L'EXPÉDITION DE MAHON
et Fabbé m*a semblé content de sa mission. Voilà où j'en suis. Quant au reste du genre humain, il me parait que j*ai haussé de crédit, car Ton me révérencie beaucoup et Ton tient compte de moi, plus que je ne m*y attendais. Ju8qu*à cette heure, je ne puis que me louer beaucoup des amitiés et attentions de M"^ Rouillé.
Nous verrons, tout à l'heure, que cette présentation, qui semblait si prochaine, fut cependant ajournée. Dans l'intervalle, le chevalier, quoique sa santé ne fût pas encore complètement rétablie, ne put résister au désir de faire partie d'une expédition navale qui se préparait à Toulon, pour conduire et protéger un corps d'armée destiné à reprendre sur les Anglais l'ile de Minorque. On sait que le corps de débarquement était commandé par le duc de Richelieu et la flotte par le vice-amiral la Galissonniére. Le chevalier n'étant point alors en service actif, et, par conséquent, ne commandant point de vaisseau, avait obtenu du ministre de la marine une lettre invitant l'amiral à le recevoir à son bord. Il était arrivé joyeux à Toulon, mais qu'on juge de sa fureur, quand il se vit tout à coup exposé, par un refus net de la Galissonniére, à voir partir la flotte sans lui. La lettre du 6 avril 1756, par laquelle il annonce à son frère sa mésaventure, est un peu orageuse, le tempérament volcanique de la race s'y fait sentir, et c'est dans ces cas-là que le marquis de Mirabeau qualifie volontiers son cadet c Jean-Antoine-la-bourrasque : » c Je ne
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t'écris qu'un mot, cher frère, pour te dire que je reçois ici le plus rude affront qu'on puisse recevoir. Je ne suis pas embarqué. Ce n'est pas la faute de M. le garde des sceaux (1) dont, au contraire, je n'oublierai jamais la bonté à cel égard ; mais ce général à bosse des Français élude cet ordre, et sous le prétexte que M. le garde des sceaux lui mande qu'il lui laisse le clioix de m'embarquer sur son vaisseau ou de m'en)ployer dans les galères ou cliébecs armés pour ralTaire do Port-Mahon, s'il juge à propos d'en avoir, il me dit hier qu'il me destinait à commander un chébec, qu'on armerait, peut-être, ces bôtiments-là. Je lui dis que si c'était pour son expédition, je le voulais bien; que, si c'était pour rester sur la côte, ce n'élait pas la peine. Enfin, je vis qu'il me battait la campagne et que c'était un leurre. J ai demandé à m'embarquer comme soldat, s'il le fallait, néant ! Enfin, dis à ma mère qu'elle se mette en prières , pour que Dieu me fasse la grâce de pardonner à cet homme, dont l'âge et la faiblesse de corps au moins m'empêcheront de délivrer la terre et la mer. Je t'assure que je suis outré. Je me suis retenu jusqu'à aujourd'hui, et j'espère ne le plus voir avant son départ, sans cela
(1) M. de Nfachniilt, niors niinistre do la justice cl on même temps chui'gc du ministère do la marine. Quant au général à bos!îe doiil il est question dans la même phrase, le mot s'ap» pliquo à la (jalissonniere «pii, quoique tros-bun marin, était en effet bossu et dappurencc chélive.
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je 110 réponds do rien. > Deux jours après, il éeri( : c L'escadre est prête à mettre à la voile, et je n'y suis pas embarqué. Voilà à peu près tout ce que je sais dire et penser. La rage m'étouffe. >
Quel motif avait pu porter la Galissonniére à donner ce désagrément à un ofTicier aussi distingué que le chevalier de Mirabeau? Los deux marins, n'ayant jamais eu de rapports personnels, n'avaient pu s'offenser mutuellement ; mais Tamiral était, sans doute, en garde contre la réputation de frondeur que le futur bailli devait à ses ennemis.
€ Il a craint, dit celui-ci, l'inspection véridique d'un homme de ma trempe. » Toujours est-il que l'affaire fit du bruit à Toulon, où Tex-gouvorneur de la Guadeloupe avait beaucoup d'amis ; un des chefs de l'expédition, le marquis de Massiac, envoya un courrier extraordinaire à Versailles ; le marquis de Mirabeau, de son côté, n'avait pas perdu son temps pour réclamer contre Tinjure faite à son frère, et le courrier rapporta Tordre formel de trouver un emploi sur la flotte au chevalier de Mirabeau. Comme il eût été diflicile de l'imposer de force à l'amiral en personne, on lui proposa le commandement en second du vaisseau FOrphOc, de soixante-quatre canons; il accepta d'autant plus volontiers, qu'il se trouvait sur ce bâtiment avec ûn état-major de Provençaux, parmi lesquels figurait le chevalier, depuis bailli de Suffren, dont
le nom devait devenir si fameux, et qui, plus jeune de neuf ans que son compatriote Mirabeau, servait alors sur ï Orphée, comme lieutenant.
On sait qu'après avoir protégé le débarquement à Minorque des douze mille hommes destinés à faire le siège du fort Saint-Philippe, débarquement qui s opéra, d'ailleurs, sans obstacle, la flotte de la Galissonnière, qui comptait douze vaisseaux de ligne, fut attaquée le 20 mai 1756 par une flotte de treize vaisseaux commandée par l'amiral Byng. V Orphée, faisant partie de Tavant-garde de la ligne française, fut un des bâtiments les plus engagés. La courte relation du combat, adressée le lendemain par le chevalier de Mirabeau à son frère, nous prouve d'abord que, malgré son ressentiment très-vif contre la Galissonnière, il sait rendre justice au talent de ce marin éminent, qui eût à remédier à un changement de vent accompli en faveur des Anglais au commencement même du combat.
Cette relation nous explique aussi comment les Anglais se montrèrent rigoureux jusqu'à la cruauté envers l'infortuné chef de leur flotte (1). La lettre du chevalier est écrite à bord de fOrphée, le 21 mai 1756.
Nous avons eu hier, cher frère, un combat de deux
|1) rersonnc irigiiore que l'amirul Byng, Iraduil de\ant une cuur martiale, fut condamne à mort et fu!*illé pour cette affaire de Muhon.