DE VINCENNES
§ 1. — L'enlèvement de Mmc de Monnier.
Le meilleur usage que Mirabeau eût pu l'aire de sa liberté, après s'être évadé du château de Dijon, c'eût été de gagner immédiatement la frontière, et de passer à l'étranger, selon le conseil de Malesherbes, mais d'y passer seul. Tout le cours de sa vie eût pu être changé s'il eût pris ce sage parti. Malheureusement il avait quitté le château <}(^ Dijon avec une intention bien arrêtée el toute différente; il était résolu à exécuter le projel d'enlèvement dont il se défendait, un mois auparavant, dans ses mémoires à Malesherbes, comme d'une Imputation ni voce. Au xviir siècle, alors que la liberté <\c± mœurs était poussée ai loin, au
moins dans une certaine partie de la société, ! répressions pénales qui pouvaient atteindre un acte de ce genre étaient restées extrêmemenl rigoureuses; il y en avait encore des exemples pou fréquents, mais redoutables, el L'on ne pouvail compter sur l'influencede l'opinion publique pour tempérer la sévérité des lois romaines ou di ordonnances des rois de France, sur lesquelles I juges étaient fondés à s'appuyer. De nos jours, c'est pour l'hypocrisie que l'opinion se montre impitoyable ; il y a cent ans, c'est le scandale brûlai qui paraissait surtout indigne d'indulgence.
Mirabeau ne devait donc pas se faire illusion sur les risques auxquels il allait s'exposer; le moindre était de se fermer pour longtemps à luimême et à celle qu'il aimait les portes de la France. La passion, dit-on, ne raisonne pas; mais celle de Mirabeau était une passion ancienne et dès longtemps satisfaite. Cédait-il donc uniquement aux plaintes, aux appels désespérés de M"ie de Monnier? Il est certain que la vie de celle-ci, depuis son retour à Pontarlier, était 1res pénible. Non qu'elle fut menacée réellement, connue Mirabeau l'a dit, d'être enfermée au couvent par Lettre de cachet. M. de Monnier, qui pouvait seul solliciter une mesure de ce genre, n'y avait pas consenti, malgré les instances de son entourage. Mais la famille de Ruffey, peu confiante dans la surveillance d'un vieillard trop faible ou trop amoureux, s'était donné pour mission de garder la jeune femme
dans sa propre maison. Sa sœur, la chanoinesse, était installée près d'elle, épiant ses démarches, donnant des ordres à ses gens et interceptant ses correspondances. Lorsque la nouvelle de l'évasion de Mirabeau du château de Dijon fit renaître plus vives les craintes anciennes d'enlèvement, la chanoinesse se fit renforcer par un de ses frères, jeune magistrat qui partit pour Pontarlier bien armé et prêt à une résistance militaire. Toutes ces précautions maladroites avaient précisément pour effet de hâter le dénouement qu'elles prétendaient empêcher ; plus elles se multipliaient, plus Mme de Monnier devait aspirer à la délivrance qu'elle entrevoyait dans la fuite avec son amant. Elle-même a toujours hautement confessé ses sollicitations, en ce sens, adressées à Mirabeau. « C'est moi qui ai tout voulu, » lui écrit -elle dans une lettre du W2(S mai 1777, alors qu'ils sont tous doux sous le coup d'une sentence criminelle, et elle lui propose généreusement , puisque les véritables lettres qu'elle lui écrivait, avant leur départ de France, ne sont plus entre leurs mains (remises en dépôt à M"'" de ( îabris, elles avaient été gardées par elle), de lui en écrire d'autres qu'elle daterait de la même époque, • où elle dirail qu'elle vont absolument partir, et toutes les choses <|ui peuvent servir m le laver de l'accusation d'enlèvement ».
Au reste, Mirabeau ne se fit pas beaucoup prier. Passer à l'étranger seul, c'était se séparer définitivement de son amie, c'étail aussi affronter