L ENFANCE DU COMTE GABRIEL DE MIRABEAU
MIRABEAU AU COLLÈGE. SON ENTREE AU SER- VICE ET SA PREMIÈRE AVENTURE. — SA CAM- PAGNE DE CORSE ET SON RETOUR A LA MAISON PATERNELLE.
§ 1. — Enfance du comte Gabriel de Mirabeau.
L'homme le plus célèbre de la famille que nous voudrions faire revivre tout entière, Gabriel- Honoré de Riqueti, comte de Mirabeau, naquit au château que son père possédait en Gâtinais, au Bignon, le 9 mars 1749(1). Les particularités de sa naissance ont été déjà plus d'une fois racontées. On sait que la grossesse de sa mère fut orageuse, que l'accouchement fut pénible. Le
(1) Il fut baptisé le 16 mars suivant ; il eut pour marraine sa grand'môrc maternelle, la marquise de Vassan, et pour parrain le marquis de Pcrmangle, parent de sa mère, lequel lui donna le nom de Gabriel.
t. III. 1
nouveau-né vinl au monde un pied tordu, el la langue enchaînée par le filet (1), mais dans un état de vigueur exceptionnel el avec deux dents déjà formées, comme Louis XIV, dit Mirabeau
lui-même dans une de ses lettres de Yincennes. Il étail le cinquième enfant issu du mariage du marquis Victor de Mirabeau. Un premier enfant mâle était mort en bas âge, dix-huil mois auparavant, par suite d'un accident étrange que nous avons déjà mentionné : il s'était empoisonné en buvant de l'encre. Nous savons assez à quel point le culte de la race et l'orgueil du nom étaient poussés chez le marquis de Mirabeau et chez le bailli son frère pour comprendre avec quelle joie dut être accueillie par eux la venue du nouvel héritier (2). Sur sa tète reposait désormais les espérances et les projets chimériques
(1) u On ne me disputera pas, dit le marquis de Mirabeau dans une lettre dielée par lui en octobre 1780, que celui-là n'ait été l'enfant de mes soins et de mes angoisses, depuis son premier jour où l'on vint me chercher pour me montrer qu'il avait le fdet, et la cheville du pied tordue, et qu'on débuta en me disant : Ne vous effrayez pas. »
(2) Dans une lettre du 15 avril 1749 adressée au duc de Nivernois el publiée avec la correspondance familière de ce grand seigneur écrivain, le marquis exprime sa joie, et décrit avec complaisance les « festivités villageoises » des habitants du BigDOn, à l'occasion de la naissance de son tils. 11 remercie en même temps son ami d'un a^se/. singulier service auquel il attribue cet heureux événement. Il paraît que le duc lui avait gravement enseigné un secret pour engendrer avec certitude un enfant maie. C'est ce qui explique la première phrase bizarre de la lettre : a Vous savez maintenant que j'ai un lils qui vous doit l'existence. »
du père pour l'avancement et la grandeur future de la famille.
L'enfant n'avait pas reçu en partage la beauté de sa race paternelle. A l'âge de trois ans d'ailleurs, faute d'avoir subi une opération alors fort redoutée, l'inoculation, il fut atteint d'une petite vérole qui, imprudemment soignée par sa mère, laissa sur son visage des traces profondes : « Ton neveu est laid comme celui de Satan, » écrit le marquis à son frère en 1754. Ce qui était plus grave pour le père, c'est que le jeune comte présentait des traits frappants de ressemblance avec sa famille maternelle : « Il était, écrit encore le marquis à propos de son fils enfant (1), la pourtraicture achevée de son odieux grand-père » M. de Yassan.
Celte ressemblance, qui ne devait pas empêcher Mirabeau, à mesure qu'il grandit, de rappeler beaucoup par la physionomie et les manières son oncle, l'aventureux comte Louis-Alexandre, époux de Mlle Navarre, et plus lard chambellan du margrave de Baircuth, celle ressemblance devait prédisposer défavorablement le père ;i l'endroit de son lils aîné. Elle pouvait lui faire redouter, chez ce dernier, d'autres rapports que e!es rapports physiques avec une race que le marquis avail de bonnes misons pour mésestimer ; et, de fait, non seulemeni celui-là, mais plusieurs autres
(1) Dans une let l r< du 3 novembre 1770. De son côlé, le bailli écrit le l\ mai 1764 : « Il ressemble diablement pour la ûgùre au grand-pere maternel. >>
de ses enfants ne devaient tenir que trop de Leur mère('l). Cinq ans après la naissance du comte, le marquis eut un second fils dont la figure, belle avant d'être gâtée par l'embonpoint, rappela davantage celle de ses ancêtres paternels. La vanité même du père dut lui l'aire concevoir plus d'espérances an sujel de celui de ses fils qu'il déclarait « lout Mirabeau ». Le chevalier Boniface, si connu sous le litre de vicomte de Mirabeau, se montra cependant, par la suite, non moins dérangé et non moins incapable de se gouverner que son aîné, tout en manifestant des qualités intellectuelles remarquables aussi. Mais il fut pendant ses premières années « l'enfant chéri » du marquis, c'est le mot de celui-ci dans une lettre a Mme de Rochefort. Il fut surtout l'objet d'une préférence non dissimulée de la part de sa grand'mère, la vieille marquise douairière de Mirabeau, pour laquelle nous savons la vénération soumise de Y Ami des hommes et qui demeura tant qu'elle vécut à la tète de son intérieur. La grand'mère lit par son testament un legs spécial à son petit-fils favori. Celle prédilection, témoignée d'abord à son frère cadet, devait laisser dans le cœur du comte un levain de jalousie que les années ne détruisirent pas.
Malgré les circonstances que nous venons d'indiquer, h4 chevalier fut destiné de bonne heure,
(I) « Tous mes enfants ont un coup de marteau bien marqué, » écrit le marquis le 5 février 1780.
comme les cadets de sa famille en général, à entrer dans l'ordre de Malte, et le comte ne cessa jamais durant son enfance d'être traité en aîné. La correspondance du marquis avec le bailli son frère ne dénote point chez le père l'aversion irraisonnée et prématurée qu'on lui impute à l'endroit de son plus célèbre fils. Elle prouve au contraire que le marquis était dans le vrai lorsqu'il parlait en 1781, ce fils devenu homme et avant commis toutes les fautes qu'on connaît, du sentiment paternel (1) qui le protégeait en lui durant son « orde enfance », c'est-à-dire durant son enfance fougueuse et dépravée de bonne heure. Divers fragments de la correspondance à laquelle nous faisons allusion ont été cités déjà par M. Lucas de Montigny dans ses Mémoires de Mirabeau. Mais le choix de ces fragments, le parti adopté par M. Lucas de Montigny de rejoindre et de fondre ensemble des passages empruntés à des lettres souvent éloignées de dates et traitant de faits différents, divers autres procédés d' arrangement qui devaient de môme dans la pensée de l'auteur donner plus de couleur et d'intérêt
(1) Dans une îeltre du 3 novembre 1770, adressée à son gendre M. du Saillant, le marquis prétend munie que de tous ses enfants, dans leurs premières années, c'était son fils aîné qui malgré toutes ses imperfections avait le plus d' « empire » sur lui. Il y a peut-être un peu d'exagération dans celte phrase écrite à un moment où le père voit son fils en beau. Peut-Otre aussi l'exercice de ce don d' « empire », si remarquable et si précoce chez Mirabeau pouvait-il se concilier avec la préférence de cœur du marquis pour son lils cadet.
à ses citations, onl eu ce résultat : c'est que Les
Mémoires do Mirabeau ne fournissent pas une idée toujours exacte, croyons-nous, des sentiments successifs du marquis pour son fils aine, tels qu'ils sont réfléchis par sa correspondance. Au reste, nous avons déjà rendu à ce livre consciencieux, solide et élevé de sentiment, l'hommage qu'il mérite, et nous nous faisons un devoir de déclarer une fois pour toutes le profil que nous avons tiré. de l'œuvre même de M. Lucas de Montigny, aussi bien que des nombreux documents qui nous viennent de lui.
Le marquis de Mirabeau a souvent varie dans ses jugements et ses prévisions sur le premier comme d'ailleurs sur le second de ses lils. L'impétuosité et l'inégalité qui lui étaient naturelles, à lui aussi, ne laissaient pas de place dans son esprit à la persévérance patiente cl suivie du véritable éducateur. Prompt à l'espérance comme aux appréhensions, le père de Mirabeau a passe à l'égard de celui-ci par les alternatives les pins opposées. Nous le verrons dans le cours de ce récit user envers lui tantôt d'une sévérité excessive, tantôt d'une confiance non moins excessive. Même durant La première enfance du grand orateur, pendant le temps où il a vécu constamment dans la maison paternelle, Les impressions que son père développe sur son compte ne s'accordent guère, sinon connue témoignage d'une sollicitude souvent défiante, mais toujours soutenue.
Nous noterons quelques-unes des plus frappantes. Les plus anciennes lettres qui nous aient été conservées, parmi toutes celles que le marquis et son frère ont échangées, remontent à l'époque où le chevalier Jean-Antoine, depuis bailli de Mirabeau, vient d'arriver à la Guadeloupe dont il est gouverneur. L'héritier, encore unique du nom, alors âgé de cinq ans, est naturellement un des sujets les plus fréquents d'entretien entre les deux correspondants. Tout en constatant sa laideur, le marquis est dans des dispositions très bienveillantes pour lui. « On parle de son savoir dans tout Paris, écrit-il le 13 mai 1754. Cependant comme c'est ton enfant ainsi que le mien, je te dirai que c'esl peu de chose jusqu'à présent que ce caractère-là, peu de vices hors une inégalité machinale si on la laissait percer, mais peu de sensibilité; c'est un sable où rien ne reste, mais cela n'a que cinq ans. » — « Ton neveu, écrit-il un peu plus lard, le 24 mai, est tout à coup devenu espiègle, fort questionneur et fort agissant. Il donne de Inoccupation^ mais nous le guettons, et il esl dans (](>> mains excellentes » (celles desongouverneur I Nusson que nous ferons connaître un peu plus loin). — Le 9 décembre : « Je t'ai parle tout à l'heure d'un exemple du petit. Voici ce que c'est : pour la première fois, l'autre jour, Poisson lui dil d'écrire ce qui lui viendrail dans la lèlc; il écrivit ce que je transcris ici et que je lui ferai mettre dans un cadre pour qu'il se souvienne
qu'à cinq ans cl demi il ne savait que bonnes
choses : Monsieur de Mirabeau , je vous prie de prendre attention à votre écriture et ne point faire de pâtés sur votre exemple, d'être attentif à ce que Ton fait, obéir à son maître, à son père, à sa mère, ne point contrarier ; point de détours, de l'honneur surtout; n'attaquer personne hors qu'on ne vous attaque ; défendez votre patrie ; ne soyez point méchant avec les domestiques , ne familiarisez pas avec eux; cacher les défauts du prochain parce que cela peut arriver à soi-même. » Peu de temps après son retour en France, le bailli est venu au Bignon pour y recevoir, en l'absence de son frère, retenu à Paris, un cardinal qui a donné la confirmation à Mirabeau, alors âgé de sept ans, et avec lui à tous les enfants du village : « M. le comte, écrit l'oncle, le 18 octobre 1756, est dans une petite suite de pénitences depuis quatre ou cinq jours, et en vérité il ne l'a pas trop mal mérité. Je suis un instrument de plus pour Poisson, parce que quand il promet indulgence je lui sers à y manquer, sans manquer à sa parole. » C'est inexactement que ce passage, déjà cité par M. de Monligny, a été attribué par lui au père. Celui-ci répond : « Grand merci d'avoir appuyé sur M. le / comte. Je sais que bisogna. compatire, et que je dois renoncer à ce (pic cet individu-là ait le caractère do noire race ; mais, parbleu ! pour le mensonge de prédilection, il l'abjurera, ou je saurai r.-innuler avec disgrâce. » Celle phrase nous
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éclaire sur un des reproches principaux que le marquis adresse déjà, et aura par la suite bien des occasions d'adresser à son fils (1).
En septembre 1759, Mirabeau a dix ans. A la suite d'une petite maladie qu'il vient de traverser, soiv-^è/re écrit au bailli : « Mon fils n'a plus de fièvre' depuis que je suis ici (au Bignon) ; je l'ai tenu à un régime honnête... et il est remis. Il y a eu en même temps une grande révolution dans son caractère, et il promet un fort joli sujet n'ayant plus de trace d'humeur, de bassesse ni de mensonge...» Un mois avant, il est vrai, le marquis écrivait à Mme de Rochefort : « L'aîné de mes orareons vendra son nom. »
A mesure que le comte approche de l'adolescence, les appréciations de son père sur lui deviennent plus généralement défavorables : « L'aîné de mes garçons, écrit le marquis le 19 août 1763, pour qui l'on a pris des soins, et j'ai fait des d< 'penses d'autant moins bornées que j'ai voulu n'avoir rien à me reprocher, pourrait fort bien s'appeler en bon français un enfant mal né, et me parait, du moins jusqu'à ce temps, ne devoir être qu'un fol invinciblement maniaque, en sus de
(1) Rapprochons de celte citation ce que dit le marquis un peu plus tard à propos de son iils cadet, chez lequel il a constaté le même penchant au mensonge : « Oh ! je ne me soucie de mathématiques, de dessin, de physique ni de langues pour lui comme pour moi. Mais de quoi je me soucie, c'est qu'il soit tellement marqué d'un fer chaud au premier mensonge de propos délibéré qu'il fera que la cicatrice lui en reste. » (15 mars 1770.)
toutes les qualités viles de son antique ressemblance. L'éducation, et surtout la crainte qu'il a de moi, couvre à L'extérieur beaucoup de ces qualités. Mais comme il va maintenant chez nombre de maîtres choisis, et que dépuis le confesseur jusqu'au camarade tout est autant de correspondants qui m'informent, je vois le naturel de la bête, et je ne crois pas qu'on en fasse jamais rien. » — Le 13 août 1763 : « A l'égard de mon fils, je ne crois pas que l'aîné soit aussi mauvais sujet qu'on me le faisait craindre : mais pour la platitude absolue et la qualité do chenille, oh ! oui. »
En définitive, toutes ces variations mémo montrent qu'il n'y a chez le marquis ni prévention arrêtée ni dureté systématique contre son iils. Il nous faut maintenant, avant de suivre Mirabeau hors de la maison paternelle, examiner avec quelques détails l'éducation qu'il y a reçue. La première éducation est, on le sait, la plus importante au point de vue de la formation du caractère. Elle n'est pas d'ailleurs tout entière dans les enseignements, mais aussi dans l'action insensible qu'exercenl sur l'esprit des enfants les spectacles habituels placés sous leurs yeux, et pour ainsi dire l'atmosphère morale qu'ils respirent.
Rappelons donc nos souvenirs et représentonsnous l'intérieur du marquis de Mirabeau à l'époque qui nous occupe. < hilre son chef, la famille se compose alors de la mère, qui nous est trop bien
connue maintenant ; les rapports des deux époux deviennent de plus en plus difficiles, et, dès 1762, une séparation de fait va s'opérer entre eux; — de la grand' mère qui, avec toutes ses qualités, « fut toujours impérieuse, dit le marquis, la plus digne, mais non pas la plus gaie femme de son temps », dit-il ailleurs ; — enfin du comte et de son jeune frère. Le bailli, retenu par le service du roi ou de Tordre de Malte, fait de rares apparitions parmi les siens. Les filles ont été envoyées dès leur plus tendre enfance au couvent des Bénédictines de Montargis, près du Bignon. « Heureuses les nations, heureuses les conditions qui associent de bonne heure les filles aux privilèges domestiques, et les initient presque dès l'enfance dans leur petit cercle de société. » C'est le marquis de Mirabeau qui a écrit ces mots dans un petit traité inédit de Y Education des filles, destiné, croyonsnous, aux Ephémérides. Soit crainte de l'influence maternelle et des dissipations de sa maison, soit difficulté de contrevenir aux préjugés du temps, il n'en a pas moins placé ses filles au couvent. Il eu parle avec une forl vive tendresse (1), mais il ne les visite que rarement. Dans une lettre du 21 octobre 1761, il avoue ne les avoir poinl vues depuis cinq ans.
(1) Celte tendresse paternelle, qu'on est si peu habitue à attendre du marquis, se reflète d'une manière souvent très délicate dans les lettres nombreuses écrites par lui à sa seconde i i lie, M""- «lu Saillant, le seul de ses enfants qui ne lui ait point causé de r!i;iurrins amers.
La mère intervient peu dans l'éducation de garçons. Elle y esl peu portée par elle-même, cl
son mari n'est pas disposé à l'y encourager. La grand'mère tient ses petits-enfants à distance; ses vertus et sa ferveur religieuse sont plus imposantes que communicatives (1). Aucune influence féminine ne vient en définitive chez Mirabeau enfant câliner l'effervescence du sang et éveiller les délicatesses de l'âme. Entre un père et une mère désunis, il s'habitue de bonne heure à prendre une double altitude et à parler un double langage. Les torts trop apparents de sa mère, le mépris pour elle trop peu déguise de son père altèrent en lui le plus instinctif des sentiments de respect.
Le marquis de Mirabeau est très pénétré de la conscience de ses devoirs de père de famille. Il est alors sans doute dans l'enivrement de ses suce éphémères d'écrivain cl de chef (recule. Il est homme du monde, malgré ses boutades de sauvagerie, et homme de plaisir, malgré ses principes de philosophie religieuse. Sa liaison avec M™8 de Pailly, plus élevée dans le sentiment qui l'inspire et plus solide que d'autres attachements antérieurs, existe déjà; mais elle est encore très discrète. Mrac de Pailly ne commence que vers
(I) Voir dans les Lettres </•■ Yincenncs, qui ont t;té publiées 30 février 1 7 7 '. > ) , la répartie précoce de Mirabeau, âgé de huit ans, au sujet des miracles, en présence de sa grand'inere <> qui ne la lui a, dit-il, jamais pardoniuc ».
1763, lorsque la marquise n'est plus au domicile conjugal, à suivre habituellement le marquis à la campagne, et à jouer un peu vis-à-vis de ses enfants le rôle d'une belle-mère. Si distrait qu'il puisse être par d'autres préoccupations, le père suit d'assez près le développement de corps et d'esprit de ses fils. Mais il a la prétention de les élever comme il a été élevé lui-même, en leur inspirant plus de crainte que de tendresse, en écartant (ouïe familiarité ; suivant son expression, « il n'est point d'avis des pères et fils camarades ». Il a bien senti d'ailleurs la nécessité d'une direction plus vigilante et plus régulière que la sienne. Aussi a-l-il confié le comte d'abord, puis son frère cadet à un gouverneur. « Je trouvai, a-t-il écrit dans un mémoire adressé au ministre Malesherbes, en 1776, l'occasion d'un homme de mérite qu'un revers de fortune obligeait à se placer. Je le pris lui, sa femme et deux domestiques dans ma maison, lui Sonnai douze cents livres d'appointements, état bien au-dessus de ce que je pouvais faire, et le chargeai de mon fils aîné, qui n'avait encore que quatre ans et demi. »
Gel homme de mérite s'appelait M. Poisson; il avait Le titre d'avocat au Parlement. Ses deux fils, élevés avec lo jeune comte, devaienf se faire connailre sous le nom de La ( lliabeaussièrc. L'aîné surtout cul quelque réputation comme auteur dramatique; il l'ut un des innombrables collaborateurs de Mirabeau, el revendiqua la traduction de 77-
bulle, publiée sous le nom de celui-ci après sa mori (I).
Le marquis traita toujours le gouverneur de ses fils avec une grande considération (2), et il en parle dans les premières années de leurs relations avec une chaleur rare, même chez un homme qui s'engouail aussi facilement. « G'esl L'âme et le ressort de tout ce que je vaux et de ce que doit valoir ma famille, » écrit-il à Mme dfe Rochefort le 27 septembre 1757, en lui exprimant des inquiétudes très touchantes au sujel d'une maladie quimel Poisson en danger. « Imaginez-vous \ écritil quelques jours après à la même amie, un homme vraiment supérieur par le maintien, l'esprit et surtoul le cœur, également propre aux grandes choses el aux moindres, maître dans tous les arts libéraux, né même avec relie sorte de lalent qui comprend l'intelligence et l'exécution de tous les arts mécaniques, un homme enfin que, de cinq ans d'habitude journalière, je n'ai pu trouver faible et intercadent sur rien, et dont le cefeur excellent s'est pris d'un attachement sans bornes pour moi (3). »
Quelle (pie puisse être la valeur de ces éloe
(1) Cette traduction, qui n'a d'ailleurs point de valeur, paraii bien avoir été écrite a Vincennes par Mirabeau.
(w2) Dans les lettres que le marquis de Mirabeau cl IV rivent, ils s'appellent réciproquement : cher mettre.
(3) Catons encore un autre passage assez, curieux, emprunté a une lettre du marquis à son frère du 1S octobre 175(1 : « Pois- « son, dit le marquis, me voit venir d'une lieue, et je lo lui rends
le marquis reconnaîtra lui-même plus lard que •Poisson avait « manqué » son fils. L'éducation que le père et le gouverneur donnent de concert à Mirabeau paraît avoir péché non pas par insuffisance de soins, mais bien plutôt au contraire par excès déréglementation. L'élève se plaignait qu'on ne le prenait pas bien. « C'est, écrit le marquis au bailli le 29 mai 1770, son dire depuis quinze ans, car il raisonnait d'or à certains moments. Or, quoique tu n'aies pas suivi cela, tu connais Poisson... il n'est que trop raisonneur. Je l'ai raisonné moimême d'une manière unique pour un père... Mais c'est ou ce fut la présomption de Satan. » — « J'avoue que Poisson m'a paru un homme de mérite, répond le bailli ; je crains cependant qu'il n'ait pas laissé assez de ce que les Italiens appellent sfoc/o aux saillies de l'esprit chaud de cet enfant, et qu'en le contenant il n'ait pour ainsi dire encombré le fourneau(l).» L'observation s'applique au père comme à l'instituteur. Non qu'il faille prêter au premier une inflexibilité qui n'était plus de son temps; mais il avait élé trop jeune peutêtre investi de cette autorité de chef de famille, qu'il s'étail habitué à voir respecter profondément
n bien, car je l'aperçois de quatre, et nos deux cœurs faits « pour s'entendre rient et s'embrassent en présence de nos « esprits. »
(1) Le, baron de Gleichen, dans ses Souvenirs, raconte qu'il disait au marquis do Mirabeau, à propos de son lils aîné enfant : « Vous en ferez un scélérat, pouvant en faire un grand homme. »
dans la personne de son père. Ainsi s'était jointe chez lui à l'impétuosité mobile el inégale que nous connaissons déjà une confiance imperturbable dans ses propres lumières. Son frère l<i bailli lui reprochait d'ailleurs quelquefois, avoue-t-il luimême, d'avoir « du penchanl maternel à la pédanterie ». — « Avec cela, ajoutai! judicieusement le bailli, on ennuie tous les hommes faits, — le marquis eût pu s'en apercevoir comme économiste, — et l'on rate tous les hommes à faire. » Ses fils lui en réservaient l'expérience.
En dépit des imperfections qu'elle a pu présenter, l'éducation donnée au jeune comte n'en a pas moins été très supérieure à celle que recevaient alors beaucoup de jeunes gens de qualité. Qu'on relise les mémoires de son contemporain et de son futur ami le duc de Lauzun, on y verra l'héritier des Biron livré, durant toute son enfance, aux valets et aux femmes de chambre.
Inhabiles ou impuissants à maîtriser les pas • sions naissantes de Mirabeau, à former en lui le sens moral qui lui a manqué toute sa vie, les efforts de son père et de son instituteur réussirent mieux dans une tâche plus facile, celle de cultiver et d'entretenir les dispositions naturelles d'une intelligence singulièrement riche. L'étendue de connaissances un peu superficielles, il est vrai, cl la force extraordinaire de travail dont le grand orateur a fait preuve par la suite supposent une éducation première d'autant meilleure que l'élève,
comme il était d'usage dans les familles de noblesse militaire, est sorti jeune des mains des maîtres pour entrer au service (1). Dans une lettre écrite le 15 novembre 1 780, lettre où il se vante avec un peu de hâblerie de savoir six langues, Mirabeau déclare qu'on ne lui en a jamais enseigné qu'une, le latin, qu'il a été obligé de rapprendre. « En général, ajoute-t-il, les mai 1res n'apprennent qu'à étudier. » Mien de plus vrai que cette maxime trop perdue de vue par les pédagogues do nos jours. Tout ce qu'on doit, tout ce qu'on peut prétondre inculquer aux enfants, c'est le goût de l'étude et des plaisirs intellectuels. Mirabeau, à ce point de vue, n'a pas eu à se plaindre de son instituteur, et celui-ci était certainement un homme d'esprit. Les lettres du marquis nous on fournissent bien des preuves. Elles nous molliront, par exemple, Poisson organisant des représentations dramatiques, où lui-mémo, «auteur et acteur infatigable pour ces sortes d'occasions » , joue un rôle avec son élève. « Vous verrez, dit le marquis, on invitant le 17 juin 1757 Mme de Rochel'iu'l à une do ces représentations intimes, jouer un rôle à un petit monstre qu'on dit être mon iils, el <pii, le fût-il de l'ancien La Thorillière, no saurait être plus naturellement comédien. »
Mirabeau ;i eu d'ailleurs, concurremment avec Poisson, quelques autres maîtres. « Gomme les
(1) Mirabeau a cependant prolongé ses études, comme on le verra, plus lard que beaucoup de ,j<!ii!<'s gens (!«■ sa condition;
fougues si étranges el les vices de cet curant, écrll le marquis dans un mémoire au minisire Maiesherbes, mémoire donl nous avons déjà cité un passage, paraissaient venir d'un travers d'esprit, on me conseilla pour lui la géométrie. Un maître, nommé le sieur Fleury, se chargea de le garder cl redresser; on le lui amenait matin el soir, cl le reprenait pour les repas. Bientôt il y renonça et déclara comme les autres le caractère incurable. Le voulant débourrer el risquer parmi des camarades, je le recommandai aux salles d'un maître d'armes distingué nommé Mouët. Cet homme, flatté de la confiance, y lit de son mieux, mais, poussé par le soulèvement universel de la classe, il y renonça pareillement. » Le même mémoire nous renseigne sur le confesseur donné à Mirabeau par son père , et considéré par celui-ci comme un des rouages de son système d'éducalion. Ce confesseur ('lait le père hnberl, supérieur des Théalins et prédicateur du roi. En général, le mémoire exagère un peu les difficultés de l'éducation de Mirabeau. Au moment où il a été écrit. Le marquis était fort mal dispose contre son lils, cl oblige, suivant son expression, « de plaider contradictoirement avec lui » par-devant le ministre Malesherbes pour obtenir la confirmation d'une lettre de cache! antérieure.
C/esl en partie à Paris, en partie a Bignon, où le marquis faisait de longs séjours, cl laissait d'ailleurs volontiers ses lils sous la garde de leur gou-
ENFANCE DE MIRABEAU lfJ
verneur, que Mirabeau passa ses années d'enfance.
LeBignon, dont nous avons déjà eu occasion de parler, est un petit village situé entre Nemours et Montargis, où le marquis de Mirabeau avait acheté un château modeste entouré de terres relativement peu étendues. Cette habitation lui était commode à cause de la proximité de Paris ; il s'y était au surplus vivement attaché. Il y appliquait, en pe-. lit et à grands frais, les méthodes physiocratiques ; il y satisfaisait, en jouant au seigneur agriculteur et philanthrope, le goût très vif qu'il aurait voulu transmettre à son fils aîné, et auquel nous le verrons de bonne heure s'efforcer de l'initier. Le marquis est curieux à étudier sur ce petit théâtre, surveillant avec complaisance la croissance de ses luzernes, l'irrigation de ses prairies, le mouvement de ses moulins ; causant familièrement avec ses villageois qu'il assiste d'ailleurs et fait travailler, sans profit pour lui, autant qu'il lepeut; caressant leurs enfants et présidant aux noces de leurs filles ; recevant enfin leurs hommages avec délices dans des fêles apprêtées à grands renforts de danses cl de chansons, et joignant s;t voix à la leur le dimanche à la grand'messe de son église Toutes ces scènes dont Mirabeau enfant fui le témoin ne soûl pas inutiles à l'appeler. D'ailleurs* le comte a, lui aussi, aimé le Bignon, non seulement comme le lieu où il était ne et où il avait été nourri, mais comme sn terre favorite, s;i résidence
de prédilection, suivant les termes donl il se serl dans une lettre du I"' février 1782. La maison <jui a vu naître le grand tribun vient aujourd'hui de disparaître; elle esl tombée sous le marteau des démolisseur. Mais tout à l'entour, les allées du vieux parc sont encore celles qu'il a parcourues, les arbres ceux qui l'onl abrité. Le paysage n'a point changé. Tel il esl décrit dans h-< lettres du marquis de Mirabeau, lel nous l'avons retrouvé : « Un pelil panier d'herbe, dit le marquis, si drôlement mélangé d'arbres, de bocages, d'eaux et de culture, qu'on dirai l que Ions les oiseaux de la contrée s'v sont donné rendez-vous. » Nous ajouterons que « ce petit panier d'herbe » se cache dans les replis d'une étroite vallée, véritable oasis au milieu des longues et monotones plaines à blé du Gàtinais, et qu'il donne une idée parfaite, par ses horizons calmes et resserrés, du genre de charme gracieux que les hommes du xvuie siècle recherchaient dans la nature (1).
§2. — Mirabeau au collège. — Son entrée au service et sa première aventure. — Sa campagne de Corse et son retour dans la maison paternelle.
En 1764, Mirabeau allait atteindre» l'âge de
(1) M. (L Pal la in, en tête d'une élude intéressante sur Mirebeau, publiée par lui en 1S81, a }>lac<; une gravure représentant, d'après la photographie, l'ancien château du I>i-non.
quinze ans. Son caractère, ainsi que nous l'avons vu, inspirait de jour en jour plus d'inquiétudes à son père. Mme de Pailly, désormais assidue au foyer du marquis, se bornait à déclarer que le comte serait « un homme fort désagréable ». « Il pourra, ajoutait-elle, plaire à un ordre de gens assez abondant dans le monde, et l'éducation qu'il a reçue ne sera pas toute perdue. » Au point de vue de l'instruction, Poisson était dépassé, et le marquis se décidait à le mettre à la retraite comme instituteur en lui confiant la direction de ses affaires en Limousin et en lui faisant don en outre d'une petite rente, attentif qu'il était toujours à veiller sur le sort des anciens serviteurs de sa famille.
Le père était assez embarrassé du parti qui lui restait à prendre au sujet de son fils. « On ne le peut, écrit-il à ce moment, ni lâcher ni tenir davantage ; il me craint el ne craint que moi. » Il avail d'abord soneré à l'envoyer à une académie. Les académies étaient, on le sait, des écoles spéciales où les jeunes gcntilhommes se préparaient, principalement par de* exercices du corps, au métier des armes. Le marquis avail jeté les yeux sur celle d'Angers, qui était renommée el qui avail pour lui l'avantage, comme il le disait, « d'éloigner son fils de la fange parisienne ». Il hésitai! cependanl à donner encore à celui-ci la liberté que comportaient de semblables écoles. Au milieu de ces pei'plexilés, il trouva un ami, brave mili-
Laire et bon latiniste, capitaine de cavalerie et membre de l'Académie des inscriptions el belleslettres, M. de Sigrais, qui consentit à se charger du jeune homme el à le garder chez lui le temps nécessaire « pour faire passage cuire la maison paternelle cl la liberté «les exercices ». Sigrais était marié et sans enfants; sa femme occupai! auprès de la Dauphiue, mère de Louis XVI, la place de première femme de chambre, el en raison de celle place le ménage habitait Versailles une partie de l'année. « A l'égard de l'aîné, qui m'a donné et me donne plus de souci à lui (ont seul que le reste de la famille, écrit le marquis au bailli, le 28 février 17(>i..., il est depuis trois jours incognito à Versailles entre les mains du grand Sigrais, qui s'en est chargé. Tu connais ce digne homme, so'n encolure et sa manière. Il a de plus avec lui, pour quelque temps encore, un de ses amis d'enfance de même coupe et de morne taille que lui, mais plus agreste el plus rond encore. Celui-là mènera le jeune homme dans les champs et sera le bon soldat, taudis que Sigrais sera le mauvais. De le dire le tour que j'ai pris pour engager ces dignes gens, non seulement en ne leur cachant rien, mais encore en chargeant la mesure1, cela serait long... J'en espère au moins la consolation de n'avoir rien négligé pour faire ma chargé en ce point el corriger la nature. » G'esl au moment où le comte entre chez Sigrais, comme l'indique le passage que nous venons de
citer, qu'il reçoit le nom de M. de Pierre-Bufïière,
porté depuis par lui pendant plusieurs années. Quelques biographes ont vu là un « sobriquet ». C'était tout simplement le nom d'une terre importante, près de Limoges, devant revenir au marquis du chef de sa femme, et qui lui permettait de prendre le titre de premier baron du Limousin. Nous ne jurerions pas que le marquis n'ait mis quelque vanité à faire porter par son fils le nom de celte terre.
Les Sigrais se lassèrent, parait-il, assez vile de la charge qu'ils avaient bénévolement assumée. Le 2 juin 17(>i, le marquis écrit à son frère : « L'excellent couple des Sigrais m'ayant signifie, par la bouche du mari, la larme à l'œil, qu'il sérail tant que je voudrais le geôlier de M. de Pierre- Buffière, mais qu'il désespérait de lui être jamais utile à rien, ce qui signifie que son inexplicable détraquement de tète est incurable, j'ai voulu lui donner la dernière façon, pour ma satisfaction, par l'éducation publique, et l'ai mis chez l'abbé Choqùard, célèbre pension aujourd'hui, d'autant qu'on ne l'aurait pas tenu dans lous les collèges malgré Ions les compliments. Gel homme est raide cl force les punitions dans le besoin, (le dernier essai !';iii et rempli, s'il n'y a pas d'amendement, comme je n'en espère, je le dépayserai à forfait. »
La pension que l'abbé Choqùard tenait ;» Paris, rue ei barrière Saint-Dominique, n'était point,
2i LES MIRABEAU
comme on l'a prétendu, « une école de correction » (1), mais un établissement fort à mode où les étrangers de distinction envoyaient volontiers
leurs fils. Mirabeau y eut enlrc autres pour condisciples deux jeunes Anglais qui devinrent ensuite des hommes considérables dans leur pays, et dont quelques lettres, publiées par extraits, fournissent précisément des détails sur celte pension : Gilbert Elliol, plus tard comte de Minto , et son frère Hugh. Tous deux avaient été envoyés par leur père, ami d'Horace Walpole et de David Hume, achever en France leur éducation. Leur séjour à la pension Ghoquard ne les empêchait pas de fréquenter déjà les salons de la haute société parisienne, et notamment ceux de Mmos de Bout" fiers et de Forcalquier, qui leur trouvaient « un fond de babil fort honnête ». Il résulte des lettres des deux jeunes gens que les manœuvres militaires à la prussienne et les exercices physiques de toute nature tenaient une grande place dans la vie des élèves de l'abbé Ghoquard. Hugh Elliol (2)
(1) Dans une citation insérée au cours de l'ouvrage de M. Lucas de Montigny, citation dont nous n'avons pas retrouvé l'original, cette école est ainsi qualifiée par le marquis lui-même. Mais il y a certainement de la part de l'auteur des Mémoires de Mirabeau., ici comme dans plusieurs autres cas, erreur sur l'authenticité ou l'application du passage cité.
(2) Gilbert Elliol, qui resta toujours l'ami do Mirabeau et <|ui reçut de lui le dépôt des précieux papiers relatifs à son procès c.i séparation avec sa femme, fut créé pair et occupa successivement les fonctions de vice-roi de Corse, en 1794, lors de la domination anglaise dans celte île, d'ambassadeur ;i Vienne en
raconte ainsi une fête donnée à la pension le jour de la Saint-Louis de 1765 : « Nous finies notre première apparition en armes après avoir exécuté des manœuvres militaires jusqu'à la nuit. Le lieu où l'on nous présenta est un espace planté au bout de notre jardin, lequel fournit un très joli coup d'œil lorsqu'il eut été illuminé avec des lustres et des guirlandes de lumière, et que le champ de bataille eut été transformé en école de danse. Ayant déposé nos armes, nous dansâmes des pas de ballet jusqu'à dix heures ; entre chaque pas , des chanteurs d'opéra exécutaient des cantates en l'honneur du roi. Tout se termina par un feu d'artifice. » On le voit, la maison de l'abbé Ghoquard était une fort galante pension. Les études intellectuelles n'y étaient cependant pas négligées. L'abbé Ghoquard était même à cet égard un novateur qui avait devancé sur certains points l'enseignement universitaire de nos jours. Nous avons trouvé aux Archives nationales un fort curieux programme rédigé par le marquis de Mirabeau, en vue d'un cours d'économie politique qui devait être professé à la pension Ghoquard par Court de
1799 et de gouverneur général du Bengale en 1807. llugh Elliot fournit dans la diplomatie une brillante et curieuse carrière. Voir sur les deux frères les ouvrages suivants rédigés par leur petitef il le et petite-niè^c, la comtesse de Minto :
A memoir oC the right honorable Hurjh Elliot.
Life and luttera qf sir Gilbert Elliot ûrsl cari ot Minto.
Il est plus d'une fois question des deux jeunes gens dans les lettres de M"" du Deffand à Horace Walpole.
Gébelin, L'auteur du Monde primitif, un des disciples fidèles de l'Ami des hommes. Le cours doit débuter, d'après ce programme, par L'explication du tableau économique de Quesnay. Il doit comprendre deux classes, « dont la première est La base essentielle ei nécessaire de L'autre, quoique purement arithmétique; l'autre est d'extension e( relative au plus ou moins d'ouverture et d'émulation des élèves ». L'enseignement de celle seconde classe repose en grande partie sur L'explication des ouvrages du marquis de Mirabeau. Lesélèves devront être conduits dans leurs promenades chez quelque fermier de la plaine. « Ce sont, écril Le marquis, ces hommes rustiques qui, dans Les premiers temps, ont le plus aisément entendu la nécessitent L'appréciation des avances productives dont le détail paraissait aux autres de tous états un grimoire exagéré. » Le programme se termine par une démonstration de L'utilité des études économiques, en particulier pour la jeune noblesse destinée à la profession militaire. Ce cours ne paraît, il est vrai, avoir commencé à la pension Ghoquard que quelque temps après le départ de Mirabeau; mais il donne une idée assez originale de l'établissement où le jeune homme a passé plus
de deux années.
Pour en revenir à celui-ci, il es! dépeint par Les frères Elliot, du temps où il («tait leur camarade, sous {]{'> traits extérieurs que l'âge ne modifiera pas beaucoup : « tranchant dans la conversation »,
« gauche dans ses manières », « disgracieux de tournure », « sale dans ses vêtements », et pardessus tout d'une « suffisance » que ses camarades avaient quelquefois peine à supporter. Il était cependant aimé d'eux, et il exerçait déjà autour de lui un remarquable ascendant, comme le prouve l'anecdote suivante racontée dans une lettre du marquis. A la suite de quelque mêlai I commis par l'écolier, peu de temps après son entrée chez l'abbé Ghoquard, son père s'était résolu à le transférer, cette fois, dans une réelle maison de correction. « Il allait partir, écrit le marquis, et Garçon (le serviteur fidèle que nous connaissons) savait seul où il le menait. Il s'est douté que ce n'était pas pour son mieux, et il m'est venu une députation de ses camarades avec grande pancarte de rogations signée de tous. Je le leur ai accordé pour Iroismois encore pendant lesquels je le ferai guetter de près. Cela semble du terrain gagné depuis trois mois, puisque jusqu'alors personne ne le voulait garder, mais je sais bien que cela me mènera à porter ma croix au lieu de l'enterrer (1). » Au bout de quelque temps cependant, i'abbé Choquard annonçai! un grand changement dans son élève, sur l'intelligence duquel toul le monde continuait à s'accorder, cl qui obtenait
(1) C'est peut-être dans une occasion de ce genre que le marquis de Mirabeau disait de son lils qu'il serait un cardinal <!'■ Jlclz, propos rapporté dans les lettres de Vincennes. Le marquis ne croyait pas prédire si ju< l < .
même de petits succès scolaires. G'esl ainsi que nous voyons Mirabeau chargé, un jour d'examen public, de réciter un grand discours de l'abbé en l'honneur des mathématiques. Une autre fois, en 17(')7, le jour de la Saint-Louis, Mirabeau prononce un Eloge du prince de Condé mis en parallèle avec Scipion F Africain, éloge de sa composition, dont il est parlé dans quelques journaux de l'époque, probablement à l'instigation de l'abbé Ghoquard, et en vue de recommander son établissement au publie. Le rédacteur du recueil de Bachaumonl fait aussi mention de cet éloge, à la date du mois de janvier 1767, et ajoute, à propos de raideur novice : « On voit que ce jeune aiglon vole déjà sur les traces de son illustre père, et l'anecdote devient précieuse par cette circonstance. Le fils a plus de netteté, plus d'élégance dans son style, et son discours est fort bien écrit. »
Au moment où Mirabeau composait ce discours, il avait dix-sept ans. Son entrée au service ne pouvait plus être retardée de beaucoup. Elle eut lieu, on effet, quelques mois après. « Je vais, écri! le 31 mars 1767 le marquis moins mécontent de son tils, mais toujours méfiant, l'envoyer volontaire (nouveau genre) à la plus rude école du militaire. Un jeune homme, mais du temps passé, Ta fondée dans son régiment. Il prétend que l'ajr exclusif déshonneur et le régime durel froid réunis peuvent refaire les poumons les plus gâtés, même par nature. Je lui ai demandé en mentor un officier