T. [II
la gejcsgefitiye d'une misère naire, en attendant
<[u"il >»■ l'ut créé par lui-menu' des moyens d'eaisii'iirc. Moins « j m < * persoune^ Mirabeau élail capable
de se ].;i>-<']' d'argent, ei, à l'origine de toutes les (U'ici-iiiiiuiiioiis les plus graves de sa vie, il faut toujours clicrclicr une préoccupation de cet onli'c. San- perdre de temps, donc, il SG
dirigea du cotéde Pontarlier .dès sa sortie de prison ; il était accompagné de deux j/euaies gens avec lesquels il avaii lié connaissaacedanslesbreJLansret lessallos d'armes de Dijon ; l'un de cesdeux aventuriers,anciengendarmede La maison du roi^réforn par le miiiisirc Saint-Germain r se faisait appeler Le chevalin- de Maçon. Tandis que Mirabeau gagnait directement la frontière suisse des Verrières, le chevalier de Màcon et son compagnon se rendaient à Pontarlier même pour y chercher M™ de Meunier qu'ils avaient mission de lui amener.
A deux reprises, la jeune femme, prévenue par eux avait revêtu ses habits de cavalier et se disposait à les aller rejoindre; à deux reprix-, elle
en l'ut empêchée par l'intervention de sa sœur. Attendre plus loiiglempscn cet état n'était pas possible pour les deux émissaires de Mirabeau ; d'ailleurs,
en annonçait l'arrivée prochaine à Pontarlier du
président de Vesvrotte, l'ivre de M"10 de Meunier. parti, ainsi que nous l'avons dit, tout exprès pour &' opposer à L'enlèvement Leicbfivatter de Màcon et
son compagnon revinrent donc annoncer à Mirabeau «pie le coup ('lait manque pour cette foi-, et
celui-ci s'enfonça en Suisse. Caché sous un nom d'emprunt et craignant toujours les poursuites dont il pouvait être l'objet, même en pays étranger, il fui à Genève, puis à Thonon en Savoie, et de là il appela à son secours celle qui pouvait le mieux lui venir en aide dans un cas désespéré, nous voulons parler de sa sœur, Mmc de Cabris. Il y avail longtemps qu'elle était dans la confidence de sa passion ; il en était de même, d'ailleurs, de In mure de Mirabeau, qui avait une manière à elle de comprendre la sollicitude maternelle. Mais Mme de Cabris s'était occupée plus intimement des faits et -'■stes de son frère. «Elle a oublié, écrit celui-ci de Vincennes, le 9 janvier 1779, à une époque où il était absolument brouillé avec elle, elle a oublié, celle sévère moraliste, qu'elle m'a poussé à l'enlever (c'est à Mme de Monnier que la le lire est adressés.) lntiLTimips avant que la nécessité nous ait forcés à prendre ce parti violent, qu'elle nous a fait dix plans d'évasion desquels elle se niellait lou jour- de moitié, et que ce n'est qu'au momenl ou û fallait nous rendre deux ou Lmis cents louis cl tes effets, que son indulgence a eu un (erme. » ( lotir drniinv phrase trouvera son explication plus loin.
NOUS ÛOUS SOHUtteS séparés de M"1" de Cabris a
Grasse, après l'affaire des placards afficha parsoa
mari et la rixe de son i'\'r\'(^ 'avec le baron de
Mouans ; ce second esclaadjre, doûl tout le monde l'avait rendue responsable, lui avail l'ail, a Grasse,
une situation de plus en plus difficile à soutenir, même pour une personne qui ne se laissai! guère intimider. Ses rapports avec la mère de son mari
s'étaient tout à fait aigris ; quant au mari lui-même, sa faible intelligence avait achevé de se troubler, cl il n'avait pas su s'opposer aux projets de sa femme, lorsque celle-ci lui avait annoncé son intention de venir s'établir seule à Lyon, sous prétexte de soins à donner à sa santé, en réalité pour jouir d'une plus grande liberté, dans une ville où elle serait plus isolée et moins connue. Mu,e de Cabris était donc partie pour Lyon, accompagnée d'un amie non mariée ; toutes deux étaient parvenues, non sans quelque peine, à se faire recevoir au couvenl de la Déserte. La règle du couvent était fort large sur le chapitre des sorties au deh< >rs, et il va sans dire que le chevalier servant que nous connaissons, Briancon, était venu, lui aussi, s'établir dans le voisinage. Mirabeau élait informe de tous ces arrangements ; depuis sa disparition du château de Joux, sa correspondance avec sa sœur était devenue plus suivie; les blâmes qu'il avait d'abord reçus d'elle s'étaient bientôt changés en promesses de dévouement. C'est d'elle, lorsqu'il eut manqué l'enlèvement de M"1" de Monnier, qu'il chercha à se rapprocher le plus possible, sans cependant oser encore rentrer en France. Les lettres qu'il lui écrit à celle époque nous le montrent à boni d'expédients, et ne sachant plus où
donner de la tête.
0 Louise, ô Pylade (Pylade c'est Brianeon), écrit-il le 12 juin 1176, qu'ajouterais-je à mes lettres? Mon sort s'aggrave à tous les instants. Je n'ai point de nouvelles.il me semble que je n'en puis avoir de vous encore. Mais de Sophie ? Tout mon être se dissout. Je ne sais que résoudre, et je ne puis attendre. Pour mettre le comble à mes peines, le commandant de la ville sort d'ici. Il m'a prié très honnêtement, mais très formellement de lui donner mon nom et des renseignements, s'excusant sur son devoir, etc. Je lui ai donné le nom de Montchevrey ; il a paru douter, m'a demandé dans quel régiment je servais, je le lui ai dit. La fourbe est aisée à découvrir ; il m'a raconté diverses aventures de réfugiés, j'ai fait bonne contenance, mais sûrement il ira aux informations. Je lui ai dit que j'étais une victime du crédit, que j'étais résolu à aller demander à Turin au roi un asile, mais que j'attendais des nouvelles décisives de France, que je le priais de me dire s'il avait des ordres positifs de prendre des informations. Il m'a répondu que non, que le parti d'aller à Turin était le plus sage,, que le roi était la bonté même, que quelques aventuriers qui avaient donné de tristes scènes avaient récemment mis en méfiance, qu'on exigeait les plus grandes précautions des commandants particuliers ; qu'au reste, avec des lettres de recommandation, je serais reçu à Turin et à Chambéry avec toute la complaisance et la distinction possibles. Cela m'a fait voir qu'il ne faut être qu'en courant ici. Cependant, rien au monde que la force ne mo fera quitter ce pays que je n'aie des nouvelles positives... Ciel, ô ciel ! quelle sera la fin de tout ceci ? Je ne dois pas la hâter. Ah ! Sophie, quel sacrifice je fais à l'amour !. . .
Me voilà donc, écrit-il trois jours après, encore de Thonon, exilé de ma patrie, séparé de toi, sans espoir de revoir mon (ils, perdu pour tous mes amis, sans avoir tiré aucun fruit de mon dévoue nent qui puisse compenser la moindre de mes pertes. J'ai tout sacrilié à l'amour, et n'ai
-2&2 l ES mirabeac
rien fait pour ramour. Je n'oserai jamais rentrer dans mon pays quand je pourrais le faire. Objet île la pitié insultante de ces pauvres èlrcs qui se croient Efegfefe parce qu'ils ne sont pas capables d'avoir une passion ; décli par toutes les espèces qui oseront me calomnier de loin, dire que je l'ai pillée, que je l'ai subornée; severement condamné par les insectes qui appellent leurs préjugés la morale, qu'y ferais-je en France ? Kh ! qu'y voudrais-je faire loin de Sophie ?... Mon état est une maladie aigu»qui me déchire l'àme, qui corrode tous mes ressorts physiques ; le seul remède est l'amour; s'il m'échappe il faut succomber. Ma chère amie , je tente toutes les voies, je m'agite dans tous les sens. Efforee-ioi de faire parvenir l'incluse à Sophie. Ce n'est qu'un mot, mais an mot essentiel pour la soutenir, pour la consoler un peu. Ecris-moi, écris-moi, je n'eus jamais tant besoin de toi. I .
Les aventures étaient l'élément de Mme de Cabris; elle y dépensait une fécondité d'esprit et une énergie de caractère qui auraient pu suffire au gouvernement d'un Etat. Au reçu des lettres dont nous venons de citer deux extraits, elle se décide à aller au-devant de son l'ivre, à le ramener avec elle el à prendre elle-même la direction de l'entreprise coupable qu'il semblait prêt à abandonner. Elle -part à cheval ei armée, escortée de sa jeune compagne el de son inséparable BriaTuçom, traverse Genève, portant avec sa désinvolture habituelle SOffl costume masculin, el se l'ayant prendre
(1) Les lettres auxquelles appartiennent les deux fragmenta ci-Ûessus "ut été publiées par M. Lucas de Montignj dans le tome II des Mémoires de MPrttbesu.
pour Mllc Ilaucourl, de la Comédie française, avec laquelle elle présentait, paraît-il, une assez grande ressemblance de figure. Elle touche barres à Thonon, repart suivie de son frère, et, arrivée de nouveau à la frontière, laisse celui-ci prendre les devants avec Briançon et la précéder à Lyon, afin de dépister les poursuites. Malheureusement Briançon et Mirabeau trouvent moyen, au passage du Rhône, à Seyssel, d'entamer une querelle avec les bateliers du fleuve, et d'en venir aux mains avec eux. Mirabeau a depuis reproché à son camarade Brrançon de l'avoir, à cette occasion, assez lâchement abandonné sur le champ de bataille. La petite trompe finit cependant par se rejoindre à Lyon, mais rimprudeneo de Mirabeau et de Briançon avait rendu leurs traces faciles à retrouver par les deux inspecteurs de police, envoyée à la recherche du comte, moyennant trente et une livres par jour, payable avec les frais accessoires par le marquis de Mirabeau (1). Le séjour de Lyon n'était pas sûr pour le fugitif; et, après l'avoir gardé auprès 'Telle quelques jours, Mmc de Cabris arrête un nouveau plan de conduite. Mira- Ih-;iu partira pour la Provence avec Briançon, epai le cachera dans son petil manoir de Lorgwes jas- <pi\'iu moiiicui opporiuii pour recommencer, avec
plus de SUfCCès, la partie inanquérde I'ciiIon rineiil .
I Si Miraoeau eûl ôiê repris al al au mont Saint-Mi-
chel, c'est-à-dire dans une prison pour toul de bon qu'il devait ùtfe condni .
Ce délai ne sera pas perdu : car M"1' «le Monnier continuera, entre-temps, à envoyer à la sœur de son amant, par petits paquets, comme elle a déjà commencé à le faire, les sommes d'argent, les effets, dentelles et bijoux à vendre, qui, pris danla maison du mari, doivent constituer les ressour* de l'exil.
Le 1:2 juillet, Mirabeau, sur le point d'être arrêté, parvient a s'embarquer sur le Rhône, et gagne du pays. Les deux limiers de police sont réduits à se saisir d'un valet de chambre commun à Mme de Cabris et à Briançon, qu'ils font enfermer à Pierre-Encise, et, sur les renseignements qu'ils arrachent à cet homme, repartent dans la direction de la Provence. Ils arrivent à Lorgnes, où Mirabeau est déjà installé, s'abouchent avec Briançon, qui feint de ne point les reconnaître sous les fausses qualités qu'ils se donnent, et contribue à les lancer sur une fausse piste jusqu'à Nice. Arrivés à ce terme de leur course, sans rien trouver, ils reviennent sur leurs pas, exténues et l'oreille basse, et retournent à Lvon. Ils vent trouver M,ne de Cabris. Celle-ci n'avait plus aucune raison de les éviter. Elle les reçoit bien, se déclare fort alarmée sur les suites des projets de son ïvci'c. fort désireuse de le voir arrêter dans son propre intérêt, et leur découvre exactement l'itinéraire que Mirabeau a suivi depuis Lyon, et le lieu de sa retraite en Provence.
Les doux agents se remettent en rente en-
flammés crime nouvelle ardeur ; mais, quand ils arrivent de nouveau à Lorgues, « l'oiseau était déjà déniché », comme dit le marquis de Mirabeau. Il avait quitté Lorgues à temps, avait traversé avec toute la rapidité possible le Piémont, les Alpes et la Suisse (nous savons de quelle source lui venaient les fonds nécessaires aux voyages rapides), et, tandis qu'on le cherchait en Provence, il attendait Mme de Monnier prévenue, dans le village suisse le plus voisin de Pontarlier, aux Verrières. La jeune femme était débarrassée de la surveillance de sa sœur, la terrible chanoinesse, et de son frère, le belliqueux président ; M. de Monnier les avait bénévolement renvoyés l'un et l'autre à sa prière. Elle put donc sans difficulté, cette fois, qniller la maison conjugale à la tombée de la nuit, franchir la frontière par un sentier de montagne avec un guide qui lui avait été envoyé, et retrouver son amant en pays étranger, en pays de sûreté. A cette heure môme, on la cherchait de tous côtés dans sa maison pour la prière du soir, que le marquis de Monnier avait coutume de faire lui-même chaque jour, devant tous ses gens assemblés. Celait le L2i août 1770.
Dans nu des rapports où il rend compte de son Inutile mission, le pins vieux (\r± agents de police, dont Mirabeau avait si bien déjoué les recherches, s'écrie lamentablement : « M. le marquis de Mirabeau m'avait bien prévenu que M. son iils était d'une finesse étonnante; il avait été prévenu par
M6 LJBS MIl!.\i;l.Ai
M""" la manpiise de I lahn-. sa 903Ur, el il a'esl J
bien étonnant que ses ruses aient réussi. » I/in- Forfcuné policier ne savail pas assee à quel point M""- de Cabris avaii loiii conduit <i I .. Le marquis
• lu Mirabeau, lui, ne -'y lr<»inpail pas : c II esl Itfès avéré, écrit-il, qu'elle mène toute l'intrigue. Ayant assez de besogne chez moi, je ne (lois [mini me mêler de mon estoc de ceux que j'ai confiés a d'autres, mais s'ils ne veulent avoir dans leur famille l'héroïne de qoelque cause célèbre, ils feront bien d'y penser de bonne heure. » Ce qui ne l'empêche pas d'écrire encore un peu plus lard : « Je ne tiendrai la clef de désordre el du scandale domestique que quand je liendrai celle-ci. » Celle dernière réflexion portera ses fruits.
Nous avons raconté, dans tout ce qu'il a de romanesque, l'épisode de l'enlèvement de M'"c de Meunier; il nous reste à donner quelques détails qui oui un autre caractère. Dans la plainte en adultère et en rapt de séduction qu'il adressa au
(1) Le récit que nos lecteurs viennent de lire ost cependant m grande partie établi d'après les rapports des deux tnsp leurs do police. Il en ressort que si M"1" de Cabris et Briançon ont, au dernier moment et lorsque cela ne pouvait plus avoir d'inconvénients puni' Mirabeau, dévoilé le secrei de sa marche,
en \ue sans doute de mettre leur responsabilité personnelle a
couvert, ils ne l'ont point trahi, comme le prétend M. Lucas i
Monti^n\. Ils n'ont pas cessé, au contraire, de le seconder", et ne m' -ont brouilles avec lui que plu- lard, après - de
la campagne à laquelle ils avaient coopéri . Mirabeau a pu avoir, dans la suite, intérêt à soutenir le contraire, mais cela ne change rien k la réalité des faits.
lieutenant criminel du bailliage de Pontarlicr un mois environ après le dépari de sa femme, M. de Meunier faisait la déclaration suivante : « Le suppliant se doit à lui-même et au public la vengeance d'un crime d'autant plus punissable qu'il a été précédé de vols considérables en or, bijoux et effets de prix, commis dans sa maison. » Et, au cours de l'instruction, il « offrait son serment que ces vols excédaient vingt-cinq mille livres », sans compter les bijoux et les effets. Nous nous contenterons de reproduire quelques passages des dépositions de témoins par lesquelles il appuyait son dire (1).
Marguerite Gressct, servante de M. le marquis de Monnier, quatrième témoin entendu dans l'information, rapporte entre autres choses qu'elle a vu plusieurs fois, dans le courant de janvier dernier, M'"e de Monnier prendre, pendant que M. de Monnier était couché, la clef de la bibliothèque de M. de Monnier, dans laquelle il enfermait son argent; elle s'avançait doucement et cherchait dans les goussets île la culotte de M. de Monnier qu'il plaçait habituellement sur un fauteuil à côté de son lit, et dans Laquelle il laissait ladite clef; Mllle de Monnier entrait dans la chambre de la bibliothèque, des livres à la main ; clic y
r Ces dépositions ont été, avec toutes les pièces des deux procès instruits co'ntre Mirabeau, à l'occasion de l'enlèvement de M ' Monnier, conservé*'- bq greffe du tribunal de Pontarlier.
ls devons communication des pièces dont il s'agit à M. George Férand, ancien procureur dr La République près le tribunal de Pontarlier. Depuis M. I Léloir ;i rédigé, principalement
d'après elles, une brocîitrre intéressante intitulée Mirabeau à Pou-
Inrliri .
i Btait au plus un quart d'heure, on sortait ayanl aussi «les livres à la main, rentrait doucement dans la chambre de M. de Monnier, o( remettait la clef Bans parler à mondit sieur de Mounier.
Deux autres domestiques font des déclarations analogues. Ils ont vu les mêmes faits se reproduire à différentes époques de la même année.
Jean" François Cornu, prêtre, vicaire en chef aux Granges-Narboz, dépose qu'a l'une des fêtes de la Pentecôte dernière, M. le marquis de Monnier, plaignant, l'envoya chercher, et lui dit qu'il venait de s'apercevoir que M"" de Monnier, sa femme, accusée, lui avait fait un vol de douze mille livres en or, et n'avait rien laissé dans son coffre-fort ; qu'elle avait rempli les bourses de jetons et de petites pierres. Ayant demandé à mondit sieur de Monnier comment la dame avait pu faire ce vol. celui-ci lui répondit que ladite dame de Monnier avait une fous clef, laquelle fausse clef a été trouvée, en ma présen dans une cassette du cabinet de toilette de ladite dame de Monnier, le lundi après son évasion ; le sieur abbé Valinde. le serrurier Bailly étaient aussi présents. Mondit sieur le marquis de Monnier dit audit sieur abbé Valinde d'aller présenter ladite clef à la porte de la bibliothèque ; ce que celui-ci ayant fait rapporta qu'il avait ouvert la porte de ladite bibliothèque avec ladite fausse clef. Alors mondit sieur de Monnier dit : La voilù bien, gardes-la. S'adressant au sieur abbé Valinde, il sortit en même temps de sa poche la clef de la bibliothèque, et dit : Elle est bien semblable à celle-là; ce qui fut reconnu également parle sieur abbé Valinde, le serrurier Bailly et moi.
Ayant pris la liberté de faire une remontrance à ladite dame de Monnier sur ce qu'on disait dans le publie au sujet de ses galanteries avec ledit comte do Mirabeau fils,
accusé, et du vol qu'elle avait fait à son mari, ladite dame me demanda si ce dernier m'avait dit ce qu'elle lui avait pris ; lui ayant dit que oui, la dame de Monnier avoua le fait du vol ; ayant eu cette conversation avec ladite dame dans le courant du mois de juillet dernier.
Dans le courant du mois d'août suivant, je parlai encore à ladite dame de Monnier, à l'occasion des bruits publics répandus sur son compte Celle-ci m'avoua de nouveau le vol de 12,000 livres fait à son mari, mais que son intention était de l'indemniser par sa dot ; qu'elle se proposait de faire son testament.
Je me rappelle qu'ayant représenté à ladite dfune de Monnier, dans une des deux conversations dont je viens de parier, qu'on disait dans le public qu'elle envoyait par le nommé Jeanret quantité de louis d'or audit comte de Mirabeau, môme par cent et deux cents, elle me répondit : Pas tant.
Le samedi, 25 août dernier, M. le marquis de Monnier m'envoya son domestique, nommé Duplas, pour m'annoncer l'évasion de Mme de Monnier ; il me dit de lui rapporter les 25 louis d'or qu'il m'avait remis quelques jours auparavant pour payer les ouvriers de la Grange-du-Bourg el du chalet. Ledit domestique me dit aussi que ladite dame de Monnier avait pris tout l'or et l'argent de mondit sieur de Monnier, que c'était pour cela que ce dernier redemandait les 25 louis.
Vabbé Valindey vicuire des paroisses réunies de Saint-Etienne et de Saint-Bénigne, à Pontarlier, el un autre prêtre, i'abbéMuselier, apportent un témoignage conforme à celui de leur collègue F abbé Cornu. L'abbé Valinde ajoute * que M. de Monnier lui ;i dil plusieurs lois que sa femme lui avait bien volé trente mille francs en
270 LE> MIRABfiAU
différentes fois •>, et qu'après le dépari de La jeube femme, <■ tes buffets el cassettes à son usage furent visités devant lui, qu*on n'y trouva ni bijoux ni diamants, seulement quelques glands de perles Qjéidigés ».
Le srrruricr Bailly confirme tes déclarations des précédents témoins sur la scène qui s'est pas» deux on trois jours après le départ de M111'- de Monnier, chez son mari.
L' horloger Claude Joseph Simonin reconnaît avoir fabriqué, à la demande de M*6 de Monnier, la fausse clef, on plutôt la seconde ciel' don! il a été ([nés lion pins haut.
Claudine Bailly, épouse de Claude Simon Rousselet, aubergiste à Pontarîier, se son vient que, le 21 août, Jcanret, le porte-balle, buvant chez elle avec un homme qui se disail cavalier de la maréchaussée de Dijon, raconta qu'il avait porté en Suisse, de la part de M'1"' de M'tnnior. des rouleaux de louis qui en contenaient au moins cent cinquante.
Veut-on savoir, maintenant, l'impression que
toutes ces dépositions tirent sur M""' de Monnier lorsqu'elle les connut: « Il ne ferait pas mal de se fâcher très fort de l'accusation de vol. qu'ils ne peuvent prouver, eeril-elle, le 1S juin L780, à Mirabeau dans une de ses lettres secrètes, parce que leur clef est une bèlise, et les confidences de .Jeanrel au puhlic en sont une autre. ■> — « L'abbé
Cornu, écrit-elle encore, dans une lettre de la même époque, prétend que je lui ai avoué, et il ment. » Ce n'est certes pas Là le cri de T innocence outragée. Au reste, nous avons entre les mains une série de lettres de Mme de Monnier à Mirabeau, écrites dans le courant de Tété de 1770, où il est sans cesse question des paquets expédiés ou à expédier à Mme de Cabris ; un de ces paquets avait morne été arrêté par M. de Monnier; mais celui-là ne contenait que des effets et point d'argent. Enfin, dans une lettre de Mirabeau lui-même, antérieure à l'enlèvement, nous trouvons les phrases suivantes qui montrent bien quelle est sa responsabililé dans tous les torts de Sophie: «Je n'entends pas, dit-il cà son amie, en réponse a des confidences d'elle, comment ton testament est entré pour beaucoup dans (a réconciliation avec le marquis. Esl-ec que lu l'as refait ? Est-ce que lu lui as Ludique les douze mille livres (apparemment celles qui lui avaient été dérobées et don! il venait de constater la disparition, comme le raconlcnl les lomoignages précédemment cités), en remplacement sur la dol ? Pourquoi ne m'as-lu pas dil cela? Dans quels termes cela a-l-il été spécifié ? ExpJâqnr-moi cela très exactement, car il se p<>nrrail
que lu eusses fait la uuo grosse sollise... » El plus
loin: « Est-ce qu'il a encorede l'argent, c« mar-
quis ? Paye-I»»i uV les peines à l;i bonne heure. mais inmlerriiiriil cependant. Pourvu que cela paye ton couranl, cela ne te sulïil-il pas ? Quelque cli<»e
de mieux, cependant, disail hier Pylade (c'est-àdire Briançon), si cela se pouvait. »
On a déjà pu deviner quelle excuse Sophi< donnai! à elle-même, car il n'est pas de faute, si grave soit-elle, à laquelle on no puisse trouver une excuse intérieure. « Mes parentsm'ont mariéeàseize ans, se disait-elle, alors que je ne pouvais réellement disposer de ma personne ; aujourd'hui, je me mari.' moi-même (elle a employé, lors de son dépari de la maison conjugale, ces propres expressions rapportées par des témoins), et par la même occasion je rentre dans ma dot. » — « Je ne demande pas mieux, écrivait bien des années après, en 1842, une dame qui avait beaucoup connu, non pas Mme de Monnier elle-même, mais son amie Mm'" de Saint-Belin, à un homme distingué qui s'occupait beaucoup de la jeunesse de Mirabeau, je ne demande pas mieux que de renoncer à la croyance <pic j'avais de celle prudence de Mmc de Meunier, si elle vous paraît injuste, et si vous suppose/. qu'elle soit prise en mauvaise pari ; mais je n'envisage nullement la chose comme vous. MmP de Monnier avait apporté quarante mille francs de dot; elle reprenait son bien en les reprenant, et s'assurait des moyens d'existence, momentanés à la vérité, mais suffisants pour se poser quelque pari, et ne pas s'établir en aventurière. Puis elle devait se trouver heureuse d' alléger la misère dans laquelle la famille de Mirabeau laissait leur (sic)
malheureux fils ; ce sentiment est trop généreux
et Irop du ressort des femmes pour ne pas croire que Sophie ne l'ait pas éprouvé, et pour lui en faire un tort, et un crime à son amie de l'avoir encouragée. Je trouve cela si simple que je vous réitère que le fait m'a été attesté par M,ne de Saint-Bclin(l). » C'est une dame fort respectable et d'un grand nom qui parlait ainsi. Nos lecteurs trouveront peutêtre l'excuse moins naturelle. Au surplus, Mme de Monnier, quelques années plus tard et avant même la mort de son mari, est rentrée intégralement en possession de sa dot, sans aucune déduction des .sommes qu'elle s'était précédemment appropriées. Nous pourrions encore montrer Mmcde Monnier, dans toute colle période où clleprépare sa fuite avec Mirabeau, jouant le repentir de ses fautes passées auprès de son bonhomme de mari, qui déclare « ne point vouloir lui mettre de barreaux ni changer de façon d'agir avec elle », et communiant quelques jours avanl son départ pour mieux dérouter les soupçons. A quoi bon? La lumière est faite maintenant sur cet épisode si étonnamment travesti dans les romans, les pièces de théâtre et les prétendus récits historiques, el nous nous contente; rons de citer encore un dernier aveu de Sophie, que nous trouvons dans une lettre de 1781 , el auquel nous avons déjà l'ail allusion: « J'ai cruellement abusé de sa confiance (c'esl de son mari dont
(1) M'"*' de Saint-Belin avail d'ailleurs été brouillée ave son amie par Mirabeau, et elle avait toujours considéré Mw" «I • Monnier comme la victime <i^ celui-ci.
il est question). Quoi! Le jour même où je le quitte, il me dil : Je me fie à vous, el quatre aeui après je l«i Cuis. »
§ 2. — La fuite en Hollande. — Les vengeances paternelles du marquis de Mirabeau.
Mirabeau e\ Mmo dé Monnier restèrent une vingtaine de jours dans une auberge du village des Verrières, au risque d'être saisis par les détacl menls de maréchaussée française^ qui ne se faisaient poinl scrupule de dépasser un peu la frontière. Puis ils prirent le chemin de la Hollande et après un court séjour à Rotterdam, ils vinrent s'installer à Amsterdam sous le nom de M. et Minc de Saint-Mathieu (1). C'était précisément dans cette môme ville que vingt-sept ans auparavant, et L'année môme de la naissance de Mirabeau, son oncle, le comte Louis-Alexandre, était venu se réfugier avec M,,e Navarre qu'il venait d'épousen Amsterdam avait toujours fourni un asile plus sûr ([uc d'autres à ceux qui avaient une mauvaise affaire en France. De plus, Mirabeau y était attiré par la présence de quelques libraires français qui y avaient fondé, à l'abri de la censure de Leur pays
(1) Ce nom était celui d'un Ref du liant Poitou appartenant à la marquise de Mirabeau. Mirabeau et Sophie se Logèrent à
Amsterdam, Calvestrand, dans La maison du tailleur Lequesae, d'origine française.
et de la jurisprudence restrictive des parlements, de grands établissements de commerce. Il comptait leur demander du travail. C'est le trait le plus intéressant peut-être de son caractère que cette activité laborieuse qui ne s'est jamais relàcbée, même au lempsdes plus violents orages de sa jeunesse, et qui, mieux utilisée, l'eût préservé de bien des fautes. Il se présenta aux principaux libraires français d'Amsterdam, Piey et Changuyon, comme l'auteur de Y Essai sur le despotisme, qui avait eu déjà quelque retentissement ; par là même il fut amené à leur faire connaître son véritable nom. Au point de vue de sa sécurité, c'était une imprudence (1), car, ayant encouru des poursuites criminelles, il était exposé à se voir réclamer par les ministres français au gouvernement des Provinces-Unies. Quoiqu'il en soit, le litre d'auteur de Y Essai sur le despotisme servit surtout à lui procurer un certain nombre de traductions qu'il entreprit résolument, mais qu'il ne parait pas avoir eu le temps d'achever ni de publier. Il trouva moyen de mener concurremment avec ceux-ci quelques travaux un peu moins ingrats, et dont deux ou trois ont été imprimés: un Avis aux Hessois et aux autres peuples de l'Allemagne vendus par lejirs princes à V 'Angleterre ; c'est nue protestation indignée contre les enrôlements qui se faisaient alors dans toute
(1) 11 paraîtrait, d'après une lettre du marquis de Mirabeau, que -"u lil^ aurait eu l'imprudence non moins grande de passer un bail à son nom.
l'Allemagne pour le compte de l'Angleterre, en vue de la guerre d'Amérique ; une petite dissertation sur la musique avec cette rubrique : Lelecteur y mettra le titre; un conte en vers, du genre burlesque, intitulé Paràpilla; c'esl le seul ouvra poétique sorti de la plume de Mirabeau, el il n'esl pas de nature à rien ajouter à sa réputation : enfin une sorle de programme raisonné pour nue association relevant de la franc-maçonnerie. Depuis sa première jeunesse, Mirabeau appartenail à la francmaçonnerie, cl ce programme, qui esl fort développe, qui, d'ailleurs, a été inséré par M. Lucas de Montiffnv dans le second volume de son ouvrage, renferme un certain nombre d'idées élevées sur la tolérance, la liberté politique, el point de déclamations antireligieuses.
Tous ces travaux, qui peuvenl offrir aujourd'hui un intérêl de curiosité, n'étaient pas en euxmêmes très rémunérateurs. Aussi, bien <pu* Mmode Monnier se f ût mise à l'œuvre, de son côté, en donnant des leçons d'italien, les ressources du couple émigré, c'est-àtdire les sommes qu'il avait emportées de France, s'epuiserenl-elles rapidement.
D'autre part, Mme de Cabris s'était brusquement
brouillée avec son ïvcvc, à la suite de la divulgation de certaines lettres forl compromettantes (h
pour elle, adressées par Mirabeau à Mme «le Mon-
(1) Nous croyons inutile de Bpéciûer quelle atteinte particulièrement grave ces lettres portaienl à la réputation do Mmc de Cabris.
nier, et interceptées par la mère de celle-ci. An bout de quelques mois de séjour en Hollande, Mirabeau et son amie étaient endettés envers des habitants d'Amsterdam, et notamment envers le propriétaire du logement qu'ils habitaient Nous voyous dans leurs lettres de cette époque que l'un et l'autre en étaient venus alors à accepter et à souhaiter môme tout arrangement de leur situation qui leur permettrait de rentrer en France sans risques trop graves cl au prix même d'une séparation. « SaufT amour et l'honneur, écrivait MmedèMonnier à la marquise de Mirabeau, nous pouvons tout sacrifier. » A cette môme époque cependant, c'està-dire au commencement de 1777, Sophie refusait de voir un domestique de confiance, envoyé à Amsterdam par son trop généreux mari pour entrer en pourparlers avec elle et lui apporter de l'argent. « Je ne le voulus point, dit-elle dans une lettre du 11 juillet suivant, la condition de M. de Meunier étant que je quitterais celui auquel on m'a arrachée (par la suite). » Ce à quoi la jeune femme n'avait, en réalité, point voulu consentir, c'était à séparer ses intérêts de ceux de Mirabeau, et a l'aire personnellement sa paix avec sou mari, • mi abandonnant a son sort l'homme auquel elle s'était absolument dévouée.
Gependanl la famille de Ruffey avait suivi avec une douloureuse anxiété les événements, trop prévus pour elle, qui venaient de se dérouler. Les membres de cette famille voyaient se préparer contre
^7s LES MIRABEAU
leur iillc cl leur sœur une condamnation déshonorante, car le procès criminel intenté par M. de Monnier sous l'influence des circonstances, el sous la pression d'un entourage hostile à sa femme, s'instruisait avec diligence. I >e plus, les parente de Sophie avaient une assez mauvaise idée de Mirabeau pour le croire capable de délaisser celle qu'il avail séduite, une fois qu'elle ne sérail plus qu'une charge pour lui. Ils s'étaienl 'loue très vite préoccupés d'obtenir du geuvernBmenl les mesures nécessaires pour faine réclamer el arrêter en Hollande les deux amants, eu vue de couper eourl à la procédure, s'il en était temps encore, el d'éviter à M"le <le Monnier le dénouement misérable el naturel de sou aventure.
Dès le mois de septembre, MM. de Uuiïey, le père el le fils aîné, étaient venus trouver le marquis de Mirabeau pour essayer de concerter avec lui une action commune. Mais le marquis jugeai! qu'il s'était imposé assez de peines el dedépens inutiles pour l'aire poursuivre son [ils; que, ne pouvant plus désormais le préserver d'aucune l'aille, ses actes d'autorité avaiehl perdu leur raison d'être el leur excuse aux yeux du public; peutêtre même éprouvait-il un sentiment de soulagement, el se faisait-il l'illusion que ce fils dangereux s'était, par ses méfaits el par son éloigaettent, mis enfin hors d'étal de lui nuire. En tous cas, il se déclarail résolu à ne plus « courir âpre- ce misérable », conformément, d'ailleurs, au voeu de4
tous ses amis. Il avait depuis longtemps, et dès l'époque où le mari avait commencé à entrer en lutte contre lui, renoncé à garder sa belle-fille dans sa maison, pour ne pas encourir à la fois la responsabilité de la conduite d'une très jeune femme dans une pareille situation, et le reproche de détruire de ses propres mains les derniers liens qui pouvaient unir les deux époux. Il se préparait à faire notifier à tous les créanciers de Mirabeau son désistement de la curatelle à lui confiée par le tribunal qui avait prononcé l'interdiction contre leur débiteur. Cette signification eut lieu, en effet, peu de temps après, et le marquis expose fort longuement et fort sagement dans une lettre à son frère le bailli, datée du mois de novembre, les motifs qui ont dicté sa résolution. Dans une autre lettre de la même époque, il raconte qu'un des exempts de police, qui n'avaient pu réussir à se saisir de Mirabeau avant l'enlèvement de Mme de Monnicr, de Bruguièrcs, lui a été envoyé de la part du lieutenant de police pour lui proposer une nouvelle campagne. « Il savait les lieux, la retraite, lisons-nous dans celle Ici Ire. Je me tins serré, dis que je n'avais l'ail tant de dépenses que pour éviter le mal d'autrui, qu'il étail l'ail ; que, de plus, je n'étais plus juge, puisqu'on m'avail déclaré partie; que je n'avui- qu'une seule affaire m laquelle l'autorité ne pouvail rien (celle affaire esl son procès avec sa femme). ■>
Gommenl un nouveau el complel reviremenl s'opéra-t-il forl peu de temps après el toul d'un coup dans les dispositions du marquis? G'esl ce que nous avons indiqué déjà dans la première partie de ces études en parlanl uV> rapports de Mirabeau avec sa mère pendanl son séjour en Hollande; de la sévérité que la marquise avail d'abord affectée vis-à-vis de lui, en raison de ses derniers écarts, sévérité bientôt changée en nue extrême condescendance, puisqu'elle en vint à faire appeler « ma chère maman » par la maîtres de son fils ; des efforts que Mirabeau avail faits pour se maintenir en France l'appui et la protection de celle mère tolérante, et des écrits diffamatoires contre son père qu'il n'avait cesse de composer durant son exil, bien qu'il n'eut plus alors à se défendre conlrc une autorité dont il avail secoué le joug. Nous avons déjà relevé les principaux écrits de ce genre sortis de la plume de Mirabeau. Nous laissons de côté le factum composé par sa mère et sa sœur, avec ses anciennes lettres M. de Malesherbes, el qu'il avait signé à regret, en trouvant, dit-il, « l'introduction mal faite et mal écrite », el sentant bien que des lettres où il flétrissait si énergiquement lui-même, en s'en défendant, la pensée d'un enlèvement réalisé sitôt après ne pouvaient que produire un très mauvais effet. « Ce mémoire lui donne le coup de grâce, écrit le marquis après l'avoir lu. * Mais Mirabeau a entièrement rédigé de sa main un Précis, i\c>-
tiné à soutenir la demande en séparation de sa mère. Ce Précis (1), que nous n'avons pas retrouvé et qui fut, d'ailleurs, arrêté avant d'avoir pu être répandu, était, s'il faut en croire le marquis, le plus violent de tous les mémoires imprimés contre lui. « J'aurais pu faire mieux, écrivait Mirabeau à sa mère, si j'avais eu plus de temps, mais il y a de la chaleur, et j'espère que vous ne serez pas mécontente. » Il a collaboré encore à un autre mémoire du même genre, très violent aussi et (pie nous avons entre les mains. Enfin, il a fait imprimer en Hollande un petit pamphlet, où il est beaucoup moins question des affaires de sa mère, et qui n'a évidemment d'autre but que de satisfaire son ressentimenl personnel, (le pamphlet est intitulé : Anecdote à ajouter au nombreux recueil des hippocrisies (sic) pliilosophiques. Il est signé S. M..., daté de Londres, 15 décembre 1770, ri adressé aux auteurs de la Gazette littéraire, l'un des journaux français du temps publiés en Hollande. Il a été reproduit (m tète de la troisième ('dit ion do Y Essai sur le despotisme ; et c'est,
(1) Lu se reportanl aux LriLres de Vincenncs (t. III, p. 'il'», lettre «lu 9 septembre 1779), on verra quelle incroyable excuse Mirabeau prélend donner à la rédaction de ce mémoire qu'il a déclaré plu- tard « pleurer avec des larmes de s;ui£ ». (Lettre à M"0 Dauvera du 8 novembre 1780.) En admettant que sa mère, pour l'exciter contre le mari détesté qu'elle combattait, ait réellement mis ;i la charge de, celui-ci le monstrueux (impudent parle Mirabeau, c'est oui! calomnie ignoble de plus ;i ajouter à celles dont la marquise s'esl rendue coupable, el elle ne won pas la peine d'être examinée.
en effet, à Litre de commentaire de eel ouvrai en quelque sorte, qu'il esl écril 1 1 \. ■ \,'Ami des hommes, y lisons-nous dès les premières pages, ne fui celui ni de s;i femme ni «!«• ses enfants. Il prêcha la vertu, la bienfaisance, l'ordre <•! les mœurs, tandis qu'il était, à la l'ois, le plus mauvais des maris, le plus durci le plus dissipateur des pures. » Celle thèse est celle -m- laquelle le public a longtemps vécu, cl Mirabeau a fortement contribué à la répandre. Au reste, le irait saillanl du pelil opuscule dont il s'a-il cl celui qui devait atteindre le plus sensiblement le marquis, ce sont les railleries cl les attaques qu'il renferme contre l'école des économistes, ël son chef en particulier.
A (oui ce que nous venons d'éaumérer, ajoutons les petits entrefilets, les « lardons », connue dit le marquis, attribues par lui à tort ou à raison à son tils. cl qui étaient insérés contre sa personne dans différents journaux, ou gazettes à la main, paraissant à l'étranger : le Courrier du Bas-Rhin, le cJironiclc-London, Y Observateur anglais, etc. :
(1) M. Stern, professeur à l'École polytechnique de Zurich, don! nous avons annoncé le travail relatif à Mirabeau, a bien voulu nous communiquer le résultai do ses recherches dans les numéros de 1776 et 1777 de la Gazette littéraire. Il n'y a trouvé l'opuscule donl il s'agit, mais seulement une sorte d'annonce de roi opuscule qui esl attribué à la plume do Liaguet. L'Anecdote existe à la Bibliothèque nationale de Taris en brochure, petit in-S' daté de 1 77 7 . avec oet épigraphe : Véritëa felice tewporJs, non auctoritatia.
il y avait de quoi, on en conviendra, faire bouillir le sang d'un homme plus calme même que le père de Mirabeau. Aussi, en mai 1777, sous Y aiguillon d'un sentiment d'animosilé qu'il n'avait pas connu jusqu'alors, fort, en outre, de son succès devant le Parlement de Paris, qui venait de débouter sa femme de la demande en séparation par elle introduite, le marquis revient aux propositions qu'il avait jusque-là écartées, et l'exempt de police de Bruguières est expédié en Hollande avec les ordres nécessaires pour y arrêter Mirabeau et Sophie, et obtenir leur extradition. Le ministre des affaires étrangères, M. de Vergennes, avait préparé un acte de réquisition pour le gouvernement hollandais, et adressé des instructions spéciales au représentant diplomatique de la France dans les Provinces- Unies. Ce diplomate, le duc de la Vauguyon, se trouvai! chargé « d'aider l'exempt de police de ses conseils et de diriger sa conduite ».
De Bruguières éiail un « renard routé » (1), comme dit le marquis de Mirabeau. Gependanl il ne sut pas tenir son arrivée a Amsterdam assez
îrète pour que celui qu'il y cherchait n'eu lui point informé. L'exempt se faisait passer pour un officier de cavalerie français; mais Mirabeau, qui
(1) Il avait joué un pôle împortanl dans le fameux -procès cTun certain du Jonquaj coatre le comte de Morangies, tous deux s'accusanl l'un l'autre d'escroquerie. Sa campagne, u cette occasion, lui avail valu Fhonueur de figurer dans un des mémo <J<' Voltaire pour le comte de Morang
[.ES MIRABEA1
avail eu des renseignements sur les agents lanc à sa poursuite, après son évasion du château de
I m jon, le soupçonna tout de suite d'être l'un d'eux.
II alla hardiment souper à L'auberge où L'inconnu suspect était descendu, afin de l'y voir el de l'obliger ;i se démasquer en lui cherchant querelle, de concert avec quelques Français de sa connaissance. A la suite de celle rencontre, les soupçons de Mirabeau ne firent que s'accroître; cependant il ne chercha point à quitter Amsterdam. Il se flattait encore que la mission de l'exempt concernait un autre que lui et Sophie, el il avait, de plu-, une seconde fort bonne raison de ne pas bouger. « Il faut d'autant plus me tenir en repos, lisonsnous dans une lettre à sa mère, datée du 5 mai 1777, qu'après tout je dois plus do cent louis ici. ol 11 m ai pas six. J'y suis doue enchaîné. Que taire? Attendre la bombe, el faire tout ce que je pourrai pour l'enterrer. »
Quelques jours se passèrent, de Bruguières Mirabeau attendant chacun de Leur côté, l'un occupé à solliciter l'extradition, L'autre à se prémunir contre elle. Finalement, la demande présentée par le ministre de France est accordée, sous la condition que Les dettes de Mirabeau a Amsterdam seront payées avant qu'il soit emmené de cette ville, et, Le li mai. de Bruguières rentre brusquement dans son rôle el arrête s doux prisonniers. l>ans son mémoire rédigé à Vincennes, soi-disant à L'adresse de son pore, Mi-
rabeau a raconté son arrestation de la manière suivante : « Le jour même où je fus arrêté, à trois différentes reprises, des gens en place me tirent avertir que je le serais le lendemain. Fatale erreur ! Je ne dois pas la leur imputer à trahison ; on leur força la main en un instant. Le consul de France vint chez moi offrir argent, passeport, en un mot liberté absolue si je voulais remettre Mmc de Monnier. On se cachait d'elle. Hélas ! si elle l'eût su, j'aurais eu ses sollicitalions à repousser. La nuit même nous devions disparaître. Celle héroïne d'amour, de courage et de bonté était calme et sérieuse, mais jamais elle ne voulut sortir avant moi. Une minute de plus elle était sauvée. Déjà j'étais hors de la maison ; un ami l' allait conduire par une autre route, car nous n'osions pas nous montrer ensemble... Je sus qu'elle élail arrêtée... Justice du ciel? Sophie était arrêtée... Je ne balançai pas sur le parti qui me restait à prendre, vous pouvez m'en croire. Il fallait, dans mes sentiments et dim* mes principes, être heureux ou malheureux avec elle... Je me livrai, mon père, à l'homme qui avait ordre de me ramener mort ou vif. Si j'eusse eu des principes aussi sanguinaires, il aurail pu pleurer son triomphe. » Il y a dans ce réçil «les détails donl la fausseté nous esl démontrée. Le consul, dont parle Mirabeau, n'a pu lui Paire la proposition que celui-ci se vante d'avoir refusée, parla bonne raison que les ordres donl Bruguières élail porteur ne s' ap-
pliquaienl pas moins formellemenl à l'un qu'à l'autre des deux amants; que, d'ailleurs, le ministre de France ,i\aii été Pintermédiaire de la demande d'extradition (4), et qu'un consul ne pouvail contrarier les démarches de son chef hiérarchique. Nous trouvons, il est vrai, le passag< &uivan1 dans une lettre de M""-' de Monnier postérieure à l'arrestation ; cette lettre est du 23 juillel 1777. lt>las ! c'esl a nies yeux, c'est avec moi qu'on t'a pr c'étail près de Sophie qù'étail le danger, car si tu t'étais éloigné, il n'en étail plus pour toi : mais ta délicate sensibilité ne te permit pas de fuir, d'abandonner Ion amie que lu ne pouvais plus servir ; ah! lu n'avais pas besoin d'un lien de plus pour l'attacher Sophie-Gabriel. » Mais ce passage ne prouve qu'une chose, c'est que Mme de Monnier, seule alors dans son logemenl d'Amsterdam, fut en effet arrêtée la première, et que Mirabeau, qu'il ait été prévenu ou non, ne chercha point à fuir seul, el à séparer son sort de celui de son amie. L'ordre de le ramener mort ou vif n'avail nullement été donné à L'exempt; on n'en donnait plus de pareils au xvme siècle. Il parai! que. sous une première impression dedésespoir, Mnu de Monnier voulut s'empoisonner: e'esl ce que Mirabeau raconte dans une lettre écrite encore à Vincenm
(1) Voir, à ce sujet, les différentes lettres-de M. de Vergenae», de l'exempt de polir,' de Bruguières, du due de La Vauguyon, insérées comme pièces justificatives à la fin du tome IV du recueil de lettres de Mirabeau, publié par Manuel.
VENGEANCES PATERNELLES DU Mis DE MIRABEAU 287
par ses instances, en lui faisant entrevoir l'espoir de communiquer encore par lettres, malgré l'emprisonnement qui les attendait, il aurait réussi à la détourner de ce funeste projet. Au surplus, l'idée de suicide hanta toujours l'imagination de Sophie, comme sa triste fin ne l'a que trop prouvé un peu plus tard.
Les deux amants une fois arrêtés, le marquis de Mirabeau fut prévenu d'avoir à acquitter les dettes de son fils . Elles se montaient exactement à neuf mille cinq cent six livres ; c'était infiniment plus que Mirabeau lui-même ne croyait, et, lorsqu'on présenta au marquis celte carie à payer, indépendamment des honoraires dus à l'agent de police, « ces honnêtes gens-là ne servant pas, dit-il, pour la croix de Saint-Louis », sa bonne volonté se refroidit (1). L'argent réclamé n'arrivant pas, le duc de La Vauguyon crut devoir l'avancer de ses deniers. Les prisonniers reprirent le chemin de la France, son- la conduite de leur gardien, et c'est à Paris seulemenl qu'on les sépara. Le logis préparé celte fois a Mirabeau était un véritable cachot au donjon de Vincennes. Mma de Monnier ne pouvant être renfermée dans un couvent, en raison de l'état
(1) L> marquis avait en définitive, en 1 77<> el 1777, dépensé plus de 15,090 francs pour frais de capture de son iU". Moue le verrons, lorsqu'il devra rendre a celui-ci ses comptai do cura» telli . u|" l' r de <'^s frais-là en les toisant fi-
gurer à la charge de l'interdît. On peut bien panser que Mirabeau trouva la plaisanterie araère.
de grossesse où elle se trouvai! alors, il avail été question de la conduire à Sainte-Pélagie. Mais elle avail vivemenl protesté contre la promiscuité qu'on voulail lui imposer avec les Qlles de mauvaise vie, prisonnières ordinaires de cette maison. M. de La Vauguyon, qui l' avail vue à Amsterdam après son arrestation, s'étail intéressé à elle el avail écrit en sa faveur au lieutenant de police de Paris (1). Elle fui donc placée dans une sorte de maison de correction, subventionnée par la police el tenue par une mademoiselle Douay, rue de Gharonne. Quelques jours auparavant, le 10 du même mois de mai, le lieutenant criminel du bailliage de Pontarlier rendait, par contumace, sur la requête de M. de Meunier, unjugemenl déclarant Mirabeau convaincu du crime de rapt, de séduction; Mme de Monnier de celui d'adultère; condâmnanl le premier à avoir la tête tranchée, et la seconde a être renfermée, sa vie durant, dans une maison de refuge de Besançon, « pour y être rasée et vêlué comme les filles de la communauté, » L'autorité royale s'elanl emparée des délinquants, la justice n'était plus en mesure de les réclamer, et il ne fut
(1) « J'ignore, écrivait ce ministre, jusqu'à quel point le comlc de Mirabeau peut mériter qu'on B'intéresse à son sort, el je ne me hasarderai pas à vous faire aucune recommandation en sa faveur. Mais je ne puis m'empêchi r d'exciter votre sensibilité Bur la situation fâcheuse de M"1" de Monnier. Cette jeune femme, séduite et entraînée par une passion violente, me paraît sentir ses torts. Elle se voue avec résignation au couvent, mais elle se, désespérerait de se trouver à Sainte-Pélagie. »
pas question, à ce moment, de leur faire purger leur contumace.
Pendant plus de trois ans, Mirabeau devait être enseveli vivant entre les quatre murs dune prison comme il n'en avait jamais connues. Là étaient venues aboutir cette intelligence fertile en ressources, cette activité impossible à dépenser, cette flamme dont l'ardeur était communicative, cette vitalité si intense d'âme et de corps. Un autre fût devenu fou à pareille épreuve; Mirabeau était destiné à en sortir triomphant. Sesfacultés comprimées, réduites à s'exercer dans le vide, devaient retrouver après cette épreuve toute leur élasticité et toute leur puissance, grandir même par le travail intellectuel du prisonnier dans la solitude. Mais le sens moral qui manquait à Mirabeau ne devait pas s'éveiller sous les voûtes du donjon de Vincenncs. La rigueur contre laquelle on ne peut se défendre courbe la volonté sans la corriger ; et le châtiment de Mirabeau avait été trop arbitrairement appliqué pour que sa conscience pût en sentir jamais la justice. Par la suite, le repentir fut souvent sur ses lèvres ; il n'entra jamais dans son cœur.
Pour Mmc de Monnicr, c'était la fin de cette aventure folle à laquelle elle avait attaché toute son âme et sacrifié toute sa vie. La douleur d'une séparation violente ('lait la moindre de toutes celles qu'elle étail destinée à éprouver dans son amour; elle allait voir l'objet de cet amour qui t. m. 19
l'avait enivrée se détacher d'elle peu à peu, puis l'abandonner tout à fait de cœur, et l'oublier. Elle allait, cherchant vainement autour d'elle un
consolateur, traîner sa vie dans l'isolement,
l'opprobre et les larmes jusqu'au suicide lam< table qui devait la terminer, au moment même où Mirabeau entrait dans toute la gloire de sa carrière politique.
Le rôle de Mm0 de Cabris dans l'existence son frère est maintenant terminé. « Il m'est impossible de la mépriser et de l'abhorrer autant que je le devrais, écrit Mirabeau en parlant d'elle, fort peu avant son arrestation. » — « On persiste toujours à croire, écrit, de son cote, Mme de Cabris à une amie un peu plus d'un an plus lard, que le Hollandais (c'est-à-dire son frère prisonnier) est mort. On m'a assuré de Paris qu'il vivait, et que la vigueur de son tempérament avait repris le dessus encore celte fois. Je suis moins étonnée de cette force physique que de celle de son âme, qui le fait résister aux atteintes des plus justes et des plus poignants remords. Que je serais faible dans sa position! Je sens tous les jours avec un nouveau plaisir que le même sang ne donne les mêmes inclinations (1). » M016 de Cabris avait sans doute oublié, à ce moment, la retraite fournie par elle à son frère à Lyon, l'appui prêté à ses projets, « les
(l) a Le eomto de Mirabeau, écrit-elle plu- tard encore, nw fait l'effet d'un homme ivre qui ne sait pas rentrer eh'-/ lui. »
vingt plans d'évasion, c'est-à-dire d'enlèvement, qu'elle lui avait proposés, et desquels elle se mettait toujours de moitié », comme dit Mirabeau, la correspondance entretenue' avec Mrae de Monnier, les effets et l'argent recelés. Elle avait oublié tout cela, et peut-être autre chose encore. Elle se figurait avoir rayé de son passé toute communauté de torts avec Mirabeau, par cela seul que tous lions él aient désormais rompus entre eux.
Quoi qu'il en soit de cetlc rupture, sur les causes de laquelle nous ne voulons point insister, elle devait être définitive (1). Nous ne nous proposons point de parler de Mme de Cabris pour elle-même, bien qu'elle l'eût mérité par l'originalité de son caractère. Elle ne reparaîtra donc plus dans notre récit. Mais elle y a tenu une trop grande place jusqu'ici pour que nos lecteurs, avant de se séparer d'elle, ne désircnl pas connaître un peu la suite de sa destinée. Six semaines après la réunion de Mirabeau cl de Mmc de Monnier aux Verrières, Ml,ic(le ( labris avait quitté Lyon, où son esprit d'intrigue était désormais sans occupation, pour venir rejoindre sa mère, à Paris, dans le couvent qui servail do retraite à celle-ci, tandis que se plaidait son procès eu séparation. On sait do quel secours elle fui a la marquise pondant la durée de ce procès;
(t) « On a élevé une barrière insurmontable entre nous; mon I" re l'.i posée, le public en a connu le9 motifs; une rétractation de In part de l'accusateur ne suffirait plus pour l'honneur de L'accusée. » (Lettre de M™* do (>;il>ris du Jl janvier 1779.)
on sait aussi comment le mari obtint gain de cause, et comment la femme, furieuse de cet échec, vint s'installer dans le domicile conjugal vide de ses habitants ordinaires, cl y donner au public le spectacle de ses scènes de violence jusqu'au moment où elle fut arrêtée et transportée au couvent des dames de Saint-Michel, en vertu d'une lettre de cachet obtenue encore parlemarquis de Mirabeau. Ceci se passait le 20 mai, six jours après l'arrestation du comte à Amsterdam. Mme de Cabris sollicita et obtint la permission de voir sa mère, se fit donner par elle une procuration générale, et chercha à se poser en médiatrice entre elle et son père. Le 20 juin, une nouvelle lettre de cachet fut lancée cette fois contre la jeune femme, et lui enjoignit de se retirer à Lvon, ordre bientôt commué en une pure et simple interdiction de paraître à Paris. Mme de Cabris sentit bien qu'il fallait répondre àce coup de l'autorité paternelle en mettant en avant l'autorité conjugale méconnue. Elle connaissait assez la faible tète de son mari pour être certaine de reconquérir sur celui-ci toute autorité dès qu'elle voudrait s'en donner la peine. Bile retourna donc, dès qu'elle le put et sans le moindre embarras, prendre à Grasse, auprès de lui, la place qu'elle avait abandonnée. De là elle rédigea et adressa à son père une lettre qu'elle lit signer par M. de Cabris, et où le mari protestait avec hauteur et violence contre l'atteinte portée à ses droits dans la personne de sa femme.
VENGEANCES PATERNELLES DU Mis DE MIRABEAU G293
Ma femme, lui faisait-on dire, offrait à sa mère des consolations; son devoir l'appelait auprès d'elle, mes ordres l'y ont envoyée, mes ordres l'y retenaient. Vous avez craint apparemment que Mme de Cabris éclairât vos projets et sauvât de nouveaux malheurs à sa mère; voilà, du moins, ce que vos procédés me forcent à croire ; et, sans égard pour elle, sans attention pour moi, sans respect pour les lois, vous osez tromper lâchement la religion des ministres pour obtenir d'eux une le'tre d'exil, que leur sagesse n'aurait pas donnée s'ils eussent connu la vérité. Contentez-vous d'écraser de votre despotisme les malheureux que le sort a mis sous votre dépendance (c'est ce que je ne veux pas calculer), mais respectez nos lois, et sachez que j'ai seul le droit d'inspection sur ma femme, et qu'il est odieux que je ne connaisse son père que par une
tyrannie de plus Nosliensétaicnt rompus, etj'ignorerais
votre existence sans le droit hardi que vous vous êtes arrogé de persécuter ma femme. Cessez, Monsieur, de prétendre à mettre le divorce entre nous. Sachez que j'aime et estime ma femme, et que je puis dire, à plus juste titre que bien d'autres, que je suis bon père et bon mari. Sans les égards qu'elle conserve pour vous et qu'elle m'oblige à partager, je ne me serais pas donné la peine de vous écrire, je me serais adressé au tribunal des maréchaux de France, le seul qui doive connaître de nos affaires ; je vous aurais déjà dénoncé comme'perturbateur de mon repos domestique, le calomniateur de ma femme, que je respecte. Je me défends par les mêmes voies que vous m'avez attaqué, je demande aux ministres une réparation aussi authentique que les torts que vous voulez faire à ma femme ont été grands.
Et, en effet, une épître de môme provenance et de môme style étail simultanément adressée à un des ministres, M. Amelot. Le marquis de Mirabeau
£Ui LEïà MIRABEAU
savait son gendre de Cabris incapable d'écrire quelques phrases suivies ; un instant, il avait cru
reconnaître, dans les tirades revêtues de la signature de celui-ci, le style de son fils aîné, el il s'était demandé si toute intelligence était bien rompue entre le prisonnier de Vincennes et sa sœur. Il y avait, en effet, dr< ressemblances entre la manière d'écrire de l'un et de l'autre, mais la lettre était bien de M'ne de Cabris. Le marquis n'avait pas tardé à le reconnaître ; il avait déjà contre sa fille beaucoup de griefs, et il n'était pas homme à recevoir froidement et patiemment une attaque aussi directe, quel que fut son peu de portée. « Tu vois, écrit-il sur le moment au bailli, son frère1, que, cette furieuse tenant son mari et portant l'audace au point de me faire une guerre déclarée, notre but doit être de réunir les témoiffnaffes d'une famille honorable cl nombreuse : 1° sur la faibles de tète du mari ; 2° à l'effet de demander que cette scélérate soit enfermée dans quelque couvent éloigné des moyens d'intrigue et du grand abord (1). »
(1) Il paraît qu'à celte époque lo chevalier de M"1* de Cabris, Brianoon, en était venu à proférer publiquement des mena contre la vie du marquis de Mirabeau, menaces qui n'avaient pas laissé «pi'' d'inquiéter un peu les amis de relui- 'i, comme le prouve le passage suivant d'une lettre du marquis lui-même à Mw du Saillant. « Le bonhomme Sigrais, âcril-il le 1:2 septembre 1777, part avec moi pour le Bignon, el je viens de savoir par ricoebet que son objet pour ce voyage '^i de me servir de capitaine des gardes. Le roi n'en a pas de si bonne mine ; mais, comme je ne dois pas savoir cela, il me gênera en mes prome-
VENGEANCES PATERNELLES DU MiJ DE MIRABEAU 295
Ce n'étaient pas les armes qui manquaient contre Mme de Cabris ; mais le père sentait bien qu'il avait terriblement abusé des mesures d'autorité, et, après avoir sondé le terrain, il s'était assuré de l'impossibilité d'agir ouvertement par lui-même contre une fille mariée, sur laquelle il ne pouvait plus prétendre juridiction comme père de famille. Il exhorta donc le bailli à intervenir auprès des parents de M. de Cabris pour obtenir d'eux des démarches communes, conformes aux vues qu'il lui exprimait. Le bailli hésitait à ouvrir la campagne ; il se demandait avec raison s'il lui appartenait bien de prendre cette intiative, et il fallut, pour triomphe? de ses scrupules, une lettre où Mme de Cabris, la douairière, l'appelait à son secours. La vieille dame s'était vue retirer sa petite-fille qu'elle élevait; et elle redoutait pour l'enfant les exemples et la direction delà mère, qui la lui avait reprise. D'autre part, sa belle-fille avait saisi L'administration de la fortune de M. de Cabris; elle était munie d'une procuration sans réserve de son mari (elle aimait fort les procurations), et l'usMirc qu'elle faisait de ce pouvoir absolu n'ins-
bades, ne voulant pas me laisser aller soûl, et son plan est d'ameuter 1rs Lranl<'- et paysans contre les survenants inconnus. Il porte pistolets, fusil a <\rnx coups; le bailli aimerait bien fia. » Dans une lettre au bailli do la même époque, le marquis raconte encore qu'on a voulu lui faire quitter le bâton noir qu'il portait toujours avec lui da promenades, comme aussi
poix uV l'ordre de Vasa, qui pouvait servir à le faire reconnaître.
pirait à la belle-mère aucune confiance. Pour enlever à la l'ois à La première l'éducation de l'enfant et la disposition de la fortune du mari, il fallait en venir aux plans du marquis de Mirabeau : faire
interdire M. de Cabris, dont l1 aliénation n'était que trop certaine, et ôter ainsi à sa femme La faculté de se prévaloir de son nom et de ses droits. ( In verrait ensuite à la faire clore elle-même « comme un beau lézard, à jamais, écrit le marquis de Mirabeau t>
C'est dans ces intentions que le bailli arriv Grasse le c2 novembre 1777, comptant bien par l'aspect de « sa crinière blanche » rendre le courage à tous ceux que sa nièce avait réussi à intimider. L'interdiction, demandée par Mmede ( labris, la douairière, au lieutenant civil de Grasse, est prononcée le 12 janvier suivant. Une assemblée de famille, réunie peu de temps après, confie à la douairière la curatelle du père el de l'enfant, et, presque en même temps, une demande signée de trente-neuf parents, parmi lesquels plusieurs officiers généraux de terre el de mer, commandeurs
de Tordre de Malte el conseillers au parlement de
Provence, esl adressée au ministre de la provin M. Auielot, en vue d'obtenir l'emprisonnement de la jeune femme par lettre de cachet. Il avait été facile de relever dans sa conduite d'assez nombreux écarts pour justifier cette mesure. Pour elle, elle avait fait tète à L'orage, elle avait lutte opiniâtrement contre la demande d'interdiction de son
mari, à l'aide de tous les moyens que la chicane pouvait lui fournir ; elle avait essayé de jeter le ridicule et l'odieux sur le rôle de son oncle qu'elle appelait plaisamment « M. le grand interdiseur ». L'interdiction une fois prononcée, elle fit former par son mari appel au parlement d'Aix de la sentence du lieutenant civil de Grasse, et elle vint avec lui soutenir cet appel à Aix même, où sa belle-mère et son oncle, parties adverses, ne tardèrent pas à la suivre.
Elle n'ignorait pas la demande de lettre de cachet dont elle avait été l'objet, mais elle espérait encore en arrêter les conséquences par le mouvement d'opinion qu'elle soulèverait en sa faveur. El, en effet, ses torts étaient peu connus à Aix ; sa beau lé, son éloquence, son courage, la dignité d'attitude qu'elle avait su prendre devaient intéresser le public en sa faveur ; on pouvait ne voir en elle qu'une femme et une mère, seule contre une famille en crédit ameutée par quelques parents despotiques el intéressés, se débattant pour n'être point séparée de son mari el de son enfant. L'un des avocats du barreau d'Aix les plus distingués par le talent elle caractère, Pascalis, qui devait terminer dans des circonstances si tragiques sa noble carrière, à l'époque de la Révolution, avait hautement et ardemment embrassé sa cause. Le procès n'était pi iin I encore jugé au parlement, quand arriva, le ~21 février, la lettre de cachet demandée à la Cour. Le premier président du parlement, inten-
durit de Provence, auquel elle était transmii M. de la Tour, ne voulut pas la faire exécuter le jour même, el remit au lendemain de très bonne heure, de crainte du scandale. Dans la soin Mme de Cabris fui indirect. ment prévenue; die voulut fuir, mais elle trouva toutes les issues la maison qu'elle occupait avec son mari déjà gardées. Sans se laisser déconcerter alors, elle vient prendre dans le lit conjugal la place qu'elle avait été peu jalouse jusqu'alors d'occuper; ces! là qu'elle veul attendre les exécuteurs de l'ordre royal, et c'est de Là, en effet, qu'il faut, le lendemain matin, venir l'arracher. Une fois arrêtée, elle s'efforce sous différents prétextes de retarder son départ, afin d'avoir à traverser Aix au grand jour, dans une voiture escortée d'un détachement de maréchaussée, et en compagnie de l'exempt char de la conduire au couvent des Ursulines de Sisteron (1). "
Ce n'est pas seulement en Provenc t aussi
à Paris que toutes les circonstances de cette arr talion furent bientôt connues et répétées, grâce à un mémoire que Mine de Cabris rédigea du couvenl où elle était retenue, el lit répandre à de nombreux exemplaires. Elle s'abstenait, dans ce mémoire (2),
(1) Par une coïncidence assez bizarre, cet exempt était précisément le même qui avait éit;, chargé de transférer Mirabeau du château d'If au château de Jeux.
(2) « Uatroce mémoire de l/Lm* de Cabris, » écrit Mirabem
dans ses Lettres de Vincennes.
d'accuser son père ; elle y dénonçait son oncle, le bailli, comme son véritable persécuteur, et voici le motif secret qu'elle lui prêtait, Lors de la conclusion du mariage de cette nièce, le bailli, qui avait effectivement travaillé au mariage plus que personne, aurait promis de lui-même d'ajouter à la dot que la jeune fille recevait de ses parents une somme de trente mille livres pour faire disparaître l'inégalité de situation entre celle-ci et sa sœur aiiiée, résultant d'avantages particuliers faits à Mrae du Saillant par sa grand'mère maternelle. Plus lard, sommé par la famille de Cabris de tenir sa parole, il se serait dérobé à ses engagements, et lus réclamations qu'il aurait eues à écarter lui auraienl inspire un vif ressentiment contre cette nièce. « J'ai reçu le jour du marquis do Mirabeau, écrivail Mmc de Cabris. Il a un frère, bailli de Malle A.urais-je pu penser que ce religieux serait l'auteur de tous mes maux, le destructeur de mon existence? Qu'est-ce qui a donné lieu à celle haine invraisemblable: l'intérêt. Oui, c'esl ce motif honteux qui a armé contre moi, contre les miens un oncle qui aurait dû être mon protecteur. » Ainsi elait traité un homme, le modèle du désintéressement, qui, pendant les vingt dernières années de vie, fui la ressource el le soutien de sa famille. Le public d'alors ne savail pas aussi bien que nos lecteurs a quoi s'en Lenir ;> ce1 égard, el 1«' portrait que M,n" de Cabris traçail de son oncle rappelait le personnage fort odieux du Commandeur dans le
S< h» LES MIRABEAU
Père de famille de Diderot. Le public s'indigna doue contre le bailli de Mirabeau; mais il s'indigna aussi contre le marquis, son frère, qui commençait à avoir une célébrité comme solliciteur de lettres de cachet, et que personne, avec assez de raison d'a","urs, ne voulut considérer comme étranger au malheur de sa fille. L'emprisonnement <le Mirabeau à Vincennes n'avait pas l'ait beaucoup de bruit à Paris, et il avait été précédé de circonstances telles qu'il segustifiait de lui-même. Le sort de la marquise, après la perte de son procès, avait excité plus de pitié parmi ceux qui ne connaissaient pas personnellement la femme de Y Ami des hommes. Mais la campagne contre Mme de Cabris, cette intrusion violente d'un père et d'un oncle dans les affaires domestiques d'une fille mariée, dont les fautes n'avaient pas été publiques, de l'autorité royale dans un débat encore pendant devant la justice réglée, lit à elle seule plus de tort au marquis que tous ses actes de rigueur précédents 1 1 }.
(t) « Pas une pauvre nouvelle, pas une sottise de terre ou de mer, écrit le marquis de Mirabeau le S avril 1770, ue veut éelorc pour détourner la chasse de moi, qu'où peint comme le Néron du siècle. Les femmes me veulent traiter comme Orphée, et les avocats comme Romulus. » Quatre jours après, le 7 avril, il ajoute : « On m'a conte que l'autre jour, à l'hôtel de Lu vues, des femmes s'étant élevées avec fureur el perte d'haleine, un homme leur dit : « Eh bien, Mesdames, avez-vous tout dit? Eh « bien! je vous dirai que je connais le bailli de Mirabeau, et « que je ne connais pas un autre homme dans le royaume et « dans l'Europe qui puisse lui Ctre comparé pour la vérité et la « probité. »
VENGEANCES PATERNELLES DU Mis DE MIRABEAU 301
Le ministre même fut ébranlé par le sentiment général, et on eut grand1 peine à obtenir de lui l'ordre d'arrêter la circulation du libelle dont nous avons cilé un passage. Cependant-ce ne fut qu'après trois ans de captivité, trois ans de luttes et d'intrigues, où son énergie ne se démentit pas, que M,nc de Cabris parvint à recouvrer sa liberté. Sa sortie du couvent de Sisteron, en juin 1780, fut célébrée dans celle petite ville, où elle était considérée comme lavictime d'une scandaleuse tyrannie, par des aubades et des feux de joie.
Après celle triomphante délivrance, la jeune femme se mit en devoir de faire annuler, sinon l'interdiction même de son mari, confirmée par le parlement d'Aix, au moins la décision de l'assemblée de famille qui l'avait privée de la curatelle de M. de Cabris et de sa fille mineure pour la donner à sa belle-mère. Ce fut une guerre de papier timbré qu'elle mena vigoureusement ; la procédure, évoquée au Conseil d'Etat, fut renvoyée par lui au Parlement de Paris qui, le 7 septembre 1780, lui conféra la tutelle qu'elle réclamait, dernière et définitive victoire. A cette épo [ue, la pécheresse n'avait pas tout à l'ail renoncé à ses anciennes erreurs, mais la fougue 'le son san^- et de son imagination s'était un peu calmée, l'âge avait tempéré son goût pouf les aventures. Elle mil a soigner son pauvre hère de mari un zèle un peu trop affiché, mais réel ; il est vrai de dire que Cagliostro, qu'elle avait chargé de le traiter, et peur
lequel elle s'était éprise d'un grand enthousiasme, ne réussit guère à rétablir le au du malade.
Elle vehail de marier sa fille lorsque éclata la tempête révolutionnaire. La gloire que son frère aîné y acquit ne devait pas les rapprocher; toul était bien fini entre eux. Elle demeura en Provem dans son château de Cabris, en dépif des vexations et des violences, tenant tête aux jacobins de bourgade et leur imposant un peu. Contrainte, a la fin, d'émigrer, elle revint en France pour trouver son château démoli, ses terres vendues, la fortune de sa propre famille et celle de la famille de son mari détruites. Elle s'employa à recueillir les débris de ces deux fortunes ; les lettres de ses dernières années nous la représentent dans le modeste appartement de Paris qu'elle occupai! alors d'ordinaire, et qu'elle appelai! son taudis, toujours affairée et ardente, malgré ses rides un peu prématuré< acceptant de bonne grâce sou pôle de grand'mère et s'occupant de l'éducation de ses petits-enfants, enfin dissertant volontiers sur la morale el la philosophie avec un mélange d'emphase à la Rousseau el d'épicuréisme enjoué. ( lomme nous n'avons guère cite de lettres d'elle jusqu'ici, nous reproduisons le passage suivant de celle qu'elle adres à un ami le 2 octobre 1805.
De toules les vérités qui circulent dans le monde que nous habitons, il n'en est pas de mieux démontrée que celle-ci : rien d'absolu, tout est relatif. Commentai • n
tous sens cet axiome, mon ami; la masse des peines et des chagrins qui vous écrase disparaîtra, vous serez bientôt environné de douces jouissances. Que de temps et de forces perdues en vaines spéculations, sinon en éludes utiles à notre amour-propre et à celui des sociétés et des siècles, tandis qu'on en emploie si peu à cultiver la science du bonheur S L'instinct nous l'indique dès le berceau ; un sentiment impérieux nous y porte dans l'adolescence; la raison règle ce sentiment dans l'âge mûr en le réduisant en principes ; dans la vieillesse môme, il s'appuie sur l'espérance, il prend le caractère sacré que la nature lui imprima, et nous accompagne jusqu'au tombeau. La science du bonheur est tout à la fois la plus naturelle, la plus facile, la plus indépendante. Pourquoi donc est-elle si négligée, pourquoi même est-elle si méprisée de la plupart des hommes? Pourquoi, surtout, estelle étrangère aux êtres les plus clignes de la cultiver et de l'apprécier ?... J'ai renoncé à toute contemplation, comme à toute étude étrangère à celle pour laquelle je sollicite votro préférence, et j'ose dire que vous seriez aussi étonne de mes progrès que je le suis de leur heureux résultat. Je vous affirme que, s'il dépendait de moi de fixer le temps, je ne rétrograderais pas de deux ans pour arrêter le sablier qui dirige sa faux. Voir, considérer, observer les hommes et les objets tels qu'ils sont, les indulger ou les aimer, sans jamais les haïr; entièrement étrangère aux tourments, comme aux jouissances de l'amour-propre ; à l'opinion, comme au blâme ou à la louange de la multitude, et plus apte que jamais à toutes les jouissances naturelles dont la source est dans l'âme et les sens, jouissances qui n'ont plus aucun contrepoids (pic ceux de la raison, bornant mes vues et mon ambition au temps qui m'est donné, aux facultés qui me restent, ne m'inquiélant en aucune manière de qui scia après moi et rangeant le lendemain absolument sur la même ligne que la veille, ne
portant plus dans la société et dans le monde que L'intérêt qu'inspire la vue d'un optique varié dans ses tableaux, la gaieté d'un parfait désintéressement, n'exigeant rien
des autres et leur donnant tout mon superflu plus abondant que jamais, remplissant avec plaisir, mais sans passion, les devoirs de mère de famille et d'amie, donnant aux plaisirs de mon goût tout le temps qui me reste, sans en gêner l'emploi par des convenances ou des mauières, telle est l'histoire de ma paisible vieillesse.
Celte vieillesse paisible, après une jeun orageuse, ne se prolongea pas longtemps. M"1" de Cabris mourut subitement à Paris, le 16 août 1807,
à l'âge de cinquante-cinq ans.
§ 3. — Mirabeau au donjon de Vincennes.
Nous avons mené Mirabeau jusqu'au seuil du donjon de Vineennes. Ce donjon constituait, sous l'ancien régime, une prison d'Etat distincte du château et soumise à une discipline à pari. On ne plaçait au château même que des prisonniers peu compromis et appelés à subir une détention clémente et passagère; c'est ainsi que le marquis de Mirabeau y était demeuré huit jours après la publication de la Théorie de l'impôt; que Diderot (1) y avait t'ait un séjour un peu plus long, l'année même de la naissance de Mirabeau. Tous ceux qu'on voulait soumettre à une surveillance
(1) A cause de sa Lettre sur les nvouylcs.
étroite et à un traitement rigoureux étaient enfermés dans l'enceinte du donjon. Tel avait été, sous la Fronde, le sort du duc de Beaufort, puis du prince de Gondé, du prince de Conti, de M. de Longueville, même du cardinal de Retz ; mais de tous les prisonniers que le vieux repaire féodal a vu se succéder dans ses murs, il n'en est aucun dont le souvenir y soit resté plus attaché que celui du grand tribun de 1789. Le recueil de lettres livré à la publicité par Manuel a rendu la captivité de Mirabeau célèbre. D'ailleurs, dans un ouvrage paru de son vivant sous l'anonyme (1), Mirabeau avait déjà dépeint en détail et avec toute la vivacité de ses impressions personnelles la condition des prisonniers du donjon de Vinci 'unes. L'ouvrage dont il s'agit avait produit une assez grande sensation pour que le gouvernement eût cessé, moins de deux ans après sa publication, c'est-à-dire en 1784, d'employer le donjon de Vincennes comme prison d'Etat. Sous le premier empire seulement, cette destination devait lui être passagèrement restituée.
La grosse tour que tout le monde connaît; à quinze pieds de la tour, un mur d'enceinte fort élevé surplombanl un fossé do ironie pieds de large, revêtu de maçonnerie; dans l'épaisseur du rçiur d'enceinte, des galeries qui on parcouraient
(1) Des Lettres </<• cachet et <h-s Prisons <V Elut , public en 178:2, avec la mention : Ouvrage posthume composé eo 1778.
t. ni. 20
LES mii; \i;i:ai-
Las quatre faces; à chaque coin du carré, de petites tours, ou échauguettes; du côté «le l'intérieur du château, deux tourelles gardanl le ponJt-levis e\ l'entrée du donjon; entre la grosse tour et le mur d'enceinte, de petits jardins el quelques bâtiments de service, telles étaient, du temps de Mirabeau, les dispositions générales du donjonr(l). Le&chambres des prisonniers se trouvaieni dans la grosse tour, « excepté trois, dit Mirabeau, qui sont dans L'enceinte ("levée sur la crête des fosa - . Nous avons lieu de croire que la cellule de Mirabeau étail précisément dan- ce cas (£) el qu'elle occupai] une des deux petites tours d'angle, du côté
(1) A part la suppression du fossé du côté de l'intérieur du chàti'au, ose dispositions n'ont pas beaucoup changé smc aujourd'hui. Les documents conservas à la bibliothèque de l'hôtel Carnavalet et les explications de M. Chaupe, capitaine d'artillerie, uous ont beaucoup aidé à reconstituer l'état ancien des lieux.
(2) Voici quelques phrases de Mirabeau qui peuvent Bervir à déterminer l'emplacement de sa cellule :
« Je dciie tous le- mathématiciens et opticiens du monde de me prouver que ma lucarne, qui est précisément un créneau, qui n'est collatérale à rien, puisqu'elle se trouve dans la convexite d'une tour, qui u'esl vis-à-vis d'aucune autre partie de la prison, puisqu'elle est dans L'enceinli extérieure, soil susceptible du moindre jeu d'optique qui puisse me permettre de donner ou de recevoir des signaux au moyen d'un miroir. » Lettre insérer dans les notes du deuxième volume du livre des Lettres de cachet, page 70 de l'édition originale.)
« Tu vois, mon .unie chère, comme je me tue 1,1 vue pour écrire fin, ménager mon papier;encore ue puis-je diminuer mon caractère à ce point que le soir, parce qu'alors, le soleil donnant à phniili sur ma ehambre, j'y vois clair, au lieu qu'eu toul autre temps elle est si obscure que je suis gêné pou* écrire. •■ Lettre
ouest «le l'enceinte, celui qui regardai* l'extérieur. Elle ('Util peu vaste, « dix pieds carrés sont mou univers, écrit le prisonnier à son père », dépourvue de cheminée cl à une hauteur médiocre.
Les prisonniers du donjon était au régime du secret le plus absolu : point de communications entre eux, point de communications avec l'extérieur, point de promenades hors de leurs cellules, si ce n'est pour certains privilégiés autorisés à descendre quelques heures dans les jardins du donjon sous bonne garde ; point d'autres livres que ceux fournis par le commandant du donjon; point de liberté d'écrire, Le papier étant remis aux prisonnier- par feuilles comptées qu'ils devaient représenter une fois qu'ils en avaient fait usage; une
à M,u- de Monnier de 1777, page 66 du Recueil de Manuel, tome 1 ■', édition original
« On n'offre le 8, qui a le double et même le triple d'élévation de ma chambre, qui eal dans la grosse tour, laquelle est fermée à cinq heure?, et je ne puis, pour ma santé, souper qu'à luiii heurae. Je connais eette ehambre; M. de Rouçremoni vise depuis un an à mo la donner, et je lui ai toujours dit que las seules montées et descentes tueraient de fatigue mon porleclefSti ■ Lettre inédite de Mirabeau à Boucher, du i novembre 1779.
« Faites-moi donc donner la chambre en bas pour y travailler à l'abri du vent el de la pluie, el pouvoir me promener de moin'ni a autre sans monter ai descendre sons oesae. dette chambre i si faite pour un prisonnier, et Je ne demande cpi'à m'y reposer.*. Bile esl au ret>de-eha< vis du jardin...
M. de Rongemoni persista Jana aeei refus, je vous demanderai da ma faire achatar un brasier da r< r ejw je mettrai sow ma laide. » (Lettre- de Mirai». BU a Iloindi-T des d, L7 el i'i fM&O* bre 1779.
répression sévère, au moyen d'aggravations dans la rigueur du traitement, pour toute infraction à la discipline imposée.
Il y avait, d'ailleurs, peu de prisonniers au donjon au moment où Mirabeau y fui placé, el poinl de personnages notables parmi eux. Dans le courant de son séjour, en 1770 cl 1780, on lui donna successivement pour compagnons le trop célèbre marquis de Sade, qui s'étail rendu coupable de récidive dans ses méfaits accoutumés ; L'ancien maître des requêtes Baudouin de Guémadeuc, l'ami et le correspondant de L'abbé Galiani, qui s'était « oublié » jusqu'à voler à plusieurs reprises de l'argenterie à la table du garde des sceaux Miroménil; enfin un jeune débauché de grande naissance, le marquis de Beauvau. Le commandant particulier du donjon était M. de Rougemont, officier subalterne, de naissance illégitime et problématique, dont Mirabeau se loue d'abord dans ses lettres, et dit ensuite tout le ma! possible. 1 >an> son livre sur les Lettres do cacliet, il le nomme cl le traite ignominieusement (1). Dès les premiers temps de sa captivité, Mirabeau s'efforça d'établir, par dessus la tête de ce commandant, des relations
(1) « Le Rougemont, que ce fou Iraite si vilement, écrit le marquis de Mirabeau le 0 juin 1783, n'était que son complaisant et le valet de ses grands airs. Il était toujours chei moi et ailleurs pour prôner ses louanges; il en a été récompensé comme de droit. » M. de Rougemont se veugea tout simplement en publiant treize lettres écrites en 1777, OÙ Mirabeau lui parlait notamment de sa « vive reconnaissance ».
directes entre lui et le lieutenant de police de Paris, ou ses premiers commis. Le lieutenant de police était spécialement chargé de la surveillance de toutes les prisons de son ressort, et les visitait au moins une fois l'an. C'était M. Le Noir qui était alors revêtu de cette fonction; il avait succédé jadis à M. de Sartine. Accusé d'avoir montré quelque faiblesse, lors des émeutes provoquées, en 177.), par l'édit sur la liberté du commerce des grains, il avait été privé de son emploi par Turgot, cl ne l'avait reconquis qu'après la chute du ministre économiste. Il était donc fort prévenu contre tous les économistes en général, à commencer par Y Ami des hommes, et Mirabeau avait beau jeu à fiai ter s;i l'aucune fort naturelle en donnant luimême libre cours à la sienne; aussi ne s'en fit-il pas faille. Ses premières lettres à M. Le Noir ne sont que des diatribes contre son père, diatribes dont la violence dépasse tout ce qu'il avait encore écrit en ce genre. Est-ce par ce moyen qu'il parvint à se concilier les faveurs de M. Le Noir? Nous ne savons. Toujours esl-il qu'il fui admis très vile à jouir de toutes les permissions admises par la discipline générale de la prison ; qu'on le laissa passer d'abord quelques heures, puis la plus grande partie de la journée hors de sa cellule, soit dans le- jardins intérieurs du donjon, ><>ii dans les galerie- de l'enceinte, d'eu il pouvait distraire ses regards par la contemplation '\c< spectacles du dehors, voire même échanger quelques mots avec
MO LES MIRABEA1
les habitante el habitantes du château (1). Il y avait au château des officiers, logés là à raison de leurs fonctions, e1 des dame-. Mirabeau, for! bon nm-ifirii . nous le savons, chantait les plus beaux airs de son répertoire; la voix harmonieuse qui sortait «le la lugubre enceinte, el l'étrange figure qui aj>paraissail aux fenêtres attiraient parfois bous les murailles du donjon tout un petit cercle féminin. Ge lui un (requenl sujel de différends entre le prisonnier cl son commandant. Mirabeau avait encore obtenu l'autorisation de se faire acheter des livres^ c'était à cette dépense-là que passail la plus
(1) « En me promenant aujourd'hui au jardin, j'ai vu qu<' ce qni m'avait passe ce malin par la tète était fort bien lrou\ (Lettre à Mm* de Monnitr de 1777, page 62, lome Ie: du Recueil de Manuel, édition originale.
« M. Le Noir a Uni par me dire que, \ our me distrait I" n. il me ferait monter cet après-midi à la lanterne du donjon, c'est le sommet, pour voir le coup d'oeil d>- la foire où 96 rend tout Paris, et la superbe vue. » L th de la même époque, tome l°\ page 19 «lu Recueil de Manuel.
« J'ai la promenade du petit jardin, qui est pins grand et I" aucoup plus agréable que l'antre, outre la BÛl Bt de ce
petit Elysée, où il ne me manque que Sophie, ma Qlle, des livres, et quelquefois votre vue el celle du philosophe Dupont pour être heureux, que je vous écris. » (Lettre de Mirabeau à Bouclier du ^> juin 177').)
« Depuis l'époque où j'ai pris 1rs eaux, j'ai La liber! .1 leries, il > a dix-huit mois. Qu'on ose dire que j'ai jamais quelqu'un <>u parlé à qui que ce soM que dans les derniers
temps! 11 y a un mois environ, M de Ruault, belle-sxur de
M. de Rougemont, m'adressa un compliment sur ma voix el ma manière de chanter. Je répondis comm< je devais; le temps commençait à s'adoucir; je décalfeutrai ma fenêtre a p< me, que j'avais calfeutrée pour l'hiver, et dont le pêne, tandis que tout le reste est à châssis clos-, du assez qu'elle est faite pour Btre
grande partie de la pension de 600 livres que son père mettait à sa disposition, ses frais d'entretien an donjon une fois payés. Enfin, il lui avait été permis, au bout de six mois de captivité, d'établir un commerce de lettres avecMmo de Monnier. Celte faveur était subordonnée à une condition singulière. Les Ici 1res de chacun des deux amants étaient adressées au lieutenant de police qui les faisait lire par un de ses premiers commis. Si elles ne çontenaienl poinl de communications de nature à compromettre le magistrat, elles étaient expédiées à leur destination. Elles devaient être renvoyées ensuite aux bureaux du lieutenant de
ouverte ou fermée à volonté, et je chaulai plus Souvent ; M"10 de Hua u 11 entremêlait quelques sons ; ainsi commença une correspondance de choses indifférentes avec une personne qui ne pouvait être suspecte à M. de Rougemont. Il ne dit mot. Peu de jours après, Mme la comtesse de Sparre me prit pour le mar' quis de Beauvau, preuve évidente que l'on ne me voit que fort peu. M. de Rougemont le sut, et pour celte fois il parla. Je lui dis la vétité du fait qu'on lui avait appris comme je le contais. 11 me demanda de ne plus parler à M"10 de Sparre. Je le lui promis d'autant plus volontiers qu'elle m'amenai! des femme* pour me voir comme la bêle curieuse, et que cela m'avait déplu, b (Leltre inédile à Boucher, Ier avril 1*780.)
vous préviens, mou ami, que, quoiqu'il y ail <\<* prisonniers, entre autres deux, qui chantent toute la journée, M. de Rougemont prétend [n'interdire de chanter, comme acte contraire a la police des prisons d'État. Je vous préviens de plus que je lui ai dit que /«va/s chanté, que je chantais et que je chanterais jusqu'à la mort exclusivement* Il esl vrai que plusieurs dames se mettent à la fenêtre pour m'entendre, mais n'est pas ma faute si j'ai une jolie voix, et le magistrat, qui -'i bi< ii voula nVoffrir toutes sortes d'instruments de musique, n a pas apparemment prétendu na'iuterdire I i de mon or-
gane. » i Lettr< à B >ucher du U avril [78ÛX
police, el elles étaienl soigneusement conserv< dans ses archives.
Le premier commis chargé de l'examen el de la transmission de ces lettres, M. Boucher, lort honnête et galant homme au demeurant, était ce que Ton appelait au xvm" siècle « une âme sensible Il était déplus un dignitaire de la franc-maçonnerie, quoique ou parce qu'ancien novice des capucins. Celle fraternité avec Mirabeau (1), celle sensibilité devaient adirer son intérêt sur le prisonnier et sur son roman. C'est grâce à lui que Mirabeau put user aussi largement et aussi fréquemment de la faculté d'écrire à son amie, qui lui avait été accordée en principe par M. Le Noir; c'est à l'abri de son indulgence que se poursuivit cette longue correspondance qui l'ait le fond du Recueil de Manuel, cl qui était rédigée presque autant pour Boucher que pour Mme de Monnier. Au surplus, achats de livres, négociations avec les libraires en vue de placer les écrits de Mirabeau, interventions actives quand il s'agissait de faveurs à obtenir, avances d'argent, Boucher rendit à son protégé lous les services d'un véritable ami. et c'est à juste titre que celui-ci le qualifie dans s lettres de « bon ange >.
Il est temps maintenant de nous expliquer sur le fameux recueil de lettres, écrites par Mirabeau à Vincennes, qui n'a pas cesse, encore aujourd'hui,
(1) Dans les lettres qu'il écrit à Boucher, Mirabeau emploie fréquemment des formules de Balutaliou maçonniques.
d'exciter la curiosité et de défrayer les commentaires. C'est au mois de décembre 1791, quelques mois seulement après la mort de Mirabeau, que la publication en fut annoncée. Tout ce qui restai I alors, à Paris, de la famille de Mirabeau, c'est-àdire la vieille marquise et M.etMme du Saillant, s'en émut vivement. Sans bien savoir à quel point tous les membres de la famille, défunts ou survivants, étaient successivement déchirés dans ces lettres, il était facile de pressentir le caractère scandaleux qu'elles devaient offrir, en raison même des circonstances au milieu desquelles elles avaient été écrites. L'auteur de la publication était Pierre Manuel, investi récemment par le suffrage des électeurs parisiens des fonctions de procureur de la Commune, après avoir exercé provisoirement celles d'administrateur de la police, depuis le 1 i juillet 1789, le successeur élu des anciens lieutenants de police, en définitive, et le magistrat chargé de la garde de leurs archives. 11 avait publié déjà de 1789 a 1791, sous le litre de la Bastille dévoilée, ou Recueil de pièces authentiques pour servir à son histoire, et la Police de Paris dévoilée, deux collections de documents secrets (1). A l'annonce de sa nouvelle publication, (•<• furent, chose curieuse, !<•- créanciers de la succc>sir»ii Mirabeau qui prirent !<•< devants sur
i i documents sont, pourla plus grande partie, des notes ii> police de bas étage, comme il en a été recueilli nécessairement -..h- tous les i' -im< -.
la famille, el qui, dans l'intérêt de leurs créance mal garanties par tout oe qui pouvait être revendiqué ;'i un Litre quelconque comme ayanl appartenu ;i leur débiteur, adressèrent une plainte ;i l'administration municipale de Paris. Gelte administration donna provisoirement l'ordre d'interrompre i.» publication, de saisir les manuscrits et de romj les planches déjà oompos rdre fort mal exé-
cuté, car, sur les réclamations de Manuel, l'impression n'en continua pas moins. La vieille marquise de Mirabeau intervint alors en son nom personnel, et provoqua contre Manuel un décret d'ajournement devant le tribunal criminel provisoire <lc la Seine pour violation du dépôt de la polie
Devant lé tribunal, Manuel soutint que les lettres don! il avait préparé la publication ne sériaient pas du dépôt même de la police; qu'el avaient été en grande partie trouvées a la Bastille, ainsi que plusieurs manuscrits qui lui avaient servi à dévoiler la police de l'ancien régime dans d'autres ouvrages; qu'il s'en était emparé les li et 15 juillet 1 789, « dans ce moment ou tout ce «pi' avait vole le despotisme était à la disposition du peuple. qui recouvrait et sa souveraineté et ses propriétés que, s'il avait pris des noies et même des copies sur quelques-unes des lettres qui étaient restées dans les bureaux du lieutenant de police, sa conduite, dans celle circonstance, était celle d'un citoyen qui fouille dans une bibliothèque peur Paire l'extrait d'un manuscrit qui, par des additions,
dcvienl sa propriété ; que, d'ailleurs, un mois après la mort de Mirabeau, il avait annoncé dans le Patriote français qu'il recueillait toutes les lettres de Mirabeau cl de Sophie, annonce qui avait ajouté à ses recherches ; que quelques amis avaient recueilli une partie de ces lettres ; que plusieurs même avaient été trouvées chez un inspecteur de police, el que c'étaient, sans doute, celles-là que lui, répondant, avait achetées ; que, pendant dix mois, il avait travaillé douze heures par jour à préparer cet ouvrage qui devait faire le plus grand honneur à Mirabeau, en vengeant le fondateur de la liberté, et inspirer une horreur éternelle pour le despotisme ; que si Mirabeau luimême, qui connaissait sa conquête du 14 juillet, avait réclamé ces lettres, il aurai! peut-être balancé a les lui rendre, car elles ne lui appartenaient pas,
elles appartenaient a Sophie, morte alors; que, d'ailleurs, l'intention de Mirabeau n'avait jamais l»u être qu'elles fussenl secrètes, car il les écrivait ii TamouFj et de l amour elles devaient passer à la gloire. Et, dans sa préface, en effet, il avail attribué à Mirabeau cette phrase cynique, à propos de ses lettres : « Ne les publiez qu'après ma mort, car on ne veul pas encore me connaître ; je suis bien sûr que ma famille, qui donnerai! beaucoup d'argenl pour qu'elles ue paraissent pas, n'osera pas vous en offrir ( I >.
I Manuel si vantait, d'ailleurs, d'avoir remboursé le montant <ln par Mirabeau 'l'un billot de 800 livres, qui circulait im]
316 LES Mil', \l:i M
Manuel concluait en demandant le renvoi de L'affaire devant les tribunaux civils. Ce renvoi fut, en effet, prononcé le 25 mai 17(>2. Les journées du 20 juin, puis du 10 août arrivèrent On entrait en pleine période révolutionnaire. Le procès ne fut pas poursuivi, et le recueil continua depuis lors à se vendre et à se réimprimer en toute Liberté.
Dans quelques conditions que Manuel fût parvenu à se procurer les lettres donl il avait fait usage, il ne peul y avoir qu'un sentiment sur le l'ait même de la publication. C'était une fort mauvaise action, et il fallait qu'il n'y eût plusde justice en France, au momenl où elle fut commise, peur qu'elle n'eût pu être ni empêchée ni réprimi M. Lucas de Monligny (terne II, pages v2o<> et suivantes de son ouvrage) l'a flétrie en termes émus et éloquents, se préoccupant surtout de la tache ineffaçable qu'elle a imprimée à la mémoire de Mirabeau. Il a l'ail remarquer «pie. durant la détention de celui-ci à Vincennes, on avait prêté a
sa sœur, M"* de Cabris, devenue son ennemie.
L'intention de publier une partie de la correspondance entre lui et M"'1' de Monnier, celle qui était antérieure à la fuite en Hollande, et dent M' de Cabris (dail restée dépositaire, et qu'à ce moment Mirabeau avait protesté de lentes ses forces contre
au moment de la plu- grande gloire politique du souscripteur. Non- laissons de côté 1>'S attaques personnelles contre la marquise de Mirabeau qui, disait Manuel, avec • justice >ur ce poinl seulement, h n'a rien a perdre, pas même -a réputation ».
un pareil projet, el conjuré son ami Boucher de lout faire pour en empêcher la réalisation. Cela esl parfaitement vrai, et c'est une réponse à faire aux allégations de Manuel, quant au consentement formel ou tacite que Mirabeau aurait donné à son entreprise. La réponse, sans doute, n'est pas péremptoire, car Mirabeau prisonnier avait surtout en vue les inconvénients qui pouvaient aggraver sa situation actuelle et relarder sa mise en liberté ; el il reste bien étonnant qu'arrivé au faite de sa carrière politique et au plus haut degré de son influence, il n'ait pas pris le soin de se faire rendre la correspondance conservée par le lieutenant de police, ainsi que les autres lettres de Sophie, ou de lui-même, qui pouvaient être sorties de leurs mains à l'un et à l'autre. Pour nous, toutes les fois que nous relisons le recueil de Manuel, c'esl an bailli de Mirabeau que nous songeons, à ce vieillard si pénétré de la dignité de son nom, qui, au milieu de l'écroulement de toutes les institutions qu'il était habitué à aimer, a pu peut-être voir encore, avanl de quitter la France pour se réfugier ;i Malte, les plaies intimes de sa famille étalées plu- publiquement el plus brutalement (pie jamais aux regards des curieux et des indifférents. Son frère, «lu moins, était mort à temps.
Si ce n'est pas au dépôt même de lu police que Manuel ;i trouvé la plus grande partie dos lettres dont il s'est emparé, c'esl, au moins, dans un dépôt annexe de celui-ci. On sait maintenant qu'il
existai! en 1789, à La Bastille, des archives spéciales relatives tanl aux prisonniers même de la Bastille qu'à ceux de Vincennes. Ces archh furent mises au pillage dans les journées des I i et L5 juillet L789. Une grande partie des documents qu'elles avaient contenus, rachetés par l'Etat, l'un m il rassemblés de nouveau après La Révolution-, à la Bibliothèque de L'Arsenal ; docu-
ments dont M. Ravaissoa a commencé La publication il y a quelques années, el formé déjà plusieurs gros volumes. Les Lettres que Mirabeau el M'' de Monnier s'étaient écrites par L'intermédiaire du lieutenant de police, comme toutes celle- aussi qu'ils avaient adressées à ce magistrat, avaient été transportées aux archives de la Bastille : c'est ainsi qu'elles devinrent le butin de Manuel au moment du pillage. Il esl certain aussi que Manuel a joint aux Lettres ainsi conquises d'autres Lettres 'l'une provenance différente. Telle- sont, du moins, les premières de son Recueil par ordre de date, et voici par quelles vicissitudes elles ont pu parvenir entre ses mains. Dans Leur trajet d'Amsterdam à Pan-. les deux amants avaient trouvé moyen d'attendrir L'exempt de police même qui avait procédé à leur arrestation, de Bruguières»; ils en étaient arrivés avec lui a un singulier degré de familiarité. L'exempt, à qui sa profession ouvrait les portes
des prisons d'État, avait promis de venir alternativement et à des intervalles rapprochés <lenner
à Mirabeau des nouvelle- <le Sophie, et a Sophie
des nouvelles de Mirabeau lorsqu'ils seraient enfermés l'un à Vinccnnes, l'autre chez MUe Don av. M. Le Noir avant autorisée! facilité ces visites, de Bruguières avait même accepté de se faire le porteur des lettres que .-'écrivaient les prisonniers, en demandant que ces lettres lui fussent rendues, après avoir été lues, pour éviter, lui aussi, de se trouver compromis. Dans sa reconnaissance, Mirabeau lui avait décerné le titre de Pylade (1); c'est ainsi, on s'en souvient, qu'il appelai! jadis Brianeon; il a eu. dans sa vie, trois ou quatre Pylades de celle étoffe. Celui-ci, qui ne larda pas, d'ailleurs, à perdre les bonnes grâces de Mirabeau, lorsqu'il eut cessé de lui être nécessaire, vendit probablement, quelques années plus tard, les lettres dont il élail resté nanti; directement ou non, ces lettres vinrent grossir la collection de Manuel. Celles de Mirabeau seules oui été publiées ; mais nous avons entre les main- les réponses de M** de Monnier ; les unes el les autres contiennent <\r< explications suffisantes sur la voie par laquelle elles étaient échangées.
En définitive el pour reprendre le BJ de notre récit, Mirabeau el Ml,lC do Monnier ont d'abord correspondu par Bruguières. La première lettre, écrite par Mirabeau en vertu de l'autorisation du lieutenant '\^ police, est du 28 décembre 1777 (£).
i Kn g aérai, Mm- de Momtieret Mirabeau le. désignent, dans lettre Lettre*, par l'initiale P.
i -un i i du Recueil de Manuel, pagi 228.
C'est à l'occasion de L'accouchement prochain de Sophie que les deux amants avaient obtenu, pour la première fois, La permission de se donner réciproquemenl de leurs nouvelles par écrit. Une fois devenue mère d'une fille, laquelle fui mise en nourrice à Deuil, près de Montmorency, M'110 de Monnier fut, conformément au vœu de sa famille, conduite au couvent de Sainte-Glaire, à Gien, en Orléanais; la correspondance par Bruguières n lail plus possible; d'ailleurs, Mirabeau, comme nous l'avons dit, ne larda pas à se brouiller a> l'officieux agent de police, à l'occasion du règlement des comptes d'argent qu'ils avaient ensemble ( 1 1. La correspondance autorisée par le lieutenant de police devint régulière, mais cette correspondance, limitée et contrôlée, ne suffit bientôt plus aux deux amants, quelle que lut la tolérance de celui qui était chargé de la surveiller, c'est-à-dire de Boucher. Pour tromper cette surveillance, ils essayèrent d'abord d'écrire avec uni4 sorte d'encre sympathique, faite de jus de citron, sur les papiers enveloppant leurs lettres ou les objets qu'il leur était
permis de s'envoyer. Mais l'artifice fut découvert.
Après quelques tentatives infructueuses, Mirabeau réussit enfin, au mois de juin 1 770, à établir avec son amie une correspondance secrète. « Il y aura
(1) Bruguières avait saisi, en Hollande, 1<%s valeur- appartenait! a Mirabeau <•! a M"1" de Monnier, et il avait eu à acquitter, on revanche, toutes lea dépenses de leur entretien depuis leur arrestation jusqu'au moment où il les avait remis en d'autres niai u s.
un an juste le 20 juin, lisons-nous dans une lettre de Mme de Monnier, adressée ainsi à Mirabeau, en juin 1780, en dehors de l'entremise de Bouclier, il y aura un an juste le 20 juin que je t'ai écrit ma première lettre secrète. » — « Depuis un an juste que nous nous écrivons (il faut sous-entendre de celle manière), lisons-nous encore dans une lettre du même genre et de la même époque, je viens de faire le relevé de nos lettres ; nous nous en sommes écrit tant toi que moi, entre nous deux, trois cent soixante, sans parler du Bon Ange (c'est-à-dire de la correspondance officielle par Boucher) et des paquets. J'en conclus que nous pouvons nous rassurer. »
M. Lucas de Montigny avait possédé la plupart des lettres secrètes de Mme de Monnier au prisonnier de Vincennes, soit qu'elles lui aienl dé données par ceux des amis, des parents ou exécuteurs testamentaires de Mirabeau qu'il avait pu connaître ; soit que, confiées par Mirabeau lui-môme à des dépositaires infidèles cl aliénées par eux, elles aient été rachetées ensuite par le défenseur si actif et si zélé de l'illustre comte. Beaucoup de ces lettres oui été détruites par M. Lucas de Montigny, mais il en reste encore un assez grand nombre qui <»ni pu parvenir jusqu'à uous (1). Nous avons
(1) Elles Boni adressées sous le couvert de deux ou trois per- Bonnes différentes de la ville de Vincennes. C'étaient évidemment les porte- clefs du donjon qui se chargeaient do les faire passer à Mirabi au.
déjà indiqué le trait qui les distingue, c'est l'impureté. Elles laissënl bien loin derrière elles, à cet égard, tout ce qui a été publié dans le Recueil de Manuel, même les lettres du premier volun celles qui étaienl transmises par Bruguières, et qui sont naturellement plus accentuées, parce que l'auteur s'était moins retenu en les écrivant. Tel est évidemment le motif pour lequel M. Lucas de Montigny a cru devoir s'expliquer assez brièvement sur l'existence de cette collection inédite dans ses Mémoires do Mirabeau. Nous nous sommes bornés, quanl à nous, à en extraire les détails nécessaires pour remplir le but que nous nous proposions : faire connaître sous un jour plus exact une liaison romanesque dont on a beaucoup parlé avant nous. Maintenant, nous constatons le fait assez curieux par lui-même de la coexistence, pondant la captivitéde Mirabeau à Yinceiines, de deux correspondances entre lui el Mmc de Monnier, l'une secrète, l'autre autorisée. Il est toul naturel que la seconde de ces deux correspondances ait continué, malgré la première. Cela étail indispensable pour dérouter les soupçons. Mais si elle a continué avec autant de développement, n'est-il pas permis de penser que Mirabeau cherchail un peu à attendrir le lieutenant de police el son entourage sur son
malheur et celui de sou amie, en même temps qu'à
exciter contre ses oppresseurs une opportune indignation ; que, par conséquent, comme nous l'avons dit, il écrivait moins peut-être pour M"10 de Mon-
MIRABEAU AU DONJOX DE VIXCENNES 323
nier que pour ceux qui lisaient avant elle les lettres qu'il lut adressait; et qu'enfin ces lettres du Recueil de Manuel, qu'on est habitue à considérer comme l'expression spontanée d'une passion brûlante, sont, en réalité, des compositions oratoires, assez étudiées.
Est-ce à dire qu'elles en méritent moins l'intérêt qu'elles ont pu conquérir de la part de lecteurs autres que les amateurs de littérature erotique? Nous ne le prétendons point. Ce sont les premiers essais réellement connus de l'éloquence de Mirabeau, et la cause qu'il y plaide est sa cause personnelle. Son caractère s'y peint avec toutes les nuances variées et contradictoires qu'il réunissait : la violence et la fourberie, la sensualité brutale et le besoin de tendresse vraie, la bonté un peu banale et le ressentiment sans modération ; l'horreur du despotisme et la vanité aristocratique, la manie du plagiat et l'art de donner à tout ce qu'il emprunte à autrui un cachet personnel. Somme toute, cependant, c'est un portrait fâcheux, plus fâcheux mémo que nature, que celui que le lecteur peui composer au moyen (\r> éléments fournis par ce recueil de Lettres « Avilissante » ei « glorieuse » a lu foi- pour lu mémoire de Mirabeau, c'est ainsi que M. Lucas de Montigny apprécie lu publication de Manuel. Nous la trouvons, quant u nous, bien plus avilissante que glorieuse,
Tout ce « [u el le met en lumière de plus honorable
pour Mirabeau, c'esl cette prodigieuse activité intellectuelle par laquelle le prisonnier se défend contre
lï'liolenienl de la captivité. " Je m'occupais fort à l'étude dans tout le cours de ma prison de Vincennes, écrit un des prédécesseurs de Mirabeau dans celte prison, le cardinal de Retz, el au point que les jours ne suffisaient pas, que j'employais même mes nuits. » Mirabeau Taisait de même. 5 double correspondance avec Mme de Monnier, une ou deux lettres presque chaque jour, écrites d'un caractère très serré cl très ferme sur le papier qu'on lui distribuait avarement, constitue déjà un véritable travail. Il ne manque point une occasion d'y disserter longuement sur tous les sujets littéraires, philosophiques ou politiques qui se présentent successivement à son esprit, et aussi, lorsqu'il sait devoir être lu par le premier commis du lieutenant de police, d'y glisser des apologies détaillées de sa conduite passtV. Il écrit à M. Le Noir directement, à M. de Maurepas, à son père de véritables mémoires qui souvenl no doivenl pas même arriver à leur destination. Il compose, avec une complaisance toute particulière, ces Dinlocjiics dont nous avons cité de nombreux extraits, très lier des raisonnements ingénieux qu'il trouve, en moralisant sur son immoralité. Ml, pendanl ce temps, que de livres, que de publications de toute nature il dévore pêle-mêle, depuis les auteurs classiques et les ouvrages économiques de son père, qui doivent lui fournir dos arguments contre la conduite do-
meslique de celui-ci, jusqu'aux Mémoires de l'Académie des inscriptions et à Y Esprit des Journaux, et autres gazelles du temps !
Toutes ces lectures s'entassaient dans sa mémoire, et revenaient naturellement sous sa plume, lorsqu'il écrivait pour son compte personnel, par bribes qu'il s'appropriait et confondait avec ses propres pensées. Dans son appréciation sur le recueil de Manuel, La Harpe se glorifie « d'être pour beaucoup dans ces larcins involontaires ». Il y a, entre autres, dit-il, une douzaine de vers de lui, réduits en prose par Mirabeau dans une de ses lettres, sans autre retranchement que la mesure et la rime, et d'ailleurs conservés mot à mot. « Mais, ajoute le critique, ce qui prouve que quand Mirabeau ne cite pas, c'est uniquement sa mémoire qui le trompe, c'est qu'il transcrit, quelque part, huit ou dix vers de Voltaire, sans pouvoir se rappeler où il les a lus. » Combien d'autres écrivains encore que La Harpe et Voltaire auraient pu se reconnaître dans les lettres de Mirabeau ! Dumont, de Genève, dans ses Souvenirs, l'apporte avoir entendu chez M. de Talleyrand la lecture d'un Iravail fort singulier de Garât, n'ayant d'autre but que de relever les plagiats innombrables dont celte correspondance est formée. « L'auteur, dit Dûment, écrivanl a sa maîtresse d'effusion de cœur, copiai! (\i'> pages entières de plusieurs écrits qui paraissaient alors. Écoute, ma bonne amie, je vais verser mon cœur dans le tien, el cette cou-
Qdence intime étail la transcription Littérale d'un article du Mercure de France, ou d'une page d'un roman nouveau. »
Il n'y a pas jusqu'à M""' de Monnier elle-même qui ne s'aperçoive quelquefois que son amant lui sert la prose d'autrui, et ne le lui reproche. « L'anecdote de ton commensal m'a l'ail rire, lui écritelle dans une lettre du W2S novembre 1771); mais, mon ami, où l'as-tu prise? Je l'ai lue dans des proverbes nommés la Petite Thaîie ; il y en a deux volumes de fort jolis, et celui-là es! intitulé Y Officier du gobelet, el le mol es! : Dieu vous garde d'un homme qui n'a qu'une affaire. Je n'ai pas voulu te le dire par Bon Ange, mais, mon cœur, cela ne le va pas de prendre les anecdotes des autres. Ah ! ne te pare pas des plumes du paon; où en trouveras-tu un plus beau que toi ? » On peul lire l'anecdote dont il s'agit dans le Recueil de Manuel (tome IV, page 131), ei elle se retrouve tout au long dans une collection d'Anas, intitulée ['Espion dévalisé, laquelle a été attribuée à Baudouin de Gùémadeuc, mais fui en réalité publiée par Mirabeau en 17Sv2, quelque pari que son compagnon de captivité pût avoir à cet ouvrage, d'ailleurs, sans nulle valeur. 11 est de fait, et nous l'avons indiqué déjà, que Mirabeau se pillait parfois luimême, comme il pillait les autres, et que le mémo passage se retrouve littéralement répété jusqu'à deux ou trois l'ois, à un an d'intervalle, dans e
lettres de Yinceiine-.
Il n'y à certainement rien de bien original dans la quantité d'ouvrages personnels que Mirabeau a entrepris, interrompus ou achevés au donjon de Vincennes. Mais quelle nomenclature on en pourrail dresser : Traduction de Tihullc et des Baisers de Jean Second, des Contes de Boccace, de la Vie d'Agricola par Tacite ; contes et nouvelles plus ou moins de son cru, Essai sur les Elégiaques latins, Mémoires sur le Ministère du duc d1 Aiguillon, Essai sur la tolérance, Mémoires sur F inoculation, sur l'usage des troupes réglées, Histoire de Philippe II, etc., etc., jusqu'à deux tragédies, dont Tune était intitulée Gaston et Bavard, et à un drame bourgeois, dont le sujet était pris dans l'histoire de ses amours avecMme de Mqnnier. Que d'idées bouillonnant confusément dans ce cerveau toujours en feu ; et quel prisonnier a jamais l'ait un pareil usage de sa plume !
(le que Mirabeau a incontestablement écrit de plus sérieux, au donjon de Vincennes, c'est son livre sur les Lettres de cachet et les prisons d'Etat; encore n'est-ce pas an ouvrage achevé, pas plus qu'aucun des siens; mais la première partie esl une benne et vigoureuse démonstration de l'illégalité (\c> emprisonnements arbitraires, d'après les maximes même du droit public ancien. ( le que Mirabeau a, au contraire, écrit de plus honteux^ dans sa prison, ce sont deux véritables livres de mauvais lieu, intitulés Ma Conversion, et Evotika biblion. Ces deux produits d'une fièvre ^\r> sens
surexcitée par là claustration eussent bien «lu perdre, comme beaucoup des travaux que nous avons énumérés plus haut. Au surplus, il esl étrange de voir Mirabeau demander au premier commis du magistral chargé de la police de la librairie de donner ses soins à faire publier el vendre sous le manteau de pareilles élucubrations a\ gravures à l'avenant. « Quant au roman qui ne nomme pas, écrit-il à Boucher, ne pourrait-on | faire charger quelque colporteur ou agioteur en librairie de le faire vendre en Hollande? Tant pis] our eux si on les attrape après. J'aurai l'ail mon métier en vendant, ils feront le leur en vous trompant, vous ferez le votre en les pinçant, si vous pouvez. » El à propos de YErotikabiblion: « Je vous prépare un volume de mélangés très singuliers, et qui auront un grand débit ; mais il ne faut pas penser à la censure, c'est de la contrebande, au reste, rien contre ni sur le gouvernement, el je crois que toute autre matière vous esl indifférente. » Pour l'ouvrage sur les lettres de cachot, il ne blessai 1 pas les mœurs, mais il frondait le gouvernement, ce qui étail beaucoup plus grave; aussi Mirabeau demande seulement à Boucher de le lui garder en dépôt, A toutes ces propositions le premier commis fait la sourde oreille, mais il ne s'en offense pas autrement ; c'est un signe des temps.
L'activité intellectuelle de Mirabeau ne pouvait
suppléer a l'exercice physique, qui étail un besoin de son tempérament, et il étail impossible que sa
santé ne se trouvai pas atteinte par sa longue captivité. Dès l'été de 1778, il fut en bulle à de violentes attaques de coliques néphrétiques, son mal habituel, et il se plaignit, en même temps, de souffrances des yeux et d'affaiblissement de sa vue, ce qui pouvait être le résultat de son travail excessif à la lumière, ou à un jour insuffisant. Le marquis de Mirabeau en fut informé. « Ce courrier-ci, écrit-il à son frère le bailli, le 22 juillet 1778, M. Le Noir me mande que le forcené, livré à des douleurs cruelles depuis plusieurs jours, avait uriné le sang, et que le médecin, qui le voit, craint que ce ne soient les préliminaires de la pierre ; je n'oublie pas ses jeux ordinaires pour intéresser cl autres folies, et ses bains d'ici, où tu eus la bonhomie de t' apitoyer, tandis que c'étaient autant de jeux joués ; je vais vaquer à la sûreté d'abord, el nous verrons ensuite (1). » Celte féroce affectation d'insensibilité n'empêche pas le marquis de se prêter de ses deniers à lous les essais de remèdes demandés par son fils ; un peu pins lard même, au commencement de 1780, on imagine, avec son assentiment, de faire monter le prisonnier à cheval, dans les jardins du donjon, pour combattre les douleurs des reins. Mais sur la question de liberté,
1 Le bailli répond avec la même dureté: « si M. lo comle vcui pisser toul ce qu'il a de sang dans les veines, c'est le cas de dire à sa c mmodilê; mais, quand même il aurait la pierre, donl ce n'est nullement un préliminaire, D'en déplais* au médecin, on taille ordinairement la pierre a huis clos: cela nu fait ii'"i a la clôture. »
le marquis de Mirabeau, en 1778, étail encore in- Iraitable; il ne voulait poinl entendre parler de terme à la captivité de son fils. « Je vaquerai, écrit-il, à sceller le forcené, comme les abeilles scellent un escargot qui s'est fourré dans leur ruche- » Et, dans ses jours d'indulgence, il déclare • {ne son fils « a l'extravagance innée et le tour du cerveau tel ({ne quand il n'aurait rien fait, encore faudrait-il le soustraire à jamais. » Cependant, la comtesse, sa belle-fille, manifestant la velléité de profiter de la situation de celui dont elle porte le nom pour l'aire prononcer entre eux la séparation de corps, le père se récrie, en disant « qu'il aurait l'air de faire enchaîner son iils pour le faire accabler ; ([ne l'autorité secourt, quand elle intervient au milieu d'une afiaire criminelle, mais que, dans une affaire civile capitale, elle opprime; qu'il est atroce à une femme de poser en fait ce qui a fait perdre la tète à son mari (c'est-à-dire ce qui Ta fait condamner à mort), et qu'un père, qui, dans ces circonstances, prive son iils de tous moyens de défense, peut être montré d'un fort vilain côté(l)». Toulàcoup survient un événement qui va changer encore les dispositions du marquis et lui faire admettre celle idée do la mise en liberté de son iils, -i vivement repoussée par lui jusque-là : c'est lamorl de
I c Demandez a Victor s'il voudrail n'avoir point de père, écril 1<' marquis à la jeune femme, en réponse aux ouvertures qu'elle lui fait. » Victor est l'enfant de Mirabeau, mort prématurément, comme on va le voir.
son pe lit-fils, le seul issu du mariage de Mirabeau avec Mile de Marignane. L'enfant avait été enlevé brusquement, à la suite deconvulsionsviolenles, et dans des circonstances qui avaient pu faire soupçonner un empoisonnement de la part de collatéraux avides, le 8 octobre 1778, jour où il accomplissait sa cinquième année ; il était alors avec sa mère, auprès d'Aix en Provence, au château de Tholonet, appartenant à la famille de Galliffet. Celle mort ne fut point une grande douleur pour Mirabeau, qui était séparé de son fils depuis plus de quatre ans et qui avait à peine eu le temps de le connaîlrc ; mais elle atteignit le marquis au cœur, car elle anéantissait tout l'espoir de sa race. « Dieu a voulu, par ce dernier coup, écrit-il à sou frère, achever de me détacher de la terre, et j'ose dire que depuis longtemps je n'y tiens plus que pour tâcher de faire le bien et le devoir jusqu'au bout. Quoique ce soient de ces coups qui se sentent plus à la longue que sur le temps, pour quiconque n'a pas même vu cet enfant, cependant j'ai été vivemenl touché, et je n'ai pu m'empècher de demander au ciel, avec plus de sanglots que je n'en laissai percer en toute ma vie, do daigner m'éclairer la conscience sur les délits par lesquels j'ai mérité un entassement sans exemple de malheurs.* Une fois remis de sa première émotion, le vieillard se prit ;• songer à la ressource qui lui restait pouf remplacer, avanl de mourir lui-même, le petit-fils qu'il avait perdu. I >e ses deux fils, le second n'était
pas moins dérangé dans sa conduite que L'aîné ; le marier prématurément, lui aussi, c'était courir audevant d'inconvénients qu'une triste expérience avnit appris à redouter ; d'ailleurs, il paraissait impossible de lui troûverun établissement sortable dans l'étal de désordre où quatre ans de dissensions domestiques avaient uns la fortune de sa famille. C'était encore à l'aîné qu'il fallait recourir. Il fallait le relever de la dégradation on il était tombé, lui rendre l'existence civile et le tirer de prison pour le rapprocher de sa femme. Tel est le but que le marquis ne perdra plus de vue depuis lors malgré les boutades et les excès de langage dont il sera toujours prodigue. Mais, à ce but, il ne marchera que lentement et par des détours voulus. En effet, il a sa dignité à sauvegarder; il a surtout à sonder les sentiments de son fils, et à s'assurer de la docilité avec laquelle ce fils se conformera aux vues paternelles, une fois sorti de prison.
UNE NEGOCIATION EPINEUSE. — DELIVRANCE ET REN- TRÉE A LA MAISON PATERNELLE. — LA FIN D'UNE