à la place une haine très ardente ». Il a cependant réussi à inspirer à Mme de Monnier quelques préventions contre Mirabeau. Celui-ci se défend, insiste sur sa tiédeur pour Bélinde, et déclare (pie « si tout ne déposait pas en faveur de la vérité, il pourrait prouver encore qu'il est loin d'aimer celle jeune personne, et de se plaire exclusivement auprès d'elle ». Mais six heures sonnent, a la foule des beaux esprits et des élégantes de Pontarlier va assaillir Mme de Monnier ». L'entretien est remis à un autre jour.

Il reprend avec le dialogue suivant, au point où il avait été interrompu, Puisque l'on a pu inspirer à M"U1 de Monnier des préventions contre Mirabeau, on a bien pu aussi en inspirer à Mira-

beau contre elle. N'est-elle pas entourée d'envie et de médisances à Pontarlier?

Je sais, dit-elle, tous les ridicules qu'on m'a donnés dans cette ville, mais il y a des gens qui ne mettent point en colère. Je n'ai pas une amie à Pontarlier. J'y ai vingt espions et cent critiques; je les entends de sang -froid, je ne les vois que pour n'être pas toujours seule. Je reste des journées entières chez moi. Je lis, j'écris pour les affaires de M. de M**, je m'occupe sérieusement à des chiffons; je fais un reversis le soir; j'écoute des médisances, je les oublie bien vite , je dors et je recommence. En un mot, je tue le temps. Avec cela l'on n'est pas bien heureuse, mais on est assez tranquille. Les plaisirs vifs donnent des secousses, et plus on les ressent, moins les intervalles où ils nous échappent sont supportables. On dit que l'ennui naquit un jour de l'uniformité; l'uniformité me sauve au contraire de l'ennui... Mais c'est trop parler de moi. Je me souviens que vous m'avez promis de nouvelles preuves de votre indifférence pour Bélinde, et j'ai quelque envie de vous sommer de votre parole.

LF COMTE

Je remplirai volontiers mes engagement--, madame, mais ne vous doutez-vous pas de ce que je vais vous dire?

LA MARQUISE

Non, en vérité, je donne la bonne aventure avec des cartes, mais hors de là, je ne devine jamais.

L8 COMTE

J'ai eu l'honneur de vous assurer que je n'étais point amoureux de Bélindo, et la preuve la plus satisfaisante

202 LKS Mil', MU- AT

que je puisse vous eu donner c'est que je suis amoureux d'une autre.

LA MARQUISE

Assurément vous avez bien caché voire jeu, et cette autre n'est-elle pas fort reconnaissante du soin que vous prenez de sa réputation? Il faut qu'elle y smt fort attachée ai elle approuve vos empressements pour Jiélinde.

LE COMTE

Madame, je ne l'ai pas consultée sur cela.

LA MARQUl-l

Mais enfin elle sait ce que sait tout le public ?

LE COMTE

Oui, madame.

LA MARQUISE

Et ce partage de soins est de son goût ?

LE COMTE

Je l'ignore, car je ne lui en ai pas encore rendu.

LA MARQUISE

Ah j'entends! c'est-à-dire que vous n'avez que le projet d'être amoureux?

LE COMTE

Non, non, madame, ce n'est point un projet. J'aime et je sais très bien que j'aime.

LA MARQUISE

Et vous gardez religieusement votre secret .'

LE COMTE

Je ne le garderai pas toujours.

LA MARQUISE

Qu'attendez-vous pour l'apprendre à celle qu'il intéresse ?

LE COMTE

La certitude qu'il l'intéresse en effet.

Mirabeau profite, pour risquer une déclaration, de ee stratagème ingénieux, mais un peu usé, qui consiste à exciter la curiosité de la personne à laquelle on s'adresse. La marquise de demande]1, suivant la coutume, si son galant interlocuteur parle sérieusement. « Madame, répond celui-ci, mou arcenl a'esl pas celui de la fausseté. Je suis très capable de m'efforcer de faire croire à une femme que je l'aime, par de* empressements que l'amour-propre explique toujours ainsi, mais non pas de le lui dire quand cela n'esl pas. Il osl si aisé de donner le change à la plupart d'entre elles, que ce n'esl pas la peine de se rendre coupable d'un mensonge pour les tromper. » Gette distinction, qu'Escobar n'eûl pas désavouée, sul'lil à rassurer la marquise. Elle « ne se sérail pas, proteste -t-eile, abandonnée à sa curiosité, si elle avail pu pressentir ce que le comte \ ienl de lui dire ; elle es! incapable d'un pareil manège ». Mais » la franchise 9 <pi<i Mirabeau lui montre « appelle la sienne ». « Il me serai! aisé, continue-t-elle, de

vous répéter de beaux propos que vous avez entendus mille fois, et que vous aurez crus toul au plus une. Je pourrais prononcer les mots devoir et vertu. Ce n'est point sur les lèvres qu'ils doivent habiter, et je ne suis pas plus prude que coquette. Mon cœur est loin d'être inaccessible à l'amour. Mon âge et les circonstances ont dû vous inspirer de l'espoir, mais je vais vous parler avec autant de vérité que de simplicité pour vous l'ôter. Je ne vous demande point le secret, ce serait vous croire capable de me trahir, et, si vous Tétiez, votre promesse ne vous arrêterait pas. Ce que je vais vous confier vous prouvera l'estime que j'ai pour vous. Puisse ce sentiment vous dédommager de celui que vous ambitionnez en vain! Il n'est pas juste que je sacrifie ma tranquillité à la votre. Je m'en rapporte à votre générosité, et vous-même me direz quand vous saurez mon histoire si je dois accueillir ou repousser l'amour. »

Là-dessus Mmcde Monnier raconte toute sa vie, son mariage, son ennui dans la maison de sou mari, les poursuites dont M. de Saint-Mauris l'a vainement assaillie, son premier et innoçenl amour pour un jeune homme dont elle s'est éprise en jouant avec lui la tragédie de Zaïre, enfin son attachement pour M. de Montperreux, sans bien indiquer encore jusqu'où l'intimité entre eux a ele portée (1); elle s'exprime sur le compte

(1) C'est seulement dans le quatrième dialogue, ei au moment où M'"" de Monnier se laisse décidément fléchir par son amant

de ce dernier avec beaucoup d'amertume. Elle est résolue à rompre avec cet homme qui « n'a cherché qu'à étaler sa conquête » à Ponlarlier, « qui n'aime d'elle que sa bourse et son titre » , qui, malgré des promesses récentes, « a recommencé à son régiment ses vils bavardages ». Mais il a gardé un portrait et des lettres, et refuse de les lui rendre. En montrant « ces monuments de son fol attachement », il peut la perdre. « M. de Monnier est dissimulé par nature, il affecte de la sécurité par amour-propre. Si la moindre circonstance de cette liaison, ou même un soupçon bien motivé parvient jusqu'à lui, il éclatera par un coup de tonnerre. Ses preuves sont faites : il ne sait pas pardonner, la famille de Ruffey le secondera avec la plus inflexible sévérité, et un couvent sera le tombeau de la jeunesse de Sophie. »

Dites-moi maintenant, conclut-elle, dites-moi, quand je croirais pouvoir éviter le coup que je prévois, ne dois-je point abjurer à jamais Pamour?

LE COMTE

Quoi, madame, compareriez-vous tous les liommes au scélérat qui vous a si lâchement trahie?

LA MARQUISK

Non, monsieur, mais je suis convaincue que j'ai besoin

nouveau, que Mirabeau place dans sa bouche le serment suivant: « Je te jure que M. de Mniitpcrrcux ne fut jamais h- maître de ma personne. »

de nio méfier de mon discernement, que je ne sais p*8 choisir, et qu'après tout je dois expier par un long ennui une trop longue erreur. Si j'échappe au danger, je ne me croirai pas malheureuse d'avoir acheté par des inquiétudes cuisantes et beaucoup de larmes l'expériei, qui m'éclaire. Je suis trop sensible pour oser jamais aimer. Réputation, intérêt, préjugés..., je serais capable de tout sacrifier si jamais je m'engageais à un être digue de ma tendresse. Malheureuse par tant de liens qui m'enchaînent, je serais dévorée de mon amour, et j'achèterais par des peines aiguës l'espoir de quelques plaisirs... Oh! non; si je recouvre ma tranquillité, je soignerai ce précieux trésor, et l'amitié sera désormais mon idole.

LE COMTE

Oh! madame, l'amour déguisé vous parle encore pour un homme bien indigne d'une telle persévérance.

LA MARQUISK

Vous vous trompez, monsieur, je le méprise à l'excès, et le plus vil des esclavages, dans mon opinion, serait d'aimer celui auquel on ne peut refuser du mépris. Je ne suis pas encore dégradée à ce point. D'ailleurs, je n'eus jamais une passion violente pour M. de Montperreux. Sans les ridicules persécutions de nia mère, et les infatigables suggestions de Mmc B..., je ne lui aurais pas écrit un seul mot. Si je le voyais avec plaisir, je le quittais sans peine. L'opiniâtreté, je vous le répète, et la haine de l'injustice m'ont, bien plutôt que l'amour, poussée dans le précipice.

Vingl fois elle a été sur le poinl de tout avouer à M. de Meunier. El elle explique que si elle ne l'a pas fait, c'est (juc M. de Monnier aurait cru beau-

coup plus qu'elle ne lui aurait dit, et que, « son imagination dépassant la vérité, la franchise de sa femme ne lui eût semblé que de la terreur ». D'ailleurs, à quoi bon troubler sa tranquillité; il est possible qu'il ne sache jamais rien. Cependant la marquise est prête à tout événement. Elle a fait son testament qui assure sa fortune à son amie M"IC de Saint-Belin, laquelle est pauvre. « Elle s'ensevelira, répète-t-elle, dans un cloître le jour où on lui fera de juslrs reproches. »

Madame, je ne puis plus respirer, s'écrie Mirabeau,... vos alarmes sont trop vives,... M. de Monnier ne saura rien; votre portrait, vos lettres vous seront rendues; elles ne resteront point dans des mains infâmes qui les souillent.

LA MARQUISE

Et qui les en retirera, monsieur?

LE COMTE

Moi, madame.

LA MARQUISE

Vou-, juste ciel, et de quel droit?

LE COMTI.

Du droit que tout honnête homme a d'empèeher le crime et de défendre l'innocence. Je vais en Suisse, madame, il faut que j'y finisse une affaire qui me lie les mains. Avant huit jours je suis ici, et je vole à MHz. (C'est dons cette ville que L'officier d'artillerie est en garnison.)

\l,uo de Monnier !';iii. observer à Mirabeau avec

assez de raison, que pour empêcher un mal il en ferait un plus grand. Il est prisonnier d'Etat, et se perdrait en allant chercher une affaire loin dea lieux où il est relégué. Il la perdrait elle-même par une scène d'éclat et un duel avec Montperreux qui est un bretailleur. Mirabeau a réponse à tout. M. de Saint-Mauris, son impitoyable commandant, l'autorise à voyager en Suisse. Il croira son prisonnier encore dans ce pays. Quant à Montperreux, il ne se battra pas. Les hommes si insolents avec les femmes sont très humbles avec les autres hommes. Mirabeau ne veut pas même retarder l'exécution de son entreprise. Obligé de partir pour Berne, il sera de retour dans une semaine ; Mme de Monnicr lui remettra un billet de sa main, enjoignant à Montperreux de remettre au porteur les lettres et le portrait. Il fera connaître à la marquise les mesures qu'il compte prendre pour arriver à ses fins. « Je serai en vingt heures à Metz, ajoutet-il, j'y resterai à peine un jour, et vingt heures après vous serez tranquille, et moi heureux, très heureux d'avoir pu vous être utile. Je ne veux point désirer en ce moment aucune autre félicité : je suis votre ami, je veux l'être, j'en remplirai les devoirs avant de prononcer un nom plus doux. »

Le troisième dialogue qui se place le lendemain est tout entier consacré de la part de Mirabeau à vaincre les hésitations et les scrupules de Mmo de Monnier, et à la gagner à son projet, La jeune femme lui fait remarquer notamment qu'elle trouve

embarrassant et pénible de lui être obligée malgré elle, que moins il lui sera demandé de reconnaissance, et plus elle en devra. Vainement il lui répéterait qu'il ne veut être que son ami. Il lui a déjà parlé comme son amant, et il ne l'aimera que plus chèrement lorsqu'il se sera exposé pour elle. A son âge on n'est point l'ami d'une jeune femme, et elle ne veut point être sa maîtresse. Quand l'expérience du passé, et la crainte de l'avenir ne l'éloigneraient pas de tout attachement, elle aurait mille objections contre lui. Il n'est que pour un moment à Pontarlier, et les femmes des grandes villes la chasseraient bientôt de son cœur. Bientôt d'ailleurs l'amour ne sera pas l'occupation essentielle de sa vie ; l'ambition l'appelle et le séduira. Enfin, elle n'a aucun droit d'usurper la place de Mme de Mirabeau dans son cœur.

Mirabeau lâche de lui démontrer qu'elle assigne très graluitement une courte durée à son séjour en Franche-Comté ; que son père ne désire rien tant que de l'éloigner de Paris et de ses affaires, et lui a appris à renoncera toute ambition, que d'ailleurs l'ambition n'exclut pas l'amour. Quant à Mme de Mirabeau, tous les liens entre elle et lui sont rompus ;i jamais. Il avait mérité de bons procédés de sa part, elle en n eu d'infâmes. Suit un long exposé de ses griefs contre sa femme sur le compte de laquelle il s'exprime avec la dernière violence. A bout d'arguments M""' de Monnier écrit el lui rcniei un billet pour Montperreux.

Mirabeau a-t-il réellement accompli la mission chevaleresque dont il 3' attribue l'honneur? Tout ce qui se rapporte à cette mission dans les Dialogues n'est-il au contraire que fiction? Nous rions bien embarrasse pour l'établir. Nous relevons seulement dans une lettre de Mme de Monnier adressée au procureur du roi, frère de la jeune personne que nous avons vue désigner sous le nom de Bélinde, la phrase suivante : « M. de Montperreux a rendu le portrait et trois lettres; mais on sait qu'il en a davantage. » Cette phrase ne prouve pas l'intervention de Mirabeau. Et il reste bien invraisemblable que, prisonnier d'Etat, il ait pu se rendre à Metz, el obtenir satisfaction de Monlpeircux, sans que rien de ses démarches ait transpiré. D'ailleurs dans le quatrième dialogue, qui se placerait à son retour de Metz, il n'esl plus parlé du loul ni de Montperreux, ni du voyage, ni du service rendu (1). El pourtant il ne s'agil de rien moins pour Mirabeau, qui a obtenu de Mme de Monnier, dans l'intervalle, l'aveu de son amour, qui est déjà traité par elle en amant, mais en amant platonique, que d'achever sa conquête et de rendre son triomphe plus complet. Telle est la situation • les personnages au début «lu dialogue; elle est bien marquée par leurs premières parole-.

(1) Constatons enfin que, dan- une lettre de 1780, M,n* de Monnier dit que M. de Montperreux a vendu ses Lettres à son

^nari.

LE COMTE

Sophie ! ô ma Sophie ! que tu fais souffrir ton amant! et si j'ose le dire que tu es cruelle à toi-même !... Quoi ! tu partages mes désirs, et tu repousses mes transports !... Tu m'as donné ton cœur et lu me refuses tes faveurs !... Je presse de mes lèvres tes paupières mourantes. Je cueille sur ta bouche les plus délicieux baisers... Mon âme enflammée s'élance vers la tienne... Tu m'enivres d'amour, et tu ne veux pas apaiser le feu qui me dévore, que tu as porté dans mes veines... Injuste Sophie!... Amante ingrate!... Tu te réjouis de mes maux!... Pourquoi me montrer le bonheur et me le dérober aussitôt?

LA MARQUISE

O mon Gabriel ! n'accuse pas ton amie d'être ingrate, je ne vis que pour t'aimer. Ta tendresse est mon bien, tes désirs m'embrasent; je te résiste à regret, mais je ne puis me résoudre à te céder. Je suis trop sûre qu'en perdant ton estime, je perdrai ton amour.

LE COMTE

Sophie, quel blasphème as-tu prononcé ? Moi cesser de t'estimer ! payer d'un tel prix le plus grand des bienfails ! Te punir de m'avoir rendu heureux ! O Dieu ! quelle idée as-tu donc de ton ami ?

LA MARQUISE

Eh ! mon Gabriel, une expérience continuelle ne m'apprend-elle pas que nos juges les plus sévères sont nos amants ?

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