‹ Les Mirabeau (volume 4)Chapitre 40 sur 40 · LE MARIAGE DU MARQUIS · texte numérisé non relu

LE MARIAGE DU MARQUIS

patiemment cette fortune, car elle semblait devoir se faire et elle se fU, en effet, attendre longtemps. Il s*agissait de l'attendre sagement, et sans la dévorer d'avance, dans Tordre d'un ménage tiien réglé, où deux époux bien unis travaillent d'un commun accord à la prospérité de leur famille. Devant cette perspective, la question préalable de savoir avec quelle personne il contractait mariage n'était pas aussi indifférente que le supposait le jeune mar([uis de Mirabeau. Il devait apprendre à ses dépejis que, s il est quelquefois dangereux d*épouser une femme uniquement pour la fortune qu'elle a, il est souvent encore plus dangereux de l'épouser pour la fortune qu'elle aura.

Un premier inconvénient de cette brillante combinaison se serait fait sentir immédiatement après le mariage, si nous en croyons le sage bailli do Mirabeau, que le lecteur connaît maintenant, et qui, à une époque trés-éloignée de celle où nous sommes, quand les deux époux, dés longtemps séparés et furieux l'un contre l'autre, achèvent de se ruiner mutuellement en procédures, écrit a son frère aîné, le 7 février 1780, les lignes suivantes : t Trois jours après que j'eus vu ta femme, je compris qu'elle n'était pas propre â être sur un théâtre quelconque. Je ne t'ai jamais dit ce qui m'est arrivé alors, et je ne te le (lirais pas, s'il y avait le plus léger moyen de réunion avec pafeille femelle. Mais, dès les* premiers temps (du mariage), le duc de Niver-

nois peut le Tatlesler, voyant que tu avais quitté le service militaire et que tu avais quelque dessein de te fourrer dans les ambassades, j'avais sollicité pour toi ledit duc, le duc de Duras, el autres amis; j'en avais même parlé au vieux Pontchartrain et à sa femme. Tous me disaient, t Mais « on assure que sa femme est une des plus ridi- € cules créatures qu'il y ait au monde. Vouscom- € prenez qu'il est impossible d'employer un homme « qui a une pareille femme, à moins qu'il ne la € laisse en France quand il est en pays étran- « ger. 1 Tu en sus quelque chose dans le temps ; mais, comme de droit, tu sentis l'impossibilité de laisser cette femme avec notre mère (1), et moins encore avec ses parents, car c'eût été la perdre entièrement. Le silence absolu de tous à son sujet me fit bien voir que je n'étais pas le seul à (fui elle déplût. Mais tu sais qu'un galant homme n a jamais parlé de sa femme à un mari. Tu dois de plus t'avouer à toi-même que lu n'en donnais pas le moyen. »

En effet, le marquis de Mirabeau, qu'on verra plus tard s'exagérer les défauts de sa femme au point d'écrire ces mots : t Les vingt ans que fai passés avec elle ont été ximjt ans de colique ne-

(1) Nous avons déjà dit, dans un des précédents ohapitn*. <iue la niërc du marquis de Mirabeau, <|ui était en Pruven«*e au moment où son 111s se mariait si légi-remont à iWis, n'avait pris • aucune part a ce mariage vi n'avait aucun poùt pour sa bille, nile.

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phrétique, » persista assez longtemps, et par un trait de caractère qui d^ailleurs lui fait honneur» non-seulement à la défendre contre les antipathies de sa mère et de son frère, mais à se cacher à lui-môme ses défauts; quoiqu'il les supportât avec une irriialion contenue qui perce parfois dans ses lettres, il est visible que Taltente de l'héritage futur lui est un continuel encouragement à la patience; mais on verra également que du côté de la femme, qui eut aussi ses épreuves à supporter, la palience décroît à mesure que la perspective de rhéritage se rapproche, et elle disparait aussitôt que les belles espérances caressées pendant vingt-sept ans par le mari se sont enfin complètement réalisées.

Les résultats de cette association entre deux êtres également fougueux et incompatibles (résultats désastreux non-seulement pour les deux époux, mais aussi pour le bonheur et la moralité de leurs enfants) n'ayant éclaté devant le public qu'à une époque où le marquis de Mirabeau avait conquis une* grande notoriété f)ar ses ouvrages, cette notoriété même ayant été habilement exploitée contre lui par ses adversaires, nous attendrons, pour exposer avec impartialité le tableau de sa vie d'époux el de père, d'avoir raconté l'histoire de ses travaux iiitellecluels et des modiiications successives qui se produisirent dans ses opinions politiques et économiques. Toutefois, il est une parlie de sa vie domestique qui se ral- T. I. 28 •

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tache trop direclement à son rôle public pour pouvoir en être séparée. Le même esprit d'utopie qui l'inspire toujours plus ou moins dans ses vues, sur le gouvernement des hommes, se retrouve dans sa manière d'administrer sa fortune personnelle.

On a vu de nos jours tel utopiste, tel sainlsimonien, par exemple, débutant avec les apparences d'un rêveur chimérique et désintéressé, linir par se montrer à nous sous la forme d'un spéculateur madré ou d'un roué politique, habile à se maintenir sous les gouvernements les plus différents. Rien ne ressemble moins au marquis de Mirabeau, car la nuance chimérique reconnaissable dans presque tous ses ouvrages est encore plus manjuée dans la gestion de ses propres affaires. C'est déjà là, ce nous semble, une preuve à alléguer en faveur de la sincérité de F A mi des hommes, qui a été souvent mise en doute.

Il va sans dire que si le marquis de Mirabeau était un dissipateur banal à la manière de sa femme et de ses deux (ils, qui tous ne connurent jamais la différence entre le doit et l'avoir, ce ne serait pas la peine d'analyser en détail un genre de caractère qui court les rues. Mais ((uand on sail que nul homme ne s'est plus préoccupé que lui îles moyens d'augmenter sa fortune, dans l'avenir, il est vrai, et en la diminuant souvent dans le présent; que nul homme n'a fait plus d'opérations de venle ou d'achat, et surtout d'achat ; que nul

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homme n'a tenu jour par jour un compte plus régulier de son actif et de son passif et n'a barbouillé plus de papier pour se démontrer à luimême, et surtout pour démonlrcr à sa postérité, qu'il a toujours devant les yeux, Tutilité de chacune de ses opérations; que nul homme n'a payé plus exactement ses dettes , en empruntant, il est vrai pour les payer, et ne s est, en définitive, plus abstenu de toute dépense de plaisir, et que néanmoins cet homme a trouvé le secret de se ruiner ; ((uand on sait cela , il est naturel qu'on soit un peu curieux d'examiner comment il s'y est pris , d'autant que si sa femme et ses enfants l'y ont puissamment aidé, il y a mis aussi beaucoup du sien.

Son frère, qui le connaissait mieux (jue personne, et qui, tout en l'aimant trés-tendrement, éprouvait parfois le besoin de lui dire la vérité avec tous les ménagements dus à ses chagrins et à ses malheurs, s'expliquant avec lui sur les causes de sa ruine, ([u'il entrevoyait déjà dés l'année 1778, lui écrivait à cette époque : « Tu étais fait pour être à la tête d'une grande machine, et tu as été à la têle d'une petite ((ue tu as voulu mener en grand. Je te dirai un paradoxe incroyable, et qui e?l cependant très-avant dans ma tête, c'est qu'un homme juste mène plus facilement un État qu'une maison, parce que dans un Élat il choisit ses outils, dans une maison il n'a que ceux qu'on lui donne. Un roi peut changer de premier mi-

nistre, un mari ne peut pas changer de femme, el quiconque en a une destructrice travaillera en vain à faire une maison, quelque habile qu'il soU. Or, depuis la création du monde, on ne vit pas yne femme de Tespèce de celle que Dieu t'a donnée, ni des enfants de Tespéce des tiens. »

Le bailli charge ici un peu la'part de responsabilité de la femme et des enfants de son frère pour alléger d'aulant celle du chef de la famille. Dans d'autres occasions, il ne craindra pas de lui dire : t Tes beaux plans m'ont souvent paru fondés sur les brouillards de la Seine. » Mais le vice radical de l'esprit du marquis, la passion de mener en grand une petite machine et de faire de vastes combinaisons avec des moyens très-bornés, va ressortir nettement d'une simple analyse de son administration domesliiiue.

Nous avons dit que le fils aîné du marquis Joan-Anloiiie avait reçu de son pore une fortune do 27,500 à 28,000 livres do revenus, consistant principalement en terres, sur lesquelles il avait à payer en pensions ou charges annuelles 11,500 ou 12,000 livres. Mais les 10,000 livres de rente qui lui restaient n'étaient déjà plus entières au moment de son mariage. Ce n'est pas qu'il les eût entamées par des dissipations, on sait que ce n'est point son genre, il en avait seulement transformé une partie en valeurs plus onéreuses que productives.

Se trouvant à Paris en 1740, par conséquent à l'âge de vingt-cinq ans, pour solliciter cette autori-

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salion d'achat d'un régiment dont nous avons souvent parlé et ne l'obtenant point, il avait imaginé, sous rinfluence de son ami, M. de Saint-Georges, d'employer tous les capitaux disponibles de rhéritage paternel à l'acquisition d'une terre à portée de Paris. Cette idée était essentiellement contraire au principe que nous le verrons développer, nonseulement dans tous ses ouvrages, mais aussi dans ses instructions à ses enfants, savoir : qu'un seigneur de fief doit rester dans les domaines que la Providence lui a assignés, et ne quitter jamais sa province originaire pour s'établir à Paris ou aux environs. Au moment mémo où il enfreint ce principe favori, il ne l'abandonne pas absolument, car il SQ tire d'affaire en se désapprouvant lui-même, mais èn ajoutant qu'il faut agir comme tout le monde : « Ayant reconnu, dit-il, sur l'inspection des choses au centre après les avoir vues à la circonférence, que le gouvernement présent et futur tendait à tout ramener à la capitale et à dépeupler les provinces, je conclus que pour fîiire sagement et ne pas déchoir il ne fallait pas être des derniers à se laisser entraîner et gouverner selon le courant, quelque préjudiciable qu'il soit an fond et pour le général et pour le particulier. » Il ne désirait cependant acheter qu'une terre peu considérable, alin de pouvoir s'y retirer quand le séjour ruineux de Paris commencerait à devenir trop pesant, et il la voulait, dit-il, peu considérable, € parce que les biens aux environs de Pari<

ne conviennent pas aux grandes races étant situées en coutumes bourgeoises et se partageant en toutes mutations. » II trouva prés de Nemours une terre d'un faible rapport, la terre du Bignpn, quil acheta en 1740.11 la paya néanmoins 112,000 livres. Comme elle était, de son propre aveu, dans un état d énorme dépérissement, elle ne lui rapporta pondant longtemps que de Targent à dépenser en réparations.

L'année d'après, en attendant (|u'il trouvât la riche héritière qu'il cherchait, le jeune marquis, toujours assisté de son ami le philosophe Saint- Georges, avait acheté un hùtel à Paris, rue Bergère. € Ce n'était, dit-il, qu'un cadavre de maison, il n'y avait encore que les murs et les plafonds de faits, mais l'architecture ou ctait gracieuse. » H l'acheta pour 30,000 livres ; c'élait certainement bon marché, il fallait toutefois la payer et la Unir pour la rendre habitable. Or, au moment où il s'abandonne à une légion d'ouvriers qui le dévorent, son imagination le pousse dans une autre entreprise. € J'avais, dit-il, dcj)uis deux ans, ^ans la lèto, l'exécution d'un grand projet de canal à Mirabeau; » et le voilà exposant à sa postérité le plan, les difficultés, les avantages de cette opéralion, comment l'ingénieur- architecte auquel il s'était conlîé était un fou quoiqu'il eût bien du talent, et comment, après avoir dépensé inutilement, 4,800 livres, il fut obligé de reconnaître que son entreprise de canal n'était qu'w/j coup

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d'épée dans Feau.^ Toutes ces op*falions àyanl précédé sOd mariage, il semble que c eût été le cas pour lui de viser surtout à une dot en argent. On a vu avec quelle facilité il s'arrangea du simple revenu d'une propriété qu'il ne connaissait pas plus que sa fulure, et dont le premier aspect devait aussi lui procurer une surprise peu agréable. Nous l'avons laissé se mariant cliez ses beauxparents au chàleau d'Aigueperce, près Limoges : € Je fus bien peu de jours, dit-il, à connaître la discordance des esprits et humeurs des gens avec lesquels j'habitais, et conséquemment à m'ennuyer de ce séjour, d'autant que mes affaires me rappelaient en Provence; mais ma femme me conjura de ne la point quitler que je ne l'eusse emmenée fchez moi; le plan de M"** de Vassan était d'y conduire sa fille ; elle me demanda seulement quelque lemps pour préparer ses aflaires à son absence, et cela me retint. M. de Vassan, de son côté, se faisait une féle de ce voyage. Nous partîmes enfin d'Aigueperce le 15 juillet 1743, pour nous réndre d'abord en Périgord, à Saulvebconf, afin de voir cette terre qu'on m'avait donnée. »

€ Le château, ajoute le maniuis, était un bel assemblage de pierres de taille , mais il était inhabitable; il y avait des fennlres en quelques endroits (sic) y mais il n'y avait pas de vitres. Il était pJanchéié du haut en bas, mais il y avait un doigt de jour entre chaque planche. » Quant au domaine qu'il avait reçu comme repré-

sentant quatre mille livres dlê rente, il était dans un désordre miraculeux. Confié depuii longtemps à de mauvais régisseurs, il ne rendait absolument rien, et demandait, pour pouvoir être seulement affermé, de grosses réparations. Après avoir subi philosophiquement cette déception , le nouvel époux continue sa route vers la Provence, traînant après lui une suite do trente-deux bouches, bêtes ou gens, c M. de Vassan, dit-il, ne me fit grâce pas même de son marmiton. »

Cependant la vieille marquise, sa mère, qui était restée au chAteau de Mirabeau, d'où elle subvenait de son mieux aux brillantes spéculations de son nis en vendant» çà et là, soit une rente, soit une maison à Aix^ ou encore en lui procurant des créanciers modérés, « se préparait, dit celuici, à recevoir cette nuée de monde dont je la menaçais depuis tout l'oto. > Non-seulement elle se précaulionnait à bon escient de provisions, mais elle mettait les maçons au château et en changeait les dispositions intérieures. C'était prendre le marquis jiar son faible: aussi, après avoir détaillé tout ce que fit sa mère, il ajoute : < Ces changoments furent d'une commodité infinie pour la maison, et c'est dommage que ce fût à la veille de iioîre éloignement pour longtemps (1). Mais

<!• C't iil «H»'', en effet, non pa? î-euli inent un (Jomniape, mai» une folie, si la nu re eût pu prévoir le pniH^ue son llls allait prondre si hrusipionimt de (piiUer cvilo résidence, non pas pour lonjrlenîj.ft , niai? pour toujour-i; car il n'y revint plus qu en pa^^iant, et ^a iu«Te n'y revint jdus jamais.

c'est toujours bien fait d'embellir et rendre commode le manoir de nos pères, dont on porte le nom, et surtout quand il est aussi considérable que celui-là !... Mais cela ne se faisait pas sans argenl, et à dire vrai, pour un homme dont le goût et les mœurs sont diamétralement opposés aux maçons et tous autres détails de ce genre, que je méprise comme étant une continuelle petite guerre de surprises que rhumanité se fait, et auxquels je n entends rien, je n'ai pas laissé de manier beaucoup la truelle, trop entraîné par ma vivacité et mon goût pour Tordre et Vaméliorissement. » Celte confession faite àtrenle-deux ans n'empêchera pas le marquis d'abuser presque jusqu'à sa mort, non- 3eulement de la truelle, mais de la pioche, de la pelle et du rabot.

Il passe ensuite au détail, dont nous faisons grâce 'au lecteur, des énormes dépenses que lui occasionnèrent ses hôtes et leur suite pcndnn'. trois mois de séjour, t Tout alla bien, dit-il, et grandement ; mais ces trois mois furent pesants, et quand je me rappelle tout l'argent qui s'en allait au maître d'hôtel pour gens qui ne m'en savaient nul gré, je ne puis que je ne le plaigne. » Et il note en passant, pour l'instruction de .<^a postérité, ([ue sa femme ayant fait ses premières couches à Mirabeau, en mars 17 ii, M. et M™* de Vassau partirent à la fin du même mois, sans avoir rien donné ni à la mère ni à l'enfant, t La maison enfin ncltovôo, dit ce gendre peu enlhou-

UN ADMINISTRATEUR CHIMÊRIQL'E 4«

siasle, la première idée qui me vint fut de prendre un bout de papier et de tirer au clair l'élai pénéral de mes affaires. L'opération en fut prompte et facile, mais totalement décisive, par l'impression quelle me fit. La voici. » Et il transcrit pour ses descendants Taddition de ses revenus en regard de ses charj^es en 174 i.

11 venait, il est vrai, de s'enrichir, par achat ou par mariage, de deux terres avec deux châteaux et d'un hôtel à Paris; mais ces trois acjpiisitions, dont deux lui avaient coulé beaucoup d'argent, ne lui rapportaient absolument rien. Par conséquent, il les écarle de son addition, de la([uelle il résulte i[uo les 27,500 livres de rente laissées par son l)ére sont réduites à 22,525, et que les 11,500 livres de charges, laissées également par lui, ont augmenté dans une brillante proportion, car elles s'elévent maintenant à l(î,Gï]i livres.

« Ce beau petit détail, dit le marquis, me fit ouvrir les yeux d'une étrange manière; car qui, de 22,525 oie ICkOHI, reste 5,80i. Or voilà donc ce beau seigneur de î]0,0:)() livres de rente, qui venait de doubler son manloau de même (1), et qui venait de nourrir tant de monde, le voilà réduit à f^OOO livres de rente au fail et au prendre, et dans le grand chemin, en allant bien à

tl CV-il - ji-dir»' qui v^-nait d'fpoiwi r iiiio |.fr^.uint' ilt vanl avoir un jour îî<).()UO livrr- île ronU\ On voit qu»» le mnrquia « aUribue aii."«i, pour «a part, In nirmc foilunr quo «n fi-uinie, ce qui n'o-l pa? nh-?nlument exact.

rélroit et se privant de tout, de se ruiner. Je me frottai, sans doute, plus d'une fois les yeux, mais le fait était vrai, et tout ce que je pouvais y miliger, c'était les 2,000 livres de pension que me faisait ma mère, qu'il fallait ajouter. Dès lors, je pris la résolution de calculer toujours <ivec moimême vis-à-vis le papier, effrayé du précipice que je venais d'éviter, et je commençai le grand livre intitulé : J?/c7/ de ï argent reçu et dépensé {\), Je compris que je n'avais d*aulre parti à prendre que de quitter Thabitation de cette ruineuse province, pour aller manger une de mes deux terres qui étaient en souffrance. Il ne s'agissait plus que de se déterminer entre ces deux terres. Dans l'une, le voisinage de M. et de M"* de Vassan m'effrayait; dans l'autre, celui de Paris. La délibération ne fut pas longue dès que j'en parlai à ma mère, et nous optâmes pour Saulvebœuf. Plusieurs raisons nous y devaient déterminer : l'* le désordre total où était cette terre ; 2** le désir de connaître et d'être connu dans les provinces où je devais un jour avoir de grands établissements. »

Une fois résolu à cette transplantation, il laisse à Mirabeau un régisseur intelligent, un abbé Castagny, qui transforme en recottes toutes les dépenses qu'enlraî:iait le séjour du maître; qui,

(1) Autre livre de comptes, plus détaillé, que le marquî* ajoute ù celui-ci. Il est dans sa nature do croire que, pour supprimer les déficits, il suftlt de les constater soi(?neusement. et plutôt deux fois qu'une.

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au lieu de payer un jardinier, afferme le jardin ; au lieu de payer un chasseur, afierme la chasse, etc., elc; qui, en un mol, Taide à augmenter la colonne de Tactif en diminuant celle du passif. Il emporte une partie de ses meubles, il vend le reste à Marseille, et s'installe avec sa mère et sa femme à Saulvebœuf.

Il y passe deux ans en réparations et en discussions, non sans cultiver cependant sa popularité, eu exerçant ce qu'il appelle son ascendant naturel sur le peuple gascon, t dont les Périgourdiiis, dit-il, sont l'élite. » Il y a des jours de fête, où il assure que le sommelier a donné pain et vin à cent trois personnes. Il y fiiit faire à grands frais un terrier, c'est-à-dire un plan cadastral, avec nomenclature détaillée de tous les droits iiscaux dus au seigneur par chaque tenancier. C'est un genre de dépenses qu'en sa qualité de propriétaire très-fé )dal il a multiplié beaucoup pendant sa laborieuse carrière. Eulin il remet ce bien du Périgord assez en valeur pour pouvoir l'affermer .^,200 livres, ce (ju'il c jnsidéro comme une très-belle opération, et par-dessus le marché, il se procure uue forte reccUe, dont il avait le plus prcs.s:uit besoin, en faisant une coupe de bois (ju'il vend ^20,500 livres, (^es bois, suivant lui, élaicut en retour, et il fallait les couper, si l'on voulait ([u'ils revinssent bien. Il avait eu soin, d'ailleurs, de réserver les allées et avenues du château. Nonobstant ces précautions, son beau-

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père et sa belle-mère jetèrent feu et flammes ; t il semblait, dit le gendre, que je leur avais volé cet argent. » Ils lui intentèrent même un commencement de procès, qui n'eut pas da suite. .

Tandis qu'il arrange ses aflaires en Périgord, tout en surveillant de son mieux celles de Mirabeau, il reconnaît que celles de Paris et du Bi- . gnon réclament impérieusement sa présence, et il se déplace encore une fois, à la fin de 1746, avec mère, femme, enfants, domestiques, pour se fixer définitivement à Paris et au Bignon. Son hôtel de la rue Bergère, acquis avant son mariage, l'avait entraîné dans des frais sans fin, pour des embellissements et agrandissements que son absence avait singulièrement contrariés, car il pleuvait encore dans sa maison trois ans après qu'il l'avait achetée. Au bout de dix ans, il y avait dépensé, y compris l'achat, plus de 100,000 livres; il n'en tirait que 2,300 livres de loyer. II la vend 85,000 livres, et en achète une autre, rue des Saints- Pères, pour 50,000 livres, plus petite, mais habitable.

Quant au Bignon, t cette terre, dit -il, si fort en désordre, ni bâtie, ni meublée, » il s'y enferme avec une légion de nia(;ons, de charpentiers, de menuisiers, de pionniers ; il fait refaire le château, change le cours de la rivière qui l'entourait, transforme les pacages en prairies, plante des arbres, creuse des fossés, le tout à trèsgrands frais. Il se confesse sur ce point à ses des-

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cendants avec son ingénuité ordinaire, t J'ai gâté, dit-il, bien des choses, par vivacité et précipitation, et ne me suis mêlé d'aucune avec entendement, n'ayant fà talent, ni habitude de tout ce que j'ai été obligé de faire comme bâtiment, agriculture ; et il est vrai qu'on fait un grand tort à un chef de maison, et, en sa personne, à toute sa famille, en l'élevant uniquement pour le métier de la guerre. Il apprend à dédaigner ses vrais devoirs, et quand il y revient, l'àgè de se rompre aux choses est passé. Quoi qu'il en soit, j'ai su me priver, mais je n'ai rien su faire avec économie. Il n'est (ju'un point qui no m'a jamais manqué, c'est la bonne volonté et intention. Puissé-jo me corriger par mes fautes, car si je vis, je ne fais que commencer, vu la besogne qui me menace. »

Lo marquis fait sans doute alhision aux biens futurs de sa femme dont la gestion lui donnera de grands soucis, mais coininG il ne les a pas encore, et comme il s'écoulera bien des années avant qu'ils soient en si possession, il semble ([ue ce serait pour lui le cas de se reposer un peu, ou du moins de se contenter d'ai)pliquer le besoin d'activité qui le dévore à l'administration laborieuse de ses li'ois terres de Mirab(»«iu, de Saulvebo'uf et (lu Hignon. T/est pourtant vers celte ' époque ([u'il se lance dans une nouvelle entreprise, la [ilus vaste, mais la plus chimérique de toutes, qui devait lui valoir d'énormes tracas et de nouvelles perles d'argent, t Me voici enfin arrivé.

dit-il en commençant son compte rendu financier de Tannée 1752, à Tépoque la plus importante, scion toutes les apparences, de toute ma gestion, tant présente que future. Il est^écessaire, pour connaître mes raisi^ns sur un tel revirement de parties, de reprendre cette affaire de plus haut, et d'en voir les motifs avant les détails. >

Ce début solennel nous porte à croire ([ue le déposant se sent un peu embarrassé devant le tribunal de sa postérité par la hardiesse de Topération qu il s'agit d'expliquer. Aussi n'aborde-t-il son exposé qu'en s'y prenant dg loin. Il rappelle qu'il a toujours préféré les payrfvde droit écrit aux pays de droit coutumier, qu'il a toujours songé à réunir, autant qu'il lui serait possible, les terres dispersées qu'il pourrait avoir un jour^ soit de son chef, soit du chef de sa femme, parce que les grands ficfs font les grands seigneurs, qu'en reUsMut les Étais do la Fraïu c de Tab])é de Longuerue, de noulaiiivilliors el de Piganiol de la.Korce, il avait dès lungicuqjs remarqué TAslarac, c'està-dire une partie de l'ancien comté d'Armagnac, comme un des plus grands fiefs parmi ceux qui ne sont point réunis f\ la couronne, puisqu'il est composé de plus de cent paroisses. Sachant que ce grand fief, passé dans la maison de Rohan, dont le i)riucipal etablisscmcut élait en Hretagne, ne l)ouvail guère être administré par le chef de celle maison, el supposant qu'il serait peut-être dans le cas d'être vendu, il avait chargé un de ses amis

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de s*en informer auprès de rintendant du duc. Il apprit que ce fief, substitué au second fils de la maison de Hohan, n*était point à vendre, mais que le duché de 'floquelaure, qui avait fait aussi partie de l'ancien comté d'Armagnac, et qui appartenait aux Rohan, était à la disposition de quiconque voudrait Tacheter. La juridiction seigneuriale de ce fief s'étendait sur treize paroisses. Pour un homme qui vient de rêver un fief de cent paroisses, c'était peu ; mais il y avait vingt-trois métairies dont la gestion avait été fort négligée, et qui, entre les mains d'un propriétaire actif et entreprenant, devait 8*aiiéliorer beaucoup. Le tout se donnait pour la bagatelle de 450,000 livres.

Il n'en fallut pas davantage pour monter la této au marquis de Mirabeau, et le déterminer à se rendre do sa personne chez l'intendant du duc de Rohan. t Je trouvai, dit-il, en lui un emballeur doué d'une abondante et gracieuse faconde qui donne en apparence toutes les facilités imaginables, et assurément il les trouva en moi. > L'intendant lui prouve, la plume à la main, que son acquisition lui donnera, soit en fermages, soit en bois, soit en droits seigneuriaux, au moins 15,000 livres de revenu net.

Comptant sur son habileté pour les augmenter, le manjuis prend à peine le temps de se renseigner auprès d'une dame de ses amies qui habitait le pays, auprès de la marquise de Gensac : « Quand quelque chose doit arriver, dit-il, tout concourt à T. I. 29

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rexécution avec une rapidité presque miraculeuse ; courrier par courrier, je reçus réponse de M~ de Gensac à tous les arlicFes du mémoire que je lui avais adressé. Toutes les infornÉItiojis étaient favorables et ces terres me furent enluminées âu mieux. » Dès lors, quoique les termes de payement qu'on lui accordait ne fussent rien moins que commodes, car ils étaient fort rapprochés , il accepte tout. Cependant, avant de conclure, il se ravise et demande à consulter sa mère, t étonné moimême, dit-il, de la rapidité avec laquelle j'allais. »

Il développe son plan à sa mère, et maintenant que Fhomme nous est connu, fUl devine sans peine avec quelle ardeur provençale il pérora, t Nous examinâmes toute l'affaire; elle y donna son accession, soit que je lui parusse empressé, soit aussi que dans ce premier moment, l'idée d'acquérir fit taire en elle toutes lés considérations timides que son sexe, son âge et une longue habitude d'une* gestion purement économique devaient naturellement lui donner, et qui sont peut-être revenues depuis plus fortement qu'elle ne me l'a témoigné (1). Elle me conseilla seulement un article essentiel qui était de ne point acheter sans voir et de demander à M. de Rohan le temps de faire le voyage de ce pays-là. » Il semble, en effet, qu'il eût été naturel de commencer par ce préli-

(1) Il va pourlaiit nous nionlrcr lui-même lout à rheurc qut' >i4 mère a Hni pur improiivcr forlomciit, maîï trop tard, son entreprise.

minaii^e, et le marquis n*y avait pas seulement pensé. C'est surTavis de sa mère qu il se décide à conférer avec le duc de Rohan en personne, c II me parut, dit*il, tel que sa réputation, bon et sol homme ; mais, soit que Bolle (son intendant) eût eu le temps de le préparer sur ma proposition, soit que celui-ci , qui était assis de façon que je ne le pouvais voir en parlant à M. de Rohan, lui fît signe, il parut singulièrement ému pour une boule de chair, quand je lui demandai d aller faire un voyage avant que de conclure; il me dit que ce n'était point sur ce pied-là qu'il avait traite, qu'il était pressé par son engagement avec M. de Montmartel, qu'on l'avait empêché de conclure pour une de ses terres et qu'aujourd'hui il était impossible que j'eusse tout vu à temps... » Bref, il se démena tant, déclarant que, s'il manquait quelque chose aux articles spécifiés dans le contrai, il était prêt n le payer au double, que le marquis se piqua d'honneur et donna parole. • Ausorhr de là, ajoulc-t-il, je fus chez (îiraud, mon not«-^ire, à qui je contai toute ma chance, (fu'il écouiei f/rands yeux ouverts, hourhe béante, et à qui je demandai de me faire trouver de l'argent. Après qu'il se fut un peu remis, il me dit qu'il me trouverait d'abord 80,00() livres qu'un de ses clients voulait placer, etc., etc. »

Depuis son mariage, le marquis de Mirabeau avait changé de notaire, mais, si l'on n'a pas oublié l'attitude du premier, on remarquera qu'il

produisait assez naturellement sur tous les notaires à peu près le même genre d'impression. Il est certain que si celui-ci était, comme nous le sommes maintenant nous-méme, au courant des affaires de son client, il lui était permis d'ouvrir les yeux et même la bouche en voyant un homme qui nous a donné son bilan en 1744, lecfuel consistait en 6,000 livres de revenu net, qui depuis huit ans, il est vrai, a relevé un peu son actif, mais qui certainement, en 1752, avait tout au plus un revenu égal à e^lui du bien qu'il voulait acheter , se montrer si pressé d'emprunter 450,000 livres à cinq pour cent, pour acquérir des terres inconnues devant lui rapporter, même dans le cas où il n'aurait pas été trompé, au plus trois pour cent. Cependant, comme st femme, que par parenthèse il ne nous dit pas avoir consultée, mais qui alors vivait encore avec lui et en bons termes, consentait à ajouter sa signature à la sienne, et enfin, comme l'acquisition qu'il venait de faire servait elle-même d'hypothèque à ses engagements, il savait qu'il trouverait des préteurs.

Il signa donc résolument son acte d'achat le G août 1752, et six jours après il partit pour aller fcire connaissance avec son duché de Roquelaure, comme il était parli en 17i3 pour aller faire connaissance ivec sa femme et avec sa lerre de Saulvebœuf. Dan? cette circonstance, comme dans la preniicre, le? déceptions ne lui manquèrent pas. A peine arrive

UN ADMINISTRATErR CHIMÉRIQUE 453

en Gascogne, les gens du pays lui disent qu'il a acheté cent mille livres trop cher. Il se met à visiter son acquisition pièce à pièce. Les terres sont en assez bon état. Mais les bois sont absolument dégradés, et cependant M"' de Gensac les lui avait vantés comme tout le reste, ce qui donne lieu de sa part à une de ces réflexions philosophiques, humoristiques et naïves dont il sème volontiers ses calculs, t Ce qui me mit, dit-il, le plus au fait du pays, et que j'aurais dû savoir avant, c'est que quand je demandai à M"* de Gensac, femme d'ailleurs renommée pour sa probité et ses vertus, d'où vient qu'elle m'avait mandé dans son mémoire que les bois étaient immenses et en bon étal, elle me répondit que, no pouvant croire que ce fût tout do bon qu'un homme de qualité voulût et pût faire une telle acquisition, elle n'avait pas voulu s6 faire un ennemi de M. de Rohan. C'est le caractère principal de cette nation (les Gascons), caractère peu compatible avec leur bavarderie conlinuello, mais qui cependant est tellement inhérent à leur substance qu'ils ne vous dôéncnt jamais l'avis le plus simple qu'à l'oreille et vous priant toujours de ne les pas compromettre. »

Après avoir ainsi satisfait son goût pour l'obserN'ation du cœur humain, le marquis travaille de son mieux à augmenter les revenus de son duché et à défendre avec la mémo énergie ses droits seigneuriaux utiles et ses droits honorifiques. On lui conteste son droit de prélation sur

LES MlRABÈrAl-

les marchés et les échanges, il le fait maintenir : le curé de Roquelaure a pris la mauvaise habitude de prier au prône pouc le seigneur et la dame de la paroisse sans les nommer, il exige et obtient des prières nominales. On dispute au juge de Roquelaure le d^it de siéger au conseil municipal comme représentant du seigneur ; il fait triompher ce droit, et tout en s' occupant de ses bois, de ses moulins, de ses redevances, aidé d'ailleurs par son régisseur de confiance, l'abbé Caslagny, qu'il a fait venir de Mirabeau, il peint à grands traits et naturellement sans indulgence ceux qui se rencontrent sur son chemin pour le barrer. Voici, par exemple, entre plusieurs autres, le portrait d'un gentilhomme qui lui donnera du fil à retordre : t II prétend, dit- le marquis, avoir quelque alliance avec les Roquelaure, ainsi que font tous les Gascons avec les gens illustres de leur pays. Celui-ci, coq du canton, ffntnd discoureur, homme qui s'est ruiné par ses grands airs et l'habitation de Toulouse, vit dans sa lanière où il troque avec tous les procureurs fiscaux et les curés du p^s, des perdreaux el des ortolans contre des révérences. »

Il cherche d'ailleurs à se rendre populuîre par des mesures utiles, sinon parmi les habitants du bourg de Roquelaure qui paraissent un peu en déliance contre ce nouveau seigneur, au moins parmi ses autres vassaux, c L'administration delà justice el police souffrait, dit-il, dans toutes ces terres éloi-

I N AnMINISTRATKCR-CIÎIMÉRIQLE W

fCnées les unes des autres de leur réunion à la justice de Roquelaure ; je ne jugeai pas à propos de séparer cette juridielion, ce qui eût été en quelque sorte la dégrader ; mais, pour que la police n'en souffrit pas, après avoir renouvelé les lettres aux anciens officiers , je ci^i des substituts du procureur fiscal dans chaque lieu considérable, à savoir Maurous à Biran, Dufaut à Lavardens et Douzan neveu pour Sainte-Ghristie, Gaudous et Mirepoix.Je déclarai à Courtadeviguier (juge), Irèshonnéte garçon et fort à son aise, dont la charge était financée 2,000 livres, que je ne vendais l.i justice en gros ni en détail, et qu'il n'avait qu'à se faire rembourser par M. de Rohan (1) ; je désignai des notaires pour les différents terriers et y fis consentir les gens de Lavardens et ceux de Biran dont j'eus fort à me louer, et écrivis avant de partir à tous les consuls des différents heux, à la réserve de Roquelaure, pour les remercier et leurs compatriotes en leur nom, et les assurer d'amitié, justice et prolcciion de ma part, de fa-

(\\ Ceci n pcul-ûire besoin d'rirc esq^iqué. Le? seigneurs de lleff», «oiis l'ancien n jrime, avaient des offlfierr! de police el de justice qui ochelaienl souvent leurs charge?*, comme les ofllrlm de police et de justice du royoume achetoienl les leurs. Le marquis de Mirabeau, ne voulant point bénéficier de son dr<»il de ju?lice et de police, renonce à recevoir de son vendeur, le duc de Kohan, le prix de lu charge de viguier, et autorise (>Hirtade ù se faire rembourser par le duc. Nous» reviendrons, du re«le, dans le chapitre suivant, sur cette partie assez inconnue aujourd'hui d< s droits seigneuriaux avant la Révolution.

LF.f?i MînABEAU

çon qu'à la veille de mon départ, le terroir de Puységur n'était presque pas assez grand pour contenir tous les souhaiteurs de bon voyage. »

Il est très-probable, quoiqu'il n'en dise jamais rien, que parmi les motifs de cette hasardeuse opération, le marquis de I0rabeau avait fait entrer pour beaucoup l'espoir d'obtenir tôt ou tard le tilre de duc; aussi ne manque-t-il jamais, dans chacun des actes passés durant celte période de sa vie, de se qualifier, en attendant mieux , seigneur du duché de Hoquelaurc. Toujours est-il qu'en rentrant à Paris, après deux mois de séjour en Gascogne, il se voit assailli pjir une aclion en retrait lignugcr (1) formée par ce mémo gentilhomme duquel il médisait tout à l'heure, et portant sur une partie de son ao^uisition, sur la terre de Biran. Il se défend de son mieux; mais, après un procès long et coûteux, il est condamné à abandonner cette terre au réclamant, qui doil, il est vrai, lui en rembourser le prix, mais qui lui laisse sur les bras les frais du procès. Il demande à son vendeur, le duc de Rohan, de le dédommager au moins de ces fvais. La question est livrée à

(1) C'ôtuit la racullé accordée, en vertu de 1 ancien droit, au plus proche parent soit d'un seigneur qui vendait un fief, «oit même d'un seigneur qui l'avait possédé avant le vendeur, de le retirer^ c'est-à-dire do le reprendre à un tiers acquértMir. lui remboursant le prix d'achat. Le gentilhomme dont il s*agil ici n*avait pas seulement quelque alliance avec les Roque laure , comme le disait par erreur lo marquis , il *^!»it |i» \*Ui< pro^'h*» pnrpiîl dn diTnicp du<".

PN ADMINISTRATEUR CHIMKRIOUK

Tarbitrage de deux gentilshommes. Le marquis choisit le duc de Nivernois, qu'il peint en passant d'un trait en disant de lui. : t très-digne ami, mais dont la qualité de Vesprit nesl pas la force. » Les deux arbitres, ne pouvant s'entendre, nomment un tiers arbitre qui se prononce contre lui, et il se console par une de ces réflexions analogues à celles que nous avons déjà citées. Faisant allusion à la réputation de dévot qu'avait le duc de Rohan, il dit : « Je fus la dupe de penser que la dévotion donnât de l'étendue à la délicatesse au lieu de savoir que c'est de cette dernière qu'elle reçoit ses proportions. » Pour comble de malheur, à la première nouvelle do ce procès en retrait lignager, ses doux parents adoptifs, qui avaient, dit-il; C^ri approuvé son acquisition, si bien que M. de Vassan lui avait même proposé de lui prêter de l'argent — et il se déclare bien fâché de ne pas l'avoir pris au mot, — ses doux parents adoplifs répandent partout le bruit que sa ruine est imminente. Ils parviennent même — et c'est ce qui le confond, attendu la discordance habituelle — à faire partager leur opinion à sa mère et à son frère le chevalier (depuis bailli). € Cela alla si loin, dit-il, que mon frère, garçon d'ailleurs d'une fermeté et d'un sens peu communs, me manda que leurs avis réunis portaient que, les courtes folies étant les meilleures, il fallait aller trouver M. de Rohan, lui dire qu'on m'avait trompé en tout, et que, s'il ne voulait

U:S MIRABËAC

rompra le marché, je trouverais bien le moyen de m*en tirer, parce que tous mes biens étaient substitués, et que si je voulais, lui, chevalier, se chargerait de Tambassade. > Outre que Tassertioa était en elle-même trop inexacte pour être prise au sérieux par le duc, car la substitution alléguée ici ne portait que sur la moindre partie de la terre de Mirabeau, la menace ne pouvait avoir aucun effet sur un vendeur ayant déjà touché unç partie du prix de vente, et garanti d'ailleurs par la signature des deux époux, c Je parvins, dit le marquis, à calmer les alarmes de ma mère et de mon frère, ou du moins ils entendirent raison; pour les autres, ils n*ont cessé de clabauder depuis, mais autant en emporte le vent. > Et terminant solennellement, comme îà Ta commencé, son compte rendu de Tannée., il ajoute : < Ainsi finit cette année 1752, année vraiment climatérique pour moi et pour ma maison. J'espère, Dieu aidant, que la suite fera voir que, quoique je ne me conduise pas en affaires par des principes communs, j'ai aussi plus de vues que le commun pour atteindre au but, et que, si je perds beaucoup par trop de facilité dans les détails, l'habitude du travail, l'exactitude, la fidélité de mes agents et une sorte de bonheur en ce genre, si l'on peut parler ainsi sans manquer à la Pimidence, me donnent des ressources que d'autres à ma place n'eussent osé imaginer. »

Celte belle confiance du marquis en lui-même

UN ADMIN1:^TRATEUR CIIINfKHIQLE

resie assez longtemps inaltérable, car trois ans après Tacquisition de ce duché, en février 1755, écrivant à son frère alors gouverneur de la Guadeloupe, nous 'le voyons se complaire à développer ses plans pour Tagrandissement de la case, tout en laissant voir, avec son ingénuité habituelle, ce qu'ils offrent de fantastique et le singulier mélange d'ordre et de désordre qui caractérise son administration.

« 11 est tout simple, écrit-il è son frère, que mes affoires t'intéressent, puisque ainsi que toi je ne travaille que pour la caso. Cette idée, si enracinée dans les Ames nobles en qualité de préjugé, serait difficile à analyser géométriquement aux yeux de la raison, puisqu'il semble que ce soit pour les murs qu'on travaille, attendu qu'on connaît à peine ses enfants, et moins encore ses petits-Ûls. C'est cependant une des plus utiles folies de l'humanité, supposé que c'en soit une, et des plus conservatrices pour l'Etat et la société. Je sens d'ailleurs que la reconnaissance et le regret que j'ai pour mes pères et ceux sur« tout qui ont utilement et honorablement travaillé, est un prix satisfaisant pour moi si je l'obtiens de mes descendants...

« Il est certain que, si l'on considère le plan llxe d'après lequel je marche, et que je t'ai dit il y a dixsept ans, de faire d'une maison en Provence une maison en France; si l'on détaille d*où je suis parti, et que moa fière nous laissa vingt-huit mille livres de rente sur les* quelles, à souffrir les charges et non-valeurs, il en paHaii tlouze, avec quoi beaucoup n'eussent songé qu'à être des marquis d'Aix ou de Marseille ; si l'on me considère prenant une femme suns aucun bien actuel, pas même do

trousseau promis et non donné (1), transplantant dans diverses provinces étrangères pour nous un gi*os établissement, ayant un hAtel à Paris et une campagne ici près; si, dis-je, de ce point de vue on retombe sur ma position actuelle et qu*on me voie nourrissant vingt-cinq personnes (â), payant quarante-deux mille cinq cents livres de charges ou de faux frais, soutenant des procès, élevant une famille nombreuse, tellement exact que je ne dois jamais rien au bout de la huitaine, que tous les ouvriers et fournisseurs du bas détail de Paris donneraient tout leur avoir sur mon seul billet, et que tous les notaires sont prêts, sur un mot, à me fournir pour mes gros engagements, on trouvera ma besogne au fond plus que surnaturelle. Ajoute encore à ces considérations des chicanes pécuniaires que m*ont fajtes mes pauvres mal, éduqués parents adoptifs, que j'ai toutes soldées, comme Arlequin, pour éviter de contaminer par le bruit d*un

(1) Ce détail, dont le marquis n'avait point parlé dans le précédent compte rendu, fait énergiquement ressortir, s'il est exact, l'étrange lésincrie des parents de sa femme; mais ce qu'il dît de celle-ci, sans aucun Lion actuel, n'est exact que pour les premiers temps du mariage, attendu que, au moment où il écrit à son frère, il touche trois mille deux cents \ivre< pour la ferme de la terre do SuulvebuMif, et il a vendu vin^l mille cinq cents livres de bois provenant de sa femme.

1:2) Quant aux vingt-cinq personnes qu'il nourrit, il s'en explique dans le compte rendu à sa postérité, afln que ses descendants ne puissent pas l'accuser de s'être livré à des dépense^ de luxe. Ces vingt-cinq personnes se composent d'abord de sa postérité elle-même, qui est nombreuse, car, à celte date, il a encore six enfants, vivants, dont l'éducation exige des maître*: et, outre les domestiques nombreux attachés au service de sa mère , de sa femme et au sien , il a un secK*taire dont il ne peut se passer. « Je nourris, dit-il , tout cela grossenu*nt et ne fais que le nécessaire; je brûle de la chandelle, et il m'eM aussi impossible de faire des retranchements sur la consommation que sur le nombre : tout chez moi est à l'utile, et rien à la décoration, n

Ux\ ADMINISTRATEUR CHIMÉRIQUE

procès do famille un nom sans tache. Quand j'entamerais quelques fonds pour soutenir la réputation de la case jusqu'à ce que les grands-pères nient fait place aux enfants, je ne leur ferais pas de tort, et il s'en faudra bien que je les laisse tels que je suis arrivé. Mon héritage sera moins liquide de dettes et de procès, car il n'en fut jamais un plus net de toutes ces sortes de choses que celui de notre père, mais le fonds, ainsi que le poids, sera tout autre. »

Il ne fallait pas être un grand sorcier pour deviner le secret de celle besogne plus que surnnluvelle. Le marquis payait, comme nous l'avons déjà dit, régulièrement ses dettes, mais il cmjn-untait régulièrement pour les payer, et il grossissait ainsi régulièrement chaque année son délîcit. Il fut donc très- heureux , quoi (ju'il en dise, de trouver au bout de huit ans une occasion de se débarrasser enfin, même avec Inerte, de ce fameux duché dont la gestion Técrasait et dont le produit était loin de couvrir Tintérel des dettes contractées pour racx|uérir. L'intendant de la généralité d'Auch ayant eu Tidée de faire établir un haras dans la terre de Roquelaure, le manjuis appuya vivement celte idée et vendit au roi, par acte du 25 juin 1761 , presque toute cette onéreuse acquisition pour la somme de niO,CK)0 livres. On se rappelle qu'il avait déjà été obligé de céder malgré lui la terre (le Hiran pour 90,fXK) livre?, prix auquel il l'avait achetée; il ne restait donc plus en déficit sur

LKS MIRABEAU

l'argent dépensé par Itiî, que d'une somme de 50,000 livres. Mais, dans la lettre où il annonce cette nouvelle à son frère, il ajoute qu'en dehors de la vente faite au roi il lui reste encore à vendre, dans le même duché, assez d'immeubles pour dépasser de beaucoup tous ses déboursés; nous aimons à le croire : cependant nous sommes porté à en douter, et le bailli en doute aussi, car en manifestant sa joie, il ajoute : c Si je savais dans tes affaires le iïiême ordre que dans les miennes, je dirais mon nune dimitfis avec tranquillité. » Les affaire^ du bailli, on le sait déjà, ont toujours été mieux conduites que celles de son frère. X la vérité, elles étaient beaucoup moins compliquées. Qfuant à celui-ci, il dégage la signature de sa femme pour toutes les créances souscrites en commun, et il se voit déjà maître de* sa situation, t nettoyant, écrit-il en juillet 1761, son héritage et, Dieu aidant, quitte de dettes comme de procès. »

Or, ces deux fléaux de sa vie devaient, au contraire, le tourmenter jusqu'à son deniier jour avec une intensité croissante. Au moment même où il écrit cette lettre, il vient de s'engager résolûment, et malgré son frère, à fournir à celui-ci tout l'argent qui lui sera nécessaire pour tenir le généralal à Malte. Nous avons expliqué dans un précédent chapitre comment celte opération, qui Tenlraîna à emprunter jusqu'à cent quarante mille livres, finit par être la plus avantageuse

LN ADMINISTHATELU ClllMÉRlgUE m

el même la seule avantageuse qu'il eût jamais faite.

Un peu plus lard, en 1763, sa fille aînée étant religieuse, il trouve pour sa seconde tille un brillant mariage, mais qui n'est possible qu'à la condition de donner à celle-ci , non pas un revenu comme celui qu il a reçu des parents de sa femme, mais une dot en argent, t II faudrait, écrit-il, être un meurtrier pour se refuser à une si belle aflaire, » et il emprunte 80,000 livres pour doter sa fille (l). Il a vendu, il est vrai , trois ans auparavant, après la mort de son beau-père et avec le consentement de sa femme, pour une somme de 80,000 livres, cette terre de Saulvebœuf qui ne lui rapportait que 3,200 livres de revenu, mais cette recette a dû se fondre dans ses déticits.

Toujours préoccupé du désir d'augmenter ses ressources, il s'était, dés 1763, engagé dans une affaire industrielle dont la concession avait été faite à son beau-pore et abandonnée par lui. Il s'agissait d'une mine de plomb découverte dans une des terres de M"** de Vassan, à Glanges, en Limousin. Le marquis, avec sa hardiesse ordinaire, avait fait commencer l'exploitation de cette mino à ses frais; puis, trouvant l'opération lourde

[\) Non coiilL'nl de ce sacrifice onéreux pour lui dans sa silualioii, il obtient de ?« belle-mère qu'elfe ajoutera à celle dot Iront»- uiillc livres h prélever sur 58 succession, el il diniinuo d'nuUuit Tusufruil du cet hériluge qui doit lui revenir à luiu'êuie.

LES MIKABEAU

pour ses iinances, il avait mis sou eutreprise en actions. Mais un homme de qualité, ayant même les prétentions d'un très-grand seigneur, ne pouvait guère, en 1763, accepter sans déroger le rôle officiel de directeur et de gérant d*une société par actions. Heureusement pour lui, il avait sous la main un serviteur factotum, à la fois son secrétaire, son intendant, son teneur de livres, son valet de chambre au besoin et son partner aux échecs, personnage intéressant par lui-même et dont nous reparlerons ailleurs, car il a été mêlé pendant quarante ans à toutes les querelles d'une famille violente et orageuse , sans jamais prendre parti contre personne et en se contentant d'exécuter fidèlement, et avec tous les égards dus à tous les membres de la famille, les ordres du chei de la maison. C'est à ce chef qu'il a voué un attachement aussi sincère que désintéressé, et il lui inspire à son tour un attachement à la fois d'habitude, de confiance et d'affection, si profond qu'une des filles du marquis de Mirabeau exprime la conviction que la mort de son père a été précipitée par celle de son vieux compagnon de quarante ans. Le marquis, en effet, ne survécut ({ue huit jours à ce fidèle serviteur, et Ton verra plus tard avec quel accent de désolation, avant de mourir lui-même, t il pleure dans ses rideaux l'homme unique, dit-il, que m'avait donné la Providence. »

Cet homme unique, ce type aujourd'hui disparu

UN ADMINISTHATEUR CHIMKHlgUE 465

du serviteur dévoué , scrupuleux , respectueux , discret^ très-supérieur par la culture intellectuelle et sociale à la demi-domesticité qu*il accepte néanmoins sans aucune répugnance, se nommait Garçon, ou mieux monsieur Garçon, comme Ton disait dans la famille. Monsieur Garçon a Thon* neur de figurer dans la correspondance imprimée de J.-J. Rousseau, et d'avoir été un instant le tuteur onéraire de Mirabeau interdit. En nous réservant de le peindre plus tard en pied, nous Tesquissons ici de profil à l'occasion du premier rôle dans lequel il se présente à nos yeux, et il en changera souvent.

C'est donc /wonsiewr Garçon qui signe, en 1763, les actions de la mine de plomb de Glanges, en qualité de secrétaire et de caissier de la compagnie. Ces actions, imprimées beaucoup plus grossièrement que celles d'aujourd'hui, sont émises au prix de trois mille livres, payables par fractions à mesure des appels ; elles sont négociables à la volonté du porteur en faisant inscrire le nouveau propriétaire, et elles donnent droit au dividende d'un centième dans le produit de la mine, ce qui semble indiquer que le fonds social était de trois cent mille livres. La liste des actionnaires est assez curieuse. Le marquis de Mirabeau, dont la réputation depubliciste et d'économiste est alors dans tout son éclat, car il a fait imprimer fAmi des hommes et la Théorie de r impôt, r enrôlé sous sa bannière d'industriel en métallurgie tous ses amis T. I. 30

OU connaissances, et les grands seigneurs foisonnent sur sa liste. Ils y figurent dans Tordra hiérarchique; d'abord les ducs de Nivemois, d'Aumont et de Duras, le premier pour deux ao tiens, les deux autres chacun pour une; ensuite les marquis de Brancas, du Saillant (le gendre du concessionnaire), d'Entraigues, de Flamarens, de Montpemy; puis les comtes de Broglie et de Caraman, chacun pour cinq actions, de Bérulle pour deux, un autre Flamarens pour deux; le baron de Gleichen (1), qui est un des syndics de la compagnie, a pris trois actions ; Turgot, alors intendant de Limoges, figure également sur la liste pour une action; enfin, il n'est pas jusqu'à la comtesse de Rochefort qui, quoique pauvre, voulant apparemment être agréable à son ami, n'ait pris une action, à moins qu'on ne suppose qu'elle a voulu faire un bon placement , ce qui nous parait peu probaUe (2). Son exemple est suivi par la comtesse de Pontchartrain, la marquise de Durfort et la marquise de CasteHane.

(1) C'est l'auteur des 6*ourei]ir5 récemment publiés dooi nou:$ avons déjà purlé et dont nous reparlerons enoore, «oit pour faire valoir, soit pour rectifier les témoignages malheureux ment trop icourtés et parfois inexacts qu'il nous a laissés sur le marquis do Mirabeau et sa famille.

(î) Les mpporls très-affectueux de cette aimable et rircNenl». persomie a\er le marquis de Mirabeau ont été exposés par nous dans l'ouvrage déjà indiqué au chapitre V de ce %*ulum€ mais nou^ la retrouverons nécessairement plus d'une fois duur ret« éludes.

Quant au fondateur de la compagnie, il ligure égalQment parmi les syndics, et il a souscrit pour dix actions.

Les appels de fonds qui suivent la première mise de 200 livres sont assez fréquents, et les produits de Texploilation assez lonls à venir. Le marquis de Mirabeau, qui de Paris surveille ce travail, dirigé sur les lieux par un ingénieur, n'a pas peu à faire. Nous ne le suivrons pas dans toul le détail de ses préoccupations de mé-^ tallurgisle qui so sent au fond responsable, au moins moralement , de l'argent fourni par ses aclionnairefi, sans préjudice de son inquiétude pour l'argent qu'il a engagé lui-même. Il est cependant plus d'une fois amusant dans Texpression de ses sollicitudes, c Les actionnaires s'im* patientent, écrit-il à son gendre, qu'il a prié d'aller visiter les travaux; ils disent que M. de Mirabeau aime le travail pour la postérité, mais que quant à eux ils veulent jouir. » Ailleurs, en septembre 1768, il assure que « Garçon se cache derrière les portes quand il voit venir un actionnaire. » Que devint cette affaire, où le marquis de Mirabeau figure pendant ^pt ans à Tétat do directeur uflicieux, sinon officiel, mais de directour tres-actif et très-agité, d'une mine de plomb*? Nous ne saurions le dire, car nous perdons do vue Tentreprise jusqu'en 1776; le marquis, atta- * qué alors sur ce point par les avocats de sa femme, se glorilie, dans un mémoire imprimé,

LES MIHAUEAU

d*avoir fondé cette exploitation, c Elle s'est, ditil, continuée; elle est livrée aujourd'hui à une compagnie, et elle donne les plus belles apparences. J'y ai mis, pour ma part, 50,000 livres de fonds dont j*ai les quittances. Je sais que ce n^est pas un objet de remploi pour des aliénations dotales, aussi ne Ty fais-je entrer pour rien ; mais cela n*est pas d*un déprédateur. » Une mine de plomb qui, après treize ans d'exploitation, ne donne encore que de belles apparences^ nous parait inquiétante pour les fonds du marquis et pour ceux des actionnaires (1).

Quoi qu'il en soit, en voyant le père de Mirabeau se livrer avec tant d'entraînement à des entreprises si diverses, on pourrait être conduit à s'exagérer son optimisme irréfléchi aux dépens de sa perspicacité, et cette conclusion ne serait pas rigoureusement juste. Ces deux instincts contraires se combinaient en lui pour former un composé bizarre, mais réel; aussi nous parait-il opportun, avant de clore ce tableau de son administration domestique, de montrer Thomme sous un aspect Irés-

(1) Nous lisons, en elTfl, dans une slatisliqne du département de la Haute- Vienne publiée en 1808, que la compaj^nie fonnét* par le marquis de Mirabeau Unit par renoncer à roxploilation de cette mine, après avoir, d'ailleurs, encouru la déchéance ; qu'un autre conce*^sionnairc de la m^me entreprise fut arrèlé dans ses travaux par la crise de la révolution ; que ses magnsins et ses fonderies furent même détruits par les habitant» do la commune, en 1796. Des informations récentes nous apprennent • que la mina de plomb de Glanges n'est plué oxploitco aujo ird'hui.

diflerent de Taspect confiant et téméraire sous lequel il nous est apparu jusqu'ici, c* est-à-dire capable d'analyser avec une parfaite clairvoyance tous les périls de la méthode aventureuse qu'il emploie dans la gestion de ses affaires. Toutefois, comme chez lui Tamour-propre trouve toujours son compte, plus il reconnaît ses erreurs, plus il travaille à se persuader qu'il n'a pas pu faire autrement.

Le problème de sa situation était pourtant très-simple. Pendant les treize premières années de son mariage, il n'eut jamais qu'un revenu fort médiocre, qu'il avait, on s'en souvient, diminué, même avant de se marier, par l'achat de la terre du Bignon et d'un hôtel à Paris. Ce revenu lui aurait permis de vivre assez confortablement dans son château de Mirabeau ; mais à Paris, avec la charge d'une femme et de dix enfants, dont cinq arrivèrent à Tàge viril, avec les relations aristocratiques et opulentes qu'il recherchait volontiers, soit par goût, soit par calcul et pour maintenir son crédit, le marquis de Mirabeau n'aurait pu se soutenir, sans danger de ruine, qu'a Tune ou l'autre de ces deux conditions, ou bien d'accepter franchement la situation d'un homme malaisé, au moins dans le présent, et de s'établir sur le pied le plus modeste, ou d'ajouter, comme tant d'autres do ses amis, à des revenus insuffisants, les émoluments attachés â un emploi ofOciel. La première de ces deux con-

>/«ABEAi;

d'avoir fonH' A?aucoup à son caraclèro. AV il, contir corde au public est, on le sail

compa' ^. maximes favorites; il ne la ,^,gièmB pas a sa famille, en ce sens que, "'^ /''^réglant surplus d'un point son intérieur ^ une économie très-sévère , sur d'autres ^fiis aussi il sacrifiait au faste. On entendra ^5 tard sa femme se plaindre en justice d'avoir été obligée de porter des robes et des manchettes trés-défraichies, et le mari répondre qu'elle avait deux femmes de chambre, un cocher et une voilure à elle, même à Tépoque où elle ne contribuait aux frais du ménage que pour 4,000 li\Tes de rente. Les deux allégations étaient probablement trèsexactes. On entendra également Mirabeau pmtester souvent pendant sa jeunesse contre Tincroyiiblp parcimonie de son père, et il avait eu assez lonptemps, à rinstar des princes, un f/ouvornour dont les appointements, sans doute arriérés, figurent panni les dettes paternelles pour un capital de 9,000 livres, capital dont son père a payé les intérêts jusqu'à sa mort; en un mot, le marquis voulait bien que, dans sa famille, on le crut économe par système, mais jamais par nècessilé, et ses enfants furent tous élevés dans Tidêo qu'il* appartenaient à uae grande maison destinée, grâce à riiabilelé de leur père — quand c'était le père qui parlait — et grAoeau futur et immense héritage do leur mère — quand c'était la mère — à être un jour aussi opulente qu'elle était

l \ ADMINISTRATEUR CHIMÉRIQL E 471

'illustre. On verra se produire dans la vie du futur tribun, de son frère et même de ses sœurs, les conséquences de oe système d*éducation.

Quant à la ressource des emplois publics, le marquis ne la dédaignait pas autant qu'il le dit quelquefois. Le bailli vient de nous apprendre que, dès les premiers temps du mariage de son frère, ses amis avaient cherché à le faire entrer . dans la diplomatie, mais que les allures bixarrea et ridicules de sa femme avaient été un obstacle. Cet obstacle n'empôcha pas le marquis de faire lui-môme en 1758 une nouvelle tentative. Profl** tant de la faveur de Tabbé (depuis cardinal) de Bemis, avec lequel il était assez lié, par suite d'une relation de parenté, d'ailleurs, assez éloi-^ gnée, il avait espéré un instant obtenir une situa^ tion ofRcielle, soit dans la diplomatie, soit ailleurs. Il se plaint de temps en temps de Tinsouciance d« Bernis, qu'il qualifie de fromage mol; mais on coin* prend aisément que celui-ci ait hésité à cautionner les aptitudes de son ami à un rôle public, quand on voit le marquis, parlant au bailli, se caracté«* riser lui-même en ces termes : c Le naturel est chez moi si fort, qu'il me fut impossible toujours détenir un ins/dni seulement une contenance pré-» méditée. Tu penseras qu'il faut dire à cela : Si faible! Je le veux bien. » Quoique ce portrait ne soit pas complet, en ce sens que le peintre était capable tout comme un autre (au moins quand il écrivait) de chercher à se composer une phyaio*

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nomie, il ressemble assez à Thomine quand il parlait, pour nous permettre d'aflirmer en loule sécurité de conscience que la carrière diplomatique n'était pas sa vocation naturelle.

Découragé du côté des emplois publics, il prit assez naturellement le parti de déclarer qu'il n'en voulait pas, et ne pouvant non plus se résigner à réduire un état de maison qu'il considérait comme le minimum de ce qu'il devait à son nom, il fut naturellement aussi entraîné à escompter de plus en plus le futur héritage de sa femme, tout en s'eCforçant, d'ailleurs, de couvrir ses déficits par toute cette série d'entreprises dont nous venons de tracer le tableau, et dont le résultat le plus ordinaire fut de les accroître. Mais si nous l'avons vu tout à l'heure, parlant à son frère, qu'il sait d'autant plus inquiet qu'il est plus dévoué, exposer sa situation en 1755 avec l'optimisme le plus aveugle, il se montre parfois à nous dans une disposition d'esprit toute contraire. En 1764, par exemple, tout en continuant toujours à rassurer le bailli, qui est alors général des galères à Malte, et qui s'inquiète plus que jamais, il écrit au même moment des lettres lamentables à ime autre personne, assez sincèrement affectueuse et assez discrète pour qu'il ne craigne pas de lui confier tous ses tracas, toutes ses anxiétés; et en même temps assez désintéressée personnellement dans sa situation pour qu'il n'ait pas à redouter de lui occasionner un trop vif chagrin en la lui confiant.

UN ADMINîStRAtKUR CHIMÉRIQUE 478

Mon plus continuel et poignant souci, écrit-il à son amie, la comtesse de Rochefort, le 3 juillet 1*764, a toujours été d'avoir de Fargent (1) pour tout ce que j*eu avais affaire, et qui, sur mon âme, ne fut jamais pour moi ; et plus je vais et traîne ma laborieuse vie, plus ce souci augmente et plus j'en vois reculer les fruits. Imaginesvous, madame, qu'il n'y a peut-être pas deux êtres dans Paris, mais que certainement vous n'en avez de votre vie envisagé aucun autre que moi, qui vive sans qu'il euti-e dans les moyens de sa subsistance ni pension, ni rente sur l'État, ni bienfaits, ni salaire de qui que ce soit. Ohl quand notre ami le digne philosophe fabuliste (2) aura en sa jouissance le pluâ beau tief du royaume, et peut-être de l'Europe, il vous dira combien il faut de terres pour subsister à Paris. Jugez par là de ceux qui n'ont que des pigeonniers auprès, et à qui la Providence a donné un esprit très-étroit en savoir-faire, un cœur assez large et une famille nombreuse, dont partie tire à gauche pour le verser. Toute ma vie, en vertu de ce contraste, n'a été qu'un tissu de soucis poignants pour l'avenir qui, à chaque heure devient présent, et le résultat, tout en parant et en faisant face, a été de me forcer à vivre du jour au jour, méthode qui n'est pas meilleure pour vivre que pour régner, et qui, à la fln, met en péril la nef en annihilant le pilote. »

Nous citerons seulement les premières lignes de la réponse de M"* de Rochefort, parce qu'elles mo-

(1) On se souvient que tout i l'heure il parlait à son frère comme un homme qui n*a qu'à se baisser pour en trouver.

(2) II s'agit ici du duc de Nivernois, qui netalt pas encore en possesaion du duché de ce nom, attendu que son père vivait encore, mais qui, en revanche, avait de fortes pensions du roi, même quand il ne touchait pas un traitement d'ambassadeur.

tivent un nouvel exposé du maïquia de Mirabeau :

t Votre dernière lettre, mon cher ami, ne m'a point égayé le cœur. J'y vois, par toutes vos réflexions, que vous êtes empêtré dans vos aflaires pécuniaires comme Tâme de Fontenelle Tétait dans sa vieille machine, ce qu'il exprimait en disant que le mal qu'il sentait était la peine de vi«* vre. Ce sentiment est trés4riste, de quelque manière qu'il se produise. Vous voyez que j^aurais un peu de peine à secouer ce souci, si j^étais en votre place, puisqu'à la mienne j'en suis vivement affectée pour vous. *

Vous aveg très-bien déduit, réplique le marquis, ma manière d'être relativement à mes i^faires pécuniaires ; eUe est ancienne et de tous les temps, et eUe m'est d'autant plus pénible, qu'elle contraste avec mon penchant naturel pour le repos de l'âme et Iqs occupations de choix, d*autant plus dure que j'y suis moins secondé, mais au contraire traversé . . • Depuis que j'ai endossé le hamois do père de famille, il m'a fallu agir, précisément parce que j'étais malade ; il m'a fallu tout mettre au hasard, moi, le moins hasardeux de tous les hommes en fait de fortune, parce que le courant ne pouvait me soutenir. Je vécus sur les revirements, et chez moi, tous, hors moi, ne voyaient qu'abondance relative. D'entre ces revirements, les uns me furent funestes, d'autres avantageux (l>i

(1) Dans une lettre à son frère, il avoue que les revirements, même avantageux, et à plus forte raison les autres, ont toujours cet inconvénient d'être coûteux par eux-mêmes. « Perm>nne, dit-il, ne sait mieux que moi combien on laisse de sa laine mx revirements d'argent, car personne de mon état n'en • Mt phis que moi. Il flMt qu'il m'en ail coûté au moins cent mttlo livras dans ma via, an firaif de notaire,de eouitafttde hentue,ele.,eie.»

UN ADMINISTRATEUR CIIIMÉRIOUK 47:.

et quaad, par U moytn de ca$ damiers, je me trouvai débarrassé de régie et d*engagements, j'eus de reste

d*avoir vécu et élevé ma famille, et toujours avec la perspective de TobligatioD de travailler de nouveau. Cette obligation était d^autant plus urgente, que l'optique du placement d'une famille est plus frappante encore que celle de son éducation .. . Juges, madame, si quand, au lieu de mon attitude ordinaire, qui est de donner téte baissée dans les halUers de la Providence, je veux mliviser de la lever et de jeter un coup d*œil de calcul sur les aéros de ma situation, jugez, dis-je, si la peine de vivre ne me suffoque pas autant que Fontenelle. >

Au moment où il expose ainsi ses affaires suf un ton bien différent de celui auquel il nous a accoutumés, le marquis de Mirabeau a pourtant recueilli, après treize ans de mariage, une part de cet héritage des parents de sa femme, dont la perspective, toujours présente à son esprit, n*a pas peu contribué, quoi qu'il en dise, à le rendre hasardeux; mais c^est la plus petite part, celle qui vient de son beau -père, mort en 1756, et qui est fort inférieure à celle qui restera longtemps encore dans les mains de sa belle-mère. Il a pourtant suffi, comme nous Texpliquerons plus tard, de ce fait d'une augmentation dans les revenus du ménage pour rendre bientôt irréconciliables deux époux déjà très-discordants et qui avaient à se reprocher des torts réciproques. En 1764, la mai^ quise ne vil plus, depuis deux ans, avec son mari ; elle est auprès de sa mère» et elle touche de son mari une pension q«i r^irésent^ (due de 1«

moitié de l'excédant de revenu que la succession de son père a apporté dans la maison conjugale; mais quoique ce chiffre ail été fixé par elle-même, déjà elle le trouve fort insuffisant et prétend le faire augmenter de gré ou de force; c'est à cela que le marquis fait allusion en disant dans une des lettres inédites qu'on vient de lire quune partie de sa famille tire à gauche pour le verser.

Si les deux époux avaient pu s'entendre, au moins de loin, leur ruine commune aurait été conjurée ;car lorsque la mort de sa belle-mère, de cette éternelle belle-mère, comme disait M"* de Rochefort, mit enfin le marquis, vingt-sept ans après son mariage, en possession de toute la fortune qu'il pouvait espérer, tous ces biens réunis formaient un ensemble considérable dont la valeur prouve que les améliorations rurales du propriétaire, bien que coûteuses, n'avaient pas toujours été sans fruit, car les baux de presque toutes les terres qu'il a régies ont subi une augmentation qui dépasse leur accroissement normal. Poumons renseigner sur ce point, nous n'avons plus te second volume de ce gros manuscrit in-quarto où le marquis continue à exposer toutes ses affaires jusqu'à sa mort, et qui est perdu. Mais nous avons trouvé un autre document intéressant qui le remplace, et qui témoigne encore de l'esprit d'ordre le plus minutieux, toujours associé, chez l'auteur de FAmi des hommes, à la gestion la plus fantastique. C'est un gracieux petit volume

UN ADMINIÔTHATEUH CIUMÉRI^^UE 477

in-12, de cent pages, très-élégamment relié en maroquin rouge, doré sur tranches avec trois filets d'or sur la reliure. Avant de l'ouvrir, on croirait aisément qu'on a sous les yeux quelque recueil de poésies galantes du dernier siècle ; sur la première page, dans un encadrement colorié, on lit, écrits de la main d'un calligraphe habile, et en caractères élégamment diversifiés, ces mots : Mon étal, tant à charge quà décharge, en Tannée il 10. Au-dessous on remarque un dessin représentant l'écusson des Mirabeau, auquel est appendu la grand'croix de l'ordre de Wasa. Suit la nomenclature détaillée de tous les revenus, de toutes les dettes, de toutes les charges du marquis avec une longue liste de tous ses créanciers en 1779.

Ur, il jouit à cette époque Ae quatre-vingt mille cinq cents livres de revenus en terre (1), sans compter celui d'une terre qui rapporte huit mille livres, et dont la jouissance est alors attribuée à sa femme. Malheureusement, si l'actif est considérable, le passif est effrayant; il représente tout à la fois et les déboursés faits par le man[uis pour doter ses filles, pour élever ses fils, pour

'Il Le marquis s'altribue niciiie un revenu plus considérable en forranl î»on ncUf s^ur diveri* points, en y faisant renlnT notamiDvui la pension annuelle fonriiie par son frère, dont nous avon:* parlé ailleurs, et qui est subordonnée, non-seulemenl à la vir «lu donataire, mais aussi k celle du donateur, d'uii il suil pour nous que son revenu certain ne d»p8s*e pas quatre-vingt mille livres, et encore il nous semble que s»es évaluations sont, en gcnérai, un peu exagérée*.

Li:S MIRABEAU

servir une pension dotale à l'aîné, et l'argent dépensé en améliorations agricoles ainsi que dans toutes les opérations plus ou moins hasardeuses dont nous venons de parler ; si bien que le marquis de Mirabeau doit, en 1779, soit en contrats, soit en billets à ordre, une somme de 678,740 livres (1), et comme ses charges annuelles ne se composent pas seulement des intérêts dus a ses créanciers, le total des oliarges s*élève à la somme de 51 ,648 livres qu'il doit prélever chaque année sur son revenu. Or, les 29,000 livres de revenus qui lui restent représentent précisément la fortune que sa femme revendique comme lui appartenant en propre, et qu*elle veut lui arracher par une demande en séparation de corps et de biens (2). '

Si elle avait été capable d'entendre raison et de se préoccuper de l'intérêt de sa famille, elle aurait pu, puisqu'elle jouissait déjà à celte époque d'une terre affermée huit mille livres, laisser à son mari au moins une portion du revenu qu'elle réclamait. Cette ressource aurait permis au mar-

(W On reconnaît ici que, pour un homme que nous verrons, comme économislo, professer la roprobutiuu des tiuprunts publics, le marquis abusait ^singulièrement des emprunts particu- Hors.

(2) Elle était ternie, il est vrai, de rembourser à son mari su part contributive dans les dots et les frai? d'établissement dus enfants communs ; mais, comme elle prétendait aussi exi^rrr de lui divars remboursements pour das aliénations faites pcndanl le maria{;e, la liquidation de leurs droits respectif» devait c(i\' aus«i difficile que ruineuse pour tous les deux.

quis de diminuer beaucoup, pendant les dix ans qui lui restaient encore à vivre, le passif qui faisait le tourment de ses derniers jours ; et Topération lui eût été d'autant plus facile qu'il recevait alors de son frère une pension annuelle de 15,000 livres, amplement suffisante pour son en-* tretien personnel pendant sa vieillesse.

Mais outre que la marquise de Mirabeau détestait alors cordialement son mari, pour des motifs que nous exposerons quand nous aurons à peindre le conflit de ces deux caractères, elle était, on le verra, si prodigieusement désordonnée de son côté, quoique dans un genre différent de celui du marquis, qu'avant même d'obtenir la libre jouissance de ses biens, elle s'était endettée personnellement pour une somme que sou procureur lui-même évalue à quatre cent mille livres, et qui devait grossir incessamment jusqu'à sa mort. Elle avait donc un besoin impérieux de rentrer en possession de toute sa fortune, non pour la conserver, mais pour la jeter en pâture a une tourbe de gens d'affaires et d'usuriers toujours attachés a ses pas, sans compter les exigences d'une passion effrénée pour le jeu.

l'n (ils aîné raisonnable aurait pu s'entremettre utilement, et dans son propre intérêt, pour pacifier deux époux furieux et les déterminer à un arrangement. Nous montrerons, plus tard, en parlant du célèbre orateur, que son père voulut souvent lui donner ce rôle et qu'il s'y prêta lui-même

LES MIHAISEAU

quelquefois ; mais nous montrerons aussi quelle influence funeste exerça sur sa conduite le malheur d*avoir été également, pour sa part, criblé de dettes dés Tàge de vingt-cinq ans, et comment sous la pression de ses propres créanciers, excitant tour a tour sa mère contre son père et réciproquement, il concourut, ainsi que la plupart des autres membres de la famille, à la ruine de cette fameuse maison dont la future splendeur avait été Fidée fixe, la chimère décevante du marquis de Mirabeau, et dont reffondrement coïncide juste avec celui de l'ancien régime (1). Nous montrerons comment la vieillesse de FAmi des hommes fut aussi écrasée de tracas domestiques et pécuniaires que l'avaient été sa jeunesse et son âge mûr, et comment enfin celui que nous avons entendu, à Fàge de quarante-huit ans, dire à M"* de Rochefort: t Ma vie n'a été qu'un tissu de soucis poignants, » a pu écrire à son frère le 4 juillet 1789, c'est-à-dire à soixante-quatorze ans, et six jours avant de mourir , cette autre phrase non

{\) Nous tâcherons de dctenniuer exactement, après la mort du marquis de Mirabeau, ce que valait la portion de bien substituée par lui à son fils aîné par contrai de mariage; nous examinerons si cette substitution n'était pas invalidée à la fuis pur l'étal du substitué et par le testament du substituant. On s'apercevra dans tous les cas, que le grand orateur était aussi un grand hâbleur lorsqu'il disait tout couramment ce que chacun répète en- orc aujourd'hui, qu'il devait recueillir de son père cinquante mille livres de rente. Quant à la fortune de la marquise de Mirabeau, sauf une petite portion garantie par un legs de M** de Vabî^an à une de set petites ÛUes, elle fut, je croi;5, engloutie tout entière. •

moins significative : c C'est ainsi, cher frère, que je perds jusqu'à Tillusion même de croire qu'un peu de repos soit fait pour moi. »

Si donc une vie qui ne connut jamais le repos est une vie malheureuse, on peut dire que le marquis de Mirabeau fut très-malheureux; mais quoiqu'il ait souvent gémi sous le poids des chagrins les plus accablants, il est évident pour quiconque l'a observé de près, qu'il était de ceux qui n'aiment pas le repos. Bien différent de son frère le bailli, dont la tranquillité, souvent troublée par les agitations de sa famille, ne le fut jamais par lui-même, le marquis fut, au contraire, presque toujours l'artisan des afflictions et des tracas qui tourmentèrent sa vie. Ce qu'on vient de lire prouve suffisamment que la fatalité d'un mariage, d'ailleurs si étourdiment contracté, n'explique pas, à elle seule, les embarras où il fut plongé jusqu'à sa mort, et que Taclivité fiévreuse de son esprit affamé de chimères y entre pour une grande part; toujours est-il qu'après l'avoir vu conduire ses propres affaires en utopiste, on s'étonnera moins de le voir envahi plus qu'aucun autre homme de son siècle par la passion de l'utopie, par le besoin de tracer sur du papier des plans de gouvernement doués de la vertu infaillible t de rendre, comme il le dit lui-même, les sociétés paisibles et prospères et les hommes raisonnables et vertueux. »

On se trompe beaucoup quand on attribue uni-

4tt

LES MIRABBAU

quement à des préoccupations de vanité les nonw breux ouvrages d'économie politique et sociale écrits par le père de Mirabeau. Il goâtait vivement, sans nul doute, tout en affectant de les dédaigner, les jouissances d'amour-propre que lui procura la célébrité éclatante, quoique passagère, de quelques-unes de ses productions ; mais il fut utopiste par goût et par vocation, avant mémo de songer à se mettre en communication avec le public. Nous l'avons déjà entendu, au chapitre IX de ce volume, rappeler à son frère que, dès 1147, dans leurs promenades au Luxembourg, il se disait en possession c de douze principes, qui, établis en douze lignes, corrigeraient tous les abus de la société et feraient renaître l'âge de Salomon » ; plus tard, lorsque l'auteur jadis si populaire de VAmi des hommes fut tombé dans un tel discrédit qu'il ne trouvait plus en France ni libraires, ni lecteurs, sa confiance dans l'utilité de ses travaux ne fut jamais ébranlée, et son détachement de toute prétention personnelle était si grand, qu'A laissait imprimer ses derniers ouvrages à l'étranger par les soins do quelque disciple resté fidèle, sans vouloir même être désigné par la pseudonyme qu'il avait rendu fameux, t Ce qui m*fcnporte de mes ouvrages, écrivait-il le 14 octobre 1778, c'est qu'ils soient lus, parce qu'il se trouve toujours quelqu'un qui en profite ; à cela près, qu'on les croie du Pape ou du grand Turc, cela m'est égal. Je sais fort bien le

peu qu ils valent par la forme et Thabit, et, par ma foi, je le donnerais en quatre a tout autre, tiraillé comme moi par un million de tracas^ vexé et tourmenté en gros et dans tous les détails, de faire mieux et avec plus de soin et de suite (1). > Tandis que les infortunes de sa vie privée lui servaient ainsi de prétexte pour prendre son parti des négligences de son style et du désordre de ses idées, ces mêmes infortunes étaient pour lui une continuelle excitation à se dédommager de son inhabileté dans le gouvernement dd ses affaires et de sa famille en se livrant délicieusement au bonheur fictif de régler avec sa plume les destinées du genre humain.

Montesquieu a dit, en parlant de lui-même^ c qu'il n avait jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n*ait dissipé»; le marquis de Mirabeau, qui eut beaucoup plus de chagrins que Montesquieu, mais qui lisait beaucoup moins que lui, et dont le cerveau, toujours encombré d'idées, n'avait pas besoin d'être réveillé p^ celles d'autrui, au lieu de recourir à la lecture te consolait de

(1) Cette lettre inédite est adressée ù ud économiste italien, le marquis Longo, professeur d'économie politique à Milan, êl grand admirateur du marquis de Mirabeau, ne connais-

sait pas personnellement, mais qu'il coii<iidérail M^uno son maître. Les deux (''conomistes ont entretenu peAttil quinze ani une «orrespondanoc Ires-suivie et trcs-affcc tueuse. C'est lé marquis Longo qui lit ijnprimer à Milan, en 1780, sans aucune indiralion d autour, un des ouvrages les moins connus, mais peut être les plus curieux du père de Mirabeau, celui qui e?t intitulé : Le§ Devoir»»

tout par récriture. Bien plus, c'est en dissertant • flur Y Art social, sur'les moyens de ramener les sociétés à Vordre naturel, qu'il se retrempait et retrouvait des forces pour faire face à tous les incidents fâcheux ou douloureux dont son âge mûr et sa vieillesse furent assaillis. Voici ce qu'il écrivait le 17 octobre 1787, à l'âge de 72 ans, à ce même marquis Longo dont nous venons de parler, et auquel il avait envoyé un nouveau manuscrit économique de sa façon : c Vous me faites plaisir en me disant que je puis encore opérer du cerveau (car ce que vous venez de lire est de tout à l'heure). Si peu de gens m'entendent, si peu, je crois, me prisent maintenant, que je me suis fort aisément rangé de l'avis du grand nombre, et bien plus aisément je vous assure que quand la badauderie me disait, comme à Guillot, mon compère :

Seigneur, montez au trône et commandez ici (1).

Je suis tellement enlacé d'affaires incroyables, uniques peut-être au monde dans leur espèce et leur contretemps, que travaillant sans cesse ou du poignet ou de la patience, quand la tête me pèse trop, je ne puis y faire diversion et reprendre des forces comme TAntée de la fable, qu'en touchant la terre et griffonnant sur quelque feuille

(1) Ce vers de Corneille, tiré de la tragédie de Pompée, arait été sans doute employé dans quelque parodie.

UN ADMINISTRATEUR CÎÏIMÉRÎQUE m

volante des détails de ma chose. » Sm chose signifie ici sa science, c*esl -à-dire la doctrine phy* siocralique, et ce qu'il appelle ioueber la terre, c'est précisément faire un voyage dans les régions de r utopie.

Nous n'avons pas T intention meurtrière d'infliger à nos lecteurs une analyse détaillée des quarante volumes^ au moins, qui sont sortis de la plume infatigable du marquis de Mirabeau, sans compter les innombrables manuscrits qu'il n'a point fait imprimer; mais nous pensons que rhistoire d'un esprit organisé comme le sien n'est pas sans importance pour l'appréciation exacte de l'époque où il s'est produit* Nous espérons que le tableau des modifications successives qui se sont accomplies dans les idées de ce réformateur d'abord féodal et philanthrope, puis libéral et dé^^ centralisateur, rattachant tout à la prospérité de l'agriculture et au rétablissement des États provinciaux, ensuite économiste pbysiocr&ie^ c'est-Adire, à la fois monarchiste, démocrate sans ôlrô égal! ta ire, a moitié socialiste par son antipathie pour les marchands d'argent et Jes rentiers, et en même temps irès-eonservateur par son culte pour la propriété foncière, pourra intéresser le public sérieux. Nous espérons qu'une étude sur les principaux ouvrages du marquis^ éclairés par sa correspondance inédite, forcera le lecteur de reconnaître que Fauteur de VAmi des hommes, devenu le disciple de Quesnay, a joué dans les contre*

verses politiques et économiques qui ont pré- -OMé la Révolution, un rôle éphémère, il est ijr^', mais assez considérable et aujourd'hui trop oublié; qu'il y a montré un singulier mélange de sagacité pénétrante et d'exaltation chimérique, quoique presque toujours sincère, et qu'enfin, de tous ses contemporains, il est peut-être celui qui, au inilieu des illusions optimistes des uns et de la frivolité insouciante des autres^ a été le plus constamment tenu en éveil par la prévision d'une grande crise sociale imminente, prévision qu'il exprime souvent à sa manière en disant que « le colin-maillard poussé trop loin finira par la culbute générale. >

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