première partie de ces éludes (1), de la Vie du
marquis Jean-Antoine <!<• Mirabeau par s» m (ils, r Ami des hommes, et de la même composition retouchée par l'orateur de l'Assemblée constituante. Nous aurons à faire remarquer que Mirabeau a employé exactement le même procédé dans la composition de la plupart de ses discours politiques
(1) Les Mirabeau, tome [•*, chapitre 111.
à l'Assemblée constituante et de quelques-uns des plus importants. Pour nous en tenir, en ce moment, aux ouvrages non oratoires de Mirabeau, ceux d'en Ire eux auxquels il a personnellement le moins de part sont ses ouvrages de fond, de théorie ou d'érudition, les livres sur la Caisse d'escompte, ou la Banque de Saint-Cliarles(l) notamment, et même la volumineuse étude sur la Monarchie prussienne, dont une grande partie se trouve aujourd'hui aux archives du ministère des affaires étrangères en un manuscrit de la main de Mirabeau. Mais Mirabeau recopiait volontiers le travail d' autrui, en le retouchant, et le principal auteur de la Monarchie prussienne est, comme nous le verrons, le major allemand Mauvillon. U Adresse aux Batavcs sur le slalhoudêrat, dont le manuscrit de la main de Mirabeau est aussi au ministère des affaires étrangères, avait été pareil-
(1) La complaisance d'auteur avec laquelle Mirabeau parle de ces deux ouvrages, qui lui appartiennent si peu, est fort étrange. « Le livre sur la Caisse d'cscompLo, lisons-nous dans une de lettres au major Mauvillon, au momenl où il commence à faire travailler celui-ci a la Monarchie prussienne, est fort élémentaire, et comme il fallait être lu dans un moment donné, outre la précipitation de l'exécution, il y a un peu de vernis étranger au sujet, et peu do généralisation, parc- que je n'aurais pas été entendu, et que j'aurais été chicané... J'avoue que je regarde le livre sur la H;iii<iu<' de Saint-Charles, qui a eu un succès littéraire beaucoup moindre, comme infiniment meilleur, plus profond, plus orthodoxe, et, s'il m'esl permis de l<- dire, comme la théorie des banques publiques.il es) difficile de croire quecelivrea < i- fait et imprimé en dix jours. C'est un tour de force peut-être, mai- le péril était imminent. »
lemenl composée par un certain de Bourg J'ai été témoin, dit Dumont, de Genève, des disputes vives que cel écrit avait occasions titre eux. Mirabeau ne niail poinl La dette, mais de Bourg après le succès, était furieux de s'être sacrifié à la gloire d'un autre. Mirabeau s'était si bien établi dans l'opinion publique que ses ass'ociés de travail n'auraient pas pu diminuer une réputation qu'ils avaient faite. Je 16 comparais à un général qui l'ait des conquêtes par ses lieutenants, el qui les soumet ensuite à l'autorité dont ils nul été les fondateurs. » Quant au premier ouvrage auquel Mirabeau a mis son nom, à ces Considérations sur ï ordre de Cincinnatus, dont nous avons parlé déjà, et qu'il publia durant son séjour en Angleterre, ce n'est précisément ni un ouvrage do fond, ni un ouvrage polémique. L'auteur s'attache à y démontrer cette thèse un pou exagérée, à savoir que la création d'un ordre de chevalerie, rendu héréditaire par ses premiers statuts, mais qui, d'ailleurs, ne le demeura point, parmi les principaux officiers ayant combattu pour l'indépendance de l'Amérique, esl la négation el contient en germe la ruine des principes démocratiques sur lesquels la constitution delà nouvelle République est fondée. Comme le frère cadel de Mirabeau était justement chevalier de l'ordre de Gincinnatus. il est permis de se demander si la jalousie que l'auteur éprouva toujours à l'endroit de son frère cadet n'est pas entrée pour quelque chose dans le
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choix d'un pareil sujet. Au reste, l'ouvrage n'est qu'une imitation avouée d'un pamphlet américain; grossi par l'addition d'un travail du docteur Price sur la révolution d'Amérique, traduit à la suite, et d'une lettre de Turgot à ce môme docteur Price, d'une assez grande quantité de notes et de pièces justificatives, il n'a de remarquable, en soi, que la violence de certaines tirades contre la noblesse héréditaire en général (1). « L'auteur a écrit une satire contre la noblesse, » avait dit Franklin, lorsque, dans le courant de l'annnée 178-4, Mirabeau était venu, à sa retraite de Passy, lui soumettre l'ouvrage tel qu'il avait été rédigé de premier jet (2). Franklin, encore en mission en France à cette époque et fort opposé à la création d'un ordre de chevalerie en Amérique, eût préféré que cette institution fût combattue en Europe, comme elle l'avait été en Amérique, par d'autres moyens de discussion. Enfin, le concours que Target et Chamfort ont apporté à Mirabeau pour la rédac-
(I Mirabeau faisait cependant quelque cas de ses Considérations siw Vordre de Cincinnatus: « Il me semble, écrit-il un peu plus lard ;hi major Mauvillou, qu'il y a dans cet écril un bon sentiment philosophique et un bon tnouvemonl oratoire.., !><■ toul ce que j'ai écrit, c'est ce donl je suis le moins mécontent. »
■i II esl parlé dans les Mémoires sur la vie de Franklin do la visite dé Mirabeau à ce dernier à Passy. D'autre pari, Mira* ceau écril a Chamfort, de Londres, le 30 aoûl 1 7s 'i : « Le docteur Trie est â Londres; il est and intime de Franklin. Que Franklin lui recommande l'ouvrage [les Considérations sur VOrdre de Cincinnatus), ou au moins l'auteur. Alors je tirerai parti d'un livre utile entrepris pour leur faire plaisir el donl j'ai le plus grand besoin. »
tion de cel ouvrage el des notes annexes esl établi par les lettres mêmes de Mirabeau à Chamfort.
L'oubli a enveloppé ions les écrits donl nous venons <lii parler. On n'a guère réimprimé, en ce siècle, que l'Essai sur h despotisme el le livre sur les Lettres de cachet; tous deux sont des dissertations plus particulièremenl politiques, el c'est à ce titre qu'ils oui eu le privilège d'exciter plus longtemps que d'autres la curiosité, comme premières manifestations <lrs tendances el des opinions de Mirabeau. Mais les autres écrits du même auteur ont, pourtant, presque lous produil en leur temps autant d'impression, sinon davantage. Ils onl provoqué parmi les contemporains un concert discordant d'éloges et aussi d'invectives, car Mirabeau y servait, en général, des intérêts particuliers, ou des rancunes à lui personnelles, et il ne se faisait pas faute d'attaquer, sans ménagement, les personnes ouïes intérêts opposés. Dans l'espace de quatre ou cinq ans, il a atteint le bul qu'il poursuivait. Il était déjà, en 1781), l'un «le- hommes les plus populaires de France; mais il en était aussi l'un des plus décriés. Grimm, dans sa correspondance, l'appelait YArr/in moderne, par allusion à sa réputation de vénalité. La bonne compagnie refusait de le voir; M. de La Marck constate, à celle époque, qu'il n'a ni le langage ni les manières di^ ceux avec lesquels sa naissance le l'ail marcher de pair. Les premiers salmis qu'il fréqeenta, et où
il put rencontrer, « en hommes », comme dit Mmc de Nehra, la bonne compagnie de Paris, furent ceux de deux actrices, xlulie Carreau, qui épousa plus tard Talma, et la cantatrice Saint-Huberti, devenue plus tard aussi la femme du comte d'Àntraïgues. Ginguené, auteur de l'avant-propos des œuvres de Ghamforl, fait avec raison la remarque que dans ses lettres à Chamfort, celles de 1 78 i et de 1785 tout au moins, Mirabeau lui écrit « comme un disciple à son maître », et que leurs relations sonl établies sur le pied delà supériorité de Ghamfort acceptée par Mirabeau. En revanche, l'un des récits de M",cdeNehra nous montre les portefaix savoyards, menacés dans leur industrie par le projet d'établissement d'une compagnie de transports, se portant en masse à l'hôlcl garni (pic Mirabeau habile (1) pour lui demander son appui. i II y a à Paris, disent-ils, un homme qui nous soutiendra : c'est l<i comte de Mirabeau. Il prend toujours le parti du plus faible contre le plus fort. Depuis peu, il a empêché qu'on ne fil mourir de faim les porteurs d'eau (par ses pamphlets contre la I lompagnie ^\i'> eaux). Il ne Fera pas moins pour nous. » Comme, d'ailleurs, Mirabeau continues vivre au jour le joui-, d'une vie 1res semblable à ce «pie l'on appelle aujourd'hui la vie de bohème, il peui encore écrire à M de Nehra, au mois de
(1 • il en esl abscnl alors, car c'esl l'époque de Bon grand Béjour «Mi Allemagne.
mars 1781 : i G'esl une étrange chose que la célébrité, la célébrité telle qu'il n'y a pas un salon, un boudoir, une borne qui ne retentisse du nom de Mirabeau, et avec cela la faim ou à peu près. •
Il ne nous parait pas utile d'analyser et d'apprécier en détail chacun des écrits de Mirabeau ; celle lâche a été remplie par M. Lucas de Montigny, dans ses Mémoires de Mirabeau, tomes III el JY, auxquels nous ne pouvons que renvoyer nos lecteurs. Nous préférons rapprocher les écrits dont il s'agit des circonstances qui les ont inspirés, el étudier Mirabeau comme acteur secondaire dan- des faits qui ont leur importance, avant de l'étudier comme acteur principal dans des faits plus retentissants. C'est à ce point de vue que sa carrière d'homme de plume mérite le mieux d'être raconfc Elle ne peut pas davantage être séparée de sa carrière d'homme de tribune, dont elle est la préparation, que de ses aventures de jeunesse, auxquelles elle fait suite.
Les premières polémiques de Mirabeau, à son
retour d'Angleterre, sont des polémiques financières; elles nous fourniront naturellement l'occasion de retracer l'histoire de la spéculation pendant les années du règne de Louis XVI, où elle a
été le plus active.
LES POLEMIQUES FINANCIERES DE MIRABEAU ET LES INTERVENTIONS A LA BOURSE DE M. DE GALONNE.
§ 1. — Les polémiques financières de Mirabeau et les interventions à la Bourse de M. de Calonne.
« Quand on sait bien ses quatre règles, qu'on peut conjuguer le verbe avoir et qu'on est laborieux, on est un aigle en finance. » Ainsi s'exprime Mirabeau dans une lettrée Chamfort du 10 novembre 1781. Ces! en vertu de ce principe snns doute que, revenanl d'Angleterre au commencemenl de 1785, pour s'établit définitivement è Parisavec l'obligation d'y vivre de sa plume, il commença à publier di^ écrits sur les questions de finances auxquelles il était demeuré jusqu'alors forl étranger. Pour expliquer cette direction donnée àses travaux, il suffil presque, avant de parler de son introduction parClavière dans la petite école du
banquier Panchaud, de rappeler que les questions de finances étaient alors particulièrement à Vordre du joui', comme l'on dirail à présent, qu'elles pouvaienl mieux que toutes autres offrir à la plumede Mirabeau un exercice fructueux et des occasions de faire parler d'elle.
La renaissance du crédit depuis ravènementde Louis XVI jusqu'à la Révolution, l'empressement des capitaux à se porter vers les emprunts d'Etat, si multipliés durant celle courte période, et plus encore vers les entreprises de banque ou d'industrie constituées par actions, entreprises dont le nombre se multiplie en même temps, l'activité fiévreuse des négociations de Bourse qui arrive précisément en cette année 1785, où Mirabeau faisait ses débuts comme publiciste financier, à rappeler un peu F époque fameuse du système de Law : ce sont là autant de faits d'un très grand intérêt, et <pie l'importance dr> événements politiques a rejetés un peu dans l'ombre. L'on sait pourtant que la marche des événements politiques a été singulièrement aggravée par les complications financières, que la crise où se sent écroulées les vieilles institutions de la monarchie a eu pour cause occasionnelle une crise du Trésor public, et que celle-ci est arrivée d'autant plus vite peut-être que les administrateurs des finances royales ont plus abusé du crédit renaissant.
L'équilibre entre les dépenses d'Etat et les ressources normales destinées à y satisfaire l'ut près-
G{ue toujours précaire sous l'ancienne monarchie ; il était alors définitivement rompu, et impossible à rétablir sans de grandes réformes dans l'état social et le système de gouvernement.
Turgot excepté, et Turgot était moins habile dans ses actes que sage dans ses conceptions, on peut dire que tous les autres ministres des finances de Louis XVI ont cherché uniquement à faire durer la situation tant qu'elle a pu durer. Necker et Galonné, les seuls qui soient restés assez longtemps en fonction pour appliquer des vues et un système d'administration à eux, se sont accordés à célébrer les bienfaits du crédit. « Il importe à la puissance du souverain, dit Necker dans les considérations placées en tète de son compte rendu de 1781, mais il esl également, précieux aux contribuables qu'il préserve de tributs audessus de leurs forces. ») — « Puisse ma patrie, puissent amx qui veillenl sur ses intérêts, écrit Calonne dans un ouvrage de polémique contre son prédécesseur Necker (1), rédigé après sa propre sortie du ministère, ne méconnaître jamais le prix du crédit, ne pas oublier ses bienfaits pour
ne songer qu'aux abus dont il est susceptible. »
En effet, c'esl au moyen du crédit que le Trésor royal s'est soutenu pendant la plus grande partie du règne de Louis XVI. L/accroissemenl dans le produit des impôts indirects déjà établis,
(1) Réponse .1 l'éeril de M. Necker. Londres, 1788.
COi LUS MIRABEAU
accroissemenl très considérable d'ailleurs, n'aurai! pu lui suffire, Les deux Impôts nouveaux, établis temporairemenl au momenl de la guerre d'Amérique, n'ont fourni que des ressources relativement insignifiantes. En revanche, pendanl les quinze ans qui se sonl écoulés de l'avènemenl de Louis XVI jusqu'à l'époque où L'Assemblée constituante entreprit l'examen et la liquidation de La situation financière, c'est-à-dire à la fin de L789, la dette publique s'est plus que doublée. Il yavait à la mort de Louis XV une dette fondée dont les charges annuelles, en rentes perpétuelles ri viagères, intérêts de cautionnements et «le finam de charges, ne dépassaient guère 95 millions, une dette exigible ou arriérée de 235 millions en capital, dont 78 millions d'anticipations, c'est-à-dire de billets du Trésor souscrits par anticipation sur les revenus des années ultérieures, et correspondant exactement à notre délie flottante. A la lin de 1789, les intérêts de la délie fondée, eu y comprenant de môme les intérêts de cautionnements et de finances de charges, s'élevaient à ild>\ millions; la dette exigible ou arriérée ("lait eu capital de 472 millions, dont ^2^ millions d'anticipations, soit au total un capital dû de plus de i milliards 300 millions (1). (le chiffre est de peu de chose, à
(1) Lops<|u'on produit des chiffras relatifs aux finances de Pan* cien régime, H est indispensable <iVn justifier la Bource. Nous adoptons, quant à nous, pour l'état de la dette à la mort de Louis XV, 1rs évaluations «le Dupont de Nemours dans Mémoires sur la vie </<■ Turgot ; pour Pétai de la dette a la Un
coup sûr, si on le compare à celui auquel sont arrivées aujourd'hui les charges d'emprunt dans notre pays, malgré la banqueroute de la Convention. La dette anglaise en 1789, peu différente de la nôtre comme charge annuelle, représentait un capital sensiblement plus élevé (1). Cependant la dette de l'ancienne monarchie française constituait pour la nation un fardeau plus lourd encore que la dette anglaise du môme lemps pour nos voisins d'outre-mer, aussi lourd que notre dette française actuelle pour nous-mêmes. Elle venait grever un budget, s'il est permis d'appliquer l'expression à cette époque, insuffisamment pourvu de ressources et déjà très chargé, plus chargé qu'aucun autre : d'une part, par les pensions et gratifications de toute nature; d'autre part, par les frais de recouvrement des impôts et les dépenses d'administration.
Enfin les appels trop multipliés et trop étendus
de 1789, les données du rapport présenté à l'Assemblée constituante, au nom du comité des finances, par le marquis de Montesquiou, en novembre 178'.), les complétant et les contrôlant d'ailleurs par les débats auxquels ce rapport a donné lieu. Nous capitalisons les charges annuelles de la dette fondée sous ses diverses formes aux taux indiqués par Necker dans son Traité de l'Administration des finances, lome VII, chapitra m. Nos résultats s'a icordent, en somme, avec les aveux de Necker cl de Calonne dans leurs différents discours et écrits financiers. in seul document doit être écart comme suspect, c'est le fameux compte rendu d ■ 1 7s i par Necker.
l Celle différence de proportion entre le capital et les intérêts d - deux dettes tenait à la bien plus grande importance de la dette viagère ou remboursable par annuités dans L'ensemble de la nôtre.
au crédit public devaienl avoir pour résultat d'amoindrir, sinon de tarir momentanément, cette ressource si précieuse sans doute, mais si essentielle a ménager.
Nous venons de préciser des faits connus. ((ne l'on sail moins, c'est que les ministres des finances de Louis XVI ont été encouragés dans la voie des emprunts de toute nature par les facilites même qu'ils ont trouvées dans les tendances du public. La fortune mobilière, arrêtée dans son premier essor par la catastrophe, fruit de l'ivresse môme que cet essor avait produite, passée au crible, dans cette gigantesque opération du visa de 1721, trop peu respectée encore par la suite pour l'éprendre rapidement son mouvement ascensionnel, tendait à se relever, à se constituer véritablement, depuis l'aurore d'une administration qui inspirait confiance, le mot est synonyme de celui de crédit. Necker et surtout Calonne onl pu être amenés à user parfois de procédés artificiels pour soutenir le crédit ; mais ce n'est point par de tels procédés qu'ils pouvaient le faire naître. 1 >es ministres qui avaient si grand besoin d'argent, qui ne pouvaient ni ne voulaient, rendons-leur celle
justice, avoir recoins pour s'en procurer aux
moyens violents employés par leurs prédécesseurs,
devaient être nécessairement tentés d'attirer à eux celui qui s'offrait en abondance sur le marche des valeurs mobilières, pour d'autres placements même que les placements en fonds d'Etat.
Le grand effort de la spéculation, nous le répétons, a porté en effet pendant le règne de Louis XVI sur les actions de certaines sociétés particulières, encore plus que sur les fonds d'Etat. L'apparition de ces actions sur le marché, les oscillations de leurs cours, la supputa lion (les bénéfices qui y étaient attachés, voilà ce dont on s'entretenait jusque dans les salons, sous Louis XVI, autant que du compte rendu de Necker, ou plus tard du discours de Galonné à l'ouverture de l'Assemblée des notables. Voilà le champ de discussion sur lequel Mirabeau allait quelque temps porter son humeur guerroyante, et donner cours à son impétuosité de houte-fcu. Mais avant de raconter ses polémiques, de le montrer d'abord auxiliaire, puis adversaire et dénonciateur des interventions de M. de Galonné à la Bourse, il nous faut tracer un petit tableau de la Bourse d'alors, et passer rapidement en revue les principales valeurs de spéculation.
Il y a déjà fort longtemps, en 1785, que la Bourse ne se tient plus sur le pavé de la rue Quincampoix. Nous la trouvons même déjà installée i'ue Vivienne, dans la cour de la Compagnie <\r> Indes, très près de l'emplacement qu'elle occupe aujourd'hui (1). Desgaleries y <>ni été emistruites pour abriter le public nombreux qui s'y
I Plus exactement sur un terrain qui dépend mainlenani <1<' la Bibliothèque nationale.
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presse. Les agents de change y onl leur parquet. Ils dressent déjà régulièrement la cote des principales valeurs.
Des titres de rentes au porteur onl <''t<'' mis pour la première fois en circulation par le contrôleur général, lors de l' emprunt de 1783 (1); el cette
innovation, adoptée dès lors pour les autres emprunts d'Etat, imitée parles compagnies à actions, a beaucoup facilité et développé la spéculation. Les marchés à terme ne sont point légalement reconnus. Mais c'est en vain que, dans les moments de crise, le gouvernement les déclare nuls par arrêts du Conseil, et prend des mesures exceptionnelles pour la liquidation des engagements ainsi contractés. La pratique de ce genre de marchés est entrée dans les mœurs, et les grandes spéculations ne se t'ont plus autrement. L'agiotage, comme on dit alors, se donne librement carrière, el l'on voit même se former, par bon acte notarié, des associations de spéculateurs en vue de telle ou telle opération de jeu déterminée.
En tête de la cote, les fonds d'Etal sont dès ce moment très variés. Passons-les pour arriver aux valeurs particulières. Les plus importantes de ces valeurs sont les actions de la Caisse cT escompte. Sous celle dénomination a été définitivement rétablie par ïurgot, en 1776, après un
cl) IL existait auparavant des titres au porteur pour les emprunts a court terme seulement.
premier essai avorté à la fin du règne de Louis XV, une véritable banque d'émission. Ses fondateurs, le banquier suisse Panchaud, dont nous aurons beaucoup à parler, et l'Ecossais Clonard ont eu soin de ne pas retomber dans les erreurs qui ont causé la perte de la Banque de Law. Leur établissement n'est point une institution d'Etat; tout en lui faisant par nécessité conférer un privilège (aucune société par actions ne peut alors se former autrement), ils lui ont laissé pleinement le caractère d'entreprise particulière. Le gouvernement ne s'est pas môme réservé le droit d'intervenir dans son administration, comme il intervient aujourd'hui dans l'administration de la Banque de France, cette fille de la Caisse d'escompte de Turgot. Eps statuts primitifs delà Caisse d'escompte «ml d'ailleurs introduit des bizarreries dans son organisation. Constituée sous la forme extérieure d'une société en commandite, avec la raison sociale Besnard et compagnie, la Caisse est pourtant régie non par le gérant responsable, mais par un conseil d'administrateurs nommés en assemblée générale des actionnaires, tout comme nos sociétés anonymes actuelles. Dans rémunération des opérations en vue desquelles elle a été créée, il es1 bien parlé de l'escompte des effets de commerce, du commerce des matières d'or et d'argent, de la réception en dépôl des deniers des particuliers, sans commission ni rétribution, mais nullement de la faculté d'émettre des billets de caisse t. m. 39
payables au porteur et à vue, c'est-à-dire de la plus originale el «le la plus délicate des attributions auxquelles elle a été destinée. Par le fait, n'esl qu'en 1777, un an après sa fondation, «pic la Caisse a commencé à user de cette faculté. Mais, son crédit s'étanl rapidement établi, ses affaires ayanl prospéré, aucune disposition statutaire ne lui imposant encore la nécessité d'une réserve métallique, et ne limitant la proportion di'> billets de caisse qu'elle pourrait émettre, elle a été rapidement amenée à émettre un trop grand nombre de ces billets. Nous ne voulons point recommencer ici son histoire, qui a été faite et bien faite par M. de Lavergne, par M. Courtois ûls, par M. Léon Say(l). Qu'il nous suffise de dire qu'à la fin de 1783, le contrôleur lai'1 no rai, M. d't >rniesson, ayanl commis la faute de demander à la Caisse d'escompte un prêt de 6 millions, alors que l'encaisse de cet établissement était faible relativement au nombre de ses billets en circulation, la (laisse s'est trouvée hors d'état de satisfaire aux demandes de remboursement (2). Un arrêt du Conseil
(1) Voir l'appendice que M de Lavergne a consacré à l'histoire de la Caisse d'cscomple, à la fin de son livre sur /es Économistes français ;m wnr siècle ,T 'Histoire des banques en France, par M. Alphonse Courtois Qls, et enfin la brochure de M. Léon Saj . intitulée Histoire de la Caisse d'cscoiuj>t<' de 1776 à 1793 Extrait du Bulletin de l'Académie de Reims, 1849), malheureusement presque introuvable aujourd'hui.
(2) Comme on plaisantait de tout à cette époque, on fabriqua dee chapeaux de femmes dits à ta Caisse d'escompte, parée qu'ils n'avaient pas de fonds.
l'a provisoirement autorisée h ne rembourser ses billets qu'en effets de commerce bonifiés de l'escompte pour le nombre de jours restant à courir avant leur échéance. Sur ces entrefaites, M. d'Ormesson a été remplacé par M. de Galonné. Le nouveau contrôleur général, après avoir fait connaître au public la situation véritable delà Caisse d'escompte, très solide, car son portefeuille était garni de bons effets de commerce, a pris résolument le parti de lui rembourser le prêt de 6 millions fait auTrésor, et l'a mise ainsi en mesure de reprendre immédiatemenl ses paiements en espèces. M. de Galonné a complété son œuvre en provoquant la revision des statuts de 1776. Panchaud et l'abbé de Périgord, le futur prince de Talleyrand, alors agoni général du clergé el forl mêlé, malgré son habit ecclésiastique, aux affaires de finances, ont été chargés do proposer à rassemblée générale dos actionnaires différentes modifications ou additions à ces slatuls; il a été décidé notamment que la somme ' d'espèces effectives à garder on n'^in'yc no pourrait jamais être « dans une proportion moindre du tiers un quart de la somme d(^ billets on circulation ». En même temps le capital social a élé augmenté par une émission d'actions nouvelles, et il m été créé un fonds de réserve, à alimenter par (]('> prélèvements sur les bénéfices (1). Depuis I7<sï, la Caisse esl entrée dans une pé-
(I) Les prescriptions relatives à ces prélèvements n'ont été arrêtées d'une manière définitive qu'en juin 1785.
l'iode de pleine prospérité. Ses bénéfices ont recommencé à croître avec plus de rapidité que précédemment. En H84, ils étaient de 9 1/3 p. 100; en 1785, ils vont être de 13 1/3; en 1786, ils atteindront 15 1/3 p. 100. Séduil par L'appât des ^rédividendes présents, par l'espérance de dividendes à venir plus forts encore , rassuré sur les craintes qui ont pu le retenir jusque-là, le public s'arrache les actions de la Caisse d'escompte. Emises au capital de 3,000 livres, elles ont dépassé le cour- de 8,000 livres, elles arriveront, dans l'année 1785, à celui de 8,300 livres (1). Les financiers qui possèdent alors la principale influence dans l'administration de la Caisse d'escompte ont le tort de favoriser ce mouvement de hausse exagérée sur les actions de leur société. Grâce à cette hausse, ils se flattent non seulement d'augmenter leurs fortunes personnelles, mais aussi, suivant Terreur éternelle, d'affermir la situation de l'entreprise qu'ils dirigent. Eux-mêmes font miroiter, dans leur langage au public, ces espérances d'accroissement indéfini des dividendes qui trouvent une crédulité trop facile; eux-mêmes spéculent sur les actions de leui propre société avec leurs fonds personnels loul au moins. La Caisse d'escompte a été assez imprudente pour prendre sous son patronage en quelque sorte une société de même nature, quoique beaucoup moins sagemenl organisée, que le financier fran-
(1) Elles ne rapportaient pas encore 200 livros par semestre
çais Cabarrus vient de fonder en Espagne en 1782. La Banque de Saint-Charles, ainsi l'a-t-on baptisée sous les auspices du roi Charles III, est une banque d'Etat, échangeant ses propres billets contre les billets d'Etat précédemment créés en Espagne avec cours forcé, investie de plusieurs monopoles, notamment de celui de l'exportation des espèces monétaires espagnoles ou piastres, absorbant par ce dernier monopole tout le bénéfice du change sur l'étranger. Elle a comme annexe une compagnie privilégiée de commerce colonial, dite Compagnie des Philippines, laquelle ressemble à la Compagnie du Mississipi, comme la Banque de Saint-Charles ressemble elle-même véritablement à la Banque de Law. Bien que cette société soit une institution espagnole, la plus grande partie de ses actions se trouvent entre des mains françaises. C'est à Paris surtout que les actions se négocient; elles ont fini par y atteindre un cours sensiblement plus élevé qu'à Madrid môme. L'appui donné par la Caisse d'escompte de Paris aux opérations de la Banque de. Saint-Charles, particulièrement à ses opérations de change, a beaucoup contribué à la hausse de ses nctions. Le Coutculx de la Noraye, chef d'une importante maison de banque de Paris, tout puissant alors à La Caisse d'escompte, dans le conseil d'administration de laquelle il a fait entrer un de ses frères (1), esl en même temps le correspondant et
l Ce frère de Le Couteulx de la Noraye, Le Couteulx de Canleleu, après avoir été administrateur de la Caisse d'escompte
L'agent effectif de la Banque de Sainl-Charl
Après avoir donné aux ad ion- de La Caisse d'escompte el de la Banque de Saint-Charles l'attention qu'elles méritent, non- rencontrons, en continuant notre examen des principales valeur- de spéculation fil 1785, les actions de la Compagnie des Indes. L'ancienne Compagnie i\c> Indes de Colbert, absorbée par la Compagnie d'Occident de Law, puis rétablie à la chute de celle-ci, s'était soutenue avec (\r< alternatives de grandeur et de décadence jusqu'à Ja guerre de Sept ans, à laquelle elle ne survécut pas. M. de I Jalonne vient celle année même de la ressusciter, en attribuant à la nouvelle société le privilège du commerce de terre el de mer entre la France et L'Orient, depuis la mer Rouge jusqu'au cap de Bonne-Espérance el jusqu'au Japon. Nous aurons à parler de L'étrange tentative d'accaparement des actions de la nouvelle Compagnie des Indes, conçue et exécutée par un des spéculateurs fameux du temps, l'abbé d'Espagnac, et à laquelle M. de ( Jalonne fut amené un peu malgré lui à prêter les mains.
Les actions de la Compagnie des Eaux de Paris sont pins anciennes d'un an ou deux. Émises à 1 , 21 H) livres, elles se négocient déjà à des cours supérieurs à 3,000 livres; elles monteront jusqu'à 3,800 livres. Aux approches de la réunion des no-
de L'ancienne monarchie, fui de 1800 à I80o président du conseil il. la Banque «le France avec Perrégaur, qui avail appartenu lui aussi a l'administration de la Caisse d'escompte.
tables elles auront baissé sensiblement, et pourtant elles seront encore considérées , nous le verrons, comme exerçant une influence prépondérante sur la tenue des autres valeurs de la cote. L'entreprise à laquelle sont affectées ces actions est d'ailleurs une entreprise des plus sérieuses offrant un double intérêt, car elle constitue à la fois une des premières applications industrielles de la puissance de la vapeur, et la première tentative d'alimentation en eau de Paris, au moyen d'une canalisation méthodique. Ses fondateurs, les frères Périer, n'ont nullement provoqué la spéculation à s'emparer des actions de leur société. Par le fait, malgré les attaques de Mirabeau, malgré la baisse momentanée du cours des actions, l'entreprise doit continuel' à se développer, et devenir le point de départ des admirables travaux dont Paris peut aujourd'hui s'enorgueillir. La vieille pompa à feu de Ghaillot, établie par les frères Périer, subsiste toujours ,et fournil encore son contingent à l'approvisionnement en eau de la population parisienne.
Nous ne faisons que mentionner, pour achever celle revue, d'autres sociétés financières ou industrielles don! les litres l'ont encore l'objet en 1785 de transactions nombreuses, quoique moins importantes : la ( Compagnie d'Afrique, qui a le privilège du commerce avec les États barbaresques ; la Compagnie «le la gomme du Sénégal, la Compagnie dr< Aciéries d'Amboise, la I Compagnie du doublage (\i^ vaisseaux, diverses compagnies d'assu-
rances, dont la plus importante s'esl perpétuée jusqu'à nos jours, el va obtenir en 1788, malgré les protestations de Mirabeau, le privilège des assurances sur la vie, nouveauté encore forl discuh
En définitive, il y a, en 1785, une tendance marquée au développemenl des négociations sur les valeurs des sociétés particulières, à la hausse du cours de ces actions, l'épargne se portant comme toujours à la suite de la pure spéculation ; il y a une énergique campagne en ce sens engagée par certains financiers puissants, plus spécialement sur les actions de la Caisse d'escompte, sur celles de la Banque de Saint-Charles el delà Compagnie des Eaux de Paris. Les actions de la Compagnie des Indes, à peine créées, vont avoir leur tour un peu plus tard. Par contre, les fonds publics, si accrus depuis quelques années, se trouvent un peu négligés, el il s'ensuit que les joueurs à la baisse sur les actions dont nous avons parlé précédemment reçoivent alors tous les encouragements du ministre des finances.
A la tête de ces joueurs à la baisse se trouve l'un des fondateurs menu4 de la (wiisse d'escompte, étranger maintenant à son administration et en opposition complète avec les hommes i\\ù s'en sont emparés, le banquier suisse Panchaud (1). 11 est alors banquier de la cour (il), c'est-à-dire l'un ili^
(l*i Non-; !'• croyons d'origine vaudoise ou genevois (û) «< Les banquiers de la cour, ecril Necker, dans son livre sur Y Administration des finances, soûl pour les ministres des
intermédiaires dont le Trésor se sert pour la négociation de ses effets, au lieu et place de notre directeur actuel du mouvement des fonds; il jouit d'un grand crédit auprès de M. de Galonné. A ses opérations est associé Glavière, le futur ministre <\(>< contributions publiques de 179^2, jadis chef du parti démocratique genevois, qui, banni de sa patrie, s'est réfugié d'abord à Neuchàlel , puis en Irlande, puis à Paris. Nous savons comment Mirabeau, de passage à Neuchàlel, après son procès de Pontarlier en 1782, l'y a rencontré, et s'y est lié avec lui; il l'a retrouvé deux ans plus lard à Paris, et leur liaison s'est resserrée. C'est Glavière qui l'a le premier initié aux questions financières du moment; c'esl par lui qu'il fera la connaissance de Panchaud, entrera en rapports avec M. de Galonné, et deviendra l'organe des adversaires à la Bourse de la Caisse d'escompte, de la Banque de Saint-Charles et de la Compagnie des Eaux.
Glavière et Panchaud ont tenu pendant quelques années une trop grande place dans la vie de Mirabeau pour que nous ne nous croyions pas obligés de tracer ici une esquisse de leurs physionomies, d'ailleurs forl curieuses. ( lommençons par celui que Mirabeau a connu d'abord, c'est-à-dire Glavière.
finances inatlentifs e1 sans prévoyance ce qu'étaient les prétoriens pour l - renfermi - mollement dans l<i fond de leurs palais; ils les servaient quelque temps et les détrônaient ensuite. Quel renversement de tout ordre <|ue «le laisser prendre à «1rs particuliers une Bi grande puissance ! »
r.ls LES MIRABEAU
C'était, en 1 785, un homme de cinquante ans, »l 'apparence modeste, douce, malgré des boutades d'humeur, el un peu concentrée. " Sa conversation, dil Brissol dans ses Mémoires, était plus solide, plus agréable , plus spirituelle que celle des autres réfugiés genevois; il n'était poinl avantageux, poinl présomptueux comme la pluparl de ses compatriotes; il doutait de lui-même, se défiail des faits el des hommes, quoique constamment occupé à leur faire du bien. » Dumont (de ( tenève), moins suspect de prévention en faveur de son compatriote que le chef du parti girondin en faveur de son fidèle ami politique, rapporte également que ( Jlavière était un homme de beaucoup d'esprit. « 11 avait été sourd dans sa jeunesse, dit Dumont; privé déplaisirs de la société, il chercha des dédommag ments dans l'élude, il fit son éducation et associa la politique et la philosophie morale aux détails du commerce. » Nul ne fut plus laborieux que Clavière;une très grande part lui revient dans la composition des ouvrages financiers de Mirabeau : sous son nom personnel il a beaucoup écrit, niais, connue il ne possédait point de talent de style, ses ouvra
ont eu en général peu de succès, excepte des brochures imprimées à la veille el au début de la Révolution pour défendre les droits des créanciers de l'Etat contre les menaces de banqueroute, et qui firent quelque bruit (1). 1 dumont constate l'opposi-
(1) Quelques personnes allribuèrenl même une <!<' ces brochures .i Mirabeau, cl celui-ci s élomie, dans s.-i correspondance avec son
lion entre la timidité du tempérament de Glavière, et l'audace de son esprit. « Il s'était placé toute sa vie, écrit-il, dans les positions qui auraient exige de l'intrépidité dans le caractère; il semblait que son esprit et sa constitution n'allaient pas de concert; il attaquait toujours l'autorité, quoique le danger lui fit peur. On aurait pu dire de lui ce que Mmo de Flahaut disait de Sieyès, que c'était le poltron le plus entreprenant du monde. » Ami du luxe et de la représentation, malgré ses idées républicaines, Glavière « ne satisfit pourtant jamais sou faste aux dépens de sa probité »; et le goût même du faste était encore effacé chez lui par l'ambition. La place de ministre des finances en France avait été pendant dix ans l'objet de ses rêves et de ses convoitises. « Le cœur me dit que j'habiterai un jour dans cet hôtel, » confiait-il dès 1780, en passant devant l'hôtel du contrôle général des finances, à un compagnon de voyage venu avec lui à Paris pour les affaires de la République de Genève el du parti démocratique genevois. A quelle situation, à quelle influence un Genevois ne pouvait-il pas aspirer on France à la tin du dix-huitième siècle? Dans le sentiment d'animad version que Glavière éprouva toujours contre Necker, il entrait presque autant de jalousie que de rancune motivée par
ami allemand Mauvillon, que r<>n prenne en Allemagne « la piquelle de MM. ClaViôre el Brissol de Warville pour s<m vin », Il avait si Bouvenl mélangé son vin de celte piquetle-la qu'on pouvait b'j trompera
l'attitude passive de son compatriote, ministre en France, lorsque L'intervention des troupes françaises avail écrasé I»' parti démocratique genevois. M"10 Glavière, personne aimable, d'une physionomie gracieuse, douée, comme bon nombre de femmes de son pays, d'une réelle ûnesse d'esprit, partageait toutes les ambitions de son mari. Elle était fille de pasteur comme M"'e Necker; partie du même point, elle ne se croyait point indigne ^\r la môme destinée. On raconte que Mmc Clavière était mourante d'une lièvre nerveuse, lors de la nomination de son mari au ministère dos contributions publiques, en 170-2, et que la joie de cette nomination suffit à la remettre comme par enchantement.
« Glavière, déclare Brissot, aimait Mirabeau et l'aimait, je crois, plus que ses autres amis, » et Brissot attribue cet attachement au « penchant invincible qui portait le Genevois vers les révolutions et vers ceux qui peuvent les opérer ». Il n'est pas rare de voir les hommes de caractère faible et de conceptions hardies rechercher l'appui dos hommes nés pour l'action. Mais Glavière a eu le mérite de deviner plus vite et plus tôt qu'aucun autre tout ce dont Mirabeau était capable. « J'ai gémi, lisons-nous dans une lettre de lui du mois de décembre 17<Si, de la réputation méritée à bien dos égards du comte de Mirabeau..., et j'en gémis bien plus à présent... C'est grand dommage, je vous assure; c'est un grand homme par la tête, et
par ses moyens moraux pour soutenir la bonne cause. » La liaison entre Mirabeau et Glavière ne se rompit jamais, mais elle n'alla pas sans bien des égratignures d'amour- propre de part et d'autre.
Panchaud, chez lequel Glavière avait introduit Mirabeau, était également un compatriote et un rival de Necker, mais un rival plus en vue à celle époque que Glavière. Il était en possession d'une grande réputation de financier, qu'il avait méritée à quelques égards, mais qui ne devait pas le préserver, à la veille de la Révolution, d'une faillilc éclatante. Le comte Mollien, qui avait fréquenté ce singulier personnage alors qu'il n'était lui-même qu'un modeste commis du contrôle général des finances, nous donne dans ses Mémoires d'intéressants détails sur Panchaud et la petite école qu'il avail formée, cette école où « les hommes de cour, les abbés, les nouveaux magistrats, couraient apprendre la haute science de la finance » . L'homme qu'ils appelaient leur maître négligeait volontiers sa maison de banque pour s'occuper de ce genre nouveau d'enseignement. « Il était, nous dit M. Mollien, versé dans ions les genres de spéculations qui se font sur les places de Loi al l'es cl d'Amsterdam. Il avail l'ail de grande profits et (\(^ pertes souvenl plus grandes. La place de Paris lui semblait trop étroite pour ses opérations... Il avait une éloquence entraînante, el il n'étail jamais si éloquenl que dans ses sorties contre le ministre
Necker (1). » Parmi lès élèves notables de Panchaud il faul citer, avec Claviôre, le duc de Lauzun, l'aimable, frivole et sceptique ami du «lue d'Orléans el aussi de la reine Marie-Antoinette, 1 un des hommes à la mode de la cour, avanl de devenir un (\^> généraux de la République, ce qui ne lui porta pas bonheur, d'autanl plus empressé peut-être à figurer dans le camp des ennemis de Necker que sa charmante femme avait embrassé avec plus d'ardeur la cause de ce ministre; l'abbé de Périgord, donl les talents politiques étaient déjà en renom; le comte d'Antraigues, qui devâil se l'aire connaître successivemenl comme auleur d'un Mémoire sur les Etats généraux, paru en même temps que la brochure de Sieyès el presque aussi révolutionnaire qu'elle, puis comme membre ardent du côté droit de l'Assemblée ('(instituante, et agenl secret de Louis XVIII pendant l'émigration, avant de terminer d'une manière tragique, au temps de l'Empire, son aventureuse carrière; le comte Louis de Xarbonne, plus tard ministre de la guerre de Louis XVI à l'époque de l'Assemblée législative de 1 ~\H, dont il faisait partie, non encore converti à l'admiration de Xerker par M"1' de Staël. Mirabeau avait fait avec le duc de Lauzun la cam pagne de Corse de 1769; il avait quelquefois ren-
(1) PanchaïuJ ne dédaignait pas non plus de prendre parfois la plume. M. .Ufivd Stern noua a signalé une brochure de lie existant a la Bibliothèque de Neuchâtel el intitulée : l'n moi de réponse ;m Mut de Vénignrc et autres libelles^ il
contré l'abbé de Périgord avant de le retrouver chez Panchaud; il connaissait M. de Narbonne par leur ami commun Chamfort, et M. d'Antraigues par celle qui était destinée à devenir sa femme, et à laquelle lui-même avait adressé des hommages, la célèbre cantatrice Saint-Huberli. Mais ce fut dans la maison de Panchaud qu'il se lia intimement avec ses quatre personnages, surtout avec le duc de Lauzun et l'abbé de Périgord.
Quant à Panchaud lui-même, Mirabeau en parle dans ses lettres avec un enthousiasme persévérant, que peu de personnes ont obtenu de lui. « On a tiré, écrit-il à Mmo de Nehra, au mois d'août 1788, quatre exemplaires sur vélin de mon ouvrage (sur la Monarchie prussienne) pour ce que j'ai de plus cher au monde, vous, l'abbé de Périgord, le duc de Lauzun et Panchaud. » — « J'ai le plus grand désir, écrivait-il déjà l'année précédente, avant la publication de la Monarchie prussienne, de montrer mon ouvrage à Panchaud, dont le coup d'œil d'aigle est infiniment nécessaire à sa perfection. » Quelque temps auparavant, au moment où Panchaud s'était vu priver de sa place de banquier de la cour par M. de Brienne, Mirabeau s'exprimail en ces termes : « Vous me mandez, uni chère «'unie, la nouvelle du renvoi de Panchaud. J'en suis navré cl consterné. Quoi, dans la crise où ils sont, dans un moment où toute l'habileté possible sérail peut-être impuissante pour concilier les embarras du dedans et la dignité au dehors, ils renvoient le
seul homme qui en France sache faire pondre la poule aux œufs d'or sans l'éventrer; celui qui a donné 5 ou 600 millions au Trésor royal el fondé la Caisse d'escompte el la Caisse d'amortiss înriii (1) esl renvoyé purement el simplement à cinquante ans, sans qu'on croie faire une action inique et barbare. Cela esl inconcevable, el si j'en gémis de sensibilité, j'en rugis de fureur. Ainsi donc, voilà ce pauvre homme dans l'abîme creusé par ses propres services, par ses propres bienfaits... Mon amie, vous devinez tout ce que je voudrais vous dire... Il serait imprudent d'épancher mon cœur, mais il esl brisé, et j'ai peu reçu de coups dans ma vie plus sensibles. •
Lorsque Mirabeau publia son premier ouvrage financier, De la Cnissc d'escompte, en mai 1785, moins de deux mois aprèsson retour d'Angleterre, il avait à peine eu le temps de devenir le disciple convaincu de Panchaud el de se frayer, grâce à sa recommandalion, un accès auprès de M. de Calonne. Des renseignements que nous fournil Mirabeau lui-même, il résulte qu'il avait adressé a M. de Calonne une lettre à propos du projet de restauration de la Compagnie des Indes, que M. de Calonne, sur celle lettre, l'avait invité a venir le voir, el qu'ils avaient eu alors leur première con-
l Créer une caisse d'amortissement au moment où la «K 1 1 o publique s'accroissait dans des proportions effrayantes éiait une idée charlatanesque que M. de Calonne s'était empressé d'accueillir.
versation où l'aimable minisire s'était montré séduisant, comme il savait l'être avec tous. Néanmoins Mirabeau ne s'était pas cru assez sûr de son appui pour faire imprimer en France l'ouvrage qu'il achevait. Cette impression s'était faite à l'étranger, dans le petit État du duc de Bouillon.
C'est d'après les matériaux, les travaux même de Clavière que l'ouvrage avait été en très grande partie rédigé. Il esl court, mais non sans mérite, à quelque personne que ce mérite revienne. La question de la liberté des banques d'émission, ou môme des sociétés par actions en général y est d'ailleurs écartée; cl, au contraire, après quelques considérations fort sages et fort nettes sur le rôle des établissements comme la Caisse d'cscomple, sur l'utilité économique des billets de banque, sur la mesure à garder dans l'émission de ces billets, l'auteur insiste sur la nécessité de soumettre à un contrôle sérieux du gouvernement l'administration de semblables établissements, sur les mesures réglementaires à prendre notamment en vue d'empêcher l'allocation aux actionnaires de dividendes exagérés. Ceci établi, il s'élève dans la seconde partie de son ouvrage contre l'intervention du gouvernement dans les opérations de Bourse, môme
abusives, dont les actions de la (laisse d'escompte
ou de toute autre société peuvenl être l'objet. Quelque désir qu'il ail d'être agréable à M. de Calonne, el Ton s'en aperçoit aux éloges qu'il adresse a ce ministre, l'invitant seulement à
t. ni. io
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i combattre là très estimable, mais trop grande méfiance qu'il ;> de lui-même » (c'est un défaul qu'on n'aurait jamais soupçonnée M. 'If < !alonn< Mirabeau critique très vivemenl el 1res justement un afrèt du Conseil du d\ janvier précédent rappelant les prohibitions antérieures de tous mardi à prime ou a terme sur la valeur des effets publics, et déclarant spécialement cl rétroactivement nuls les marchés <lc ce genre concernant les dividendes delà Caisse d'escompte. L'arrêt avait été obtenu du ministre, disait-on, par les spéculateurs à la hausse sur les actions de la Gais d*escompte, à un moment où le cours de ces actions avait fléchi , le dividende fixé alors s'étant trouvé inférieur à celui dont l'attente avait déterminé leurs achats (1). Le ministre s'étant précisément opposé à l'allocation d'un dividende exagéré, ce qui étail sage cl se rattachait à son plan de préserver la (laisse d'escompte contre de nouvelles crises, comme celle e\r 1783, avait voulu d'autre part donner quelques satisfaction à ceux dont il atteignait ainsi les intérêts de spéculateurs. De ceux-là il v en avait malheureusement dans le conseil d'administration même de la Caisse d'escompte; le ministre avait dû tenir compte de leurs résistances el traiter en quelque sorte avec eux. La thèse de Mirabeau n'en étail pas moins bonne,
(1) Il semble que la spéculation avail porté en général non sur les actions moines, mais sur les dividendes, ce qui lui assignait encore plus le caractère de pur el Bimple jeu.
et il la soutenait vraiment avec éloquence. « Dieu même, s'écriait-il, ne peut pas l'aire qu'une loi rétroactive soit une loi juste. »... « Comme il faut des spéculateurs dans les fonds publics pour en soutenir la niasse quand elle devient considérable, de la même manière qu'il faut des marchands magasiniers pour soutenir les manufactures en attendant la consommation, il est évident que c'est le gouvernement lui-même qui porte atteinte au crédit public en jetant la défiance parmi les spéculateurs, quand il intervient dans les spéculation- -iules fonds par des actes d'autorité qui les entravent. »
Le livre sur la (laisse d'escompte eut beaucoup de retentissement et de sucres, sans porter d'ailleurs une atteinte sérieuse à la laveur donl la (laisse d'escompte el ses actions jouissaient dans le public. 11 est vrai qm1 Mirabeau ne s'était nullement posé encore en adversaire direct de cette Caisse. M. de Galonné commença à le considérer réellement comme un homme utile et dont il fallait
servir. Il aurait désiré quelques cartons dans la partie du livre relative à l'arrêt du Conseil du 24 janvier, dont nous avons parlé. I "est du moins ce que raconte Mirabeau, qui déclare avoir refusé fièrement tous cartons. « La victoire me resta, ajoute-t-il, la distribution de mon livre fui publiquement autorisée, i M. de Calonne lui dit eracieusement que le succès du livre sur la Caisse d'escompte lui avait donné une sorte de mission
que le ministre des finances devait confirmer. I fui sous le patronage du ministre el aux frais de son départemenl que Mirabeau entrepril un nouvel ouvrage financier sur ou plutôl contre la Banque de S;iini-( îharles.
On jugerait mal M. do Calonneen voyanl seulement en lui le pàrfail courtisan qui avait Fart de renvoyer tous les solliciteurs satisfaits, qui savail plaire à la fois à l'honnêteté un peu bourrue du roi Louis XVI, à la frivolité de la reine et do sa petite société; qui, sorti de la magistrature, s'appropriaii avec une aisance parfaite le genre de vie, la légèretéel les grâces des habitués de Versailles ; qui cherchait, à force d'insouciance systématique, à fonder sa réputation d'habileté et à écarter les craintes pour l'avenir. Ce partait courtisan était ou même temps un homme passablement clairvoyant, rachetant en partie par sa vivacité d'intelligence son dotant d'application aux affaires, prompl à s'assimiler les notions dos financiers de profession dont il s'entourait (1), peu disposé à risquer sa place eu tentant de prévenir à l'avance par des mesures
(1) « Peu de ministres peuvent se flatter d'un aussi beau début que vous, Monsieur, » lisons-nous dans uni' Lettre de Mirabeau à M. de Calonne, qui est pourtant une lettre de récriminations,
cl que nous aurons à citer encore par la suite. Il fout Se rappeler, en effet, que les mesures de M. de Calonne pour relever le crédit de la Caisse d'escompte et lui permettre de reprendre ses paiements coïncidaient avec un emprunt d'Étal bien conçu et couronné d'un plein Buccès, lequel permit de rembourser une partie (!-• L'énorme dette flottante accumulée, depuis le ministère de Neckeri
décisives les dangers même qu'il pouvait apercevoir, convaincu, comme il l'écrit lui-même, de la puissance du crédit, et s'attribuant le pouvoir magique d'en accroître indéfiniment l'élasticité, parce qu'il lui avait été donné de le raffermir une fois, lors des débuts heureux de son ministère qui l'avaient enivré. Les regards fixés alternativement sur la cour et sur la Bourse, c'est ainsi que M. de Galonné a gouverné. Pour soutenir le cours des fonds publics, pour favoriser ses propres emprunts, il n'est sorte de moyens, nous le verrons, qu'il n'ait employés. En 1785 particulièrement, il se préoccupait d'obtenir un classement satisfaisant de son dernier emprunt, celui de 125 millions, contracté à la fin de 1784. Cet emprunt, pour lequel M. de Galonné eut toujours une véritable prédilection, était conçu d'une manière fort ingénieuse. 11 était au taux de 5 0/0, émis un peu audessous du pair, et amortissable en vingt-cinq années, les remboursements devant être accompagnés d'une augmentation progressive du capital, drlerminée d'après la puissance de l'intérêt composé (1).
Quelque avantageux que fui un pareil placement, il paraîl que l<is capitalistes, et surtout les spéculateurs, ne lui accordèrenl pas toul <l<i suite
(1) On trouve dans une lettre 'I1' Talleyrand ;i Mirabeau, conservée aux archives dea affaires étrangères, une exposition fort claire d< - conditions et des .ivantagcs de cot emprunt.
l;i préférence qu'il méritai! 1 1 >. Non contenl de soutenir les cours de cel emprunt par des achats de titres sur la place, M. de I lai le se préoccupai! de battre en brèche, entre les valeurs qui paraissaient lui faire la concurrence La plus fâcheuse, les actions de la banque de Saint-Charles, alors poussées plus que toutes les autres par la spéculation. Ce fut a cel effel qu'il employa La plume de Mirabeau.
Au dire de celui-ci même, l'ouvrage promis au minisire fut composé en quatre jours el publié huit jours après (2). « C'est un tour de force peut-être, écrit Mirabeau à son ami Mauvillon, mais le péril ('lait imminent. » Pour expliquer celle extraordinaire promptitude, il faut tenir compte d'un fait qui nous esl raconté par Brissol dans ses Mémoires et que Mirabeau lui-même avoue d'une manière un peu voilée. A ce moment Brissol el Glavière préparaient en commun un ouvrage sur le même sujet. « Déjà, écrit Brissot, quatre ou cinq feuilles étaient sorties de la presse... Le ministre crul que notre ouvrage réussirai! plus sûrement s'il était
(1) Dans le curieux écrit, intitulé Requête nu roi et à l'Assemblée dos notables et publié après sa chute du ministère, M. de Galonné explique qu'il voulail amener le classement de cel emprunt. Les titres a'étaienl pas encore sortis des mains des - culateurs pour se placer déûnilivemenl entre celles des capitalistes. Pour arrivera ce résultat, M. de Calonne cherchait à provoquer des arbitrages en faveur des titres dont il s'agit parmi les détenteurs d'actions de la Banque de Saint-Charl
(2) Il parut .11 juin 1785.
publié avec le nom de Mirabeau, ou peut-être Mirabeau le lui fît-il entendre pour l'engager dans la comédie qu'il voulait jouer. Il se fit écrire par le ministre une lettre dont l'objet était d'engager Glavière et moi à lui céder notre travail. Il offrait de nous indemniser de Ions les frais, et môme de payer l'original. Après avoir lu cette lettre, nous sacrifiâmes l'ouvrage à Mirabeau. Glavière y voyait comme moi le bien public. Mirabeau en eut l'honneur, garda l'argent, et Glavière paya les frais. » Mirabeau avait probablement apporté quelques changements de détail au travail de Brissol et de Glavière ; il y avait donné le trait, suivant sa méthode. Gela suffîsail à lui persuader que l'ouvrage était désormais bien à lui. Court comme celui dont nous avons parlé précédemment, cet ouvrage esi beaucoup plus agressif. Los attaques particulières contrôla Banque de Saint-Charles, fort justifiées d'ailleurs, mais qui ne nous intéressent plus guère, y sont dominées par un sentiment général d'aversion contre 1rs monopoles el les privilèges, de zèle pour la liberté du commerce ; el pourtant, l'auteur conclul par une sorted'appel à l'intervention (\c> gouvernements étrangers, notamment du gouvernemenl français, en vue d'arrêter la spéculation sur les action- de la banque espagnole, c'est-àdire par des pages un peu en contradiction avec les principes exprimés dans le livre sur la Gai d'escompte. Il paraîl que M. de Calonne se proposai! à ce momenl de rendre un édil pour proscrire
I l LES MIRABEAU
en France la négociation <!<•> valeurs < * i i-«- * i i ( le n'était pas le rôle d'un économiste libéral d'applaudir d'avance a une pareille mesure.
L'ouvrage sur la Banque de Saint-Charles eut un effet matériel immédiat. Les actions de cette banque étaienl à près de 800 livres ; elles commencèrent aussitôt à baisser, et tombèrent jusqu'audessous de 'ri') livres. M. do Calonne on fut enchanté ; mais comme il no voulait pas paraître avoir provoqué la baisse qui répondait a ses désirs < I >, il no crut pouvoir se dispenser de faire supprimer, par arrêt du 17 juillet 17S5, le livre de Mirabeau, livre commandé par lui, comme « étant l'ouvra de l'un de ces particuliers qui se hasardent d'écrire sur de* matières importantes, dont ils no sont pas assez inslrnils pour procurer an public des connaissances utiles ». Il était difficile de faire a l'auteur une situation pins humiliante. Mirabeau dévora pourtant son mécontentement : il espérait obtenir de M. de Calonne un emploi public, et il avait l'ail d'autres sacrifices de dignité pour un moindre intérêt. Use contenta de publiercontre Le Couteulx de la Noraye, l'agent on France de la Banque de Saint-Charles, l'homme influent dans l'administration de la ( laisse d'escompte, le chef des
(lj Une lettre d'un ami inconnu de Mirabeau noua donne à penser 'il|r le gouvernemenl espagnol, don! le ministre à Paris, le marquis d'Aranda, était le protecteur déterminé de la Banque do Saint-Charles, avail adressé une plainte nu ministère français au Bujet de ce li\ re.
joueurs à la hausse sur les actions des deux sociétés, et celui qui avait le plus contribué à obtenir l'arrêt du Conseil du 17 juillet, une lettre d'une extrême violence, où il donnait libre cours à sa colère. Certainement, ce pamphlet-là (1) est bien l'œuvre de Mirabeau. Il fut supprimé aussi, nous employons l'expression consacrée, par un nouvel arrêt du Conseil du 24 août.
Mirabeau a protesté qu'il n'avait jamais reçu d'argent de M. de Calonne pour aucune de ses publications financières.
Ma plume vénale, s'écrie-t-il, en repoussant avec indignation ce reproche dans une lettre à son père da 4 octobre 1788; et quand ai-je soutenu les contraires, voilà le caractère d'une plume venu le! On sait que Calonne me payait! Certes on sait qu'on ne sait rien... J'ai bien ou mal, à juste ou injuste titre, mais j'ai de fait rendu de très grands services aux finances sous le ministère de
M. de Calonne J'ai déjoué l'agiotage sous toutes les
formes, l'agiotage qui engloutissait tout le numéraire du royaume, décourageait toutes les industries honnêtes, et enfin, inoculé à laCour, préparait à la France un débordement de corruptions nouvelles. Tant que M. de Calonne n'a pas étéchel'de parti dans l'agiotage, il a trouvé celn tirs bon, et m'a tnème lancé, mais il n'a jamais débourse
(1) II est intitulé : Lettre du comte de Mirabeau à M. Le Coutculx de la Noraye sur la li;in<pu> <io Sainl-Charles et la Caisse d'escompte. Il estdatédulSjuillot, avecun post-scriptum du 15, Mais, ea lui donnant ces dates, Mirabeau a voulu seulement éviter de paraître répondre a l'arrêt 'lu 17 juillet; certain passage final, où il esl parlé ■ des i oups lâches et perfides que les gens en place portent dan- les ténèbres », prouve que Mirabeau, lorsqu'il écrivait, connaissait déjà L'arrêt.
l 14 I.I - MIRABEAU
aulre chose que les fï.ùs de rimpressioa du Sainl-CharleSi
sur le compte de l'imprimeur et dans ses mains.
Plus loin, il déclare que « sollicité par tous ceux de ses amis qui pariaienl pour ses opinions de prendre part à Leurs affaires, sollicité par Dupont lui-même, que j'en atteste, dit-il, bafoué par lui de ne.ô'être pas fait 40,000 livres de rente dans les vertiges de l'agiotage, il esl resté étranger à toute spéculation, même innocente ; il a vécu de sou travail el du secours de ses amis, mais n'a jamais ni joué un écu ni reçu un sol eu présent, lui qui faisait fléchir à son gré le balancier de la Bours lui dont on aurait payé le silence au poids de Toi'! »
Que Mirabeau ait ou non l'ail des bénéfices sur l'argent qui lui avait été alloué par M. de Calonne pour les frais de publication de son ouvrage, ce n'était pas en vue d'une rémunération pécuniaire qu'il servail le ministre ; il prétendail à mieux. Au reste, nous le verrons un peu plus tard recevoir et même solliciter de l'argent sans aucun scrupule d'un autre1 ministre, M. de Montinorin. Quant aux amis qui pariaient pour ses opinions, ils lui ont certainement donne, sinon une part dans leurs affaires, o]u moins des secours très effectifs, suivant l'expression qu'il emploie lui-même. Dons ou prêts, cela était à peu près la même chose vis-àvis d'un homme comme Mirabeau, et nous constatons qu'à l'époque de l'a Révolution il était encore débiteur envers Glavière, comme envers Schwei-
zer (1) et Jeanneret, deux banquiers, Suisses aussi, dont il avait fréquente la maison et servi pareillement les intérêts, de sommes importantes. A quoi bon insister pour démontrer que Mirabeau a été pendant quelque temps à la solde de certains financiers? Sa vie entière nous le montre peu délicat en affaires d'argent. Mais sa vénalité, nous aurons occasion de l'établir, n'a jamais été jusqu'à lui faire soutenir des thèses contraires à ses opinions. Dans cette circonstance, les intérêts particuliers qu'il se trouvait appelé à défendre étaient certainement plus conformes à l'intérêt général que ceux qu'il combattait. Les joueurs à la baisse sur les actions de la Banque de Saint-Charles et autres semblables étaient, quant à leur mobiles cl ([uanl à leurs procédés, des ngiotcurs aussi bien que les joueurs en sens inverse; néanmoins ils faisaient œuvre utile en réagissant contre une hausse exagérée, factice et éphémère qui devail aboutir forcément à des ruines, hors du cercle même des purs el simples spéculateurs. Enfin Mirabeau a eu du moins le mérite (h1 rester fidèle aux intérêts particuliers dont il s'était constitué le champion, alors même que le ministre avait cessé de se servir de ce- intérêts eu les favorisant, et modifié complètemenl la tactique de ses inter-
I Voir, sur la personnalité forl intéressante de Schweizer, le curieux petit ouvrage publié ï Berlin par M. Bsechtold smis le titre David Hess und Schweizer. Voir aussi les Lettres <\o Mirabeau a Schweizer, publiées en 1886 dans la Rcvut historique par M. Alfred Sterni
ventions à la Bourse. Nous verrons d'ailleurs que M. de Galonné, en ne réalisant pas les espéranc ambitieuses que Mirabeau avail pu fonder sur sa protection personnelle, se chargea de lui rendre ccllf fidélité facile. Mais n'anticipons pas sur la suite de notre récit.
Ostensiblement désavoué par le ministre après la publication du livre ou plutôt de la brochure sur la Banque do Saint-Charles, Mirabeau n'eu demeura pas moins en rapports avec lui. Il parait qu'il fut question entre eux d'un projet de travail sur les emprunts d'Etal donl Mirabeau devail être chargé. M. de Galonné aurail mis aussi celui-ci dans la confidence de ses intentions relativement à une mesure d'annulation générale de tous les marchés à terme qui fut prise en effet par arrêt du Conseil du 2 octobre 1785. Elle avail peur but devenir en aide aux joueurs à la hausse sur les actions de Saint- Charles, écrasés, grâce en partie à Mirabeau, el hors d'étal de liquider leurs engac mcnts. M. de Galonné voulait atténuer les cons quénces dr> coups qu'il avait portes ou fait porter. Mirabeau aurait fait tous ses efforts pour combattre à l'avance une telle mesure. Il m1 se serait pas contenté d'observations verbales; il aurait adressé au ministre un long mémoire, où il défendait la même thèse fort juste, bien qu'intéressée,
que dans le livre sur la Caisse d'escompte. C'est à
ce moment aussi que Mirabeau vendit à M. de Calonne, comme sien, le mémoire préparé par
Dupont de Nemours, en 1775, dans les derniers temps de l'administration de Turgot et pour ce ministre, sur les Municipalités, c'est-à-dire sur la création d'assemblées provinciales et municipales électives. « Du vivant même de monsieur votre frère, écrit Dupont de Nemours dans une lettre du 2 juillet 1787 au marquis Turgot, frère du ministre, lettre publiée par M. Schelle (Dupont de Nemours et VÉcole physiocratique, p. 199), dans le temps que le comte de Mirabeau était à Yincennes, où il périssait d'ennui, où il travaillait beaucoup et montrait pour les travaux utiles une ardeur intéressante, je Dallai voir tous les dimanches pour le consoler. Il me demandait sans cesse <\c± matériaux, dc> mémoires, des papiers qui pussent servir à son instruction, et faire que sa prison le rendît propre à bien faire quand il en serait sorti. Parmi un grand nombre d'écrits de moi que je lui prêtai dans celle vue était celui-ci (le mémoire donl il s'agit), un des moins mauvais que j'aie faits. Il me l'a rendu, mais ne s'esl pas vanté (Vcn avoir gardé copie. Depuis, il l'a donné à M. de Galonné comme son propre ouvrage, et il a fallu que je présentasse au ministre l'original de ma main (une copie chargée de coups de crayon de M. votre frère) pour, lui montrer commenl Mirabeau l'ail quelquefois ses écrits. Depuis, ajoute encore Dupont, il eiii besoin d'argent, et, pensant que l<i nom de votre frère donnerai! plus de prix au volume, il l'a vendu au libraire, en le resliliianl non
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à moi, mais à mon protecteur (c'est-à-dire à Turgot). » Et, en effet, après la chute de Galonné, Mirabeau publia le même mémoire qu'il avail vendu comme de sa composition à ce ministre, en l'attribuanl celle fois a Turgol lui-même (1). Auparavant, il avait été déjà sur le point de publier le mémoire déjà vendu à M. de Galonné, comme. le prouvent deux lettres inédites de lui à Talleyrand en date de juillet et août 1780 (Archives du ministère des affaires étrangères), dan- lesquelles il répond à des reproches de Talleyrand à ce sujet, et se justifie aux dépens de Glavière. D'après les mêmes lettres, Mirabeau se sérail approprié de même un mémoire sur les loteries, à lui confié par M. de Galonné, et dont le manuscrit, de l'écriture du grand orateur, se trouve aujourd'hui au ministère des affaires étrangères.
La dernière polémique financière que Mirabeau engageaen 1785 faillit le brouiller avec M. de Galonné. G' étail à la Compagnie -des Eaux de Paris qu'il s'at'.aquait cette fois, toujours sous l'influence de Panchaud et de Glavière. Mais Panchaud et Glavière n'étaient déjà plus d'accord avec M. de
(1) Mirabeau avait donné à celte publication faite en juillet 1787, et contre laquelle Dupont protesta dans une lettre adressée au Journal de Paris, le liire d' Œuvres posthumes de Turgot. Il avait joint au mémoire de Dupont deux pièces intitulées, l'une : Lettre à M. te comte de M... sur 7e plan de M. Turgot; l'autre : Observations d'un républicain sur 1rs différents systèmes d'administrations provinciales, ■- deux fatras pitoyables, écrit Dupont, dont je crois un de lui et l'autre de Clavière ».
Calonnc. Le parti des joueurs à la hausse sur les valeurs de sociétés avait naturellement cherché à disputer le ministre au parti opposé. Ceux des financiers du premier parti qui figuraient parmi les administrateurs ou les actionnaires importants de la Caisse d'escompte s'étaient trouves par la force des choses rapprochés de lui. M. de Galonné avait voulu d'abord modérer leurs eut ralliements, faire prévaloir les conseilsjie la prudence dans l'administration de l'établissement qu'il avait pris sous sa sauvegarde, nous parlons de la Caisse d'escompte. Mais comme il arrive fréquemment, il avait subi l'influence des hommes sur lesquels il voulait exercer la sienne. Il n'avait pas été difficile de lui faire entrevoir l'intérêt du gouvernement dans un mouvement général de hausse qui atteindrai! aussi les titres d'emprunts d'Etat, qui accroîtrai! indéfiniment le crédit de la Caisse d'escompte, et la mettrait ainsi en situation de rendre au Trésor public des services de prêteur, avec moins de risques qu'en 1783. M. de Calonne n'avait aucune espèce de principes fixes : les revirements et les contradictions ne lui coûtaient donc pas. Quan! aux actions de la ( Compagnie des Eaux en particulier, il ne pouvait que s'accommoder fort bien de leur hausse. N'en possédait-il pas pour sou compte un nombre considérable qu'il tenait de la libéralité du roi Louis XVI, comme l'a rapporté M. de Montyon ?
M. de Galonné vil donc avec mécontentemen! la
publication du petil pamphlel de Mirabeau contre la Compagnie des Eaux de Paris, imprimé en < tobre 1785. Mirabeau y déclarait pourtant « ne point assimiler les actions de cette compagnie h ers effets étrangers dont la mode vraiment scandaleuse ne présente guère à leurs adorateurs que le danger de 1'évanouissemenl presque absolu de leurs capitaux, ou tout au plus l'espoir de l'intérêt 1res précaire d'un prêt perpétuel l'ait en pays étranger. Les actionsde la pompe à l'eu, continuaitil, peuvent offrir un emploi solide d'argent, mais à un intérêt très limité. » C'est donc la hausse exagérée des actions qu'il se proposail de combattre, plus que l'entreprise en vue do Laquelle elles avaient été émises. Mais, directement ou indirectement, ses critiques et ses protestations tombaient sur l'entreprise elle-même. Dans les coin sions de travaux faites à la Compagnie des Eaux il voyait un véritable monopole. La Compagnie ne desservait encore que la rive droite de la Seine depuis (maillot jusqu'à la porte Saint- Antoine, sa conduite principale parcourant le faubourg. Saintllonoré et les boulevards. Il était question d'autoriser l'établissement d'une seconde conduite principale sur la rive gauche pour alimentes notamment l'Ecole militaire et l'Hôtel des Invalides; il était question aussi d'abandonner à la compagnie le service de la fourniture d'eau à certaines fontaines, à certains établissements public-.
à certaines maisons particulières que l'adminis-
tration municipale alimentait encore elle-même au moyen de pompes non à vapeur, comme celle du pont Notre-Dame. Mirabeau s'élève contre ces projets. Suivant lui, le service de la fourniture d'eau appartient naturellement au gouvernement comme celui des chemins, des canaux, des digues et autres travaux publics. Il traite de chimérique la pensée d'arriver à porter l'eau dans chacune des maisons de Paris. On devrait se contenter de beaucoup de fontaines publiques bien approvisionnées. On ne ruinerait pas ainsi les infortunés porteurs d'eau dont les intérêts trouvent en lui un chaleureux défenseur. Enfin au système de l'alimentation de Paris par l'eau de la Seine élevée au moyen de machines à vapeur, il oppose le système de l'adduction des petites rivières des environs, comme l'Yvette et la Bcuvronne, système préconisé dès lors par un savant membre de l'Académie des sciences, Deparcieux. Le temps a démontré pourtant que les deux systèmes se conciliaient et se complétaient parfaitement, et il a si bien donné tort à Mirabeau sur tous les autres points que les opinions exprimées par lui n'ont plus aujourd'hui qu'un intérêt de curiosité.
Dieu ([uc le nom de Mirabeau figurai en grosses lettres en tête de la brochure, M. de Galonné feignit d'attribuer à Glavière la paternité de celle brochure. Glavière fut mandé chez le lieutenant de police, M. de Grosne, qui lui exprima le mécontentement du roi et lui intima la défense T. m. il
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d'écrire sur des objets d'administration. Fureur de Mirabeau de voir son ouvrage attribué à un autre, plus encore que de le voir censuré par l'autorité. M. de Galonné lui fait alors signifier à lui même par le duc de Lauzun d'avoir à se tenir tranquille, sans quoi le ministre serait impuissant a le défendre contre toutes les animosités qu'il s'est attirées à la cour et à la ville, et se verrait même obligé « de le faire punir le plus sévèrement possible ». Mirabeau demande une audience à M . de Galonné, qui le reçoit mal. Des amis communs du ministre et de l'écrivain, comme le duc de Lauzun et l'abbé de Périgord, s'interposent et décident le second à partir pour l'Allemagne avec de bonnes recommandations, et l'espoir d'une mission du gouvernement un peu plus tard.
Avant de quitter Paris, Mirabeau ne put se tenir de répliquer à une réfutation fort spirituellement incisive de sa dernière brochure écrite par un administrateur de la Compagnie des Eaux de Paris qui n'était autre que Beaumarchais. Nos lecteurs trouveront dans le Beaumarchais et son temps de M. Louis de Loménie des détails sur ce duel de plume que le nom des deux adversaires suffit à rendre intéressant. L'impression qui y est exprimée reste la notre. Dans le duel dont nous parlons, ce n'est pas Mirabeau qui a L'avantage. La raillerie modérée, le persiflage où excelle l'auteur du Mnrinijr de Figaro n'est pas dans Le génie du grand tribun de l'Assemblée constituante. Aux
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égratignures de son adversaire, celui-ci répond par des coups de boutoir, que Ton nous passe l'expression ; il frappe plus fort que juste, et il ne s'aperçoit pas qu'il touche au ridicule quand il se drape vis-à-vis de Beaumarchais en représentant xle l'ordre public et des bonnes mœurs, ou en conseiller des pères de famille abusés (1). Il y a des circonstances où toutes les invectives du monde, sur le mode le plus oratoire, ne valent pas un bon mot comme celui de Mirabelles appliqué par Beaumarchais aux diatribes de Mirabeau, par comparaison avec les Philippiques. Il paraît pourtant que le public du temps fut un peu surpris de voir Beaumarchais laisser le dernier mot à Mirabeau et s'en tenir aux quelques pages courtoises qui avaient provoqué une si violente réplique. Les actions de la Compagnie des eaux, tombées sous
(1) « J'ai satisfait au devoir de bon citoyen, déclarait Mirabeau au début de son second pamphlet... Je répondais à la demande d'un père de famille auquel on conseillait de placer dans les actions de la pompe à feu une partie considérable de sa fortune. Un père de famille est quelque chose pour l'homme qui a le temps et l'habitude de réfléchir sur ses sentiments et ses pensées; mais celui dont il s'agit m'intéressait plus qu'un autre parce qu'il est l'ami d'un de mes amis particuliers, M. de Chamfort, dont le nom cautionne assez la bonne foi pour quiconque le connaît; eh! qui ne le connaît pas? Qu'on l'interroge, il dira qu'il s'était donné la peine de rédiger lui-même par écrit la demande de son ami. » Mirabeau ajoutait, il est vrai, « qu'il avait voulu aussi venir au secours d'un autre ami, M. Glavière, lequel avait imprudemment rendu hommage au bon sens en vendant cent actions des Eaux <le Paris à un prix assez, voisin de celui d<- création pour le mois de mars 1787, et se voyait med'uae perte excessive »
l'influence des attaques de Mirabeau do :),r»nn à 2,000 francs, restèrent à ce dernier cours. El quant à Mirabeau lui-même, il a beau se plaindre a\ une dignité toujours un peu étrange, dans une lettre
adressée, à quelque temps de là, à son père que •M. de Galonné ait « déchaîné contre lui ce saltimbanque de Beaumarchais»; un saltimbanque auquel il n'avait pas eu honte, paraît-il, de demander peu auparavant un prêt de 12,000 francs, refusé d'ailleurs, mais avec la plus exquise politesse. Avoir tenu tête à l'homme qui, cette année même, faisait représenter le Mariage de Figaro, qui avait terrassé Goèzman et la magistrature à laquelle il appartenait, dans d'inoubliables mémoires, ne pouvait que grandir sa renommée.
La Réponse a l'écrivain des administrateurs de la Compagnie des Eaux de Pa ris avait paru au mois de décembre 1785, et, à la fin du mois, Mirabeau partait pour Berlin avec sa horde (1), comme il disait, c'est-à-dire avec Mme de Nehra et son fils adoplif. Il arrivait à peine, tout entier encore a sa colère contre M. deCalonne, qu'il reçoit communication d'un compte rendu des administrateurs de la Banque de Saint-Charles à leurs actionnain récemment paru et très injurieux contre lui. « Il
(1) Une nuit a entre Toul et Verdun, raconte Mn" de Nehra, on s'avisa de QOUS tirer plusieurs coups de pistolet dans la voilure. Nous n'avons* jamais su si c'étaient des assassins ou des personnes qui voulaient nous effrayer. Ce n'étaient sûrement des voleurs. »
est certain, y disait-on, qu'on a stipendié, pour discréditer la Banque, un de ces malheureux dont la yie est une longue alternative de délits et de châtiments, et qui emploient à dire du mal le peu de moments que leur laisse l'habitude qu'ils ont d'en faire. » A cela, Mirabeau avait répondu d'avance en apprenant au public dans son second pamphlet contre la Compagnie des Eaux que, « s'il maniait depuis six mois, avec un grand succès (c'est un fait que je raconte, observait- il, ce n'est pas un éloge que je me donne), les armes les plus nobles et les plus sûres, celles de la raison, pour détruire l'agiotage, le ministre des finances l'y avait appelé, invité, encouragé. » Mais voulant appuyer cette explication par des preuves et mis hors de lui par des injures qu'il ne pardonnait pas au ministre d'avoir au moins laissé imprimer, il compose précipitamment contre M. de Galonné lui-même un nouveau et long pamphlet sous forme de lettre à son adresse. Ce pamphlet, auquel nous avons emprunté plusieurs citations et de nombreux renseignements, a été en partie inséré dans les Mémoires de Mirabeau de M. Lucas de Montigny. Le manuscrit complet se trouve aujourd'hui aux archives du ministère des affaires étrangères. C'est un récit de tous les rapports de Mirabeau avec M. de Calonne pendant l'année 1785, entremêlé de reproches et d'accusations violentes. On peut juger de cette violence par l'épigraphe, il y a une épigraphe à tous les écrits de Mirabeau, et celle-là
est empruntée aux Lettres de Junius, célébrée en Angleterre. « I would pursue bina through life,
and try the last exertion of my abilities to préserve the perishable infamy of his naine, and make it immortal. » On peut en juger aussi par le
début que voici :
11 est donc arrivé, Monsieur, le moment que je vous ai prédit et que j'ai vraiment redouté, le moment où ma réputation, mes principes, ma sûreté, mon honneur et, par-dessus tout, le bien de mon pays me commandent également de vous citer au tribunal du public, et de le prendre pour juge entre nous. Après un mois de vains efforts, d'inutiles conseils, de travaux infructueux, je me vois contraint de renverser dans ma propre opinion le trône que j'aurais voulu vous élever dans celle de tous nos concitoyens. Non seulement il me faut renoncer à l'espoir de tout le bien que vous pouviez faire, mais il devient nécessaire que je m'oppose au mal que vous faites. J'aurais voulu pouvoir être votre caution, et vous me forcez à devenir votre dénonciateur... Pourquoi le hasard m'a-t-il approché de vous, pourquoi vos quaV aimables m'avaient-elles séduit? Pourquoi vous ètes-vous servi de moi ?... M'auriez-vous pris pour un de ces hommes légers ou sans honneur à qui l'on commande de plier au gré des circonstances leurs sentiments et remploi de leurs méprisables talents?... Si telle fut votre erreur, vous allez être cruellement détrompé.
Tout l'ouvrage est formé ainsi de périodes oratoires emphatiques, solennelles et bien arrondi Il y a un passage où Mirabeau, après avoir déclaré (pie l'exemple qu'il donne est grand et périlleux,
revendique la qualité d'instructeur de la nation. « Elle est vraiment belle la place d'instructeur, s'écrie-t-il. Oui, Monsieur, croyez-moi, assez belle pour que les ambitieux subalternes, les ambitieux de cordons, de départements, de ministères aient intérêt à consulter, écouter, observer l'homme qui sait, qui veut, qui peut instruire ses contemporains... Je ne me cache pas de prétendre à cette belle prérogative, et peut-être ai-je quelque droit d'avouer cette ambition qui plaît à mon âme sans étonner mon esprit. » Le grand cheval de bataille de Mirabeau contre M. de Galonné est naturellement cet arrêt du Conseil du 2 octobre annulant tous les marchés à terme, et instituant pour leur liquidation une commission dans laquelle le ministre a appelé, à côté de maîtres des requêtes, l'homme que Ton considère à bon droit comme le chef des joueurs à la hausse, et qui, clans la conciliation à opérer entre vendeurs et acheteurs, ne peut s'empêcher d'être partial en faveur des acheteurs, Le Gouteulx de la Noraye.
Mirabeau envoya son pamphlet en France pour y être imprimé et publié. Mais ses amis influents, l'abbé de Périgord, Lauzun, d'Antraigues, Narbonne qui étaient restés dans l'intimité du ministre, bien que leur maître Panchaud commençât déjà à tomber en disgrâce, arrêtèrent l'impression du manuscrit. Ils déclarèrent à Mirabeau qu'une pareille publication serait la ruine de toutes ses espérances ambitieuses et les mettrait dans Tim-
possibilité de le servir. I l'autre part, ils lireut comprendre au ministre quel était le seul parti à
adopter vis-à-vis d'un homme qui devenait aussi gênant. « M. de Galonné, dit en propres termes Mirabeau, écrivant pourtant à son père, trouva qu'il était plus sûr dem'employer, seule manière de me museler. » Le publiciste mécontent fut rappelé à Versailles pour y être chargé d'une mission diplomatique à Berlin, dans le pays même où ses goûts et ses études personnelles l'avaient attiré.
Nous parlerons au chapitre suivant de cette mission, qui dura depuis le mois de juin 1 780 jusqu'à la fin de janvier 1787. A cette époque, Mirabeau ne recevant pas exactement tout l'argent qu'il réclamait pour sa dépense, et qui dépassait de beaucoup les appointements assez modiques primitivement convenus, n'obtenant pas, comme il l'avait espéré, de passer du cadre irrégulier de la diplomatie dans le cadre régulier, attiré d'ailleurs par la réunion de l'Assemblée des notables, prit le parti de revenir en France pour y faire de nouveau parler de lui. De retour à Paris, il se convainquit qu'il n'avait à attendre de M. de Galonné rien de ce qu'il voulait; le ministre « éludait st>s demandes les plus formelles et les plus simples par un silence bien ou mal coloré, le laissait dans des embarras de tout genre », et se contentait de répondre aux sollicitations de ses amis : « J'arrangerai tout cela avec de l'argent. » C'est pour lui montrer, suivant
l'expression d'une de ses lettres (1), que « s'il était bon à prendre il n'était pas bon à laisser » ; c'est dans ce but, disons-nous, que Mirabeau fit paraître, à la fin de février 1787, celui de ses pamphlets financiers qui a eu le plus de retentissement, la Dénonciation de ïagiotage au roi et à l'Assemblée des notables, où, derrière certains spéculateurs désignés par leurs noms, il attaquait nettement le ministre des finances comme leur protecteur. A la vérité, M. de Galonné avait depuis un an fourni lui-même bien des armes pour ce genre d'attaques, et l'on ne saurait bien faire comprendre l'effet produit par le nouvel ouvrage de Mirabeau qu'en retraçant les circonstances au milieu desquelles il apparaissait.
§ 2. — La Dénonciation de l'agiotage.
A l'ouverture de l'Assemblée des notables, M. de Galonné venait d'avouer la détresse du Trésor, l'existence d'un énorme déficit dans les revenus publics, et la nécessité de prendre pour y obvier des mesures extraordinaires. Tout le prestige d'habileté qui l'avait environné jadis était tombé. On commençait à répéter contre lui l'accusation de gaspillage des deniers publics, on revenait avec une attention plus critique sur les actes de son
(1) Au major Mauvillon. « Il a, dit encore Mirnbeau, en par lant de M. de Calonne, dans une aulre lettre au même correspondant, jeté Je citron, sans penscr-qu'il y avait encore du jus. >»
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administration, en particulier sur les faits qui s'étaient passés L'année précédente et au commencement de l'année présente. Jamais M. de I lalonne
ne s'était montré plus aventureux que dans cette dernière partie de son ministère; il semble que la perspective de la crise qui approchait, du « déluge », qu'il ne pouvait plus comme Louis XV renvoyer après lui, n'eût fait qu'accroître sa témérité. Il avait longtemps trouvé une exceptionnelle facilité dans le Parlement de Paris pour lVnivgistrement de ses édits d'emprunt; mais ce corps, disposé à l'appuyer par esprit d'hostilité contre Necker, avait fini par se lasser; le dernier édil d'emprunt public pour une somme de 80 millions, édit présenté en décembre 1785, avait soulevé de sa part les plus vives protestations, et n'avait été enregistré qu'avec des réserves expresses. Bien que M. de Calonne eût déclaré, dans le préambule dé l'édit, que l'emprunt dont il s'agissail suffirait pour effectuer V accaparement total des dettes et rétablir ï ordre dans les affaires, il savait très bien que ce secours serait bien vite épuisé vite à renouveler. Lorsqu'il songea à réunir une Assemblée des notables, ce fut pour créer avec son concours des ressources permanentes additionnelles (1) au moyen d'un supplément d'impôts.
(1) Créer de telles ressources devenait d'autant plus argent qu'il allait se former un vide important de plus dans le Trésor par suite de la cessation à date fixe £1787) du troisième «vingtième, établi à l'otcision de la guerre d'Amérique.
Mais en attendant l'établissement de ces ressources, il fallait pourvoir aux charges courantes, faire la meilleure figure possible, lors de la réunion de l'Assemblée. Les expédients de trésorerie ne suffisaient pas, les emprunts directs étaient devenus impossibles. M. de Calonne imagina donc de se servir de la Caisse d'escompte comme intermédiaire, de remanier encore une fois ses statuts, d'augmenter dans une large mesure son capital social et de se faire remettre à titre de cautionnements 70 millions sur les 80 que devait donner l'émission d'actions nouvelles. Dans la pensée d'assurer le succès de cette opération, il se livra à une série de manœuvres destinées à soutenir le cours des valeurs de spéculation sur la place de Paris.
Lui-môme déclare, dans sa Requête au roi et à F Assemblée des notables (1), que ses interventions h la Bourse à la fin de 1786 étaient liées au prêt qu'il négociait alors avec la Caisse d'escompte. « J'avais, ajoute-t-il, deux buts : 1° garnir le Trésor royal assez abondamment pour qu'il pût se suffire durant les premiers mois de l'année (1787); 2° empêcher que les effets publics ne souffrissent une baisse excessive qui aurait entraîné la
(1) C'est, nous l'avons dit, un fort curieux écrit rédige paV M. de Calonne, peu de temps après sa sorli< du ministère, en réponse aux accusations de dilapidations soulevées contre lui au sein même du Parlement.
ruine des particuliers propriétaires de ces effets! et le discrédit de ta place. »
M. de Calonne ne s'est d'ailleurs expliqué qu'incomplètement sur les interventions à la Bour
dont nous parlons, et qui sont peut-être la particularité la plus intéressante, quoique la moins connue, de toute son administration. Mais il existe aux Archives nationales, surtout dans les papiers de l'abbé d'Espagnac, un personnage fort original que nous ferons connaître tout à l'heure à nos lecteurs, des documents qui permettent de jeter plus de lumière sur ces opérations, thème principal de l'indignation de Mirabeau dans sa Dénonciation de l'agiotage. L'indication détaillée et compli s'en trouve d'ailleurs dans le procès-verbal d'une séance du conseil royal du commerce et des finances, en dale du 26 avril 1788, où l'on s'occupa d'en liquider les suites. Indépendamment d'achatsventes, pour des sommes considérables, ayant porté sur les titres de l'emprunt de 125 millioi les plus importantes de ces opérations ont été effectuées sur les actions de la Compagnie des Indes et les actions de la Compagnie des Eaux. Il a été remis à deux sociétés de spéculateurs, chargées, l'une des marchés sur les actions des Eaux, l'autre des marchés sur les actions des Indes, 11,500,000 francs en assignations, ou, si l'on aime mieux, en billets du Trésor payables dans les derniers mois de 17S7 par imputation sur les fonds de la guerre et de la maison du roi. Les assigna-
lions devaient être rapportées au Trésor un mois avant leur échéance; mais comme il était entendu aussi qu'elles seraient déposées en gage chez les banquiers qui prêteraient aux deux sociétés les fonds nécessaires au fur et à mesure de leurs besoins, il est bien évident que la restitution était entièrement subordonnée à la réussite des opérations à tenter (1).
Les actions de la Compagnie des Indes récemment doublées, portées de 20,000 à 40,000 au mois de septembre 1786, et les actions de la Compagnie des Eaux, atteintes par l'effet des pamphlets de Mirabeau, à un moindre degré pourtant que les actions de la Banque de Saint-Charles, étaient alors l'objet des combats les plus acharnés entre joueurs à la baisse et joueurs à la hausse. Voilà pourquoi M. de Calonnc, sans parler de l'intérêt particulier que pouvaient lui inspirer les actions des Eaux, se croyait fondé à faire porter ses secours de préférence sur ces deux catégories de valeurs, dans l'espérance que leur hausse profiterait aux valeurs plus fermes de la cote, aux fonds d'Etat, comme aux actions de la Caisse d'escompte.
Telle est l'explication que donne le ministre tombé clans sa Roque le au roi cl à l'Assemblée des notables', se justifier plus amplement lui
(1) En définitive, M. de Calonnc donnait à deux syndicats de spéculateurs une couverture en vue d'opérations peu déterminées et point limitées.
or.'» LES MIRABEAU
semble superflu : « L'exemple, ajoute-t-il seulement, d'une nation qui en bien des choses, et surtout en ce qui concerne le crédit, peut servir de modèle (il s'agit de L'Angleterre) prouve asseï
<|u'un gouvernement sage doit se tenir en mesure de pouvoir soutenir par voies secrètes et indirectes le cours des fonds publics, quand le moment l'exige, et faire au besoin des sacrifices pour le relever. » Cet axiome posé, M. de Galonné passe sans embarras à un nouvel ordre de considérations.
Le juge sévère qui condamnerait d'une manière absolue toutes les interventions gouvernementales à la Bourse aurait sans nul doute bien des ministres des finances de notre siècle à comprendre avec M. de Galonné dans son arrêt de condamnation. Il se heurterait à un préjugé singulièrement enraciné encore aujourd'hui dans le monde financier. Mais, en vérité, les interventions de M. de Galonné méritent une place à part dans l'histoire. Remarquons d'abord que tous les marchés passes par ses ordres, ceux du moins de 1786 et de 17S7, ont été des marchés à terme. Le même ministre qui, dans ses édits, proscrivait les marchés de ce genre les annulait même pour le passé au mépris des conventions arrêtées et des droits acquis, en ordonnait en secret pour le compte du Trésor. Le même ministre qui flétrissait les spéculations de Bourse offrant à un certain degré le caractère du jeu, l'agiotage, pour employer le gros mot du
temps, se lançait, comme administrateur de la fortune publique, dans les spéculations les plus hasardeuses. On va voir que cette qualification s'applique justement aux opérations autorisées par lui sur les actions des Indes et les actions des Eaux.
Et, en effet, c'est un second point à remarquer, les deux sociétés chargées de ces opérations n'avaient point reçu d'instructions précises, de mandai déterminé. Si, munies d'un semblable mandat, elles l'eussent exécuté strictement et prudemment, le pis qui pouvait arriver c'était une perte pour le Trésor, dans des limites prévues à l'avance. Mais, au contraire, les deux sociétés avaient reçu seulement mission de soutenir certaines catégories de valeurs. La belle garantie que l'engagement pris par elles de restituer les billets du Trésor mis à leur disposition à cet effet, alors qu'on leur laissait une liberté entière sur la nature et le chiffre des marchés qu'elles auraient à passer! Ainsi pratiquées, les interventions de M. de Galonné devaient avoir pour résultat non seulement une perte pour le Trésor, plus considérable qu'on ne pouvait la prévoir, mais une crise aiguë sur la place de Paris.
C'est surtout l'opération relative aux actions de la Compagnie des Iodes qui amena ce résultat, La société chargée de la suivre pour le compte de M. de Galonné se composait de trois spéculateurs militants : un comte de Seneff, l'intendant dès
domaines du comte d'Artois, Pyron, et un sieur
Baroud qui s'intitulait avocat au Parlement. A] ». une succession de marchés, dont l'étal exact n'a jamais été fourni, celte société se trouva, à la lin de décembre 1786, propriétaire «le trente-deux mille cinq cents actions des Indes, dont la plupart n'étaient ni livrées ni payées, cela va <;m> dire, la somme nécessaire pour les payer dépassant de beaucoup celle allouée en assignations par M. de Calonne. Il n'y avait réellement en circulation que trente-sept mille actions de la Compagnie* des Indes, car il devait toujours en rester trois mille appartenant aux administrateurs, en dépôt au siège, de la Compagnie. Les agents de M. de Calonne réunissaient donc fictivement entre leurs mains presque toutes les actions livrées au public. N'ayant ni l'intention ni les movens de réaliser ces achats, sachant fort bien que le ministre ne pouvait ni ne voulait acquérir définitivement un pareil nombre de litres, ce qui eût équivalu à racheter l'entreprise de la Compagnie des Indes, ils se trouvaient maintenant assez embarrass d'écouler leurs actions sur le marche sans en faire tomber les cours, et détruire absolument le résultat qifils avaient prétendu atteindre. De tous les spéculateurs de Paris, le plus audacieux peut-être était alors un ecclésiastique de bonne race, vicaire général de Sens, l'abbé d'Espagnac (1). Les prê-
(1) Son père, le baron d'Espagnac, avait été gouverneur des
Invalides; son oncle, abbé comme lui et conseiller-clerc au
très dépourvus des vertus de leur état ne sont pas rares au xvme siècle ; pourtant, depuis Dubois, dont l'abbé d'Espagnac était d'ailleurs parent, il n'en est aucun dont la conduite fasse un aussi curieux disparate avec son habit. Cet abbé de Bourse, devenu plus tard munitionnaire de la République, devait finir ses jours dans la même fournée de condamnés du tribunal révolutionnaire que Danton et Camille Desmoulins. A l'époque dont nous nous occupons, il venait de s'assurer d'assez importants bénéfices en vendant précisément des actions de la Compagnie des Indes aux agents de M. de Calonne. Leur embarras lui suggéra l'idée d'une belle partie à jouer. En leur rachetant à terme toutes leurs actions, en effectuant encore quelques achats du même genre sur le marché, il pouvait arriver assez facilement à accaparer toutes les valeurs de la Compagnie des Indes, se trouver même acheteur à terme d'un plus grand nombre de ces valeurs qu'il n'en existait réellement en circulation. Ceci était le point important et machiavélique de sa conception. En effet, il était encore moins que M. de Calonne en mesure de débourser plus de cinquante millions pour devenir proprié-
Parlcmcnt de Paris, était ami intime du marquis de Mirabeau. M. le eomie de Seilhac a publié sur l'abbé Marc-René d'Espagnac, celui dont nous avons à parler, un petit ouvrage qui contient des documents intéressants. M. de Seilhac ne nous paraît cependant pas avoir bien saisi et bien élucidé la question des rapports et des démêlés de l'abbé d'Espagnac avec M. de Calonne.
taire effectif de toutes les actions de ta Compagnie
des Indes. Ce qu'il voulait, celait réduire ses vendeurs à l'impossibilité dé réaliser tout ou partie de leurs engagements, de manière à traiter avec eux sur l'inexécution de leurs engagements, en Les tenant à sa merci. Ce plan plus habile qu'honnête réussit à souhait. Les agents de M. de Galonné s'estimèrent heureux de céder à 1,500 livres par action, c'est-à-dire plus cher qu'ils n'avaient acheté, leurs trente-deux mille cinq cents titres; ils ne s'inquiétèrent pas des suites, ou plutôt ils ne s'en inquiétèrent que trop tard, la vente consomma en voyant l'abbé d'Espagnac marcher avec ferme le au but qu'il poursuivait. Ils voulurent alors racheter à leur tour, mais l'abbé d'Espagnac refusa de vendre, et, quelques avantages qu'on lui proposât, il tint bon. Dans le courant de mars 1787, il était devenu acquéreur de près de quarante-six mille actions des Indes, presque toutes livrables à la lin du mois, alors qu'il n'en existait dans le commerce que trente-sept mille. Dès le mois précédent, le bruit de ce gigantesque coup de Bourse avait commencé à se répandre. Une grande partie de la Dénonciation de l'agiotage de Mirabeau était consacrée à le signaler à la réprobation générale. Mirabeau avait mis la main, nous ne savons par quels moyens, sur un plan d'opérations rédigé par L'abbé d'Espagnac, à un moment où celui-ci. non encore décidé à effectuer seul sa tentative d'accaparement, cherchait à s'associer d'autres spécula-
leurs. Que la société Seneff-Pyron-Baroud lui chargée d'une mission du ministre des finances, voilà ce que Mirabeau ignorait. Mais il avait le sentiment d'une complicité quelconque du gouvernement dans la tentative qu'il flétrissait.
Jetez un regard, disait-il, sur le plan d'escroquerie le plus audacieux et le plus extravagant qui ait jamais été formé. Je l'ai sous les yeux ce plan secret, livré par l'imprudente avidité d'acquérir des complices; ce plan qu'une main invisible semble protéger contre les mur-» mures qu'il excite. Je le lis, j'y vois une association comparable à celle que l'obscurité des forêts dérobe aux passants. J'y trouve des pièges tendus dans un but tout semblable, de perfides amorces jetées non seulement à la cupidité, mais au bon sens, à la bonne foi... Oetle scélérate entreprise est vaste : il ne s'agit pas moins que de l'accaparement de toutes les actions de la nouvelle Compagnie des Indes, et de tous les engagements pour en livrer, afin que l'association soit tout à la fois la caverne où il faille acheter l'action, la caverne où il faille la laisser, et que, contraint d'y arriver les mains pleines, on soit forcé d'en sortir encore les poches vides... Mais comment peut-on exécuter des opérations tout à la fois aussi immenses et aussi scandaleuses ? D'où peuvent leur venir les secours?... Lecteur honnête, c'est à cette question que je brûlais de vous conduire. C'est là que l'évidence du mal ne laisserait plus d'excuses à l'administration qui ne retrancherait pas enfin au milieu de nous les véritables causes de ces effets si avilissants.
Nous reviendrons un peu plus loin à la Dénonciation de l'agiotage pour l'apprécier comme pamphlet cl en noter 1rs conclusions. C'est l'impres-
sion qu'elle produisit qu'il nous importe
constater d'abord. La vivacité de celte impression se manifeste jusque sous la plume des témoins les plus hostiles à Mirabeau, comme son propre pôr Elle se traduisit dans le sein de l'Assemblée des notables par des griefs plus directs et plus explicites opposés à M. de Galonné (1). Elle ne fut j atténuée par deux ou trois réponses à l'ouvrage de Mirabeau où l'on attaquait celui-ci à son tour dans toute sa vie avec une extrême violence. C'est sans plus de succès que l'on fit courir contre lui des épigrammes qui amusèrent d'ailleurs le public, celle-ci entre autres, attribuée à Rivarol :
Puisse ton homélie, ô bouillant Mirabeau ! Écraser les fripons qui gâtent nos affaires ; Un voleur converti doit devenir bourreau Et prêcher sur l'échelle en pendant ses confrères.
M. de Calonnc avait été publiquement attaqué
non pas seulement par des insinuations et dans certains de ses actes, mais directement et dans s. m caractère môme; il y avait à la fin de la Dénonciation de r agiotage une tirade tonte personnelle contre lui, que Mirabeau avait ajoutée au dernier
(1) Un pou plus tard (août 1787) le Parlement mettra d'office à l'instruction une dénonciation accusant M. de Calonne ■ d'avoir commis des déprédations do finances », notamment « dans les fonda du Trésor royal fournis clandestinement pour Boutenir un agiotage funeste à l'État ». 11 faudra que M. de Brienne intervienne pour étouffer celte procédure.
moment, après avoir eu l'audace de faire porte son manuscrit au ministre pour lui mettre une -dernière fois le marché à la main (1). Le ministre des finances ne pouvait donc se dispenser de faire usage de son autorité, ou du moins, car il s'est défendu d'avoir provoqué lui-même la punition de Mirabeau, de laisser agir le ministre chargé de décerner les lettres de cachet à Paris, le baron de Breteuil. Toutefois, pour donner satisfaclion à l'opinion, M. de Calonne fit punir avec Mirabeau, et du même coup, non seulement l'abbé d'Espagnac, mais encore les spéculateurs que lui-même avait mis en mouvement, et qui l'avaient, à la vérité, bien mal servi. Le 18 mars, il était expédié simultanément des ordres d'exil contre l'abbé agioteur, contre le comte de Seneff et Baroud, et une lettre de cachet pour l'arrestation de Mira-
(1) C'est l'abbé de Périgord, un sien ami fort intrigant, raconte le marquis de Mirabeau, qui avait porté le manuscrit au ministre. « Le ministre répondit, nous citons toujours le marquis de Mirabeau : Son manuscrit est bien fait, il y a de bonnes choses, il y en a qu'il faut retrancher. Nous savons le secret, il a besoin d'argent. Voilà un billet de 3,600 livres sur M. Augeard (l'un des fermiers généraux, secrétaire des commandements de la reine Marie-Antoinette), qu'il arrête. L'abbé arrive chez lui et le trouve parti pour Orléans, pour faire imprimer son morceau, sur ce qu'il n'avait pas reçu réponse assez vite. » Mirabeau avait pris comme épigraphe ces deux vers de Voltaire :
Pensais-tu qu'un instant ma vertu démentie Mettrait dans la balanco un homme et la patrie?
Ce qui achevait de donner à sa brochure un caractère d'allaque personnelle contre M. de Caloniw.
Q6i LES MIRABEAU
beau et son emprisonnement au château de Ham.
Il est vrai de dire que Les ordres d'exil contre les agioteurs no furent pas mis à exécution, les intéressés ayant fait sentir qu'on ne pouvait se passer de leur présence à Paris pour prendre les arrangements susceptibles de prévenir à la Bourse la crise générale qu'ils avaient provoquée. L'aBbé d'Espagnac seul subit un peu plus lard un court exil à Montargis. Quant à Mirabeau, averti de plusieurs côtés à l'instigation même de M. de ("Jalonne, pressé de partir notamment par l'abbé de Périgord, il put se dérober ainsi à l'effet ruai pas de la dix-septième, comme il disait, mais de la dixième lettre de cachet lancée contre lui. Moins d'un mois après, M. de Galonné l'autorisait lui-même, dans une lettre fort gracieuse, à revenir à Paris, pourvu quil s abstînt pendant quelque temps de faire imprimer des choses qui pussent nuire aux vues du gouvernement. « Il serait audessous de vous, lui disait le ministre, d'empêcher le bien de l'Etat (l)pour satisfaire votre vengeance personnelle, et quand il sera fait, il deviendra encore à vos propres yeux un motif d'oublier ce dont vous auriez pu avoir été offensé... Je vais dire au roi que je vous ai mandé de revenir sans crainte. Quoiqu'il ait fort désapprouvé la manière dont vous aviez parlé d'un arrêt du conseil, il est trop juste pour vouloir que vous soyez seul victime.
(1) C'esl-à-dire le succès des- projets ministériels.
lorsque vos adversaires se sont fait un rempart de l'énormité de leur crime et du danger qui résulterait pour la Bourse entière du renversement subit de leurs affaires. Je vous écrirai demain ou aprèsdemain, et en commun avec l'aimable et excellent abbé de Périgord. Nous ne nous bornons pas à penser à vous, mais nous sommes occupés aussi de Mme de Nehra. » Il était impossible, comme on le voit, d'être moins vindicatif que M. de Galonné; aussi bien se croyait-il d'autant plus obligé de ménager, d'amadouer Mirabeau, qu'il le jugeait plus redoutable.
. Mais revenons à l'affaire des actions de la Compagnie des Indes. Le gouvernement se trouvait en définitive hors d'étattantde désavouer ses téméraires agents, et de les abandonner au résultat de leurs folles manœuvres, que d'arrêter entièrement l'effet de la spéculation de l'abbé d'Espagnac, et de lui en enlever tout le profit. Beaucoup d'autres particuliers se trouvaient compromis dans cette spéculation, comme ayant vendu des titres à terme ou prêté des fonds en report, pour employer une expression de notre temps, soit à l'abbé d'Espagnac, soit à la Société Seneff et Gie . Pour prévenir une série de ruines sur la place de Paris, à la liquidation de la fin de mars 1787, M. de Galonné avait été obligé de traiter avec l'abbé sur les bases suivantes. Tous les marchés do celui-ci seraient passe- au gouvernement; lesaclions des Indes, dont il était réellement détenteur, seraient pareillement
cédées, sous la condition que le cédant serait indemnisé de ses avances. Il sérail procédé à la liquidation de ces marchés el au règlement des
indemnités à allouer à l'abbé par une commission, qui fut formée des deux banquiers Le Couteulx de la Noraye et Haller. Le gouvernement espérait arriver, en usant de la ressource des reports, à revendre successivement, et sans trop de perte, toutes les actions dont il devenait acheteur, espérance illusoire, comme l'événement le prouva. En attendant, il fallut encore tirer du Trésor, pour la liquidation, six millions en assignations. Six autres -millions en espèces furent distribués immédiatement sous forme d'avances destinées à assurer l'acquittement d'un grand nombre d'effets de commerce près d'échoir, et dont les signataires ou les accepteurs étaient impliqués à quelque degré dans la spéculation sur les actions des Indes.
Vous verrez, Monseigneur, écrivait le «SO mars à If. de Galonné le banquier Haller, lui rendant compte de cette distribution, vous verrez, par le bordereau que j'ai l'honneur de vous remettre de la distribution de six millions, que la banque (c'est-à-dire les maisons de banque de - Paris) les a absorbés presque en entier; et j'ajoute, sans craindre de pouvoir être démenti, que sans ce secours il y aurait eu aujourd'hui des acceptations réputées très bonnes, avec raison, qui n'auraient pas été payées : une seule de ces acceptations en faillite entraînait nécessairement une suite d'autres faillites qu'un secours du triple
n'aurait pu arrêter... Au moyen de ces six millions versé
à temps, vous avez éteint un incendie qui aurait tout embrasé quinze jours plus tard (1).
A ce moment, le montant total des fonds sortis du Trésor en assignations ou en espèces, ou réclamés au Trésor à raison des manœuvres de M. de Calonne sur la place de Paris depuis 1786, était d'environ 25 millions, dont une petite partie seulement devait rentrer sous une forme ou sous une autre. Ce n'était pas tout. Il restait à indemniser l'abbé d'Espagnac. L'arrangement conclu avec lui était fort loin de lui être défavorable. Au lieu et place de particuliers plus ou moins solvables, d'agents secrets du ministre susceptibles d'être désavoués, c'était le gouvernement qui avait pris des engagements envers lui. Il était exposé à voir rogner les bénéfices sur lesquels il comptait ; mais en revanche la peine de les réaliser lui était épargnée. Les commissaires nommés par M. de Galonné lui reconnurent un droit à 1,629 livres 14 sols et 2 deniers pour chacune des 45,653 actions par lui cédées au gouvernement, soit un bénéfice moyen de plus de 100 livres sur le prix auquel il les avait achetées. Pour une indemnité, c'était au moins une ronde indemnité. Toutes compensations avec
(1) Requête au roi et à l'Assemblée des notables. — Archil nationales. — Les événements dont nous venons de parler amenèrent le suicide d'un des confidents de M. de Calonne, M. de Veymerancres, qui avait été l'intermédiaire entre lui el la Société SenefT-Pyron-Baroud. Voir à ce sujet l^s Particularités sur les ministres des finances de M. do Montyon.
MG I.KS MIUAHEAU
les sommes dont il était lui-même redevable à dfôs
tiers, et (me le gouvernement devait retenir, «>{"•rées, l'abbé n'eut plus qu'à réclamer le payement
d'une créance de 4,045,000 livres. Vainement les
successeurs de M. de (Jalonne essavèrent-ils de se dérobera l'effet des obligations que celui-ci avait si légèrement contractées. La cause fut portée devant les tribunaux, et après de longues procédures, en pleine année 1793, il fut décidé que l'Etat était bien engagé et que le Trésor devait payer.
Quelque déplorable qu'eût été, dans l'état de détresse du Trésor, le résultat aridnnetique des interventions de M. de Calonne, leurs conséquences, à la Bourse et sur les différentes places de commerce françaises ou dépendant de la France, avaient été plus déplorables encore. On n'avait évité ou plutôt arrêté une crise atteignant presque toutes les maisons de banque de Paris qu'à force de sacrifices de l'Etat. Entre toutes les valeurs qu'on avait voulu soutenir, les actions de la Compagnie des Indes s'effondraient pour un temps (1) ; les autres naturellement, même celles qui avaient le mieux résisté jusqu'alors, subissaient une dépréciation générale. C'est au moment de l'aveu
(1) Elles se relevèrent au commencement de la Révolution, en 1790, la Compagnie des Indes, dépouillée alors de son privil s Y tint réorganisée d'une manière très sage, en dehors de toute ingérence de l'État, et ayant recommencé des opérations fructucus. s «pif sa brutale suppression par la Convention ne lui permit pas de pousser bien loin.
solennel du déficit dans les revenus publics que la secousse s'était produite ; elle avait achevé de renverser le crédit de l'Etat, et le successeur de -M. de Calonne, M. de Brienne, allait se trouver dans l'impossibilité d'y recourir, alors qu'il ne pouvait plus s'en passer, même temporairement (1). -La. Caisse d'escompte, si solide et si prospère encore en 1786, allait demeurer depuis lors dans une situation vacillante et précaire, en butte à des accusations passionnées auxquelles la connivence de ses chefs avec M. de Calonne avait donné trop de motifs, soumise pour continuer d'exister à toutes les exigences des ministres des finances aux abois, jusqu'au moment où la Convention décréta contre «lie, comme contre toutes les sociétés par actions, la mort sans phrases. Elle fut cependant jusqu'au
(1) Dans une de ses remarquables leçons à Y Ecole des sciences politiques, laquelle a été imprimée et forme un des meilleurs articles du premier fascicule des Annales de celte école, M. Léon Say a jugé avec moins de sévérité les interventions à la Bourse de M. de Calonne. Ce ministre lui a paru avoir devancé les financiers modernes, ceux du moins qui ont été à la fois ingénieux et aventureux, par son intelligence des procédés de spéculation sur le marché des valeurs mobilières. Il est certain que les procédés de spéculation étaient déjà très perfectionnés à la fin du xvnr siècle, et que M. de Calonne avait un coup d'œil assez pénétrant pour en saisir rapidement toutes les finesses. Mais il a appliqué ces procédés pour le compte du Trésor, étourdiment, sans plan arrêté, sans esprit de suite et de prévoyance. Rien de plus extravagant en définitive que 1rs opérations à la Bourse d<- cet homme si intelligent. Voilà, croyons-nous, la conviction ;'i laquelle on arrive forcément quand on contrôle par d'autres documents les explications toujours séduisantes de M. de Calonne lui-même
bout défendue habilement et éloquemment pardes hommes comme Dupont de Nemours el Lavoisier, ce dernier entré trop tard dans son Conseil d'ad" ministration. L'illustre et infortuné savant n'y gagna qu'un titre de plus pour monter sur L'échafàud. La Dénonciation de Ï agiotage de Mirabeau contribua beaucoup à discréditer la Caisse d'escompte. Tandis qu'il était en train de dénoncer, Mirabeau avait dénoncé aussi et dans les termes plus violents les sociétés par actions en général, mais particulièrement la Caisse d'escompte, comme le foyer de ï agiotage. Après avoir tonné pendant cent pages contre les uns et les autres, il arrivait pourtant à des conclusions plus modérées qu'on n'eût pu s'y attendre. « Faut-il proscrire tout agiotage, disait-il, et sévir contre les conventions libres ? Non, pas même quand les conventions sont nuisibles aux contractants, car leur liberté est plus importante encore que leurs richesses. Mais il faut appeler les lumières, les livres, la liberté de la presse, seuls remèdes infaillibles de ces funestes maux. Il ne faut pas de punition légale contre ceux qui s'abandonneraient à la passion du jeu; il faut seulement conduire l'opinion publique à décerner contre eux la punition qui n'est jamais bravée, celle du mépris universel. » Toutefois, en ce qui concerne les sociétés par actions, Mirabeau demandait non seulement la suppression de leurs privilèges, mais « leur assujettissement à un régime rigoureux »... « Il faut, disait-il encore, rap-
peler la Caisse d'escompte à l'esprit de son institution ; il faut la forcer à ne s'occuper que du commerce, des fabriques ; à n'escompter qu'à soixante ou quatre-vingt-dix jours au plus ; à ne jamais élever le taux de son intérêt au delà de 4 0/0 ; à mettre de la modération dans ses dividendes, de la réserve dans sa conduite; et surtout à proscrire à jamais et sans retour, et sans exception, ce fatal papier de circulation, source de tous nos maux. »
Tout cela n'est pas positivement libéral. Quoi qu'il en soit, il y avait dans le pamphlet de Mirabeau des accusations très caractérisées, et des conclusions qui l'étaient moins. Ce furent les premières auxquelles onfit le plus d'attention, et dont on se souvint le plus ; elles ne furent peut-être pas étrangères aux mesures draconiennes des jacobins de la Convention contre les sociétés par actions qu'ils supprimèrent, comme nons l'avons dit, purement et simplement, et contre les joueurs à la Bourse qu'ils punirent des peines les plus variées: l'exposition avec un écriteau sur la poitrine portant l'inscription agioteur, la démolition de leur maison et enfin, comme toujours, la mort.
Ce n'est pas d'ailleurs qu'il n'y ait dans la Dénonciation de V agiotage de fort bonnes parties (1). Nous citerions volontiers un passage curieux où rautcur proteste contre le classement des joueurs
(i) Il y a une partie politique intéressante que nous nous réservons d'étudier dans un autre chapitre.
873 I.Ks MIRABEAU
à la hausse et des joueurs a la baisse, tendant a
faire des premiers les soutiens du gouvernement, « les colonnes de la chose publique », des seconds « les ennemis de l'Etal ». « Lorsque des charlatans, observe-t-il, veulent vendre douze livres un écu de six francs et que la folie du jour leur amène des acheteurs, il est assez simple qu'il se trouve aussi des vendeurs qui donnent un écu pour six livres. » Au point de vue de la forme, Mirabeau s'est abandonné dans ce pamphlet, plus qu'il n'avait fait, dans ses précédents écrits, à son inspiration. Il s'y est plus abstenu d'emprunts aux travaux d' autrui. Il y arrive déjà à l'éloquence. C'est un véritable discours que la Dénonciation de l'agiotage', sa dimension seule eût pu empêcher ce discours d'être effectivement prononcé à la tribune d'une assemblée : exorde, péroraison, interrogations et adjurations à un auditoire imaginaire, rien de ce qui constitue l'appareil oratoire n'y manque.
§ 2 — Mirabeau adversaire de Necker.
En revenant de son court exil, Mirabeau trouvait M. de Calonne renversé. M. Necker n'occupait point encore sa place, mais on peut dire que dès ce moment L'opinion publique l'y appelait. Mirabeau n'élail pas sur ce peint d'aCCOrd avec l'opinion et ne voulait pas que ses attaques contre le
ministre disparu pussent tourner au profit de ce prétendant au ministère. Il se sentait d'ailleurs mis en train par son succès. La mesure de rigueur dont il avait été l'objet n'avait fait que grandir son importance à ses propres yeux comme aux yeux d'une partie du public. Plus que jamais il se croyait investi de cette mission d'instructeur de la nation qu'il revendiquait déjà comme sienne dans sa grande lettre de l'année passée à M. de Calonne. Le moment lui parut opportun pour instruire la nation sur le compte de M. Neckér.
Celui-ci était depuis longtemps, et fut toujours sa hête noire, s'il nous est permis de parler ainsi. Piarement Mirabeau avait laissé passer une occasion de décocher en passant quelque trait contre le grand financier porté aux nues par une certaine école. Dans la Dénonciation de l'agiotage, il avait consacré deux ou trois pages à démontrer que la véritable cause première de la réapparition de l'agiotage évanoui avec le système de Law, « c'était le système non moins chimérique conçu par M. Necker de fournir aux dépenses de la guerre (d'Amérique) au moyen d'emprunls continuels sans impôts ».
Par la suite, l'aversion de Mirabeau à Fendroil de Necker fut un des motifs principaux qui l'uni a-socié longtemps, contre ses inclinations naturelles, aux membres les plus avances de l'Assemblée constituante. Ce sentiment, entretenu et redoublé parla maladresse de Necker, a donc eu un effet
assez grave, historiquemenl parlant, pour mériter d'être expliqué dans son origine.
« On dirai! qu'à toute les époques de L'histoire il
y a des personnages qu'on peut considérer comme les représentants du bon et du mauvais principe.
Tels étaient Gicéron et Catilina dans Iiome ; tels lurent M. Necker et Mirabeau en France. » C'est Mme de Staël qui parle ainsi dans ses Consistions sur la Révolution française, animées d'une piété filiale si respectable, mais si exclusive. Le tort de Necker vis-à-vis de Mirabeau a été précisément de le traiter un peu trop en Catilina ; et l'un des griefs de Mirabeau contre Necker était peutêtre cette réputation de vertu que les amis de Necker, et Necker lui-même, faisaient sonner à tout propos. Les Athéniens s'impatientaient d'entendre toujours appeler Aristide le Juste. Et nousmêmes, quand nous relisons les ouvrages, les publications, les discours de Necker, nous nous l'a liguons un peu de le voir sans cesse, pour justifier une mesure d'administration, un acte politique, invoquer la pureté de ses principes, la sensibilité de son cœur, rappeler son caractère bien connu (1).
(1) « Sa grande renommée en France, écrit le ministre américain à Paris, Gouverneur Moins, en parlant de Necker, vient d'une source qui paraîtrait bien singulière eo Amérique, de cette emphase dont il a rempli ses écrits, de cet appareil philosophique et de cette fausse sensibilité qui font La fortune des romans modernes, qu'il a semés dans ses pages sur les finances. Cela plaît infiniment aux Français : ici on aime à lire pourvu qu'un Boit dispensé do réfléchir. »
Que Mirabeau, fort loin d'être irréprochable par le caractère, ait éprouvé à cet égard une impression pareille à la nôtre, il serait difficile de s'en étonner. Rien de plus amusant que la fureur avec laquelle il répond, à la veille de la Révolution, dans une polémique dont nous aurons à reparler, à un panégyriste de Necker lui jetant à la tête cette phrase de Burke : « Celui qui est irréprochable dans sa famille est un homme désigné pour les places publiques. »
Il y avait autre chose cependant à l'origine du sentiment de Mirabeau contre Necker. Le fils peu soumis et peu choyé de Y Ami des hommes était bien plus imbu qu'on ne le croit en général des idées et des préventions des économistes français, de l'école physiocratique. Necker était odieux à celle école par son opposition d'autrefois à la liberté du commerce des grains, bien qu'il eût d'ailleurs rétracté en partie ce qu'il avait imprimé sur ce sujet, durant le ministère de Turgol; par ses prétentions de réformateur des finances, à rencontre des principes de Quesnay et de ses disciples, affichées dans un autre ouvrage, son livre sur l'Administration (1rs finances de In France. « La fortune H l'intrigue, écril le marquis de Mirabeau au rriomenl de la publication de ce livre, furent les deux canards de la fable qui portaienl chacun un des bouts du bâton, où mordail en silence la tortue; et les badauds ci le peuple de s'écrier : Voilà In reine des tortues. La sol le a parlé, la voila a bas. )> Mit. m. 43
rabeau l'orateur avait débuté par les leçons de son père el dés hommes qui fréquentaienl la maison de son père; il en a toujours gardé quelque chose. Il esl d'ailleurs toujours demeuré en rapports d'amitié avec certains physiocrates di génération, et notamment ave Dupont de Nemours, qui avait aidé jadis à le faire sortir du donjon de Vincennes. Il a eu ensuite pour maîtres en finances des hommes qui, à un point de vu différent, n'étaient pas moins hostiles à Necker, Glavière et Panchaud. Enfin, il s'est intéressé aux affaires intérieures de Genè et il déclarait, dès 1781, écrivant à Chamfort, que « l'abandon que Necker avait fait de sa patrie, dans un temps où il lui était facile de la sauver et de la mettre pour toujours hors des dangers où elle s ta.il abîmée, le montrait par un vilain bout d'oreille ».
Un grand débat rétrospectif sur l'administration de Necker s'était précisément élevé au commencement de Tannée 1787 entre Necker lui-même el Galonné. Ge dernier avait fixé, à l'ouverture de l'Assemblée des notables , à 115 millions le déficit dans la balance annuelle des revenu- et des dépenses de l'Etat. Il avait t'ait remonter le point de départ de cel étal de choses fort loin. Il avait censtaie l'existence (Yun déficit de 40 millions à l'avènement de Louis XVI. Le déficit avait été réduit par Turgot, mais, depuis la chute de ce ministre, il avait recommencé à croître, et M. de Galonné en Buivait les accroissements jusqu'au moment pré-
sent. Suivant lui, le déficit, lors de la retraite de Necker, pouvait être évalué à 46 millions, et même à 70, en rangeant parmi les articles de dépense des remboursements de dettes exigibles échues, omis dans le fameux compte rendu de 1781 , et les charges d'intérêts de plusieurs emprunts contractés entre l'époque de la publication du compte-rendu et la fin de F administration de Necker. Cette allégation . plutôt au-dessous qu'au-dessus de la vérité, les chiffres du compte définitif ou état au vrai de l'exercice 1781, conservé aux archives nationales, le prouvent (1), cette allégation portait évidemment atteinte à la valeur du compte-rendu de Necker, bien que M. de Galonné se fût abstenu avec soin de critiquer ce fameux document, et même de le menlionner formellement. Mais le résultat accusé par M. de Calonne et le résultat présenté comme acquis par le compte-rendu de son prédécesseur, pour l'année 1781, c'est-à-dire un excédent de recette de 10 millions, étaient inconciliables : l'un ou l'aujtre était fictif.
I laris son pamphlet formé de la réunion do doux Lettres sur l'administration de M. Necker Mirabeau n'exprimail point d'avis arrêté sur le débal pendanl entre les (\('\\\ ministres des finances, ci difficile ;i apprécier sans moyen d'information oi 'le contrôle ;i la disposition du public II se con-
(1) Ils ont été relevés par M. Bailly dans son Histoire financière de la France.
(2) Mai 1787,
(entait de faire remarquer, au premier examen du compte-rendu de 1 7<s 1 , certaines inexactitudes de détail qu'il était possible à tous de constater et qui
suffisaient à elles seules à annuler Le fameux ex dent de 10 millions proclamé urbi et orbi par Neeker comme le résultat de ses économies et de
ses réformes. Cet excédent illusoire devait être, selon le directeur général des finances, le gage des emprunts contractés par lui avant et depuis le compte-rendu. C'est ainsi qu'il prétendait se justifier d'avoir constamment emprunté, sans pourvoir, par des impôts, non seulement à l'amortissement, mais même aux charges d'intérêt de ses emprunts. La justification tombant, le grief reprenait toute sa force, et Mirabeau, qui avait appris à l'école de Panchaud à le considérer comme capital, en faisait naturellement son grand sujet d'attaque.
M. Neckcr a fait la guerre sans impôts! C'est un Dieu .'... Voilà le cri universel, disait-il. Mais il s'élève un impie qui dit : « Ce que vous lui imputez à gloire est son crime. Ce que vous regardez comme son bienfait est L'aggravation de vos maux. Emprunter sans imposer, c'est livrer une nation aux usuriers; car eux seuls prêtent Bans gage; c'est tromper tout un peuple sur sa véritable situation, c'est enivrer les gouvernements en leur présentant comme faciles ces projets de destruction et de dépenses qui désolent l'humanité. C'est rejeter sur les générations à venir le poids des iniquités d'un ministre qui ne voit que sa gloire personnelle et ses succès présents... Peuple crédule, bàtez-vous de l'admirer, vos enfants le maudiront !
Mirabeau ne s'en tenait pas là ; armé des calculs de Panchaud, il entreprenait de démontrer la thèse suivante : Les emprunts qua faits M. Necker doivent être comptés au nombre des plus chers, des plus mal organisés et des plus ruineux que la France ait été contrainte de payer. La conclusion est excessive, mais les critiques sur lesquelles elle repose ont quelque chose de fondé ; on n'est pas même obligé, pour s'en rendre compte, de suivre Mirabeau dans le détail de ses calculs. Il est très certain que les emprunts en rentes viagères auxquels Necker a eu recours de préférence sont une mauvaise forme d'emprunt, justement abandonnée de nos jours, non seulement a cause de son immoralité (1), mais parce que la spéculation peut aisément s'en emparer et la rendre très onéreuse pour l'Etat emprunteur. Necker lui-même, dans son livre sur Y Administration des finances de la France, se charge de nous apprendre à quel genre de pratiques les emprunts en viager avaient donné lieu de son temps, de nous exposer ce qu'on appelait le placement sur les trente te tes de Genève.
L'excuse que Necker a invoquée, toujours dans son ouvrage sur Y Administration des finances, est celle de la force majeure. Toute son argumentation se réduit à ceci : « J'ai dû emprunter à des condi-
(1) « Necker, écrit le marquis de Mirabeau, a hâté de beaucoup l'agonie et la subversion de l'Europe par l'abus énorme qu'il a fait des viagers, qui a rompu partout ious les liens de famille et par conséquent les lions sociaux. »
lions défavorables, ne pouvanl faire autrement. » Admettons que la raison soil bonne, el Mirabeau lé conteste en alléguant le cours des fond- publics, et le taux moyen d'intérêt des placements mobiliers sous le ministère de Necker; cette raison peut suffire à disculper le financier genevois, elle ne légitime pas la réputation de très grande habileté, dansl'usage du crédit public notamment, qu'on lui a faite cl qu'il s'est laite.
« M. Necker, écrit encore Mirabeau dans une «le ses lettres de 1788 à Cérutti, dont la collection forme un autre pamphlet contre le même ministre, M. Necker croit taire des miracles, il ne t'ait que des tours, et encore il ne les t'ait pas bons. » Il n'y a malheureusement aucune mesure entre les miracles qu'on a prèles à Necker et les toui<. bons ou mauvais, qu'il a effectués. Nous ne parlons (pic du ministre des finances, ce n'est pas ici que nous nous proposons d'apprécier l'homme d'Etat. 11 serait injuste de ne pas tenir compte de la lu mue volonté et du désintéressement pécuniaire de Necker dans la difficile mission qu'il a par (\ru\ fois assumée; des améliorations de détail qu'il a apport* dans les différents services financiers (1) lors de 90ri premier ministère. Mirabeau a contre son ad-
(2) M. Hcné Stourm, dans le livre intéressant qu'il vient de publier : les Finances de l'ancien régime ei de la Ii>:\ rolntiont a expose ces' améliorations avec beaucoup de Compétence. Sous les auspices de Necker Lui-même, il n'a rien négligé di ce qu'il
y a à dire pour Ncckt'r; n'a-l-il pas un peu laisse dans L'ombre ce qu'il y a à diro contre lui'.'
versaire un parti pris qui enlève beaucoup de valeur à ses attaques. Nous pourrions, pour en donner une idée, citer le morceau qui termine les Lettres sur V administration de M. Necker, et dans lequel l'auteur, après avoir conseillé à M. Necker, « s'il continue à prendre son caractère pour caution de ses calculs, de ne prendre jamais ses calculs pour caution de ses vertus » , conclut en le comparant à Richelieu et à Gromwell, et en protestant contre la « guerre indécente, scandaleuse, vraiment cou pable », faite à la volonté du roi, « pour le replacer dans le sanctuaire des finances et de l'autorité ». Mais enfin, ce parti pris reconnu, nous trouvons plus de clairvoyance peut-être dans la haine de Mirabeau contre Necker que dans l'enthousiasme pour ce dernier de la plupart de ses contemporains. Necker a réellement donné le signal dc^ ni mde crédit qui, comme nous le disions au début de ce chapitre, ont précipité la crise financière de l'ancienne monarchie. Il avait à pourvoir aux dépenses écrasantes de la guerre d'Amérique; mais il pouvait garder plus de mesure et de précautions dans les emprunts que cette guerre ne permettait pas d'éviter. La mauvaise répartition des impôts, a Laquelle rien ne prouve qu'il ail eu la pensée de s'attaquer à temps, (Mail alors, nous l'avons indiqué aussi, un très grand obstacle à leur accroissement. Pourtanl le pays et les Parlements même eussent accepté avec moins de difficulté qu'en d'autres circonstances «les
impôts nouveaux rendus nécessaires par une guerre si conforme au vœu national. Le tort de Necker a été précisément de faire illusion sur celte nécessité, par passion de la popularité el par présomption à la fois. Sa disgrâce survint à propos pour sauver sa réputation. D'autres que lui eurent à procéder à la liquidation définitive des dépenses de la guerre. Elle fut crantant plus lourde que Necker avait par le fait laissé beaucoup de dépenses en arrière, se contentant poulies solder de recourir aux émissions d'effets à court terme imputés sur les revenus des années à venir, ou d'aliéner sous toute autre forme unr partie de ces revenus. Il s'est vanté à juste titre d'avoir réussi à négocier les assignations et autreeffets du Trésor à court terme dans de beaucoup meilleures conditions qu'aucun de ses prédécesseurs; il était là dans l'exercice de sa profession de banquier. Mais, en revanche, il a battu monnaie avec toutes les variétés d'anticipations, c'est-à-dire mangé le blé de l'État en herbe, plus qu'aucun de ses prédécesseurs, el même de ses successeurs immédiats. Force fut après lui d'établir quelques impôts nouveaux, maison les établit insuffisants; ils ne servirent guère qu'à réduire l'énorme dette flottante accumulée depuis trois ou quatre ans; l'habitude d'emprunter sans regarder devant soi était prise, et les ministres des finances craignaient toujours de passer pour moins habiles que Necker. On continua donc à emprunter chaque
année pour combler le vide des revenus ordinaires, et naturellement d'année en année ce vide ne fit que s'étendre.
Que ces emprunts continuels aient eu pour effet d'aiguillonner l'esprit de spéculation, cela est incontestable. Un tel danger élait à craindre, nous l'avons reconnu, par le fait seul de la renaissance du crédit et du soudain épanouissement de la fortune mobilière. Mais Necker, pas plus que ses successeurs, ne s'est tenu en garde contre ce qui pouvait de sa part favoriser le retour de la fièvre de jeu expérimentée au commencement du siècle. Au contraire, il a le premier, sous Louis XVI, fourni l'exemple des excitations gouvernementales en vue de provoquer la hausse des effets publics, ou de soutenir leur cours. C'est une erreur dans laquelle tout ministre qui abuse àû crédit est facilement amené à tomber. Les commissions d'achat et de vente qu'il a pu donner à la Bourse ont été exécutées avec plus de prudence et de discrétion que celles dont M. de Galonné porte la responsabilité; on n'en retrouve point les traces. Mais on sait qu'il a eu une clientèle de spéculateurs à la hausse, encouragée par tous les moyens à la disposition du ministre des finances, formée même par lui en France ou à l'étranger. C'est grâce à cette clientèle qu'il est arrive à faire couvrir plusieurs fois certains de ses emprunts, artifice qui date de loin, comme on voit, et qui, étant alors dans sa nouveauté, produi-
i,s> LES MIRABEAU
sait beaucoup d'impression, a L'introduction des Genevois sur la place de Paris entièrement dm M. Necker est La fatale semence des agioteu comme l'admission dés banquiers dans l'administration de la (laisse d'escompte, autre opération de M. Necker, en a été le ferment pestilentiel. » C'est Mirabeau l'orateur qui tient ce langage dans ses Lettres sur T administration de M. Necker , absolument comme s'il n'existait pas de spéculateurs genevois, jouant, il est vrai, à la baidont il eût été lui-même l'agent. « Je vous annonce, tout net, lisons-nous maintenant dans une lettre du marquis de Mirabeau, ÏAun <l<-s hommes, du mois de juin 1785, que c'est par le système de Necker que se fera la débâcle actuelle, et, si j'avais l'estomac meilleur, je penserais la voir encore, comme j'ai vu le système de Law... Le jeu va bien, tant que le Trésor public l'ail les appoints, mais au bout il faut qu'il en arrive comme au tripot : un qui s'enfuit en serrant la poche contre mille qui vont jeûner ou se pendre... Le droit du jeu est de le l'aire durer le plus qu'il est possible; Necker était un excellent Josué pour cela. » Sans s'être donne le mot, le p et le lils professent exactement la même opinion au sujet dv Necker. Aussi le marquis de Mirabeau, fort peu indulgent en général pour les productions de son lils, pour ses brochures financières eh particulier, « les questions d'agiotage et de finance circulante lui ayant été toujours, dit-il
quelque part, tédieuses et puantes », juge-t-il avec une faveur exceptionnelle les Lettres sur l'administration de M. Necker.
Rien de plus différent que le caractère de Necker et celui de Galonné, que les dehors de l'un et de l'autre. Au fond pourtant ces deux ministres sont des financiers de même école, ou plutôt Galonné n'est que le disciple plus ou moins avisé de Necker. Stimuler le crédit afin de pourvoir par lui aux besoins du moment, voilà leur pensée maîtresse à tous deux. Pour appliquer celte pensée, il y avait deux rôles à choisir : celui de l'homme qui se ruine en parlant sans cesse des réformes qu'il introduit dans sa maison, des économies qu'il réalise , de l'ordre qu'il fait régner dans ses comptes; celui au contraire d-e T homme qui se ruine le sourire aux lèvres, la bourse ouverte à ses amis, ne diminuant pas son train de dépense, et se jouant au milieu des difficultés. Necker et Galonné ont adopté chacun le personnage qui convenait le mieux à son caractère. Mais tous deux ont augmenté les chargés du lendemain, pour faire l'ace à celle de la veille, comme les deux hommes auxquels nous les corn-, pamns, et la confiance qui les soutenait l'un el l'autre partaii peut-être du principe formulé, diton, par Law au Régent, comme parole d'adieu : « L'Etal doit donner le crédit et non pas le recevoir. »
A la veille de son entrée aux Etals généraux,
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Mirabeau rendra publique toute une correspondance échangée entre lui el Cerutti, jadis apologiste de rinstitul des jésuites, alors défenseur de Necker, en attendant d'avoir à prononcer l'oraison funèbre de Mirabeau lui-même dans L'église Saint- Eus tache. Les Lettres de Mirabeau à Cerutti contiennent des critiques systématiques des premiers actes de la seconde administration de Necker. A ce moment, s'il faut en croire Dumont (de Genève), Mirabeau avait eu la pensée d'un véritable ouvrage, où il se proposait de ruiner de fond en comble la réputation du ministre, de « l'éventrer suivant son expression. Il y renonça en réfléchissant « qu'on avait besoin de la popularité de Necker pour la formation des États généraux, et que la question du déficit était noyée dans celle de la double représentation du Tiers ».
Nous n'avons pas voulu interrompre le récit des polémiques financières de Mirabeau: niais la mission secrète qu'il accomplit à Berlin, avant de revenir publier en France sa Dénonciation de l agiotage, mérite aussi d'être racontée, et il nous faut maintenant faire un peu retour en arrière pour en parler.
Plaidoyer prononcé par le comte de Mirabeau
devant la grand'chambre du Parlement d'Aix
le 23 mai 1883.
Messieurs,
Autrefois, chez les Romains s'il survenoit quelque différend entre deux époux, les parens les conduisoient aux autels de Junon. Cette divinité pacificatrice avoitsous sa garde l'union et la foi conjugale. Arrivés dans son temple, les époux aigris se communiquoient leurs sujets de plainte ; ils ne se quittoient point ; ils ne sortoient pas de l'enceinte sacrée que le mari ne fût appaisé, que la femme ne fût attendrie, que la confiance, la paix, l'amour ne fussent rentrés dans leur sein. Et certes, dit l'historien qui nous a transmis cette pieuse coutume, il n'est point de culte et de sacrifices dont cette divinité secourable ne mérite d'être honnorée, puisqu'elle maintient avec tant de sollicitude la tranquillité domestique ; puisque par une charité toute équitable, toute généreuse, elle rend la majesté au mari et l'honneur à la femme.
Les législateurs de l'antiquité établirent celte épreuve religieuse au nom d'une fausse divinité à laquelle ils ne croyoient pas. Ils pensèrent que cet acte d'une piété politique auroit, pour ceux même qui ne révéroient point des
dieux, absurdes, L'avantage de rapprocher du moins les
époux et du» les amener à «les explications mutuelle-.
(elle épreuve religieuse au nom et sous 1 du vrai l)ieu, de celui que nous adorons tous en esprit et en vérité, de celui qui a dit: Ce que fui uni l'homme né doit pas le séparer, cette épreuve, messieurs, éloit pré aisément ce que je demandois dans des intentions de bienveillance, de paix et de réunion, au tems ou j'espélois encore que Made de Mirabeau, rendue à elle-même, abjure roi t le vœu de séparation qu'on lui a suggéré, ou ce goût de l'indépendance qu'elle a contracté depuis trop d'années, et retrouveroit dans son cœur ses premiers sentiméns Je croyois mon désir juste, salutaire et fait pour être accueilli par Madame de Mirabeau même. Un libelle imprimé sous le nom de mémoire, des calomnies horribles, de grossières injures vomies dans une plaidoirie atroce qui vous a consumé deux audiances, ont désillé mes yeux. Mais si mes intentions et mes espéran ont changé, comme vous nen doutez certainement pas, mon honneur lâchement attaqué ne m'en ordonne pas moins la poursuite d'un procès où mes fins provisoires deviennent plus que jamais importantes à obtenir, impossibles à refuser.
Du moment où vous m'avez permis, Messieurs, de plaider moi-même ma cause (et quelle cause exigea jamais autant une défense personnelle !), j'ai pris rengagement de respecter la profession consacrée à la défenfl citoyens. Je n'examinerai pas jusqu'à quel point l'avocat, qui doit juger si cause avant de la plaider, a le priviiè de croire et de débiter les faits injurieux qui lui Boni fournis par son client, et j'irai, si l'on veut, jusqu'à penser que celui de M""' de Mirabeau ne l'ait que remplir un ministère rigoureux et nécessaire en me dillamant d'un ton forcené.
Mais on m'abandonnera du moins les instructions qu'il a reçues; elles sont connues ; c'est ce mémoire, ce lib< produit au nom de M"10 do Mirabeau, dont certainement clic n'est pas l'auteur, mais qu'elle avoue par sa signature, et qu'on n'a fait qu'étendre dans la plaidoirie
libelle ridicule autant qu'odieux n'est à la vérité qu'un ramas de froides antithèses, de distinctions vuides de sens, d'épithètes calomnieuses, de déclamations glacées ; et j'ai douté longtemps qu'il fût l'ouvrage d'un avocat, parce qu'on n'y trouve ni le langage vrai, naturel et décent ; ni le noble courage qui doivent les distinguer. Mais ce libelle résume, avec plus de précision que ne le sauroit faire notre mémoire fatiguée, les allégations de Mma de Mirabeau et les phrases redondantes qu'on nous a plaidées. Ma défense, que tant d'imputations étrangères entraînent loin des bornes du procès, doit embrasser tous ces objets. Commençons par le seul dont on auroit du s'occuper aujourd'hui; faisons l'histoire judiciaire de la cause et fixons la question du moment avant de passer à l'examen des procédés et des faits qui, intéressant mon honneur bien plus que la question de droit, demandent la préférance du développement et des détails, et ne me feront que trop tôt oublier les discussions judiciaires qui m'étoient, qui dévoient m'ètre toujours si étrangères.
Le premier du mois de mars de cette année, après avoir épuisé toutes les voies de conciliation avec une patience peut-être excessive, j'ai présenté une requête au lieutenant de la sénéchaussée pour qu'injonction soit faite à Madame de Mi>abeau « de se rendre auprès de moi dans trois jours, et d'y demeurer en son état d'épouse; à la charge par moi de la traiter maritalement, comme j'avois toujours fait ».
Mal1' de Mirabeau a d'abord contesté cette injonction à laquelle bientôt après elle a reconnu qu'elle ne pouvo t se refuser, si elle ne se décidoit pas à former une demande en séparation.
l'ar requête du , elle a demaudé la
séparation de corps; et cependant la séparation provisoire chez le m irquis de Marignane son père-.
J'ai contesté les lins provisoires et conclu au contraire ce qu'il fût ordonné à Mmo de Mirabeau de me rejoindre pendanl procès, si mieux elle n'aimoit bo retirer dans nu couvent de cette ville pour y demeurer jusqu'au
jugement définitif; dans lequel couvent elle Scroit tenue de recevoir mes visites ».
Ces fins provisoires ont été portées à l'audience de la sénéchaussée, et une sentence est intervenue qui, sans préjudice du droit des parties, me les adji
Cette sentence fut reçue avec des transports qu'on a nommés des applaudissements mendies; expression gratuitement insolente qui n'ôtera pas au public le droit imprescriptible de juger toutes les puissances de la terre el aux juges la jouissance vraiment digne de la magistrature, de s'applaudir au fond de leur âme lorsque leurs arrêts sont consacrés par les bénédictions de leurs concitoyens. Mais cette sentence troubloit trop les projets et les habitudes de Made de Mirabeau, pour qu'elle n'en appellàt pas. J'en demande l'exécution non obstant appel. Une seconde sentence me l'accorde. Madame de Mirabeau en appelle encore, et présente à la Cour une requête en surséance. Les fins de cette requête sont renvoyées en jugement, demeurant tout état.
Je crois inutile d'établir la justice de la sentence de non obstant appel, et l'illégalité des fins en surscance. Cette guerre de procureur, qui n'eut d'autre objet que d'amortir par des délais ou par une séquestration régulière des esprits embrasés de passion, celle guerre de procureur ne me convient pas ; elle me convient moins que jamais.
Il s'agit de savoir si pendant L'instance en séparation que mon honneur m'ordonne de soutenir, comme si les dispositions de mon cœur n'étoient pas changi s, Madame de Mirabeau doit être séquestrée dans la maison de son père, comme elle l'a demanlé; ou si, comme la sentenco l'a ordonné, elle doit venir me rejoindre il n'est pas à craindre pour aucun de nous qu'elle en soit tenté ou se renfermer dans un couvent.
Je soutiens que la sentence doil cire confirmée, parce qu'elle donne l'alternative du couvent à Mad° de Mirabeau; parce que la séquestration provisoire est, dans toutes les suppositions les plus Tories contre moi, un droit de ma
part, un devoir de la sienne ; et, dans le véritable état des choses, une grâce peu méritée que je lui fais.
La femme est sous la puissance de sou mari ; et certainement une simple demande eu séparation de corps ne l'en affranchit point ; ou le mariage seroit le plus fragile des liens. Au premier désir du divorce, toute hiérarchie, toute police domestique serait anéantie. Qu'on croye devoir soustraire une femme à son mari, si elle réclame contre sa tyrannie, à la bonne heure ; c'est ce que je n'ai point d'intérêt à discuter ; mais elle ne recouvre pas l'indépendance, par l'effet de sa réclamation, avant que cette réclamation soit jugée. Jusques-là le mari ne perd point sa puissance. Un autre lien pour la conservation de ses droits et de son honneur doit être substitué au joug marital si l'on appréhende pour la femme, qui ne doit pas être livrée à elle-même, par cela seul qu'elle se présente à la Justice pour être séparée.
Ce principe est convenu de Mme de Mirabeau. « Sans doute, a-t'on dit pour elle, les monastères sont des asyles respectables de la vertu ; mais la maison paternelle l'est bien davantage. Y a-t-il dans nos mœurs un seul exemple, de femme arrachée à la maison paternelle, pour être ensevelie dans un monastère pendant L'instance en séparation? Y-a-t'il un Tribunal dans le monde qui ait jamais fait cet outrage à la sainteté, à la majesté du Père? La maison paternelle est le premier asyle de l'innocence ; elle est le vrai sanctuaire des mœurs. Bien avant des établissements qui ne doivent leur origine qu'à des institutions particulières de piété, la Nature, la Religion, L'Etat avoient désigné la maison du Père comme un Temple sacré dans lequel les enfants doivent recevoir les principes de tous les devoirs, les semences et les exemples de toutes les vertus. Une femme sera sous l'inspection, sous la protection d'un père vertueux et respectable; et les Loix lui chereheroient un autre asyle ! Et dans quel siècle vivrions-nous don.', puisque nous serions réduite à la triste extrémité de ne pouvoir plus compter sur les Liens du sang, sur les sentiments Les plus religieux, sur i inspirations les plus fortes de la Nature? »
T. III. ii
Je n'affaiblis pas l'objection, Me nie je la
rapporte telle qu'elle est écrite en toutes lettres dans la Consultation pour M""- de Mirabeau. Il <-n 1 décisif que ta femme que l'en croit devoir - à la
puissance maritale pendant l'instance en séparation doit vivre non indépendante, mais bo - une protection, une inspection ; qu'en un mot, elle ne doit pas être Livrée dans le monde à elle-même.
Où la Dame de Mirabeau doit-elle trouver cette protection, cette inspection ? C'est le véritable point de la question qu'on pouvoil traiter assurément sans injures, sans diffamations, sans calomnies. Ou la Dame de Mirabeau doit-elle trouver cette protection, cetie inspection dont elle-même convient ne devoir pas être affranchie?
Dans la maison paternelle, a-t-on répondu.
Remarquez, Messieurs, que l'auteur sur la décision duquel cette réponse est fondée, et qui indique comme un asile également sur le monastère et la maison d'une femme honnête : sive in moaasterio vel apud honeatam îiiatroîiam; a écrit en Italie, où, dans les familles honnêtes, les maisons sont des clôtures pour les femmes.
Je ne contesterai pas que longtemps avant l'établissement des monastères, on a connu l'éducation des enfants, les mariages et même les demandes en séparation, dernier point cependant seroit susceptible d'une controverse où les défenseurs de Made de Mirabeau, quelque opinion qu'on ait de leur science, n'auroient pas l'avantage. Mais du moins si la maison du père était alors également sûre pour les enfants de l'un et l'autre sexe, si elle étoit le plus sur asile de la lille mariée qui demandoit à être séparée de son mari, c'étaient assurément d'autres temps et d'autres mœurs.
Aujourd'hui, en France, surtout parmi les personnes de l'étal de M. de Marignane, pour lesquelles c'est un devoir ou du moins une convenance de tenir ce qu'on appelle une maison, est-il dans nos mœurs qu'un père se charge lui-môme de l'éducation ou de l'inspection de sa fille? Je parle du père. Une fille ne peul même aujourd'hui être mieux élevée que par sa mère; elle ne peut être sous
une plus sainte inspection. Mais Mad° de Mirabeau ne trouve point cette surveillance dans la maison paternelle.
J'adopte (et ce n'est pas être intolérant), j'adopte les principes qui ont été plaides pour Madc de Mirabeau. « Il faut surtout, a-t'on dit, il faut consulter sur cette matière les opinions reçues et les mœurs du pays. Il faut faire une différence inter populares vel médiocres et magnâtes et nohiles. »
Ce sont nos mœurs que j'atteste ; c'est la manière de vivre des personnes d'une condition relevée ; car ce sont leurs devoirs d'état. Le marquis de Marignane, cet aimable épicurien auquel il est si difficile de donner tort quand on est de sa société; le marquis de Marignane seroit-il ce père de famille sous la garde duquel une femme est plus en sûreté que dans tout autre hospice? Une femme de médiocre naissance qui serait dans la situation de Mmc de Mirabeau diroit peut-être avec raison que la meilleure retraite pour elle est la maison de son père qui, humble bourgeois, y vit solitaire, suivant les antiques mœurs. Mais le marquis de Marignane est un homme du grand monde ; il a une maison conforme à son état et à sa fortune. C'est une maison décente; c'est l'assemblée de la bonne compagnie ; je le veux. Mais c'est une assemblée, c'est une maison ouverte à toutes les personnes de sou état, et cette maison dissipée ne sauroit être l'asile d'une femme qui plaide en séparation. S'il est de décence, s'il e^t de principe que la femme, dans cette triste situation, ne doit pas être livrée à elle-même dans le monde, je demande à quelle indépendance de son mari, à quelle plus grande liberté Madame de Mirabeau pourroit aspirer, si la maison brillante, tumultueuse de son père pouvoit être considérée comme un lieu de séquestration pour elle.
Si la tille du M'3 de Marignane n'étoit point mariée, son père se chargeroit-il do la surveiller dans sa maison? Il pourroit se consacrer à ce devoir vraiment paternel. Mais pour n'être que le gardien de sa tille, le M1 de Marignane renonceroit à être homme du monde, ou elle seroit très mal gardée.
Avant son mariage, ta Demoiselle de Mai dans la maison paternelle, mais sous la conduite d' ayeule.
Aujourd'hui, quelle sauvegarde lui reste -t'il n'avons pis besoin de nous livrer à des Bupposili pour savoir comment Made de Mirabeau vivra désorm dans la maison paternelle. Elle y vivra, Messieurs, comase elle y vit depuis neuf années que notre séparation a lieu par le fait.
On la verra, comme on l'a vue, aux promenades sans son père, dans les cercles sans son père, aux spectacles sans son père. Est-ce donc ainsi que la maison paternelle est pour elle un asile aussi respectable qu'un monastère ?
On l'a vue faire les agrémens de la société d'un homme qui n'a point de femme ; on l'a vue dans la maison de * et homme faire les plaisirs d'un Théâtre de sociél
A la terre de son père, on l'a vue, on la vont encore faire les honneurs d'une maison qui est le rendez-vous connu des hommes de plaisir, y vivre avec une société nombreuse, et bien plus nombreuse en hommes qu'en femmes, habiter sous le même toit avec la plus élégante jeunesse.
Dans Aix, on Ta vue, on la voit encore faire les honneurs d'une maison que n'auroil pas dédaignée le voluptueux Lucullus. Je peux même dire que Mad° de Mirabeau ne tient pas la maison de son prie, mais qu'elle tient une maison à elle propre que son père défraye. Les convives le- moins nombreux sont les contemporains de son pore, ses amis, ses anciennes connoissanees. C'est la société delà fille, ce sont des jeunes gens, les amis, les connoissanees de la tille qui composent la société du père, que ses anciens, ses vrais amis voient rarement au milieu d'un cercle qu'ils trouvent trop jeune pour eux. Si Madame de Mirabeau n'éto'il pas mariée, est-ce au
milieu de ce la allant tourbillon qu'elle vivroil sous l'inspection de son porc".' Mais un père n'est comptable de l'honneur de sa fille qu'à elle et a lui-même, et une femme mariée en esl comptable encore à son époux, à la famille
de son époux. C'est un devoir qui n'est détruit, ni même suspendu par une demande en séparation.
Quoi ! un mari n'auroit pas droit de trouver mauvais que sa femme qui plaide en séparation fût livrée aux séductions auxquelles un père ne pourroit sans une coupable imprudence exposer sa fille? C'est en ne se cachant pas de professer une pareille doctrine que l'on invoque les mœurs et les sentiments les plus religieux? Eh ! dans quel siècle vivrions-nous donc ? m'écrierai-je à mon tour à plus juste titre, si les maximes de Madame de Mirabeau étoient celles du siècle.
« Si le couvent, a-t'on dit, étoit ordonné comme précaution, ce seroit une injustice, une indécence et une injure. »
Oui, sans doute, il est souverainement juste qu'une femme jeune et aimable fasse les délices d'une société où tous les jeunes gens de la ville sont admis et dont son mari seul est exclu! Il est juste que cette femme, avant que l'on sache si elle a droit d'être soustraite à la puissance de son mari, vive dans une entière indépendance, et qu'un mari perde tous ses droits avant que l'on ait jugé s'il a mérité de les perdre!
Il est décent qu'une femme qui plaide en séparation soit l'héroïne des cercles et des soupers et des concerts, et l'héroïne même d'un théâtre !
Et c'est le comble de l'injure, sans doute encore, que de ne pas la croire en sûreté au milieu de toutes les séductions ! Ai-je besoin d'attester ici les principes de la religion ou de la morale? L'expérience ne suffit-elle pas pour montrer que les tentations sont des épreuves pour la vertu, et que le malheur d'y succomber est trop souvent la peine de la présomption qui s'y expose volontairement ? Fais-je plus d'injure à Madame de Mirabeau en lui rappelant celte vérité, qu'elle ne sYn feroit à ellemême si elle me montrent qu'elle ne l'a pas oubliée?
Au milieu d'une nation qu'on appelle par excellence la nation sociale, je ne heurte pas môme les principes sur la liberté des femmes. Il est dans nos mœurs que la femme fasse le bonheur domestique d'un seul, et soit le lien,
comme le plus bel ornement de la société. Mais elle ne peut briller dans les cercles que bous la sauvegarde d'un époux, comme l'astre de la nuit n'éclaire qu'en réfléchissant la lumière de l'astre du joui-.
Je l'ai dit : pour M,u0 de Mirabeau qui demande à être séparée de son mari, la maison de Bon père n'es! pas une maison assez retirée, puisqu'elle ne l'auroit pas été .issez pour la Demoiselle de Marignane. La comparaison est plus qu'exacte. Car nos idées sur la retraite et la retenue des filles sont moins justes et moins dans la nature (pie les principes même les plus sévères sur la conduite des femmes. Plusieurs nations pardonnent aisément les fautes des filles et n'excusent jamais l'infidélité des femmes. C'est là que le mariage e.-t le terme de la liberté du sexe, tandis qu'ailleurs il en est le principe, et c'est là qu'il faut chercher des mœurs. Mais nulle part la femme infidèle n'est excusable, parce que la violation de la pudeur, comme l'a dit Montesquieu, que le défenseur de M"10 de Mirabeau étudie moins qu'il ne le copie, suppose on elle un renoncement à toutes les vertus, parce que la femme en violant les lois du mariage sort de Vétat de sa dépendance naturelle; parce que les enfans adultérins de la femme sont nécessairement au mari et à la charge du mari.
On peut rire d'un mari jaloux, parce qu'il n'y a plus de mœurs privées. Mais si les tribunaux repoussoient le mari qui demande qu'une femme pendant l'instance de paration soit arrachée aux dangers de l'indépendance et d'une vie trop dissipée; qui le demande parmi sentiment non de jalousie, mais d'honneur, par ce sentiment qui faisoit dire à un Romain, dont aucun éloge n'a pu rehausser, pas .plus qu'aucune satyre diminuer la gloire, ma femme ne iloit pas même être soup si les tri-
bunaux: repoussoient celte réclamation, il n'y auroit plus de mœurs publiques.
La précaution du couvent esl légale; elle n'est ni indécente, ni injuste, ni injurieuse; elle n'est point une peine. Et. croyez- vous, Messieurs, qu'il ne Beroil pas douloureux pour un mari de voir son épouse échappée «à sa dépen-
dance, par cela même qu'elle a témoigné en justice le vœu d'être séparée, vivre dans le monde avec la plus grande dissipation, être accessible à tous, excepté à lui seul "? Voilà, Messieurs, ce qui seroit indécence, injustice, injure, peine; voilà ce qui seroit un véritable supplice. Et dans toutes les occasions qui lui feroient rencontrer sa femme dont il faudroit qull s'éloignât, tandis que tout le monde s'en approcheroit, ce supplice déshonorant, ce supplice, dont les suites peuvent être si funestes, ne se renouvelleroit-il pas? Voilà cependant le supplice auquel je serois condamné avant que l'on sût si je l'ai mérité. Et votre sagesse ne craindroit-elle pas, Messieurs, que j'appellasse au tribunal de mon honneur, de la rigueur du jugement provisoire des autres tribunaux?
Plusieurs autres raisons excluent le lieu de séquestration que Madame de Mirabeau réclame, et toutes dérivent de cet autre principe que je puis et dois attester, lors même que l'espoir d'en profiter ne me reste plus. Je veux dire : qu'une femme qui désire le divorce ne sauroit être trop éprouvée sur cette résolution. J'appelle tous les esprits justes, toutes les âmes honnêtes, en témoignage de la vérité de ce principe.
Et je serois assez aveugle pour croire, et quelqu'un au monde penseroit qu'une telle épreuve pourroit être faite dans la maison de M. de Marignane? Dans une maison où le divorce, dont le nom seul révolte une femme bien née, ne peut paroître aux yeux de Mme de Mirabeau un objet bien effrayant, puisque, dès sa plus tendre enfance, celte maison lui présente un divorce existant encore?... Il est tems de parler, ont dit mes adversaires. Et combien ils ont hâté ce tems pour moi! Combien ils m'ont acquis le droit de ne rien dissimuler 1 •
On croiroit que Made de Mirabeau pourroit être éprouvée sur son véritable vœu dans la maison de M. de Marignane?
Et cette maison est remplie, obsédée, investie de gens intéressés à ma perte I Ils sonl bien présomptueux s'ils croient que leurs Insolentes jactances en imposent au public qui tant de fois ;'i mon défaut les a nommés, tandis
il 6 Mil; U3EAU
qu'on osoit me défier de les dénoncer, comme si l'évidence avoit besoin de preuve; comme si (oui antre qu'un ,. riN. lit jamais demandé qu'on lui montrai le soleil! On croiroil que M""' de Mirabeau pourrait ôtreépro
sur son véritable vœu dans la maison de M. de M. -
gnane?.., Il est -on père... Il lui mon beau-p re... Il
n'est plus que mon implacable ennemi... Il a livré lettres de mon père.. . Ces lettres fatales, e'est M. de Marignane qui en arma la main de sa fille... C'est lui qui me diffame, en trahissant, en divulguant ia correspo: de mon père.
« Quel homme n'étant pas dépourvu de toute honnêteté, de toute humanité, de tout respect pour les bieneéanc quel homme se croira dispensé, par une mésintelligence imprévue, de tenir secrètes les lettres qu'il a reçues? Un procédé si sauvage bannit de la vie toute union, toute douceur, interdit tout commerce aux absens, toute confiance aux amis; c'est, le comble de l'inhumanité; c'est une incroyable extravagance. »
( Ici femployois en substance, sur la divulgation 'les lettres, ce qui se trouve dans la première partie de mon mémoire. )
Voilà ce qu'adressoif l'Orateur Philosophe de l'ancienne Rome au Triumvir implacable qui avoit divulgué ses lettres, et qui depuis le til assassiner. Mais Antoine les avoit divulguées pour sa défense personnelle, pour repousser les attaques de son redoutable adversaire, de son ennemi déclaré, pour répondre aux Philippiques, ;i ces harangues enflammées dont le nom seul est devenu le signal de la plus terrible véhémence.
Il ne s'agïssoit pas d'appuyer sur ces lettres des accusations capitales; il ne s'agïssoit pas de réveiller des procès criminels, d'outrager un ami, de déshonorer un parent. Ce n'éloil pas un beau-père, ce o'éloit pas une épouse qui s'armât du glaive de la diffamation contre son mari, contre son gendre, contre le mari de sa tille unique. Antoine ne produisoil pas les lettres d'un tiers. Il ne s'efforçoil pas de faire servir les lettres d'un père à la perte de son Mis. La Loi Romaine appelle /'/ères le pèreel le beau-père. La Loi
Romaine n'a point assez dit. Les enfansdes frères ne leur sont que neveux. Les enfans issus du mariage sont des enfans communs au père et au beau -père. Ils le sont bien plus, s'il est possible, quand le beau-père ne peut placer que sur une tête l'amour et l'orgueil paternel; quand sa fille unique, quand le seul être par lequel il puisse revivre, a fait de sa famille adoplive sa véritable, son unique famille. Il est peut-être inouï qu'un beau-père ait, sans provocation personnelle, cherché à déshonnorer son beaufils. Dans notre climat brûlant où toutes les affections de l'àme tiennent de l'emportement, où les passions s'exaltent jusqu'à l'atrocité, on a vu le beau-père et le gendre se poignarder, et la nature a frémi. Mais je ne sais si Ton a jamais vu le beau-père se rendre le délateur de son gendre par l'organe de sa fille, et sur les prétendues preuves acquises par les lettres missives du père de son beau-fils... Que le lâche qui ne préféreroit pas l'atteinte d'un poignard à celle de la calomnie lancée du sein de sa propre famille; que celui qui ne se sent pas plutôt capable de pardonner à l'assassin qui attenteroit à sa vie, qu'au libelliste qui attaque son honneur, trouve ce parallèle exagéré! Je le lui pardonne... Pour moi, ma langue se glace d'horreur, et me refuse de l'achever.
Un mémoire a paru. Ce mémoire signé Marignane de Mirabeau, et visiblement destiné à flétrir ce dernier nom; ce mémoire souillé des imputations les plus atroces, et cependant dépourvu de faits; ce mémoire où l'on n'a pas même daigné annoncer une preuve; ce mémoire est un vrai libelle. Composé de 102 pages, il en offre 01 consumées en copies de lettres au nombre desquelles on en compte vingt de mon père, imprimées non seulement sans aveu, mais malgré son désaveu formel. Ces vingt lettres évidemment dictées par la colère d'un père justement irrité de l'inconduite de son fils, mais qui, comme tous les pères, s'exagéroit et cette inconduite cl sa propre indignation, ces lettres renferment Les dénonciations les plus cruelles, les épithètes les plus outrageantes, les plus contraires a la vérité, parée que mon père était loin, en les écrivant, de la liberté d'esprit nécessaire pour la discerner; parce
qu'il débitait tous les on-dit dont ou affligeait sou <• eur paternel; les on-dit dont tant de bouches tém< ont
dans (•••tic province été les échos; les on-dit qui tous peut-être y étoient nés, et <lc quelques-un [uelsj'y
trouverois certainement la Bource : de sorte que mes diffamateurs, en attestant les lettres de mon père, n'attestent le plus souvent que leur propre témoignage.
Mais enfin, ces lettres seroient véritablement la profession de foi sérieuse et réfléchie de mon père ; elles ne seroient pas démenties par son désaveu, par ses démarches, par les faits postérieurs; elles contiendroient autant de vérités qu'elles contiennent de faussetés démontrables jusqu'à l'évidence, que ce seroit encore le plus lâche des outrages que de les faire publier par la femme qui porte mon nom ; et malgré mon père qui auroit eu horreur de soupçonner d'un si criminel abus de confiance un homme d'honneur, un homme qui n'était pas moins que lui le père de son petit-fils. Ces lettres seraient tout ce qu'elles ne sont pa<; elles seroient appuiées de preuves, utiles ou même nécessaires à la cause, de nature à être légitimement employées, que ce seroit encore un procédé fort odieux que de répondre par une diffamation aux défenses plus qu'honnêtes, plus que mesurées (pie j'ai fait paroitre.
Eh! qu'ai-je fait, qu'ai-je dit, depuis qu'il est question de ce fatal procès, dont on ne doive pas me savoir gré? J'ai prié, j'ai supplié, j'ai patienté ; j'ai reçu Les inju avec calme, je les ai redressées avec modération ; j'ai loué mon beau-père; j'ai vanté ma femme... Je l'ai redemandée, à la vérité! Mais ne le devois-je pas devant Dieu et les hommes? L'ai-je fait avec brusquerie, avec hauteur, avec précipitation? Où vouloit-on que je vinsse montrer ma régénération, si ce n'étoit dans ma patrie? A quels témoins devois-je mes premières satisfactions, si ce n'étoit à mes compatriotes? Quelle contrée a plus de droit à l'hommage de mon repentir, au redressement de mes erreurs et de mes torts, que celle qui fat le berceau de mes pères, ou tant d'affaires m'appelloient d'ailleurs? Où j'étois le gage nécessaire de mes créanciers trop nombreux? Gomment étoil-il possible que j'y vinsse, (pie
j'y demeurasse si voisin de ma femme, sans lui offrir le tribut de mes premiers sentimens? Ai-je fait autre chose? Loin d'attenter à sa liberté, je n'ai demandé que celle de la voir. Ou me Ta refusée; on me l'a refusée avec outrage; on a repoussé tous mes vœux; on m'a déclaré sans détour que j'étois pour jamais proscrit du sein de ma famille acloptive; que ma femme m'éloit pour jamais ravie... Et ce sont eux qui se jactent de leur modération! Ce sont eux qui se plaignent d'être forcés de rompre le silence... Ils sont forcés... Eh! qui les a forcés de refuser toute conférence, toute conciliation; d'accumuler outrages sur outrages; de publier pour première production un tissu d'horreurs et de calomnies, de me poignarder de la main d'un père irrité? Ils sont forcés! L'honneur peut-il se croire forcé à des moyens O'iieux?.., Us sont forcés! ah! que ne se croient-ils aussi forcés de me donner la mort ; de m'arracher celte misérable vie qu'ils me font haïr? Ils seroient au comble de leurs vœux, sans cloute, et moi je ne souffrirais plus !
Mais, hélas! je vis, et mon honneur est attaqué; que dis-je? celui de mon père l'est peut-être davantage; car on le montre tout à la fois comme le délateur de son fils, comme infidèle à sa parole, comme parjure à ses sermons, aveuglément entraîné qu'il est par la soif de l'or. C'est la fortune de sa belie-fille qu'il convoite; c'est son honneur, c'est sa foi de gentilhomme qu'il a violés pour assouvir sa cupidité... 0 vous qui n'avez pas craint d'aflliger la vieillesse et le génie, vous qui rouvrez dans le cœur d'un père des blessures si profondes!. . . Voyezvous ce chêne antique et superbe. Il ne tient à la terre que par de faibles racines. Son poids seul l'y attache encore. Il n'étend plus dans les airs que des branches dépouillées; mais quoi qu'il nous paraisse prôl à tomber sous le premier effort des vents ; quoi qu'il s'élève autour de lui des forêts d'arbres verdoyants et robustes, c'est encore lui qu'on révère. . . Ah! croyez moi, le génie dédaigne longtemps de se venger ; mais s'il se résout à lancer un trait, il tombe de toute sa hauteur et retentit sur la terre.
Won honneur est blessé: celui de ma famille est attaqué. G*esl de la main du Marquis «le Marignane, 'le ses mains infidèles que sont soriies les diffamatioi calomnies ; et c'est dans La maison du M' de Marignane que Madame de Mirabeau pourroil rire éprouvée sur son véritable vœu? Du Mu «le Marignane qui par un abus de confiance à jamais détestable a fait à mon père et à moi la plus cruelle injure? Qui nous a fait celte injure pour appuier la demande en séparation ? Qui est le fauteur, l'instigaleur même du divorce?
Sous aucun rapport la maison du marquis de Marignane ne convient comme lieu de séquestration à M'uc de Mirabeau qui plaide en séparation.
Il faut cependant, il faut de l'aveu de Mme de Mirabeau que la femme, pendant l'instance, soit séquestrée, si l'on craint qu'il y ait du danger à la laisser dans la maison du mari. Concluez. . . Le couvent. Il n'y a pas d'autre retraite pour Madc de Mirabeau.
La séquestration dans un couvent est de ma part un droit, et de la sienne un devoir dans les suppositions les plus fortes contre moi, c'est-à-dire iors même qu'il y aurait lieu à une séparation provisoire; et cette supposition est bien loin de nous.
Je fais grâce à Mad° de Mirabeau lorsque je lui présente l'alternative du couvent, puisque, dans L'état de nos contestations, on devrait lui ordonner de me rejoindre.
Je ne rappellerai pas la rigueur des principes. Je supposerai même, contre tout principe, qu'il y a lieu le plus souvent d'ordonner la séparation provisoire. Mais la provision, en cette matière, comme dans toute autre, doit être fondée sur un titre certain ou sur un titre coloré, ou au moins sur un titre présumé.
Si une femme n'articule que des faits qui ne sont pas des moyens de séparation, si, articulant même des moyens de séparation, elle ne les prouve pas ou n'en offre pas la preuve ; si môme la preuve des faits, véritables moyens de séparation, étant acquise ou offerte, la demande étoit repoussée par des tins de non recevoir (car il en est dans celle matière qui, elanl des raisons de
bonnes mœurs, sont très favorables, quoiqu'on général les fins de non recevoir le soient peu). En cet état, la femme réclameroit en vain la séparation provisoire, puisqu'elle n'auroit ni litre certain, ni titre coloré, ni même titre présumé.
Je défie le paralogisme, je défie le paradoxe, je défie tous les déclamateurs du monde de contester ni le principe ni la conséquence de cet argument.
Il s'agit donc uniquement (du moins au procès; et ne craignez pas, messieurs, que, pour un intérêt bien faible aujourd'hui et même nul dans mon cœur, je diffère longtemps la discussion qui importe à mon honneur), il s'agit pour décider du provisoire, d'examiner siMmede Mirabeau articule de vrais moyens de séparation; s'ils sont prouvés ; si la preuve peut en être acquise. Or, au premier aspect de la cause, on peut prononcer sur le provisoire, car il n'est pas besoin de discussion pour prouver qu'on ne peut établir une demande sur de simples allégations; qu'on peut moins dans ce cas que dans tout autre s'en assurer l'objet par provision ; et bien moins encore lorsque, les moyens du demandeur fussent-ils prouvés, seroient les uns inconcluants, les autres anéantis par des fins de non recevoir.
Les moyens de Madame de Mirabeau, suivant son libelle, ces moyens sont ma vie entière, qui me présente comme mauvais fils, mauvais mari, mauvais père, mauvais citoyen, sujet dangereux ; et suivant sa plaidoirie, ces moyens sont mes excès, mes engagements, mon état actuel, mes principes. Mais comme je dois être jugé sur des faits articulés avec précision , et non sur des épithètes (le défenseur de Madame de Mirabeau auroit trop d'avantages sur moi si des épithètes pouvoient me faire condamner), les moyens de séparation se réduisent, en dernière analyse, à l'accusation en sévices, à mes dettes, à un emportement de jeunesse (el c'est me rendre plus coupable que je ne l'ai été que d'avouer en cette occasion un cmportement), à ma jalousie, à l'imputation d'avoir diffamé Mad' de Mirabeau, enfin à l'affaire de Pontarlier; à quoi l'on joindra, si l'on veut, le prétendu jugement dômes-
tique, les paroles d'honneur de mofl père et l< - mienn
Aucuns «Ifs moyens articulés ne Boni d de séparation, à L'exception des sévices; aucun de
moyens n'e^t {trouvé.
Je dis à l'exception des sévi i ne craignes |
Messieurs, qu'ainsi qu'on vous l'a plaidé, je prétende que
les sévices, pour séparer des époux de notre <das>e, doivent consister en des coups, en des voies de fait, des actes de violence. Jamais de tels principes ne furent les miens.
Mais de ces sévices la preuve n'est pas offerte; la preuve n'en est pas acquise, quoiqu'on prétende la puiser dans les lettres de mon père. La fausseté calomnieuse de l'accusation est démontrée par Madame de Mirabeau elle-même. Il y a plus; la preuve par témoins seroit inadmissible, et la plainte lut-elle môme prouvée seroit non recevable.
Vous n'oublierez pas, Messieurs, que nous n'en sommes pas à l'examen des faits; j'y viendrai dans peu d'instans, et je n'en négligerai pas un seul; mais pour le moment, je n'ai qu'un mot à dire sur la tin de non recevoir, qui suffiroit pour répondre au roman des sévices presque abandonné à la dernière audience.
C'est un principe du droit romain qui admeltoit aisément la preuve testimoniale, que contre un témoignage écrit on n'admet jamais un témoignage non écrit, contra acriptum testimonium non scriptum non admittitur. Va ce principe est encore plus de rigueur dans notre droit franco is qui appréciant mieux les dangers de cette preuve en a considérablement restreint l'usage. Les lettres de Madame de Mirabeau, que le public connott, postérieures à noire cohabitation, et depuis lesquelles nous ne nous sommes plus revus, sont des preuves que je ne l'ai jamais maltraitée : preuves invi cibles, irrécusables, surtout pour cdle, puisqu'elles sont émanées d'elle, puisque sa main les a librement tracées. Q 11 oseroil croire plutôt à des témoins qui m'accuteroient, qu'a M"" de Mirabeau qui m'absoul ? Qui oseroit croire à M""5 de Mirabeau qui di aujourd'hui, je dois être séparée y plutôt qu'a M,c de Mi-
rabeau qui écrivoit alors: Nous ne sommes pas faits pour être séparés ?
Eh! quel luxe de preuves ne m'offre pas cette cause! Si par impossible (il n'est rien d'impossible à l'esprit de parti), ces lettres ne prou voient pas la fausseté de l'accusation en sévices, elle prouveroient au moins une réconciliation postérieure aux prétendus mauvais traitemens. Interrogez votre cœur, hommes honnêtes, et il vous répondra que la loi devoit après la réconciliation dénier le divorce à l'épouse maltraitée. C'est un des principes les plus sacrés de la loi civile, parce que c'est un des principes les plus conformes à la nature. Ouvrez les livres : une foule d'exemples, la jurisprudence universelle de tous les tribunaux vous apprendra qu'ils n'admirent jamais une femme à la preuve des faits, lorsqu'on peut lui opposer la plus légère trace de pardon.
Je suis bien éloigné de craindre qu'on ne voie dans les lettres de Madame de Mirabeau que la preuve d'une réconciliation, et je ne les ai considérées sous ce rapport que pour montrer que, sans intérêt pour sa cause, on a voulu faire croire que Madame de Mirabeau m'écrivoit les lettres les plus affectueuses, les plus tendres, les plus amoureuses, les plus honnorables à mon caractère que par une insigne duplicité. Je m'abstiendrai de réclamer cet autre principe, que les séparations, même pour les sévices les plus caractérisés, ne s'accordent que pour un tems; et de remarquer que j'étois fort jeune lors de notre cohabitation, puisqu'il y a près de dix ans que nous sommes séparés par le fait, Madame de Mirabeau et moi; mon caractère, s'il avoit jamais été emporté, seroit adouci par l'âge, le malheur et de cruelles épreuves. C'est un grand mot que celui de mon père dans une de ses lettres : Quarante-deux mois d'une exacte prison, s'ils n'achèvent pas une tête, sont capables de la retourner. Mais j'écarte toutes ces exceptions indignes de moi, puisqu'elles supposeraient la réalité des mauvais traitemens, et me livrant enfin à la discussion des imputations dont on m'a noirci, discussion que j'aurois réservée pour le jugement du fxn^, si jVlois moins jaloux de l'estime publique, je dis: Ce n'est qu
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dans ses lettres, dans les miennes que l'on peut trotn i la preuve du jugement domestique, des paroles d'honneur de mon père, des miennes, de mes préten lus outr M1" de Mirabeau, de mes prétendues diffamations contre elle. Eh bien ! examinons ees lettres [a)
Les lettres sont éclaircies; il est tems de passer aux faits. Examinons les délits de l'homme dont celle qui fut son épouse dénonce la vie, comme moyen de séparation, et qu'elle proclame comme un mauvais ûls, un mauvais mari, un mauvais père, un mauvais citoyen, un sujet dan* gereux.
Traduisons cet odieux pathos, ces infâmes hyperboles, et voyons quels sont les moyens de séparation allégués par Mlue de Mirabeau.
1° Sévices et mauvais tr ai terne ns dont l'impression a été si douloureuse qu'à 200 lieues de moi, Madame de Mirabeau m'écrivait comme une maîtresse écrit à son amant, m'écrivait ainsi, dis-je, dans un tems depuis lequel elle ne m'a pas revu.
2° Adultère public (et pour qu'on nen doute pas, on nomme en toutes lettres ma complice).
Adultère public et scandaleux (car tous les adultères publics ne sont pas scandaleux), et pour lequel j'ai été condamné. Soit montre à la transaction homologuée, ju ment qui m'absout. Oui, je le prouverai ; je prouverai que je n'ai point transigé sur l'honneur. Je prouverai que
(a) Cet examen se trouve dans les observations Imprimées servant de réponse au libelle diffamatoire de Mad do Mirabeau. Après avoir établi que les lettres dont Mad- de Mirabeau n publié des fragments ne prouvent rien pour la cause el que même elles détruisent les suppositions, d'où l'on doit conclure que leur divulgation est une infamie gratuite, je passai à l'examen faits que je discutai à peu près comme je l'avais (ail dans mes
nervations sur le libelle de Mad" do Mirabeau. Cependant comme le roman d< adu s la plaidoirie, j'entrai
dans quelques discussions aouvelles. On en jugera pai qui suit.
l'honneur a lui-même dicté la transaction. Je prouvera que j'ai reçu la plus honorable des indemnités.
3° Projet d'enlever ma femme, pendant mon commerce adultère ; et ce projet est évidemment prouvé, car mon oncle a écrit qu'on l'avait averti que j'avais ce projet, et c'est à Aix qu'il en a été averti. On auroit pu ajouter que mon frère avait donné le même avis sur un on-dit.
4° Des dettes; car jamais un homme d'honneur n'eut de dettes ; je vous en atteste tous.
5° Des lettres de cachet flétrissantes ; car quiconque a reçu des lettres de cachet est flétri. Demandez plutôt au héros de la magistrature.
6° Des décrets; et vous voyez bien que tout décret flétrit. Des procédures ; vous savez bien qu'il n'y a jamais eu de procédures criminelles prises contre les honnêtes gens. Des sentences infamantes. Eh ! quoi de plus infâme qu'une sentence suivie d'une transaction d'absolution homologuée par le même tribunal !
7° Escroquerie infâme au cantinier du Château dit; car cet homme l'a écrit à Madame de Mirabeau; et il suffit sans doute de la plainte visiblement désintéressée d'un personnage de cette importance pour diffamer le plus honnête citoyen, surtout quand la femme de l'accusé a jugé à propos de faire imprimer cette plainte.
8° Enfin diffamations horribles; et certes on ne sauroit disconvenir qu'il n'y en ait dans cette cause et du genre le plus horrible en effet ; mais c'est moi qui ai diffamé Madame de Mirabeau, et c'est ce qu'on ne savoit peut-être pas.
Respirons et répondons.
Quelles preuves administrez-vous de vos griefs, et quelles espèces de griefs résultent de vos preuves?
Vous êtes forcés d'abandonner la preuve résultante des lettres de mon père. Débattons donc les faits en euxmêmes, examinons mes délits et vos imputations, et cherchons des preuves où je ne vois que des allégations* Suppositions pour suppositions Le public préfère roi t sans doute celles qui me sauveroient l'honneur; car le crime ne se présume pas. Mais ce ne sont pas des suppositions t. ni. 45
que je lui destine; je ne parlerai qao les preuves h la main. Kt pour commencer par les - dont je suis
accusé, moi qui ne vis jamais sans une in lign iti m qui
vient de la fureur l'abus de la force; pour <• >mm par-
les sévices, remarquons que vous n'en ave/ proféré l'ac* cusation qu'au moment où la production «les lettres de Madame de Mirabeau rendoit absurde autant qu'atroce co
genre de plainte.
Jusqu'à l'époque où parut ce libelle imprimé sous le titre de Mémoire à consulter et consultation pour Mmt de Mirabeau, elle étoit peut-être la première femme qui, demandant une séparation d'habitation, ne se fût pas plainte de sévices et de mauvais traitemens. Sans parler dos i ices, avoit écrit le rédacteur de sa requête en séparation. Je représentai que le sans parler était bien étrange ; qu'il était absurde d'intenter un procès en séparation sans parler de sévices et de mauvais traitemens : qu'il était cruel et perfide de les indiquer et de n'en parler pas, d'en lancer le soupçon et de ne pas daigner l'approfondir.
« Mais, ajoulois-je, sur qui retombe cette injurieuse réticence, quand deux jours après celui où vous vous Tètes permise, trente-cinq lettres paroissent dont chaque ligne vous nomme calomniateur. »
Je c onnaissois mal le courage et les ressources de Madame de Mirabeau. Son loman diffamatoire a paru ; elle l'a étendu dans sa plaidoirie, et les sévices en ferment un des plus touchans épisodes.
« On peut en fixer l'époque au moment même du mariage. Le jour des noces, j'ai commis des infamies, des outrages; aux visites mémo des provocations. »
Il ne se passoit pas de journée qui ne fût marq lée par quelque scène. Au milieu même des empressem* les plus affectueux, j'avois l'art de faire naître quelque discussion qui étoit ordinairement terminée par des procédés indignes. Quelques jours après les noces, la famille s'étoit rendue à Marignane. On fut à l terri* \ les salins. On retourna le soir. Dans La journée, je m'él porté à des violences contre un tiers. En arrivant, je feignis d'être malade et j'annonçai que je passerois la soirée
dans mon appartement. Mmc de Mirabeau m'y suivit; elle me fit apporter à souper et ne me quitta pas. Le repas fut bientôt troublé par des injures et de mauvais traitemens. Madame de Mirabeau fut trahie par ses cris. M. de Marignane, averli par des paysans qui avoient accouru au bruit, appella plusieurs ibis sa fille, en lui ordonnant d'ouvrir la porte de l'appartement. Mais la voix de M. de Marignane m'ayant rendu le sang-froid, je priai ma femme de no point obéir et de répondre que tout se passoit en plaisanterie. Elle se rendit à mes prières et dissimula tout. Il et oit tems après onze années de cesser de dissimuler. Peu de semâmes après, M. de Marignane nous conduisit à Tourves chez M. le comte de Valbelle. Il seroit difficile de rappellcr les excès que je me permis à cette occasion et qui sont connus de tous ceux qui habiloient le château (quoiqu'il soit difficile de se les rappeller).
Voyages à Marseille, à Toulon, à Hières, égratignures, meurtrissures, excès, violences de toute espèce.
Excès à Mirabeau à cause du dérangement. La dépense est réglée. Mme de Mirabeau est condamnée à la faim, réduite à une livre de pain et à une livre de viande par jour. Sa grossesse avait été malheureuse. Elle nourrissoit l'enfant qui en était provenu ; elle manquoit elle-même de nourriture.
I In jour, elle demande une soupe au ris ; elle en avait besoin. L'agent la lui refuse. Elle avait quitté un père tendre; elle avait trouvé un mari barbare. Avec toule sa fortune, elle uc devoit pas s'attendre à être livrée à la faim, à la soif, au néant, à la mort. Je répète fidèlement, Messieurs- Ses remontrances sont accueillies par un soufflet. Ce n'étoit pas le seul; on nous en a plaidé deux, dures, vicaires, toutes les âmes vivantes écrivoient.Xe suis transférée Manosque ; Madame de Mirabeau m'y suit. Réduit à mille <:<'iis de pension, je fais les dépenses les plus extraordinaires. Il me déplaît que la gouvernante de mon enfant le porto ; je la menace, j ! la bals ; Madame de Mirabeau s'en mêle H reçoil un soufflet. Elle ne dit pas tout. Elle veut aller se jolter aux pieds de son père ; elle esl enfermée. Le père esl instruit : il envoie un homme do
confiance; et devant cet homme je me porte à des violences que la pudeur ne permet pus de rapporter.
Tel est l'abrégé très fidèle «lu roman infâme des sévices qui finit à mon départ pour (îrasse. Je suis mis ensuite au château d*If, d'où j'exerce des sévL es d'un nouveau genre» Quoique séparé de Madame de Mirabeau par fous les ■ mens, du haut de mon rocher un m âme s'élance vers la sienne pour In déchirer. J'aprécierai autre part ce genre de sévices qu'on a exprimé par cetteheureuse métaphore que vous vous rappellerez tous, Messieurs, car on vous l'a plaidée deux fois, et que de fort honnêtes gens ont appelé de l'éloquence.
Je ne sais que répondre à des allégations sans preuve: je ne le sais, je l'avoue, si ce n'est que ce sont autant d'atroces impostures.
Klles n'ont pas même la moindre vraisemblance. Les sévices, les mauvais traitemens d'un nouveau marié, qui commencent le jour même de ses noces, sont un hommage bien incroyable ; et cette scène pendant laquelle les cris de Madame de Mirabeau ameutent tous les habitants du village, et que M. de Marignane a la simplicité de croire n'être qu'une plaisanterie; cette scène dont l'histoire d'aujourd'hui dément ce que Madame de Mirabeau avoue en avoir dit dans le moment; cette scène sur laquelle Madame de Mirabeau, de la manière dont elle la raconte,' ne peut donner que son témoignage, ce qui est très peu vraisemblable, puisque cela suppose que nous n'avions pas même des domestiques pour nous servir à souper dans notre appartement; cette scène vraiment incroyable qu'on n'a cru pouvoir colorer qu'en rapportant ce qui s'est passé à Berre dans la journée; qu'en pourrois-je dire aussi long-tems qu'on se contentera d'énoncer vaguement des faits si absurdes !
Une seule circonstance a. dans celte odieuse invention, quelque rapport avec la vérité. Le tiers dont on parle étoit M. de Saint-Cezaire. Ce valeureux officier a été tué au service du Roi. 11 a vécu et est mort mon ami. Il est certain que j'eus un tort avec lui, et le tort île lyvresse, car j'étois yvre ce jour-là et beaucoup d'autres l'etoienl
aussi : M. de Marignane peut s'en souvenir. Nouvelle épithète, nouveau vice, nouveau délit, nouveau crime dont on peut me doter; je me suis enivré une fois. Mais le digne militaire que vous rappelez ici et qui serra des nœuds qu'il croyoit formés sous de meilleurs auspices, seroit bien étonné de figurer dans un libelle, dans une plaidoirie en séparation , sous le prétexte d'une vivacité dont je lui fis presque au moment même des excuses, et qu'un quart d'heure après il avoit oubliée dans mes bras.
Que dirai-je encore de tant d'autres scènes à Tourves et ailleurs, dont M. de Marignane étoit lui-même témoin avec une patience si stoïque qu'il laissa partir avec moi ma victime éplorée, sans parents, sans surveillant, sans sauvegarde, et que je puis montrer plusieurs lettres de lui, dont le plus grand plaisir n'est pas d'écrire, plusieurs lettres écrites à moi, où il nous appelle, Made de Mirabeau et moi, ses chers enfans.
Que dirai-je de cet art merveilleux de faire naître des discussions, moi à qui ma femme écrivit ensuite dans un tems depuis lequel elle ne m'a pas revu : Use de cette magie que tu possèdes si bien quand tu veux enchanter quelqu'un. Rien n'est plus croyable sans doute que la réunion de cet art et de cette magie !
Et qui ne croira pas que pendant noire séjour à Mirabeau ma femme ait été réduite à une livre de pain et une livre de viande par jour, condamnée à la faim, à la soif, surtout par mes ordres, et qu'on lui ait refusé une soupe au ris dont elle avait besoin? Qui ne le croira pas sur la simple allégation de Madc de Mirabeau, tandis que les comptes excessifs de nos fournisseurs existent?
N'est-il pas impossible de ne pas croire à tous les sévices que Madc de Mirabeau raconte, lorsqu'elle assure qu'après ma translation à Manosque, et n'ayant que mille écus de pension, je fis les dépenses les plus extraordinaires, tandis que pendant tout le tems que j'ai demeuré à Manosque, je défie que l'on prouve que j'ai conlracté une nouvelle dette; je défie qu'on montre un engagement signé de moi.
Tin LES MIRABEAU
Mes excès excitent l'indignation publique; le curé, le vi. -aire, toutes lea âmes rivantes écrivent. Je répète fidèlement, Mi Bsieurs; eu vérité, eette i % ression n'est p iic iiiDi. M. de Marignane, qui est instruit de tout, ; vient pas lui-môme enlevi p bq fille des mains d'un époux barbare; il se contente d'envoyer un homme de confiance, et pour prouver apparemment à cet homme que je d pas brouillé avec ma femme, je me porte devant lui à des violences que la pudeur ne permet pas de rappoiter. Cet homme se contente apparemment de celte preuve de bonne intelligence, puisqu'il n'est pas dit dans l'histoire que nia femme ait été soustraite à mes brutalités. Et tel est le déplorable rôle dont il faut que se charge une femme qui demande sa séparation! Il faut qu'elle se voue au mépri que, sur un prétexte absurde etmandié, elle aille implorer la pitié de porte en porte! Qu'elle suborne des témoins et gagne des partisans! Qu'elle remplisse les tribunaux de ses clameurs indécentes! Qu'elle y fasse débiter d'infidèles plaintes! Qu'elle inonde le public de libelles injurieux! Qu'en un mot elle fasse de sa vie un journal équivoque qui n'est cru de personne et dont tout le monde rit (a).
Mes excès de brutalité sont sans doute d'autant plus croyables, que mon beau-père se ren lit dans le tems caution pour moi d'une somme importante, voulant prévenir les effets de mon dérangement, qu'il auroit dû pendant bénir comme un heureux moyen de délivrer sa fille d'un si infâme mari! Ils sont d'autant plus croyable» que Madame de Mirabeau éerivoit clans le teins à mon père qu'elle n'avoit qu'à se louer de ma conduite • nvers elle; que mou père, dans une lettre du -21 mai l~"i, déclaroit qu'il ne prenoit intérêt à moi que par considération pour Madame de Mirabeau; qu'il nemettoil pas seulement (ii doute qu'elle n'eût été contente de moi, et que ce | qui savoit, dit on, que j a vois été le mari le plus fer. dit dans une autre lettre, communiquée par Nfad" de Mira-
Voir la oote, page bit, des observations sur le libelle de M"" .1" Mirabeau.
beau, que je ne suis pas capable de faire du mal à un papillon! Ces excès sont enfin d'autant plus croyab'es que mon père craignoit que M. de Marignane ne consentit pas à mon exil à Mirabeau ! et ces excès, je les avois commis la plupart en présence de mon beau-père! et ce père savoit que je n'avois pas même respecté la grossesse de sa fille!
(J' 'examinai ensuite, dans F ordre ci-devant annoncé, les griefs de Mad* de Mirabeau que je d battis a peu près comme je.Fai fait dans les observations sur le libelle, en y ajoutant des réflexions frappantes. Je m'arrêtai surtout à F histoire de là cantinière, sur laquelle il ne peut rester que la bonté des allégations faites au nom de Mmc de Mirabeau. Je m'étendis encore sur Faflairc de Pontarlicr sur laquelle j'ajoutai encore autres choses.)
Enfin il existe une transaction homologuée en jugement sur les conclusions et du consentement du ministère public, qui met la plainte, mes appels et la sentence au néant.
Mais, dites-vous, j'ai transigé sur l'honneur! S'il n'étoit question que de répondre comme à un moyen de séparation a la procédure terminée par celte transaction, j'aurois déjà répondu.
Une transaction sur l'honneur! S'il n'étoit question que de discuter cette objection comme moyen de séparation, je pourrois dire encore : est-il un crime irrémissible entre citoyens, entre époux, entre parents, lorsque la justice a cru ne devoir pas con 'amner?
Mais qu'est-ce qu'une transaction sur l'honneur?
Il y a 156 ans que dans celte ville deux hommes en assassinèrent un autre en duel. Ils sont accusés en justice de ce lâche forfait. Le père du jeune homme poignardé les dénonce aux pinls du Tlirône comme les abominables assassins de son fils; les instructions parvenues au Gouverneur de la Province lui attestoient que l'action étoit très vilaine. La voix publique s'élevoit contre eux. « Le peuple, j'emprunte les paroles attendrissantes et naïves de ce père infortuné dans sa lettre au Roi, le peuple ne
sut pas plutôt que le corps étoit arrivé qu'il y courut en telle abondance qu'il ne demeura au lo^is que les malades. Comme il fut question de le mettre en teire, ils dirent tous quo résolument ils vouloient le voir encore une fois. Les religieux en tirent quelques difficultés, mais il fallut qu'ils cédassent. La bière fut ouverte, le drap décousu, et le peuple satisfait de ce qu'il avoit désiré. Quelles bénédictions furent données alors au pauvre défunt et quelles imprécations faites contre les meurtriers I » Eh! bien, ces hommes, condamnés à mort par les tribunaux de cette ville, payèrent dix mille écus le désistement du père lassé de lutter contre des accusés trop puissans, et qui auroit employé cette somme à élever un mausolée à son fils si la mort ne Teùt pas prévenu dans cette pieuse vengeance. Voilà ce qu'on appelle une transaction sur l'honneur, c'est-à-dire une de ces transactions par laquelle l'accusé avoue son crime en se rachetant de la peine encourue. Et peu s'en est fallu qu'un monument éternel ne l'ait rendue sans cesse présente à nos yeux et à ceux de la postérité. A son défaut, l'histoire nous l'a transmise. Voilà une transaction sur l'honneur; puisque les accusés étoientdeshonnorés dans l'opinion publique, puisque le crime dont ils étoient coupables étoit le plus infâme de tous. « Tuer qui que ce soit , disoit encore le père, est un mauvais acte, mais tuer un homme de bien, et le tuer poltronnement et traîtrement, c'est mettre le crime si haut qu'il ne puisse aller. »
La transaction dont je viens de parler entachait vraiment l'honneur sur un crime deshonnorant et, aux yeux des tribunaux et dans l'opinion publique, que l'accusé avouoit le crime en rachetant la peine. Aucun de ces caractères ne se rencontre dans la transaction qui a terminé mon affaire de Ponlarlier. Je n'élois pas accusé d'un crime deshonnorant. J'en appelle même à la sentence de contumace qui me déclaroit « atteint et convaincu du crime de rapt de séduction en la personne de ladite Dame... de l'avoir attirée le :2i août de l'an dernier aux Verrières-Suisses, d'avoir procuré à ladite Dame habillée en homme une retraite dans une maison où ils
ont demeuré ensemble dans une chambre à un lit pendant environ dix ou onze jours, d'avoir commis le crime d'adultère avec ladite Dame, et d'avoir ensuite conduit celle-ci plus avant dans les pays étrangers ».
Voilà donc sur quel fondement portent vos déclamations forcenées sur mes prétendus recèlements : le mari n'y croyoit pas; aucun témoin n'en a parlé, et la sentence déterminoit l'accusation; elle fixoit même l'opinion publique dans laquelle le soupçon d'un délit vil et lâche, d'un vol et d'un recèlement ne pouvoit plus avoir la plus légère consislance.
C'est en cet état que je transige. Sur quoi? sur l'accusation en rapt de séduction et d'adultère. Or quand même la transaction ne seroit pas une absolution plénière, ou qu'elle pourroit être considérée comme un aveu implicite de l'accusation, aurois-je donc transigé sur l'honneur ? Ah ! nos mœurs ne sont pas assez pures, pour que nous soyions autorisés à regarder comme infâme celui qui serait soupçonné et même convaincu d'un adultère. C'est dans un siècle, chez un peuple moins corrompu que notre siècle et nous-mêmes que l'Homme-Dieu prononça ce sublime jugement : Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre. Vous avez fait tous vos efforts pour aggraver mon crime. Les épithètes ne vous ont pas manqué; mais elle n'ont pas suppléé les circonstances aggravantes. Vous avez surtout fait sonner fort haut que, pendant mon évasion, ma prétendue complice avait conçu et mis au monde un enfant. Que le fait soit ou nu soit pas vrai, votre dénonciation n'en est pas moins gratuitement infâme; car l'adultère n'est certainement pas aggravé par la fécondité qui, si je puis m'exprimer ainsi, est la faute non de l'homme, mais de la nature. L'enfant qui naît de l'adultère en est une nouvelle preuve, mais ne l'aggrave pas. Vous professeriez d'étranges principes, si vous pensiez que les auteurs du délit sont coupables pour n'avoir pas prévenu, ou pour n'avoir pas détourné...! Vous (ne faites horreur et je ne puis achever.
Ehl quelles étaient donc les circonstances aggravantes de mon délit? Je n'étois pas occùsé d'un rapt de violence;
i \ st ce que L'accusateur avoil bu grand soin de définir. Il ne m'acousoil quo d'avoir Béduil sa femme par blandic<
de lui « avoir indiqué et facilité les moyens d'évasion el de lui avoir môme prêté d fail prêter secours pour la faire réussir dans ce détestable projet ». Ce a >nt les termes de
la plainte; et cette accusation ne fut pas prouvée, et l'adultère môme ne le fut pas. Supposez-moi convaincu de l'accusation. Unejeune femme, un mineur sont entraînés par une passion -aussi violente qu'inconsidérée. La femme fuit avec son amant la maison de son mari. Ils ont une faute à expier auprès de la personne offensée. Mais le complice surtout a-t-il à se laver de l'infamie dans l'opinion publique ? Et quel cœur de fer a acquis le droit de ne pardonner ni à la jeunesse ni à l'amour ?
lis transigent : non, je l'assure hardiment, le jeune homme n'a pas transigé sur l'honneur, fùt-il supposé coupable.
La transaction que j'ai passée n'ost pas une de celles par laquelle l'accusé avoue le crime eu rachetant la peine, puisque je n'ai rien donné à l'accusateur?
C'étoit un délit privé. On a pu dire, mais je délie que jamais on prouve que le ministère public est en aucun cas recevable à intenter l'accusation eu adultère, si ce n'est dans les deux cas, précisément définis, la coupable connivence, ou l'absence du mari lorsqu'il y a scandale. Si l'accusateur eût offert un expédient par lequel il auroil mis au néant et sa plainte, et la sentence, et les appels, uurois-je dû le refuser? La sentence qui auroit reçu cet expédient de mon consentement n'auroit pas différé dans la substance de notre transaction ; elle n'auroil pas eu la force que la transaction homologuée par le bailliage sur les conclusions cl du consentement du ministère public. Et si une sentence contre mon gré avoit reçu l'expédient proposé pur l'accusateur, serois-je deshonuorô? Aurois-je transigé sur l'honneur pour nen avoir pas appelle?
La transaction telle qu'elle est, la sentence de consensa ou contradictoire que je suppose avoir adopte le contenu de la Iran-action, ne m'accordent pas dans la réalité, et dans ma supposition, ne m'accorderoienl pas des dom-
mages et intérêts. Eh bien ! comparez cette transaction qui est un jugement de consensu, puisqu'elle a été homolguée, à un jugement, à une sentence qui me mettrait hors de cour. Serois-je infâme, aurois-je transigé sur l'honneur pour avoir consenti à ce jugement, ou pour n'en avoir pas appelé? S'il eût été contradictoire, un jugement hors de cour ne lave point pleinement, mais il ne rend même pas incapable des fonctions les plus délicales de la société. Un avocat que j'ai su avoir été consulté pour Madame de Mirabeau, et qui passe universellement pour le premier orateur du barreau de Paris, sur une question bien plus grave qu'un adultèie, égarement d'unejeunesse emportée, n'a été mis que hors de cour. Est-il interdit de ses fonctions ? A-t'il perdu la considération, la confiance publiques ?
Ce n'est pas tout, Messieurs, ce n'est pas tout, et le cœur des gens de bien doit me deviner. Si la transaction ou une sentence de consensu m'avoit accordé des dommages-intérêts, jen'aurois pas transigé sur l'honneur.
Eh bien ! j'ai reçu un plus noble prix.
L'accusateur a payé la peine de sa calomnie en une monnoie bien plus digne de moi, d'un homme généreux, d'un gentilhomme. Sa femme avoit été authentiquée par la sentence, et sa femme avoit fui la maison de son mari : elle avoit été vue long-temps dans les pays étrangers. Et vous même avez dit que depuis son évasion elle avoit conçu et mis au monde un enfant. La conséquence n'étoit pas que j'eusse été sou complice On pouvoit dire qu'il y avoit autant de preuves de son délit, qu'il y en avoit peu de ma prétendue complicité. Elle avoit une ennemie acharnée : comment auroit-clle échappée à la peine !... Elle y a échappé, Messieurs, et sans purger sa contumace. Une retraite momentanée dans un couvent est substituée à la peine de l'authentique. La confiscation de la dot est révoquée, une pension viagère lui est adjugée, -le nY'tois pas son complice, on ne Ta pas prouvé; je défie (Vvn trouver la moindre preuve dans la procédure. Et croyez-vous qu'elle eut pu échapper à la peine déjà prononcée? Croyez-vous que je m'en fusse exempté,
moi qui avois bravé, défie, couvert d'opprobres mefl accusateurs? J'en atteste mes défenses. Croyes-YOUS qu'on eût transigé avec nous, si l'on eût espéré de me convaincre? Je n'étois pas complice de ma coaccusée: mais elle avoit souffert pour moi. Je la mels sous la sauvegarde de mon innocence ; je rachète sa peine. Voilà, voilà le digne dédommagement que j'ai reçu. Je n'ai pas été généreux de mon honneur; je l'ai été de mon argent, d'une vile monnoie en échange de laquelle j'ai reçu le plus noble des indemnités. Et j'ai transigé sur l'honneur? J'aurois trafiqué de l'honneur si pour un vil argent j'eusse abandonné cette femme que de cruels malheurs, soufferts à mon occasion, avoient mis sous ma protection inviolable.
Me voilà, Messieurs, tel que me montre la transaction à mes propres yeux, tel qu'elle doit me montrer aux. vôtres, aux yeux de tous ceux dont les préventions et les convenances de la société ne sont pas l'unique code.
Je n'ai donc pas transigé sur l'honneur, et, dans les suppositions les plus fortes contre moi, vous avez vu ce que pouvoit être ce prétendu scandale de Pontarlier et de la Hollande. La lumière funeste seroit toute sortie de la procédure. La transaction l'auroit au moins éteinte; et vous la rallumez inutilement, car personne ne se persuadera que par l'affaire du Pontarlier j'aye été mauvais époux et mauvais père, et si mon lils vivoit encore. Madame de Mirabeau aurait fort à craindre que cette épithète atroce de mauvais père, cinq fois mal appliquée, ne fût renvoyée par une double application à l'épouse seule qui déshonnore le mari et le père.
(J'eus occasion plus d'une fois, dans P examen des lettres de mon père et dans lu discussion des faits, de montrer comment ces lettres avaient été perfidement mutilées pour en détourner le sens. Voici, par exemple, ce que fai dit sur 1rs preuves de la diffamation dont .l/u,e de Mirabeau se pliant et que l'on prétend résulter des lettres de mon père.)
Mais aurois-je donc diffamé Mad« de Mirabeau? Non, je
ne la diffamai jamais, je ne la calomniai jamais, même au temps de ses procédés les plus révoltants, et si quelqu'un sur la terre le sait, assurément c'est elle.
« En 1776, il parut sous le nom du comte de Mirabeau un mémoire imprimé, dirigé contre M. de Mirabeau père, au sujet de l'interdiction de biens que celui-ci avoit fait prononcer contre son fils. Dans ce mémoire, la dame de Mirabeau est outragée d'une manière affreuse. »
Et ailleurs : « Madc de Mirabeau est affreusement calomniée et diffamée dans des mémoires publics et dans des lettres écrites à des hommes en place. »
J'avois dit dans mon plaidoyer : « Quant aux lettres quelconques que j'ai pu écrire aux gens en place et qu'on atteste, je n'en dois aucun compte, soit parce que des lettres missives sont sous la garde de la foi publique, soit parce que des plaintes même, mais déposées dans le sein des ministres du Roi, ne sauroient passer pour des diffamations. »
Le libelliste paroît mépriser beaucoup cette profession de foi. Il faut y joindre quelques réflexions qui la justifieront peut-être.
Je dirai d'abord : c'est sur les lettres de mon père que l'on m'accuse d'être l'auteur des diffamations contre lui et contre Mmc de Mirabeau. Et si dans une de ces lettres, preuves prétendues de la diffamation, je trouvois ma justification; si le libelliste ne choisissant que ce qui m'accuse avoit eu l'artifice de passer sous silence ce qui me justifie, que penseriez-vous, Messieurs, de la manière dont se serait permis de défendre Mme de Mirabeau relui qui vous a si longuement vanté ses principes, sa réputation, sa loyauté et son honorable postulation?
Je prends la lettre de mon père à sa belle-fille sous la date du 11 juin 1778. On n'en a extrait que ces mots : « Ce mémoire enfin n'est que h' recueil «1(3 trois par lui envoyés au ministre, dans le temps où il étoil arrêté cl plaidoii sa cause. Il y a menti, insulté, calomnié; c'est son métier. »
Mais avant ces mots, mon père disoit : « On se trompe grandement de croire que le mémoire imprimé soit un motif valable de séparation. La diffamation publique l'est
:is LES MIRABEAU
sans doate, et c'en est un assurément. Mais votre ma i
soutient qu'elle n'est point de son fait, et il là prouve. ■ El je le prouvai, et mon père l'affirme, el Ton ose le croire lorsqu'il m'accuse sans preuve, pluto | irsq »'il
me justifie sur <!<•< preuves.
Et il le prouve : « Il étoit en Hollande et le mém< c>t imprimé à Paris, tandis qu'il vivoit de ses griffonnages à Holterdam. Dans le mémoire, il parle a rision du projet d'enlèvement dont on l'accuse; et quand il a paru la dame qu'il dit être avec ses parents étoit dépaysée avec lui. »
Voilà ma justification qui précède immédiatement les seuls mots qui aient été transcrits dans le libelle. 11 est vrai que mon père persiste à dire que ce mémoire étoit le recueil de trois que j'avois envoyés au ministre.
<i Mais, ajoute mon père immédiatement après (au re réticence que s'est permise le libelliste), mais ces D moires étaient secrets, et la diffamation n'est devez publique que par la faute de sa sœur. . . qui Ht imprimer ces mémoires sur une copie envoyée à sa mère: ce qu'il prouva, et rendra caduque l'accusation fondée sur la diffamation. »
Ainsi, Messieurs, je suis accusé de diffamation sur le seul témoignage de mon père, que l'on trouve dans ses lettres, tandis que dans ces mêmes lettres il reconnoîl que j'ai prouvé que je n'étois pas l'auteur du mémoire imprimé et qu'un autre que moi avoit donné' la publi de l'impression aux mémoires envoyés par moi aux ministres pour ma défense sur ma détention. L'auteur d publication est connu. Mon désaveu suffîroit donc.
11 ne suffit pas, nVa-t-on dit. Il falloit poursuivre les auteurs de la publication et demander vengeance d diffamation.
Eh quoi! Mail1 do Mirabeau qui oonnoit le nom dos personnes qui publieront, dit-on, ce mémoire el les lel Made de Miraboau laisse son défenseur me demander pourquoi je n'ai pas fait un procès criminel aux autours de cotte publication! Ah! je ne sau rois m'étonner que ceux qui ont armé contre moi mon épouse, et qui osent me
reprocher d'avoir atlenté à l'honneur de mon père par d'infâmes libelles, regrettent que je n'aie pas déchiré le sein qui m'a porté! Ils me l'auroient conseillé sans doute. Pour moi qui n'ai point les mêmes expériences dans la tète, ni le même courage dans le cœur, je n'aurois janiai « soulevé le voile quicouvroit les auteurs de cette publication; cette crainte religieuse eût-elle dû me coûter la perte de mon procès, qu'il parle celui qui oseroit me le reprocher, et que l'horreur des honnêtes gens lui réponde pour moi.
Je n'ai qu'un mot à ajouter. Dans l'immensité des choses que ma plume a tracées au milieu de la vie la plus agitée qui fut jamais, il m'est impossible de me rappeler tout ce que j'ai écrit, tout ce que je n'ai point écrit, et je répète que je ne dois aucun compte de ce que j'ai déposé dans le sein du ministre du Roi. Mois encore une fois, je n'ai point calomnié Madame de Mirabeau; qu'elle me montre mes lettres; je suis prêt à soutenir, à justifier, à prouver tout sans exception, tout ce que j'aurai véritablement écrit. I /offre est précise. Que Mmc de Mirabeau soit moins prodigue de ses épithètes de calomniateur et de diffamateur, jusqu'à ce qu'elle l'ait acceptée
Madame de Mirabeau m'accuse de l'avoir calomniée! Depuis des années entières, j'endure des outrages de tout genre; depuis des années entières, je bois jusqu'à la lie à l'inépuisable coupe de l'infortune pour ne pas médire d'elle, et je l'ai calomniée! Non, je ne l'ai pas calomniée; je n'aurois pas pu la calomnier. Il est temps de montrer que si j'iii daigné m'abaisscr à d'humiliantes apologies ce n'est pas ma conduite envers Ma lame de Mirabeau qui m'y réduisoit.
Je vais vous lire, Messieurs, une lettre do Madame de Mirabeau, qu'à l'instant j'aurai l'honneur de remettre à MM. les gens du Roi et de la remission do laquelle je demande acte. Cette lettre n'auroit jamais vu le jour, sans doute, si Madame de Mirabeau n'avoit pas à expier de nouvelles fautes, des fmies bien plus graves à mes yeux avant de p mvoir prétendre à reprendre le rang el le
droit d'épouse. J'avois pardonné, je voulois pardonner encore, mais le pardon seroit lâcheté aujourd'hui que mon père est outragé; aujourd'hui que nous sommes iCCU d'avoir fait réussir par les manœuvres de la plua vilt de la plua sordide cupidité un mariage que je n'avois pas lieu d'espérer; et c'est M. de Marignane, au nom duquel on me tient ce langage. Voici cette lettre; écoutes-bien : M° Portalis qui nous avez tant proclamé la vertu de votre cliente, écoutez : une vaste carrière s'ouvre à vos ingénieuses amplifications. Voici la lettre adressée à un homme qu'il est inutile de nommer à cette audience :
28 mai 1774.
« Je reviens enfin de mes égarements, Monsieur, et le premier effet de mon retour à la vertu est de vous avertir que toute liaison est finie entre nous. Le hasard a voulu que votre lettre soit tombée entre les mains de mon mari; je n'avois pas attendu ce moment pour reconnoitre mes torts, et la modération personnelle à moi qu'il a mise dans tout ceci n'a (illisible) à ma conduite que la prière que je vous fais de ne pas revenir dans ce pays-ci, tant ([Lie nous y serons, autant parce qu'il n'est pas possible que je vous voie qu'à cause de mon mari. Je vous rends trop de justice pour croire que j'aie besoin de vous demander les deux lettres i|iie vous avez à moi, ainsi que mon portrait et celle-ci. J'espère que vous voudrez bien me les faire parvenir. »
En attendant que Mail' de Mirabeau nous donne la traduction de cette lettre qui me paroit n'en avoir pas besoin, j'avcHis M'" Portalis qu'en dépil de ses nobles défis, il dans mon portefeuille des écrits de plus d'une espèce tout propres à étayer le roman qu'il ne manquera pas de taire sur c site communication et à le semer d'épisodi
Ici, Messieurs, vous faites sans doute une réflexion bien simple. Dans l'occasion où un emportement de ma part, et des plus violons, auroil paru à tous les yeux très excu- Bable, Madame de Mirabeau rendoil hommage à ma modération et se louoit de ma générosité, elle qui vient de
tracer le tableau le plus monstrueux de mou atroce brutalité. Quelle contradiction ! Mais, Messieurs, si cette générosité avoit été portée au comble, si j'avois les preuves des procédés les plus dignes d'attendrissement et de respect, si le voyage à Grasse, dont il a résulté des événemens si funestes , avoit eu principalement pour objet d'empêcher une rupture qui par ses suites pouvoit compromettre le secret de Mad° de Mirabeau; si elle le savoit ; si elle n'ignoroit pas que ce fut uniquement pour la relever à ses propres yeux par l'occasion de me servir que je l'envoyai à Paris, quelle épithète mériteroit la conduite qu'elle y tint? La désertion de mes intérêts qu'elle y avoua? Oseroit-on dire que les lettres affectueuses qu'elle m'a écrites de Paris n'avoient d'autre but que d'amollir ma férocité? Oseroit-on dire encore que les lettres dures que je lui écrivis lorsque cette désertion fut évidente, lettres dont j'expliquerai, s'il le faut, chaque ligne, étoient des outrages ? Quel nom mériteroit sa conduite postérieure? Quelle qualification faudroit-il donner aux diffamations, aux calomnies qu'elle vomit contre son bienfaiteur tant et si long-tems offensé, et dont la clémence ne se lassa jamais. Eh bien ! Messieurs, toutes ces suppositions sont autant de vérités. Qu'on ose en invoquer le récit. Je ne le ferai pas attendre. Pour aujourd'hui, Messieurs, que votre attention et mon organe fatigué m'invitent au repos ; aujourd'hui que je voudrois éviter encore, s'il étoit possible, à ma diffamatrice tous les détails de son ingratitude et de sa duplicité, je ne vous offrirai que le résultat de ma conduite envers elle. Vous apprécierez la récompense que j'en reçois.
Un homme comblé de mon amitié m'avoit fait le dernier des outrages, accompagné d'une trahison vraiment infernale. La preuve la moins équivoque, la plus détaillée de sou crime tombe entre mes mains par L'imprudence de sa complice. La jeunesse de Mad*' de Mirabeau, mes malheurs, mon fils demandoient sa grâce. Je lui pardonnai, Je brûlai devant elle le monument de sa honte. Je la défie de nier ce fait, ci je lui conseille «le bien réfléchir sur ce qu'annonce ce défi. Ce n'est pas tout. Un tend»., attachement t. m. 46
me lioit à la famille de celui qui trahissoil A la fois Pli pitalité, la reconnaissance et Pamitié, < t donl aujourd'hui même j'honnore et chéris l»s parens.Son pore me d< à genoux la vie de son fils. Su mère baigna mea mains de larmes. Je faillis mourir de honte de voir à mea p des cheveux blancs. Je pardonnai. Je pardonnai - i serve et sans retour. Eu vain, par d'insolentes provocations, on chercha à me faire sortir de mes résolutions. Je me dévorai moi-même; j'eus la gloire d'humilier le vice par le seul ascendant de l'honnêteté. Mou épée ne sortit pas de son fourreau et celle de mon coupable i gresseur tomba de ses mains. Depuis long-temciois un mariage avantageux pour lui. Dans les circonstances que je viens de décrire, un incident imprévu renverse ce mariage presque arrête. Le beau-père prétendu étoit mon ami. L'idée que la famille du jeune homme pourroit me soupçonner de l'avoir aliéné ; l'idée qu'une rupture avec des personnes qu'on a voit jusqu'alors vues dans notre intimité pourroit compromettre M,: " de Mirabeau déchira mon cœur. Je montai à cheval, je courus aux lieux qu'habitoit mon ami. Je pressai, je priai, je conjurai ; la négociation fut renouée. Voilà le motif du fatal voyage à Grasse. La rencontre de laquelle il résulta une procédure fut une vraie rencontre où il n'entra | la moindre préméditation. Il fut constaté que j'avois rompu mon ban. L'autorité sévit. J'envoyai M"10 de Mirabeau a Paris pour la désarmer et lui donner les moyens de me faire oublier qu'elle avoit cesse" d'être ma digue compagne... Vous savez le reste, Messieurs
En vain la calomnie m'infectera de ses poisons; en vain le poids de mes malheurs abrégera ma vie meurtrie dès long-tems par celui de mes chaînes. Tant qu'il m'en restera un souffle, on ne m'ôtera pas le plaisir de pens qu'une action digne d'un h unine meilleur que moi, est la
cause immédiate de mes malheurs
< m ne m'ôtera pas la douceur n'avoir été capable de servir mon pire ennemi, au moment OÙ ne le pas servir etoit m'en venger : on ne m'ôtera point la consolation de n'avoir provoqué les plus horribles insultes que par les plus
grands bienfaits. En vain on me chargera des plus noires imputations. Un homme qui peut compter dans l'examen de sa vie les procédés que j'indique, et que leurs détails rendroient mille fois plus touchants, peut-il, doit-il daigner encore appeller du nom d'épouse une femme capable d'une telle ingratitude, capable des perfidies inouïes qui outragent moi et les miens? Mais ce n'est pas à la requête d'une telle femme que la séparation doit être prononcée, ou la scélératesse sera désormais le garant des succès et le titre d'épouse un brevet d'impunité pour les calomnies et les diffamations les plus horribles.
Eh bien ! Messieurs, nous dira-t-on encore que Mad° de Mirabeau doit être séquestrée chez son père ; que les lois ne peuvent lui chercher une inspection, une protection plus respectable ; que cette maison est le sanctuaire des mœurs, le premier asile de l'innocence?. . . Je répondrai par un mot, Messieurs. L'homme à qui la lettre que je viens de faire connaître est adressée a habité tout un hiver chez M. de Marignane, dans l'appartement qui m'étoit destiné au tems de la cohabitation, appartement qui n'est séparé de celui de Made de Mirabeau que par un cabinet... Voilà la majesté, voilà la sainteté de la maison de son père. Ce saint et majestueux père est trop hospitalier.
Nous dira-t'on encore que si le couvent est ordonné comme une peine, il n'en est point à infliger à l'innocence (vous connaissez maintenant l'innocente); au malheur (ehl qui l'a décrété son malheur, à qui doit-elle l'imputer?). Dira-t'on encore que, comme précaution, on ne pourroit ordonner le couvent sans injustice, sans indécence ". Peine, précaution... Le couvent sera tout ce que voudra cette vertueuse femme ; mais prétendra-t'ellc après ce qu'on vient d'entendre, et surtout après la vie libre el dissipée dont elle a couronné une conduite si exemplaire, prélen Ira-t'elle être au dessus de toul soupçon ?
Il est tems, Messieurs, il esl bous d'arracher Mad* de
Mirabeau aux adulations, aux. conseils, au genre de
qui l'ont portéà ne pas rougir de son système de défense, ne pas en prévoir les dangers. Gomment a-Ton fait tout
à coup d'un caractère foible, mais doux et modéré, une femme implacable et furieuse qui poursuit la vie et l'honneur de celui à qui elle avoit juré amour et fidélité ; qui injurie une famille dont elle n'a qu'à se louer, un beaupère qu'à tant de titres elle doit respecter ; qui l'injurie jusqu'à oser l'inculper de la plus vile des cupidités, j qu'à dire qu'il tien veut qu'à ses biens.
(Ici f employai à peu près le morceau que l'on douve page 101 de mes dernières observations jusqu'à la page 100.)
Ah ! c'est dans leur propre cœur que des hommes avides ont trouvé ce motif; mais ce n'est pas dans ma patrie qu'on devoit nous en accuser. Si mon père en a vécu trop éloigné (et je recueille aujourd'hui les fruits amers de cette circonstance), plus de voix aussi peuvent répondre du désintéressement d'un homme qui n'a jamais rien demandé en sa vie. Mais mon oncle, dont le seul aspect désarme la calomnie, mon oncle a vécu sous les yeux. de nos témoins actuels. Ceux qui le furent des mœurs de mon grand père et des sentimens de sa famille ne sont pas encore tous éteints. Les vieillards de leur tems avoient connu leurs ayeux; et si jamais ils encoururent quelque reproche (ce qu'on ignore, ce qu'on ignora jusqu'à moi), ce reproche fut certainement le contra de la cupidité. En un mot, mon père a dérogé pour - i belle-fille à ses devoirs de curateur. Il l'a laissée maîtresse de son bien. J'en faisois de même; sous quel prétexte vient-on donc nous parler de ce bien?
Ceux qui pensent vraiment à en hériteront-ils cru nous accuser d'un grand délit en disant que nous désirions des enfans. J'en appelle à tous les pères. Quel est celui qui renonce à sa postérité pour les égarcmens de la jeunesse de son fils, surtout quand ce lils \ eut réparer ses erreurs. Quelque odieuse interprétation qu'on ait eu l'horreur de donner aux lettres de mon père alarmé, prévenu, trom] à quel homme de bonne foi aura-ton persuadé qu'il voulut m'accùscr de mettre la vie de ma femme en péril par ces mots tant cites de sûreté, de dignité et de reposa <v>ui peut y voir autre chose que la crainte que je ne dé-
terminasse ma femme à me joindre comme elle y paroissoit disposée dans un tems où sa dignité et son repos auroient semblé compromis par cette réunion, et c'est à cette espèce de sûreté que mon père se croyoit obligé de veiller.
Eh! quel rapport entre ces circonstances orageuses et celles qui se présentent aujourd'hui. C'est dans la maison d'un oncle respectable, sous les yeux de son propre père qu'on invitait Mrae de Mirabeau avenir confirmer ma réintégration ; et quand on lui auroit proposé d'aller consoler un vieillard accablé de traverses et dont elle a éprouvé la tendresse, cette proposition n'auroit-elle pas été convenable? Ah! oui, plus convenable sans doute que desefiforts barbares pour graver de la main d'un père l'anathème sur la tète d'un fils, d'un époux.
Non, de tels sentiments n'étoient point dans le cœur de cet te jeune femme. Pas un mot de moi n'avoit pénétré jusqu'à elle, quand elle demanda a mon père de venir le joindre lorsqu'elle eut perdu mon fils. Elle y venoit en effet sans la mort de M. de Valbclle qui leur lit retarder son départ pour rendre à son père affligé les devoirs qu'exigeolent cette triste circonstance. Et qu'on ne dise pas que ce fut un mouvement subit et reflet d'une douleur qui lui ôtoit l'empire de ses propres pensées. Ce projet subsista longtems. Plusieurs mois après, il fut question encore devenir à Paris avec M. le marquis de Marignane qui devoit, aussi bien que Madc de Mirabeau, loger chez mon père. Pensoitelle alors pouvoir m'en séquestrer à jamais, ou croyoitelle que ce beau-père, avide de bien et de postérité, ne pouvoit pas la retenir par quelque surprise? Qu'a-t-il donc fait pour qu'on lui témoignât alors tant de confiance, et qu'on le traite aujourd'hui en aggresseur cupide et parjure? Qu'ai-je fait moi-même contre mon beau-père et sa fille, que de leur donner des aimes de soumission, de repentir et d'aveu dont on se sert aujourd'hui contre moi?
Mais mon père m'a rendu nia liberté; il m'a envoyé en Provence. Et devant quel tribunal le pardon sera-t-il donc un crime? D'ailleurs, avois-je besoin de revenir en Provence pour demander ma femme? Ne pouvois-je
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paBj au contraire, m'élpigner «l'un domicile qui me retrace «le si pièa mes erreurs, mes délires, mes premiè
infortunes 1 D'un domicile si voisin de me El rappeler ma femme à celui de mon père, à tout autre en un mol ? Mais je viens en Provence; je viens dans le maison do mes pères -, je viens chercher el mériter, -'il est possible, la caution de mon oncle; je viens rendr mes créanciers leur gage naturel; je viens réparer autant qu'il est on moi celles de mes fautes qui ont préjudicié aux droits du tiers. Devois-je demeurer à cinq lieues de M"!c de Mirabeau sans lui dire qu'elle étoit le premier de mes souvenirs ? Ne lui donner aucun signe de vie n'auroit-ce pas été acquiescer moi-même à cette séparation depuis laquelle j'avois tant éprouvé de malheurs?
Que f'ais-je ? Je m'informe desa santé. -le ne demandoie pas de trouver une femme reconnaissante, empressée et d'autant plus attendrie sur le sort de s m époux, qu'il avoit moins mérité les empressements de tout aulre. Je ne demandois pas que Mmo de Mirabeau s'écriât avec Aurélia :
Coupable je t'aimois, malheureux je te si r~.
mais j'espérois du moins des politesses froides d'abord, m l'on veut, mais mesurées ; j'espérois qu'on ne me refuseroU pas de m'entendre ; qu'on ne refuseroil pas à ma famille une sorte de concert ; j'espérois toute autre chose enfin que des hostilités, que des menaces, (pie L'annonce (l'invoquer le secours dos lois.
Je ne rougis pas d'avouer que je ne pus croire à de telles apparences. Autrefois, coupable, fugitif, suivi, saisi, ramené, puni, tout cela me vint de ma propre famille. La haine d'une épouse attend oit- elle le tems du repentir".' Je ne puis me reprocher de ne L'avoir pas cru. D'autres indices, d'autres rapports me faisoienl penser le contraire. Madc de Mirabeau, celle à qui l'on a fait signer un mémoire comme la déclaration de divorce entre non-. celle au nom de qui l'on vient de m'outrager d'une manière inouïe pendant deux audiences, Mad° de Mirabeau
au moment même qui précéda sa demande en séparation écrivit à ma sœur dont elle connoît la tendresse pour moi : Ah ! pourquoi M. du Saillant ne peut-il pas faire le voyage de Provence, comme il a fait celui de Besançon. Que vouloit dire cette invocation? Made de Mirabeau espéroit-elle faire partager à un homme d'honneur éprouvé le hideux personnage d'avide collatéral? Et mes parens n'étoient-ils pas en droit de penser qu'elle ne demandoit que du tems et du courage pour tacher de concilier des esprits opposés? Quand en 1*778 et 1779 elle a voulu demeurer chez mon père, elle savoit bien qu'elle pouvoit un jour vivre sous le même toit avec moi. Quand en 1783 elle appelle mon beau-frère à son aide, elle sait que sa femme et lui ont été auprès de mon père les premiers interprètes de mon repentir; elle sait qu'ils ont les premiers réclamé ma liberté; elle sait qu'ils ne désirent que ma réintégration.
Je demandois Mme de Mirabeau quand elle écrivit ces paroles : Ah! pourquoi M. do Saillant ne peut-il pas faire le voyage de Provence comme il a fait celui do Besançon... , paroles inexplicables, si ce n'étoit pas no'tre réunion qu'elle désiroit ! Qu'ai-je fait depuis? L'ai-je redemandée d'un ton qui pût l'offenser? N'ai-je pas fait pleurer sur elle et sur son fils? Quel peintre embellit jamais plus que moi la femme que je regardois encore comme ma compagne? Suis-je coupable d'avoir pensé que celle qui me jura aux pieds des autels de partager les biens et les maux de ma vie ; que celle qui m'avoit de si grandes obligations personnelles m'aideroit aujourd'hui à me relever de mes désastres ? Je devois l'augurer, quelle qu'eut été sa conduite au tems où nous habitâmes ensemble. Ce période fut de plus de deux années. J'étois alors dans toutes les angoisses du dérangement Kilo quitta tout pour me suivie ; elle étoit contente des sévices continuels qu'on assure aujourd'hui que j'exerçois envers elle. Un joui-, quittant la modeste retraite où nous vivions dans l'obscurité, elle fui au château de son père;
elle y trouva la joie et les Pètes ; on voulut la retenir, lui refusant lout d'ailleurs si elle venoit me rejoindre. Klle
l-2b LL> MIRABEAU
revint ; et le lait dont elle nonrrissoil mon enfant ta ri t de la douleur d'un tel accueil. Mlle revint en pleurant, m
sans hésiter. Voilà la femme qu'elle fut, lorsque je la maltraitais. Qu'elle se compare elle-même à ee qu'elle fut
depuis, dans des tems où elle recevoit sur des tréteaux la nouvelle qu'une sentence m'a voit condamné à per la tète ; dans des tems où elle passoit au milieu des
fêtes les plus bruyantes les jouis que je consumois dans la captivité et les larmes; dans des tems où sur la tombe de son fils elle scandalisoit les honnêtes gens par le spectacle d'une femme de qualité devenue la première actrice d'une troupe de comédie; dans des tein-... Ah! croyez-moi téméraires déclamateurs , ne me forcez pas d'en crayonner l'histoire.
Et vous qui m'avez tant interrogé pendant deux audiences, répondez à votre tour; je ne vous parlerai de rien qui soit étranger à ma cause. Vous vantez votre honneur et vos principes ! N'avez -vous pas le premier armé M,uc de Mirabeau contre moi '.' N'etes-vous pas le véritable auteur de ce procès ? Vous parlez de courage ! Avez-vous eu celui de dire à votre cliente qu'elle ne pouvoit, sans se déshonnorer, proposer le système de défense que vous soutenez ? N'est-ce pas par adulation que vous n'avez point osé contredire M. de Marignane lorsqu'au lieu de vous consulter, il vous dit que le pro étoit nécessaire. Vous le nierez sans doute; mais niez „ussi que vous ayez empêche M"ie de Mirabeau de recevoir mes visites, d'accepter des conférences. Niez que ce soit vous qui, par ce refus insensé et réprouvé de tous vos confrères, ayez été la première cause de tous les malheurs qui ont suivi, qui vont suivre. Niez qu'elles soient de vous ces insolentes requêtes dont chaque ligne est un outrage. Niez que vous soyez l'auteur de l'infâme libelle qui précède une consultation trop honnoree par les noms qui suivent le vôtre; libelle que vous avez eu la lâcheté d'écrire et que vous n'avez pas eu le courage de signer. Dites que ee n'est pas vous qui ave/ hâte la communication, la publication de cette production dans le moment oii l'arbitrage de quatre gentilshommes de
robe et d'épée étoit presque arrêté. Dites que ce n'est pas vous qui me déchirez en public et en secret, dans les cercles et dans le mystère des cabinets. Dites que ce n'est pas vous qui avez empêché Mme de Mirabeau d'exécuter les premiers jugemens, comme elle s'y étoit préparée ; comme elle l'auroit fait si vous n'eussiez pas trop prévu que le procès alloit finir.
Votre orgueil est donc bien satisfait d'avoir outragé devant deux cents personnes un homme de qualité qui ne vous provoquoit pas. Quelle que soit l'issue du combat, vous avez espéré sans doute que le compétiteur vous honnorerait assez. Je dédaigne , je méprise profondément vos outrages ; mais vous avez insulté mon père. Mon père!... Ah! Messieurs, pardonnez à cet élan d'une juste indignation... Mon père est un des hommes les plus célèbres qu'ait produit votre patrie. La renommée le compte, la postérité le comptera au nombre de vos plus grands hommes. Mon père en plus d'une occasion importante a été honnoré de votre confiance, de vos suffrages. Mon père fut assez heureux pour vous servir, et c'est cet homme qui ose l'insulter, et il se croit assez excusé en se réclamant de sa profession.
Oui, sans doute, ils sont bien respectables ceux qui dévoués à la défense des opprimés et des foibles apportent aux fonctions du barreau une àme délicate, un esprit éclairé, un amour pur, un saint respect de la justice, et rien n'est plus honnorable que cette sorte de magistrature que l'opinion publique défère.
Mais si l'un d'eux à l'abri de l'impunité accordée et due à la profession dont l'indépendance est L'âme n'est connu que par cette facilité coupable qui toujours imbue de passions étrangères s'appaise et s'irrite à leur gré ; si pour toute éloquence il vomit les déclamations injurieuses, le mensonge, l'emportement, la calomnie ; s'il invente ou dénature les faits ; s'il tronque ou falsifie toutes les pièces qu'il cite et qu'il se garde bien de lire parce qu'il veut se ménager l'excuse de L'infidélité de sa mémoire, un tel homme, du plus libre des étals se ravale jusqu'à l'esclavage de la plus servile des passions, et
Martial l*a nommé pour moi... C'est un marchand de mensonges, <le paroles et d'injures*
Tous les moyens de séparation, Messieurs , sont eûtes, anéantis. Puis-je être encore à vos yeux l'époux féroce qui se portoil envers une femme d'une condit. relevée à des excès de brutalité que la plus vile populace désavoueroit. Après avoir eu pour Mmc de Mira), des procédés que je peux appeler nobles, généreux, magnanimes, qui pourroit me reconnoître au portrait affreux qu'elle a fait de moi? Sans doute je fus très-<v palde; mais l'ai-je été des crimes qu'on m'impute? S.ms doute, je fus très-coupable ; mais méritois-je d'être diffamé, d'être dépouillé dans le moment où je ^senois rendre mes concitoyens témoins de ma conduite. Heureux ! trois fois heureux celui dont la sève ne lit pas trop d'efforts dans l'effervescence de sa première jeunesse? Ce bonheur ne m'étoit pas réservé ! Mais ils sont trop justes mes dignes compatriotes pour vouloir faire revivre des fautes que ma famille a pardonnées, et me juger aussi cruellement que je le suis par ceux qui, après elle, avoient peut-être le plus d'intérêt à y regarder deux fois.
Mes ennemis ont beaucoup présumé de l'éloquence de leur défenseur, s'ils ont espéré faire appiouver aux magistrats et au public le système de défense de M"' de Mirabeau, la conduite, joyeuse et indépendante qu'elle mène depuis tant d'années, et qu'elle daigne à peine suspendre sous mes yeux, mais qui pourtant est ase changée pour qu'on y trouve l'aveu tacite de l'indéeen et du scandale du genre de vie qu'elle voudroit l'aire autoriser par arrêt.
Ah I Messieurs, je ne l'ai pas craint, de quelques sinistres et perfides avis dont on ait voulu empoisonner mon imagination et intimider mon àme. Je n'ai jamais douté de L'invincible résistance que vous apporterez aux séductions que l'on a voulu faire naître même des sentimens honnêtes dont vous êtes pénétrés. Vous savez, vous savez tous que, sans la fermeté, il n'est point de vertu ; que, sans la fermeté, il ne faut pas même croire au cœur honnête; vous ne connoissez aucun problème
d'opinion que le ministre de la justice puisse abandonner à l'empire de l'amitié; et vous vous méfierez plus encore de l'injustice des préjugés que de celle des intentions; parce que celle-là est l'erreur de la vertu, et comme l'a dit le premier magistrat de ce siècle, le crime des gens de bien. Sans vous arrêter à la prétendue notoriété publique toujours attestée par ceux qui l'ont faite, vous n'oublierez pas qu'une haine récente peut faire succomber Tinnocence môme ; que la haine, l'implacable haine, surtout celle qu'engendre la cupidité grave en airain, tandis que l'innocence écrit sur le sable, et qu'en lout état de cause des juges doivent, sans s'arrêter aux personnes, apf rofondir le droit et la question.
Enfin, Messieurs (souffrez que jo vous le dise, et que cette profession de foi, que cette noble liberté vous soit le plus sur garant de ma confiance en votre réputation, et de mon respect pour vos vertus), vous ne sauriez vous dissimuler que, dans le fatal procès qui nous assemble, on ose annoncer le jugement. Oui, la confiance de mes adversaires est telle qu'ils ne gardent pas mômes les apparences, et qu'à moins d'articuler clairement qu'ils dicteront l'arrêt, ils ne peuvent pas afficher plus nettement qu'ils disposent de la Cour souveraine.
Mais un tel blasphème ne m'a pas effrayé. Que dis-jc? Il a redoublé ma confiance. J'attends de la Cour un arrêt d'autant plus équitable que mes adversaires sont plus notoirement honnorés de L'amitié et de l'alliance d'un très grand nombre de mes juges. Ce n'est point aux liaisons, ce n'est point aux prières, c'est aux raisons des plaideurs qu'ils accordent la justice ; et sans doute ils connoisseit trop la vraie grandeur du magistral pour descendre du tribunal, où ils laisseroient leur dignité avec leurs vertus, et se rabaisser au rang des parties.
FIN DU TOME TltOlSIl.Mi: