‹ Les Mirabeau (volume 4)Chapitre 9 sur 40 · TEXTE DU COMTE · texte numérisé non relu

TEXTE DU COMTE

Imprime dans Jcs Mémoires do Mirabeau,

11 me sera difficile de rendre compte, avec ordre, des difrérentes époques de la vie do mon grand*père.

J'ai ouï dire à mon père et à plusieurs de ses conlem»

porains que ce n'était point un houmie que l'on questionnât; imposant à tous égards par sa réputation, ses services, sa haute et noble figure, son éloquence rapide, son humeur licre, ses qualités, ses vertus et jusqu'à ses défauts ; quoique d'une très-graiiile politesse, il était d'une vivacité si prompte et si susceptible, que le tout onscmble en faisait un homme

lui el moi, que je n'aurais osé lui adresser même un culte direct , Ce que je sais, c*est qu*il fut mousquetaire avant TAge de dix-huit ans, car il était à cette échauffource du siège de Luxembourg que cet incendiaire de Louvois entreprit en 1681, en pleine paix. . . .

J'ai voulu me rcndic compte de cet ascendant naturel ; j'ai trouvé ([u'un nom sonore (avantage réel, selon Montagne K cl qui avait successivement' clé porté et transmis par des hommes d'un mérite distingué, quoique peu analogues à la fortune, une audace constante, une hauteur impérieuse adaptée à toutes les manières d'être (pn'lc uuques, un extérieur imposant, et surtout l'»utes les vertus intérieures qui appartieunonl à la maguanimité, forment un euseuible auquel il est difl^cile qtie I.i tourbe «les humains se défcude de se rallier et

foiH redoutable, qu'on ne se familiarisait point avec lui, et que ses enfants n'auraient pas même osé lui adresser un culte direct. Ce que je sais sur sa prcmièi-e jeunesse, c'est qu'il fut mous quetaire avant dix-huit ans, puisqu'il se trouva dans ce corps au siège de Luxembourg , que l'inccndiain?

Louvois entreprit, en IG8i, en pleine [)aix

Kn recherchant les causes de celte singularité (l'ascendant de Jean-Antoine), j'ai cru voir qu'un nom sonore (avantage réel, comme dit Montagne), successivement porlc et transmis par des hommes d'un mérite distingué, quoique peu analogues, par leur caraclére, à la fortune, une audace constante, une hauteur impérieuse mais g-énéreuso, et jamais démentie par la conduite et les procédés, un extérieur imposant, el toutes les vertus intérieures qui appartiennent à la magnaniniilé, forment un ensemble auqu«d il est diflicile que la tourbe des

d'obéir, quand jamais d'ailleurs ces qualités ne se refusent à la justice , à la faire de soi et des antres, el sont animées ci servies d'un courage et d'un esprit supérieur

Q»ioi qu'il en soit, personne no doute, je crois, que partout et d.ins tous les temps il ne vive et meure, loin de tout ocl.d, une multitude d'homme.-î fort supérieurs à ceux qui de leur temps jouent un rôle dans le monde sans avoir la moitié de leur considération et en se trouvant quelquefois même chargés du inépris public. Cependant ces derniers demeurent en apparence, quoique heureux de nVtre notés que par le titre et non par l'aloi. I/honime respectable dont je parle el que j'di peint ne fut point dans l'obs -urité, il ne put mémo étn* dans la mcdiocrité nu seul joui*, un seul acte de sa vie. Je l'ai montré tel qu'il était, et cependant je n'entreprends point de l'offnr à la vénérât lo:i de U postchté entici*c, il no

humains se défende d'obéir et de se rallier, quand ces qualités héroïques sont animées d'un esprit supérieur, el qu'elles ne se refusent jamais à la justice ....

Quoi qu'il en soit, nous n'imaginons pas que personne mette en doute que partout et dans tous les temps il ne vive et meure loin de (oui éclat une multitude d*hom:nes fort supérii^urs à ceux qui jouent u.i rôle sur la scène du monde , bien que chargés souvent du mépris , public.

Cependant ces derniers demeurent notés par le litre, si ce n'est par l'aloi. L'hommç res|)eclable dont nous avons parlj ne fut point obscur. 11 ne put môme élre dans la médiocrité un seul jour , un seul at tc de sa vie. Mais il lui fallait un plus grand théâtre et surtout un meilleur pcinirc.

Nous n'entreprenons point do l'offrir à la vénération de la postérité; mais il doit être à jamais révéré de la sicane. Heureuse, si elle ne

LES MIHAUEAU

voulait que ce qui lui était dù. Mais il doit ôtre houoré, révéré à jamais de l.i sienne, heureuse, hëlas ! si elle peut se relever un jour au point d*oser prendre ee ^rand lionnne pour modèle, ses actions pour exemple el ses vertus pour le^on î

cesse de prendre cet homm^ pour modèle, ses actions pour exemple, et ses vertus pour leçons!

La première el la troisième de ces deux cilalioas n'ont pas seulement pour but de constater le plagiat commis par Mirabeau; elles établissent aussi un fait sur le([uel le véritable auteur de la notice revient souvent, et que Mirabeau écarte ou allénue volontiers dans sa copie : c'est que le lîls de Jean-Antoine a très-peu connu son père, et que son trav.iil est basé bien moins sur des informalions ou des documents provenant de son héros, que sur ce qu'il a entendu dire de lui. € Je partis enfant, dit-il, de la maison paternelle, et n'y revins du vivant de mon père que deux fois, et pour de courts séjours. » Il avoue même, avec sa sincérité habituelle, dans un passage également supprimé par son lils, que son récit pourrait paraître suspect d'exagération, s'il était communiqué au public. « Je ne doute pas, dit-il, que si quelqu'aulre que les miens voyait ceci, il ne dit de moi : « Cet homme élait si plein de lui t et de lout ce ([ui l'entoure, qu'il s'essouffle à t ctonner un air de magnificence à tout ce qui

JEAN-ANTOINE ET Sl-^i DKl'X DIOr.RAPIlE? 8^

€ lui lient. » Il se défend contre ce soupçon on disant que nul de ceux qui ont fréquenté son père ne lui en a jamais parlé que de la manière la plus distinguée. Mais il reconnaît, dans une autre page, d'ailleurs très-belle et copiée par son fds, ([u'on pourrait s'étonner de le voir ériger en héros un homme qui n'est resté ni (hins les fr-istes dos cours qiion appelle histoire flos nnlions, ni dmis les recueils mensongers des gazettes, pour arriver ensuite à établir dans le passage déjà cité par nous que la célébrité n'accompagne pas toujours la supériorité. Cela est incontestable, mnis cela explique comment nous avons en vain cherché soit dans les ouvrages inililaire>i, soit dans les Mémoires publiés sur le règne de Louis XIV, quelque confirmation dos récils brillants du marquis de Mirabeau sur son jièro Joan-Anloino. Ce combat de Cassano, jar exemi lo, où il fnit jouer un si grand rôle à son héros, est rac/>nté par plusieurs écrivains, notanimonl par le manfuis de Feuquières, sans que lo nom de Jean-Anloine de Mirabeau soit mémo prononcé; et Sainl- Simon, qui parle du mémo combat dans ses Mémoires, ne nomme Jean-Antoine ([n'en dé!igurant son nom et en lui donnant celui d'une famille notable du Poitou, t Le (inorrhois, dil-il, qui avait si bien fait, Mirebeau(l), et (piol<|ues aulres, furent pris. »

Uû de ce« niarqiiU <le Mireheau, que ^uinl-Siinon confond

LKS MIRADEAi:

Il est donc permis, en lisant la vie de Jean- Antoine, de se tenir en garde contre les tendances hyperboliques du véritable auteur de cette biographie, surtout quand on les voit reproduites par son lils sans être accompagnées de ces indiscvélions sincères qui leur servent de contre-poids, . et c'est ce qui nous porte à reclilier, sur quelques points, la copie de Mirabeau, celui-ci ayant eu soin de faire disparaître du récit qu'il emprunte à son père tout ce qui pourrait diminuer la figure de son aïeul. Mais, d'un autre côté, si la défiance est permise, c'est une raison de plus pour signaler l'exaclitudo du narrateur dans tous les cas où l'on a pu la constater, et c'est ce que nous ferons tout d'abord pour le portrait physique de Jean-Antoine à vingt ans, tel que Mirabeau l'a copié sur le manuscrit paternel, en le modifiant un peu, mt^is sans aulre intention, celte fois, que d'élaguer le superflu. « If est difficile, écrit-il, d'être plus favorisé do. h nature que ne l'élait ce beau jeune homme. Il avait cinq pieds dix pouces v\ la taille parfaite. Adroit à tous ses exercices, il avait le talent de se mettre comme personne ne l'eut jamais. Sa figure noble, militaire et cliannnnle, exprimait lout le feu qui dévorait sou âme. »

Il existe encore au château do Mirabeau un

ici avec les nit|iioli cl «loiit le nom éluit Chabo', se troiivoii dans le carrosse Henri \\ au inonienl oii celui-ci fui assas-

JEAN-ANTOINE ET 9K? DEUX DIOOnAPIIES

porlraii aulhenli:{uo de Jcan-Anloine en mousquetaire, et il a une figure en effet charmante ; mais, quoi [ue très-animée, elle est plus gracieuse que guerrière ; elle n'offre pas encore ce caractère redoutable que lui donnera bientôt le dur métier des armes, et qui restera dans le souvenir de ses enfants. Ses grands yeux bleus qui, suivant son iils aine, n'étaient doux que quand il le vouhit, le sont beaucoup dans ce p )rtrait. La beauté presque féminine du jeune mousquetaire dut bientôt se modifier sou.^ l'inlluence de la vie des camps. € Il était, 1 nous dit son biographe dans un slyle que Mirabeau emprunte à son père, mais qui ne fut jamais le sien, « il était de ces hommes qui à la guerre ont le ressort et VnppiHit de l'impossible; » et il nous le présente en effet comme un type militaire assez rare ; comme un de ces chefs chez lesquels une audace impétueuse , poussée jusqu*à la témérité, s'allie avec une constance infatigable devant bs obstacles, et le calme le plus imposant au ilus fort du péril; qui savent tout à la fois se faire craindre et adorer de leurs soldats par un mélange de sévérité, de sollicitude sincère et de magnanimité. Mais le trait saillant et distinctif du caractère de Jean-Antoine, le trait qui explique pourquoi, malgré sa bravoure, ses talents et ses longs services — car il lit toutes les campagnes de la fin du règne de Louis XIV depuis — il ne put dépasser le grade de colonel, et p'obtint c^lui de brigadier qu'en prenant

^ Lis MiRAliËAlî

sa retraite, c est ce que son fils déliiiil à sa ma-* nière par le mot de singularité Irunchanle, Il veut parler ici d'une disposilion très-marquée chez son héros à n'accepter de subordination que dans la mesure de Teslime qu'on lui inspirait, à tenir ai^sément en mépris toute autorité non mililaire, à no se refuser jamais le plaisir d'une boulade orgueilleuse ou frondeuse, d'un acle de résistance ou de violence, ou d'une espièglerie désagréable, aussitôt qu'il se sentait mécontent ou offensé, quelles que pussent être les conséquences de la salisfaclion qu il se donnait, c Grâce à lui, nous dit son 111s, et à mon grand-oncle (1), noire nom, lorsque j'entrai dans le monde, était, pour les singularités tranchantes, aussi noté que celui de Roquelaure pour les bons mots, avec la différence que ces notes étaient comme imprégnées d'une sorte de porte-respect et de brevet de chasse-coquin. » En copiant ce ipas^agejmprégné

(il Cet oacle do Jcan-Aiitoinc, Bruno de Rîqueli, est le seul des Mirabeau qui ait obtenu une certaine notorii^té en dehors do In Provence avant le xviii'' ^•iè;?le. Il éloit capitaine aux pardes-fninçnises et c'c?t lui qui a él6 cité par un o«»cz grand nombre d'écrivains, noUimnient par Thomas, dans son Essai sur Jps vlof/os, pour un trait pi junnl d'indépendance et de franchise militaire que tout le monde connaît. Il revenait de la cérémonie courtiîîaneî?que , or^rnniï^éi' jiar le duc de la I-'euillade, sur lo place des Victoires, autour de la statue de Louis XIV, et passant avec sa eompaîmii» devant le Ponl-NeuT, il dit h ses coldals.en leur montrant la slatue «le Henri IV : « Mes amis, saluons celui-là, il en vaut bien un autre! » Le trait a été attribué à tort par Grimni, par (îleichen et quelques autres, au prand-péi-e de Mirabeau : il est de son arrière-grand-oncle.

JCaS-ASTOINÉ Et SES WXS. niOORAPHES ^

lui-même du genre de style particulier à son père, Mirabeau essaye de régulariser la construction; mais il faut avouer que dans celte circonstance il TafTaiblit un peu, car voici co que devient sous sa plume la fin de la phrase de son père: « Avec celle différence que ces notes, touios dniis le ffenre noble, étaient comme une sorle de porterespect et de chasse-coquin, si Fou peut pnvlcv riinsi. 1

Le marquis cite en ef/et bon nombre d*anecdotes qui prouvent que son père était ce qu'on appellerail vulgairement une mauvaise lete. Ici, c'est l'histoire d'un de ces commissaires-inspecteurs établis par Louvois qui, trouvant le jeune capitaine absent de sa compagnie au moment où il la passe en revue, voulant le porter absent parce qu'il est revenu trop tard, et ne tenant point compte de ses réclamations, reroit de lui une volée de coups de cravache accompagnée de ces mots: c Puisque je suis absent, mettez que ceci se passe en mon absence, i Plus loin, le colonel Jean-Antoine, revenant blessé d'iin combat où son régiment avait élé écrasé, rencontre sur son chemin le frère du ministre de la guerre, de l'incapable Ghamillard, le4(uel frère, devenu très-rapidement maréchal de camp, s'approche du colonel Mirabeau et le félicite de sa belle conduite en lui disant : c Monsieur, je vous promets que j'en rendrai bon compte cà mon frère. • Le marquis lui répond: t Monsieur, votre frère est bien heureux de vous avoir, car

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