‹ Les Mirabeau (volume 4)Chapitre 24 sur 40 · L'EXPEDITION DE MAHON · texte numérisé non relu

L'EXPEDITION DE MAHON

beares et demie, qui eût été plus long si cela eût plu aux Anglais. Grâce au Seigneur, j'en suis sorti absolument saia et sauf. Je le remercie avec d'autant plus de recon* naissance que pendant une demi-heure ce fut une grêle de mitraille si prodigieuse, que nous ne pouvions cesser d'en ramasser partout. Tous nos officiers du vaisseau ont eu le même bonheur que moi ; ainsi nous en sommes quittes à bon marché, quoique nos manœuvres aient beaucoup souffert. Les ennemis ont souffert encore davantage. Ils avaient l'avantage du vent, qui se décida eu leur faveur en changeant (car Ton doit justice sur cela à notre général), il faut aussi avouer qu'il n'a tenu qu'aux Anglais de le chauffer bien fort, car il s'y est prêté de la meilleure grâce du monde. Notre avant-garde, dont est ce vaisseau, est ce qui a été le plus engagé, mais en tout, je crois que Ton peut dire que les Anglais n'ont que bien médiocrement soutenu devant notre canon la fierté dont ils ont usé envers nos marchands. Au surplus, la partie était égale, et comme ils avaient l'avantage du vent, ils eussent pu la rendre plus sérieuse. Je dis partie égale, puisqu'ils n'avaient qu'un vaisseau de ligne de plus.

Dans une seconde lettre, le chevalier de Miral>eau, après avoir donne le chiffre des vaisseaux engagés des deux parts et des canons, et après avoir constaté une supériorité de cent canons en faveur des Anglais, ajoute : « Par cet étal, cher frère, lu vois que, quand ils nous auraient battus, il n'aurait pas fallu crier au miracle; heureusement ils ont manœuvré comme des cochons, ce qui a fait que nous les avons étrillés. »

Au retour de cette expédilion, le chevalier, atteint par un nouvel accès de la maladie d'en-

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LÊS MmABBAU

trailles qu*il avait apportée de la Guadeloupe, fut retenu deux mois au lit, à Toulon. Il passa le reste de Tannée à la campagne, au Bignon, chez son frère, et ne reparut a la cour qu'en 1767.

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LÉ BAILLI CANDIDAT AU MINISTÈRE DE LA MARINE, SES RAPPORTS AVEC MADAME DE POMPADOUR. — LE BAILLI AU COMBAT DE SAINT-CAST.

C'est pendant Tannée 1757 et la suivante que se formèrent et se détruisirent diverses combinaisons qui portaient le futur bailli au minisière de la marine, ou du moins à un poste important dans ce département. Quoique ces combinaisons n'aient pas eu de résultat, elles nous intéressent cependant par rapport à Thomme, dont le caractère ne contribua pas peu à les empêcher de réussir. S'il fût arrivé au ministère, il nous parait douteux, qu*aveo sa roideur, il eût pu tenir longtemps dans

un poste où cinq ministres, dont un seul marin, se succédèrent en moins de neuf ans ; mais s'il y eût tenu, il eût été un ministre essentiellement réformateur, car il ne visait à rien moins qu'à bouleverser de fond en comble toute la bureaucratie maritime. Le 8 août 1756, il écrivait: « Tout ce que Ton paraît faire pour la marine, c'est greffer sur un tronc pourri. Lorsque Sully voulut rétablir l'artillerie sous Henri IV, il commença par casser quatre cents de ceux qui se mêlaient de l'administration et changer le plan du total. Sans cette opération, tous les trésors du monde ne feront, sur cette machine-ci, qu'un feu de paille. » Ces dispositions du chevalier étant bien connues, on comprend, sans peine, qu'il n'eût jamais pour lui la faveur des bureaux.

Si l'on en croyait le témoignage de son fameux neveu, l'oncle do Mirabeau se serait perdu par une boutade adressée directement à M"** de Pompadour. « Le cardinal de Bernis, écrit le prisonnier de Vincennes à M"* de Monnier (1), portait le chevalier au ministère (de la marine). Le préliminaire essentiel était de le raccommoder avec la marquise do Pompadour. Le chevalier, un des plus beaux et des plus spirituels hommes de son temps, est introduit à la toilette. Il cause longtemps ; il brille de tous ses agréments nalurels et acquis ; en un mot, il est charmant^ et tu

(1) Lettres inédites du donjon de Vincenaes, t. II, p. 317.

LE BAILLI ET M«» DE POMPADOUR

sens bien que d'un homme charmant à un homme d Étal il n'y a, en certaines circonstances, qu'un pas. Dans un de ces moments d'engouement qui mènent par sauts et par bonds son respectable sexe, M"* de Pompadour dit au chevalier : Quel dommage que tous ces Mirabeau soient si mauvaises têtes! Le chevalier reprend à l'instant toute Tàpreté d'un marin, et répond ces mots remarquables: € Madame, il est vrai que c'est le < titre de légitimité dans cotte maison. Mais les « bonnes et froides têtes ont fait tant de sottises « et perdu tant d'États, qu'il ne serait, peut-être, € pas fort imprudent d'essayer des mauvaises. « Assurément, du moins, elles ne feraient pas « pis. *

Nous verrons, tout à l'heure, d'après le chevalier de Mirabeau lui-même, dans quelle circonstance cette phrase a dû être prononcée. Mirabeau tient, sans doute, le fait de son oncle, mais il l'entoure d'un cadre de fantaisie quand il suppose, en vertu de sa prétention d'appartenir à une famille notable depuis des siècles, que M"* de Pompadour savait pertinemment que tous les Mirabeau étaient mauvaises têtes. Elle n'en connaissait cpi'un seul, le chevalier, et un peu son frère, le marquis, et c'est, sans doute, au chevalier personnellement qu'elle reproche sa mauvaise tête.

Reste à savoir comment et à quelle époque elle a connu le chevalier. A quel propos Mirabeau écrit-il qu'il s'agissait de raccommoder celui-ci

LES MinABEAU

avec M"* de Pompadour? Noua venons de constater par une lettre de ce dernier, du 10 octobre 1755, que Tabbé de Bernis lui à promis de le présenter à la favorite, à laquelle il a fait de lui un portrait fort avantageux. Mais nous pensons que Tauteur des Mémoires de Mirabem se trompe quand il affirme que la présentation suivit cette lettre , et que c'est dans cette présentation que fut prononcée la phrase citée par le prisonnier de Vincennes. La lettre, du 10 octobre, en effet, ne parle ni de raccommoder le chevalier avec une personne qu'il ne connaît pas encore , ni de le porter au ministère de la marine , puisqu'il s'agit alors de la place doutre-mer , c'est-à-dire de l'ambassade de Constantinople. D'autres lettres subséquentes du futur bailli prouvent, d'ailleurs, que cette présentation, qui devait se faire en ootobrel755, n'eût pas lieu; car^ non-seulement celui-ci n'en parle pas, mais, longtemps après, le 29 juillet 1757, nous voyons le marquis de Mimbeau exhorter son frère à se mettre en relations avec M"' de Pompadour t en se servant , ditil, pour Tostensoire, de Tabbé de Bernis, et pour r en-dessous, de ma conquête de la faculté^ » c'està-dire du docteur Quesnay, que la récente publication de FA mi des hommes avait rendu très-passionné pour l'auteur de cet ouvrage (1). Il semble

(1) Nous aurotiâ bientôt l'occasion de parler dos rapports do marquis de Mirabeau et du docteur Quesnay; rappelons seulement ici que ce chef des économistes pbyBÎocntêê , aloM oié-

LE BAILLI ET M«e DE POMPADODR

qu'A ce moment la chevalier ne connaît point personnellement M"* de Pompadour, car il répond de Cookpiôgne, le 31 juillet 1757 : c Aucun marin ne connaît la personne en question. Est-ce à moi à leur montrer ce chemin? J*ai vécu jusqu'à aujourd'hui sans cela ; je risquerais tort que cela ne memenftt à rien et que, si j'en voulais tirer parti , la chose ne me manquât dans la main. Je n'ai cependant pas tout à fait renoncé à une idée assez bizarre qui m'est venue dans la tète, qui est de me faire désirer là. Peut-être en viendrai-je à bout. Je fus hier diner chez ta conquôle (le docteur Quesnay) qui est un homme de beaucoup d'esprit; il y avait deux ou trois sousordres que je trouvai très-polis et fort bonnes gens. Vampbilryon a de l'esprit comme un diable. Je restai avec lui jusqu'à près de sept heures sans m'en être aperçu, ni lui non plus. Il me fit sur cela un compliment que je lui rendis de trèsbonne foi ; il m'a dit qu'il fallait que lu te développasses sur le chapitre de l'agriculture, et que tu en montrasses les ressorts. Je lui dis que tu n'avais pas voulu entrer dans les détails, c Oh ! c dit-il , je vois bien qu'il va un train de chasse € sans regarder derrière lui; et il fait bien, car « il n'y a pas un mot à ôter en tout son livre (1). >

il«6ia du roi ei de M"* de Pumpadour, avait par en deMMOua, eomme dit le marquia , un cerlain crédit aur Tun et sur l'autre de ses deux clients.

(1) Le compliment de Quesnay est un peu forcé ici, par le

Je lui demandai si M"* la marquise de Pompadour l'avait lu : il me dit : c Elle Ta sur sa table, € mais cela est un peu abslrait pour les dames, t Quant à notre ami oslensoire (Demis), il ne sera, ou je me trompe fort, jamais que cela, t

Nous sommes donc porté à penser que c'est plutôt par le docteur Quesnay que par l'abbé de Bernis que le chevalier de Mirabeau fut mis en rapport avec M"' de Pompadour. Le docteur excita vraisemblablement la curiosité de la marquise en lui vantant la belle tournure , la belle figure et l'esprit original du futur bailli, pt il ne tiendrait qu'à nous de croire qu'elle lui portait beaucoup d'intérêt, puisque sa femme de chambre, M"* du Hausset, dans le curieux et véridique journal qu'elle a laissé, nous apprend qu*au moment où l'auteur de F Ami des hommes fut arrêté et mis à Vincennes pour sa Théorie de F impôt, en décembre 1760, M"** de Pompadour dit devant elle au docleur Quesnay : c Vous devex être affligé de la disgrâce de votre ami Mirabeau , et j'en suis fâchée aussi , car faime son frère (1). »

Le mot n'a pas pu être inventé par M"^ du Hausset, qui ne parle jamais du frère du marquis

rhevalier, car on verra plus lard que c'est précisément pour faire des objections à l'auteur de rAmi den hommes^ que le flimeux doctrur physiocrate demanda à entrer en relations avec lui.

(1) Mémoirtn de .V"'** du liâusset , p. 129.

LE BAILL! ET M«« DE POMPADOUR

de Mirabeau ; il a donc été prononcé et il a certainement sa valeur , mais nous devons dire que les lettres du chevalier en diminuent beaucoup la signification , car elles indiquent généralement peu de confiance en M™* de Pompadour. Presque au même instant où celle-ci parle de lui dans les termes que nous venons de rapporter, voici comment le chevalier, à son tour, parie d'elle dans une lettre à son frère , du 9 février 1761 : « Tu t'es beaucoup trompé et lu es la dupe de ton naturel confiant à Texcès , si lu crois celle à qui tu écris ( M"* de Pompadour) favorable ou même neutre. Comme il s'en faut de beaucoup que ta punition ait réussi dans le public, elle affecte de ne pas paraître s'en être mêlée et d'être plutôt ton amie, ou, pour mieux dire , de parler assez bien de toi. Mais financière par l'âme, le corps, l'esprit et le cœur , sois convaincu que c'est ta pire ennemie, soufflée encore par ce vilain sac à charbon , qui est le mien à toute outrance et, par contre-coup le tien, outre que par nature il l'est de tout ce qui est honnête (1). t

Dans la même lettre , racontant qu'il a essayé de se présenter chez la marquise , il dit : « Elle a refusé de me voir assez sèchement pour que Gourbillon (son valet de chambre) qui m'avait an-

(1) Ce sobriquet ingénieux de sac h charbon est Appliqué par le chevalier de Mirabeau à l'ancien lieutenant de police Berryer, alors ministre de la marine, duquel il dit, ailleurs : « Son âme est aussi noire que sa peau, j»

m tEd MtRA&EAU

noncé, croyant que j*entreraU comme tout le monde, en fût tout étonné ; ainsi je sais à quoi m*en tenir à cet égard... Je ne la connais pas assez pour savoir jusqu'à quel point elle est susceptible de sentir les choses ; mais j'entends dire qu'elle n'est que ce qu'on la fait être , et elle a pour confident intime, sur tout ce qui est afiaire, le sac à charbon. >

Deux ans après, le chevalier, devenu bailli de Mirabeau, général des galères de son ordre, 9t ayant renoncé à toute ambition du côté de Versailles, écrit à son frère au sujet de M"^ de Pompadour : t Mon capitaine de pavillon, le chevalier de Rességuier, et quelques autres, m'ont conseillé de me remettre bien avec M"* de Pompadour. Ce conseil, qui s'accorde avec le temps pascal, a occasionné la lettre que tu trouveras ci-jointe, dont lu feras l'usage que tu voudras, c'est-à-dire que tu la rendras ou ne la rendras pas, tu la brûleras ou la jetteras à la rivière, tu en feras enPm tous usages relatifs au papier, je n'en prohibe aucun. Ma mère trouvera que je mens, et moi aussi, à la fin de ma lettre; mais il faut mentir ou dire des injures. •

Voici maintenant la lettre. Elle est assez gauche pour ne pas faire de tort, suivant nous, au digue marin qui l'a écrite :

Malte, le 24 mars 17Û8.

Madame ,

f refus que vous fîtes do cousehlir à ce que j*eu8se

. LE BAILLI Kt II»* DB POMPADOUR

rhoiineur dp voua ftlre ma eour aii retour de lUnipeetion qui in>vait été couûée, et lorsque je partis pour ce paysci, ne m'annonçait que trop les impressions désavantageuses qu'on avait réussi à vous donner contre moi.

Ne pouvant, madame, ni connaître, ni conséquemment détruire des imputations qu'un service de trente ans, fait avec autant de aéie que d'assiduité, aurait dû m'épargneri je partis avec le chagrin de n'avoir pu obtenir votre estime et vos bpntés, qui eussent été le prix le plus flatteur de mes services. Vous daignerez me les rendre, madame, dés que l'erreur, qui vous offusquait sur mon compte, sera dissipée. Je connais assez la justice de votre caractère pour les réclamer avec confiance ; et si le mien était connu de vous, vous trouveriez, dans la démarche que je fais, une preuve certaine de la haute opinion que j'ai des vertus qui vous distinguent.

Le marquis, usant du pouvoir discrétionnaire que lui donne son frère, sur celte missive, déclare qu*il ne la fera point parvenir à son adresse, attendu, dit-il, que o*est une idée saugrenue aulant que longinque.

Enfln, en apprenant à Malte que la marquise a cessé de vivre, le bailli s^exprime sur elle en ces termes : c La mort de M"^ de Pompadour a sûrement dû mettre beaucoup de tabut dans Versailles. Quant à moi, sans pouvoir prendre sur moi de la regretter beaucoup, je lui avais déjà pardonné de son vivant le mal qu'elle m'a fait et je lui pardonne encore. Dieu veuille la traiter aussi favorablement, i

De tout cela açus qoqçIuoos que, si le chevalier.

depuis bailli de Mirabeau, a été en assez bons termes avec M"' de Pompadour pour que celle-ci ait dit le mot cité par M"' du Hausset, ce mot n'était dçjà plus sincère au moment où il fut prononcé^ et que la faveur passagère du chevalier fut bientôt traversée par des adversaires et transformée en disgrâce. Il va, d'ailleurs, nous expliquer, lui-même toute l'histoire de ses rapports avec les ministres, de sa défaveur auprès de la maîtresse du roi, de sa propre candidature soit comme ministre, soit comme adjoint au ministre de la marine, dans un mémoire inédit, rédigé par lui pour le duc de Choiseul, à qui Ton avait fait croire qu'il avait quitté le service. Quoiqu'il soit alors général des galères de Malte, il prétend, non sans raison, être- maintenu sur les états de la marine française. Nous ne citerons qu'une partie de ce mémoire où l'auteur parle de lui à la troisième personne. Nous prenons son récit au moment où, revenu de l'expédition de Mahon, il expose ses relations avec le ministre de la marine, en 1757, M. Peirenc de Moras, ancien maître des requêtes, qui venait de succéder à M. de Machault. La citation est un peu longue ; mais il nous semble qu'elle contient des détails assez curieux, sur les divers' personnages qui sont mis en scène et sur le déplorable état de notre marine à cette époque, pour mériter d'être lue avec intérêt :

C*est ici le Hou, dit le chevalier, de fixer Tépoque des

LE BAILLI ET M«« DE POMPADOUR

premières impressions qu'on a voulu donner au roi contre son fidèle sujet. M. de Moras le traitait avec bonté et môme avec distinction ; il y répondait par sa manière ordinaire, respect et vérité. Le ministre lui dit un jour que le roi le destinait à commander une petite escadre à Toulon, composée de deux vaisseaux et de deux frégates. Le chevalier lui répondit que cette destination était audessus de ce qu'il eût pu espérer, mais qu'il le priait d'en remercier le roi et de lui demander la permission de refuser, et celle en môme temps d'être embarqué capitaine en second sur un vaisseau. Le ministre lui ayant demandé la raison de celte singularité : « C'est, Monsieur, lui dit-il, que ma vie est au roi, et non pas mon honneur. On a manqué de parole aux matelots d'une manière inouïe. Le défaut de payement de ces misérables est une cruauté excusée ici par la nécessité, sans doute, mais marquée par des détails qui font frémir quand on les a sous les yeux, et qui ont rendu le mécontentement universel sur cette côte. L'armement de M. du Quesne lui a manqué dans la main devant l'ennemi (1) ; je ne puis ni ne veux m'exposer à un pareil sort. Si j'avais du bien, je le vendrais, tout à l'heure, pour payer d'avance mes matelots; et à moins que vous ne me donniez tout ce qui est dù aux matelots de la côte du Levant, ce qui n'est pas si considérable qu'on le pense, et de quoi payer les mois d'avance à mon armement, j'irai en second, et c'est môme chose nécessaire, attenlu mon refus; mais je ne saurais accepter de commandement. »

Le minisire ne parut point prendre en mauvaise part cette franchise; au «îontraire, il suivit cette conversation, et le chevalier, une fois monté sur son ton de vérité, ne

(!) Le clicvolier parle ici du marquis du Quesne de Mcnnovillc, chef d'escadre et petit-neveu de l'illur^tre marin de nom; il fuit allusion à un combat oîi celui-ci perdit deux vaisseaux et fut fait prisonnier.

liii en épargna aucune de celles de sa connaissance, ttais toujoui« avec le ton dOià un supérieur, et qu*il n'a jamais ignoré. î^oiu que cette conversation patût fAcher le mi* nlstre, il la continua jusqu'à ce que, M. de Boulogne étant entré datis son cabinet, il lui dit: Monsieur Je chevalier^ vûnez dînet demain avec moi, nous poursuivrons cette conversation.

Cependant, soit qU*il y eût mieux songé depuis, soit qu'il eût été ravisé par un premier commis qui avait été pendant tout le temps dans Tembrasure de la fedétre, et que le chevalier ne croyàit pas suspect, M. de Morns chez qui il dîna le lendemain, sans être requis de rçpi*endre le dialogue, fut se plaindre à madame de Pompadour que le chevalier de Mirabeau lui avait personnellement man-* qué et parlé avec toute la chaleur et rinoonsidération imaginables. Le chevalier ne sut cela que par ricochet et par Un autre ministre qui prit vivement son parti (1). Mais l'impression fut faite, et le chevalier demeura atteint et convaincu d*ôtre une téte chaude.

Quant à cette allégation, si facile à faire et si commode contre les gens qu'on ne peut accuser d'autre chose, elle devrait comme toute autre être soumise à la preuve. chevalier n'a rien À répoudre à cet égard, sinon qu'il a servi sous toute sorte do chefs de terre et de mer, commandé à toute sorte d'hommes, forçats, matelots, soldats, nègres, colons, gerts de plume et d'épée, négociants, municipaux, magistrats dans sa colonie, et que sur tout cela il défie qu'on en montre un seul qui se plaigne de lui. Il a, toute sa vie, désiré d'être craint des ennemis du roi, mais il ne l'a jamais été que des bureaux de Versailles.

Il se trouva, en effet, pour son malheur, être alors un

(1) C'csl probablemcnl à celte époque que le chevalier de Mirabeau eût quelque explication avec madame de Pompadour, qni lui reprochait sa mauvaise této, et prononça la phrase citée par son neveu.

LE BAILLI ET M** DE POMPADOUR

objet d'invasioti sur leur territoire. M. Failli, qui avait les classes, les pêches et les fortifications maritimes étant mort, M. le maréchal de Belle-Isle et M. le cardinal de Bemis désirèrent de faire passer ce détail alors si important au chevalier de Mirabeau, et cet arrangement ne tomba que par le refus absolu de M. de Moras. La rumeur qui s*en répandit ayant grossi de bouche en bouche, et M. de Moras e*étant retiré (en mai 1758), il courut alors un bruit qu'on songeait au chevalier de Mirabeau pour la marine. Ce bruit, accueilli par le public et par le commerce, devint une fureur. Le roi lui-môme reçut une multitude de lettres anonymes qui l'importunèrent au point qu'il dit que c'était une cabale. Cette cabale, faite par un cadet, pauvre gentilhomme né avec deux mille livres de rente, et qui avait passé sa vie à la mer, ne servit qu*à éveiller tous les scorpions du pays où Ton devait craindre de voir un homme instruit à la tôte do cette besogne, et livrer le chevalier de Mirabeau à tous les pièges, qu'il n'était ni de son état, ni de son caractère de démêler ni de prévoir.

If. Le Normand de Mezy ayant quitté la place d'adjoint de M. de Massiac (successeur de M. de Moraa), le chevalier de Mirabeau fut averti que Sa Majesté avait jeté les yeux sur lui pour cette place, ainsi que sur M. le barou de Narbonne. chevalier, qui n'avait fait aucun mouvement pour avoir cette fonction, apprit que M. de Massiac n'avait pas voulu d'adjoint. Peu de temps après, celuici s'étant retiré, M. Berryer lui succéda.

L'on proposa au chevalier de Mirabeau de prendre sous M. Berryer, la place qu'il devait avoir sous M. de Massiac. Le chevalier montra à cet égard la plus grande répugnance, parce qu'il n'avait pas l'honneur de connaître M. Berryer. M. le cardinal de Bernisest témoin ({ueloi'sqn*il sut que le roi jugeait que c'était le bien de son service et le voulait, il ne répondit plus que par on signe

do soumission et de respect. Il ne dissimula pas qu*il avait grand*peine à croire que M. Berryer voulût d'un adjoint que le public pouvait regarder comme plus instruit que lui dans les affaires de la marine, et, quoiqu'on rassurât que M. Berryer le désirait, il n'en était pas persuadé. Co fut alors qu*il reçut la lettre dont copie est ciaprès, qui no fit qu'augmenter ses doutes.

M. Berryer, ministre de la marine, au chevêlicr de Mirabeau.

2 novembre 1758.

M. le cardinal de BcrniS; Monsieur, doit vous entretenir d'une opération do marine qui demande d'être examinée soigncusomcnt, et pour laquelle vos lumières et vos connaissances seront trùs-uliles. 11 doit, en même temps, vous engager à me faire Thonneur de venir chez moi dimanche prochain, sur les cinq heures, où j*espère que M. le maréchal do Gonflans, M. do Bompar et M. le baron de Narhonno voudront bien se trouver aussi. Ce no sera pas . assurément dans celte seule occasion que je tâcherai d'entrer eu relafion particulière avec vous sur le département de la marine, dont le roi a voulu que je fusse chargé. J'espère que votre attachement au bien de l'Etat vous y ertgagera. De ma part, je vous en aurai la plus grande obligation, et je chercherai avec empressement toutes les occasions de vous en marquer ma reconnaissance, ainsi que les sentiments, etc.

Signé: Brrryer.

Lr» chevalier de Mirabeau se rendit aux ordres du ministre à l'houre marquée. I! y fut question des moyens de défendre la Guadeloupe et la Martinique, que M. Bo^ ryer dit devoir être attaquées. On stipula sur le départ cl l'augmentation de Tcscadro de M. de Bompar, mais il no fut ensuite rien fait de ce qui avait été réglé là et promis ù ce général.

LE BAILLI ET M"»« DE POMPADOUR

M. le maréchal de Conflans et M. de Bompar étant sor Us, M. Berryer remercia M. le baron de Xarbonne et M. le chevalier de Mirabeau de la bonté qu'ils avaient eue do consentir à l'aider. Je n'y vois qu'un ctanf/ , leur dil-il, mais avec voire secours j'espère relever la marine. Va\suite il leur demanda quel titre ils voulaient. Le chevalier, comme plus ancien que le baron de Narbonnc, prit la parole et lui répondit qu'ils demandaient de n'ôlre pas confundus avec de simples commis, que d'ailleurs le titre n'y faisait rien et qu'ils seraient Iro;) heureux s'ils pouvaient serv ir utilement. M. Berryer leur parla ensuite des appoinlcmeats, leur dit qu'il était convenu qu'ils seraient de :2o,000 livres, en ajoutant qu'au premier travail du roi cela .se ferait solidement.

I>e chevalier de Mirabeau vit M. Berryer pendant six semaines sans lui parler de rien ; au bout de ce temps, ce ministre lui reparia de celte destination et paraissait étonné lui-même du retardement, qu'il rejetait, tantôt sur ce qu'il n'avait pas travaillé avec le roi, tantôt sur la nécessité de rattache de M. l'amiral, etc., etc.

Enfin, vers Nool 1758 , -c'est-à-dire doux mois après l'entrée de M. Berryer à la marine, le chevalier de Mirabeau s'apervul que ce ministre était très-froifl avec lui, cl même quelque chose de plus; cela le confirma dans le soupçon, qu'il n'avait jamais cessé d'avoir, que M. Berryer ne voulait point d'à Ijoint. Ce ministre finit par cesser de loi parler, et même le regarda de manière à lui faire sentir qu'il lui dépl.iisait. Au commencement du mois de mars IToD, le chevalier rei;ut une lettre du ministre qui lui annonçait le commandement d'un vaisseau dans l'escadre de M. de la ( Jué. Cctlf» lollre le pressait de partir, quoiqu'il y ei'it encore bien du temps avant qu'on diit commencer cet armement. Le chevalier objecta sa santé, qui était réellement mauvaise alors, ayant été obligé de KO mettre au lait, et il rappela au ministre <|u*il lui avait T. i 10

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fuit espérer de servir plus utilement auprès de lui. — M. Berryer n*a cessé depuis de donner des marquas de mauvaise volonté au chevalier de Mirabeau.

Ainsi, en moins de deux ans, de février 1757 ù novembre 1758, le chevalier de Mirabeau, animé d*un ardent désir de travailler au rétablissement de notre marine, toujours à la veille d^élre appelé à y concourir, avait vu passer devant lui trois ministres : il avait pu espérer remplacer M. de Moras, il avait* été question ensuite de l'adjoindre à M. de Massiac, marin lui-même, mais vieux et fatigué, qui se retirn au bout de cinq mois, et après lui à M. Berryer, ex-lieutenant général de police, dont Tignorance des choses de la mer se peint suffisamment dans cette phrase qu'on vient de lire: « Je n'y vois qu'un élang. > Celui-ci, d'autant plus jaloux du chevalier de Mirabeau qu'il avait été exposé à le subir comme adjoint, après l'avoir détruit d*ans l'esprit de M'"* de Ponipadour, lui faisait offrir un vaisseau pour se débarrasser de lui (1), et sur son refus, justifié par l'élat de sa santé qui ne lui permettait pas de reprendre la mer, il le compromettait en le présentant comme un officier qui recule devant un service de {guerre. C'est pour échapper à tous ces

(h Co vais^^•u i , /« Modeste, orforl un rliovulior do Mirabeau duns l'oscadro do M. de la CIuo , s'il eût élé ucceplù par celuici, ci\l Iro:? I)ien servi U't^ viu s diî ï?on onnjnii, car lo hàtirocnl fui bnUé pnr 1» < Anglni:^ au combal do Lago*, cl je crois <iuc le commandant fut Uié.

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désagréments que le futur bailli, profitant de la bienveillante estime qu'il inspirait au maréchal de Belle-Isle, alors ministre de la guerre, accepta de celui-ci une mission importante qui réloignait de la cour et lui permettait de donner carrière à Tardeur de son patriotisme et à l'aclivilé de son esprit. Il fut chargé d'inspecter et de réorganiser les milices garde-côtes de Picardie, Normandie et Bretagne.

L'oncle de Mirabeau n'avait pas d'ailleurs attendu sa nomination pour s'occuper de la défense de nos côtes contre les Anglais. Dès 1757, à chaque tentative faite par eux, on le voit quitter la cour en poste et courir aux endroits menacés. Lorsqu'au mois d'août 1757 , l'Angleterre équipa une flotte de dix-sept vaisseaux de ligne avec des bâtiments de transport portant onze mille hommes de troupes, qui \\ni menacer Rochefort et la Rochelle, le chevalier se prépare à recevoir l'ennemi avec une batterie de canons sur un cap c pareil, dit-il, à celui où feu Palinure eut la berlue. » Il est campé à Ghatelaillon , entre Rochefort et la Rochelle, juste en face du pertuis d'Anliochc, € entouré , ajoute-t-il , de figures do garde-côtes qui eussent donné à Callot des idées pour les caricatures militaires, i

L'on m*a ponté, écrit-il ù son frère, tout en arrivant ici, & Tcndroit où il était vrniscrnblnblc qu'ils viendraient débarquer, lis n'avaient quo deux endroits, et le mien étai

le plus commode pour eux. Ils étaient mouillés sous ma batterie, hors de portée, et je les observai toute la nuit, comptant non suivant mes idées, mais suivant la règle du métier, qu'au flot de la nuit ils m'attaqueraient. Je donnai avis au maréchal de Senneterre, que les mouvements qu'ils faisaient me marquaient ou une attaque pour moi, ou leur évasion prochaine ; que je croyais celle-ci, mais quUl était de la prudence de repousser celle-là si elle avait lieu et d'y être bien préparé. Somme toute, ils s'en sont allés, et voilà le journal en bref de leurs opérations.

Le 22, ils ont mouillé ù Tile d'Aix. Le 23, cinq de leurs vaisseaux, dont trois ù trois ponts, se sont embossés devant la forteresse de cette île, qui n'a pu tenir, n étant pas terrassée et n'étant pas achevée.

Tous les jotirs suivants, ils se sont occupés à détruire absolument cette forteresse jusqu'au 29, qu'ils ont envoyé une galiote à bombe, soutenue d'une frégate , bombarder le fort de Fouras : deux de nos chaloupes carcassières ont attaqué et canonné la g^liotc, qui, au bout d*un quart d'heure, a fait signal d'incommodité; la frégate s'en est approchée ot a envoyé plusieurs chaloupes, qu'elle couvrait, au secotirs de la galiote qu'elles ont retirée tout a temps de dessous le feu de nos chaloupes carcassières ; de là, les Anglais ont quitté la rade de l'ile d'Aix après ou avoir détruit toutes les fortifications, qui étaient, comme je l'ai dit, ti-ès-peu de chos3, et sont venus à la rado des barques sous Chatelaillon.

Le 1*"^ octobre, à la marée du matin, au commencement du jusant, ils ont appareillé et sont sortis par le pertuis d'Anlioche. Voilà, cher frère, toute la besogne très plate des Anglais. J'ai déjà écrit et au maréchal de Belle-lsle et a M. de Moras. Je leur ai marqué à l'un ot à l'autre, que si le roi veut mettre à rétablir ot à fortifier l'ilc d'Aix,

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