‹ Les Mirabeau (volume 3)Chapitre 23 sur 37 · I.E COMTE · texte numérisé non relu

I.E COMTE

Mais, mon amie, pourquoi perdrais-tu mon estime? Quel crime commettras-tu en 'ouronnant ma tendresse ?

LA MARQ1 I

Gabriel, je donnerais ma vie pour te rendre heureux,

tout mon sang est à toi, mais laisse-moi ma chimère, si c'en est une, n'exige pas que je renonce à des principes dictés par L'honnêteté qui m'a valu ton cœur.

LE COMTE

Mais si je les renverse ces principes?... Si je te montre qu'ils sont des préjugés frivoles?

Toute la donnée du dialogue est là. Mmc de Monnier a lu Rousseau; elle ne veut céder qu'à des raisonnements. Il faut qu'on lui démontre non seulement qu'elle peut, mais qu'elle doit se donner à son amant. « Approuves-tu, lui dit-elle, la conduite de cette femme qui porte ton nom? Les devoirs du mariage sont-ils des mots dépourvus de sens?» — « C'est, répond sou interlocuteur, la perfidie de Mme de Mirabeau plutôt que son infidélité que j'abhorre. » Du reste « il avait couru audevant de ses goûts et prévenu toutes ses fantaisies... Il s'était toujours conduit avec elle comme s'il était son amant, el il ne fêlait pas. Son âge a lui n'offrait aucune objection et ne laissait point d'excuse à sa femme... » — « Le mariage, continue-t-il pompeusement, est une institution civile souverainement respectable. C'est un contrai sacre dont les obligations sont la base de la société... Mais, ma Sophie, es-tu mariée? Unie à un homme qui pourrai! être Ion aïeul, lu n'eus jamais de commun avec lui (pu1 les armes, la livrée et le nom. — Ceci n'est-il pas plutôt une excuse qu'une justification? hasarde M"* de Monnier... Je jouis

d'une aisance que je dois à M. de Monnier et que je ne pouvais pas attendre de ma fortune. Il m'a fait des avantages considérables par contrat de mariage, et même par testament. Je suis censée ignorer ceux-ci, cependant je ne lui en dois pas moins de reconnaissance, puisque je ne les ignore pas. En un mot, M. de Monnier est vieux, dégoûtant, désagréable, ennuyeux ; mais je porte son nom, je partage sa fortune, et ces dédommagements m'imposent des devoirs. » — Qu'à cela ne tienne. Mirabeau ne sera pas embarrassé de soutenir que c'est dans l'intérêt même de M. de Monnier qu'il faut s'affranchir envers lui clés devoirs de la fidélité conjugale.

Son bonheur, dit-il, croîtra avec celui de ton amant. Tu m'as répété souvent que les principes de cet homme haineux, son humeur superstitieuse et monacale, son âme avide et inflexible t'inspiraient un mépris et une répugnance contre laquelle tu avais de la peine à le roidir. Cet effort doit être plus difficile encore, quand lu penses que ce vieillard que tu as si peu de raisons d'estimer et d'aimer est la cause du malheur de l'amant que tu chéris. Si je n'avais qu'à adorer ta bonté, si tu m'avais permis d'être heureux, et que mes plaintes et mes désirs ne troublassent plus mou aimable et généreuse amie, sans doute elle serait plus tranquille, et le paraîtrait davantage. La science des dédommagements est celle des âmes honnêtes et sensibles. Tu serais plus douce et plus attentive; tu travaillerais avec plus d'empressement au bonheur de M. de Monnier, s'il ne nuisait pas au nôtre. Il recueillerait donc des avantages réels pour une perte très imaginaire.

G'esl là une thèse donl certain urs comi-

ques de nos jours se sonl plaisammenl emparé mais Mirabeau la développe : sment,

et Mme de Monnier, qui ne demande qu'à se laisser convaincre, paraîl La trouver irréfutable.

« Je conçois, objecte- t-elle encore, que les circonstances où je me trouve me permettraient plutôt qu'à toute autre de me livrer sans réserve à mon amant, si mon sexe n'avait point d'autres devoirs que ceux que lui impose le lien du mariage. Mais la pudeur n'est-elle pas la vertu nécessaire des femmes honnêtes, comme la fidélité est celle des épouses. »

La pudeur, reprend Mirabeau, ne consiste pas plus à tout refuser à son amant que la sobriété n'ordonne de se laisser mourir de faim. Cette comparaison semble basse, mais elle est juste et précise. Dis-moi, ma Sophie, dismoi ce qu'est une vertu dont la perfection et la pratique, si elle pouvait être universelle, entraîneraient la destruction de l'espèce humaine? Dis-moi ce qu'est un devoir dont l'exact accomplissement serait la dissolution de tous les autres? 0 ma charmante amie, la vertu ressemble aussi peu à ce que l'on nomme ordinairement ainsi, qu'au vice môme; elle n'a rien de commun avec celle exigence monacale et contraire à lu nature, vulgairement appelée continence, si Ton entend ce mot dans l'acception rigide des dévots, et non pas dans son rapport avec les bonnes mœurs. La véritable vertu ne dépend point du caprice des mortels, des illusions des fanatiques, des diverses spéculations des moralistes, des dogmes, des rites, dos temps, des lieux, des sexes; elle consiste dans un cœur droit, sensible, sincère, et dans l'exercice de toutes ses facultés.

L'honneur prescrit à une femme de n'avoir qu'un amant, de se respecter en lui, d'être fidèle à ses serments, incapable de légèreté et même, en un sens, d'inconstance... Mais je pense que toute femme honnête qui a dit à un homme: Je t'aime, et lui a donné un baiser, lui doit toutes ses faveurs, et ne peut les lui refuser que par une extravagante et honteuse méfiance, ou un manège non moins vil. En effet, si tu ne prends pas confiance en mon honneur, comment ne rougis-tu pas de m'aimer ? Mais si tu t'applaudis de ton choix, si tu ne crains pas mon indiscrétion, si tu me crois incapable de te faire repentir de ta tendresse, pourquoi me laisses-tu consumer à tes pieds?

Le dialogue se poursuit jusqu'au triomphe de Mirabeau inclusivement. Ce que nous en avons cilé permet de saisir l'auteur sur le vif dans son rôle de professeur de morale à rebours. Mirabeau avait une grande prédilection pour son qua- Irième dialogue; il l'avait rédigé avec complaisance et le trouvait fort joli (1). À vrai dire, le langage prêté à M"10 de Monnier ne ressemble pas plus ici que dans les dialogues précédents à celui de ses lettres ; et, de la pari de Mirabeau, la situation ne comportait guère aidant d'éloquence cl de casuistique. Mais le genre de sophismes que ce dernier place dans sa propre bouche lui étail très familier, el nu certain nombrede phrases du dialogue se trouvent déjà dans les lettres de Vincennes. Il y a donc une certaine exactitude dans l'aspect, peu flatteur du reste, smis le-

(1) Le moi, se trouve dans une des lettres de Vinceones imprimées.

quel il s'esl présenté. D'autre part, Mme de Monnier a dû l'aire mine, pendanl quelque temps, de vouloir s'en tenir à l'amour platonique 1 1 }. Elle ne laissa pourtant pas languir beaucoup le successeur de M. de Montperreux. ( In peul en ju par ce passage d'une de ses lettres à son amanl : a nue je suis satisfaite, écrit-elle dans (•••lie Lettre du mois de juin 1777, de ne t'avoir pas l'ail souffrir bien longtemps, de ('avoir fait presque aussitôt l'aveu de mes sentiments, el d'avoir vaincu mes résolutions el mes projets d'indifférence, de liberté pour faire notre bonheur à tous deux ; comme j'ai joui du tien avant de le sentir autanl que je l'ai fait depuis. » Au surplus, Mirabeau a pris soin dans une sorte de mémento rédigé par lui, el publie a la suite des Lettres de Vincennes, de fixer la chronologie de ses amours.

L'intimité des deux amants ne pouvait demeurer longtemps un mystère dans Pontarlier. Mais,

(1) M. Lucas de Montignj a retrouvé quelques lignes de la Nouvelle HéJoïse, copiées ou transcrites de mémoire par M"*de Monnier, probablement à l'adresse de Mirabeau, mais d'ailleurs sans aucune indication <le date, ni <le destination. Voici cette copie que nous reproduisons littéralement, afin de donner une fois pour toutes un échantillon de l'orthographe de Mm* de Monnier :

a Ah, mon amis, que ne puis -je faire paser dan- votre âme le santimenl de bonheur el dé paix qui raigne au fond de la mienne; que ne puis- je vous apprendre à jouir tranquillement du plus deslicieux étas de la Nie; 1rs chaînes de l'union des cœurs se joignent pour nous à ceux de l'innocence, nulle crainte, nulle honte ne troublera notre félicité, au sein des verai plaisirs ne la initié nous pouron parler de la vertu san rougir. »

selon la règle, le mari en fut le dernier instruit. Mirabeau avait toujours été bien accueilli de M. de Monnier ; il avait fini par « acquérir sur lui un ascendant incroyable. Sa société lui était devenue nécessaire, les amitiés publiques qu'il recevait de lui retenaient encore les langues officieuses. » C'est Mme de Monnier que Mirabeau fait ainsi parler, dans un sixième dialogue dont le second interlocuteur es! Mme de Saint-Belin, l'amie d'enfance de Sophie (1). « Jamais, lui fait-il dire encore un peu plus loin, M. de Monnier n'avait douté que je n'aimasse Gabriel ; mais jamais aussi, du moins je le suppose, il n'avait cru que mon affection sortîl (\c> bornes d'une tendre amitié. » Mirabeau n'a pas du moins reproduil ici l'odieuse imputation mise par lui dans ses lettres et ses mémoires de Vincennes à la charge de celui qu'il avait outragé. Il a renoue*' à accuser M. de Monnier d'avoir favorisé Tinconduite de sa femme jusqu'au jour où le scandale devint public, et pour avoir un héritier à opposer à sa fil le mariée malgré lui. G'esl là une calomnie sans prétexte. M. de Monnier n'a péché que par excès de faiblesse

ei d'aveuglement. La suite de ce récil le prouvera, ci nous relèverons sous la plume de l'épouse coupable cel aveu qu'elle n'a pu retenir : « J'ai cruellemenl abusé de sa confiance. »

Ge fui la confiance aveugle de M. de Monnirr

(1) Ce Bixième dialogue se passe ;i Dijon après la découverte et L'arrestation <!»• Mirabeau.

qui suggéra aux deux amants l'audacieux projet donl nous .-liions parler, lorsque Mirabeau, a La suite de la publication de ['Essai sur le despotisme en Suisse, el de l'interception d'un billet souscrit par lui a l'éditeur, se vit menacé d'être enfermé au château de Joux. Nous avons dil que M. de Saint-Mauris avait consenti a différer de quelques jours la mise à exécution de celle mesure de rigueur. Le bal auquel le prisonnier avait demandé la faveur do pouvoir assister était précisément donné en son honneur par M. de Monnier. (lu devait célébrer la royauté de lu fève quj était échue à Mirabeau, et qu'il avait naturellement partagée avec la maîtresse de la maison. Il l'ut résolu entre elle el lui Cpie, l<i soir du bal, Le comte se cacherait pour n'être pas obligé de remonter au château de Joux, et qu'il se cacherait dans la maison de M'1"' de Monnier. Il devait occuper un cabinet noir attenant au propre appartement de

celle-ci.

(le plan lui exactement suivi. Une femme de chambre avait été mise dans la confidence, mais les autres domestiques se doutèrent bientôt de la présence d'un étranger dans la maison. Au boni de deux jours Mirabeau dut changer de retraite.

Pendant plus d'un mois qu'il passa encore à Pon-

tarlier, il l'ut recueilli successivement dans deux

ou trois maisons de la ville. M1"" de Meunier l'y fournissait de livres et de provisions de bouche,

elle l'y visitait le jour, ce qui n'empêcha pas le

comte de venir plus d'une fois la nuit retrouver sa maîtresse chez elle. A diverses reprises il fut aperçu dans ces expéditions nocturnes par les domestiques de M. de Monnier : le soir du 16 février il ne put se dérobera leurs poursuites. Atteint et reconnu par eux, il paya d'audace, cl demanda à être conduit prés de M. de Monnier. Cette scène et celle qui suivil oui été décrites déjà par M. Sainte- Beuve, d'après le récit de Mme de Monnier dans le sixième dialogue. Mirabeau, on comédien émérite qu'il était, « entre chez M. de Monnier de l'air le plus libre, l'embrasse et lui fait une histoire détaillée et vraisemblable. 11 arrivait de Berne ; il allait droit à Paris se présenter au ministre, et avait arrangé sa course de manière à entrer le soir à l 'oularlicr, ne voulant poinl y passer sans voir M. et Mme de Monnier, et les remercier de leurs bontés; il avait pris l'heure du souper de leurs gens pour s'introduire dans la maison, afin de n'avoir aucun domestique dans sa confidence. » Il tire de sa poche une lettre de son père, qu'il compose sur-lechamp conformément a ses vues, et prie le marquis de sonner ses gens pour leur ordonner le silence. M. de Monnier appelle en effet ses domestiques stupéfaits, cl leur donne ses ordres d'un ton très ferme.

Malgré celle précaution, et bien que M. de Monnier eût paru réellemenl ajouter foi aux explications qui lui avaient été données, Mirabeau ne pouvail plus continuer ;i se rucher a Pôntarlier,

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et encore moins à y voir assidûment son amie. Sa présence dans la ville ('Mail désormais ébruit< Les deux amants convinrent de se rendre chacun de leur côté à Dijon, où Mme de Monnier avait sa famille, cl où Mirabeau pouvait aisément demeurer inconnu. Il fallait que M. do Monnier consentît an départ do sa femme. Or l'aventure que nous venons de raconter n'avait pas laissé que d'éveiller ses soupçons; ot les propos do ses domestiques et des étrangers avaient achevé de le tirer de la quiétude où il était resté jusque-là sur la nature ^\i'< rapports de Mirabeau avec sa femme. Les maladresses par lesquelles se traduisirent ses alarmes fournirent précisément à la jeune femme une occasion de forcer son consentement.

« J'appris, dit Mmc de Monnier, toujours dans le récit du sixième dialogue , qu'il avait fait assembler mes gens pour leur défendre de faire mes commissions, invoquanl leur conscience, et leur faisant un ridicule sermon qu'il crut très pathétique. Je trouvai le procédé Infâme. (C'était en prendre bien à son aise avec ses torts personnels.) Je montai sur-le-champ chez lui, et je l'assurai que j'eusse préféré d'être mise dans un couvent, à me voir en quelque sorte sous la tutelle de mes valets, que toute explication de lui à moi, <pie tout ordre même, quelque injustequ'il eût été, m'eût trouvée douce et docile, mais que je n'étais pas faite pour être humiliée, ot que puisqu'il avait si peu de respect pour son nom, j'en aurais da-

vantage pour moi, qu'en conséquence je lui demandais la permission de me retirer dans ma famille, qu'il ne pouvait former aucune objection raisonnable contre celle proposition, puisqu'on s'obstinait à me donner un amant et à le cacher à Pontarlier, qu'il connaissait les principes et la vigilance de ma mère, et qu'ainsi il ne croirait pas que j'aspirasse à une plus grande liberté que celle dont je jouissais. » Après quelque résistance, M. de Monnier laissa partir sa femme, mais sous bonne escorte, car le bruit courait à Pontarlier que Mirabeau devait l'enlever sur la route. Le dimanche 25 février Mme de Monnier arrivait à Dijon; Mirabeau, qui avait quitté Pontarlier avant elle, venait aussi à Dijon, quatre jours après, s'établir dans le logement qu'elle lui avait préparé.

C'est à la famille de lluiïey que Mirabeau allait avoir affaire celle fois. Ni son père, ni le ministre chargé alors de la surveillance des prisonniers d'Etat, M. de Malesherbes, ne se souciaient pour le moment de remettre la main sur lui; l'un et l'autre, comme nous le verrons, ne demandaient qu'à être débarrassés de la responsabilité de sa personne. En venant affronter la vengeance d'une famille beaucoup plus ferme que M. do Monnier dans la défense Ho son honneur offensé, Mirabeau se jetait au-devanl du seul péril qui lo menaçai réellement.

Mme di' Monnier avait trouvé les siens instruits dos loris que lo public lui prétait sans témérité,

prévenus contre elle, et surtout forl effrayés du scandale possible d'un enlèvement. On avait envoyé au-devanl (Telle un cri'l [ue, homme

de confiance, pour lui persuader de retourner sur ses pas, el de revenir chez son mari. Elle ne s'était pas laissée arrêter, et avait été fort mal reçue dans la maison paternelle. <• Ma mère, dit-elle dans le récit de Mirabeau, ne m'a parle que i\<'< devoirs d'une femme, qui selon elle se réduisent à l'obéissance passive qu'elle a vouée à son mari. Mon père s'est récrié sur mes élourderies, et m'évite pour ne pas s'emporter. Ma sœur m'a mis sous les yeux la crainte de Dieu; mes frères m'ont persécutée de froides el grossières plaisanteries. » Surveillée de près, placée sous la garde spéciale d'une sœur chanoinesse qui était une personne résolue, Sophie eût pu comparer sa situation à celle de Clarisse Harlowe, avant son enlèvement (1). Il ne lui manquait que la vertu de l'héroïne infortunée de Richardson.

Dès le soir de son arrivée à Dijon, Mirabeau chercha à rejoindre son amie. C'est àla comédie qu'il la revit d'abord sans pouvoir lui par 1er. Il y avait, ce même soir, chez le grand prévôt de Bourgogne, M. de Montherot, un bal auquel Mmo de Monnier devait assister avec sa mère et son amie Mme de Saint- Belin. Mirabeau ne craignit pas de

(1) C'esl M. Michelel qui s*flsl avisé cette comparaison. ^Histoire de France. Règne de Louis XVI.)

s'y présenter avec l'espoir de garder l'incognito. Il se fit annoncer sons le nom bizarre et retentissant de marquis de Lance fondras. Mais l'émotion de Mme de Monnier, en l'apercevant, fut telle, que la mère de celle- ci en devina tout de suite la cause, elle qui ne connaissait pas encore Mirabeau. Après la première contredanse que le faux Lancefoudras dansa avec Mme de Sairit-Belin, Mrae de Ruffey sortit brusquement, emmenant les deux jeunes femmes (1). Le lendemain, le grand prévôt était instruit du véritable nom de son bote de la veille, et mis en demeure de le faire arrêter. Amené devant M. de Montherot, Mirabeau trouva moyen, en peu d'instants, de conquérir ses bonnes grâces. En attendant les ordres ministériels, il fut simplement consigné dans la chambre garnie où il était descendu, el même laissé libre de ses mouvements sur sa parole de ne point clicrclier à s'échapper de nouveau. On pense bien qu'il profila de cette liberté pour se réunir encore à Mm° de Monnier, laquelle, de son côté, sut mettre en défaut la surveillance étroite de sa famille (c2). Vingl jours seu-

(1) Nous empruntons ces détails à des noies manuscrites rédigées, d'après les souvenirs de M"10 de Saint-Bel in, par une dame du meilleur monde chez laquelle L'amie do Sophie i ^-1 morte en ls-ii seulement.

(2) <« \'(»i<i, Lisons-nous dans Les notes manuscrites où nous avons puisé <U-> renseignements sur \>\ séjour <l<> Mirabeau à Dijon, un exemple des extravagantes précautions que prenait M de Ruffey contre sa lille mariée. Celle-ci couchail à Dijon dans la même chambre que sa sœur ainée (la chanoinesse), et d'un lil a l'autre un ruban parlanl du pied de >"plii<' ■•! aboutis-

lemenl après son arrestation, le 21 mars, l<i prisonnier fui conduil au château de Dijon, et M"1" de Monnier se résigna alors à reprendre le chemin de Pontarlier sous la conduite de sa sœur la chanoinesse. C'est auprès de M. de Malesherbes que nous nous transporterons maintenant, pour rechercher l'effet produit sur ce ministre par les événements que nous venons de raconter, el les résolutions qu'ilslui inspirèrent, au travers des démarches en sens opposé du marquis el de la marquise de Mirabeau.

§2. — M. de Malesherbes et les lettres de cachet. — Mirabeau au château de Dijon. — Seconde évasion.

M. de Malesherbes avait, toute sa vie, comme philosophe et comme magistrat, combattu la pratique des lettres de cachet pour raison d'Etal ou pour raison de Famille. Dans sou court passage

sant au bras de sa sœur l'avertissait du moindre mouvement

qui aurait été réputé l'indice d'une tentative d'évasion. Cet étrange mode de surveillance changea, en ce Bons que, M"" de Saint-Belin qui avail un moment quitté Dijon y étant revenue, M"1" do Ruffey la tii coucher avec Sophie pour la garder. Celleci, une nuit, prit un prétexte et quitta 1<> lit commun DOW un moment, disait-elle, mais n'y revint qu'au point du jour, avouant que les heures d'absence s'étaient rapidement écoulées dans un rendez-vous avec Mirabeau, malgré les rigueurs d'une nuit glaciale de février (ou plutôt de mai'- et dans un jardin ou d< traces de passage el d'<<calade dénoncèrent le lendemain matin la témérité de Mirabeau. »

aux affaires, lorsqu'il fut devenu, pour bien peu de temps, le secrétaire d'Etat de la maison du roi, et par conséquent le ministre chargé d'expédier la plupart des lettres de cachet (1), il se dut à luimême de réagir contre l'abus d'emprisonnements arbitraires qui avait marqué la longue administration de son prédécesseur, M. de La Vrillière. Il débuta, selon la coutume, par visiter, à Paris et dans les environs, les maisons de force qui contenaient des prisonniers d'Etat. « La prévention favorable qu'on avait pour ce vertueux ministre, rapporte Sénac de Meilhan (2), a fait répandre qu'il en avait fait délivrer un nombre considérable. Il m'a dit lui-même, avec la franchise qui le caractérisait et lui faisait repousser les éloges qui n'étaient pas mérités, qu'il n'en avait fait sortir que deux. Cette circonstance prouve que les motifs de la détention des autres lui avaient paru fondés. » Des élargissements de ce genre, en petit nombre aussi, furent prononcés pour les provinces sur le rapport de commissions spéciales formées de magistrat- et de personnages notables (3). L'action du ministre se fit plus efficacement sentir dans les adoucissements qu'il apporta au régime des pri-

(1) Comme chargé de la police générale du plus grand nombre des provinces de France. Les autre* provinecs'étaient reparties entre 1ns trois autres secrétaires d'État.

j Dans l'ouvrage intitulé : Du gouvernement, des mœurs et des conditions en France avant la Révolution.

(3) Ainsi, pour toute la Provence, deux ou trois religieux d< I nus à la requête de leurs supérieurs furent seulement mi- i n liberté.

sonniers d'Etal ; plusieurs furent transférés de prisons plus rigoureuses dans des prisons plus douces, ou même, lorsque leur- facultés ou l< santé paraissaient altérées, dans des hôpitaux. Latude, qui était, à vrai dire, un fou, mais un Fou barbarement traité (1), fui envoyé du donjon de Vincennes à la maison de Charenton. Enfin, impuissant à supprimer pour l'avenir l'usage i lettres de cachet en principe, Malesherbes voulut au moins entourer cet usage de garanti

Les commissions dont nous avons parlé, et il y en eut une même pour Paris, furenl cliar de l'examen de toutes les demandes d'emprisonnement ou d'exil par ordre du roi. Le ministre ne devait plus statuer que sur leur rapport. « lue institution l'ondée sur des principes aussi purs et dont les avantages ne semblaient pouvoir être contestés me parut très dangereuse, écrit encore Sénac de Meilhan, et je ne cachai pas à M. de Malesherbes combien mon opinion différait de la sienne. Je lui représentai que consacrer, par une l'orme légale eu apparence, des acte- telle-

ment arbitraires, puisqu'ils n'avaient aucune.- 1 pour principes, c'était fonder la plus formidable «les tyrannies. Un ministère corrompu et oppresseur pouvait l'aire un jour de ce bureau le plus formidable tribunal d'inquisition. 11 est impossible, lui

(I) Est-ce «pic la séquestration des fous n'esl pas encore aujourd'hui singulièrement facile, arbitraire et même cru ois?

dis-je, que les parlements ne s'élèvent pas avant peu contre un tribunal armé du plus grand pouvoir et qui fonde son empire sur le mépris de la loi. Ceux qui sont les victimes d'un acte d'autorité surpris à la justice du souverain et ceux qui ont mérité d'être momentanément privés de leur liberté rentrent sans tache dans la société ; ils ont éprouvé une correction paternelle en quelque sorte, et n'ont pas subi de jugement. Mais, que la punition émane d'un tribunal ou bureau, l'honneur se trouve compromis.» Sénac de Meilhan est jusqu'à un certain point dans le vrai. Pallier, régulariser les atteintes à la liberté individuelle, c'est les rendre plus dangereuses encore. (1) Les emprisonnements et les exils arbitraires ne présentaient guère de moindres inconvénients, en fait comme en droit, quand bien même, et c'était là, il faut le reconnaître, le cas le plus fréquent, surtout sous Louis XVI (2), ils étaient appliqués avec justice. L'histoire domes-

(1) C'est tout autre chose d'organiser, comme nos lois modernes l'ont fait depuis, sous le contrôle des magistrats de droit commun des moyens de correction paternelle contre les fils de famille mineurs. Non- verrons plus tard ce que Mirabeau lui-même pfOp >sa, i. e i assemblée constituante, comme rapporteur

du comité des lettres de cach t.

Rendons çrâces au monarque éclairé qui gouverne n urne «'ii ivi abus a été multiplié à r -rit

Bris Warville eu lT.sl dans Bon ouvrage intitulé Théorie

des lois criminelles ; il a vu que tout citoyen devafl Otro entendu, condamné avant d'être puni ; qu'aucune loi ne ôter ce droit au citoyen ; et ï'il n'a pas encore éteint ce Poudre terrible, au moins il ne tombe plus que sur ces êtres qui troublent le repos de I portent lu déshonneur dans le . des familles. »

tique de la famille de Mirabeau au xvih' siècle

est la démonstration de cette vérité. 11 n'en faut

pas moins rendre hommage aux intentions de M. de Malesherbes ; s'il les a mal réalisées, la

faute ne lui en est pas imputable, et dans sa conduite vis-à-vis de Mirabeau, c'est-à-dire d'un des prisonniers d'Etat dont la situation était le pinembarrassante, nos lecteurs reconnaîtront l'esprit d'équité, de modération, mais aussi de naïveté de ce sage ministre (1). Peut-être plaindront-ils un peu les ministres de l'ancien régime, en général, et leur accorderont-ils quelque indulgence en voyant à quel point d'inextricables affaires priv< pouvaient, aux dépens des affaires publique, s'emparer de leur temps et de leur attention.

Mirabeau avait fièrement écrit à son père pour lui annoncer sa résolution déjà accomplie de se soustraire à la garde de M. de Saint-Mauris. < l'est ainsi que le marquis avait appris la nouvelle de -a disparition. Car M. de Saint-Mauris avait encore eu la générosité, dont il faut lui faire honneur, d'attendre huit jours avant de faire son rapport au ministre, et de déclarer que, si Mirabeau rentrait au château de Joux dans ce délai, il brûlerait sous ses yeux la lettre injurieuse qu'il avait reçue de lui. Mais le fugitif était bien décidé à entrer en lutte contre l'autorité de son commandant, et aussi contre

(1) Les documents que nous allons avoir à utiliser ou à sont presque exclusivement tirés des Archives nationales.

celle de son père. Il faisait encore, il est vrai, implorer celui-ci par le procureur du roi de Pontarlier, Michaud, qui était demeuré soumis à son influence, et dont il inspirait ou rédigeait lui-même les lettres (1). Mais il n'hésitait plus à adresser aux ministres, sous prétexte de plaider sa cause devant eux, de véritables attaques contre Y Ami dos hommes. « Je suis depuis plus de dix -huit mois dans des forts, écrivait-il dès le 15 janvier, c'est-à-dire dès le lendemain de son coup de tête, au ministre de la guerre, M. de Saint-Germain, pour une affaire dans laquelle je me suis conduit comme le devait un homme d'honneur. Cette affaire était en justice réglée; c'est mon père qui en a arrêté le cours (nous avons vu dans quel but le marquis avait agi, et nous savons que l'affaire, lorsque eut cessé l'intervention qui en suspendait le jugement, aboutil à une condamnation pénale grave) ; c'est mon père qui a sollicité les ordres du roi qui m'ont privé de ma liberté, dans un temps où il étail facile1 de les surprendre. J'appartiens au roi comme sujet, comme gentilhomme et comme officier. Je suis Français, je m'appelle Mirabeau, ei je suis capitaine de dragons. J'ai patienté longtemps. Mon cœur répugnait à lutter contre un père, et la réputation donl jouit le mien m'effrayait;

(i) Une lettre de Michaud au marquis de Mirabeau a été certainement rédigé*' par L'échappt du ■ hâl au de Joux qui b'< n

vante en ecriva.it à sa mère.

d'ailleurs, on me faisait espérer à lous moments un changement de sort. Au morne ni de le voir cniellemenl aggravé, je me suis soustrait à la per-

eution... Ah ! monsieur, ne serait-ce pas obliger mon père lui-même que de lui ôter les armes dont une aveugle animosité lui l'ail faire un si cruel usage ? »

Mirabeau avait alors auprès des ministres un avocat zélé dans la personne de sa mère. La marquise était à Paris, occupée à soutenir contre son mari sa demande judiciaire en séparation, et à le décrier par lous les moyens possibles. Mirabeau s'était depuis longtemps, par une politique habile, ménagé la faculté de se retourner vers elle le jour où son intérêt ne lui imposerait plus de mesui vis-à-vis du chef de famille ; et, ce jour arrive, la lig^e que lo marquisavait toujours redoutée entre la mère, relie de ses filles qui avait été son alliée dès le principe, Mme de Cabris, et enfin Le ûls aine s'étail formée tout naturellement, Au moment de la rupture du comte avec M. de Saint-Mauris, sa mère lui avait offert elle-même d'agir <'\\ sa faveur auprès de M. de Malesherbes (1). C'était pour elle une nouvelle campagne à mener contre son mari, une occasion d'attirer l'intérêt sur sa propre cause par l'affectation d'une lendresse maternelle gémissante et suppliante. Pendant plus do trois moi-.

(1) Voir la leilpe '!<• la oiarquiBe à son (ils du 1 janvier 17, ;, t. Il, [>. 58J des Minibeau.

elle poursuivit le malheureux minisire de ses sollicitations infatigables.

Voici, à titre d'échantillon, la première lettre qu'elle lui adressa au sujet de son fils :

25 janvier 1770.

J'ai l'honneur de vous envoyer un mémoire, monsieur, qui vous donnera connaissance delà situation de mon fils. Son père, aussi sévère envers lui qu'il s'est montré injuste envers moi, lui fait expier depuis dix ans (sic) (1) des fautes qu'il méritait (sic) d'autant plus d'indulgence qu'elles n'ont eu pour objet qu'une dissipation d'argent assez commune aux enfants de son âge et de son état.

Je me joins à lui, monsieur, pour réclamer votre justice et votre bonté, bien persuadée que les prières d'une mère accablée du malheur de son fils sont faites pour toucher un eo'ur juste et généreux comme le vôtre. J'attends un mot de réponse pour adoucir nos maux. Ne doutez pas de ma reconnaissance et du respectueux attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.

Le mémoire joint à la lettre, et qui n'est évidemment pas de la composition de Mirabeau, est ainsi

conçu :

L'on sait avec quelle facilité malheureuse la Liberté des

(1) Dans uno autre lettre adressée le même jour au ministre de la guerre, M. de Saint-Germain, et rédigée à peu près de mê" ne, la marquise déclare que son Bis « a expié par une détention de dix années de légers écarts de jeune '< -t

donc trèa volontairement qu'elle commet cette atteinte à la vérité. Nos lecteurs savent à quoi - r sur la durée dea

emprisonnements les exils de Mirabeau jusqu'ea 1 T T « » .

bu jets q été enchaînée sous le teu roi. S le comte de Mirabeau n'a pas réclamé «-e bien précieux sous un roi et un mi lustre citoyens (voilà L'expression de roi-citoyen employée bien avanl 1830 . c*esl qu'il avait è rendre publique l'injustice d'un père, c'est qu'il avait à démontrer qu'un homme qui a pris le litre solennel d'Ami des hommes était l'ennemi juré de sa femme el «le ses enfants, qu'enfin il était arrêté par les scrupules de la piété filiale, scrupules si puissants sur une âme honnête et sensible : mais M. le marquis de Mirabeau, cherchant à perpétuer les chaînes de son fils qui a connu par lui toutes les prisons d'Etat, et ce fils voyant consumer dans un obscur esclavage une jeunesse qui peut être utile à 1h pairie, voyant juive des droits de père, après avoir acquis ceux d'époux avec le consentement du sien, il supplie M. de Malesherbes, au nom de l'intérêt bienfaisant qu'il prend à la liberté des citoyens, d'obtenir de Sa Majesté la levée de la lettre de cachet sollicitée contre le comte de Mirabeau, afin qu'il puisse continuer ses services et reprendre ses devoirs sacrés de père et d'époux.

Signé : Vassan, marquise de Mirabeau, Mère du comte de Mirai

Malesherbes, assez peu au courant jusque-là des affaire- de la famille, débuta correctement par communiquer le mémoire à celui qui y était accusé, c'est-à-dire au marquis de Mirabeau. Ce dernier, las d'exercer sur son Bis une tutelle aussi inutile que laborieuse, venait de prendre une sage résolution dans Laquelle il eût dû persévérer. Bien ou mal conçus, tous ses efforts avaient eu pour but de protéger son nom du déshonneur ei son fils de la ruine. Puisqu'ils avaient si mal tourné, puis-

qu'ils amenaient la révolte de ce fils contre une autorité rigoureuse et dure, mais protectrice, le père n'avait plus qu'un parti à prendre : abandonner le jeune homme à lui-môme, renoncer à le punir « comme son premier juge », renoncer aussi à détourner les poursuites dont il était l'objet, et se démettre, s'il était possible, des pénibles fonctions de curateur à son interdiction. Malheureusement, le marquis ne s'était résigné à cette abstention qu'à contre-cœur, et surtout par la pensée qu'en persistant dans son intervention active de chef de famille il serait mal soutenu de M. de Maleshcrbes. Au fond, il en revenait toujours à cette préoccupation toute personnelle, qu'il exprime dans toutes ses lettres à son frère le bailli, celle du tort que son fils pourrait lui causer en venant à Paris seconder sa femme contre lui. C'est ce qui explique toutes les variations que nous aurons à relever dans sa conduite. Quoi qu'il en soit, en réponse aux premières communications de Malesherbes, il lui fit annoncer son intention de ne plus se mêler désormais des affaires de son fils. Le duc de Nivernois, son ami, qui avait transmis le message1 du ministre, fut chargé de lui rapporter cette déclaration. Le duc était ministre d'Etat, il jouissait d'une grande considération ; son témoignage étail l;i meilleure justification 'le la eonduilo passée du marquis de Mirabeau, qui, d'ailleurs, s'était cru obligé de prendre la plume et de rédiger aussi un petit mémoire pour se défendre lui même.

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Voici l;i Lettré que M. de Nivernais adn

M. de Malesherbes en lui faisant parvenir ce d -

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