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LE PROCES EN SEPARATION DU G™ ET DE LA C

sieur voire père, et ne vous redemanderai de ma vie. Mais je me dois de savoir votre véritable opinion et de briser les chaînes de l'obsession qui la retiennent captive (1).

Cette lettre devait être rendue à Mme de Mirabeau secrètement et par l'entremise d'un messager dévoué : nous ne savons si elle est arrivée à son adresse; en tous cas, elle est revenue entre les mains de son auteur. Plus tard, celui-ci a reproduit textuellement quelques-uns de ses passages principaux dans le plaidoyer qu'il prononça devant le lieutenant général de la sénéchaussée d'Aix. Si elle nous a paru d'un accent sincère, c'est que Mirabeau y fait appel à l'honneur et au véritable intérêt de sa femme, c'est qu'il y invoque surtout les exigences de son propre honneur, laissant de côté les formules de galanterie, qui s'accordent mal avec le fond de ses sentiments. Il n'avait pas assez oublié le passé pour se sentir repris d'une soudaine tendresse à l'endroit de celle qu'il appelait maintenant « sa chère Emilie », et qu'il qualifiait au donjon de Vincennes « sa plus cruelle et sa plus perfide ennemie ». Il n'était pas pi us épris aujourd'hui qu'il n'était pénitent quelque temps auparavant, lorsque ce rôle lui élait imposé. « Il est difficile écrit-il à sa sœur, Mnie du Saillant, le 23 novembre, qu'une femme qui, depuis huit ans, ne vit que par le stérile plaisir d'être, par sa

(1) Papiers Minlo.

t. ni. "0

belle voix, la virtuose d'une troupe de comédie donl l'amphitryon passe pour son amant, (prune femme qui se trouvai! sur <!•'> tréteaux le jour qui apporta La nouvelle qu'une sentence atro Venait de me condamner à perdre la tête, et qui ne les quitta pas, qu'une femme qui j<>ue la comédie sur la cendre de son fils, car c'est au Tholonel qu'il est mort, et quelle exerce ses talents; il est difficile qu'une telle femme me tienne vivement au cœur, surtout quand elle esl assez faible pour suivre contre moi crime manière même outrageante la direction des collatéraux qu'elle abhorre. Mais, d'un autre côté, les traditions qui me sont revenues que son premier mouvement avail été de voler vers moi (c'était là à coup sûr un rapport bien erroné), qu'elle ne cessait de pleurer et de gémir, que son opinion et sa volonté étaient absolument captivi ces traditions jointes à l'indignation de l'obsession cupide où on la retient, des propos que ses parents ont débité sur mon compte, des calomnies qu'ils ont presque accréditées, et qui onl persuade, un instant, qu'elle avait de terribles armes contre moi, à l'aspect de ce château habite pendant quatre siècles par mes pères (il ne s'en i'aul que de deux siècles, nous le savons), de i

magnifiques terres qui tombent en loques par le défaut de présence du maître, de ce digne homme enfin qui se sacrifie depuis vingt ans pour sa famille, etqui se trouverait avoir dévoué sa fortune et sa tranquillité à une maison anéantie,

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dont je passerai pour le destructeur, toul cela m'a inspiré un vif désir de ramasser mon nom et l'héritage de mes pères dans une province où, la constitution appelant à l'administration intérieure les gens de ma sorte, je puis être à d'autres hommes de quelque utilité. »

La dernière tentative de Mirabeau n'ayant pas mieux réussi que les autres, il s'écoule, des deux parts, un mois et demi de silence. Les parties en présence se recueillent, consultent des avocats, se préparent à la lutte. Des amis officieux s'interposent pour essayer d'amener une conciliation. L'un des avocats les plus anciens et les plus considérés du barreau d'Aix, Gassier, également attaché à la famille de Marignane et à la famille de Mirabeau, propose une attente de dix-huit mois, pendant lesquel, tous droits réservés et toutes revendications de ces droits ajournées, les esprits auraient le temps de se calmer. Mirabeau, toujours approuvé par son oncle, refuse de prendre un engagement de ce genre. Le 1er janvier 1783, il a adressé à son beau-père et à sa femme deux courtes lettres de bonne année qui demeurent sans réponse. Mirabeau et son oncle se sont rendus à Aix; M. de de Marignane et sa fille y reviennent aussi. Le 11 janvier, le bailli va chez M. de Marignane, voit le père et la fille, mais ne parvient pas à tirer d'eux autre chose que d(^ récriminations. M. de Marignane trouve qu'en qualifiant la comtesse, dans une de ses lettres," sa

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propriété la plus chère >, Mirabeau la traite un peu trop i comme un troupeau de moutons ». Là jeune femme en revienl à ses reproches ordinaires, « Ce qui fétonnerait, si tu connaissais moins les femmes, écril le bailli au marquis, en racontant eetie entrevue, c'est ijuc son grand grief, quant à l'affaire de Pontarlier, étail que son mari eûl abandonné Mme de Monnier. » La visite, rendue par M. de Marignane, est renouvelée par le bailli sans plus de succès.

A ce moment, l'oncle et le neveu craignent un désaveu formel de la part du marquis de Mirabeau, 1res opposé, nous l'avons dit, a toute idée de procès. Ils se croient donc obligés d'épuiser les instances pacifiques avant d'en venir à des hostilités, dont, à vrai dire, ils n'ont pas menacé les premiers. Mirabeau recommence à écrire à son beau-père et à sa femme. Il sollicite une conférence, en tête à tête avec sa femme, où il plaira à celle-ci, son onde et son beau-père devant rester, pendant ce temps, dans une chambre attenante à celle où les époux si4 rencontreraient. Mme de Mirabeau demande vingt-quatre heures pour se consulter. Le lendemain, la conférence est rejetée verbalement, comme « inutile et impossible ». Mirabeau essaye de se présenter lui-même à L'hôtel de Marignane. « M'"° de Mirabeau y estelle? » demande-t-il à un suisse, spécialement engagé en vue de cette démarche possible de sa part. — « Non, Monsieur elle est sortie, repond

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le porlier. » — « Faites-lui mes compliments, reprend le comte, et dites-lui que je repasserai. » Le 28 février seulement, après s'être vu rapporter non décachetée une lettre qu'il venait, l'instant d'avant, d'envoyer à l'adresse de sa femme, Mirabeau lance sa requête au lieutenant général de la sénéchaussée. Il demande « qu'injonction soit faite à M,uc de Mirabeau de se rendre auprès de lui, dans un délai de trois jours, et d'y demeurer en son état d'épouse du suppliant, à la charge par lui delà traiter maritalement, comme il a toujours fait ». Mme de Mirabeau, après avoir articulé et motivé un refus formel par une contre-requête, riposte en produisant sa demande en séparation de corps, el voilà le procès engagé.

Ce procès dont nous ne jugeons pourtant pas inutile de retracer le tableau d'ensemble, avec quelques éclaircissements nouveaux et quelques rectifications, est un épisode assez connu de la carrière de Mirabeau. Indépendamment des chapitres qu'y a consacrés M. Lucas de Montigny, il a été raconté par M. A. Joly (1), d'après deux documents importants découverts par lui à la bibliothèque d'Arles, cl sur lesquels nous aurons à revenir. Il l'ail l'objet de plusieurs discours prononcés dans (\c> solennités judiciaires (2). 11 méritail

(1) Dans sa brochure intitulée : Les procès de Mirabeau en Provence (Pans. Durand, 1863), déjà citée par nous*

(2) Citons h. ii.iinii], :iit les discours de MM. Saudbreuil, avocat général à la Cour d'Aix | Im danger des défenses personnelles

réellement d'attirer l'attention de tous ceux qui s'intéressent à la vie de Mirabeau el à l'histoire judiciaire du xviii* siècle. Pour Mirabeau, c'est une partie décisive qui se joue. Vainqueur, il reprendra, dans sa famille et dans la société, la place qu'il eûl pu continuer à occuper après son mariag il retrouvera une fortune et un intérieur; les brèches faites à sa réputation pourront se réparer peu à peu; vienne la Révolution, les grandes facultés de son esprit, la hardiesse de ses vues, sa préa expérience des hommes ne lui assureront pas moins un grand rôle, mais il abordera la vie publique en son rang, parmi tous ces gentilshommes réformateurs, l'honneur de la génération de 1789, avec moins d'obstacles à écarter de son chemin, moins de rancunes passionnées à chasser de son cœur. Vaincu, au contraire, il retombe dans une carrière d'aventures compromettantes et d'ex] dients sans dignité. Il a trop besoin d'argent pour ne pas cherchera s'en procurer par tons les moyens possibles, par des moyens, qui, comme précédemment, ne seront pas toujours honorables ; à L'éclat de ses fautes de jeunesse, il va ajouter l'éclat non moins fâcheux de ses écrits de Libelliste. 11 va arriver à la veille de la Révolution aigri par les difficultés et froissé par les mépris, impuissant

en justice, 1856), et Justin Seligman, avocat à la Coût d'appel de Paris [Mirabeau devant /*' Parlement d'Aix, discours prononce à l'ouverture de la conférence des avocats, le 1"' décembre 1884).

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d'ailleurs à dissiper des défiances justifiées par la conduite de toute sa vie. Dans l'histoire judiciaire du xyiii6 siècle, c'est une date à noter que celle où les magistrats paisibles d'une sénéchaussée et les juges plus imposants d'une cour souveraine ont vu paraître à leur barre un homme étranger aux exercices de l'école et du palais, un gentil homme d'épéc, faisant sonner haut sa noblesse, mais portant sur ses traits heurtés l'empreinte de sa vie de hasards et d'accidents, où cet homme, sans s'embarrasser des préventions que son nom seul suffisait déjà à exciter, a, par sa parole, conquis du premier coup l'attention, remué la foule curieuse qui l'écoutait, fait pâlir l'avocat qu'il avait à combattre et réduit au silence le représentant du ministère public, enthousiasmant les uns, blessant au cœur ou indignant les autres, produisant sur tous une grande impression, et préludant ainsi aux luttes oratoires qu'il était appelé à soutenir, non plus dans une enceinte de justice, mais dans le sein de la plus grande assemblée politique française. Mirabeau avait déjà beaucoup écrit, quelquefois avec éloquence, mais il n'avait pas ciicniv parlé 'mi public; son procès de Pontarlier s'était terminé sans audience ouverte; c'était son coup d'essai qu'il allait frapper, et si sa défense personnelle ne devail pas servir sa cause, elle devaii profiter du moins à su renommée.

Sur le fond du procès lieu- n'avons pas besoin

de nous étendre longuement, Nos lecteurs connais-

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sent les faits qui allaient être débattus. Si. dans (■«•lie occurrence, le bon droit n'était complètement du côté d'aucun des deux époux, il étail pourtant moins encore pour M"JC de Mirabeau que pour son mari. Tant qu'ils avaient vécu ensemble, les loris les plus graves étaient vomi- «relie, elle s'était rendue coupable d'une infidélité sans excuse, que bien d'autres maris n'eussent pas pardonné 001111110 le sien; sans doulc, elle-même, avant et depuis ce moment, avait pu avoir à souffrir des emportements naturels à Mirabeau ; mais de simples ados d'emportement, non moins explicables par les circonstances que par le caractère de leur auteur, à <l< a sévices et à des mauvais traitements il y a un abîme, et quelles qu'aient été les allégations produites parles défenseurs de Mme de Mirabeau qui tiraient de là un premier motif de séparation, cet abîme n'avait pasété franchi. D'ailleurs, Mirabeau avait entre les mains une série de lettres postérieures aux prétendus sévices, écrites par sa femme de Paris ou du Bi- -îKin, tandis que lui-même était au château d'If, et conçues dans les termes les plus tendres, comme on a pu en juger par les citations que nous en avons données.

Les doux ('poux s'étaient séparés en bonne harmonie, la comtesse ne quittant son mari que pour aller prendre la défense de celui-ci auprès de son beau-père. Si l'état de séparation s'était perpétué, ce n'était pas la l'auto de Mirabeau, qui avait t'ait de réels efforts pour décider sa femme à le rejoindre au

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château d'If, ou à s'établir à portée de cette forteresse, et enfin, lorsqu'il était au fort de Joux, à fuir avec lui à l'étranger. En écartant ces propositions, la comtesse était, à la rigueur, dans son droit ; une femme n'est pas absolument obligée de partager la prison ou l'exil de son mari. Mais elle avait placé Mirabeau dans une situation telle que toutes les incartades qu'il avait pu commettre dès lors perdaient le caractère d'offenses à elle personnelles. L'adultère du mari dans la jurisprudence de l'ancien régime, comme dans la jurisprudence actuelle, n'était pas par lui-même une cause de séparation ; il fallait qu'il eût été accompagné de circonstances de nature tà porter atteinte à la dignité de la femme. Malgré le scandale causé par le soi-disant enlèvement de Mmc de Monnier, ce n'était nullement le cas.

Quant à la condamnai ion capitale, emportant mort civile, que Mirabeau avait encourue, celte condamnation n'était pas plus définitive dans ses effets civils que dans ses conséquences pénales; elle étail tombée par le fait de la représentation volontaire du condamné dans les prisons de Pontarlier. On pouvait, cl les avocats de M"1C de Mirabeau n'y ma 1 1< | iicn m il point, contester la validité de la transaction par laquelle Mirabeau avait mis tin à la procédure; nier qu'elle le préservât, en droit, contre toutes poursuites ultérieures; mais, en réalité, rien n'était moins a craindre que de pareilles poursuites. Mirabeau avail bien encore à

son actif une autre condamnation par contuma» moins grave que la précédente, quoique infaman puisque la peine du blâme, qu'elle avail pronona avail ce caractère. Nous voulons parler de la sentence des magistrats de Grasse, a propos de la rixe avec M. de Mouans ; cette sentence étail plus ancienne que celle de Pbntarlier, cl passée, par le l'ail de l'insouciance de Mirabeau cl de son père, en force de chose jugée. Mais l'offensé lui-même ne songeait pas à s'en prévaloir; les faits qui y avaient donne lieu n'atteignaient pas, à vrai dire, l'honneur de Mirabeau; au momenl où le pro était intervenu, la comtesse avail pris hautement le parti de son mari, il étail bien lard pour songer à se faire de la sentence une arme contre lui.

A un autre point de vue, on pouvait alléguer les embarras pécuniaires de Mirabeau, la masse ('norme de dettes qu'il avait à sa charge, les poursuites de créanciers qui menaçaient encore biens el sa liberté, l'interdiction dent il avail été l'objet. Tout cela pouvait motiver nue séparation de biens qui, en fait, existait déjà, e1 à laquelle le mari se déclarait prêt à laisser donner une consécration judiciaire. Mais quant au lien conjugal luimême, les fautes, les folies même du mari dans l'administration de sa fortune n'ont jamais été un

motif suffisant pour le rompre.

Le grief de diffamation sur lequel Mm0 de

Mirabeau avail toujours beaucoup appuyé, dans ses récriminations contre son mari, était-il plus

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solide que les autres? Oui, dans une certaine mesure. « Je me rappelle, écrivait Mirabeau en 1776, dans son premier mémoire à M. de Malesherbes, que j'ai dû vous parler de Mme de Mirabeau, et un reste de sensibilité, peut-être bien mal placé, m'a fait éloigner ce moment autant que je l'ai pu... Hélas! Monsieur, elle est la mère démon fils; il est des choses que je déposerais dans votre sein, il est des choses que je ne craindrais pas de dire à vous, père des citoyens, et le plus vertueux de mes compatriotes ; mais qu'oserais-je écrire?... Ce qu'effaceraient les larmes de la houle et du désespoir... Ah.1 Monsieur, vous en verseriez vous-même d'attendrissement et de pitié si vous connaissiez l'étendue de mon infortune... Celle qui me doit tout, F honneur et la vie, ne peut rien pour moi, parce que mon père le lui a dc- Fcndu... Puisse-t-il la défendre aussi des remords qui la doivent déchirer ! » Dans un autre mémoire au même ministre, Mirabeau avait renouvelé ces insinuations transparentes. Si elles fussent demeurées à l'état de confidences au ministre, personne n'eût eu le droit de lui en faire un reproche. Mais Ions ces mémoires, en forme de lettres à Malesherbes, avaient été réunis en un même factum, publié, il estvrai, lui absent, par sa mère, portant sa signature pourtant. Quoi qu'il en soit, le fail de l'éloignement de Mirabeau, lors de celle publication, lui fournissait un motif très acceptable de la désavouer. Et d'ailleurs, comme il n'avait articulé

aucun faïl précis, comme M ' de Mirabeau n'avait pas, toul .-mi moins, évité, à différenl les dehors de la légèreté : comme elle ne pouvail guère, suivant La très juste remarque que lui avail faite son mari, se risquer à commenter la diffamation dont elle se plaignait, celte injure perdait beaucoup de sa gravité. Pour lui rendre de l'importance, il fallait que Mirabeau, ainsi qu'il fut amené à le l'aire par l'entraînement de la lutte, renouvelai au cours du procès le même genre d'accusations avec plus d'énergie et plus de détails compromettants.

A ceux qui raisonnent ainsi, avec une équité réfléchie et en pleine connaissance d<> faits, la cause de Mirabeau peut paraître tout à t'ait bonne. Son succès étail cependant incertain; et les difficultés que Mirabeau trouvait devant lui ne venaient pas seulement des oppositions de société, dont nous avons déjà dit un mot. C'était là, à la vérité, un premier désavantage sur lequel il ne pouvail s'aveugler. Un témoin de son procès raconte que, quand il parut à Aix, au commencement de Tannée 17<S;{, « il n'y recul aucun accueil, bien qu'il affectât de se montrer et de se présenter partout. Chacun évitait de l'aborder et d'en être abordé; il était honteux de lui-même (1) ». 1 te

(1) Celui qui écrit ces lignes esl M. de Montmeyan, ai général au parlemenl d'Aix, auteur d'un récil «lu procès, découvert pour l.i première fois par M. Joly, el que nous aurons plus d'une fuis occasion de metlre à profit. Au reste, Mirabeau dit

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toutes les bonnes maisons de la ville, une seule lui témoignait de la sympathie, celle de la comtesse de Vence, sa vieille et, fidèle amie, la confidente de ses premiers chagrins conjugaux ; cette dame, et sa famille avec elle, prenaient son parti chaleureusement, n'hésitant pas à rompre des lances en sa faveur avec tout leur entourage, et ne lui épargnant pas à lui-même de sages conseils de temporisation, ou même des blâmes, qui partaient d'un sentiment d'intérêt réel. Mais, nous le répétons, Mirabeau ne se heurtait pas seulement à des influences mondaines, ou plutôt ces influences mondaines trouvaient des motifs plausibles de s'exercer à ses dépens. Il faut bien reconnaître qu'aux yeux de ceux qui ignoraient les dessous de caries, il avait beaucoup d'apparences contre lui. Gomment pallier ses propres torts en faisant valoir l'infidélité primitive de sa femme et le pardon généreux dont il avait couvert cette infidélité, puisqu'elle était demeurée secrète, et qu'en la révélant il portait le coup le plus grave à la réputation de celle dont il aspirait à redevenir le protecteur et le compagnon? Le récit de ses amours avec Mmc de Monnier étail dans toutes les bouches, avec les détails qui lui faisaienl le moins honneur. N'y avaitil pas quelquechose de choquant, toute question de droil mise a pari, à voir un homme, à peiné

lui-même, dans une lctirc du 1 ï Bout 1783, à Bon .uni anglais Kugfa Rlliot : « Quand j<- suis arrivé ;i Aix, tout le monda mo fin ait; j'étais VAntcchris

échappé desmains de la justice, venir brusquement, sans préparation, sans délai, faire appel lui-même à la justice pour reprendre possession d'une femme dont il avait été séparé neuf ans, qui avait contribué à sa sortie des prisons d'Etat, el dont il avait promis de respecter le repos ? Ses créanciers n'étaient-ils pas partout à Aix, ne savait-on j qu'il ('vtait sans ressources, que la fortune de sa famille étaii au moins très atteinte, et, comme le disait le marquis de Mirabeau, non sans raison^ le procès ne se présentait-il pas « avec l'aspect de l'intérêt le plus dégoûtant » ?

« On n'a pas une femme par huissier, i répétait sans cesse et vainement le marquis à son frère et à son fils. L'événement a prouvé qu'il avait raison. En règle générale, le procès en séparation le plus dénué de fondement donne toujours lieu, entre les deux époux, à un échange de divulgations, do reproches, d'injures en langage de procédure, dont le premier effet est de rendre la vie commune moralement impossible à reprendre. Néanmoins, en dehors de la séparation sans conditions et de la réintégration pure et simple du domicile conjugal par la femme, la jurisprudence du temps permettait de terminer un procès de ce genre par une troisième solution, une solution mixte en quelque sorte; l'épouse1 qui refusait de se reunir a son mari, qui néanmoins n'alléguait pas de1 motifs assez graves pour exclure toute espérance de réconciliation, pouvait être astreinte à se retirer dans un

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couvent, el tenue d'y recevoir, avec toutes les garanties de sécurité personnelle, les visites de son mari, jusqu'au moment où elle cesserait de s'opposer à un rapprochement complet. C'était un excellent moyen d'apaiser les dissentiments factices et de refroidir l'animosilé des femmes; bien peu d'entre elles résistaient à l'épreuve. Il est à regretter, en vérité, que les tribunaux de nos jours n'aient point à leur disposition celle ressource utile pour arrêter une série d'affaires de séparation de corps témérairement engagées, maintenant surtout que la séparation de corps est devenue le préliminaire du divorce. Un tel expédient n'était pas de nature à satisfaire le marquis de Mirabeau, puisqu'il ajournait assez pour les anéantir ses espérances de postérité; mais il sauvegardai! parfaitement la dignité du mari; il pouvait faire l'objet d'un accommodement avant lejugemenl définitif et permettait, du moins, de sortir le mieux possible d'un procès qifon aurait mieux fait d'éviter. Les quelques amis éclairés que Mirabeau comptait dans le Parlement devaient finir par travailler en ce sens; ceux même qui, dans ce corps, lui étaient le plus oppoauraient eu de la peine à faire prévaloir une autre solution, en dépil de la latitude que le fatras des luis romaines et des lois canoniques, concurremment en vigueur, laissait à l'arbitraire di^ juges, si Mirabeau ne leur ei'il pas fourni <}c> armes par l'impétuosité et l'imprudence de sa défense.

Nous avons déjà dit que M"1 de Mirabeau avait choisi pour avocal Portalis, jeune encore, mais déjà mis en lumière par le fameux procès de Beaumarchais et du comte de La Blache, plaidé au l 'arlement d'Aix cinq ans auparavant, et où il avait soutenu la cause de M. de La Blache. l 'ortalis occupait un rang distingué dans ce brillant barreau d'Aix, berceau de tant de magistrats el de législateurs notables du commencement de noire siècle. La comtesse s'était attaché, en outre, comme conseils, d'autres avocats de premier ordre et notamment le beau-père de Portalis, Simeun, i dont la famille, dit Mirabeau (1), est devenue électrice perpétuelle de l'administration de la province », Siméon fils, le futur comte Siméon du Sénat impérial, et Pascalis, l'éloquent défenseur des libertés provençales, massacré par la populace d'Aix à la fin de 1790. Ces divers noms figurent au bas d'une consultation très développée et très nette en sa faveur, terminant un mémoire judiciaire dont nous reparlerons. Gomme elle avait d'ailleurs, antérieurement au procès, pris les avis de tous les avocats marquants, ceux qui n'étaient pas pour elle avaient ainsi un excellent prétexte de garder la neutralité, el Mirabeau ne réussit pas facilement à trouver un défenseur. Celui qu'il s'assura, Jaubert, était un lionnne de talent, appelé égalemenl à un grand avenir: procureui«général-syndic du département

(1) Dans ses Lettres d'un ancien magistrat.

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des Bouches-du-Rhône en 1790, il devait terminer sa carrière au Tribunal, mais il ne faisait alors que la commencer, et il écrivait mieux qu'il ne parlait. Au surplus, Mirabeau était résolu à ne lui demander qu'une simple assistance; il voulait agir par luimême, comme à Pontarlier, et, qui plus est, plaider lui-même, comme il n'avait pas encore eu occasion de le faire.

Cette prétention ne laissa pas que de trouver des résistances clans le sein du barreau d'Aix. « Les syndics de l'ordre, raconte le témoin dont nous avons déjà cité la relation, M. dcMontmeyan, les syndics de l'ordre el quelques anciens avocats s'assemblèrent pour délibérer s'ils prieraient le lieutenant de faire plaider la cause par avocat; mais un des syndics, Mc Roman, brouillé avec M' Portalis (l'avocat de Mme de Mirabeau), et qui, d'ailleurs, avait commence à se former des liaisons avec le comte, s'opposa à toute demande. »

Il paraît que Portalis, qui, suivant M. de Montmeyan, avail montré d'abord quelque répugnance « à entrer en lice avec an hommede ce caractère », en prit ensuite son parti, el calcula même à l'avance le profil qu'il pourrail tirer pour sa cause de l'impétuosité bien connue de son aristocratique adversaire, c Il l*,i ii I le piquer, dil un jour son confrère Pascalis, dans le vocabulaire imagé du patois provençal el en parlani de Mirabeau, aux conseils de Mmo de Mirabeau, réunis pour délibérer sur les intérêts de leur cliente ; il s'emportera comme un

cheval entier et nous le tiendrons. * Ce fui en effet ce qui arriva; mais, personnellement, Portalis n'eût pas trop à se féliciter de cette tactique ( 1 )> et il était destiné à sortir terriblement meurtri «lu combat où il remporta la victoire.

Donc, le 20 mars, vingt jours après le premier échange de papier timbré et à l'ouverture de la première audience consacrée au procès, c'est Mirabeau qui prit la parole devant le lieutenant général de la sénéchaussée, Audier, et ses deux assesseurs, en réponse à de brèves observations présentées par l'avocat de Mme de Mirabeau. Le fond du procès n'était pas encore en jeu. II s'agissait au préalable de savoir quelle serait l'habitation de Mme de Mirabeau pendant l'instance, si, comme elle le demandait, elle serait provisoirement autorisée à rester chez son père, ou si, au contraire, conformément aux conclusions de son mari, elle devrait opter entre la réunion immédiate avec lui ou la retraite au couvent. Mais Mirabeau « eut l'art, en plaidant l'incident, de traiter le Pond de la demande en séparation ». Et M. de Montmeyan, auquel nous empruntons cette phrase,

(1) LTobbé Maurj lui en rail honneur dans sa réponse au discours de réception proi é par Portai is, on 1803, à la <1

de littérature de L'Institut (celle qui représentait alors L'Académie française). Voir l'article de M. Aubépinsura Portalis, avocat an parlement d<> Provence » {Revue historique do droit français et étranger, t. II). Quant au mot de Pascalis, il est rapporté par M. de Ribbe dans son livre intéressant, intitulé : Pasca/is, ou 1<< fin de la Constitution provençale.

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reconnaît lui-même que son plaidoyer « écrit avec grâce, rempli de témoignages d'estime, de tendresse, d'empressement pour sa femme, plut infiniment et augmenta le nombre de ses partisans ». Il se termina au milieu d'applaudissements qui suivirent l'orateur jusqu'à sa voiture. L'assistance était nombreuse ; elle ne se composait pas seulement de ceux que Mirabeau avait eu soin d'amener, « personnes de l'état bourgeois ou tenant au Palais, dit M. de Montmeyan, et même personnes du peuple qu'il avait eu le secret de disposer en sa faveur par beaucoup de promesses et des traits marqués d'affabilité ». Elle comprenait aussi des adversaires de l'orateur; M. de Marignane était présent à l'audience. Suivant le bailli de Mirabeau, « dans le commencement il ricanait ; au milieu il baissa la tête, et on assure même qu'il finit par pleurer, comme la bonne moitié de l'auditoire... En sortant, il avouait que son gendre avait mis bien de la décence el de la modération, en ajoutant qu'il n'y manquait que la vérité, mais, à dire vrai, toul ce qui n'est pas intéressé a trouvé qu'on pouvail retrancher cette finale ».

Portalis, à l'audience suivante, répliqua d'une manière toujours brève e1 avec de grandes marques de déférence pour son adversaire; « il n'a l'ail que balbutier, écril le bailli de Mirabeau ». Il fournil seulemenl à Mirabeau l'occasion d'un nouveau discours aussi modéré que son plaidoyer principal. Malgré les conclusions contraires de

l'a vocal du roi (1), la sentence, rendue le -« mars, à la pluralité de deux voix contre un< trta absolumenl la demande de M"'* de Mirabeau, « lui prdonnanl «le rejoindre provisoirement son mari, si mieux elle n'aimait, comme celui-ci lui en laissait le choix, se retirer dans un couvent où elle devrait recevoir ses visites ». La lecture de celle sentence fut accueillie encore par cbs battements de mains. Immédiatement Mme de Mirabeau interjette appel au Parlement. Son mari s'adresse alors aux premiers juges et fait déclarer par eux. après plaidoirie nouvelle, la sentence exécutoire nonobstant appel. Mmo de Mirabeau dénonce cette dernière décision au Parlement, comme excédant les pouvoirs des juges qui Font rendue, et le Parlement ordonne qu'il sera sursis à l'exécution provisoire de la sentence soumise à sa revision.

Le plaidoyer principal de Mirabeau au siège de

la sénéchaussée d'Aix a été imprime el publié. Il suffit de le parcourir pour reconnaître que, comme M. de Montmeyan nous le l'ail savoir eu passant, c'est un discours écrit à l'avance, composé avec soin avant d'être prononcé (2). Nous ne nous arrêterons point sur ce premier discours, dont Mirabeau sera amené à recommencer trois lois, sens

(t) S'il faut en croire Mirabeau, ce magistrat, personnagi lourd, av;iii longtemps tergiversé, 8e faisant leur à tour rédiger des conclusions par l'avocat de chacune des parties eu cause.

(2) « Il a été, <lii Mirabeau dans ses Lettres d'un ancien magistrat, l'ouvrage de deux matinéi

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des formes diverses, la partie la plus intéressante, celle qui traite le fond de la demande en séparation. Notons seulement un emprunt curieux fait par lui à Bossue t, dans son exorcle. « Vous allez m'entendre, dit Mirabeau. Vous ne songerez point à l'homme qui vous parle. Vous n'examinerez pas s'il a bien ou mal dit, vous examinerez seulement si sa cause est bonne. Il est un orateur invisible qui plaide au fond des cœurs ; c'est lui que les juges et les spectateurs écouteront; c'est lui qui parle intérieurement à celui qui parle au dehors; c'est lui que doivent entendre tous ceux qui prêtent l'oreille aux discours qui intéressent la sociéle cl les mœurs. » A quelques mots près et sauf que Bossuet parle d'un prédicateur invisible qui prêche au fond des cœurs, nos lecteurs ont retrouvé là un fameux passage de la péroraison du discours pour la profession de Mme de La Vallière. Mirabeau ne citait pas ce passage, il se l'appropriait.

Son plaidoyer avait, d'ailleurs, produit d'autant plus d'effet qu'il venait après un mémoire récemment distribué et composé presque exclusivement des lettres tendres écrites parMmede Mirabeau à son mari pendant les années 1774 el 1775, depuis leur séparation de fait. Mirabeau s'était borné ;i y ajouter quelques pages pour tirer de ces lettres la conclusion qui ressortait d'elle-même, el il avait donné au mémoire, publié sous ce simple titre : Observations pour le comte de Mirabeau, l'épigraphe suivante, extraite précisément d'une «les

lettres de la comtesse : « Dieu veuille uous rejoindre bientôt, car nous ne sommes pas faits pour être séparés ! i — « El M de Mirabeau n'a jamais revu son mari depuis qu'elle écrivait cette lettre! » ajoutait-il en manière de refrain après la citation de chaque lettre de sa femme. • Ces! à M"1, de Mirabeau, avait-il pu dire ensuite a juges, que j'ai confié ma défense. Cherchez dans ses lettres ce qu'elle pense de notre union. Sans doute vous ne la récuserez pas dans sa propre cause... Quels regrets pins touchants! quelles invocations plus tendres! quels témoignages pins honorables! quel amour, quelle estime mieux prouvée ! C'est Fannia, celle Fannia que l'amour conjugal a rendue célèbre (1), et qui disait à son époux : Ton sort sera le mien; comme je n'ai de plaisir qu'en toi, je ne puis avoir de peine que de ne pas vivre et mourir avec toi. Eh! qui ne gémirait qu'une union si rare dans une certaine clas de citoyens fût brisée ? Qui, même parmi ceux qui veulent croire que Mme de Mirabeau gagnerason procès, ne la plaindrait pas d'être obligée de renverser l'autel de l'hyménée, elle qui l'avait tant décoré ! » Il y avait bien de l'ironie dans ce langage; Mirabeau partait de là néanmoins pour établir qu « en refusant son époux », en « rejetant le vœu de son propre cœur », sa femme devait subir la contrainte de personnes étrangères,

(1) La femme «lu sénateur Helvidius Priscus, célébrée par Pline le Jeune.

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Si la publication des lettres de Mme de Mirabeau avait ses avantages, elle avait bien aussi ses inconvénients. Elle provoquait les antagonistes du mari à publier, comme contre-partie, les lettres du marquis de Mirabeau à sa belle-fille et à M. de Marignane. Et, de même que les lettres de Mme de Mirabeau fournissaient les meilleurs arguments possibles contre la séparation, de même les lettres du marquis de Mirabeau renfermaient tout ce qu'il y avait déplus fort à dire pour cette séparation. A cet égard, le marquis de Mirabeau avait eu soin de prévenir son frère : « J'avertis, lui écrivait-il, dès le 11 février 1783, et très fort et par duplicata, triplicata, qu'ils ont des lettres de moi et plusieurs, où je traite ce Gaton de nouvelle fabrique de ce qu'il était alors, c'est-à-dire de scélérat achevé, et qu'il fallait soustraire au souvenir des humains... Te rappelant qui nous fûmes, qui étaient nos pères, tu décideras si le jugeais trop rigoureusement. Si ces lettres paraissent..., qu'il se souvienne que c'est lui qui a voulu en courir les risques... Je sais que cela ne fail rien pour la femme, mais molti pochi fan no un assai ». Cela, d'ailleurs, sans préjudice des engagements plus embarrassants encore relativement à la liberté do Mme (\r Mirabeau.

Le Ris n'étail pas assez naïf pour s'imaginer que le momenl no viendrail pas on on lui jetterait à la face les témoignages, les imprécations, les promesses de son père. Aussi aurait-il olo fort désireux d'arrêter la guerre avant qu'on eût le temps

Ws LES MIRABEAU

d'en arriver là, el disposé à en rester sur son suça «leva ni le lieutenant général, fût-ce en abandonnant momentanémenl le bénéfice de ce succès. I >ès le lendemain de la sentence, il avait adressé à sa femme, en termes assez hautains et, par eonf quent, assez maladroits, la proposition suivante : « Si c'est de bonne foi qu'on a des doutes sur ma conduite, j'aurai l'extrême condescendance de subir une épreuve, jusqu'à la fin de l'année, à condition que toutes les hostilités judiciaires ces» ronl. Je permets que M"' de Mirabeau reste chez M. le marquis de Marignane. Elle y recevra mes visites qui seront tout à l'ail étrangères à M. de Marignane; lanl qu'il ne voudra pas m' admettre. Si, au bout de l'année, on n'esl pas content de l'épreuve, nous rentrerons dans nos droits respectifs, à condition que M"1C de Mirabeau ne pourra plus objecter que les faits qui se sont passés depuis mon arrivée en Provence, el qu'un ne fera paraître d'autres écrits que ceux qui on! déjà été Imprimi (c'est-à-dire mon mémoire el mon plaidoyer). » La proposition était insidieuse, car, en réservant en apparence à M"1" de Mirabeau la liberté de continuer à plaider, à l'expiration du délai demandé, elle lui enlevait, en réalité, tous moyens de défendre sa cause; et il elaii trop clair que Mirabeau cherchait, avànl tout, à empêcher la publication du mémoire que l'avocat de sa femme préparail alors, à grand renfort de lettres de Y Ami des hommes. M""' de Mirabeau refuse donc son consentement,

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se borne à offrir l'entrevue avec son mari qu'elle a jusqu'alors écartée, et communique au bailli un exemplaire du mémoire prêt à paraître, en déclarant qu'un acquiescement dans les formes à la séparation peut seul arrêter la distribution de ce mémoire. Vainement le bailli et son neveu, un peu effrayés, formulent une nouvelle proposition, celle de remettre l'arrangement de l'affaire à l'arbitrage de quatre gentilshommes, ou de quatre magi s Irais, ou de quatre avocats. Mme de Mirabeau ne se tient pas pour satisfaite de celte nouvelle concession, persiste dans son ultimatum, et finalement passe outre à la publication du mémoire.

Ce mémoire redouté, nous ne l'analyserons pas. Il n'apprendrait à nos lecteurs rien qu'ils ne sachent déjà. Outre les lettres du marquis de Mirabeau, on y avait inséré une longue lettre où l'ancien cantinier du château d'If accusait Mirabeau, en 1775, de complicité dans lesprétendus vols commis à son préjudice par sa femme. Nous nous sommes expliqués, en son temps, sur cette vieille histoire. On avait réservé pour La fin une des phrases les plus curieuses du marquis à propos de son fils : Faut-il être singe, loup ou renard, tout lui est égal, rien ne lui coule L'auteur du mémoire concluait de la manière suivante : « Il (Mirabeau) a été mauvais ûls, mauvais époux, mauvais père, mauvais citoyen, sujet dangereux. » Chacun de ces articles faisait l'objet de développements où l'on parlait, par exemple, « du carac-

1ère féroce i de Mirabeau, caractère qui a i menacé la société », disait-on. Toul étail sur ce Ion de violence froide, très conforme au style ordinaire des femmes plaidant en séparation au xviii" siècle, mais très indigne du nom de Portalis (4) et <i noms distingués aussi, quoique à un degré inférieur, des autres avocats de Mm" de Mirabeau.

Nous n'analyserons pas non plus la réponse de Mirabeau, laquelle, comme on peul penser, ne fit pas attendre. Elle paru! sons la forme d'un ('norme faclnm, un véritable volume intitulé : Observations sur un libelle diffamatoire (2). Après avoir été traîné dans la boue par sa femme, ou au nom de sa femme, il étail difficile qu'il conservai, dans sa réponse, l'extrême modération, la courtoisie empressée de si m premier mémoire, et de son premier plaidoyer: Néanmoins, il avait encore assez maîtrisé son ressentimenl pour s'abstenir de toute attaque personnelle grave contre M,ne de Mirabeau; c'était sur L'entourage et sur les conseils de sa femme qu'il faisait retomber tout le fardeau des responsabilités. Il yavaitun remarquable accent de dignité dans ses premières pag inspirées par un projet de mémoire que son père lui avait fait passer. Sa cause était partent confon-

(1) Le mémoire avail été rédigé par Portalis.

(2) On trouve encore assez facilement dans les bibliothèques de Paris ou de Provence certains exemplaires de ce mémoire el de ct'lui auquel il répond, bien que le Parlement d'Aix ail ordonné la suppression des divers mémoires publiés par les parties au cours du procès*

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due avec celle de son père maltraité comme lui par les mêmes adversaires, accusé de sentiments intéressés, d'infidélité à sa parole. Quels outrages adressés « à la vieillesse et au génie! » Quelle « atrocité » de produire contre lui-même des lettres qui constituaient « des confidences domestiques », de « choisir et de citer ces emportements de la passion, ces délires trop excusables du courroux paternel, pour les monuments où seraient consignés les opinions durables d'un père connu par ses lumières, connu par sa fermeté », égaré par sa sollicitude même ! Gomment comparer un pareil abus de confiance à la publication précédemment faite de lettres tout à l'honneur de Mmo de Mirabeau !

C'est ainsi que Ton commençait à se battre sur le dos du marquis de Mirabeau. De quel œil celui-ci avait-il vu le procès s'engager, il est aisé de le deviner. « Tu me demandes absolument, écrivait-il encore à son frère le 27 janvier 1783, de dérider si je veux que l'on plaide oui ou non. Je t'ai laissé le maître, je t'ai dit que j'accédais à ta décision el de cœur ri de volonté, cl en désirais le succès. Tu veux que jr prononce cl je dis non, absolument non, quant à présent non. Toules les circonstances sonl contre nous : Mon procès ol mémoires sur le lapis, ci toutes les fureurs déchaînées ; le mémoire de Cabris (un mémoire do Mmc de Cabris contre sa belle-mère a qui elle disputait la tutelle ^- son mari fou ei ^\r sa fille);

deux livres (de Mirabeau), donl le dernier surtout fa.il un bruil effroyable, à bon droit, contre l'auteur des Lettres de cachet et des prisons d'Etat; le cri

universel : i\T entend rons-nous jamais parler que de cette race effrénée des Mirabeau. D'ailleurs, je ne saurais croire cette plaidoirie indispensable si mon iils veul bien se conduire. . . » — i Quand celle réunion ne serait pas bâtée, disait-il déjà quelques jours auparavant, mon iils a encore prou de besogne sans celle-là. »

Néanmoins, comme le bailli étail revenu à la charge, lui demandant de marquera son fils qu'il ne voulait pas du procès, par une lettre qui pûl lui servir d'excuse aux yeux du public, le marquis avait hésité à aller jusque-là, et il s'était laissé arracher, le 11 février, une pure el -impie permission, sans promesse d'appui. « Je vois finalement, gémit-il alors, que mon sort esl d'être l rainé par les cheveux dans le gouffre dont, ni plus ni moins, je vois tout l'abîme. Je n'ai nul droit d'empêcher ce monsieurde plaider, el comme il sait aussi bien que moi (pic c'est le moyen de se séparer de t'ait de sa femme, je ne veux pas du loul qu'il puisse m' imputer de l'avoir barré dans sa marche. 11 est donc maître de commencer quand il lui plaira. Vainement aussi inlerdirais-je les mémoires publics, car c'est uniquement ce qu'il a en vue, et, de celle race extravagante, il n'y en a aucun dont le tic physique ne soit de regarder comme triomphe le jour ils sont pendus, parce qu'il a été question

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d'eux. Or, puisqu'il prétend que ses beaux mémoires de Pontarlier sont ce qui lui a valu le four de campagne sous lequel l'affaire a été ensevelie, il usera à plaisir de la même méthode. . . Ce qui, dans tout ceci, me fait bien du mal, cher frère, c'est que je sens que je te contrarie depuis bien longtemps, et ce n'est pas mon usage, encore moins mon goût. Mais j'ai dû et dois tout faire envisager à l'avance... Après avoir tout dit, je ne lui saurai aucun mauvais gré sur cet article; je ne fus oneques en ce monde pour le barrer. »

Le marquis rappelait qn'il fallait s'attendre « à la défense la plus injurieuse, au torrent d'accusations, d'inculpations, et même de calomnies, qui sont le dû de ces sortes de causes », et que son frère aurait à cou tenir un homme qui, « accoutumé à provoquer tout le monde et à tourner le dos aux représailles, trouverait tout neuf qu'on lui dise en face et qu'on dénonce à la publicité tout ce qu'on a dit sans qu'il l'entendit ». Kl quand le bailli se reprenait à parler de la docilité du comte, le père l<i priait de se souvenir de celle fable où " celui qui tenait un serpenl dans sa main assurai! que c'étail un fouet très flexible ». A quoi le bailli répliquait, non s;ms quelque raison : « Alors pourquoi un1 mets-tu dans la main ce serpenl qui doit me piquer. » Il ne I'jiiiI pas croire que le bailli soit insensible ;'» la désapprobation de son frère; il se lamente et envie le sorl «le <• Melchissédech », probablement parce

m LES MIRABEJ

que Melchissédech n'avait pas à ses trousses de neveux plaidant en séparation; proteste que. si sou frère était moins malheureux, il abandonnerait tout, ne pouvant le servir a son gré, et ne recueillant que des chagrins (Tune vie consacrée a sa famille, et qui eût pu s'écouler heureuse au service de son ordre. Mais, d'ailleurs, il n'eu continue {•as moins à partager et à soutenir l'avis de son neveu.

Le marquis cependant finit par prendre son parti du procès qu'il ne peut empêcher; d'ailleurs, une sentence qu'il oblienl, desoncôté, contre sa femme, atténue ses dispositions pessimistes. Les avocats, ses conseils à Paris, le rassurent en lui affirmant que lia loi est pour son fils. L'amertume fait place sous sa plume à la raillerie. « Voilà donc M. le comte à son périgée, écrit-il en apprenant que son iils est résolue plaider lui-même. . . Il fait demémoires, et on lui dit que cela est bien, et, attendu la rapidité et la rareté dans gens de son espèce, il ajoute in pcllu que c'est un prodig Il va haranguer le chapeau sur la tête, et on lui dira que cela esl mieux. Je souhaite que S juges ne soient pas des hommes, et que sa voix

ail la même force que celle de- Grecs réuni-, quand leur cri de joie, au nom de Liberté annonce par les Romains, lil tomber les oiseaux du ciel. Mais je crains bien qu'il n'en relire autre fruit que le compliment des Hollandais au cardinal de Polignac, qui leur avait l'ail une belle harangue à ( ter-

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truydemberg : On voit que M. F abbé â bien fuit ses études... Quoique ayant de la peine, continuet-il dans une lettre suivante, à avaler l'idée que le petit-fils de notre père, tel que nous l'avons vu passer sur le Cours, toute la mitraille chichourlière ôtant de loin son chapeau, va maintenant figurera la barre de l' avant-cour, disputant la pratique aux aboyeurs de la chicane, je me suis dit après que Louis XIV serait un peu plus étonné s'il voyait la femme de son arrière-successeur, en habit de paysanne et tablier, sans suite, pages ni personne, courant le palais et les terrasses-, demander au premier polisson en frac de lui donner la main qu'icelui lui prête seulement jusqu'au bas de l'escalier. Autres temps, autres mœurs (1). »

Le marquis a critiqué d'abord la publication des lettres de Mme de Mirabeau par son mari. « Toutes les fois que j'ai vu de ces lambeaux dans des mémoires, dit-il à ce propos, ils m'ont dégoûté et rendu méprisable le dénonciateur. Le mariage, surtout celui que de bonne foi l'on veut rejoindre, est un . lien d'honneur e( de pudeur, et, pour peu qu'il y ait de chaleur dans ces extraits, c'est débouter sn femme <•( déflorer ses- allés. » Il refuse donc de communiquer à son fils, pour être jointes au second mémoire préparé par Mirabeau, les lettres favorables à celui-ci, «pie lui-même a reçues de sa belle-tille, et il prie le bailli « de compatir en

(1) (les deux fragmenta ttgurenl déjà dans les Mémoires do Mirabeau de M. Lucas de Montigny.

cela à ses vieux principes (1 1 . Nous avons constaté que l'idée de la plaidoirie personnelle de son fils ne lui agréait guère davantage. Néanmoins, une fois le mémoire écril el le discours pronom il constate que plusieurs lettres, écrites de Provence et non concertées, parlent i du bon effet du discours et de l'épigraphe du mémoire ».Au demeurant il recommande beaucoup à son fils « d'adoucir toujours toutes choses au lieu de les aigrir, de recevoir les injures avec calme, de les redresser avec modération, de ne prétendre tout emporter de haute lutte ».

Depuis quatre mois que Mirabeau avait commencé à réclamer sa femme, le père avait naturellement reçu des lettres de protestation et de

plainte de sa belle-fille. 11 lui avait fallu y répondre, besogne malaisée, et qui lui faisait, disait-il, o suer sang et eau », car il ne voulait ni approuver son fils, ni le désavouer, ni maintenir ses anciens engagements, ni les démentir tout à fait. Il avait essayé de se dérober, d'abord par des généralité puis par un badinage d'assez mauvais goût. La comtesse n'en avait insisté que de plus belle, jusqu'à faire en sorte, dans se^ lettres visiblement dictées, dit son beau-père, de piquer celui-ci, pour L'amener à sortir de sa réserve systématique. Finalement le marquis avait été obligé de

(1) Il finit cependant par envoyer copie de deux ou trois de

ces lettres.

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faire sentir h la jeune femme l'inanité de ses griefs contre son mari dans une lettre où il lui parlait réellement le langage de la raison et de la tendresse paternelle attristée, et qu'il terminait ainsi :

Depuis plus de deux ans que votre mari est en liberté, j'ai désiré votre réunion; mais je l'ai désirée par les douces voies de !a persuasion. Vous êtes témoin que je ne vous ai jamais trompée sur son compte. Ma sensibilité sur ses torts s'est même quelquefois peut-être exprimée d'une manière exagérée dans le secret de ma correspondance de famille. Qu'importe! Le pass3 est passé pour tout le mon le, devant Dieu et les hommes. Il a vécu neuf mois dans ma maison. Je l'ai envoyé en Provence, où est son domicile naturel, chez son oncle, qui est un second père pour mes enfants. J'ai espéré que sa bonne conduite ferait renaître les bontés que M. votre père eut autrefois pour lui. Je connais votre cœur, ma fille, votre amour pour vos devoirs, votre respect pour vous-même, et je m'étais flatté que vous vous rappelleriez aisément les sentiments premiers que vous m'aviez témoigné avoir pour lui. J'ai exigé qu'il ne cherchât aucun moyen de vous rapprocher de lui qui pût ne pas vous être agréable et à M. votre père.

On m'assure qu'il m'a tenu parole, et tout me dit, en même temps, que je n'ai pas le droit d'exiger qu'il me sacrifie plus longtemps ses sentiments dans L'affaire la plus intéressante de sa vie. Il est question de son bonheur. On dit que son honneur est compromis aussi par les calomnies dont on cherche à l'accabler. Je ne suis pas à portée <Ycn juger, et je ne veux pas lui fane injustice, lia trente-quatre ans; je suis coulent de son obéissance c.i ceci jusqu'à présent, et je ne puis lui refuser la liberté d'employer les moyens qu'on jugera le plus efli-

t. in. :\1

es pour sortir de la pénible situation où il est. Ma ' chère lille, je ne suis pas heureux; il ne tiendrait qu'à vous de me donner un bon jour en ma vie. Vous me l'a\ iez fait espérer, car, pourquoi me demandiez-vous, en juin 1780, de mettre votre mari à portée d'être éprouvé, vous ne vous étiez pas conserve' des droits sur lui, des devoirs envers lui. Cette lettre, dont il fut averti, lit en lui une révolution qui me parut subite et de bon genre. Ce cœur fier et qui paraissait endurci, et par conséquent égaré, parut se fondre tout à coup... Oh! ma fille, je vous le répète, il n'y a pas de danger pour vous; et fût-il, dans les suppositions les plus ennemies, nous y sommes mon frère et moi, et vous dans tous vos droits, et avec ceux sans pair que vous donnerait un nouvel acte de confiance. Ce jour donc ne saurait être malheureux pour vous, mais au contraire bien honorable pour le reste de vos jours.

Je prends, ma fille, une voie détournée pour vous faire tenir cette lettre, parce qu'elle n'importe qu'à vous. Fiezvous à moi. Si la voix d'un vieillard qui vous chérit vous ébranle, dites un mot; et si vous n'osez prendre seule votre parti, assuré de vous, j'arrêterai, par l'amitié de mon frère et l'obéissance de mon iiis, tout acte judiciaire... S'il le fallait, si cela vous était nécessaire, j'irais vous tendre une main qui ne lit jamais de mal à personne, ni ne le voulut. J'irais faire, au nom de mon fils, toutes les satisfactions dues à M. votre père, et j'en porte loin l'idée en fait de devoir tilial ; vous donner le baiser de paix, ma fille, qui ne s'éloignera jamais de vous. Mais en supposant votre volonté, vous pouvez m'épargner cette peine et celte dépense. . . Je vous ai dû, comme à mon enfant, les conseils de mon expérience, et les témoignages de tout l'intérêt que vous m'inspirez.» sentiments ne peuvent vous offenser.., (1).

(1) Papiers Minto.

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Le procès était déjà commencé lorsque le marquis de Mirabeau traçait, le 25 février, ces lignes touchantes. Les sages conseils qu'il donnait ne pouvaient plus être entendus. Moins de deux mois après lui arrivait la nouvelle de la publication de ses lettres anciennes, dans le mémoire de sa bellefille. C'est au père de celle-ci, à M. de Marignane, qu'il s'adresse alors pour protester avec la chaleur d'une indignation sincère : « Quoi, lui dit-il, c'est vous, Monsieur, qui croyez pouvoir révéler au public les confessions d'un père alarmé et irrité, pour vous en faire un titre contre son fds, coupable ou non des délits dont il pouvait alors être accusé ! Qu'est-ce que cela peut faire à la question de savoir si la loi le sépare de sa femme ? Et n'est-ce pas en pure perte de loyauté et de prudence que vous commet Iriez vis-à-vis de moi une action si peu digne de vous'/ J'ai toujours dissimulé et évité tous sujets de me plaindre ; j'ai voulu combler la mesure des procédés d'honnêteté et de cordialité. Je ne vous ai vu que comme le père de nos enfants

communs Est-ce aujourd'hui répondre à tant

de déférence et d'égards?... Eh! Monsieur, où allons-nous par celle funeste voie? Quel avenir (loue est-ce que nous préparons à nos enfants? Est-ce à nous à fomenter leurs passions el leurs aversions en faisant de nos préventions le même bruil que l'âge fougueux ferait de ses illusions les plus ardentes? Où allons-nous, encore un coup? Tous les ménages que nous avons sons les yeux

MX) i i - Mil; \i;i:\r

sont-ila sans altercation ? Furent-ils toujours sans orages?..; Vous ne voulez pas de mes conseils, mais je suis d'âge el d'acquit à vous en donnner, sur le point qui me concerné, el forl au-dessus du tort que vous pouvez me Paire, en vous en faisant un irrémédiable à vous-même, »

Jusque-là passif, le marquis change alors d'attitude, et intervient solennellement au procès pour demander, de concert avec son frère le bailli, la restitution des lettres par euxécritesà M. de Marignane et à sa fille, et dont il avait été l'ait abus. En le poussant à celle extrémité, MI,J" de Mirabeau avait commis une grande Taule, elle avait assuré à son mari cet appui paternel, dont l'absence était pour lui jusque-là une cause de faiblesse. Au reste, dans le secret de ses pensées et de sa correspondance avec son frère et son fils, le marquis en revenait de plus belle à regretter la résolution prise par ces derniers d'engager un procès qui justifiait si vile ses appréhensions, et il proposait à Mirabeau, en lui envoyant un plan de mémoire, de « tout clore » par sa réponse au lilielle de la comtesse, dé « dire que c'était sa dernière défens qu'il ne voulait point forcer les cœurs, et que, tel que soit le jugement, sa femme se ferait son sort à elle-même, que c'était le vœu de son père et le sien. Mirabeau avait paru d'abord déférer entièrement à cet avis, a J'ai dû me détendre, disait-il a la lin de son grand mémoire, en employant quelques-unes dr> expressions inèiiie de son père, j'ai

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dù débattre les horribles calomnies dont on m'a souillé ; j'ai dû m'en laver. Si j'ai rempli cette tache cruelle (1), et que la divulgation des lettres de mon père rendait si délicate pour son fils, si je l'ai remplie, c'en est assez, et je garderai désormais le silence. Je ne ferai pas à Mmc de Mirabeau le plus léger reproche. Je m'en rapporte, si ce n'est à son cœur, du moins à sa conscience... Les lois ne peuvent me refuser ma femme, mais leur puissant secours ne peut rien sur les cœurs, et c'esl le sien que je voulais reconquérir. Je désirais la soustraire à ceux qui ont tant d'intérêt à nous séparer ; je voulais la soustraire et non la déchirer. Eh bien ! qu'ils triomphent ! Je ne prétends pas forcer la volonté de ma femme. Je me devais celle déclaration, aussi bien que l'exposition de mes défenses. Je veux, parce que mon honneur l'ordonne, je veux que mon procès soit jugé. Les juges rempliront leur ministère. Je m'abandonne à leur sagesse, et laisse le champ libre à mon adversaire. »

Après avoir lu la déclaration qui précède, on fut assez étonné de voir Mirabeau manifester.- encore l'intention de plaider sa cause lui-même devant le Parlement, comme il l'avail fait devant le lieule-

I II ne B'élail guère Imposé lui-même de modération dans l'accomplissement de •< celte tâche cruelle ». On peut en juger par le p uivanl de son m< moire, entre autres : « Mauvais

père! écrit-il, répondant a une des accusations des avocats do b i femme, I >i « • u juste!. •• Est-ce donc moi <iui ûs le métier d'histrion Bur la cendre de mon enfant. »

nanl généra] de la sénéchaus tns qui

adversaires du îvsic réussissent davantage à l'en empêcher cette fois, el demander acte dans une de ses requêtes « de la réserve qu'il se faisait de poursuivre les conseils de sa femme », à raison (\r^ diffamations commises envers lui. En réalité, il était trop piqué d'amour-propre et trop irrité déjà par les provocations pour laisser aussi facilement le champ libre à ceux qui le combattaient. L'acharnement qu'on déployait contre lui était extrême. On allait jusqu'à agir sur ses créancii pour les pousser à entreprendre <\r> poursuites contre sa personne. Sans cesse le bailli était obligé de payer en toute hâte quelque dette menaçante. « Pour empêcher qu'on ne mette mon neveu en prison pour dettes, écrira-l-il un peu plus tard, le 23 juin, je viens d'engager ma croix (de Malte) en diamants. » (l'est en cet état de fermentation des esprits, de part et d'autre, peu rassurant, malgré les promesses de modération de Mirabeau à ses juges, pour ceux qui rêvaient encore un accommodement, que les débats du Parlement allaient s'ouvrir.

§ 2. — Mirabeau orateur judiciaire. — Conséquences de son procès sur sa carrière.

En réalité, le Parlement ne se trouvait appelé à statuerque sur la question préalable jugée en premier ressort, celle du domicile de Mmodo Mirabeau

pendant le procès. Mais il était presque certain cpie, du consentement et sur l'initiative même des parties, la cour souveraine, usant de sa prérogative, évoquerait à elle le fond de l'affaire. N'était-ce pas sur ce terrain que les combattants avaient, dès l'abord, pris position? Mirabeau savait bien, il est vrai, que les dispositions du Parlement lui étaient beaucoup plus contraires que celles des juges inférieurs. « Les conseillers au Parlement, dit-il lui-même dans ses Lettres d'un ancien magistrat, sont accoutumés à trouver chez le marquis de Marignane une maison dévouée où ïls sont regardés comme la meilleure compagnie du pays. » La jeunesse de la Chambre des enquêtes cabalait ouvertement contre lui dans les salons ou même dans les cafés de la ville. Mais à quoi bon retarder l'instant où il faudrait revenir définitivement devant ce tribunal suprême, si dédaigneux i\c* premiers jugements, dans les affaires sur lesquelles il avait à statuer? « Les premiers juges ne sont rien, nous apprend Mirabeau, toujours dans Terril que nous venons de citer précédemment ; ils n'onl point d'autorité, leurs décisions ne sont d'aucun poids, et, dans l'ordre actuel des choses, les premiers tribunaux sonl parfaitemenl inutiles, surtout dans les villes de Parlements, si ce nVsi à multiplier les frais el délais. Ils nejouissenl d'aucune considéralion. Ils sonl à peine ce que les sergents sonl dans les troupes aux officiersmajors. » Mirabeau en savait quelque chose ; il

I i - Mil: \ 1 : i : \ i

avait l'expérience, par ses pr de Grasse et de Pontarlier,. des libertés que l'on pouvail se permettre impunémenl à l'égard des jug< petits tribunaux, el du peu quepesaienl leurs sentence

L'ouverture des débats au Parlement, dans le procès qu'il soutenail maintenanl contre sa f imn présentait donc beaucoup de solennité; elle étail impatiemment attendue par toute la province; elle eut lieu à la un de mai, en la grand' chambre, où siégeaient, avec le premier président, M. des iialnis de la Tour, neuf juges, dont un président à mortier, M. d'Arbaud de Jouques. Portalis, en sa qualité d'avocat de la partie appelante, parla le premier. Il était résolu à être violent ; il le lui plus encore qu'on ne pouvail s'y attendre. Son plaidoyer, qui consuma deux audiences, ne nous a pas été conservé, mais nous pouvons en donner une idée, ^ràee à la réplique de Mirabeau, dont noua avons le manuscrit, d aux notes d'audiem s dément en notre possession^ de l'avocat do celui-ci, Jaubert. Portalis disait, en commençant, qu'il avait dos horreurs à dévoiler; il remontait au mariage de Mirabeau, dont il faisait l'histoire à -a manière, el sur l'origine duquel il accusait le mari d'avoir répandu jadis, dans le laineux mémoire

publié pendant son séjour en Hollande, des doutes

outrageants pour sa femme 1 1 >. L'avocat de M"" de

(I) Cctlc accusation, non dénuée de réalité, avait été articulée par écrit dans le foc tu m <!•' M'"" de Mirabeau,

Mirabeau donnait lecture (Tune lettre du marquis de Mirabeau à son fils, écrite à l'époque même du mariage, tombée, on ne sait comment, entre les mains des parties adverses, et dénotant, suivant leur organe, Y intérêt le plus avide et le plus sordide, la plus vile cupidité. Le père y pressait son fils de conclure le mariage par toute voie. A ce moment, Porlalis fut interrompu par Mirabeau, qui demanda à voir la lettre ; elle fut promise, il paraît qu'elle ne fut jamais communiquée. Portalis passait en revue ensuite les lettres du marquis de Mirabeau, déjà publiées par sa cliente ; il s'arrêtait sur cette phrase de l'une d'elles, parfaitement simple et sincère de la part de F Ami des hommes : « J'écris selon les temps et les circonstances. » Il qualifiait une pareille maxime de machiavélisme de famille, scandale des mœurs, de la religion et la société. Vue convention de famille avait, disaitil, réglé la situation de Mmc de Mirabeau après les fautes de son mari. Deux é vouements avaient amené la violation de cette convention. La mort du fils de Mirabeau d'abord : « Vous en avez parlé en rhéteur, j'en parlerai avec sensibilité, » c'esl en ces terme- que Portalis ne craignail pas de s'adresser à Mirabeau lui-même. La perte du procii séparation intenté au marquis parsa femme, d'autre part. C'est alors que le besoin d'argent du père avait valu au fils la permission de redemander sa femme. Le père désire, convoite la fortune de sa belle-fille. Il a réellemenl manqué à sa pa-

506 LEfi MIRABEAU

rôle (T honneur , foulé aux pieds sa foi de gentilhomme, i Les excès du Bis, ses engagements, son étal actuel, ses principes », voilà les moyens de séparation de M"" de Mirabeau. Suivail un long et sombre tableau de toute l'existence de Mirabeau, tableau où l'orateur avait trouvé moyen d'introduire quelques faits purement imaginaires; il n'en était vraiment pas besoin. Portalis insistait sur les diffamations dont sa cliente avait été victime, et il terminait en lançant à son adversaire celle sanglante injure : Mieux vaut être diffamé que loué pnr vous. Les conclusions se bornaient d'ailleurs à demander l'annulation du jugement qui avait fixé pour habitation provisoire àMme de Mirabeau le couvent ou le domicile de son mari.

C'est le 23 mai, après plusieurs jours d'intervalle, que Mirabeau répondit à ce discours. Il plaida, nous apprend son père, « depuis huit heures un quart du matin jusqu'à une heure, -ans cracher ni moucher ». Les plaidoyers de Mirabeau devant le Parlement d'Aix n'ont pu être publii mais c'est uniquement à cause de l'interdiction prononcée par les juges. L'impression en a été commencée, ils n'ont nullement ele improvises, et les manuscrits que nous en avons, non autographes dans leur ensemble, il est vrai, sont rendus parfaitement authentiques par des corrections de la main de Mirabeau ou de son avocat Jaubert. Le plaidoyer du :2o mai est assurément très éloquent, digne de figurer à Côté o]c> plus belles harangues

politiques que Mirabeau ait prononcées ; c'est d'ailleurs son véritable début comme orateur (1). Dans toute la première partie de ce plaidoyer, laquelle a été préparée visiblement fort à l'avance, Mirabeau n'abandonne pas le langage hautain, mais relativement calme de son dernier mémoire écrit. Il reproduit des passages entiers de ce mémoire ; il lui emprunte même son exorde, rappelant cette coutume romaine de conduire les deux époux entre lesquels il s'était élevé quelque différend aux autels de Junon, gardienne de l'honneur et de la foi conjugale. « Celte épreuve religieuse, continuet-il en cessant de reproduire ce qu'il a déjà imprimé, cette épreuve religieuse, au nom et sous les auspices du vrai Dieu, de celui que nous adorons tous en esprit et en vérité, de celui qui a dit : Ce que j'ai uni, F homme ne doit point le séparer, celle épreuve, Messieurs, était précisément ce que je demandais dans des intentions de bienveillance, de paix et de réunion, au tempsoù j'espérais encore que Mmede Mirabeau, rendue à elle-même, abjurerait le vœu de séparation qu'on lui a suggéré, ou ce go fil de l'indépendance qu'elle a contracté depuis trop d'années. Je croyais mon désir juste, salutaire el fait pour être accueilli par Mmede Mirabeau même. Un libelle, imprimé sous le nom de mémoire, des calomnies horribles, de grossières injures, vomies

(1) Nous donnons ce discours, comme pièce justificative, en appendice de ce volume, d'après le manuscrit que Mirabeau avait destin*'; à L'impression,

dans une plaidoirie qui vous a consumé deux audiences, nui dessillé mes yeux. »

Mirabeau soutenail 'rime manière générale cette thèse que la femme, même plaidanl en séparation, doit vivre sous une protection, sous une inspection, ne doit pas être livrée à elle-même dans le monde. Avant son mariage, M '" de Mirabeau étail dans la maison paternelle, mais sous la conduite d'une aïeule. Aujourd'hui, quelle sauvegarde lui reste-t-il? « Nous n'avons pas besoin de nous livrer à dos suppositions pour .-avoir comment M"" do Mirabeau vivra dans la maison paternelle. Elle y vivra, Messieurs, comme elle y vit depuis neuf années que notre séparation a lieu par le t'ait... On la verra, comme on l'a vue, aux promonades sans son père, dans les cercles sans son pèi aux spectacles sans son père. . . , faisant ses agréments de la société d'un homme qui n'a pas de femme,... tenant elle-même, à Àix, une maison que n'eût pas dédaignée le voluptueux Lucullus, <•! qui osl la sienne, bien pin- que celle de son pore. » Tout ce tableau esl présenté avec une ironie contenue. Peu à peu l'orateur s'échauffe. Il lui faudrait donc, dans toutes les occasions qui lui feraient rencontrer sa femme, s'en éloigner, tandis que tout le monde s'en approcherail , subir ce supplice déshonorant, avant que Ton sût s'il l'a mérité. La sagesse de ±1^ juges ne craindrait-elle pas • qu'il n'appelle au tribunal de son honneur de la rigueur du jugement provisoire des autres tribunaux » ';

D'ailleurs, cette maison de M. de Marignane n'offret-elle pas aux yeux de Mmc de Mirabeau, depuis sa plus tendre enfance, un divorce existant encore? n'est-elle pas remplie, obsédée, investie de gens intéressés à la perle du mari? M. de Marignane n'estil pas devenu l'implacable ennemi de celui dont il est le beau-père, en trahissant, en divulguant la correspondance du marquis de Mirabeau ? Et pourquoi donc Mme de Mirabeau devrait-elle obtenir le bénéfice du jugement provisoire qui fixera son habitation? Est-ce ta cause de la gravité des moyens de séparation qu'elle invoque? Mais ces moyens de séparation ne sont pas prouvés, on n'en offre pas la preuve; fussent-ils prouvés, ils seraient les uns inconcluants, les autres anéantis par des fins de nonrecevoir. C'est ainsi, et par ce raisonnement d'une remarquable vigueur, que Mirabeau arrive à la question de fond, à la discussion qui, dit-il, « importe à son honneur, et qu'un intérêt, bien faible aujourd'hui, ne peut lui faire longtemps différer »i Nous ne reproduisons pas cette discussion ici. Nous renvoyons le lecteur au texte même du plaidoyer. 11 y verra comment, répondant à l'imputation d'avoir diffamé sa femme dans un mémoire public, Mirabeau déchire Ions les voiles, devient à son loin- accusateur, el en arrive a donner lecture de la lettre dr rupture écrite par la comtesse an jeune mousquetaire Gassaud, au mois de mai 1774. Dans celle lettre écrite, on s'en souvient, après la découverte de ses torts par son mari, el renvoyée

ensuite à celui-ci, qui bavait conservée, la comtesse s' a vouai I coupable endéclaranl i revenir enfin de ses égarements ». La lettre lue, Mirabeau fait ressortir la générosité avec laquelle il traita sa femme en celle occasion^ el l'ingratitude dont cette générosité a été payée. « Tanl qu'il me restera un souffle de vie, s'écrie-t-il, on ne m'ôtera j le plaisir de penser qu'une action digne d'un homme meilleur que moi, digne d'un homme très vertueux, est la cause immédiate de mes malheurs. Un homme qui peut compter, dans sa vie, les procédés que j'indique el que leurs détails rendraient mille fois plus touchants, doit-il daigner appeler encore du nom d'épouse une femme capable d'une telle ingratitude, capable des perfidies inouïes qui outragent moi et les miens'/ Mais ce n'est pas à la requête d'une telle femme que la séparation doit être prononcée, ou bien la scélératesse sera désormais le garant du succès, el le titre d'épouse un brevet d'impunité pour les calomnies les pins horribles. »

Après Mmc de Mirabeau, le défenseur de celle-ci devail avoir son tour. Mirabeau lui réservait pour la fin de son discours une apostrophe foudroyante, dans laquelle il l'accusait d'avoir été le véritable auteur du procès, en empêchant toutes les tentatives d'accommodement, d'avoir outragé devant deux cents personnes a un homme de qualité qui ne le provoquai! pas », d'avoir osé insulter son père, et cela « à l'abri de l'impunité accordée et due à la

profession dont l'indépendance est l'âme » .L'homme qui abuse ainsi de cette impunité « Martial l'a nommé pour moi, concluait Mirabeau. C'est un marchand de mensonges, de paroles et d'injures. »

Le discours se terminait, après cette sortie, par une courte péroraison où Mirabeau faisait, assez mal à propos , allusion à la confiance que ses adversaires affichaient dans l'issue du procès, « aux perfides avis, dont on avait voulu noircir son imagination », et déclarail à ses juges « qu'il attendait d'eux un arrêt d'autant plus équitable que ses parlies étaient plus notoirement honorées de l'amitié et de l'alliance d'un très grand nombre d'entre eux ».

Ce discours, qui avait produit dans le public une très vive impression, devail jeter la consternation dans le camp de Mmqde Mirabeau. Ceux même qui se doi il aient un peu des armes que le mari pouvait avoir contre sa femme n'avaienl jamais soupçonné qu'il viendrait à en faire un pareil usage; tous le croyaient trop embarrassé de se défendre pour songer à attaquer, trop dominé par un sentiment d'intérêt pour sacrifier, sous l'empire de la colère, le but auquel s'attachaient ses espérances de fortune. G'esl ainsi que M""' de Mirabeau s'était sentie assez rassurée pour payer d'audace; main-

leiianl celle audace élail déjouée, elle élail obligée

de se défendre à son tour; et, >i son mari avail luimême élevé entre eux deux une barrière plus infranchissable, il pouvait du moins se flatter d'un

GIS II - Mil: \l;i: AI

succès d'amour-propre qui lui permettrai! de sortir du procès avec les honneurs de la guerre. Tel était l'espoir de Mirabeau. Nous verrons que cet espoir ne se réalisa pas; l'habileté de ses adversaires el les mauvaises dispositions de ses juges tirenl un grief décisif contre lui de l'exposé d'une charge accablante contre sa femme. L'événement donna raison aux prévisions el a la tactique de Portalis, qui ne comptait pourtant pas acheter son succès aussi cher. Quant au marquis de Mirabeau, son improbation n'était pas douteuse. Il devait se sentir atteint non seulement dans les dernières illusions de sa postéromanie, mais aussi dans ses sentiments de délicatesse el d'honneur. Ne s'était-il pas toujours imposé la plus grande réserve dan léfenses contre les furieuses attaques de sa propre femme, n'avait-il pas toujours donné à son fils colle conduite pour exemple, et pour règle la célèbre maxime : La femme de César ne doit pas être soupçonnée? Il avait ri des injures dirigées contre lui par l'avocat de sa belle-fille; il pâlit en lisant la relation du plaidoyer de son fils, • Il faut me connaître, dit-il à ce propos, et ce «pie je sais prendre sur moi pour juger de l'effet, »

Bien ou mal inspirées, autorisées ou non par le bailli, mentor non moins surexcité que son pupille, les parties agressives du discours de Mirabeau ne furent pas le fait d'un emportement subit; elles furent élaborées à l'avance, comme le reste du dis^ cours, dans l'intervalle qui s'écoula entre le plal-

doyer de Portalis et l'audience donnée pour y répondre. Mirabeau arriva à l'audience avec son manuscrit, et, quand il eut fini de parler, Portalis réclama la remise du manuscrit sur le bureau de la Cour. Plus tard, après la perle du procès, Mirabeau demanda la restitution de ce même manuscrit. « Il avait été préparé, disait-il, pour le soulaejemeni de sa mémoire4. L'orateur avait eu la faculté de L'étendre, de le resserrer, d'en changer les tournures, d'en omettre des parties majeures, d'en ajouter d'autres, el il étail de notoriété publique qu'il avait usé de cette faculté toutes les fois qu'il avait plaidé devant la Cour, » Quelques modifications que Mirabeau eût pu apporter en parlant à ses discours écrits, el nous croyons que, pour le discours du 23 mai, il avait changé peu de chose a la rédaction, il n'attachait aulant d'importance à recouvrer sou manuscrit que parce qu'il s'y trouvait i\c^ pages à faire disparaître, en raison de leur violence, au moment où il se préparait à former un recours en cassation au Conseil d'État. Et, en effet, on ne lui refusait point le droit de prendre au greffe des extraits ou (\v^ copies de ce manuscrit. C'est, en définitive, tout ce qu'il put obtenir, el le texte que nous avons entre les mains parait cire une copie ainsi faite.

Il sérail intéressant d'établir quelle a pu être la pari des conseils de Mirabeau dans le grand plaidoyer du 23 mai, et dans ceux qui ont précédé ou suivi. Bornons-nous à constater que Jaubert, qu'un

T. III. &l

autre jeune avocal d'Aix, Pellenc, que Mirabeau devail s'attacher comme secrétaire en litre, lors de son élection aux États généraux, lui onl fourni non seulement <lc> inspirations, mais môme des développements toul rédigés qu'il a intercalés dans ses plaidoyers, en se bornant à y ajouter ou à en retrancher quelques phrases. ( le que les c ;nseils de Mirabeau ne pouvaient du moins lui fournir, c'est ce débil chaleureux el sonore (J ), celle action oratoire variée et émouvante, sa vraie puissan< dont pour la première fois, il était appelé à faire l'essai.

Reprenons maintenant la suite de notre récit. Portalis, immobile à son banc, mais pâle et les larmes aux yeux tandis que Mirabeau l'accablait

de ses invectives, était sorti malade de l'audienc où il avait été si cruellement malmené. Tandis qu'il était obligé de garder le lit, les avocats, g confrères, s'assemblaient pour délibérer s'ils ne demanderaient pas au Parlement réparation de l'injure faite à leur ordre dans la personne ^\'\\\\ de ses membres. Ils ne furent pas unanimes à adopter celle résolution, car Mirabeau avait commencé à se faire parmi eux des partisan-, et, après avoir envoyé au premier président unedépu-

(1) Victor Hugo préoccupé surtout de présenter Mirabeau à la tribune, comme « formidable », a dit <iu'il avait la ?oix« rode cl âpre ». [Étude sur Mirabeau, j>. 23. Il l'avait, au contraire, harmonieuse, quoique forte, pleine, ol bion timbrée dans des notes moyennes.

talion qui fut assez froidement reçue, ils ne poussèrent pas plus loin les démarches. Les juges, et tout particulièrement le premier président, cherchaient sagement à arrêter le procès et à étouffer le scandale. L'un des conseillers de la grand'chambre, M. de Beauval, offrit sa médiation entre Mmcdc Mirabeau et son mari, et, sous ses auspices, des négociations furent renouées en vue d'arriver à un accommodement. Mirabeau y répugnait moins (pie jamais, maintenant qu'il s'était publiquement vengé. (Juant à la société de l'hôtel de Marignane, elle n'était pas revenue de son trouble ; les dames de cette société qui avaient des peccadilles sur la conscience se croyaient plus ou moins menacées dans leurs secrets intimes par la production possible de nouvelles lettres, etMmc de Mirabeau voyait la curiosité de la province entière s'exercer, en ce moment, à ses dépens, On voulait éclaircir, compléter, détailler ce que Mirabeau n'avail fait qu'indiquer à l'audience, et, comme d'ordinaire, les mé disances renchérissaient encore sur la réalité. Le bruit qui se faisail à propos du passé de la comtesse était (raulant plus fâcheux pour elle que la ville d'Aix recevait précisément alors deux botes illustres de passage, le propre frère de la reine Marie-Antoinette, l'archiduc Ferdinand d'Autriche, gouverneur du Milanais, el l'archiduchesse sa femme. A l'hôtel <!<' Marignane les dispositions devenaient doue aussi plus conciliantes.

Le procès n'en continuai! pas moins son cours.

516 LEfi MIRABEAU

Après Mirabeau, Jauberl avail pris la parole, au nom du marquis et «lu l>ailli de Mirabeau, pour demander la restitution des lettres par eux adr<

- ,i M. de Marignane el à sa Qlle. Le même jour, 13 juin, Portalis, rétabli, avail répliqué à Mirabeau et à Jaubert. Il s'était imposé, celle fois, une réelle modération. « Je n'ai pas besoin de me justifier, a va il -il dit pour débuter. Je ne parlerai, je ne m'occuperai '[iio de ma cause. » Après avoir soutenu qu'il était autorisé par le droit naturel, par le droil civil, par les lois domestiques, à faire des lettr qu'il avait produites un usage conforme à leur destination, il était revenu à la question principalede séparation. « Le fond de cette question, faisait-il remarquer, a changé de face. Le mari a déclaré qu'il ne voulait plus de Mme de Mirabeau. Il a annoncé l'intention de demander la séparation pour son compte, et, en attendant, il a avoué, consommé un des moyens qu'on lui opposait. Accusé d'avoir diffamé sa femme, il s'est livré contre elle à des diffamations plus cruelles encore. Cette lettre qu'il a citée, je l'invoque contre lui-même, d'abord en raison de l'usage qu'il en a fait, sans y avoir été amené par les besoins «le sa eau n'ayant point jusque-là «le moyen de séparation, proposé de son chef, à soutenir, sans en avoir le droit, la lettre étant adressée non à lui, mais à un tiers ; je l'invoque encore parce que sa lecture seule prouve qu'elle n'a pas été écrite volontairement et librement, et que, si elle a été écrite sous

une pression quelconque, c'est un sévice de plus à mettre à la charge du» mari. L'interprétation injurieuse qu'on a prétendu en tirer ne se soutient pas devant les hommages rendus par le mari, après la date de cettrc lettre, et jusqu'au commencement du procès, à la conduite de sa femme ; l'injure seule subsiste. Il ne peut plus être question désormais de réunion provisoire ; il n'y a qu'un motif de plus d'accorder à Mme de Mirabeau cette séparation qu'elle a toujours demandée, et à laquelle on s'est opposé d'abord en ornant de /leurs ma cliente, mais comme une victime quon se prépare à sacrifier. »

Mirabeau avait annoncé l'intention de parler de nouveau, el on lui avait fixé l'audience du 17 juin. Cependant les négociations se poursuivaient; Mirabeau consentait à une séparation de (1 ux ans, à la condition que sa femme se retirerait au couvent, pendant le môme espace de temps. La comtesse résistait encore, maigre les instances des siens : le 16 au soir, seulement, apprenant que l'archiduc el l'archiduchesse devaient assisr ter à l'audience du lendemain, comme ils avaienl assisté à la précédente, et voyant avec la plus grande peine, suivant le récit de M. de Montnieyau, que la diffamation allait se renouveler devant des témoins augustes, elle donne son adhésion au compromis proposé, « à la condition que son mari la justifiera complètement a l'audience de l'imputation fondée sur la lettre qu'il

a lue ». Mirabeau, à qui l<i message esl porté, le matin même du jour où il cloil parler, par le magistral bénévolemenl investi de la mission de conciliateur, paraît très satisfait. <• Il objecte seulement que, n'ayant plus que deux heures par devani lui, tout ce qu'il peut faire esl <!•' mutiler son plaidoyer, d'en retrancher ce qui pourrait paraître trop fort, et de suppléer quelques phrases. • On voit combien il répugnait à l'improvisation, dans le moment même où elle pouvait lui paraître lopins nécessaire.

Prononcé dans de pareilles conditions, ce second plaidoyer devait être forcément assez embarrassé et assez disparate. Si F orateur avait sacrifie une péroraison qu'il qualifiait lui-même ensuite de « véhémente », il avait conservé un exorde passablement acerbe encore. S'il insinuait que l'interprétation injurieuse de la Ici Ire de sa femme ne venait pas de lui, qu'elle résultait plutôt des commentaires auxquels le défenseur de Mme de Mirabeau s'était livré, que personnellement il n'avait pas préciséla portéede la faute par lui pardonm il ne s'en efforçait pas moins de réfuter l'idée que celle lettre eût pu être écrite par force, et confesser une faute imaginaire. « En ce cas, disait-il très logiquement, je suis le plus abominable des hommes et vous la plus infortunée des victimes. Mais croye/.-vous qu'il suffira de le dire, surtout quand

vous avez oublié ce sévice horrible dans votre roman de sévices... Vous en aviez trop dit pour ne

pas tout craindre, pour no pas achever. » Il s'attachait surtout à prouver qu'on citant la lettre, il n'avail fait que combattre par une exception légitime les moyens de séparation invoqués contre lui. Aux reproches de sévices, de diffamation, il avait opposé le pardon généreux d'une faute grave en toute hypothèse, le secrel de celle faute gardée pendant dos années. 11 avail glissé dans son plaidoyer, à l'adresse de l'archiduc, un éloge adroit de l'impératrice Marie-Thérèse, présentée comme le modèle dr l'amour, du dévouement conjugal. Il se réserva il encore la l'acuité de demander en son nom la séparation contre Mme de Mirabeau, consentant d'ailleurs à l'évocation du fond de la cause, comme il y avail été, disait-il, provoqué.. En tout étal de cause, il demandail la réclusion de sa femme au couvent, provisoire ou définitive, « à lilro de précaution, de satisfaction, de punition, comme on voudra la nommer ».

J'en ai assez dit, je pense, pour l'obtenir, continuait-il; si l'on vient à me prouver le contraire, j'en dirai davantage Mais l'ourquoi voudriez-vous m'y contraindre ?

Pourquoi Mm« de Mirabeau, dans sou fol aveuglement, voudrait-elle me faire dévoiler tous nos secrets domestiques. ( )h Dieu! Dieu! que ne donucrais-je pas pour pouvoir les ensevelir dans un éternel oubli ? Pourquoi veut-elle m'arrachor tant et tant d'affreuses vérités? Pourquoi me forco-t-elle à ne lui parler qu'en m'adressant à vous. Messieurs, et au public? Que ne vient-elle au moins lire sa condamnation muette dans tous les yeux ! Que ne \i mt-ellel ('/est à elle-même que je voudrais dire et que

je dirais : Dana quel abîme vas-tu le précipiter, femme aveugle el cruelle / C'est toi qui voulus t.- perdre. C'est

moi qui voulus toujours le sauver. Non je ne suis plus l'amant passionné qui soupirait après toi, qui te redemandait à l'amour autant qu'à l'hymen, mais je Buia eu i

clément, je suis eneore généreux, je suis, je voudra rire encore un ami austère, mais tendre, qui gémit de voir forcé de t'arracher aux enchantements qui ont égaré ta jeunesse, aux séductions qui t'ont perdue. .le n'impute qu'au délire les procédés atroces que tu t'es permis contre moi ; mais n'impute qu'à toi même, à Ion obstination barbare, la nécessité où j'ai été réduit de déchirer le voile que j'avais jeté sur ta conduite passée. S'il ne m'est plus permis, du moins en ce moment, de voir en toi ma fidèle compagne, je ne peux me défendre de l'intérêt de compassion que ta situation m'inspire. Hélas ! j'ai cruellement expié les torts de ma jeunesse, mois descends dans ta conscience et ne te mens pas à toi même. Ne nie plus que je n'en eus d'autre avec toi que trop de facilité, trop d'indulgence. Mon absence t'aurait été moins funeste, si je t'avais moins aimée. Ma passion pour toi fut trop vraie pour ne pas pénétrer ton âme. Tu brûlas pour moi, cl tu me hais, et tu me déchires. Tu me poignardes ! que dis-je, tu attentes à mon honneur, à l'honneur de mon père! Pouvais-je m'en taire? Ah ! quand tu n'offensas que moi, je ne m'en vengeai qu'en pardonnant. Non, tu ne l'as pas oublie1 ! non, il ne t'est pas donné, et c'est la plus cruelle punition que te réservait le sort, il ne t'est pas donné de douter de ma générosité ! C'est encore elle qui me fait élever la voix en ce moment. Ecoute pour toi-même, écoule. Assez el trop longtemps, tu troublas ton repos, celui de ta famille el de la mienne. La nature t'a montrée si douce, si louchante. Ta voix, tes regards amollissent, pénètrent rame. La nature aurait-elle si cruellement menti?.... Il te reste une ressource, il ne t'en reste qu'une : c'est de t'arrachei au tourbillon

qui t'a corrompue, c'est de montrer que, si la séduction a pu t'égarer, ton àme n'est pas sans énergie et sans noblesse, ton courage n'est pas au-dessous de tes fautes. Alors nous les oublierons ; alors nous dirons avec joie: Celle qui tomba et qui sut se relever ne vaut pas moins, elle vaut mieux peut-être que celle qui, sans être éprouvée, ne tomba jamais.

Il parait qu'à ce point du discours de Mirabeau, il y eut des larmes clans l'assistance. Une foule, plus nombreuse encore qu'aux audiences précédentes était accourue pour l'entendre ; elle se pressait jusqu'en dehors de la salle d'audience. Quant à Mlue de Mirabeau, l'adjuration pathétique, qu'on vient de lire et que son mari avait ajoutée au dernier moment, n'était, pas plus que le reste du discours, de nature à la satisfaire. Elle trouva que, malgré quelques adoucissements apparents, « ce discours renouvelait toutes les injures de la plaidoirie précédente » ; qu'en conséquence elle n'était plus liée par son acquiescement conditionnel au compromis. Il parait que le négociateur fut lui-même de cet avis. Vainement Mirabeau, qui ne renonçait pas sans regret à l'espérance d'une solution transactionnelle, alla jusqu'à réduire ses prétentions au stricl minimum, et proposa le plan de conciliation suivant : Mmc de Mirabeau lui écrirait une lettre pour l'inviter à finir le procès, el le prier de consentir à ce qu'elle restâtehez son père. Lui-même y répondrait par une lettre où il l'autoriserait à y demeurer. La comtesse déclara qu'on

lui ferai! ainsi abandonner le pr< ans lier réellemenl son mari. Toutes négociations furenl d lors rompues.

Au Parlement, la cause paraissail entendue. Partalis avail déposé, au nom <!<• sa cliente, des conclusions tendanl à l'évocation du fond de l'affaire el à la séparation de corps, sur la requête el en faveur de M"" de Mirabeau. On s'attendait à des conclusions du mari, réclamant la séparation de son chef. On le vit, au contraire, revenir soudainement, par une volte-face nouvelle, à son premier système, et, consentant d'ailleurs à l'évocation du fond de la cause, demander, comme au débul du procès, une injonction à Mmc de Mirabeau d'avoir à se réunir à lui. Il manifesta, en outre, le désir de plaider encore une fois, sous pretexte que, l'évocation du fond étant consentie tout nouvellement, il n'avait pu développer encore sa thèse définitive, el que, d'ailleurs, « dans son dernier plaidoyer, il avait fait dos retranchements sur la foi d'une réconciliation prochaine, et comme arrêtée », espoir qui avait été démenti. « On lui accorda une nouvelle plaidoirie pour lui faire verser la mesure, observe M. de Montmeyan, avec quelque naïveté... L'événement découvrit alors, continue le magistrat, que son véritable motif, en demandant cette plaidoirie superflue, avail été de réfuter d'avance lo plaidoyer de M. l'avocat général de CaHssanne, dont il s'était procuré une copie par dos voies qu'on ne pont pénétrer, mais qui ne

peuvent être que malhonnêtes. On s'aperçut à l'audience que le comte de. Mirabeau réfutait des. objections qui ne lui avaient pas été faites, qu'il reprenait un tonde dureté el d'aigreur, auquel il paraissait avoir renoncé, vis-à-vis du défenseur de sa femme, qu'il annonçait même des objections futures, et qu'il commençai! par ces mois : « On vous dira, Messieurs, l'homme de loi vous dira, etc., qu'en prononçant ces mois il se tournait vers M. de Calissanne, et le désignait des veux el de la main. M. Jaubert, avocat qui L'assistait et à qui M. Portalis demandait : A qui en veut le comte de Mirabeau, répondit : CestM. de Calissanne qu'on réfute. Le Parlement ne fut pas plus ménagé; il osa lui dire en face qu'il savait que Mme d(3 Mirabeau avait de^ protecteurs qui lui disaient : N'accommodez pas et espérez en nous. Je sais, ajoutait-il, qu'il faut que j'aie quarante fois raison pour gagner ma cause. »

M. de Maurel de Calissanne, premier avocat au Parlement d'Aix, et comme tel, suivant les usages de celle cour, ayant préséance sur le procureur général, M. de Gastillon, qu'il était fort loin d'égaler par l'intelligence et par le caractère, M. de Maure! de Calissanne avait fait partie jadis de la société intime de Mfflede Mirabeau. Il avait joué la comédie avec elle chez le comte <lo ( iallilïet. Banni de cette société pour de secrets motifs que le public n'avait pas interprétés en sa faveur, il aspirait, disait-on, à y rentrer, et le procès qui se

débattait lui fournissail une occasion d'en acqn pir le droit. Il s'étail montré disposé a servir aveuglément les intérêts de M de Mirabeau. C'était donc un mauvais tour assez bien imaginé que de lui dérober el de réfuter par avance son plaidoyer. Le fait, qui d'ailleurs peint son homme, est parfaitement établi; nous le trouvons aussi rapporté dans les lettres du marquis de Mirabeau. Quant au troisième plaidoyer de Mirabeau, consacré à cette réfutation, si le manuscrit que nous en avons sous les yeux est exact (1), M. de Montmeyan n'en donne pas une idée bien fidèle ni bien équitable. Mirabeau y montrait plus de respect pour les magistrats, plus d'égards ei de considération pour sa femme qu'il ne L'avait fait depuis qu'il plaidait devant le Parlement. Il entreprenait, celle lois, une sorte de justification véritable de sa femme, au sujet de la faute révélée par la lettre qu'il avait citée. S'il mettait fréquemment en cause le ministère public, « gardien des mœurs, vengeur de la sainteté du mariage et protecteur de l'ordre social », c'était pour lui prêter d'avance, non sans quelque ironie, un langage conforme aux principes qu'il soutenait. 11 expliquait, assez peu nettement il est vrai, le changement d'attitude que ses conclusions avaient annoncé. 11 ne s'était jamais pro-

(1) Mirabeau a en \<~ temps, du reste, avanl Parrêl du Parlement, d.- publier la plus grande partir de <-,• troisième plaidoyer, avec addition de quelques extraits des deui autres, dans un mémoire intitulé : Observations du comte de Mirabeau sur une partie de sa cause.

posé, disait-il, d'obtenir la séparation contre Mme de Mirabeau que dans l'intention de mettre lui-même des bornes à l'état de séparation, lorsque le temps, rendu nécessaire par l'aigreur du procès, aurait permis une réconciliation. Il avait cédé à des craintes qui faisaient tort à ses juges et dont il rougissait aujourd'hui. Il avait reconnu depuis que, dans le système de la jurisprudence, lorsque les magistrats n'éloignent les époux que pour produire la réconciliation, ils se bornent à différer l'instant on ils devront se rejoindre sans prononcer une séparai ion dont l'un d'eux serait nécessairement flétri, et c'est ainsi, en s'en remettant à ses juges pour fixer, s'ils le jugeaient à propos, un délai d'attente, qu'il réclamait de nouveau la réunion. « Je crois pouvoir vous annoncer, disait-il encore, une défense plus régulière (pie les précédentes, données plutôt à ma justification d'homme moral qu'à mon procès de mari querellé en sépara lion... N'attendez pas, Messieurs, de mouvements oratoires. Je ne me permettrai pas même les élans d'une âme qui, trop pénétrée, trop remplie, déborde ei s'épanche. Je ne veux aujourd'hui raisonner, je ne veux prouver, je ne veux vaincre que par la loi. » Il y avait pourtant encore un mouvemenl très oratoire à la lin de son discours, mais c'étail do l'éloquence attendrie, el non plus de l'éloquence irritée. Il citait (\c> phrases touchantes, écrites par Mme de Mirabeau, lors de la mort de son iils.

Non, la haine n'est point née dans le cœur <{ m dicta expressions louchantes, s'écriait-il. Non, la femme qui pleura ainsi sou enfant n'en hait pas l'1 pèro. Non, tout «•c qui, dans l'fi affreux procès, porte le caractère de la haine est étranger au cœur de M"c de Mirabeau. L'indécision, la faiblesse, la précipitation, la timidité, enfin je ne sais quelle fatalité l'ont jetée dans l'étourdissement, dans le délire. Je le crois, je veux le croire ainsi, et déjà, si rien ne s'aggrave, déjà tout est oublié; tout le sera, Messieurs, agréez-cn l'augure... Eh! qui pourrait donc être heureux en tourmentant la compagne de sa vie, et quelle vengeance plus noble et plus complète me reste! -il à prendre de tant de calomnies, detant d'outrages, qu'une conduite qui démontre que je ne les méritais pas?... Qu'opposer à l'horrible tableau qu'on a tracé de ma vie entière, si ce n'est une vie désormais irréprochable? Ils n'ont pas rougi de publier que je fus mauvais mari, mauvais père, et moi j'ose dire, si le ciel me réserve d'être encore père, je serai, ce que je fus, le plus tendre «les pères, et d'autant plus tendre que je fus plus malheureux. Je serai bon mari, parce que je le fus, et parce qu'on a pu croire un instant que j'aurais été plus excusable qu'un autre de ne pas L'être. Je serai bon mari, parce que, battu depuis >i longtemps par tous les orages du sort, je sais, mieux qu'un antre, qu'il n'est de bonheur que le bonheur domestique... Je serai bon mari, oui, Messieurs; daignez me mettre à même de l'être, rouvrez-moi la carrière des vertus domestique-, que je voie en vous mes régénérateurs, et je jure entre vos mains, à la face du publie qui fait des vœux pour moi, et qui n'en ferait pas s'il me croyait capable de tromper son attente, je jure de regarder la justice que vous allez me rendre comme un bienfait, et de ne jamais donner lieu à L'homme sensible de pleurer sur ce qu'il aura fait comme magistrat inflexible.

Ainsi, d'abord hautain avec galanterie, puis fou-

droyant de violence, puis enfin gémissant cl contrit, ecl être ondoyant par excellence avait, pendant le cours de son mémorable procès, pris tous les rôles et parlé les langages les plus contradictoires. Lequel de ces rôles, de ces langages était le plus à propos, nous ne saurions le dire ; mais, à coup sûr, les effets successifs que leur variété pouvait produire se neutralisaient les uns les autres. Comme il est difficile d'admettre que le même homme puisse, de bonne foi, réclamer sa femme avec attendrissement et la repousser avec mépris et colère tour à tour, la seule impression qui devait rester dans l'esprit de ses juges était celle d'un absolu défaut de sincérité. Impression non entièrement exacte d'ailleurs, car, pour manquer de sincérité, il faut encore avoir un sentiment profond et suivi à cacher, et Mirabeau éprouvai! tous les sentiments, suivant les circonstances e.l par accès. Lorsque Mirabeau eut cessé de parler, M. de Galissanne, l'avocat général, tout étourdi et presque disposé à abandonner son siège, demanda un délai de deux jours pour conclure. Dans l'intervalle il refit son plaidoyer; entièrement favorable à M""" de Mirabeau, il abandonnai! les sévices comme moyen de séparation, et ne retenait comme griefs contre le mari que l'affaire de l 'ontarlier el la diffamation.

Les débats se trouvaient clos le 5 juillet, un samedi. Les juges, voulanl éviter de nouveaux délais dans nue affaire qui n'avait que trop duré, entrèrent en délibération le jour même, et rappor-

tèrenl un arrêl ordonnant purement el simplement la séparation de corps, conformément aux conclusions '!•' M1 '!<• Mirabeau, déboutant le marquis el le bailli de Mirabeau de leur demande en restitution de lettres. Tous les mémoires respectivement publiés par les parties durent, comme nous l'avons déjà dit, être supprimi

Cet arrêt, comme en général les décisions de justice -'»ii- l'ancien régime, n'était pas motivé. Mais les notes d'un des juges, découvertes par M. A. Joly comme la relation de M. de Montmeyan, el publiées à la lin de sa brochure, nous permettent de percer le secret de la délibération du Parlement. ( le juge était venu remplacer M. de Beauval, le conseiller descendu de son siège pour entreprendre une inutile mission de conciliation; il n'avait pas voix délibérative sur le fond du pro< procès, n'ayant pas siégé pendant tout le cours des déliais, mais son nom, son savoir, son caractère assuraient à ses avis, malgré sa jeuness beaucoup d'autorité. C'était M. de Fauris de Saint- Vincens, reçu, l'année d'avant, président à mortier en survivance de son père, descendant «le M1" de Sévigné par sa mère, l'héroïne trop célèbre d'un des plus scandaleux procès du xvin' siècle, mais élevé complètement en dehors de l'influence de cette mère, et représentant dignement une longue lignée de magistrats provençaux (1). [1 était, avec

(1) Il est mort seulement sous la Restauration, président de

le premier président de la Cour, du nombre juges favorables à Mirabeau. Ces ges n'essayèrent point de s'op] — p à La séparation que le conseiller rapporteur, M. de Pazer Thorame,

opinait à prononcer. Ils admirent, avec tous collègues que, si les sévi s - par Mrae de

Mirabeau n'étaient d'aucune considération, qu< l'adultère public du mari ne pouvait pas non plus, dans l'affaire dont il s' giss lit, être relevé comme moyen do ition, principalement en raison des

circonstan s xceptionnelles dans I - nielles il avait i irais et de l'impossibilité de renouer la

liaison qui y avait donne lieu, il restait dans la diffama lion un motif a-- grave pour justifier

te séparation. Ils reconnurent le caractère diffamation, non seulement au mémoire comp -

Malesherbes, sur la publication duquel, «.lit M. S int-Vim is, Mirabeau s'était mal défendu, mais à la divulgation de la lel M de Mirabeau lue à l'audience, sans nécessité suffisamment démontrée, et enfin à quelq

- - plaid - V au portant atteinte

à l'honneur de la famille de Marignane, fis firent obs( a diffamation n'avait pas manq

i plus de La pari de M M abeau. i I

fait - ienl Ir u\ parts

pour pouvoir Mais fallait-il, en iration

chambre à '. n, membre de .

iles-lelt:

r>yo LES MIRABEAU

corps à M'"" de Mirabeau, qui seul.' persistail h la demander, ordonner que l'épouse séparée devrait se retirer au couvent jusqu'à une époque déterminée?Telle étail la question dont la solution équivalait pour Mirabeau à la perte ou au gain du, procès tout entier. C'est sur ce point que M. de Saint-Vincens insista; c'est sur ce point que les juges furent divisés d'opinion. Les voix étant également réparties, on allait aboutir à un partage qui eût ajourné le jugement de l'affaire et obligé de recommencer le procès. Pour éviter le parla. deux conseillers indécis avant abandonné l'avis de M. de Saint-Vinoens et s'étant rangés à celui du rapporteur complétèrent la majorité de six voix contre trois, celle de M. de Saint-Vincens non comptée, qui se prononça pour la séparation pure et simple. Malgré le sentiment préconçu de quelques-uns de ses juges, Mirabeau n'avait pas été loin, comme on le voit, d'obtenir un succès relatif. Nous avons déjà indiqué que ses plaidoyers, si éloquents qu'ils fussent, avaient plutôt nui à sa cause qu'ils ne l'avaient servie. Ce n'est donc pas sans raison que, de nos jours, un magistrat distingue, alors avocat général à Aix, M. Sandbreuil, dans un discours prononcé devant la Cour dont il taisait partie, a invoqué le procès, que nous venons de raconter comme un exemple frappant et mémorable du danger des défenses personnelles en justice (1).

(1) L'autre exemple choisi par M. Sandbreuil, celui des défenses de Beaumarchais contre Groëzmann et consorts, nous paraît moi us

Le soir même du jugement, Mirabeau se rendit chez le comte de Galliffct et l'appela en duel. L'intimité de Mmede Mirabeau avec ce gentilhomme ne laissait pas que de prêter à la médisance : c'est sous son escorte et sous celle d'un autre galant chevalier, M. de Vernègues, que la jeune femme avait fait les démarches et les visites nécessaires à son procès. C'est en cette compagnie que le fils de Porlalis, devenu plus tard lui aussi un magistrat éminent, mais encore tout enfant alors, raconte, dans ses Souvenirs , l'avoir vue chez son père. Elle plaisantait sur son procès avec plus de grâce spirituelle que de convenance, tout en jouant avec l'enfant; lorsque la conversation se prolongeait un peu avant dans la soirée et que l'enfant s'endormait sur ses genoux, elle lui disait en riant : « Va te coucher, petit, nonobstant appel. »

En abordant M. deGalliffet, le jugement rendu, Mirabeau lui dit « qu'il ne le soupçonnait pas d'être en intelligence avec sa femme, mais qu'il en avait pris les intérêts avec trop de chaleur, et qu'il fallait que lui-même prouvât au public qu'il était homme de cœur, après l'impression (1) d'une lettre de son père où il était accusé de ne pas aimer la bataille, M. de Galliffel ayanl eu pari à celle impression ». Nous ne nous étendrons pas avec détail sur ce duel, <pie le marquis de Mirabeau qualifie assez

péremptoire. Discours prononcé à La rentrée il'' la Cour d'Aix, en l (l) Dana le mémoire de M de Mirabeau.

judicieusemenl de pétarade* Et, en effet, son fils chercha à faire, à propos de l'incident, le plus de bruil possible, s'efforcant, avanl la rencontre, d'entretenir M. de Galliffel à la Comédie, se pr menant sur le Cours un peu avant l'heure li.\ pour la rencontre, cl disant publiquement qu'il était fâché d'être obligé de se battre par d'aussi grandes chaleurs (1). Le rendez-vous avait été pris dans une rue écartée d'un faubourg d'Aix. M. de Galliffet fut blessé légèrement d'un coup d'ép au bras droit. Mirabeau se déclara satisfait. Il n'en essaya pas moins, quelques jours plus tard, et malgré l'intervention des maréchaux de Frani de renouveler le combat, sous prétexte que M. de I lalliffet refusait de s'engager à ne plus retourner chez sa femme. Il se rendit à la fontaine de Vaucluse, sur le territoire pontifical, y attendit son adversaire qui ne vint pas, et lui envoya des écrevisses « parce qu'elles reculent ».

Tout en se livrant à ces démonstrations belliqueuses et théâtrales, Mirabeau préparait les matériaux du recours en cassation qu'il voulait porter lui-même au Conseil d'Etat, à Versailles. Son oncle, le bailli, qui le soutenait d'ailleurs dans cette résolution, comme il l'avait soutenu dans

(1) Le bailli de Mirabeau raconte que, bien avant la fin dn procès, son neveu voyant un jeune Anglais, de pas lix, qui

lui avait témoigné de L'amitié, lord P< terborough, se prendre <1 1 querelle sur le Cours avec M. de Galliffet, serait intervenu pour arrêter L'Anglais : « Je suis, quant à présent, aurait-il dit, capitaine des gardes do cet homme. »

toutes ses démarches précédentes, était fort abattu, fort honteux vis-à-vis du chef de la famille du résultat infructueux de tant de paroles et tant de dépenses. Mirabeau, au contraire, était animé par l'ardeur de la lutte, par le sentiment de la petite célébrité, de bon ou de mauvais aloi, que son procès lui avait valu au delà même de la Provence, et jusqu'à l'étranger, par la popularité qu'il avait réussi à conquérir à Aix. « Jl est incroyable, écrit le marquis, dans une de ses lettres, comme ce bourreau-là a gagné le peuple. » Quand il retournera en Provence, six ans plus tard, pour briguer la dépulalion aux Etats généraux, Mirabeau retrouvera toutes les sympathies dont parle son père ; la foule, qui l'a applaudi déjà, sera toute prêle à subir de nouveau l'ascendant de son éloquence et le charme de son entraînante familiarité. Le souvenir du temps plus lointain où il bàtonnait ses vassaux et ses créanciers sera effacé. Son procès lui aura servi de marchepied pour monter aux honneurs de sa carrière politique.

La perte du procès ne pouvail plus être un dé-! sappoinlement pour le marquis de Mirabeau; cependant il avait espéré jusqu'au bout que les juges, en prescrivant à sa belle-fille la retraite an couvent, ménageraient au moins une possibilité de rapprochement ultérieur entre les ('poux, et, « toul en soupirant, suivant son expression, après la lin de «■clic odieuse affaire, il écrivait, encore l<i 13 juillet, avant de connaître l<i jugement qui était déjà

intervenu : « Les valets ici disenl que cela aboutira à quelques années «le couvent avanl de prononcer, qu'ils s'égratigneront à la première visite, s'expliqueront à la seconde el feronl un enfant à La troisième. J'aurais pu jongler comme cela depuis que je vois qu'ils se rendent justice réciproquement en se traitant de fripon et de c... C'est un grand acheminement. » La dernière espérance que 1»' marquis exprimait, sous celle forme ironique, s'était évanouie. Il voyait son fils se disposer à lui retomber sur les bras, avec l'intention de renouveler à Paris la campagne bruyante qui venait de se terminer en Provence. Une telle perspective lui était souverainement désagréable. Lors donc que son frère lui parla de la nécessité du recours en cassation, il répondit en défendant tout net ce recours, suivant lui aussi inutile que fâcheux, i Je suis prêt, ajoutait-il, à en donner tel écrit qu'on voudra, et qu'on pourrait faire afficher, et je suis facile ne n'en avoir pas fait autant pour le premier procès. » Sans s'émouvoir de cette signification, Mirabeau annonce sou arrivée à Paris, et déclare « venir au-devant de commandements paternels ». Le père avertit alors que « sa porte sera fermée à son fû±, quant au logement » ; qu'il le recevra, d'ailleurs, quand celui-ci voudra lui parler, « afin que le comte n'aille pas battre à toutes les portes pour être reçu » ; qu'il le laissera libre d'agir comme bon lui semblera, « lui donnant toute liberté, mais la prenant pour moi-même, dit-il, el

ne voulant plus entendre parler de ses affaires ni en blanc ni en noir ». — « Cette solution, observet-il quelques jours après, me tire de la peine d'avoir à en répondre. »

Mirabeau arrive à Paris vers la fin de septembre, mais il ne se présente pointa la maison paternelle, et se contente d'expliquer au marquis, « dans une lettre peignée et crelée, » dit le père, comme quoi il a cru devoir prendre ce parti, ayant lu, écrit de sa propre main, que sa porte lui serait fermée, et ne voulant pas d'éclat. Après quelques tentatives pour fléchir l'auteur de ses jours, Mirabeau finit par se résigner à se passer de lui ; il profitera de cette rupture pour entamer contre le marquis lui-même un autre procès, en vue de faire lever son interdiction, ou, ce qui le louche davantage, de se faire rendre des comptes de curatelle, et d'obtenir un accroissement de pension alimentaire. De son côté, le marquis remet au ministre, avec solennité, l'ordre du roi qui lui donne le pouvoir de régler souverainement les démarches et la résidence de son fils. « Les voies de son fils ne sont plus les siennes, expose-t-il; il ne se plaint poinl de la désobéissance par lui commise, il renonce à le servir désormais à sa manière. Il abandonne toute autorité sur lui. Sa tâche esl l'aile cl remplie. » Désormais et jusqu'en 1788, époque où Mirabeau se rapproche de son père dans le bni intéressé que nous Ferons connaître, leurs communications se borneront à de mutuels envois de papier timbré.

G'étail bien la peine, pour le marquis, d'avoir l'ail un si grand abus des mesures d'autorité, d'avoir prétendu soumettre son fils, si Longtemps el si lard, à son contrôle el à sa juridiction, s'il lui fallait finalement en arriver là, el s'il devait, en un instant, dégager de la responsabilité qu'il avail opiniâtrement recherchée et assumée. Telle esl la réflexion qui se présente tout naturellement à l'esprit, et tout ce que le marquis peut dire pour justifier sa résolution nouvelle n'ôte rien à la valeur de relie réflexion. Dans ses lettres au bailli ou à M. el Mme du Saillant, son gendre et sa fille; dan- ses conversations avec les ambassadeurs que Mirabeau avait d'abord essaye de lui dépêcher, le père insiste surtout sur l'impossibilité où il esl de recevoir son iils, « ayant dit à tous ses amis qu'il ne voulait point du procès, et ne pouvant lui permettre de le suivre dans sa maison, sous peine de justifier ce reproche de machiavélisme que l'avooal de M' ' de Mirabeau avail lance contre lui », ses amis, d'ailleurs, et M. de Nivernois, le premier, le plus faible des hommes, lui ayant dit qu'en agissant autrement il les mécontenterait tous, sur les inconvénients du séjour du comte dans « une ville où il est connu et détesté, en prise à de nouvelles délies i'ailes depuis sa sortie de Vincennes ». La vérité est que le père a d'autres raisons intimes, plus essentielles, et, au besoin, il l'avoue lui-même. ( l'est son repos qu'il se préoccupe avant tout d'assurer; il est fâcheux seulement que cette préoccupation ne lui

soit pas venue plus tôt, et ne lui ait point épargné tant de sollicitations de lettres de cachet inutiles. Puis, il garde rancune à son fils de ce qu'il appelle, un peu plus tard, « son talent de changer, pour un temps, le caractère des gens dont il veut s'emparer », de tous les reproches, de toutes les paroles amèrcs qu'il a « soufflés » à son oncle le bailli pendant toute la durée du procès. « Les lettres de mon frère ont la fièvre tierce. . . , mon frère me donne des saccades a chaque courrier. . . , mon fils m'a plus tourmenté pendant sept mois que dans tout le reste de sa vie, il m'a fait voir la corde de ce grand caractère. » Voilà ce que le marquis, blessé dans son amour-propre et dans sa tendresse fraternelle, n'a cessé de répéter ; voilà ce qui lui reste sur le cœur. D'ailleurs, depuis quelque temps, depuis surtout (pic les espérances fondées sur la reconstitution du ménage de son fils aîné sont à vau-l'eau, ses rêves, impossibles à dissiper, de chef de famille se i*qposenl avec plus de complaisance sur la lèlc de son fils cadet, le chevalier. Celui-là vient de donner à son orgueil paternel quelques joies, rares dans la vie du marquis : il a fail brillamment la campagne d'Amérique, il a conquis à La pointe de t'épée son grade de colonel, il jpuil maintenant d'une réputation d'officier d'avenir, 1res expert sur tous les détails du service, <• avant su oracmer le cœur du soldai à l'excès ». Au demeurant, c'est « un autre avaleur qui dévorerait vingt héritages et douze royaumes *. Mais le marquis est disposé à résër-

ver, désormais, à ce fils toul ce qui lui reste d'indulgence, de crédit près du gouvernement, et d'argent. L'aîné le sait bien, el il en exprime plus d'une Fois sa jalousie.

Du moins, Mirabeau devrail rester prof ondément reconnaissant envers ce vieil oncle qui, à l'inver de son père, lui a toujours manifesté quelque préférence; qui s'est imposé pour lui tant de sacrifices pécuniaires el de tracas, qui, en dernier lieu, a pris sa défense avec chaleur, presque avec aveuglément, au risque de mécontenter un frère qu'il aime. Mais le grand homme à venir a le cœur léger, s'il est loin de l'avoir mauvais, el le fardeau de la reconnaissance ne lui pèse guère.

Il va réaliser à la lettre la prédiction que son père faisait, dès le mois de mars précédent, en ces termes : « Quand il aura tout imprimé, brouillé et soufflé, il fera quelque pointe, un trou à la lune et plantera là le bailli honteux... Je souhaite d'être mauvais prophète. » Au bout de très peu de temps, Mirabeau cesse même d'écrire à son oncle: son ancien conseil, Jaubert, lui reproche, au mois de novembre 1784, de ne pas l'avoir fait depuis dix mois. « Votre silence, lui dit Jaubert, vous a l'ait el peut vous faire encore beaucoup plus do mal que vous ne pensez. Il a commencé après une lettre de M. le bailli qui vous apprenait qu'il n'était pas payé de ses fermiers cl qu'il n'avait plus d'argent. M. votre oncle a malheureusement raisonne ainsi : Post hoc, propter hoc. » Le pauvre bailli, solitaire

el accablé d' infirmités, suites de sa laborieuse carrière plus encore que de la vieillesse, écrit vers la même époque à sa nièce, Mmc du Saillant, avec un accent morose trop justifié : « Messieurs vos frères sont des ingrats dont je vous demande pour toute grâce de ne jamais me parler. Je mériterais le titre du plus imbécile de tous les hommes si je faisais rien pour eux. s

Quant au recours en cassation de Mirabeau, le marquis ne se trompait pas en lui croyant peu de chances de succès. Il ne s'agissait pas de refaire le procès, mais de trouver des cas de nullité contre l'arrêt. La législation en vigueur ne spécifiait point et ne limitait point ces cas; elle permettait d'une manière très générale d'attaquer par devant le roi, en sou conseil, toute sentence rendue en contravention aux ordonnances et au droit publie du royaume. Mais comme les tribunaux avaient soin de ii(3 pas motiver leurs arrêts, précisément afin do ne point exposer leurs thèses de droit à ce contrôle du conseil, subi plus ([n'accepté par eux, il ne restait guère que les excès do pouvoir ol les irrégularités do procédure pour donner prise aux contestations des plaideurs.

Mirabeau prétendait relever plusieurs vices de forme dans la procédure d'Aix ; il allail même pins loin, il prétendail saisir dans l'arrêl lui-même une violation des lois el ordonnances. « Rendu sur une question de fait, lisons-nous dans un mémoire qu'il présente au Conseil, aucun l'ail n'a été arti-

cuir, il n'a pas été ordonné de preuve, el rien n'a été prouvé. Rendu sur une matière de la plus grande Importance pour La société en général, comme pour chacun des individus qui la composent, les motifs qu'il faut lui prêter sonl aussi frivoles qu'arbitraires, cl ses injustes dispositions, les principes qui l'on! déterminé, les dangereuses conséquences qui eu résultent, pourraient, s'il n'était pas réformé, introduire le relâchement le plus funeste dans le plus sainl des engagements, el devenir pour les mœurs publiques uni' nouvelle cause de corruption. » Il n'est pas besoin d'être jurisconsulte pour apprécier à sa valeur cette argumentation de droit. /Vu surplus, Mirabeau, s' adressant a un corps présidé par le garde des sceaux Miroménil, à qui il avait déjà donné, nous l'avons vu, des griefs personnels contre lui, avait clé encore prévenu auprès de M. de Miroménil par les dénonciations très hostiles du procureur général au parlement d'Aix, Le Blanc de Gastillon. (le ma-i^trat, (fui avait une grande réputation de mérite personnel, mais qui était certainement en intelligence avec M,ne de (laliris, alors ennemie jurée de son frère, avait développé par avance au garde «les sceaux la justification de l'arrêt rendu conformément aux conclusions du ministère public dont il (''tait le cbel', en l'ail, sinon en droit. Il avait fortement incriminé la conduite de Mirabeau pendant son procès, l'accusant « d'avoir usé de tous les moyens, même les plus odieux; d'avoir cherchée

semer clans le public l'imposture, l'intrigue, et des germes cle trouble et de division », et demandant « qu'on ne laisse rien sortir de sa plume qui ne soit autorisé ».

La queue du procès de Mirabeau, s'il nous est permis de parler ainsi, ne présentant pas du tout le même intérêt que les dramatiques débats d'Aix, nous ne nous y al larderons pas. Il suffira à nos lecteurs de savoir que Mmc de Mirabeau et son père crurent devoir se transporter à Paris pour se défendre encore sur place contre leur infatigable adversaire; que Mme de Mirabeau, ayant manifesté le désir de venir revoir, en l'absence de son beau-père, la chambre qu'elle avait occupée dans l'hôtel de famille, le marquis défendit qu'elle fût reçue chez lui; « mon ennemie, disailil, ne doit pas entrer dans ma maison » ; que Mirabeau ayant recommencé à imprimer un mémoire, où il ne faisait guère que reproduire, avec plus de violence cle forme, la substance d(^ mémoires précédents, mais où se trouvait insérée la fameuse lettre de M""' de Mirabeau, lue à l'audience du parlement d'Aix, la suppression de ce mémoire fut ordonnée par le garde i\c> sceaux;

que railleur, après avoir protesté de vive voix auprès du garde des sceaux el par écrit dans une lettre que le prince de Poix consenti! à remettre

an roi on mains propres, oui l'audace de faire tirer, en Hollande, nue nouvelle édition de son

mémoire on le faisanl précéder .du compte rendu

de sa conversation avec le garde des sceaux, lorsqu'il étail venu se plaindre à lui de ce qu'il appelail un acte de violence; que Mirabeau pul répandre, celle fois, toul a son aise les exemplaires de son factum, M. «le Miroménil ayanl mis son amour propre à ne point faire rechercher l'ouvrage ni punir l'auteur, des l'instant qu'il étail attaqué personnellement. « Il faul éviter, écrivait ce ministre à M. Le Noir, que Ton puisse penser que j'ai profilé de l'occasion du libelle pour empocher M. de Mirabeau de suivre son affaire... Il est bien le maître de faire paraître ce libelle. S'il dit beaucoup de mal de moi, personne ne le croira, et son ouvrage tombera dans le mépris. C'est la punition ordinaire de ces sortes d'auteurs. Il faul laisser le public en faire justice de celle manière. » La requête en cassation <\c Mirabeau, détendue par l'avocat aux Conseils Desprez de la Rézière, n'arriva pas jusqu'au Conseil des parties, composé de tous les conseillers d'Etal en exercice, et présidé par le garde des sceaux en personne; elle fui rejetée par le bureau de sepl conseillers d'Etat, qui jouait, auprès du Conseil, le rôle d(v la Chambre des requêtes dans notre Cour de cassation actuelle. Peu surpris, mais craignant, sur de* avis donnés un peu à la légère, de se trouver plus exposé maintenant à la vengeance du garde (\(^ sceaux, Mirabeau quitte Paris dans la nuit même qui suit le rejet de sa requête, s'il faul en croire son père, cl se rend en Angleterre, <»ù plu-

sieurs amis se montraient disposés à l'accueillir. Il faut convenir que dans la dernière phase de son procès bien autrement encore que dans les précédentes, il s'était conduit en homme plus préoccupé de l'effet à produire sur l'opinion publique que du résultat à obtenir. El, s'il avait commencé à se faire, comme auteur de mémoires judiciaires, une célébrité rivale de celle de Beaumarchais (1) et de Linguet, il avait réellement donné quelques prétextes à son père de mettre en doute la sincérité de son désir de se réunir à sa femme. « Je suis persuadé et môme sûr, lisons nous dans une lettre du marquis du 2 janvier 1787, que, quant à cette fois, il nous a pris tous pour dupes, plus ou moins, et qu'il ne voulait pas du tout de sa femme ; au courant, il eût bien souvent voulu l'emporter; mais quant à son plan (autant qu'il en peut exister dans la tète la plus perdue, et l'organisation la plus désordonnée de toute l'Europe), il n'en voulait pas. » Le marquis assure ensuite que Mirabeau eût pu rejoindre sa femme à Paris, que sa sœur, M"10 du Saillant, lui cul volontiers prêté un concours utile ; mais qu'aux ouvertures en ce sens (jui lui venaienl d'elle, le mari répondait « eu faisant la pirouette cl eu parlant de sou mé-

(1) Ce n'es! pas la dernière lois que nous aurons a rapprocher le? nom- (!<• Beaumarchais el do Mirabeau. Ces deux nulcs jouteurs auronl, l'un contre l'autre, une polémique fameuse. Quanl à Linguet, Mirabeau était entré en rolatioa avec lui par correspondance, des la lin de 17s.!.

moire ». — ■ Je ne parierais pas, ajoute le marquis, que, le jour où il ne se croira plus d'autre ressource, il ne rejoignîl sa tendre épouse à La barbe des Provençaux. » Kl par le fait, en 1789, lors des premiers triomphes oratoires de Mirabeau, sa femme, pressée d'ailleurs par le sentiment public du pays qu'elle habitai! (1), montra de sérieuses velléités de venir partager ses honneurs, après avoir refusé de partager sa vie précaire el tourmentée. Le mari, d'abord assez disp< à se prêter à ce rapprochement, comme le prouve une lettre écrite à son instigation par M"" du Saillant à Mme de Mirabeau, et imprimée dans le recueil de la correspondance de Mirabeau el du comlc de Marck, le mari n'y songea pins du tout, à partir du moment on l'argenl «le la coin- abonda chez lui. Il mourut sans avoir même revu sa femme.

Veuve, Mmo de Mirabeau épousa en secondes noce, pendant une courte émigration, un M. de

(1) Dès le mois de mars 17s;», des paysans 51 portent chei ta comtesse de Mirabeau, ;i \i\, el lui demandent de se réunir l Bon mari, dans une belle harangue eu palois provençal, où se trouvait celle phrase : Aco es uno trop bello raço, scriei que manquai. — C'est uno trop belle race, ce serait péché qu'elle manquât. — « La petite femme que vous accusez d'un oubli dédaigneux, écrit, le 1<» mai 1789, à Mirabeau un de admirateurs de Provence, vous voil Bans sanglant au détour d'une rue, ou égorgé dans votre lit, Le moindre accident que vous Buppose bod effroi, c'est le poison». • Vous Bavez sans doule que M,n" la comtesse veui retourner absolument dans les braa de Bon cher el glorieux époux, malgré la famille qui a inh ni à s'y opposer. »

La Rocca qu'elle perdit au bout de quelques années d'union. Elle reprit alors le nom de son premier mari, s'enflamma d'une passion rétrospective pour la gloire de l'homme que, vivant, elle n'avait pas su comprendre. Elle avait eu une belle mission à remplir : celle de maintenir l'équilibre dans la destinée de Mirabeau, dans son organisation morale, par elle-même déréglée, mais nullement inaccessible aux douces influences d'une tendresse sage, éclairée, persévérante. Et non seulement elle avait failli à celte mission, trop élevée sans doute pour le caractère frivole, froidement et gracieusement indolent, que nous avons fait connaître à nos lecteurs; mais elle n'avait passé dans la vie de son mari que pour blesser ce qu'il y avait de meilleur en lui, précipiter ses désordres et l'abandonner dans l'infortune. Elle mourut à Paris le 15 ventôse an VIII (16 mars 1800), à l'âge de quarante-huit ans, à l'hôte de Mirabeau où, après la mort de son second mari, elle avait été accueillie par sa belle-sœur Mme du Saillant ; « elle mourut, dit M. Lucas dcMontigny, dans la chambre et dans le lit même de Mirabeau, dont le souvenir lui inspirait chaque jour des regrets plus passionnés (1). »

(1) Voir, sur les dernières années de Mm" do Mirabeau, lo livre XIII, tome III, des Mémoires de Mirabeau. La chambre ei le lit dont parle M. Lucas de Montigny n'avaient pu être occupés que bien peu de temps par Mirabeau, car il c'avait jamais passé

que <[u<-lff ii'< mois, du vivant de sou père, dans L'hôtel acquis par celui-ci en 177.'», et il ne l'avait pas habité, son père mort.

5i6 LES MIRABEAU

Nos lecteurs se rappellent une phrase bien remarquable du père de Mirabeau, déjà citée par nous. " Si cet homme, c'est du grand orateur qu'il est question, avait une femme non gâtée, ou seulement sensée', elle en ferait ce qu'elle voudrait. » Nous allons voir maintenant, pendant les années qui s'écoulent depuis 1 7 s i jusqu'à la Révolution, une influence féminine intelligente et généreuse présider à la vie nouvelle de Mirabeau et agir sur son caractère. Cette influence commen trop tard à s'exercer pour produire un effet radical et durable, mais elle empêchera du moins notre aventurier de génie de rouler dans ces bas-fonds de la société où la fatalité l'entraînait, elle préservera ses forces physiques et intellectuelles pour le moment où les forces dont nous parlons auront à se déployer avec éclat; si elle n'eût pas été brisée par la faute de Mirabeau, elle eut peut-être prolongé ses jours, devenus précieux à la France: enfin, elle nous donnera occasion de présenter, sous des aspects favorables, une âme qui s'est surtout montrée jusqu'ici sous ses aspects mauvais. Quant à la personne qui a exever celte influence, la délicatesse de sa physionomie morale contraste avec l'irrégularité de sa situation; elle contraste bien plus encore avec les traits des physionomies féminines que nous avons trouvées sur notre route, et que nous avons dû décrire précédemment.

MADAME DE NEIIRA, LE BON GENIE DE MIRABEAU. — SÉJOUR DE MIBABEAU EN ANGLETERRE. MIRA- BEAU PUBLICISTE.

Mirabeau n'était point parti seul pour l'Angleterre. « Vous savez, écrit-il de Londres à Chamfort qui, comme nous le raconterons, était déjà devenu son ami, que j'ai une compagne de mon sort, une compagne aimable, douce, bonne, que sa beauté aurait infailliblement rendue riche si ses excellentes qualités morales ne s'y étaient opposées Elle esl égide, courageuse, pénétrée de

ce charme de la sensibilité qui fait tout supporter, et même les maux qu'elle produit Sa physionomie angélique, sa pénétrante douceur, la séduction magique qui l'entoure et la pénètre adoucil'oni le chagrin que vous causera infailliblement son récil (celui (\(^ difficultés que tous deux avaient

alors à traverser) Je vous jure, mon ami, je

vous jure, dans (ouïe la sincérité de mon âme, que

je ne la vaux pas, et que cette âme esl d'un ordre supérieur par la tendresse, la délicat la

bonté. » ( le mélange de passion el de respect, cette singulière modestie dans la comparaison avec luimême, nous ne les avons poinl encore trow sous la plume de Mirabeau à propos d'aucune de ses nombreuses conquêtes féminines. Et, même à ce moment, quand il parle des femmes en général, c'est en homme qui en a beaucoup vu de très près, et beaucoup méprisé. Il les appelle, dans une de ses lettres au même Chamfort, « des êtres sans caractère échappant à tout ordre, à toute combinaison». L'exception qu'il l'ait pour cette nouvelle venue n'en est donc que plus remarquable.

C'était avec un véritable élonnement que les amis de Mirabeau avaient vu, quelques mois auparavant, une très jeune femme (elle avait à peine dixneuf ans), non moins remarquable par son expr sion de candeur (1) que par le charme de -a personne, venir publiquement partager la destinée de cet homme de trente-six ans. vieilli encore par les accidents de son existence, entouré d'une déconsidération voisine du mépris, réduit pour vivre aux expédients, « ignorant toujours,

comme il le dit, les ressources du mois qui suit »,

et dont le genre d'attrait personnel ne semblait

(1) « Tous ceux qui l'ont vue In disent charmante et d'une candeur qui lait pitié, » écrit a ce moment le marquis de Mirabeau lui-même.

devoir s'exercer que sur des femmes bien différentes de celle-là. L'étonnement avait redoublé quand on avait appris que cette jeune personne avait eu jusque-là la réputation la plus intacte, qu'elle sortait d'un couvent, où elle était restée comme pensionnaire libre, dans la plus exacte retraite, depuis l'Age de quatorze ans. Elle était fille naturelle d'un personnage considérable des Pays- Bas, Guillaume Van Haren, et d'une Française. De bonne heure orpheline de père et de mj*^ elle avait été élevée d'abord en Hollande par le frère de son père, Ormo Zvier Van Haren (1), une des illustrations du parti démocratique hollandais au xvme siècle; après la mort de ce dernier, elle a va il été envoyée en France avec une modique pension viagère qui constituait toute sa fortune, et placée dans le couvent dont nous avons parlé. Elle avait pris le nom de Nehra, anagramme de celui de Haren, qu'elle n'avait pas le droit do porter. Une taille élancée, un visage d'un ovale un peu allongé et plein de distinction, des traits très fins, des yeux bleus fendus en amande, une foret de cheveux blond cendré, un teinl pur et transparent: tel est le portrait qu'il nous est possible d'en reconstituer d'après les souvenirs de ceux qui Font vue, ci La miniature qui nous a été montrée chez M. Gabriel Lucas de Montigny(2).

1 Voltaire lui a adressé une pièce de vera ;w^7 connue. (2 Mirabeau raconte qu'en la voyanl passer sur lea promenades de Londres on a'écriail autour d'elle : « Oh! la belle

a Jamais femme ne fui plus faite, comme «lit Etienne I lumonl dans ses Souvenirs, pour mériter de l'indulgence à l'amour. » ( le n'était pourtant pas une passion brûlante, comme colle de la pauvre Sophie; cen'étail même pas un sentimenl d'amour, à proprement parler, qui l'avait entraînée vers Mirabeau. « Je l'ai tendrement aimé, écrivaitelle après la mort desoaami;je le préférais à tous les autres hommes, mais je n'étais pas amoureuse. » — « Je sentais bien, ajoulo-t-elle ailleurs, qu'il n'était pas précisément L'homme qu'il fallait à mon cœur. » Dans le volume posthume de M. Louis de Loménie intitulé : Esquisses historiques et littéraires (1), nous avons publie un travail de lui, spécialement consacré à M"" de Nehra et à ses rapports avec Mirabeau. On trouvera, au cours de ce travail, deux récils de leurs années de liaison, écrits par Mmc de Nehra ellemême, pour deux i\(^ amis les plus dévoués, bien que les moins anciens, de Mirabeau, le comte de La Marck et Cabanis. Nous renvoyons nos lecteurs à ces documents d'un extrême intérêt, et au commentaire qui en a été donné dans le livre que nous indiquons. Nous les utiliserons encore, d'ailleurs, et nous les compléterons par d'autres pa-

Anglaise ! » Non pas seulement, sans doute, parer qu'elle axait substitué sur sa tête « le polit chapeau anglais aux iinniei panaches français », mais aussi pane qu'on lui reconnaissait celle fraîcheur el cel éclat <pii caractérisent souvenl la beauté féminine en Angleterre.

(1) Michel Lévy, 1879.

piers de Mmc de Nehra, par des copies, faites de sa main, des lettres que Mirabeau lui a adressées, le tout transmis par elle à M. Lucas de Montigny, et nous venant de lui (1). Il résulte de ces diverses sources d'informations que Mme de Nehra fut mise en relation avec Mirabeau au commencement de 1784 par une dame de qualité, alors l'objet de la part de celui-ci d'un de ces attachements éphémères innombrables dans sa vie. Cette dame s'était intéressée à l'orpheline ; elle crut pouvoir se servir d'elle pour masquer à son mari l'intrigue qu'elle entretenait avec Mirabeau. Le mari était absent. La femme aurait voulu être logée chez Mmc de Nehra, au couvent. N'ayant pu l'obtenir, elle décida la jeune pensionaire à venir s'installer avec elle, sous prétexte d'un changement de maison religieuse que Mmc de Nehra projetait. La première fois que Mmo de Nehra vit Mirabeau « sa figure lui déplut à un point inconcevable, raconle-t-elle; elle recule d'effroi ». — « J'ai remarqué depuis, ajoule-t-elle, que je ne suis pas la seule qui, après avoir reçu cette impression défavorable, se soit non seulement accoutumée à ses traits, mais ail lini par trouver que ces traits convenaient à la nature de son esprit. S;i physionomie était expressive, sa bouche charmante, son sourire plein de grâce. »

(1) Plusieurs fragments des lettres de Mirabeau à M,nn de Nehra ont été cités déjà dans les Mémoires <!<■ Mirabeau, tomes IV et V.

Mirabeau passant toutes ses journées a

les deux daines, M""' de Nehra eul le temps de revenir de la première Impression qu'il lui avait fait ('prouver. Dans leurs conversations! qui ne roulaient pas toujours sur des colifichets, mais aussi sur la littérature et la morale », il savait mettre à la portée de ses interlocutrices, idées, dit encore Mmc de Nehra, se rencontraient toujours avec les miennes. Je i'écoutais avec avidité ; il disait ce que je pensais, ce que j'aurais dit si j'avais eu la même facilité d'exprt sions, et lui, voyant bien que je l'entendais, il devinait ce que je n'avais pas le talent d'énoncer. » Mirabeau, de son côté, avait été 1res vivement frappé du charme, inconnu pour lui, qu'il avait trouvé en Mme dé Nehra; au bout de quelques jours, ce fut à elle, et non plus à l'autre dame, que ses attentions s'adressèrent. Cette dernière devint froide envers Mme de Nehra, qui ne s'apercevait de rien, sinon des mauvaises dispositions de son amie à son égard, et qui prit le parti, pour seul motif, de retourner au couvent. Pendant trois mois Mirabeau alla la voir, chaque jour, au parloir grillé; il finit par y passer des heures entières, au grand détriment de son procès en cassation qu'il soutenait alors, et dont il ne s'inquiétait plus guère. Il eut le temps de l'aire comprendre ses sentiments, tout en se voyant bien obligé d\'\i

contraindre l'expression, durant cette cour patiente qui ne ressemblait en rien à ses assauts ordinaire

Ce fut encore à titre de simple amie, rien de plus, qu'il obtint de Mme de Nehra de l'accompagner, en mai 178i, dans un voyage en Hollande, où elle-même avait des affaires, et où lui se rendait pour faire réimprimer son mémoire au grand conseil, saisi par ordre du garde des sceaux ; leurs relations ne prirent un caractère plus intime qu'à la fin du voyage.

Non seulement Mme de Nehra n'était pas amoureuse ; mais l'idée de dérober à une amie son amant lui avait d'abord paru, suivant sa propre expression, un sacrilège ; mais pour rien au monde elle n'aurait voulu être un obstacle à la réunion de Mirabeau et de sa femme, tant qu'il en pouvait subsister quelque espoir. Quand la fragilité incurable du caractère de Mirabeau aura conlraint celle compagne si désintéressée à se séparer de lui, c'est encore à Mme de Mirabeau qu'elle lui conseillera d'essayer de retourner. Le sentiment qui l'a fait céder aux instances prolongées d'un homme dont elle connaissait toutes les faiblesses et toutes les difficultés d'existence, c'est un sentiment de compassion, c'est ce besoin de dévouement, incomparable privilège des femmes dignes de leur sexe, et qu'elle crut avoir trouvé une occasion unique d'exercer. « Je m'aperçus, raconte-t-elle avec simplicité, combien le relus consiani de m'attacher à lui le rendail malheureux ; j'osai croire que j'étais la femme qui convenait a son cœur, j'espérai calmer quelquefois les

écarts d'une imagination trop ardente; mais ce qui me détermina surtout, ce furenl ses malheurs. Dans ce moment-là toul étail contre lui : parents, amis, fortune, toul l'avait abandonné, je lui restais

seule, et je voulus lui tenir lieu de tout. .!< lui sacrifiai floue loul projet incompatible avec nos liaisons ; je lui sacrifiai une vie tranquille pour m'associcr aux périls qui environnaient sa carrière orageuse. Dès lors, je fis serment de n'exister que pour lui, de le suivre partout, dem'exposer à tout pour lui rendre service dans la bonne ou la mauvaise fortune. Je laisse aux amis de Mirabeau à juger si j'ai rempli fidèlement cet engagement sacré. » Tous les amis de Mirabeau ont rendu à Mme de Nehra l'hommage qu'elle a mérité ; Ions ceux même qui ont jugé Mirabeau avec quelque sévérité n'ont parlé d'elle qu'avec estime et respect.

Elle étail libre de tout lien, non mariée, sans famille, dans une situation qui lui permettait difficilement de remplir, selon les règles commun cette mission d'épouse fidèle et de mère tendre pour laquelle elle était née, assez imbue encore des principes de la philosophie de son temps pour ne pas se croire enchaînée par les conventions sociales et les préceptes religieux (1). Elle avait

il) M"18 de Nehra avait été élevée dans la religion protestante. D'après les renseignements particuliers de M. Lucas de Monligny, elle linil par se l'aire catholique, el acheva dans la devc-liou une vie durant laquelle ou il'' Un a pas connu d'autre attachement,

enfin un sentiment très vif des liantes Facultés de son ami, sinon du grand rôle auquel elles étaienl réservées, et F espoir de servir à Mirabeau de confidente, de conseil, de sauvegarde, pouvait lui paraître un dédommagement de ce qu'elle acceptait comme un sacrifice.

Peut-être était-elle trop jeune encore pour mesurer d'avance toute la portée de ce sacrifice. Sa délicatesse devail être mise à bien des épreuves pendant le cours de sa vie commune avec Mirabeau. Elle lui apportait une douce affection qui ne pouvait lui suffire, ni l'empêcher de chercher, hors de l'intérieur où elle aurait voulu le fixer, les satisfactions des sens dont il ne savait pas se passai'. Réduite à se faire des maximes de tolérance, dont l'expression se ressent des leçons de Mirabeau et contraste singulièrement avec la correction de sa propre conduite, elle devail pardonner, toujours avec une nuance de compassion, les infidélités sans conséquence. Le plus souvent, d'ailleurs, les intrigues de Mirabeau ne duraient pas. « Il en étail quelquefois si ennuyé, racontet-elle, qu'il me demandait conseil pour se débarrasser avec décence. Il ne prenait aucune peine pour me cacher ce qui ne me faisait aucun chagrin...

semblable à celui <|ui l'a unie à Mirabeau. C'est sur une exigence de son confesseur qu'elle aurait brûlé ou ordonné de brûler, un peu avant sa mort, arrivée en 1818, tous les souvenirs <iin lui r< btaienl de bs liaison avec le grand orateur. Ceux qui en subsistent avaient été donnés par elle auparavant.

ci je savais si bien lire dans son âme que toute contrainte aurait été inutile. » Ce que M de Nehra ne pouvait supporter, c'étaient les liaisons qui atteignaient le cœurel la volonté de Mirabeau. Deux fois elle eut à endurer ainsi la rivalité insultante de femmes « passionnées », selon son expr< sion. « Alors, dit-elle, M. de Mirabeau établissait des comparaisons qui le rendaient furieux (1), et il n'a pas été difficile à une femme qui avait grand intérêt à nous brouiller de troubler notre intérieur, et de me rendre la plus infortunée de toutes les créatures. » Mirabeau n'était jamais plus disposé à accueillir, sans le moindre prétexte, toutes les excitations adressées à sa jalousies, à prop de Mme de Nehra, que lorsqu'il était lui-même plus coupable envers elle. Nous reviendrons sur les circonstances qui forcèrent à s'éloigner de lui celle qui pouvait se dire, à bon droit, « sa meilleure, sa seule amie », celle à laquelle il écrivait lui-même un peu plus d'un an à peine avant cette rupture : « Chère amie, je n'ai été heureux qu'un jour en ma vie, celui où je vous (2) ai connue et où vous me donnâtes votre amitié. Le reste de

(1) a Jusque-là, écrit encore M"" de Nehra, il s'. 'lait contenté de l'espèce d'attachement que j'avais pour lui ; on lui lit remarquer qu'il n'approchai! pas de la passion que l'on avait ou que l'on feignait avoir. »

(2) Il y a lieu de croire que M de Nehra, en copianl les lettres

de Mirabeau pour M. Lucas de Montigny, a substitué le voua au tu par un scrupule de pudeur qui était absolument dans son caractère.

MADAME DE NEIIRA 557

ma vie est voué aux contrariétés de tout genre, depuis les plus petites jusqu'aux plus grandes, et, certes, si votre présence les émousse et les fait toutes supporter, voire absence brise mon âme et dévore ma vie. Ah! Henriette (1), si jamais un génie infernal s'élevait entre nous, si vous pouviez m'abandonner à mon sort, je pourrais chercher des distractions clans le tourbillon dos plaisirs. . . Je n'y trouverais point le bonheur, j'y rencontrerais bientôt la mort. » Mirabeau ne pensait pas alors être si bon prophète.

« C'est sous tous les rapports que vous m'êtes nécessaire, écrit-il encore à Mme de Nehra vers la même époque. . . Il faut renoncer au bonheur lorsqu'on est loin de vous. Depuis les plus petits détails jusqu'aux pensées les plus hautes, tout sentiment est flétri lorsque je ne le partage pas avec vous, et quand j'ai fait quelque chose d'utile ou pensé quelque chose d'intéressant, je m'attriste de ne pouvoir pas vous le communiquer. Votre absence m'ôte la meilleure partie de moi-même. »

Et, en effet, Mme de Nehra n'a pas seulement apporté dans la vie matérielle de son ami, pendanl toul le temps où elle l'a partagée, un peu de cet ordre, de cette décence extérieure qui y manquaient totalement jusque-là. Elle étail supérieure par l'intelligence comme par le cœur à

(1) M,na de Nehra s'appelait fie ses prénoms Henriette-Amélie . Mirabeau en avail fail le diminutif familier par lequel il la d< -i'-'iie quelquefois : Yet-Lie,

presque toutes les femmes qui avaient, avant «'lit', exercé quelque empire sur Mirabeau, capable par la rectitude el la pénétration de son jugement, par la générosité de ses entraînements de faire rougir celui-ci de certaines défaillances morales, de le préserver de certaines bassesses, de lui communiquer ou de réchauffer en lui certains enthousiasmes désintéressés. Elle disait après la mort de Mirabeau, el en employant une figure tirée d'une mythologie orientale, qu1 « Oromaze el Arimane, c'est-à-dire le principe du bien et le principe du mal semblaient s'être réunis pour former cet rire extraordinaire, si différent de- autres hommes, cl le douer à i'envi d'une partie de leur essence ». Si réellement il y avait en Mirabeau comme deux hommes distincts, l'un vraiment grand cl vraiment bon, l'autre mauvais et vil, nul n'a cherche plus qu'elle à délivrer le premier de ces deux hommes de l'oppression du second (1). Réussir dans une pareille tâche était au-dessus de ses forces. Du moins elle a pu se rendre la justice qu'elle avait été « un grand frein » pour Mirabeau. Son influence se marque dans toutes les lettres qu'elle a reçues de lui. Le langage que Mirabeau y parle est toujours élevé, d'un accent sincère, souvent en

(1) Cetio division de la personnalité do Mirabeau esl d'ailleurs

nécessairement factice. M de Nehra reconnaît, quelques lignes

plus loin, ([uc « de la fougue munir des passions de Mirabeau naissait aussi celte énergie qui produisait de -i belles et de si grandes choses ».

contradiction avec des opinions ou des sentiments exprimés à d'autres époques. Il se laisse aller notamment, dans une de ces lettres, à une effusion attendrie en faveur de l'idée de l'immortalité de l'âme, effusion à laquelle la philosophie des Lettres de Vincennes ne préparc pas (1).

En unissant son sort à celui de Mirabeau, Mmcde Nchra, pour lui reconstituer tout à fait une famille, l'avait encouragé à adopter et à prendre dans son intérieur un enfant de trois ans auquel le comte s'intéressait alors particulièrement, et qui fut depuis l'auteur des Mémoires de Mirabeau (2). Elle-même se chargea de l'éducation de cet enfant et lui donna, pendant quatre ans, les soins les plus maternels. De son côté, Mirabeau devait suivre très paternellement le développement de corps et d'esprit du petit « Coco » : c'est ainsi que l'enfant

(1) Comme il était difficile à Mirabeau de ne pas faire servir a plusieurs lins les morceaux d'éloquence dont il élait satisfait le même passage, à peu de chose près, se retrouve dans le manuscrit d'un sermon qu'il rédigeait alors pour un ministre protestant, français ou genevois, réfugie en Angleterre, soit purement et simplement en vue de lui rendre service, soit plus probablement afin de se procurer des ressources dans un moment de nécessité. Ce manuscrit, conservé par Mirabeau, a fini par arriver aux Archives du ministère des affaires étrangères. Il est fort curieux d'y étudier le grand orateur populaire de 1789

ayant dans l'éloquence de la chaire, et entrant dans son snj'l avec toute la flamme de la conviction, comme il avait toujours le don de le faire, en artiste consommé de la parole qu'il était.

(2) 11 est nommé dans le testament do Mirabeau, qui lui fait

un legs spécial. Voir a ce sujet les M<:m<>irr^ il,- Mirabeau, tomes III et IV.

es! toujours désigné entre M"1" de Nehra el son ami. i Le joli enfanl est vraiment une aimable créature, écrit, par exemple, Mirabeau en juillet 1786, el votre système d'éducation (vous êtes la première femme qui ail pu L'atteindre) le rendra tous les jours plus aimable. Je suis bien aise qu'il réussisse. L'art de plaire est de tous les métiers e( de toutes les situations ; il es! possible qu'il en ait plus besoin qu'un autre, mais je n'aime poini qu'on vous l'enlève si souvent. Il doil infailliblement en résulter qu'il est moins à son aise, moins heureux auprès de vous, et c'est auprès de vous que je veux qu'il soit le plus. Ailleurs on l'accoutumera à mentir, à être poli comme on l'est en société, a cire perroquet, en un mol tout ce que je n'aime point. Je vous en prie, ma bonne amie, veillez sur voire nourrisson. » Toutes les recommandations de Mirabeau, relativement à l'éducation de son jeune pupille, sont des plus sages el des plus tendn « J'aime aulanl votre ( îoeo que vous l'aimez, écrit-il un peu plus tard, et véritablement d a de i'espril à effrayer. Au reste, la ruse esl la première arme des êtres raisonnants; ils ne la quittent ([n'en devenant forts et raisonnables ; il ne faut de remède curatifàcela qu'opposer assez d'esprit à cepetil monsieur pour qu'il ne puisse jamais tromper sans qu'on le découvre, le punir très sévèrement alors, el le désintéresser le reste du temps de tromper, en lui laissant toute liberté dans les choses innocentes, el améliorant son sert en raison de sa véra-

cité. » — « J'embrasse Coco s'il a bien appris sa leçon, lisons-nous dans une autre lettre de Mirabeau. Dites-lui que je ne veux point engager de secrétaire, parce que je compte sur lui à mon retour. » Au reste, l'enfant n'était pas encore avec Mirabeau et Mme de Nehra au moment de ce voyage d! Angle terre, dont nous allons maintenant parler.

Si le motif déterminant du départ de Mirabeau avait été la crainte des vengeances de M. de Miroménil, personnellement outragé dans le mémoire du premier au Conseil d'Etat, tel qu'il avait été réimprimé, ce motif n'avait pas été le seul. La vie vagabonde, le mouvement de corps et d'esprit et les sujets variés d' observa lion que procurent les voyages eurent toujours pour Mirabeau un invincible attrait; et, depuis quelque temps, c'était l'Angleterre, celle pairie classique de la liberté, qu'il aspirait surtout à connaître. 11 avait été encouragé dans ce désir non seulement par les prévenances de lord Peterborough et de deux autres Anglais de distinction qui se trouvaient a Aix au moment de son procès, mais aussi par une lettre fort inattendue qui lui était arrivée sur la tin de sou séjour ù Aix, le procès avec sa femme déjà perdu au Parlement de Provence. Nos lecteurs se SL'iviciiuciii des deux frères Elliot, les camarades do Mirabeau a la pension de L'abbé Choquard. Tandis que Mirabeau se débattait au milieu des vicissitudes que nous connaissons, Hugh et Gilbert

Elliot, doués d'autanl d'esprit de conduite que de talents, avaient rapidement avancé dans la carrière des fils de famille anglais ou écossais (1). ( îilbert, L'aîné, était marié et membre du Parlemenl ; Hugh était ministre plénipotentiaire à Copenhague. La publication de l'ouvrage sur les Lettres de cachet avait piqué La curiosité de ce dernier, et lui avait inspiré le désir de rentrer en relation avec son ancien camarade. Il avait chargé un homme de lettres français, résidant alors en Angleterre, lequel n'était autre que le futur chef du parti girondin, Brissot de Warville (2), de s'enquérir de la situation de Mirabeau. Il avait retrouve, disait-il, dans l'ouvrage sur les Lettres de cachet la chaleur et Le style qu'il connaissait à son auteur, et il faisait offrir à celui-ci, au cas quil fût libre, un asile en Angleterre et des moyens de courir avec lui la carrière de ï ambassade, si ce métier lui plaisait. Tels étaient, du moins, les ternies (rime lettre de Brissot à Glavière, rapportés par Brissot Lui-même dans ses Mémoires.

Mirabeau s'était empressé, on le conçoit, de saisir la balle au bond, et, tout en remerciant Brissot,

(1) La famille Elliot était écossaise.

(2) Brissot, après des débuts peu éclatants dans le journalisme, achevait alors de liquider à Londres une entreprise avorl< fondation d'une grande société d'études et de publications littéraires, dite le Lyr('u\ comme L'établissement analogue qui axait réussi en France. Devenu l'ami de Glavière «•( de quelques autres réfugiés genevois, c'est par eux qu'il avait eu des détails sur Mirabeau.

avec lequel il demeura, dès lors, lié, il avait adressé à Hugh Elliot une immense lettre, où il lui faisait à sa manière l'histoire de sa vie, de ses malheurs, des duretés de son père, des mauvais procédés de sa femme et du procès qu'il avait finalement soutenu contre Mmc de Mirabeau. « Certainement, disait-il à ce propos, s'il eût été en mon pouvoir de réaliser la plus petite partie de la fortune que je dois avoir un jour, je n'aurais pas soutenu ce procès ; et la vue et le contact d'une terre esclave ne m'auraient pas souillé plus longtemps ; mais, lié par la double tyrannie du plus étrange des pères et de la plus impérieuse des nécessités, il m'a fallu viser à l'indépendance par la seule route qui pût m'y conduire. » Il terminait en demandant à Elliot de lui procurer un emploi soit à la cour de Copenhague, soit dans toute autre cour du Nord. « La carrière est moins brillante qu'en Angleterre, sans doule, ajoutait-il, mais elle est moins exclusive. En Angleterre, il faut cire Anglais ; dans le Nord, il ne faut souvent qu'être Français (1). »

Il parait que la bonne volonté d'Hugh Elliot se refroidit tout d'un coup. Il se borna à l'aire répondre à Mirabeau parBrissol que, « vu certaines cir-

(I) Cette lettro a ct<'- citée tout au long, on appendice, dans l'ouvrage intitulé : A memoit ol tlic right honorable Hugh Elliot% el publié en 1800, à Londres, par la comtesse de Minto, petite*nièce d'Hugh Elliot. Les détails donnéa par la comtesse de Minto, au sujel des rapports de son grand-oncle avec Mirabeau, concordenl absolument avec ceux que renferment les Mémoires de Brissot.

561 LEti MIRABEAU

circonstances qui lui étaienl connues, il lui étail impossible de rendre au célèbre écrivain le service qu'il réclamait, qu'il n'avail d'ailleurs jamais formé de plan à cet égard, et que le gouvernement français fermerait à Mirabeau toutes 1rs avenues de servir en Angleterre, quand même il pourrait l'y produire d'une manière digne de son nom ». Brissot fait remarquer, avec raison, dans ses Mémoires, que précisément Mirabeau écartait l'idée de servir en Angleterre, et qu'il parlait seulement d'être employé dans une cour du Nord. C'était une reculade complète, et il fallait, selon Brissot, l'attribuer aux mauvais renseignements qui avaient pu parvenir, dans l'intervalle, à Hugh Elliot sur le passé de Mirabeau.

Celui-ci, cependant, s'était promis de ne pas perdre de vue Ta perspective qui lui avait été ouverte. A son arrivée à Londres, son premier soin fut de chercher à rejoindre l'un ou l'autre dr> deux frères Elliot. Hugh était alors absent d'Angleterre ; Gilbert avait accompagné sa famille aux eaux de Math et venait- de 4emps à autre à Londres. Mirabeau écrit donc à Gilbert, le revoit, l'accompagne même à Bath, laissant M""' de Xehra à Londres pour ne pas blesser les scrupules des dam< « avant d'avoir l'ait Fessai de leur humeur, i C'est avec enthousiasme qu'il parlé de l'amitié qu'il a renouée avec son ancien camarade.

Gilbert, écrit-il à M1"0 île Nehra, est la bonté même ; il

fait toutes sortes de projets pour ma fortune et pour nous rapprocher plus étroitement. Par exemple, dans son voyage en Ecosse (c'est en Ecosse que se trouvaient les terres de sir Gilbert Elliol), il va donner ordre qu'on nous accommode une petite maison qui est dans son parc, parce qu'il veut que nous passions l'été chez lui, ce qui sera assurément très économique et très agréable... Elliot, écrit-il un peu plus tard, à propos d'une épidémie de typhus à Londres et autour de Londres, est si bien mon frère, je lui dois un dévouement si entier et si tendre, et il se serait trouvé dans un embarras si terrible, seul d'homme dans sa famille, surchargé de femmes et d'enfants, que je n'aurais pas eu le courage de l'abandonner (1).

Les appréciations d'Elliot et de sa famille sur Mirabeau n'étaient pas tout à fait aussi favorables que celui-ci le supposait.

J'ai retrouvé notre ancien camarade d'école persécuté, Mirabeau, écrit Elliot à son frère Ilugh, aussi ardent ami que je l'avais laissé, et aussi peu changé que possible par vingt années, dont six se sont consumées en prison, et le reste en agitations domestiques et personnelles. Ses talents, qui sont réellement très grands, se sont beaucoup mûris, et il a acquis un grand fonds de connaissances. . . Mirabeau est aussi tranchant dans sa conversation, aussi gauche dans sos manières, aussi laid de visage et mal tourné de sa personne, aussi sale dans ses vêtements, et,

(1) C'est dans ce voyage « • n Angleterre que Mirabeau confia ;» Sir Gilberl F.lliot tous le- papiers concernant bos rapports et ses démêlés avec sa femme; sou dépôt est demeuré, ainsi que dou9 L'avons dit, au château de Minto, résidence patrimoniale d<- La Famille BHiot, jusqu'en 1846.

avec tout cela, aussi BufÛsant que nous nous te rappelons, il y b vingt ans, à l'école. Je l'aimais cependanl alors, et

vous faisiez de même, quoiqu'il reconnaisse que quelquefois vous vous disputiez avec lui, parce que vousn'avi pas toujours autant de patience que moi pour accepter ses

excessives prétentions. Son courage, son énergie, son esprit, ses talents, son application et par-dessus tout ses malheurs et ses souffrances doivent plutôt accroître qu'affaiblir notre affection pour lui, et j'ai été réellement heureux de lui faire bon accueil, peut-être de le servir

Quanta Mmc de Nehra, Elliot reconnaît, dans une lettre adressée, celte fois, à sa femme, que, malgré l'irrégularité de sa situation, elle n'en est pas moins « une femme modeste, comme il faut, et vertueuse ». « Elle a, du moins, le mérite, ajouta* t— il, de rester fidèle à l'un des coquins les plus laids et les plus misérables qui soient en Europe. •>

J'ai amené Mirabeau avec moi, l'autre jour, à Balh, reprend quelques jours plus tard Gilbert s'adressent à son frère Ilugh. Il a fait une cour si précipitée à Henriette (la sœur de sir Gilbert Elliot) qu'il ne doutait pas de subjuguer en une semaine, si absolument abasourdi ma John liull de femme qui ne comprend pas plus un Français que Molly la femme de chambre, si bien épouvanté mon petit garçon en le caressant, si complètement disposé de moi depuis le déjeuner jusqu'au souper, tellement étonné tous nos amis, crue j'ai eu grand'peine à avoir la paix à son endroit, et, s'il n'avait pas été rappelé à Pimprovisle à la ville, ce matin, je suis sur que la patience «le ma femme, je no peux pas dire sa politesse, n'y aurait pas tenu.

Gomme il est question alors de recevoir Mirabeau au château de la famille, à Minto, lacly Elliot proteste de la manière la plus énergique, et supplie que, si l'étourdissant Français doit venir à Minto, il ne soit pas installé du moins sous son toit, mais chez le garde-chasse, dans la maison duquel on lui fera préparer deux chambres. C'est ce qui motive cette proposition de logement dans une petite maison séparée, dont Mirabeau se montre si flatté dans ses lettres à Mme de Nehra, ne se rendant nullement compte de l'impression qu'il produit.

Cette impression de la fougue française, dans tout ce qu'elle a déplus exubérant, sur le llcgme britannique nous a paru assez curieuse à noter pour justifier les citations un peu développées qui précèdent (1). On a vu que, malgré tous les travers qu'il relevait chez Mirabeau, sir Gilbert Elliot manifestait pour lui un fonds d'amitié sincère. Les liens de cette amitié se relâchèrent un peu après le retour de Mirabeau en France. Toutefois, ni Sir Gilbert ni son frère ne le perdirent de vue dà^ lors. G'esi avec Mirabeau, entre autres personnages politiques, que Hugli Elliotentra plus tard eu pourparlers, dans la mission secrète qu'il accomplil en France, pendant la durée de l'Assem blée constituante, on vue d'établir une entente en-

(1) Ces citations Boni extraites des deux ouvrages de la comtesse de Miniu : A memoir ot the right honorable Hugh Elliot i — Lifeaod Ictters of sir Gilbert Elliot, Qtai o*rl <>f Minto.

:>ùS LES MIRABEAU

tre le ministère anglais el l<i nouveau gouvernement français.

Parmi les Anglais de distinction que Mirabeau fréquenta à Londres, outre Sir I rilberl Elliot, il faut noter Samuel Romilly, déjà en possession d'un grand renom de jurisconsulte et d'orateur judicieux, ami de quelques-uns des réfugiés du parti démocratique genevois, et duquel Mirabeau lit la connaissance par leur entremise ; lord Shelburne, depuis marquis de Lansdowne, ancien premier ministre qui venait de céder à son jeune collègue Pitt la direction du parti whig modère grand seigneur lettré et bienveillant, dont la sympathie resta particulièrement acquise à M"" de Nehra ; Burke, le puissant orateur de la Chambre des communes et le futur adversaire de cette Révolution où Mirabeau devait s'illustrer. Lord Shelburne et Burke étaient liés avec Sir Gilbert Elliot. Mirabeau chercha aussi à se rapprocher du docteur Price, le philanthrope et l'écrivain politique ami de Franklin. Il se proposait de mettre à profil les conseils el les travaux de Price pour l'ouvrage dont il s' occupai! alors sur l'ordre de Cincinnatus, récemment établi en Amérique, ayant déjà, comme nous le verrons, soumis la première rédaction de cel ouvrage a Franklin lui-même, avant «le quitter la France. Mme de Nehra avoue, du reste, que Mirabeau, durant son séjour en Angleterre, « fréquenta peu la grande compagnie » ; sa vie actuelle el son passe lui en Tondaient l'accès difficile; et l'impression qu'il produi-

sait, en général, dans les cercles où il était présenté ressemblait fort à celle qu'il avait laissée à lady Elliot. Il semble que la sociélé anglaise eût dû offrir alors un spectacle particulièrement intéressant pour un esprit aussi nourri de préoccupations politiques que celui de Mirabeau. C'était le moment où, sous l'influence de la commotion produite par la guerre d'Amérique et le triomphe des colonies insurgées, l'organisation des partis politiques anglais et leurs programmes venaient de se transformer. En dépit de la coalition formée, par les anciens tories, tombés du pouvoir avec lord North, et les déments extrêmes de l'ancien parti whig obéissant à la direction de Fox, les élections de 1781 venaient d'assurer le gouvernement pour dix-sept ans au parti réformateur modéré. C'était un jeune homme de vingt-cinq ans qui avait conduit ce parti au combat, et qui avait maintenant entre les mains les destinées de l'Angleterre. Mais ce jeune homme s'appelait William Pitt, et ses adversaires môme ne songeaient pas à s'étonner de son élévation. Quels débats que ceux de celle ( îhambre des communes où la parole élégante et nerveuse de Pin avait à lutter contre la dialectique tranchante et émouvante de Burke, contre la flamme de Fox et de Sheridan, deux hommes plus jeunes, eux aussi, que Mirabeau, 1res incorrects comme lui dans leur vie privée, tous deux pourtant investis d'une véritable puissance sur l'opinion de leur concitoyens ei la gestion des affaires de leur pays. Mirabeau

assista à l'ouverture du Parlement le 25 janvier 1786(1); il pul ensuite se donner le spectacle, nouveau pour lui, de ces débats d'une grande assemblée représentative; el pourtant il n'y esl fait aucune allusion dans ses lettres, dans celles qu'il écrit, par exemple, à Chamforl (2). Ce qui lui paraît le plus à admirer, en Angleterre, après l'aspect d'aisance et la beauté « plantureuse • des campagnes qui le frappent à première vue, dès son débarquement, ce sont les libertés individuel)' l'absence de toutes ces entraves à la faculté de parler, d'écrire, d'agir qu'il a laissées derrière

(1) Nous devons connaissance à M. Alfred Stern d'un détail curieux rapporte dans le livre publié à Londres, en 1842, bous le litre de Life of sir Samuel Romilly. Il paraît que la présence dans une tribune, à, la séance du Parlement du -2~> janvier 17.S5, de lady Warren Ilaslings, la femme du gouverneur des Indes orientales, fastueusement parée, rappela à Mirabeau un passage de Pline le Jeune contre le luxe des femmes de magistrats publics. Il communiqua cette réminiscence à Burke, qui se Servit plus tard de la citation de Pline dans un 1 Bes discours contre Ilaslings. Les relations de Burke avec Mirabeau, pendant le séjour de co dernier en Angleterre, paraissent du reste avoir été assez suivies. M. Guillaume Guizot, qui a fait sur la vie et les travaux de Burke une Bérie de cours si intéressants au Collège de France, nous a signalé une letlr. Burke à l'abbé Maury, émigré en Angleterre pendant la Révolalion, dans laquelle le grand orateur Whig, invitant Maury à venir passer quelque temps à sa maison de campagne, fait allusion à une visite de Mirabeau quelques années auparavant dans celle même maison, et parle plaisamment des << purifications » qu'il a fait subir à sa demeure avant d'j recevoir Maury. M. Guillaume Guizol n'a pu nous procurer le texte même de ceiie lettre qui a été publiée en Angleterre, nmis dit-il.

{■!) Ces lettres ont été publiées par Ginguené, à la suite des œuvres de Chamfort. Paris, an III.

lui en France. Il semble presque, néanmoins, que le séjour en Angleterre diminue les préventions favorables qu'il y avait apportées. Et, sans doute, les scènes de tumulte populaire, la brutalité des formes qui se conciliait alors, dans la haute société anglaise, avec une licence de mœurs aussi avancée qu'en France, les lettres de Sir Gilbert Elliot fournissent à cet égard des détails bien caractéristiques, le défaut de politesse des diverses classes de la nation pouvaient choquer un Français de bonne naissance, habitué à la courtoisie de manières, à la grâce de langage, à l'ordre extérieur que la Révolution n'était pas encore venue altérer dans notre pays. Mirabeau, qui se pique d'être démocraie, a beau observer sentencieusement qu'on ne défendra jamais bien le peuple, comme dit son ami Glavière, « tant qu'on 'se laissera aller à quelque déplaisir contre lui, tant que les mots de goujat, populace, canaille resteront dans le dictionnaire du défenseur; qu'une émcule, une sédition à Londres fait plus de bien au cœur de l'honnête homme que toute cette imbécile subordination donl^ on se vanle ailleurs ; que, du moins, en Angleterre, on peul dire le pourquoi de chaque chose ». Au fond, lui-même ne voit pas les Anglais en beau. « Non, mon ami, je iie suis poinl enthousiaste de l'Angleterre, écrit-il à Chamfort dans une lettre par laquelle on peul juger de ses sentiments, el

j'en sais niainleiianl assez pour VOUS dire que, si la

constitution esl la meilleure connue, l'administra-

tion est la plus mauvaise possible, el que, si r Anglais est l'homme soda! le plus libre qu'il y ail sur la terre, le peu]. le anglais esl un des moins libres qui existenl (ceci n'es! pas absolument clair, mais il faut voir la suite). Je crois qu'individuellement parlant nous valons mieux qu'eux, et que le terroir du vin l'emporte sur celui du charbon de terre, même par son influence sur le moral. Sans penser avec M. de Lauraguais que les Anglais n'aient de Fruits mûrs que les pommes cuites et de poli que l'acier, je crois qu'ils n'ont pas de quoi justifier leur orgueil féroce. Mais qu'est-ce donc que la liberté, puisque le peu qu'il s'en trouve dan- une ou deux bonnes lois place au premier rang un peuple si peu favorisé de la nature? Que ne peut pas une constitution, puisque celle-ci, quoique incomplète et défectueuse, sauve et sauvera quelque temps encore le peuple le plus corrompu de la terre de sa propre corruption '; Quelle n'est pas l'influence d'un pelil nombre de données favorabh s l'espèce humaine, puisque ce peuple ignorant, superstitieux, entêté (il est tout cela», cupide, et très voisin de la foi punique, vaut mieux que la plupart (\[^ peuples connus, parce qu'il a la liberté civile? Gela est admirable. *

Il y avait à Londres, pendant les dernières années de l'ancien régime en France, toute une colonie de journalistes et de pamphlétaires Français, avec lesquels Mirabeau ne pouvait manquer d'établir quelques rapports. Ces écrivains français

rédigeaient et imprimaient leurs écrits sous la sauvegarde de la liberté anglaise, et les faisaient ensuite pénétrer secrètement en France, au risque d'en voir le débit arrêté parla police de notre pays, mais sans risques, du moins pour leurs personnes. Le système de la censure ou du privilège royal obligaloires pour la mise en circulation d'un imprimé quelconque s'était, sans doute, singulièrement atténué dans son application, en France, sous Louis XVI. Mais si un très grand nombre d'ouvrages s'imprimaient et se publiaient ouvertement, sans intervention de la direction de la librairie et avec la seule précaution d'indiquer, en tète de l'ouvrage, une ville étrangère comme lieu de publication ; si la répression organisée par les règlements sur la police de la librairie, en raison de sa sévérité môme, avait presque cessé d'être en usage; si l'abbé Rayiral avait pu, sans être inquiété ou entravé, publier en France son Histoire pliilosophique des deux Indes, sauf à soulever, delà part de l'assemblée du clergé de 1780, une protestation sans effet, toute sécurité n'était cependant pas acquise aux écrivains hardis dont le nombre se multipliait chaque jour. On lançait encore de temps

;i autre une lettre de eacbel contre quelqu'un

d'entre eux. Linguel venail de subir une assez longue détention à la Bastille pour son intempérance de langage dans nu journal qu'il imprimai!

pourtant a l'étranger. Les parlements n'avaient

pas tout à l'ait renoncé non plus a poursuivre

574 LES MIRABEAI

d'office les livres réputés dangereux, et à faire brûler ces livres par la main du bourreau. El enfin la publication des écrits périodiques restail entourée par l'arbitraire ministériel de difficultés particulières. A ce reste de compression, le gouvernement ne gagnait pas grand'ehose, car il ne pouvait arriver matériellement à empêcher la diffusion du flol d'écrits, politiques ou non, qui se déversait en France de l'étranger, particulièrement de Londres. L'absence de publicité libre et au grand jour ne faisait que rendre les pamphlétaires plus audacieux et plus dénués de scrupules. Presque tous les journalistes français de Londres étaient <l aventuriers qui ne reculaient devant aucune violence, aucune diffamation de personnes, aucun mensonge môme : le plus redouté de tous. M<>rande (1), s'était fait du chantage une véritable spécialité.

S'il ne faut pas prendre Morande comme le type du journaliste français au xvmc siècle, le manque de dignité n'en était pas moins commun à la plupart de ceux qui exerçaient alors cette profession, soit à l'étranger en toute liberté, soit en France sous la férule de l'autorité. La profession en elle-même était si déconsidérée que Brissot, dont elle «levait faire la fortune politique, Brissot, élevé, non sur les genoux d'une duchesse, mais

(1) Voir sur Morande l'auteur du Oazctier cuirassé, les détails donnés dans Beaumarchais ai son temps, de M. do Loménie,

clans la boutique d'un traiteur de Chartres, n'accepta pas sans répugnance, nous raconte-t-il, de devenir, pour ses débuts, rédacteur du Courrier de F Europe, journal important qui parut quelque temps en deux éditions, l'une à Londres, l'autre en France, à Boulognc-sur-Mer. « Il fallait bien des considérations, écrit Brissot, à ce propos, dans ses Mémoires, pour me faire voir en beau ma position sociale, et ces occupations de journaliste, alors si peu estimées. Bayle, me disais-je, a bien été précepteur ; Postel goujat de collège, Rousseau laquais d'une marquise; je puis bien être gazetier. Honorons le métier, il ne déshonorera pas. » D'autres que Brissot allaient, désormais, honorer le métier, et mieux que lui, à commencer par le sage cl courageux Mallet du Pan, qui faisait également ses débuts à la môme époque. Mirabeau, voyanl se dissiper ses espérances d'emploi dans une cour étrangère, avait songé, lui aussi, à s'adonner au journalisme. Ses lettres de Londres à Ghamfori nous le mollirent occupéd'un projet on ce sens. « Il ne s'agit pas moins, écrit-il, que de mettre ces messieurs (les Anglais) au couranl de toutes les idées saines d'économie politique qu'ils nul jusqu'ici traitées do vainc métaphysique. » S'il avait affecté, jadis, de mépriser la

science de son père, Mirabeau îfelail pas lâche

maintenant d'utiliser ce qu'il en avait appris. Il devait, d'ailleurs, se perfectionner plus lard dans l'étude de l'économie politique, et apprendre no-

tamraenl à connaître un économiste anglais donl il ne parait pas encore soupçonner l'existence, Adam Smith. « On délibère sur cette idée, continue-t-il dans ses confidences à I îhamforl : je la crois bonne, et, si elle l'est, faites des vœux pour qu'elle soit acceptée, car elle me vaudrait cinquante louis par mois, et c'est plus qu'il ne me faut, même ici. Il est vrai que ce revenu serait acheté par un travail excessif et désagréable...., mais je le regarderais comme un cours d'études à finir, lorsque la fortune voudra me rendre indépendant. Des hommes qui valaient mieux que moi ont été condamnés à des galères aussi mauvaises. » C'est à peu près le môme sentiment que le démocrate Brissot exprimait en termes encore plus vifs. Pour celle fois, le projet de Mirabeau n'aboutit pas ; les avances qu'il fit aux entrepreneurs de journaux et aux journalistes français de Londres, depuis Linguet jusqu'à Morande, ne le menèrent à aucun résultat. Mais dans la surcession de brochures qu'il allait publier, dos son retour en Franco, il devait, sans rédiger de journal, faire (ouvre de journaliste; les brochures étaient alors le mode «le polémique politique le plus facile et le plus en faveur. Au reste, sans parler de l'offre qu'il fait à Panckoucke, en 1786, d'après une idée qu'il avait déjà eue au donjon de Vincennes, de rédiger une sorte de recueil périodique purement littéraire et historique, extrait des mémoires de l'Académie «les inscriptions et belleslettres, nous le voyons, en 1788, commencer, sous

le patronage de M. de Montmorin, la publication, bientôt interrompue, d'un journal qui devait être une analyse des papiers-nouvelles anglais. Enfin, chacun sait qu'il devait déployer un véritable talent dans la direction, sinon dans la rédaction effective de son Courrier de Provence, paru durant la législature de l'Assemblée constituante. Son ouvrage sur ï Ordre de Cincinnatus imprimé, ainsi qu'un autre opuscule sur une question de politique étrangère (1), il songea à quitter l'Angleterre, où il avait cherché fortune sans succès, pour revenir sur celte terre esclave, qui lui avait donné naissance. La fin de son séjour à Londres avait été troublée par un procès plus ridicule que grave avec un certain Hardy, qu'il s'était attaché en qualité de secrétaire, et auquel il imposait tous les métiers, jusqu'à celui de valet de chambre, ne le payant pas, et le rouant de coups lorsqu'il récriminait. Le malheureux avait fini par perdre patience, et porter plainte au juge de paix le plus voisin ; peut-être avait-il pris, auparavant, le parti de se payer lui-même sur les papiers et la garderobe, fort misérable alors, de Mirabeau, comme celui-ci l'en accusa. Apres une audience assez burlesque, où le maître et le valet, le premier assisté et soutenu par sir Gilbert Elliot, avaient comparu devanl un imperturbable magistral britannique, l'affaire en était restée là; mais Hardy,

(1) Celui qui est intitule : Doutes sur la liberté de l'Escaut. i. m. 37

qui avail «le l'éducation el gardail rancune a Mirabeau des coups que celui-ci lui avail administrés^ devail se venger rélrospectivemenl en faisant imprimer un peu plus tard, en France, un mémoire fort méchanl contre son, ancien maître et la compagne de celui-ci, M""' de Nehra ( \). L'incident du procès Hardy est raconté d'une manière amusante dans les Souvenirs du baron des Geneltcs, le chirurgien en chef de l'armée de ta république en Orient, qui était alors un tout jeune médecin, en voyage à Londres. Il y avail rencontré Mirabeau, et la curiosité l'avait ramené assez souvent chez son étrange compatriote. Des Genettes avait entretenu avec lui des conversations enflammées sur la médecine, à laquelle Mirabeau n'entendait pas un mol, et sur les médecins célèbres du temps, qu'il ne connaissait pas ; le jeune médecin avait admiré la grâce touchante de Mrao de Nehra,

(1) Ce mémoire donne quelques détails caractéristiques BUr le dénuement et le désordre du L'existence de Mirabeau à celte époque. Il contient quelques lettres probablement authentiques, et qui le représentent, par exemple, s'occupant de placer à Londres les vins d'un négociant français, faute de moyens plus relevés pour se procurer des ressources.

M. Alfred Slern nous a communiqué un article du Pubîi< \ vertiser de Londres, numéro du 28 février 1785, dans lequel le procès Hardy est raconté un peu autrement que nous ne l'avons fait d'après les Mémoires de Des Genettes. Suivanl cel article, qui parait bien émaner de Mirabeau, et insiste surtout sur l'appui que lui a prèle sir Gilbert Elliot, la plainte de Mirabeau au sujet des vols imputés par lui à son secrétaire aurait été formée avant la réclamation il'1 gages de celui-ci, laquelle aurait eu seulement un caractère de récrimination.

qu'il appelle une « créature céleste », son sourire d'une ineffable bonté, la douceur avec laquelle elle calmait les accès d'emportement et les « grondements d'orage » de son compagnon.

Mirabeau n'étant pas très rassuré sur l'accueil qui l'attendait en France, ce fut Mme de Nehra qui partit la première, en ambassadrice, au commencement de mars 1785, pour s'assurer de la réalité des dangers qui pouvaient menacer son ami, et sonder les dispositions de l'autorité.

Il courait des bruits alarmants, raconte-l-clle, et M. de Mirabeau craignait que ses ennemis ne lui fissent fermer les portes de son pays. Dans cette perplexité, mon voyage à Paris fut résolu, je devais voir les gens d'affaires du mai qui?, et m'informer de ce qu'on disait à la cour. Je trouvai un déchaînement tel qu'il est impossible de l'exprimer; amis, ennemis, tous s'étaient réunis contre le malheureux. Chacun me régalait d'une histoire aussi calomnieuse qu'absurde, aussi absurde que calomnieuse. M. Blondel et M. Dupont de Nemours, mes amis particuliers, m'avertirent qu'on parlait d'enfermer le comte à son retour, et que moi-même je courais le plus grand risque, parce qu'on était persuadé que j'avais part aux ouvrages de M. de M*", et que ce dernier écrivait contre le gouvernement; chacun me conseillait de penser à moi, d'abandonner le reste. Cela n'était pas dans mon caractère, et je me décidai «l'aller à Versailles. Le baron de Breteuil me lit l'accueil le plus favorable, mais il ne me cacha pas que le roi était irrité, et que la reine était mécontente de l'ouvrage sur ['Escaut. Il me témoigna son étonnement de ce qu'à mon à^e j'avais voulu associer des jours paisibles aux orages continuels dont l'existence

de Mirabeau était environnée. Il m'exhorta beaucoup rentrer bu couvent, et me 'lit qu'on y pourvoirait à mes besoins, et qu'on ne me chagrinerail jamais sur ma r gion. Me trouvant inébranlable, il me «lit «le revenir le r même, qu'il verrait le roi. Vous pensez bien que je ne manquai pas au rendez-vous. Le ministre me dit que l'on mettait Mirabeau sous ma conduite, qu'il pouvait revenir, et que, s'il se tenait tranquille, on ne le tourmenterait pas. Je voulais de l'homme qui distribuait les lettres de caehet une assurance plus positive qu'une promesse, et je me déliais un peu des politesses ministérielles. M"'e de Matignon entra dans ce moment, elle dit quelque chose à son père, me salua etdisparut. Quand elle fut sortie, M. de Breleuil me dit : Savez-vous pourquoi ma fille est entrée dans mon cabinet? Je lui ai tant parlé de vous, à dîner, qu'elle était curieuse de vous voir. Je ne sais comment cela se lit, le baron me dit cela avec tant de bonté que je ne doutai plus de sa parole (l).

('/(Mail un véritable petit triomphe que la séduction naturelle de Mme de Nehra avait remporté sur l'endurcissement d'un vieux ministre. Mirabeau lui en exprima, sa reconnaissance avec beaucoup de sensibilité. « Vous avez pris le parti d'aller à Versailles, lui écrit-il. Bon Dieu, qu'y aurez-vous l'ail? CommiMil y aurez-vous été reçue? Quelle fatigue pour votre tête! Quel séjour pour votre simplicité! Combien la nature nous avait peufaits pour ce pays, vous si «louer, niais si lioiv. moi si

(i) Colle citation csl extraite d'un troisième récit, inédit, écril par M'"' de Nehra, dans les dernieaa temps de sa %i<', pour M . 1 ,ucas de Montigny.

bon diable, mais si intraitable pour la hauteur et la duplicité, tous deux si avides de bonheur domestique et de jouissances paisibles Soyez bénie,

reprend-il, quand il a appris le résultat de l'entrevue avec le baron de Breteuil, mille fois bénie pour le courage avec lequel vous vous êtes exposée à Versailles pour mes intérêts. Ma vie entière sera consacrée à vous bénir, et tout ce que mon cœur a de sensibilité, tout ce que mon âme a de dévouement, tout ce que mon esprit a de ressources sera le tribut éternel de ma reconnaissance. »

Le 1er avril 1785, Mirabeau rejoignit Mrne de Nehra à Paris. Il était libre, parfaitement libre désormais; la grande question pour lui était de In Hiver des moyens dVxisIcncc. Il esl à propos, maintenant, de revenir quelque peu en arrière, pour faire un petit exposé de la situation pécuniaire de Mirabeau au lendemain du jugement qui l'avait séparé de corps et de biens de sa femme. Sauf qu'il ne pouvait plus espérer se relever au moyen du revenu (}(^ biens de sa femme, il se trouvait presque exactement dans les mêmes conditions que neuf ans auparavant, lors de la première lettre de cachel lancée contre lui depuis son mariage. Il n'avait point, en sa qualité d'interdit, la disposition de- 8,500 livres de pension que -eu père lui avait constituées par contrai de mariage. Sur la somme totale de ses délies antérieures à L'interdiction, arrêtées en assemblée do créanciers a 162,000 livres, il avait été payé, en neuf ans, pour 50,000

livres environ (1), tanl par le marquis el hommes d'affaires en Provence que par le bailli au nom el pour le compte de son frère. D'arrangement général avec les créanciers il n'en avaif pas été conclu ; le marquis, qui avail abandonné, puis repris la curatelle de son fils, avait perdu «lu temps el de l'argent à promener ces créanciers «le juridiction en juridiction ; ceux d'entre eux qui avaient été payés l'avaient été isolément el par force. D'autre part, Mirabeau avait trouvé moyen défaire de nouvelles délies depuis son interdiction, bien que, depuis lors, il eût été la plus grande partie du temps prive de sa liberté, pour une somme au moins égale aux 50,000 livn s payées sur ses dettes anciennes. I huis la rigueur du droit, i délies n'étaienl pas valables; mais, contractées soit envers des amis obligeants, soit

envers des fournisseurs ou de- -eus de justii

elles n'étaienl pas, en fait, de celles qu'il esl ]> sible de contester ; le marquis avait dû on acquitter une bonne part. Après avoir vainement tenté, pendant la durée du procès d'Aix, de décider son père à l'abandon d'une terre en Provence (2) pour lo règlemenl définitif de ses délies anciennes, el l'on ne saurai! faire un reproche au marquis, dès lors ruiné, de n'y avoir pas consenti ; après avoir, à

(1) C'est lo chiffre indiqué par Mirabeau lui-même dans un interrogatoire qu'il Bubit au Châtelel «le Paris le 27 octobre 1788, en vue <i'' la levée de son interdiction.

(2) A titre d'avancemenl d'hoirie.

son retour à Paris, fait quelques démarches également infructueuses et non suivies pour la levée de son interdiction, Mirabeau s' é lait décidé, en 1784, à attaquer la gestion de son père, comme curateur. A ce moment le père et le fils ne se voyaient plus. Tout ce que Mirabeau avait pu obtenir avait été un arrêt ordonnant au marquis de solder à son fils, dans leur intégralité, les termes échus de la pension alimentaire de 3,000 livres, fixée par la sentence d'interdiction, sans retenue d'aucune sorte pour le paiement de quelque dette nouvelle et urgente que ce fût. Dès les premières attaques de son fils, le marquis s'était démis, pour tout de bon cette fois, des fonctions de curateur, et avait offert de rendre ses comptes au nouveau curateur nommé, qui était un procureur au Parlement. Il déclarait se charger en recette de la somme de 89,929 francs 7 sols el 6 deniers, et, par contre, avoir fait dépense pour son fils, depuis 1774, d'une somme de 120,197 francs 16 sols et 6 deniers, d'où il résultait qu'il aurait été en avance vis-à-vis de lui de plus d(î trente mille francs. Mais ces trente mille francs représentaient, en grande partie, les frais énormes que le marquis avait faits, en 1771) el 1777, pour la poursuite et la capture de sou tils fugitif, el le montanl de la pension qu'il avait du servir au gouvernement pour l'entretien de Mirabeau au donjon do Vincennes. Tous ces frais-là figuraient à la charge de l'interdil dans le comptede curatelle. (>n conçoil bienque Mirabeau

r>84 LE8 MIRABEAU

n'accepta pas cette Imputation de dépenses fait< soi-disant, dans son Intérêt, mais non, en tous a à sa convenance personnelle. Le compte fui soumis à La révision de la justice. Gefte revision traîna jusqu'en 1788, époque où Mirabeau, croyant avoir besoin du concours de sou père pour son élection aux Etats généraux, dut arrêter la procédure. Mu définitive, le compte du marquis ne l'ut jamais

jugé.

Tout en persistant encore, au commencement de

1785, à plaider contre son pire, Mirabeau n'avait devant lui, en résumé, comme revenu net et liquide, que sa pension alimentaire de 3,000 francs par an. Et si ce revenu-là échappait à la mainmise de ses créanciers, il était tout à fait insuffisant pour ses besoins. Après avoir rompu de nouveau avec son père, Mirabeau s'était, suivant sa coutume, retourné vers sa mère. La marquise, séparée de son mari, menait de sou côté, à Paris, la vie sans ordre et sans dignité qui devait être jusqu'à la fin celle de ses dernières années, au milieu d'un entourage de femmes de son espèce et de chevalière d'industrie empressés à se disputer les miettes de la fortune dont elle avait reconquis la disposition. Il suffisait do flatter eu elle la haine féroce qu'elle avait gardée à son mari pour lui faire oublier tous autres griefs personnels. Mirabeau possédait à fond cet art-là ; au bout «le quelque temps, il était aussi bien dans les bonnes grâces de sa mère que s'il n'eût jamais parlé, écrit, sollicité contre elle, et

il la déterminait ta souscrire, conjointement avec lui, un emprunt pour une valeur nominale de trente mille livres à un certain baron alsacien, qui après avoir servi, comme lui et à la môme époque, dans la Légion de Lorraine, exerçait alors, sur le pave de Paris, l'honorable profession d'usurier. De cet emprunt Mirabeau relirait, pour son compte personnel, dix-neuf mille livres et la marquise deux mille livres seulement. Mirabeau était bien décidé à laisser ensuite sa mère se débattre comme elle pourrait avec le créancier; l'affaire n'était donc pas mauvaise pour lui. Malheureusement ses dixneuf mille livres ne l'avaient pas mené loin. Il s'était établi somptueusement Chaussée-d'Antin, avec chevaux et voitures, et meubles fournis obligeamment par l'usurier alsacien, à compte sur la somme prêtée. C'est sur ces entrefaites que Mmo de Nehra élail venue partager sa vie.

Le premier usage que je fis de mon autorité, raconle-telle, fut de vendre les chevaux pourpayer leur nourriture, et de renvoyer le cocher Je commençai, à cette époque, mes fonctions de femme de ménage J'engageai

Mirabeau a ne garder qu'une personne pour nous servir. Je ne dédaignai pas de me faire rendre compte de ^on Linge cl de l'entretenu de mes propres mains ; je me fis aussi remettre, tous les soirs, le mémoire de la dépense. Mirabeau, alors 1res gêné, ne savait pas compter; il me donnait tout son argent à garder, et, dans des temps inoins malheureux, il en a toujours été de môme, jusqu'au

moment où, par une erreur funeste, il obligea sa meilleure

amie de l'abandonner. Si, parfois, on lui voyait de l'or

dans sa bourse, il n'y était que pour la para. le; s'il lui arrivait de changer un louis, il m*en prévenait aussitôt, comme si cet argent m'eût appartenu. Son grand plaisir était de me faire «1rs présents; il m'apportait ai

cesse des cadeaux, et, bien qu'ils fussent h mon usag6|

il avait si grande peur que je ne le grondasse que de ce qui lui coûtait trois louis il n'accusait que trente-six livres , mais comme il prenait à crédit et que c'était moi qui payais les mémoires, la supercherie était bientôt découverte. Lorsque c'étaient des bijoux, après m'en être parée deux ou trois fois, pour lui faire plaisir, je comp'iavec le marchand pour les lui faire reprendre; lorsque c'était un bonnet ou un chapeau, le mal était sans remède, mais je n'avais pas le courage de lui faire un reproche de son aimable générosité.

Malgré le système d'économie inauguré par Mme de Nehra, les ressources s'étaient épuisées vite, el il avait fallu, pour subvenir aux frais du voyage d'Angleterre vendre tant bien que mal « les guenilles, comme dil M""' de Nehra, achetées bien cher au baron alsacien ». A Lundi' Mirabeau avait d'abord installé sa misère dans des appartements trop magnifiques ; le produit de publications littéraires du moment y avait passé. De retour à Paris (1), il avait songé un instante aller s'établir, avec M'uc de Nehra, au château

(l) Depuis cette époque jusqu'à celle où il commença ;"i i voir de l'argent du roi Loui< XVI, après ><>u élection aux États généraux, Mirabeau lui toujours logé, à Paris, dans des appartements garnis, et notamment : Hôtel de Varsovie t rue Neuvedos- Bons- Enfants; Hôtel de lu Feuillade, rue de la Feuillêdet Hôtel de Malte, rue Travers ièro.

de Mirabeau, ainsi qu'il croyait en avoir le droit, pour y « vivre des fruits de la terre » et y préparer à I (Me reposée l'ouvrage sur la monarchie prussienne qu'il méditait déjà ; mais, outre que son père avait prolesté contre ce projet, des qu'il en avait entendu parler, lui-même l'avait abandonné assez vite. Il se souciait peu au fond de redevenir gentilhomme campagnard, et il préférait encore chercher à « vivre de sa belle plume », selon l'expression du vieux marquis. Or, comme disait encore celui-ci, il était de forte vie. Les nombreuses brochures de lui, qui parurent depuis 1785 jusqu'en 1 789, avaient pour premier objel de lui procurer de l'argent. Indépendamment même des nécessités de cet ordre, il (Mail aussi inspiré par un calcul d'ambition. A défaul d'une renommée littéraire durable, à laquelle il ne prétendait pas, il voulait se créer vile une réputation de publiciste redoutable el influent. Il voulait attacher son nom à loutcs les questions financières, politiques, diplomatiques qui préoccupaient l'opinion. Il lui en coulait peu de les aborder toutes ; nu des hommes sons l'inspiration desquels il a le plus écrit, le banquier suisse, Panchaud, le déclarait le premier homme du monde pour parler deeequ'il ne savait pas, el il avait, d'ailleurs, un talent unique pour utiliser le travail d'anlriii. Avant d'entrevoir la Révolution qui se préparait comme prochaine el de viser à y jouer un grand rôle populaire, il espérait, par 1»' bruH qu'il ferait autour de -mi nom, forcer le gouverne-

ment à lui donner un emploi public digne des facultés.

L'ouvrageparu à Londres, en IT.s'j, sous le titre de Considérations sur l'ordre de Cincinnatus% es! le premier que Mirabeau ail publié sous son nom. « Je n'ai rien publié, disait-il dans La préface de cet ouvrage, sous un nom que mon père a rendu difficile à porter. J'ai cru jusqu'ici pouvoir me penne tire de ne point avouer les premiers essais d'un homme jeune encore, et qui, plus qu'un autre, a besoin de maturité. .l'aurais plus longtemps, el peut-être toujours fait de même ; mais drs circonstances très connues m'ayànl forcé de quitter mon pays, je crois me devoir de ne publier désormais que des ouvrages avoués. On ne manquerait pas, si je négligeais cette précaution, de me donner pour Fauteur des ouvrages les plus capables de me compromettre. Je proteste donc que tout oe qui, désormais, ne portera pas mon nom me sera faussement attribué ; et j'espère que ceux qui m'honorent de leur haine s'apercevront que, pour avoir pris un pareil engagement, je n'en serai pas plus timide. » Et, en effet, Mirabeau n'a plus guère, depuis lors, publié d'ouvrages sous l'anonyme ; deux seulement, à notre connaissance, e! dans dr^ circonstances très exceptionnelles. Jusqu'à quel point tous les ouvrages auxquels il a mis son nom sont-ils réellement de lui, c'est une autre question. Dans les compositions de sa première jeunesse, dans Y Essai sur Je despotisme, dans le

livre sur les Lettres de cachet et les prisons d'État, qui reste un de ses ouvrages les plus personnels et les plus étudiés, celui peut-être qui donne le mieux la mesure de son talent d'écrivain, Mirabeau avait, pour le fond et pour la forme, beaucoup emprunté aux écrits d'autrui, mais encore la mise en œuvre de ces éléments d'emprunt était-elle uniquement de lui. Désormais, au contraire, il n'écrira pour ainsi dire plus qu'avec l'assistance d'inspirateurs ou de collaborateurs.

Dire, avec Brissot, qui a été précisément l'un de ces collaborateurs, que le concours de Mirabeau se réduisait, en général, à prêter son nom, ce serait aller un peu loin. Brissot lui môme reconnaît ensuite que les écrits de pure polémique, tout au moins, signés par Mirabeau, lui appartiennent mieux que les autres et portent mieux l'empreinte de ses qualités d'espril personnelles. « Je n'ai jamais prêté mon nom jusqu'ici, déclarait avec fierté Mirabeau lui-même, dans la préface de son livre sur la Banque de S ai n t-C 1 1 ar les, bien (\\\e je me sois l'ait un plaisir do prêter assez souvent ma plume. » Brissot fait observer, il est vrai, que cette phrase même n'esl pas de Mirabeau, et que, comme toute la préface du livre sur la Banque de Saint-Charles, elle a été écrite par Clavière. I^e même Brissol affirme oV la manière la plus formelle que certains ouvrages portés à l'actif de Mirabeau ont eiô entièrement composés par d'autres : que telle partie de l'ouvrage sur La Caisse d' es-

comph', de celui sur la Banque de Suint-Charles est de lui, Brissot, telle autre de Glavière, telle autre de Duponl de Nemours (1). Bien des revendications de ce genre onl été formulées contre Mirabeau, de ><m vivant <>u après -;i mort. Nous ne parlons pas, d'ailleurs, ici de- véritables larcins ([ne notre héros a pu commettre eu s'appropriant, sans l'assentiment des auteurs, des ouvrages a lui prêtés ou confiés : ainsi a-l-il agi pour dc< manuscrits de son père, nos lecteurs le savent ; ainsi le voyons-nous, un peu plus tard, vendre à M. de Calonnc comme sien le fameux manuscrit de Dupont de Nemours sur les municipalités (2), avant de le publier en 1787 comme ouvrage de Turgot. Ce qui est plus singulier el plus difficile à expliquer, ce sont ses procédés pour faire travailler les au 1res à son profit, de leur consentement formel ou tacite. Sa popularité se formait seulement ; l'éclat que son père avait répandu sur le nom qu'il

(1) Tout ce que l!ris>ot a écril sur Mirabeau dans ses Mémoires est animé (l'un sentiment de malveillance, d'hostilité même, non dissimulé. Il accueille un pou trop facilement tous les bruits fâcheux sur le compic du grand transfuge du parti révolutionnaire, ceux même dont il n'avait pu vérifier le fondement. Mais on ne peut euère repousser de parti pris les détails qu'il apporte connue étant a sa connaissance personnelle. Au reste, Mirabeau, qui s'était, servi de Brissot, avait peu de considération pour lui; il l'appelait un jockey littéraire.

2) Voir les Mémoires de Brissot et aussi la correspondance particulière et inédite de Tallevrand el Mirabeau pendant la mission secrète de ce dernier a Berlin en I7s<''. Dépôt affaires étrangères.) Nous reviendrons d'ailleurs sur cet incident de la vie de; Mirabeau.

portait était fort obscurci; ce nom ne pouvait être recherché encore pour lui seul, afin d'assurer le succès d'une publication. Il faut bien admettre que, en effaçant leur personnalité devant la sienne, les écrivains auxquels il avait affaire entendaient et trouvaient utile qu'il mît à leur œuvre la dernière main. Ceci ne les empêchait pas, d'ailleurs, de s'impatienter parfois en voyant tout l'honneur et presque tout le profit de leur travail passer à Mirabeau, et de chercher, mais en vain, à intervertir les rôles. « Quand vous voudrez travailler vous-même et me faire passer vos feuilles, écrit Glavière à Mirabeau, dans une lettre qui est entre nos mains, je trouverai plus aisément le moyen de vous être utile, et vous savez que, sous ce mode-là, vous n'avez pas à vous plaindre de moi ; mais, s'il faut fonder, édifier et remplir pour qu'ensuite vous retravailliez le tout, il nous sera impossible d'aller vite, et l'humeur s'en mêlera... Si vous avez quelque amitié pour moi, si j'ai pu vous inspirer quelque estime, laissez-moi dérober pour moimèinc aux sollicitudes continuelles qui m'assiègent les courts moments qu'elles me laissent. Votre plume cl votre nom peuvent, sans doute, ajouter beauooup à l'utilité de ce que je puis produire. . . , mais il n'est pas dit que je ne puisse parvenir à me faire lire avec quelque intérêt, el mon amour-propre ne négligera à cel égard aucun conseil. »

C'est Dumont de Genève, un des collaborateurs

de Mirabeau, lui aussi, el des meilleurs, niais son-

&eS LES MIRABEAU

lemenl pour ses travaux à l'Assemblée constituante, qui nous semble avoir indiqué le plus exactement, dans ses Souvenirs sur Mirabeau, la pari qui revient ;i celui-ci dans la composition des ouvrages publiés sous son nom. i Si on le considère comme auteur, écrit Dumont, il faut bien convenir que tous ses ouvrages, sans exception, sont des pièces de marqueterie, où il lui resterait peu de chose, si chacun de ses collègues reprenait sa part, mais il avait le mérite de donner plus d'éclat à ce qu'il louchait lui-même, de jeter çà et là des traits lumineux, des expressions original* des apostrophes pleines de l'eu et d'éloquenc (Test un singulier talent que celui de déterrer des talents obscurs, d'appliquer à chacun de ces faiseurs l'espèce d'encouragement qui leur était propre, de les animer du zèle dont il était rempli, de les faire concourir avec empressement à un travail dont il devait seul retirer la gloire. Il se sentait absolument incapable d'écrire de suite s'il n'était soutenu cl guidé par un premier travail emprunté. Son style, trop tendu, dégénérait bientôt on boursouflure, et il se dégoûtait du vide et de l'incohérence de ses idées; mais quand il avait un Tond et des matériaux, il savait élaguer, rapprocher, donner plus de force et de vie, et imprimer au tout le mouvement de l'éloquence. ( l'esl ce qu'il appelait mettre le trait à un ouvrage; ce irait était une expression singulière, nue Image, une saillie, une épigramme, une ironie, quelque chose de vil' cl de tranchant

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qu'il croyait absolument nécessaire pour soutenir l'attention de ses lecteurs. »

Ce que Dumont nous rapporte de la difficulté de Mirabeau à écrire seul, et sans préparation fournie par une main étrangère, est absolument confirmé par le comte de La Marck. « Une chose digne de remarque dans Mirabeau, lisons-nous dans les Souvenirs de cet ami intime du grand orateur, ] dacés en tête de sa correspondance avec lui par F éditeur de ces documents, M. de Bàcourt, c'est qu'à côté de la verve, de la facilité et de l'abondance d'idées qui étonnaient, lorsque la tribune il parlait avec tant d'éloquence, ou que, dans la conversation, il se montrait si supérieur à ses interlocuteurs, dès qu'il prenait la plume à la main, il écrivait avec une extrême difficulté. A peine alors écrivait-il une seule ligne sans ratures, sans intercalations (nous constatons nous-mêmes ces ratures et ces intercalations sur les manuscrits de Mirabeau); c'était quelquefois à un tel point que lui-même finissait par ne plus pouvoir se lire, et qu'impatienté il jetaitson manuscrit à un secrétaire en lui disant : « Tirez-vous en comme vous pourrez pour m'en faire une copie. »

En définitive, sauf un très polit nombre d'exceptions, pour no pas dire, comme Dumont, sans exception, il n'est aucun des ouvrages parus sous le nom do Mirabeau, depuis la tin de 1784, dont Mirabeau puisse être considéré comme l'auteur exclusif. Mais à tOUS ces ouvrages il a mis plus ou moins du sien. Il on esl dont la rédaction est plus com-

plètemenl de lui;. on y retrouve la vigueur d'exposition el la négligence de style, l'emphase el la redondance, mais aussi l'énergie chaleureuse dans l'attaque el la réfutation qui lui sonl proprt sniii en général ses ouvrages de polémique pure : par exemple, sa lettre à Lecouteuîx delà Nora^ >r> petits pamphlets contre la Compagnie des eaux de Paris, sa Dénonciation de F agiotage au roi et à l'Assemblée des notables. Il va sans dire que son Histoire secrète de la cour de Berlin, laquelle n'est autre chose que la collection de lettres diplomatiques durant la mission secrète accomplie par lui en Prusse, rentre danscette première catégorie. Il est d'autres ouvrages qu'il n'a pas, à vrai dire, rédigés, et auxquels il n'a mis la main que pour y donner le trait, suivant l'expression de Dumont de Genève, où, suivant une autre expression de lui-même, le vernis, pour y apporter des modifications de détail, d'après la méthode dont on peut se l'aire une très juste idée eu se reportant aux extraits, cités parallèlement dans la

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