‹ Les Mirabeau (volume 4)Chapitre 39 sur 40 · LE MARIAGE DU MARQUIS · texte numérisé non relu

LE MARIAGE DU MARQUIS

• sard, à M. de Sainl-Geoi^es (1) et à moi, d'entamer le traité de mon mariage avec la fille unique de M. de Vassan. » Pour rendre ce qui suit plus clair, nous sommes obligé d'ouvrir ici une parenthèse sur le futur beau-père du marquis de Mirabeau et sur sa famille.

M. de Vassan appartenait à une famille originaire du Soissonnais; jl était fils d'un président à la chambre des comptes de Paris. Dans son contrat de mariage du 2i juillet 1710, il est qualifié messire Charles de Vassan, chevalier, seigneur de la Tournelle, etc., etc., colonel d'infanterie. En 1719, il fut nommé brigadier, et, en 1743, il figure dans le contrat de mariage de sa

• fille avec le titre de marquis. Ce titre, que son père ne portait point, n'appartenait pas, je crois, à sa famille; il l'emprunta, sans doute, à sa femme, Anne- Thérèse de Ferrières, fille unique de Charles-Joseph de Ferrières, marquis de Saulvebrpuf (2).

tl) On a vu. plus haul. naître la liaison du jeune marquis dt Mirabeau avec ce marquift de ^iainl-CeorJ^es, plus âgé que lui^ marié fl p»-re de famille, dont il parle aveo un enlhousiasm que partage son ami Vauvenargues, mais que ne partage pa« son frère le bailli.

(â) L'empnint semble même n'avoir jamais été ratifié offtciellemtnt; car, dans les Almanachs du roi, à partir de 1719, on ▼oit M. de Vassan flgurer parmi les brigadiers, mais sans aucun titre. « La famille de Vassan, dit le marquis de Mirabeau dans une note généalogique, est très-étendue en différentes branches: J'en connais plus de dix sans celles que je ne connais pas. La branche aînée est celle de Vassan-Puiseux, qui a héréditairement la charge des levrettes du cabinet, charge trèf>agréabla

Cette famille de Saulvebœiif, assez notable en Périgord, avait acquis par mariage, en 4G26, la seigneurie de Pierre-Biiffièro, près Limoges, qualifiée première baronnie du Limousin , comme ayant été jadis Tapanage du cadet des vicomtes de Limoges. Le contrat de mariage de M. de Vassan avec rhérilière de la branche aînée des Saulvebœuf, présente celte particularité que la future, orpheline de père et majeure , dit l'acte, de vingt-neuf ans passés, se marie après trois réquisitions et sommations respectueuses faites A sa mère, et dans d'autres contrats, où elle figure avec son époux, elle est dite épouse séparée, quant aux biens. De ce mariage naquirent deux filles, dont l'aînée mourut en bas âge. La cadette, Marie-Geneviève de Vassan, qui devait être la mère de Mirabeau , née le 3 décembre 1725, fut mariée une première fois en décembre 4737, par

par se? dt tails et son indépendance de la vénerie el <le la fauconnerie. »

En parlant ailleurs (N'oy. Deaumarchsis et son Umps, l. I". p. 87) des charges de cour, nous avons déjà eu l'occasion de signaler cette charge un peu bizarre, el nous devons constater ici que dans l'Etat de la France pour 1749, où elle est mentionné*, les titulaires ne portent également aucun titre. Toutefois, comme nous aimonr^ l'exactitude jusqu'à la minutie, nous deron* ajouter que nous avons trouvé dans le Mercure Je F ranee de septembre 1776, lequel n est point, il est vrai, une aulorilé en matière de litres, l'annonce du mariage d'un marquis de Vasstn qualifié mestre fie camp de cavalerie et capitaine des /err^tte^ de la chambre du roi. La juxtaposition de ces deux gr*de< * différents nous a paru assez comique pouf ncms eneourtftr à sui\Te iel notre penchant potir l'exactitude.

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conséquent à Tâge de douze f^ns, dans des circonstances qui tiennent aux habitudes d'alors, et qui valent la peine d*ètre indiquées. Il y avait, entre les deux branches de sa famille maternelle, un procès relatif à une substitution portant sur la terre de Saulvebœuf ; l'acte de mariage dit ingénument que, pour éteindre ce procès, il avait été convenu par contrat de transaction, passé en 1722, que la snpur aînée de la future épouserait le jeune Saulvebfpuf, son cousin, mais que l'aînée étant décédéo, on donnait la cadette au jeune homme, en vertu de la même transaction. Toutefois, Tàge de la jeune personne ayant fait ajourner la consommation du mariage, et le jeune Saulvebœuf étant mort l'année suivante, Marie-Gêneviéve de Vassan, âgée de 17 ans, en 1743, se trouvait mariée en droit, et veuve quoique non mariée de fait , lorsque le marquis de Mirabeau , qui ne la connaissait pas, car elle séjournait habituellement avec sa mère on Limousin, mais qui connaissait son père, eut l'idée, qui lui vint, nous dit-il, par htisard, de faire sonder les dispositions de ce dernier. Nous pouvons maintenant reprendre le singulier compte rendu qu'il écrit pour ses enfants:

t l.a proposition, dit-il, fnl failo par Daoïist (\c notaire dn marquis) à M. «le Vassan, qui me devina; il était seul à Paris, sa femme et sa fille étaient en Limousin; d'aboril, il bavarda h son ordinaire et s'enthousiasma fort de eelte affaire; je donnai nn élat de me* biens; il donna

MIRAHEAl

aussi le sien assez Adèle (1)... Il fâilut, après cela, savoir ce qu'on donnait à celte fille, et ce fut là le quart d*heure critique. Cet homme (il s*agit de son futur beau • père) avait assurément à ses trousses les deux hommes de France les plus rompus et les plus concluants en affaires (Daoust et M. de Saint-Georges), et cependant il trouva moyen de les lasser à en être rendus, à force de battre la campagne; H fallut essuyer l'histoire de son procès avec sa belle- mère, de celui qu'il intenta depuis à sa bellesœur, de celui qu'il eut à soutenir avec M. de Saulvebœuf, de sa transaction avec iceluy, d'où s'ensuivit le traité de mariage de sa fille et du fils Saulvebœuf, qui avait été dissous sans consommation par la mort du jeune homme ; ensuite les autres propositions à lui faites, les accords, ce qui les avait rompus, etc., etc. Tout ce bavardage, où il entrait beaucoup de naturel, avait néanmoins son objet, car il fallait en venir à la proposition , qui était de ne donner que quatre mille livres de rentes à sa fille en une terre sise en Périgord. Sur ce, il verbiagea (sic) encore d'un pareil arrangement projeté avec M. de Fénelon pour son (ils, qu'il se chargeait de Ventretien des conjoints, moyennant deux mille livres à prendre sur les quatre mille et le reste ; mais tout cela ne faisait toujours que quatre mille livres; il dit qu'il assurerait tout, mais que pour la jouissance, il l'avait trop achetée pour se dépouiller sitôt. M. de Saint-Georges et Daoust se retirèrent, et ce fut conciliabule a tenir entre nous trois dans l'aprèsmidi.

« Ils étaient tout esiomaquvs de ces 4,000 lixTes de rentes qui, dans les idées parisiennes, ne sont pas présentables, et qui, nulle part au monde, ne doivent être, du

(i) Nous supprimons le détail de? biens de M. et de M"* de Vassan, qui pourrait êlre fastidieux pour le lecteur, et nous le résumons en disant que ceux-ci possédaient en diverses terres, maisons ou contrais, un rtvcnuëe irenU mille livres.

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moins en celte sorie. d'effets, la «lot d'une ftlle iinicfue à qui on en assure trente et qui a des parents encore assez jeunes. Pour moi, qui conçois toujours vivement, j'avais tout autrement tourné cela dans ma tête: connaissant depuis cinq ans M. de Vassan et son impropriété à tout bien, sachant que sa femme était séparée de biens avec lui, et cependant vivait dans une grande union, ayant ouï dire que cette femme avait arrangé de grandes affaires, je mUmaginai qu'elle devait être un miracle d'habileté. Son séjour en Limousin, tandis que son mari était à Paris, me confirmait encore dans cette opinion ; première induction à quatre mille lieues de la vérité ; 2^ j'étais plus rompu aux façons de penser de province où une fille de condition avec 80,()00 livres est un bon parti, et je regardais l'irrégularité de n'avoir pas vendu une terre pour avoir do Targent comptant à donner à sa fille, comme une suite de la façon de penser de la noblesse, qui naturellement préférait la terre en fonds à l'argent ; il me paraissait, d'ailleurs, si rare de trouver une fille avec la richesse de Paris, ayant l'éducation de province, que je regardais cela comme un grand bonheur, comme, en effet, cela n'est pas malheureux (i).

m Enfin je finis avec mon ami par ce raisonnement. De deux choses l'une, ou le caractère de ces femmes me conviendra, et en ce cas je vivrai avec elles sans les déranger et en épargnant ; ou s'il ne me convient pas, elles se conviennent, elles sont bien comme elles sont, je les y laisserai avec leurs 4,000 livres et vivrai comme garçon. O solide raisonnement eut le succès qu'il devait avoir

(Il On poppclle que le marquis de Mirabeau écrîl cotte réflexion en 1747, c*e<»l-à-dire quatre ans et demi après f^on mariage ; il n'entre pas alor^^ dans ses intentions de se plaindre de sa femme, mais son ton semble déjà bien froid. En 177C, nous le %'erron8 écrire, en parlant de sa femme, ces mots: « Elle avait eu la plus pestilentielle et impudente éducation. »

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Quoi qu*il en soit, md conclusion fût qu*i1 dorait de inau« vaise grâce de marchander une fille, ét qu*il Tallait acrepler les 4,000 livres sans mettre le mot entre deux. M. de Saint-Georges, après avoir dit que ce n'était point son avis, fut en avant. M. de Vassan traitait, d*ail!enrs, avec un air de franchise qui avait pris M. de Saint-Georges, nous livrant toutes les lettres qu*il recevait de sa femme, et comme elle a une grande habitude d'écrire, je trouvais ces lettres trè3-bien. Je n^ai sa qa*après mon mariage que ces lettres étaient doubles, celles qui étaient ostensoires paraissaient , en effet, très-raisonnable<4 , et elle se livrait à son naturel dans les autres. »

Kn résumant la suite du récit, nous dirons qu'il résultait de Tintervenlion de M"* de Vassan dans la rédaction du contrat, de continuelles difficultés. Elle prétendait, par exemple, se réser\-er le droit de disposer à son gré, même au détriment de sa fille unique, d'une grande partie de sa fortune. Vainement le notaire et Tami du jeune marquis rengageaient à ne pas ciller plus loin, lui reprochant son donquichottisme, il acceptait tout avec un enthousiasme toujours croissant. € Je parlai, dit-il, à Daoust, avec la vivacité provençale, qui paraît toujours surnaturelle aux Parisiens, et à dire vrai, parmi les Provençaux même je ne suis pas des plus lents. Je m'aperçus qu^il m'écoulait avec élonnement et en souriant. Il me renvoya à M. de Saint-Georges, avec qui j'eus l'après-midi une longue conversation sur ce point (la prétention de\r* de Vassan). Il répondit à tout mon héroïsme qu'il était singulier qne cé

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fût lui qui combattit de semblables sentimefits, mais qu'enfin ils étaient sujets à être dupes en affaires, et qu'en tdut on ne contractait point comme cela, mais que, puisque je le voulais, il verrait de rapiécer les choses avec Daoust. En effet, depuis lors, je n'entrai plus guères dans les détails, et ils devinrent les plus partiaux qu'ils purent Tun et Fautre. i

Et après avoir indiqué les clauses principales de son contrat, il ajoute:

« contrat fut signé par M. de Vassan et par moi le Il avril. Il partit sur-le-champ pour se rendre en Limousin, et moi le lendemain 12. A peine fus-je arrivé dans ce pays, alors si étranger pourmoi,que j^eus lieu de m'aperrevoir que la visière de l'esprit de ma helle-mére n*élait pas bien droite (1). Elle me fit sur la formule de ratification que j'avais apportée de Paris, des hoquets auxquels je ne compris, ni ne voulus comprendre ; je lui dis d'accommoder cela à sa fantaisie, et quand je la vis contente, je le fus aussi, je signai sans voir le 19 et je me mariai le 21 avril 1713... Voilà le détail de mon mariage, opération qui note un homme, ainsi que son loslamenl l'achève (2) :

ii) Il d^lare. plti!t loin, que 9on mnriage ne «le Mrait pa9 fait s'il avait connu l'esprit bifurque de madame de Vassan, « qui fut, dit-il, à Saint-Sulpice lors de la naissance de sa dernière flilt, dès qu'elle fat relevée, ponr voir si par hasard on n'avait pas fait baptiser son enfant sous un autre nom. • Plus loin encore, après avoir parlé des serpenteaux que peut faire l'imagination de <^a helle-mcre, il ajoute :« Bonne femme au fond, mais la plus Irarassière, tracassée et tracassante femme de Tunlverf; ♦•Ile a le malheur d'avoir l'esprit si paucho que rien n'y entre comme dans un autre. »

(2\ Cette réflexion originale et ju<le trouvera sa eonflrmtlioD quand nous aurons à parier du testament dn marqni^.

à tout prendre, pour être venu sans support dans le monde et n'étant pas de moi-même propre à tirer de grandes ressources de ma personne, pour ne m*étre marié qu'après avoir quitté le service, ce qui dans ce temps-là donnait une sorte de vernis d'homme noyé ; avec tout cela, dis-je, et Teffroi que mon grand-oncle et mon père avaient donné de notre nom, je ne fis pas au fond un marché oixlinaire, du moins pour notre maison, et c^était tout ce que je désirais. »

Ainsi donc, le marquis de Mirabeau, âgé de vingthuit ans, d'une figure et d'une tournure agréables, d'un esprit très-vif et d'une culture intellectuelle remarquable, possédant, comme nous l'avons dit précédemment, une fortune de 10,000 livres de rente qui devait un jour s'augmenter par l'extinction des pensions qui pesaient sur son héritage, se mariait, en quelque sorte, du jour au lendemain, avec une personne qu'il ne connaissait pas du tout, qu'il n'avait même, je crois, jamais vue. Il ne connaissait pas davantage sa future belle-mère; quant à son beau-père, il le connaissait, dit -il, depuis cinq ans, mais comme un homme impropre H tout bien. On lui offrait en dot un revenu (1) à peine suffisant pour les dépenses personnelles de sa femme, dont les parents, jeunes encore, se réservaient la libre disposition, même après leur mort, d'une partie de leur fortune. Il acceptait, malgré l'avis de ses amis, toutes les conditions

(1) On verra mémo tout à Theuro que ce revenu se trouât d'abord très-inférieur au chiffre annoncé.

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qu*on lui imposait, et se précipitait dans ce qu'il appelle lui-même un marché avec tout Tempressement désintéressé d'un homme qui, ayant trouvé la femme selon son cœur, considère tout le reste comme secondaire et se marie avant tout pour être heureux. En présence d'une telle bizarrerie, on s'explique sans peine que le notaire du futur Tait écoulé, comme il le dit naïvement, avec surprise et en souriant. L'affaire une fois conclue, il s'évertuait à se persuader à lui-même et à persuader à sa postérité qu'elle était bonne ; il diminuait les avantages de son alliance pour en faire ressortir tous les inconvénients (1), et enfin il se rassurait par cette considération, à ses yeux décisive, que si l'opération n'était pas avantageuse pour lui, elle l'était pour sa maison. C'est, en effet, cette réflexion dernière qui nous donne la clef de sa conduite, et qui nous oblige à insister sur un Irait essentiel de son caractère dont l'influence se fera sentir sur toute sa vie.

On Ta entendu tout à rheure, parlant d'une impulsion chez lui dominante, définir cette impulsion le sentiment du futur appliqué à l'esprit de famille. C'était pour lui l'idée fixe que sa mai-

. l) Nou? avons d« jâ fait rcmarquei* ailleurs, en parlant du mar- «|ui< Jeon-Antoinc, conibirn ce iiuo dit iri son H\s deVeffroi qu'il nvnit ffoniÈf' (h notre nom traiioho nvcc le l«m entliousiaelc au- '(url il s elt vera plu*- lord, en nironlant In vir de fon pcrr d«n*- •■»:!lc notice que Mirabeau l'oraleur »i cupicc en rcmbclli-^^ant «ncore.

m LES MIBABEAU

son (c est- à-dire sa race), dont il ne pouvait dans le présent se dissimuler la situation relativement modeste, était destinée dans l'avenir à être une fort grande maison. La seule qualité de fille uni-* que et de future héritière que possédait sa femme suffisait à ses yeux pour garantir toutes les qualités qu'il ne lui connaissait pas, et pour compenser toutes les difiicultés d'un mariage qui ne lui apportait aucune aisance présente et (|ui devait même lui être une charge aussitôt qu'il aurait des enfants. Son imagination toujours prompte à sacrifier le présent à l'avenir et à voir l'avenir sous le jour le plus brillant, lui représentait de beaux domaines en Limousin, enPéiigord, en Poitou, venant s'ajouter à ses -domaines de Provence. Il se voyait déjà occupé à les améliorer, car il eut toujours la prétention souvent malheureuse des améliorations agricoles; il en doublait la valeur, il les partageait entre les divers héritiers de son nom et il réalisait ainsi le programme qu'il s'était tracé dés son adolescence, et qu'il se plaît à présenter souvent à son frère sous cotte forme fas-. tueuse : « faire d'une maison en Provence une maison en P>ancc. »

Ce n'est pas que ce beau programme fût en luimôme absolument chimérique. Il est certain que les deux époux devaient réunir sur leurs tètes une fortune qui, bien dirigée et par le seul accroissement naturel des revenus territoriaux, pouvait être considérable. Mais il s'agissait d'attendre

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