IH
sans vous il serait l'homme le plus sol du royaume. » On fil une promotion de maréchaux de camp; il va sans dire que le colonel n'en fut pa^.
Si nous en croyons son fils, b marquis Jean- Antoine aurait poussé Taudace bien plus loin encore, car, se trouvant à Versailles, et présenté à Louis XIV par le duc do Vendôme, dont il était fort aimé, il aurait osé dire au majestueux monart|ue: « Oui, sire, si, quittant les drapeaux, j'étais venu à la cour payer quelque coquine (le mot est plus fort dans le texte), j aurais eu mon avancement et moins de blessures. » Le roi feignit de ne pas onlcndre, et le duc de Vendôme, en se retirant, dit à Jean-Antoine: « Désormais je te présenterai à Tennemi, mais jamais au roi. » L'authenticité de celte anecdote nous parait d'autant plus douteuse que, quelques pages plus loin, le marquis de Mirabeau, toujours sincère, et par consé(pient peu attentif à éviter les conlradiclions, nous apprend que son père cul toujours beaucoup de vénération pour Louis XIV. Il va sans dire que Mirabeau, qui reproduit l'anecdote, ne reproduit pas ce dernier passage, qui la rend encore moins vraisemblable.
L'originalité de Jean-Antoine nous paraît présentée d'une nmniére peut-être jdus exacte quand son fils nous parle des compromis qui s'opéraient quelquefois entre sa piété trés-réelle et ses devoirs mifitaires. Le même homme qui faisait
JKAN-ANTOINE et ses deux niOGRAPlîES iM
I>orlcr le sainl-sacrement dans un do ses bois d? pins où le feu avait pris, el qui assurait ([ue les flammes s élaient rejetées elles-mêmes, apprend un jour, dans une do ses campagnes en Italie, que des soldats de son régiment, qui avaient dcserlé, s'étaient réfugiés dans un couvent et que les moines refusaient d'ouvrir leurs portes, alléjruant le droit d'asile ; il se met en mesure de les faire enloncer. Elles s ouvrent el ral)l)o parait sur le seuil, in pontifirnlibm^ suivi de lous ses moines el précédé du saint-sacrement. Le marquis Jean- Antoine hésite un instant, puis, so lournant vers son major, il lui dit : c Dauphin, qu'on appelle l'aumônier du régiment et qu*il vienne retirer le hon Dieu des mains de ce drole-là ! »
La conduite du vaillant colonel au combat de Cassano, en 1705, a inspiré à son iils de trésbelles pages que son pelit-fds copie presque littéralement et que nous nous conlonterons de résumer. Gliargé d'arrêter les Impériaux au passage d'un pont, et, suivant son habitude, tenant ses soldats ventre à terre tandis que seul il restait delyout, offrant à l'ennemi sa taille colossale pour point de mire, il reçoit d'abord un coup de feu qui lui c:îss3 le bras droit, il se fait une écharpe avec un m nichoir, prend une hache du bras gauche et repous-e une première attacjue; un second coup de feu lui traverse la gorge, lui coupe la jugulaire et les nerfs du cou, et il tombe sur le pont; son régiment se décourage, s'enfuit; un vieux sergent
n'a' que lo temps de lui jeter une niarmile sur la léle et toute rarmée du prince Eugène, cavalerie et infanterie passe sur son corps. Comme il avait ce jour-là, selon son habitude aux jours de combat, un très-bel habit, cela le fit remarquer parmi les morts. Un des siens, prisonnier, le reconnut; il donnait quelques signes de vie. Le prince Kugènc le fit rapporter dans le camp du duc de Vendôme. Le célèbre chirurgien Dumoulin entreprit de le sauver, bien que son corps ne fût plus qu'une plaie, et qu'il eût la tète à moitié séparée des épaules. 11 y réussit, et, trois ans après celle terrible journée de laquelle il disait : C'est l'affaire où Jr fus tucy on vit le marquis Jean-Antoine, criblé de blessures, le bras droit cassé et enveloppé dans une écharpe noire, la tète .soutenue par un collier d'argent caché sous sa cravate, se marier avec une jeune et belle personne, M""" de Castellane-Xorante, pvtrie (F élévation, écrit son fils, et de ces femmes dont Montluc dit: « Quelle est l'honnête dame (lui voudrait s'associer à un homme qui eût tous ses nerfs et tous ses os?» Ce guerrier hnposant et mulilé lui jwut plus intéressant qu'un jeune frelucjuet intact ; elle l'épousa en avril 1708 et en eut sept enfants (1). Le récit du mariage do Jean-Antoine, dans les
[\) Jcun-Aiitoine uvu!l nlor^^ ki an*^. « J'ui ouï dire à mn niiTc, t'crit son liU, que comme le bruit avail couru qu'elle épousait un vieux, le curé ovuil demandé, même en îsh pré*sence, où II était, attendu qu'il ne le paraissait pas du tout. »
JtLVN-ANTOINE ET SES DEUX BIOGRAPHES
deux manuscrils, présente des différences assez pi<|uanles. Tandis que le marquis de Mirabeau, tout entier à l'attrait que lui inspirent les siiKjii^ l iiitOs trunchfWies de son héros, se complaît à le montrer plus bizarre encore dans celte circonstance que dans toute autre, le futur tribun, qui eut toujours plus de tact que son père, et qui d'ailleurs se proposait, comme nous Tavons dit, de copier le travail paternel pour le publier, n'accepte des singularités de son aïeul que ^ celles qui ne dépassent pas trop la mesure et qui ne peuvent pas donner de lui une idée désavantageuse. 11 raconte d'abord exactement, d'après son père, comment son aïeul, très-épris de mademoiselle de Gastellane, qu'il avait rencontrée avec ses parents aux eaux de Digne, débuta en lui faisant une proposition qui parait d'autant plus bizarre qu'on ne nous dit pas sur <|uelle circonstance elle s'appuyait , la proposition de l'épouser à Tinsu de sa famille et de n'avertir celle-ci que le lendemain du mariage ; comment la jeune personne refusa en disant que « les surprises n'étaient bonnes qu'à la guerre, » et comment ce refus ajourna le projet matrimonial du belliqueux Jean-Antoine. Mais lorsque celui-ci se décide enfin à é|)ouser sans surprise M*'* de Gastellane, on voit .Mirabeau réduire beaucoup et arranger très-habileinent le tableau tracé par son père des nouvelles excentricités de son aïeul. Donnons d'abord sa copie^ nous la ferons suivre ensuite du texte original.
LES MIHABEAU
Cependant ses idées d'établissement, dit Mirabeau, ayant mûri dans sa tô'.e, il traita et conclut promptement avec les parents de M"® de C.astellane, mais à sa manière. Il voulut, U():i -seulement qu'elle fût sans dot, mais il donna quittance de tous ses droits, et ne reçut pas mémo son linge et ses vùlemonts. Il estdei singularités si noblement naturelles qu elles subjuguent tout le momie.
La (luM'iiière plirasé s'oniL^liaîiie assez hioii avec tout ce qui précède; mais entre celte cloiMière phrase copiée par le secoufl bioixraphe sur le manuscrit clu premier et la phrase précédente copiée également, il y a uiw (Icmi-pnjo supprimjc? par le copiste, et qui, rétablie, va produire une discordance des plus choquantes : qu'on en juije en lisant le même récit lel ([ue le marquis de Mirabeau Ta rédig('^ :
('.eiKMHlaut ses i<lécs d'èl.iblissenienl s'ancraient dans sa léte ; il revi il en l*i oveiice, liviila et conelut proniptement ave<' les p irenls do M''" de (>astejlane, mais à sa manioi'e. Ilv<»nlnl n(»n-senleni'Mit qu'elle fûl sans dot, mais en donnant •pii lan 'Ctl • t iiis ses droits (luelcon-jnes, qu'elle n'apportîU pis sMl.Muent son linge, et «[u'elle ne fût vOtue que dos babils qn il avait fait pivparcr pour elle, et que tlo <]:is'('ll:iht\ sn iiirn\ ///• lïiil jnniais les pirds chez s.i iîUr.VA^ u*«'sl pas cjii.^ce ne fût nue très-respeelable dumo, N belle el <l gne <lu nom de Grnel, tiès-bon et aneien du
Danphiné Peut-être si elle eût manqnc de ces avantages, lagêntM osilé de son gendre aurait craint de le lui faire sentir. Mais il voulait être maître cbez lui, et l'Inimenr de sa belle-mère sans doiilt» ne lui eon\enailj»as. Le marquis de t '.astellane, excellent bonitue, ipi on appelait le bien
disant^ et qui était chéri de tout le monde, ne manquait •ucunemeut de la dignité de son état, mais il 8*était pris d^une grande et foncière esliiae pour so.i gLMiJi*c. Plu> co demicr avait dédaigné la fortune, plus on avait pris d'opinion de la sienne qui, d'ailleurs, était considérable encore pour le pays. parti donc était fort bon à tous égards; il voyait sa iille décidée, et il avait foi*t désiré de la voir établie. Enfin, il est des singularités si noblement naturelles qu'elles subjuguent tout le monde.
Nous craignons fort qu'après avoir lu tout ce que Mirabeau avait sapement relranché du manuscrit paternel, le lecteur ne soit disposé à penser que la singularité de Jean-Antoine n*esl pas dans celle circonslance aussi nohlomcnt luilurellc que le croit )e manjuis son fils, et qu'on no se demande même si cet arrangement ne fait p is <|uel(iuc lorl à la future el à ses parents.
Que la situation prévue ici se produise après le mariage et qu'une fille bien née, en gardant d'ailleurs tous les sentiments dus à sa nièro, et eu lui rendant ses devoirs cliez elle, se conforme, (piant au domicile conjugal, aux volontés de son mari, cela se comprend ; mais qu'une pareille convenliun soit imposée d'avance par lo fulur el a;3ceplée d'avance par la future et par ses parents, cela doiuie forcément à penser que la considération du mariage sans dot el sans trousseau a pesé d'un trop grand poids sur l'esprit des uns et des aulivs. Pourtant ,;et c'est là le plfusanl de l'affaire), si la partie de ce récit que Mirabeau a cru devoir, non sans raison, supprimer est exacte (et
nous rignorons), en revanche nous croyons pouvoir afiirmer que la partie qu'il a conservée pour honorer son grand-père ne Test pas. Il n'est pas rigoureusement exact que Jean-Antoine ait épousé M"*" de Caslellane sans dot, et il est encore plus inexact qu il Tait épousée sans trousseau. Le contrai de mariage des deux époux, daté du n avril 1708, que nous avons sous les yeux et que le marquis, fils de Jean-Anloine, avait sans doule oublié quand il écrivait sa notice sur sou père, porte expressément que le futur époux reconnaît avoir reçu de M**' de Castellane pour trois mille livres de coffres et meubles, c'està-dire de trousseau, et s'il n'y a pas, il est vrai, de dot payée au moment du mariage, Jean- Anloine ne donne nullement quittance de tous les droits de sa future, puisqu'au contraire les père et mère de celle-ci c sohliyent solidairement envers lui de faire valoir les droits de leur fiUo jusqu'à la somme de dix-huit mille livres, y compris les trois mille du prix des coffres, et de payer les quinze mille livres restantes après leur décès ou dans Tannée du mariage du sieur comte de Castellane, leur fils ainé. » Ainsi donc, Jean- Antoine n'a pas épousé M"' de Castellane avec un désintéressement aussi absolu que son fils nous le dit. Une dot, très-modeste à la vérité, mais moins faible alors qu'elle ne le serait de nos jours, a été stipuléo au contrat et payée dans le cours du mariage. Si l'on était tenté, en
effet, de supposer, d'après le récit du marquis de Mirabeau, que ces stipulations n'étaient qu'apparentes et destinées à sauvegarder Famourpropre des parents de M"* de Castellane, on serait détrompé en voyant que dans tous les règlements de comptes faits après le décès de Jean-Antoine entre ses héritiers, on déduit constamment sur rhéritage du défunt, outre la donation de survie faite par lui à sa veuve, les dix-huit mille livres indiquées comme formant la dot apportée par elle à son époux.
Nous ne poursuivrons pas en détail cette comparaison entre les deux biographies de Jean- Antoine, parce qu'elle pourrait bien ne pas amuser le lecteur autant qu'elle nous a amusé nous-méme. Disons seulement que pour toute la partie qui concerne la vieillesse du héros, et qui le représente dans cette résidence pittoresque et sauvage de Mirabeau déjà décrite par nous, le futur tribun, en copiant les tableaux de son père, adoucit volontiers les nuances de bizarrerie impérieuse et violente que celui-ci, au contraire, n'hésite pas à mettre en relief dans le caractère de Jean-Antoine. Ce terrible homme que les paysans appelaient le Col (ï argent, à cause du collier qui soutenait sa tète, était, il est vrai, l'appui de ses vassaux contre les agents petits ou grands de l'autorité centrale, depuis les intendants ou subdélégués jusqu'aux procurêurs, huissiers, agents du fisc, espèce d'hommes qu'il eut
toujours en horreur et dont il légua la haine à SCS descendants ; mais il était aussi très-prompt à faire sentir la puissance de son redoutable bras gauche, lequel semblait avoir ajouté a sa force propre celle du bras droit cassé, à quiconque parmi ses sujets aurait osé résister à sa volonté ; s'il assurait dans les mauvais jours de Tannée des travaux régulièrement payés à tous les habitants de son fief, il ne craignait pas de faire travailler (ï autorité les paresseux, et il ne permetlait qu'aux malades de se dispenser du travail. Ce dernier détail est écarté par Mirabeau dans sa copie du manuscrit de son père.
Il écarte également des détails plus sincères qu avantageux sur les côtés faibles du héros : par exemple, son goût exagéré, motivé d'ailleurs par ses blessures, pour les médecins, les recettes de santé et les remèdes ; il écarte aussi, sans doute parce qu'il la considérait comme peu intéressante, la nuance de piété que son père indique comme s'élant accusée de plus en plus dans la vieillesse de Jean-Antoine, lequel communiait régulièrement à chaque anniversaire de celte fameuse journée de Cassano où il avait clé tué.
C'est probablement le même motif qui a porté Mirabeau à supprimer dans sa copie du manuscrit paternel , ce tableau des derniers jours d'un vaillant honmie de guerre, tableau qui n'est pourtant pas dénué de caractère, et que, par conséquent, nous croyons devoir rétablir ici d'après le texte original.
Le jeune fils de Jean-Antoine était alors en congé auprès de son père.
Mon semestre, dit-il, expirait ; et quoique j'eusse obtenu une prolongation, il voulut que je partisse, ce qui m'empôcha d'être à mon devoir jusqu'au bout; mais je ne le croyais pas, à beaucoup près, si malade . Il cessa bientôt de vouloir prendre do la nourriture, ne répondant à toutes les instances que par ces mots : Toute ma vie, quand f ai dit non, cela voulut dire non. Au reste, ses derniers jours se passèrent dans la plus grande douceur et tranquillité, causant avec confiance et riant même quelquefois avec son confesseur, religieux fort doux et fort saint, qu'il aimait beaucoup. Il s'affaiblit constamment, et je tiens de ma mère qu'à ses derniers moments, où il ne pouvait plus être entendu que parlant dans son oreille, il rendait grâres à Dieu en se rappelant tout ce qu'il avait vu périr d'hommes et de ses amis, d'une mort subite, violente, environnée d'horreurs, sans se reconnaître, sans secoure et sans consolation; combien il avait mérité et recherché d'être do ce nombre ; et comparant cet état avec la mort douce, tranquille et préparée que la Providence lui accordait. »
Mirabeau écarte aussi du récit paternel une page qui nous apprend que Jean-Antoine avait la réputation d'être un peu jaloux de sa femme. Son fils repousse, il est vrai, celte accusation, mais les détails qu'il donne à ce sujet, et sur son père et sur sa mère, nous paraissent assez intéressants pour être reproduits :
Les conteurs qui prêtèrent, dit-il, dans le temps, toutes
LKî5 MIRABEAU
les singularités ù notre nom, disaient à Paris, en ma jeunesse, qu'il (Jean-Antoine) avait enfenné sa femme dans un château jusqu'à ce qu'il eût trois enfants mâles. Dans le pays môme on le disait jaloux, attendu que .sa femme était fort belle; c'était mal connaître l'un et l'autre; jamais femme n'eut à tout â^e l'air plus imposant et ne fut plus éloignée d'aucune sorte de prétention quelconque. A douze et quatorze a:is, elle se croyait laide, attendu qu'elle ne voyait point de figure qui lui ressemblât. A seize ans, elle était une manière de Gaton pour le sérieux et la sagesse. Elle disait qu'elle s'était toujours trouvée trop jeune ou trop vieille pour être dans le monde. Sérieuse et trop retirée, même par caractère, un gracieux quelconque n'eût su par où la prendre. Elle disait que M. do Turcnnc eût été dangereux pour elle, elle Ta dit toujours; ayant dès l enfance aimé la société des gens d'âge et de réputation, elle avait beaucoup ouï parler de ce grand iiomme avec l'enthousiasme qu'il inspira a tous ceux qui l'avaient vu. Ayant trouvé un homme fort imposant et fort respectable, et le voyant honoré de tout le monde, cela sans doute lui avait élevé le cœur. Ah! madame y si vous saviez combien on est heureuse de pouvoir respecter son mari ! dit-elle un jour à une dame qui voulait lui faire entendre (|u'on la plaignait de l'humeur de mon père. Quant à lui, diflicilemenl fût-il venu en pensée à quelqu'u i do lui faire un affront, fût-ce pour gagner un royaume, et femme ([uelconque ne fut à si haut prix. 11 savait ces contes et ne faisait qu'en rire; et j'ai ouï dire à ma mère ([u'un jour ayant fait un voyage à Aix pour un procès, il lui proposa le matin d'aller se promener ensemble tète à tète au Cours, pour faire nouvelle aux oisifs (l).
(1) Une partie de ce passage, cl quelques autres également retranchés par Mirabeau dans sa copie du manuscrit de son pcrc, ont été reproduits en note par M. Lucas de Montign;
4Ë.VN.ANT01NE ËT SES DELX BIOGRAPHES iol
Mirabeau a laissé également de côté dans sa copie du manuscrit de son père, un tableau qui représente la vie de son héros, non plus à Mirabeau, mais à Aix, car c'est dans cette ville que s'écoulèrent les huit dernières années de la vie de Jean-Antoine, Son fils nous dit en effet, dans un autre document, qu'à partir de 1728 il résidait à Aix et n'allait même plus dans ses terres. Sa vieillesse à Aix nous est présentée par son premier biographe sous un aspect qui semble parfois assez attrayant :
Ses soirées, dit le marquis de Mirabeau, étaient un véritable lycée d'honneur, de récits historiques, d'éloquence et de dignité. Il s'y rassemblait assez régulièrement un certain nombre de personnes choisies qui venaient les passer chez lui. Son genre d'esprit n'était pas précisément celui qui fait valoir les autres, le meilleur sans doute pour la société, mais aussi le plus rare ; il avait trop de vivacité et de feu pour cela. Il aurait volontiers tourné v.^rs la plaisanterie noble et piquante, mais comme aussi elle eilt aisément été mordante, vice de race, ses principes Yen éloignaient. D'ailleurs, sur ses fins, sa santé était si mauvaise, qu'il n'était plus le maître de son humeur (1), et le
dans le premier volumodes Mémoires de Mirabeau, sous le titre d'Extraits des Mémoires domestiques inédits du marquis de Mirabeau. Nous devons dire que ces extraits ne sont rien autre chose que des morceaux de la biugrraphie de Jean-Antoin? par le marquis, non copiés par son flls.
|1) n y a quelque discordance de pensée entre ce membre de phrase et celui qui le suit; mai<, le marquis de Mirabeau étant un peu coutumier du fait, nous n'avons pas cru devoir intervenir.
ton le plus sérieux et le plus noble était dominant chez lui ; mais toutes les grâces de la diction et toute la chaleur de réloquence en faisaient TAme et le soutien. Au reste, à ses yeux près, affaiblis sans qu'il parût rien au dehors, mais de manière qu'à peine voyail-il à se conduire, il vécut jusqu'au bout tout entier; sa figure n'avait point changé ; ses vêtements, qui eussent été ordinaires sur un autre, paraissaient fastueux sur lui. Jamais homme n'eut meilleure mine, et ne parut moins y prétendre. Il poussait la propreté jusqu'à changer de perFuque à la campagne, y étant seul, en revenant de la promenade avant de rentrer dans l'appartement. Pourquoi peindre un homme, sinon pour le faire vivre? Dans un beau modèle, les plus petits détails sont précieux.
On se demande pourquoi Mirabeau a écarté ce passage en copiant le manuscrit paternel. L'aurait-il par hasard considéré comme un produit de Timagination de son père? S'il pensait ainsi, on serait tenté parfois d'être de son avis quand on lit telle lettre du fils de Jean-Antoine, écrite avant qu'il eût songé à raconter la vie de ce dernier, et dans laquelle il cherche précisément à faire ressortir le côté triste et prosaïque de sa vieillesse soit à Mirabeau, soit à Aix. Le marquis veut, il est vrai, se justifier auprès de son frère le bailli, d'avoir quitté la Provence; il veut lui prouver que leur père commun avait voulu la quitter aussi, et après avoir indiqué les diverses circonstances qui l'en empêchèrent, notamment une perte de 200,000 livres faite par lui dans le système, c'est-à-dire dans les opérations
du fameux financier Law, il croit devoir, à Tappui de son argumentation, présenter sous un jour peu brillant les dernières années de la vie de Jean- Antoine : t II rongea, dit-il, désormais sa vie à Mirabeau, à Pertuis, à faire la garrigue (1), de petits placements de concert avec Capus (son homme d'affaires), et, quand la vue lui manqua, à solliciter des procès à Aix pour les montagnards à lui recommandés, sentant son déplacement, faisant force sur lui-même et abrégeant sa vie à l'aide de Joannis et de Deidier (2). »
Dans un autre document dont nous reparlerons plus tard, le père de Mirabeau, se félicitant d'avoir pu faire un mariage dont il ne se dis- . simule pas les inconvénients, et énumérant les difficultés qu'il trouvait à se marier, fait entrer en ligne de compte Teffroi que mon grand oncle y dit-il, et mon père avaient donné de noire nom. Si Ton voulait abuser de cet aveu, on en pourrait conclure que la réputation du héros célébré tour à tour par son fils et par son petit-fils, était surtout celle d'un homme très-dif-
(1) C'est une grande portion du rocher qui s'étend au midi et à l'est du château de Mirabeau, que Jean-Antoine avait fait aplanir; on avait creusé d'*3 trous dans le roc, dans ces trous €Mi avait porté de la terre végétale et planté des oliviers qui n'y ont jamais prospéré.
(2) Lettre inédite du marquis de Mirabeau à son frère le bailli, da 23 mai 1775. Ces noms sont, je crois, cevix de deux médecins d'Aiz qui abusaient du faible de Jean-Antoine pour les remèdes.
ficile à vivre ; mais, d'un autre côté, quand on aspire à trouver la vérilé, on n'est pas fâché derençontrer des témoignages étrangers qui viennent à Tappui des sentiments enthousiastes que le marquis de Mirabeau exprime le plus ordinairement pour son père, et c'est ce qui nous a fait remarquer avec plaisir, dans une lettre écrite par Vauvenargues au fils de Jean-Antoine, le passage suivant relatif à ce dernier : « Ce que je dis de la sévérité, écrit Vauvenargues, combat l'exemple d'un père (Jean-Antoine) qui soutenait ce défaut par de grandes vertus , par un esprit solide et par une éloquence niàle, je serais bien fâché d'attaquer sa mémoire qui vit dans votre cœur (1). »
Ce passage, écrit le 13 mars 1740, trois ans à peine après la mort de Jean-Antoine, par un parent et un ami de la famille, qui avait lui-même assez vécu à Aix pour avoir connu sans doute personnellement Thomme dont il parlait, nous met à Taise pour écarter quelques variations dans les jugements du marquis de Mirabeau sur son père, el pour affirmer que le vieux guerrier qui devait avoir pour petit- fils un des plus grands orateurs des temps anciens et des temps modernes, supérieur à Mirabeau par de grandes vertus,
(1) En racontant la vie du marquis de Mirabeau, nous reviendrons sur cette correspondance de jeunesse entre lui et son ami Vauvenargues, devenu depuis si justement célèbre comme moraliste.
JËA>«.AStOlMÉ Et SËS DEUX BtôGRAPHÊâ i05
était déjà doué comme lui d*une mâle éloquence.
Jean-Antoine mourut le 27 mai 1737 , âgé de soixante-dix ans et six mois , laissant par testament sa veuve usufruitière de tous ses biens jusqu'à ce que Tainé de ses fils eût atteint Tàge de vingt-cinq ans. Nous avons déjà dit qu'il avait eu de son mariage avec Françoise de Caslellane, sept enfants, dont six garçons et une fille. Trois garçons seulement lui avaient survécu. L'aîné avait vingt et un. ans au moment de la mort dé son père. La veuve de Jean-Antoine ayant vécu constamment avec son fils aîné jusqu'en 1769, où elle mourut âgée de quatre-vingt-quatre ans, et ayant exercé sa part d'influence non-seulement sur ses trois fils, mais même sur ses petits-fils, il est naturel qu'après avoir cherché à la connaître un peu, nous essayions à notre tour de la faire connaître au lecteur.
LA ORAND*lfèRE DE MIRABEAU.
Nous pouvons d'abord dire en toute sûreté de conscience que Françoise de Castellane fut une des plus belles personnes de son temps. Le témoignage de ses fils sur ce point est confirmé par plusieurs portraits d'elle, dont deux surtout remarquables et authentiques; Fun la représente âgée d'environ vingt-cinq ans , c'est-à-dire dans les premières années de son mariage. C'est line grande femme bien faite, vêtue d'un corsage bleu brodé d'or, avec des traits parfaitement réguliers, la peau blanche , le teint coloré et même un peu %if, de beaux cheveux blonds d'une nuance un peu dorée, relevés sur le front et ornés de rubans
d'un rose vif, avec de grands yeux d'un bleu clair tirant sur le gris. Celte figure, dans son expression générale, respire une vivacité noble et fiére , mais peut-être un peu agreste.
Dans le second portrait, Françoise de Castellane doit avoir environ soixante ans, et elle est peut-être plus belle encore que dans le premier; ses yeux bleus semblent devenus un peu plus foncés et plus doux, son teint n'a plus le coloris un peu trop vif qu il offrait dans sa jeunesse; il est plutôt d'un blanc mat ; ses cheveux, d'une belle nuance grise, forment deux bandeaux qui encadrent sa figure ovale ; sur sa tête est jeté un voile de dentelle blanche tombant négligemment des deux côtés sur un corsage bleu orné d'un collier de grosses perles blanches; l'expression de cette physionomie est un peu mélancolique, mais en même temps imposante, ferme et calme.
Mariée à un homme plus âgé qu'elle de vingt ans, qui lui inspirait une estime presque respectueuse, et dont le caractère naturellement violent subissait de plus l'influence d'un corps criblé de blessures, Françoise de Castellane s'accoutuma de bonne heure à se maîtriser, en s'appliquaût avant tout à détourner de son mari toutes les occasions de mécontentement ou d'émotion. C'est elle qui Ta tait durer, dit quelque part son fils ainé ; mais il parait bien que le contact d'un mari impérieux n'eut pas pour effet de la rendre flexible; il développa au contraire en elle
des habitudes de sévérité imposante, austère, un peu hautaine et même un peu rude, que ses fils signalent assez souvent dans leur correspondance, tout en exprimant pour la belle ame de leur mère l'enthousiasme le plus constant. Son second fils, le bailli de Mirabeau, parlant d'elle en 1760, à une époque où elle avait soixante-quinze ans, la présente ainsi : t Cette respectable mère, dit-il, pleine de force dans Tàme et dans la tète, élevée par de preux gentilshommes, s'exprime avec une énergie qui fait trembler les demi-hommes de ce temps-ci; mais sa sévérité ne tient pas contre le cwur : née pour aimer ce qu'elle doit aimer, le cœur la ramène toujours ; c'est là, je crois, le fond de son caractère. »
Les deux frères vantent beaucoup la force de sa volonté, et le peu que nous savons de ses actions confirme leur témoignage. Voici, par exemple, comment, aussitôt après la mort de son mari, elle s'occupe de rétablir l'ordre en tous genres dans ses domaines de Mirabeau et de Bcaumont. C'est son fils ainé, le père de Torateur, qui a écrit celte note inédite : t Dès que ma mère se vit à la tète de la maison, elle songea au maintien de la police et justice aussi sérieusement qu'aux affaires. On cachait beaucoup de choses en ce genre à mon père, de peur de l'émouvoir. Elle commença par destituer, à Mirabeau, Duplessis de la charge de bayle ou lieutenant de juge. Ce Duplessis était un des plus grands coquins qui fût au monde. Il
ilQ LES MIRABEAU
y avait à Beaumont une procédure intentée contre un chirurgien établi audit lieu pour une affaire d'avorteraent ; le juge, très-négligent, Tavait suspendue; ma mère fit arrêter cet homme par Gobart, célèbre exempt de maréchaussée ; il fut poursuivi et banni a perpétuité avec confiscation de biens. L'année d'après, elle fit faire son procès au fils de la nommée Princesse^ accusé de vol ; elle le fit venir lui parler, et l'arrêta ainsi ellemême, ayant fait fermer les portes du château ; il fut condamné et conduit aux galères. »
Ces faits démontrent que la veuve de Jean-A ntoine était digne de représentèr son mari dans Texercice des droits de police et de justice qui appartenaient encore aux seigneurs de fiefs. En voici un autre qui prouve aussi qu elle était avant tout une mère désintéressée. Nous venons de dire que le testament de Jean-Antoine lui conférait l'usufruit de tous SCS biens jusqu'à la majorité du fils aîné, par conséquent pour([uatre ans encore; mais lorsqu'il fut question de faire insinuer, c'est-à-dire enregistrer ce testament, on demanda sept mille livres de droits d'enregistrement pour ce seul usufruit. Or, le simple désir de ne pas grever les biens de ses enfants d'une charge aussi forte suffit pour la déterminer à renoncer à cet usufruit, et à le remettre en fait à son fils aîné, en se contentant de la pension qui lui avait été assignée par son mari. Ce n'est peut-être pas ce qu'elle fit de mieux dans l'intérêt môme de son fils, car quoique celui-ci
assure qiie ce trait de prudente bonté ne changea rien a la situation, et qu'il continua à laisser gérer sa fortune par sa mère jusqu'à vingt-cinq ans, si nous voulions y regarder de près, il ne serait pas difficile d'établir, comme nous aurons d'ailleurs occasion de le faire, quand nous traiterons de la jeunesse du père de Mirabeau, qu il intervint luimême et assez malheureusement dans cette gestion.
La crainte de mécontenter sa mère n'en fut pas moins toujours très-puissante sur son esprit. Nous ne possédons qu'un seule lettre de la mère au fils; mais elle répond assez bien à Tidée que ses enfants nous donnent de son caractère résolu. Elle est écrite dans une circonstance considérable de la vie du marquis de Mirabeau, sur laquelle nous reviendrons, à Tépoque où F Ami des hommes avait atteint le plus haut point de sa popularité comme économiste réformateur et apôtre du progrès : après avoir subi huit jours de détention au château de Vincennes pour sa Théorie de r impôt, il venait d'être exilé au Bignon. Il vou- Liit obtenir de sa mère, qui était resiée à Paris malade, qu'elle écrivît directement au roi pour demander le retour immédiat de son fils, et il se déclarait décidé à écrire, de son côté, à M"** de Pompadour que si la demande de sa mère était rejetée, t il ferait un éclat, romprait lui-même son exil, et viendrait à Paris demander des juges. > Sa mère, qui désapprouve ainsi que
son frère toute démarche violente, repousse ce plan par la lettre suivante datée du 9 février 1761 :
Jo me rapporte, mon cher fils, à ce que vous dit ici votre frère : c'est ]*intention de votre famille et de vos amis les plus tendres et les plus attachés à vous. A l'égard de la démarche que vous voudriez que je fisse, je puis vous assurer que je n'en ferai jamais rien, et que vous ne sauriez me faire un plus grand chagrin que de la faire vousmême. Au surplus , soyez tranquille sur ma santé ; je ne manque ni de soins, ni de cour; et au fait, je n*ai point de fièvre. Il y a deux ans que j'étais peut-être plus malade, et je n'en ai rien dit. M. de Saint-Florentin me mande qu'il profitera de la première occasion pour solliciter près du roi votre retour. Encore un coup soyez tranquille , vos amis travaillent avec plus de chaleur que vous ne sauriez le faire vous-même.
Le marquis, alors âgé de quarante-six ans, s'incline devant la volonté de sa mère et renonce immédiatement à son projet avec un ton de déférence filiale qui nous paraît digne d'être noté, parce qu'il compense peut-être un peu la rigueur que nous le verrons déployer, plus tard, dans Texercice de son autorité paternelle.
Madame, ma très-chère mère, Le sieur B... arriva hier, et le courrier m'apporta aussi votre lettre du 30 du mois passé, qui a été fort retardée. Prenez, au nom de Dieu, le plus grand soin de votre santé. Je n'ai que cette inquiétude-là ; je me porte d'ailleurs fort bien de corps et d'esprit. A l'égard de mes idées de conduite dans une occasion d^éclat, il est tout
LA GRAND MÉRE DE MIRABEAU m
simple qu*elles soient analogues à leur principe, et^ par conséquent, peu de mise dans des circonstances où il faut agir en père de famille, et non en personnage de théâtre; mais en vous les soumettant, je suis sûr de les rectifier. Soyez donc certaine que je ne ferai rien qui nait été approuvé par vous, ma chère mère, ou plutôt que je ne ferai rien du tout. Je m'en remets à la Providence, et je n'y aurai de mérite qu'en ce qui concerne votre santé. Le sieur B. . . vous dira qu'il nous a trouvés aussi gais que ce dernier article peut me le permettre. Je finis en m'en rapportant à ma lettre à mon frère, pour tout le reste. Je suis avec un profond respect, etc., etc.
Quoique ces documents témoignent de Tinfluence exercée par la veuve de Jean-Antoine sur son fils aîné , il ne faudrait cependant pas s'exagérer cette influence ; elle fut tout à la fois trop forte et trop faible, pour leur bonheur à tous deux. La mère ne put jamais se résoudre à se séparer de son fils, et lui-même ne voulut jamais se séparer de sa mère. Elle avait prés de soixante ans, lorsqu'il la décida a quitter la Provence pour s'installer successivement avec lui, d'abord dans le Périgord à la suite de son mariage, puis à Paris où il se fixa, renonçant à peu près à toute pensée de retour dans son pays natal, et livré à ses préoccupations, à ses ambitions d'économiste associé au docteur Quesnay dans la direction de l'école des physiocrates. Il se maria, néanmoins, sans que sa mère intervint dans cette grande affaire , conclue par lui seul à Paris, tandis que Françoise de Castellane était encore en Provence,
et conclue avec une légèreté bizarre qu'on appré^ ciera plus tard, car ce ne fut pas un mariage d'inclination, et comme mariage d'intérêt, c'était Une combinaison des plus chimériques.
Cette erreur, qui fut si fatale pour lui, eut pour première conséquence de le placer entre une mère austère, pieuse, méthodique jusqu'à l'excès, et une femme foncièrement extravagante , dénuée de tenue en tous genres , toutes deux antipathiques Tune à l'autre, et vivant presque toujours pendant bien des années sous le même toit.
La tendre vénération que le marquis de Mirabeau éprouvait pour sa mère dut le rendre parfois rigoureux pour sa femme jusqu'à l'injustice, et il est difficile que la veuve de Jean-Antoine, dont la conscience élail très-délicate, ne se soit pas reprochée aussi plus d'une fois d'être pour quelque chose dans la désunion des deux épdux. Indépendamment de celte cause habituelle de trouble, la vieille marquise eut à subir des chagrins douloureux, dont le plus vif, peut-être, fut l'affront que lui infligea son troisième fils, duquel nous allons parler tout à l'heure, en contractant un premier mariage non-seulement peu judicieux comme celui de l'aîné , mais honteux. Il venait de se remarier plus honorablement, lorsqu'elle le perdit après s'être réconciliée avec lui ; et c'est alors que de nouveaux chagrins vinrent l'assaillir par son fils aîné. Celui-ci s'était séparé de sa femme qui était allée vivre en Limoit-
tàa auprès de samére, et sous ce rapport, la vieille marquise, redevenue la mai tresse de la maison, aurait pu se féliciter de l'événement; mais elle voyait sa belle-fiUe se préparer à ruiner son mari en se ruinant elle-même par des procès interminables et scandaleux.
L'irritalion qu'elle en éprouvait la poussait involontairement à distinguer , entre ses petits-enfants , ceux qui physiquement ressemblaient le plus à leur mère ; et comme le futur tribun , même en dehors de la laideur accidentelle que lui avait infligée la petite vérole , était, suivant elle, /ou/ Vassan, elle contribuait plus ou moins à entretenir le père dans une disposition de sévérité habituelle contre celui-là et d'indulgence plus grande envers le second (depuis le vicomte), qui, dans la maison , était considéré comme rappelant seul les Mirabeau (1).
Tandis qu'elle concourait ainsi à préparer un avenir pénible à ce fils aîné qu*elle aimait avec une si profonde tendresse, elle était obligée, malgré sa piété de plus en plus ardente, de fermer les yeux sur des choses qui blessaient le sentiment le plus vif de son âme. Après le départ 'de sa belle-fllle , elle avait vu s'introduire auprès d'elle, à titre d'amie de son fils,
{i\ C'est an second de ses petits-fils que Françoise de Casiellaoe légua par testament la somme de quarante mille livres qui composait toute sa fortune personnelle , tout en laissant itsn^vn Vmtrmi de cette somme au père de renfani.
une personne jeune encore, belle, spirituelle et très-séduisante , que nous ne faisons qu'indiquer ici, mais dont nous parlerons amplement dans le cours de ce travail. Celte jeune femme qui Taocablait de soins et de prévenances, paraît lui avoir inspiré par moments une sympathie très-sincère, et cependant elle ne pouvait se faire illusion sur la nature du lien qui l'unissait à son fils.
Ce n'est pas que M'"* de Pailly dont il s'agit ici ait jamais vécu conjugalement, ainsi qu'on Ta écrit quelquefois, avec le marquis de Mirabeau. Les bienséances étaient gardées; elle ne venait habiter chez lui qu'à la campagne, au Bignon, où elle était supposée en visite chez sa mère; elle y venait elle-même quelquefois accompagnée de son père. Elle y trouvait non-seulement la vieille marquise, mais une de ses deux bellesfilles, la veuve de son troisième fils, qui vivait dans la maison, et avec laquelle elle était fort liée ; elle y trouvait souvent aussi la fille aînée du marquis de Mirabeau, mariée elle-même, et également très-liée avec Yamie de son père. Mais nous avons lu un trop grand nombre de lettres intimes concernant cet intérieur, pour n'avoir pas discerné, en ce qui touche la veuve de Jean- Antoine, que la présence de M"** de Pailly, tout en étant souvent pour elle une distraction agréable et parfois même une sorte de plaisir de cœur, est souvent aussi, pour sa conscience de dévole austère, une cause d'agitations et d'inquiétudes très-vives.
Nous sommes entré dans ces détails, surtout pour expliquer, autant qu'il peut être expliqué, le phénomène moral extraordinaire, déplorable et même affreux, qui signala les trois dernières années de celte vénérable femme, qui fit le désespoir de ses deux fils, et au sujet duquel le marquis de Mirabeau s'écriait dans une lettre du 27 septembre 1766 : « Et c'est là la fin et le terme de quatre-vingts ans de vertus. 0 allitndo ! »
Nous aurions glissé sur cet incident douloureux, si des Souvenirs d'un homme du xvni* siècle, imprimés récemment pour la première fois, n'avaient appris le fait au public en l'exagérant et en le défigurant plus ou moins, par l'omission des circonstances touchantes qui en adoucissent le pénible caractère. Nous voulons parler des Souvenirs du baron de Gleichen, l'ancien ambassadeur de Danemarck à Paris, l'ami des Choiseul. L'auteur de cet ouvrage, d'ailleurs intéressant, semble s'être proposé surtout d'y réunir tous les cas singuliers et tous les personnages bizarres ^u'il a pu rencontrer dans sa vie ; il déclare luimême que s'il parle de la famille de Mirabeau, avec laquelle il a été lié, en effet, comme il le dit, pendant quelques années, c'est surtout pour raconter le genre extraordinaire de folie qui a précédé la mort de la grand'mère de Mirabeau. Il commence d'abord par faire en sa faveur une déclaration qui a tout son prix dans la bouche d'un philosophe: il déclare que « quoiqu'il l'ait con-
nue stupidement dévote, elle n'en avait pas moins gardé jusqu'à l'âge de quatre-vingt-deux ans une pénétration, une justesse et une force desprit étonnantes, » Voici maintenant comment il 0l|ilique et raconte la longue et cruelle maladie dont elle fut atteinte :
Sa maladie, dit-il, me paraît avoir développé les combats de son tempérament contre ses principes, et de sa philosophie contre la foi la plus aveugle. A l'âge de quatre-vingt-deux ans, elle tomba malade d'une goutte remontée, et que Bordeu prit pour une fièvre catarrhale maligne; il lui donna beaucoup de kermès minéral, qui subtilisa Thumeur goutteuse. Elle se répandit sur les nerfs et se concentra ensuite dans le cerveau; elle devint foUe, furieuse, enragée; elle arrachait tous ses vêtements; on fut obligé de la coucher sur la paille, et de la mettre sous la garde d'un vieux valet de soixante et dix ans, qui seul pouvait en venir à bout, parce qu'elle en était devenue amoureuse. Elle était un squelette et n'avait plus qu'un souffle de vie, lorsque la rage la prit. Dès ce moment, sa santé physique changea si miraculeusement, qu'eUe engraissa à vue d'œil, devint fraîche comme une jeune fille, et tous les symptômes de son sexe et de la jeunesse lui revinrent.
Mais ce qu'il y a do plus merveilleux encore, c'est que sa folie portait précisément sur les deux points contraires de son caractère moral. Cette femme si vertueuse, si prude, qui s'offensait de l'ombre d'une expression équivoque, vomissait des paroles qui auraient révolté les oreilles d'un grenadier, et qu'on aurait cru devoir lui ôtre totalement inconnues. Le second produit de sa rage était les blasphèmes les plus horribles ; et quand quelqu'un venait la voir, elle lui criait de renier Disa ou
LA GHAND'MÊBE DE MIRABEAU 119
iju'oUe rétrangloraU. Elle a vécu dans cet ét^i jusqu'à Fâge de quatre-vingt-six aus; et c'est bien d'elle qu'on peut dire par excellence qu'elle a eu la tète tournée et refait è l'envers (1).
Nos documenta nous perpie^ent de déclarer que cet affreux tableau est en partie inexact et dans son iensemble très-exagéré. On dirait que le baron de Gleichen a vu le spectacle qu*il décrit ; on dirait môme, à lire ces mots irréiléchis : t Quand quelqu'un venait la voir » qu'une per»sonne dans un pareil état recevait régulièrement des visites. Il est certain, au contraire (et nous le prouverons tout à l'heure), que le marquis de Mirabeau, aussitôt que la folie de sa mère prit un caractère furieux, mettait une sorte de pudeur farouche à ne la laisser voir à personne , pas même à ses plus proches. Cela ne veut pas dire qu'il ne s'occupât point lui-même de la malheureuse malade, au contraire, il s'en occupait d'autant plus que lui seul gardait sur elle un ascendant permanent, même au milieu de ses crises les plus terribles. Tant que la démence de sa mère avait été paisible (et elle ne prit pas, aussi soudainement que le dit le baron de Gleichen, la caractère de la fureur), son fils en parlait volontiers à ses amis, et nous avons des lettres de lui très-touchantes, où il peint cette auguste caducité, entourée d'un cercle de femmes attentives et res-
(t) Scavêain du bêron de Ghiehea, publiés en 4868 par M. Grimblot, ehêt TediMier, p. 118-119.
LES MinAnEAU
pectueuses à qui elle conte que Jésus- Christ est enterré à la fontaine des lins dans le parc, tandis que son fils et le médecin Gatti se promènent dans le salon en silence (1). Mais à partir du jour où celte folie devint furieuse, il cache sa mère à tous les yeux, et ne parle d'elle qu à son frère le baiUi, qui était alors à Malte, où il commandait les galères de rOrdre, et qui partage sa consternation.
Qu'on imagine, en effet, deux hommes, très-fiers tous les deux, et tous les deux également fiers de leur mère, habitués, dès leur enfance, à la considérer comme un être supérieur, tout à la fois, par la force de son esprit et par l'austère sévérité de son langage, de ses habitudes et de ses mœurs; qu'on imagine leurs impressions en la voyant tombée dans cet horrible état !
Je l'ai déjà prévenu, cher frère, écrit le marquis au baiUi, le 27 septembre 1766, du déchet de la tète de notre auguste mère. II a été si rapide (2), qu'il est incroyable, môlé de manie continuelle et quelquefois de frénésie. Sa manie est toute en dur et^ en aversion. EUe sent partie
(1) J'ai dtgà inséré deux de ces lettres adressées par le marquis de Mirabeau à de Rochefort, dans un volume publié en 1870, sous ce litre : La Comtesse de Rochefort et ses amis, et c'est ce qui m'empêche de les reproduire ici.
(2) Ce mot si rapide, qui semblerait en contradiction avec ce que nous venons de dire, ne doit pas être pris au pied de la lettre, car, un mois avant, le marquis avait déjà annoncé à son trhre que la tête de sa mère déclinait. La lettre écrite à la même date que celle-ci et dont nous avons cité plus haut une phrase, est adressée par le marquis à son gendre.
de son malheur et est invincible dans sa volonté, comme elle le fut toujours ; elle mange peu et ne se couche plus. En un mot, c'est un état à faire pitié et le seul événement de ma vie qui ait pensé me faire pécher contre mon culte absolu de résignation à la Providence, et dire comme Brutus à Philippes : « O vertu, etc., etc. » Tu sens ce qu*est pour moi le terrible détail de ce spectacle, et du devoir relatif. Je ne t'en dirai pas davantage.
€ J'ai connu bien des têtes d'homme, répond le bailli de Mirabeau à son frère ; j'en ai peu trouvé que j'eusse mis de niveau avec la sienne, et voilà où elle en est. Fiat voluntas! Mais quel rabatjoie à l'orgueil humain ! » Et quoiqu'il soit malade des fatigues de son commandement de Malle, il propose à son frère de venir s'associer aux soins qu'il donne à sa mère.
€ Tu ne nous es pas nécessaire, lui réplique le marquis, pour soutenir l'état de notre pauvre mère. Bien loin de là, hors ses domestiques continuellement résidant dans sa chambre, il n'y a que ma sœur (1) et moi qui y entrions, parce que c'est une continuation de devoirs nécessaire, pour que ses gens ne la négligent pas. Elle ne dit rien à ma sœur, et en radote quand elle est partie, mais en mal; et, en général, elle ne peut souffrir les femmes. Pour moi, elle a toujours de la joie deux fois par jour quand j'arrive ; mais la volubilité à bâtons rompus ne cesse pas. En un
(1) C'était sa bell^sœur, la veuve du second de ses deux frères, dont il sera question plus loin.
tes MIRABEAU
mot, je n'ai pas voulu que mon gendre, qu'elle aimait fort, la vit, à un voyage qu'il a fait ici cet hiver, et si tu arrivais et m'en croyais, tu ne la verrais point, crainte de quelque révolution qui troublerait sa santé, maintenant inébranlable, et nous donnerait de la peine, car elle parle souvent de sa folie (1). »
Ainsi, la pauvre femme avait des lueurs de raison qui lui faisaient sentir sa folie. Quant au caractère cynique ou impie de cette folie, le baron de Gleichen l'exagère beaucoup lorsqu'il transforme en un état habituel des accès qui ont pu se produire quelquefois, mais rarement, d'après le témoignage du fils. Cependant nous devons dire que nous trouvons une sorte de conflrmation du fait dans ce passage un peu voilé d'une lettre du marquis au bailli : c Son mal consiste en une opposition diamétrale à tous ses goûts, usages, habitudes et manières et langage d'autrefois. » Mais la même correspondance prouve, et d'une façon émouvante , qu'elle échappait plus d'une fois au démon qui l'obsédait (car cet état semble rappeler ce qu'on appelait des poasessions au moyen âge). Nous lisons, en effet, dans une lettre de son Tils at;ié au bailli, qui était alors à Mirabeau, le passage suivant ; la lettre
(i) Nous sommes porté à croire, d'tprès d'autres lettres, que le bailli vint, en efTei, passer quelque temps chez son f^re, #t qu*il eût le courage d» s'^bat^nir ou, peut-être, ^u'il n'eût pas le courage de voir ai D«Uieur0UM mère.
est du 11 septembre 1767 : « Je ne t'éerirais pas, cher frère, sans un incident qui me tient à cœur; ma mère, qui n*a plus du tout d*idée suivie, m*a parlé, néanmoins, deux jours de suite de faire faire une neuvaine pour elle à Notre-Dame du Lau. Tu sais la foi de toute la famille a cette dévotion ; elle voudrait, et c*est du moins ce qu'elle m*a dit à bâtons rompus, quon écrivit au supérieur de MM. les prêtres desservants de Notre-Dame du Lau, pour leur demander une neuvaine pour Famé de dame Françoise de Castellane^ marquise de Mirabeau. Elle prétend que les lettres vont par Gap. »
N*y a-t-il pas quelque chose de singulièrement attendrissant dans le fait de cette malheureuse folle qui, vivante, demande qu*on prie pour son âme, comme si elle était morte, ou plutôt pour obtenir que cette âme si noble, mais si horriblement opprimée, défigurée, bouleversée, puisse enfin se dégager de son corps et rentrer en possession d'ellemême en reprenant toute son ancienne beauté! Ce n*est pas que nous adoptions Ja solution physiologique par laquelle le baron de Gleichen prétend expliquer l'état de la grand'mére de Mirabeau; son explication, qu'on vient de lire plus haut et qui porte sur la réaction du tempérament contre les principes j à propos d'une [femme de quatre-vingts ans qui a mis sept enfants au monde, nous parait absurde. Le détail du vieux domestique septuagénaire duquel seul elle acceptait les
soins dans* sa folie, parce qu'elle en était, suivant Gleichen , amoureuse , n'est point mentionné dans la correspondance du marquis (1). On peut l'admettre cependant comme un incident possible d'un état qui a duré trois ans; mais la disposition la plus constante de cet état, c'était, d'après le marquis, l'aversion des femmes, dont la présence était devenue insupportable à sa mère, et c'est cette aversion qu'elle exprimait probablement en termes grossiers, dont Gleichen exagère probablement aussi beaucoup la grossièreté.
Si donc, nous avions la prétention que nous n'avons pas, de déterminer la cause d'une pareille folie, peut-être pourrions-nous alléguer, comme explication plausible, les circonstances dont nous venons de parler, c'est-à-dire les chagrins qu'une personne très-fière et très-austère avait éprouvés par suite des influences féminines qui s'étaient produites dans la vie de deux de ses fils. En un mot, le phénomène nous paraît plus explicable encore par une cause morale que par une cause physique. Ce qui est certain, c'est que la malheureuse femme vécut trois ans dans cette
(1) Ce vieux domestique ne devait pas être tout à fait septuagénaire en 17CG, car nous le retrouvons vingt et un an plus tard dans le testament du marquis de Mirabeau, daté du 27 juin 1787, où il est l'objet d'une disposition ainsi rédigée : « Je laisse à Saint-Pierre, s'il est encore à moi au jour de mon décès, 200 livres de pension viagère. H m'a bien bu du vin; mais il a beaucoup et longtemps servi et soigné les dernières années de ma mère, avec une attention et un zèle que je ne dois pas oublier. »
douloureuse situation : elle avait perdu la raison en août 1766 et elle mourut à quatre-vingtquatre ans, le 26 mai 1769 (1). Voici en quels termes le marquis apprend à son frère la fin de cette longue agonie : c Je t*avais annoncé, cher frère, que le premier cachet te dirait que notre vénérable mère a été prendre possession d'une meilleure vie. Ce fut hier à neuf heures du soir que nous perdîmes Thonneur de son sexe et la bénédiction de notre maison. Au reste, elle était en tel état, qu il n'y avait qu'à désirer de voir abréger le combat de la nature. Sa force et son courage étaient tels , qu'elle se faisait toujours lever, mais c'était une agonie presque continuelle. Bénis la Providence de t'avoir engagé à d'autres devoirs. » Dans une autre lettre, il ajoute : c Elle m'a toujours reconnu et chéri jusqu'au dernier moment, et j'y entrais quatre fois par jour. »
Bien des années après, et peu de temps avant de moiunr lui-même, le marquis de Mirabeau, récapitulant tous les malheurs de sa vie, qui, on le verra, furent nombreux, et comptant ces trois années parmi les plus cruelles, écrivait à son frère le 11 juillet 1788 : t La chute de noire vénérable mère, transition furibonde pendant près de six mois (2),
il) Le baron de Gleicben se trompe également sur l'âge do lu vieille marquise : elle était née en mai IGSo.
(2) Cela paraît prouver, contre l'assertion de Gleichcn, que la période furieuse ne dura que six mois.
donna à son fils présent et imposant, bon Dieu ! et pérorant, des serrements et un exercice qu'on ne peut que supposer; la voyant seul depuis, pendant trois années ; les derniers temps m'avaient mis en état de manquer de téte. » Ailleurs il dit encore qu'il serait devenu fou lui-même, sans la diversion qui le sauva dans cette circonslance comme dans les autres crises de sa vie, la diversion de sa chère science. On verra, en effet, avec quelle sincère et infatigable ardeur le marquis de Mirabeau se console de tout, oublie également et ses douleurs et celles qu'il indige à autrui, en barbouillant d'innombrables volumes sur le bonheur du genre humain par la propagation de toutes les mer\'eilles renfermées dans le tableau économique et dans la théorie du produit net. Quant à sa mère, il ne l'oublia pourtant jamais, car son testament, écrit vingt ans après la mort de celle-ci, exigeait si expressément qu'on la retirât des caveaux de Saint-Sulpice pour lui faire partager s($n tombeau, qu'on fut obligé de déplacer dans ce but une masse de cercueils, et tous deux reposent aujourd'hui, l'un à côté de l'autre, dans l'église des bénédictins d'Argenteuil (1).
(1) Cette étude sur la grand*iiilTO de Mirabeau aurait été plus complète, et probablement plus intéressante, $i nous avions pu retrouver un KIoge historique de Françoise de CastellêDe, marquise de Mirabeau, rùôiç^ô par le marquis son ftU â l'instar du travail qu'il avuit écrit sur son père. Mais, quoique le marquis nous apprenne lui-même que son ouvrage sur sa mère a été imprimé, comme il Va été probablement à un petit nombre d'exemplaires , i} a çphappé jusqu'ici à toutes D09 reclierclief .
Le troisième fils de Jean-Antoine ne devant pas figurer longtemps dans ce travail sur les Mirabeau, parce qu'il mourut jeune encore, à trente-six ans, nous le ferons passer avant ses frères : sa physionomie est d'ailleurs originale comme celle de tous les autres membres de sa fiimille. Il semblerait, diaprés le témoignage du bailli de Mirabeau, que, contrairement à ce qui arrive d'ordinaire, Françoise de Castcllane aurait été habituellement plus sévère pour le plus jeune de ses enfants que pour les autres ; ou peut-être celui-ci n'aurail-il pas su, comme ses deux frères, a{q>récîer le fonds de tendresse extrême qui se
cachait sous Taustérité maternelle : t La respectable mère que nous pleurons, écrit le bailli à son aîné en 1769, avait, comme être créé, ses imperfections ; sa vertu, sa fermeté, la hauteur et la dignité de son ame se peignaient trop sur son visage, et lui donnaient un air d'austérité qui avait, peut-être, contribué à éloigner son troisième fils. »
Celui-ci était pourtant, non pas le plus beau, mais peut-être le plus joli des trois fils de Jean- Antoine. Sa figure, que nous avons pu juger d'après un portrait qui le représente à Tàge de vingt à vingt-deux ans, n'est ni aussi noble que celle du bailli, ni aussi spirituelle que celle du mai^quis ; mais elle est fine et gracieuse, ses yeux sont bruns au lieu d'être bleus comme ceux de ses frères; ses traits sont plus délicats; il a un petit nez un peu arrondi et une petite bouche en cœur qui font de lui un type assez complet chevalier de comédie au xvui* siècle. Né à Perluis, le 6 octobre 1724, Louis- Alexandre fui, comme tous ses frères, reçu, dès l'enfance, dans l'ordre de Malle. Jean-Antoine se faisait une loi de ménager celle ressource à tous ses garçons, et, d'après son fils ainé, il dépensa, pour toutes ces réceptions et pour frais de passage à Malte, 56,000 livres.
Élevé, sans doute, d'abord comme ses deux aînés au collège des jésuites à Aix ou à Marseille (1),
\\) I.n 5uppo9i(ion est cependant, poiiUHre, un peu coniriirié*
LE COMTE LOLIS-ALEXANDHE li9
il en sortit de Irés-boîine heure, car nous le voyons dès l'Age de treize ans, en 1737, Tannée même de la mort de son père, attaché comme sous-lieutenant au friment du Roi-infanterie. Il y trouva pour mentor son parent et Tami de son frère aîné, ce jeune et intéressant Vauvenargues dont nous avons déjà parlé et qui, plus âgé que lui de neuf ans, servait dans le même régiment comme capitaine. Les observations que le mentor adresse à son ami sur le petit chevalier (c'est le titre que portait alors Louis-Alexandre), prouvent que le troisième des fils de Jean-Antoine manifestait de bonne heure le tempérament de sa race, c II a comme vous, dit Vauvenargues au frère aîné, les passions extrêmement vives. Je lui trouve dans l'humeur quelque chose des Riqueti, qui n*est point conciliant; mais il a bien envie de se faire estimer, et cela le corrigera. Je ne manque pas de lui dire, ajoute le jeune et sage moraliste, (ju^on n est guère estimé quand on n est point aimé. Sa volonté est aussi décidée que la vôtre, et c'est le seul défaut qu'on puisse lui reprocher. »
Le frère aîné de Louis-Alexandre, devenu chef de la famille, ne semble pas disposé, dans cette correspondance, à se prévaloir à l'excès de son droit d'aînesse envers son cadet. C'est la mère
par Ci'lle phrase du marquis de Mirabeau sur Louis-Alexandre :
c Mon frère a ou moins d'éducalion que nous, mais il est dans Tige d'apprendre ou jamais. »
qui représente plutôt Tautorité et la sévérité : « Je suis content de votre frère, écrit Vauvenargues , et madame votre mère ne Test pas, je n*en sais pas la cause. » Le mentor conseille de lui faire passw un hiver à Paris pour qu'il fréquente la bonne compagnie, qui lui a manqué au régiment : c Je pense comme vous, répond le frère aîné, qu'il lui faut un peu de Paris avant d'aller â Malte. Je le souhaiterais fort, mais ma mère n'est pas de ce sentiment. Ne pourrions-nous pas, par Meyronnet» lui persuader de l'y laisser aller cet liiver?... S'il ûe répond pas à mes soins, écrit-il encore, je sais qu'il est en âge de commencer à avoir des volontés, et, pourvu qu'il ne s'écarte point des lois de l'honneur, je suis certain que je n'aurai rien à lui dire. »
Le jeune chevalier resta fidèle aux lois de Thon* neur militaire, il fit bravement son métier de soldat, il prit part à presque toutes les batailles ou tous les combats qui précédèrent la paix d'Aix-la- Chapelle; il était à Ëttingen, a Fontenoy, à Lawfeld, a Raucoux. Mais il ne respecta pas un autre genre de point d'honneur dont rimportance n'est pas moindre que celle du premier. A vingt-quatre ans, devenu capitaine dans ce même régiment du roi, il eut le malheur de rencontrer â Bruxelles une des nombreuses maîtresses du maréchal de Saxe, une comédienne appartenant à la catégorie des filles entretenues, M^'* Navarre, qui lui tourna la téte au point de s'en faire épouser.
LE COMTE LOUIS-ALEXANDRE iSt
Ce fâcheux épisode de la vie do Louis-Alexandre, lui a valu une assez grande célébrité; car Tépisode Gt scandale même au xviif siècle, attendu que le mariage comblait ici, en quelque sorte, la mesure du dérèglement. Il se trouva de plus que M"* Navarre délaissait pour épouser le chevalier de Mirabeau quelques adorateurs également heureux et par suite également désespérés, entre autres Marmontel, qui a cru devoir consigner dans ses Mémoires, écrits pour Yédification de ses enfants, un récit détaillé de cette aventure (1). Il y fait jouer au chevalier de Mirabeau un rôle à la fois sentimental et ridicule qui a procuré à celui-ci rhonneur de figurer dans plusieurs vaudevilles et dans un certain nombre de romans.
Marmontel croit devoir nous déclarer que, tout en adorant illégitimement M"* Navarre, il n'avait jamais voulu consentir, quoiqu'elle le désirât aussi pour mari, à s'oublier lui-même jusqu'à
(1) Il e«t difficile do résister à l'envie de mettre en relief, au inoin« par une citation, le caractère parfois si choquant et si gravement grotesque des confldenccs que Marmontel fait à ses enfants. C'est après leur avoir raconté en détail sa première entrevue avec M"« Navarre et ce qu'elle lui dit dans quelques moments tranquilles, que ce père vertueux termine le chapitre par cette apostrophe : h Ici, mes enfants, je jette un voile wur mes déplorables folies. Quoique ce temps soit éloigné et que je fusse jeune encore, ce n'est pas dans un état d'eni- >TOnent et de délire que je veux paraître à vos yeux. » Ce qui ne l'empêche pas, cinq pages plus loin, de se présenter derechef à ses enfants dans une situation si dévoilée qu'on ne peut pas même l'indiquer approximativement, et de leur dire : « Figurei-voot, 8'U est possible, de quel transport je fu^ saisi! »
accepter cette proposition ; il nous apprend encore que le chagrin qu*il éprouva de se voir supplanté par le chevalier de Mirabeau fut soudainement calmé lorsqu'il apprit que le fils du marquis Jean-Antoine ne reculait pas devant l'extrémité jugée déshonorante par le fils d'un cultivateur limousin ; et, néanmoins, il croit devoir exprimer la plus vive indignation contre le frère aîné du jeune gentilhomme, c'est-à-dire contre le marquis, considéré par lui comme inexcusable d'avoir remué ciel et terre pour empêcher ce honteux mariage. « C'est depuis cette époque, dit-il, que cet rnni des hommes^ hypocrite de mœurs, intrigant de cour, etc., etc., est devenu ma bêle (Tciversion, »
Marmontel en parle à son aise ; qui sait ce qu'il aurait fait s'il s'était agi de préserver son nom d'une souillure ? Nous ne connaissons pas bien au juste les moyens qu'employa le marquis de Mirabeau pour s'opposer à un événement qui faisait le désespoir de sa mère, et qu'il considérait comme flétrissant pour sa famille. Nous voyons seulement dans ses lettres qu'il se mit lui-même en campagne, armé de toutes les recommandations qu'il put se procurer auprès des ministres ; mais il avait affaire à un Hiqueli aussi entêté que lui, et comme ses efforts furent inutiles, puisque le mariage fut régulièrement célébré soit en Hollande, soit à Avignon, nous sommes portés à douter, quoi qu'en dise Marmontel, que le
frère aîné ait pu, tardivement et après la célébration du mariage, tenter de faire arrêter à Avignon les deux époux ou l'un d'eux, et que le saisissement, occasionné par cette tentative, ait amené la mort de la nouvelle comtesse de Mirabeau. Le seul fait certain, c'est qu'elle mourut à Avignon, en 1749, peu de temps après son mariage.
On se tromperait cependant, si, jugeant sur cet acte de folie le chevalier de Mirabeau, qui, en déposant la croix de Malte pour épouser M"' Navarre, prit le titre de comte, on en concluait que l'ardeur des passions de sa race se rencontrait chez lui associée à une intelligence faible et bornée, comme le donnerait à penser un pareil coup do tète. Ce qui va suivre prouve le contraire. Le comte Louis-Alexandre était resté veuf à Avignon, renié par toute sa famille. < Il était, écrit son aîné, à bout de fusées, remboursé en totalité de sa légitime, dont il n'avait fait que trois morceaux. Faut-il pas qu'il passe là un margrave, beau-frère du roi de Prusse, et sa femme, princesse fort éclairée ! Ils allaient en Italie ; ils s'engouent de ce virlaoso et obtiennent de sa générosité qu'il veuille bien les accompagner. Il fut régner en Allemagne et nous débarrassa de sa personne. »
Le fait était parfaitement exact malgré le ton moqueur de celui qui le raconte et qui, d'ailleurs, ne lardéra pas à prendre son frère au sérieux.
— C'est en 1755 que le margrave de Bayreuth et sa femme, sœur, du grand Frédéric, traversant les États du Pape pour se rendre en Italie, s'enthousiasmèrent de ce mauvais sujet d'Avignon, comme disent les deux frères en parlant de lui. « Il les a suivis en Italie, écrit Taîrié ; on mande que le Pape lui a fait rendre son ancienneté à Malle, et quant au prince, il ne lui a encore accordé que 12,000 florins d'Allemagne de pension, et un carrosse entretenu, ne jugeant aucune charge chez lui digne d'un tel seigneur; tout cela ne sera qu'un chapitre de la vie de Taventurier Buscon. » Deux ans s'étaient à peine écoulés et Taventurier Buscon, devenu un personnage, commençait à inspirer beaucoup plus de considération à son frère aîné. Il était grand chambellan et conseiller privé du margrave de Bayreuth. Son petit souverain, trouvant en lui le talent des affaires , l'envoyait même à Paris chargé d'une négociation très-importante, et le marquis de Mirabeau ouvrait de grands yeux. < Le crédit des affaires lui vient, écrit-il au bailli, et il y a beaucoup de talent. »
Il avait, en effet, assez do talent pour que le roi de Prusse, dans lo moment le plus critique de sa vie, ait été induit par sa sœur, la margrave de Bayreuth, à accepter, a solliciter même l'intervention de ce Mirabeau comme sa dernière planche de salut. C'était en juillet 1757; Frédéric, attaqué à la fois par la France, l'Au-
triche, la Rassie et la Suède, faiblement soutenu par l'Angleterre, ayant déjà perdu une partie de son royaume, traqué de partout et résolu, disait- U, à se tuer plutôt que .de se livrer à la discrétion de ses ennemis, reçoit tout à coup de sa sœur une proposition qui le ranime et à laquelle il répond par la lettre suivante, datée de Leitmeritz, 7 juillet 1757 :
Paisquo, ma chère sœur, voua voules vous charger du grand ouvrage de la paix, je vous supplie de vouloir envoyer ce M. de Mirabeau (l)en France. Je me chargerai volontiers de sa dépense; il poun>a offrir jusqu'à cinq cent mille écus à la favorite pour la paix, et il pourrait pousser ses offres beaucoup au delà, si, en môme temps, on pouvait s'eifgager à nous procurer quelques avantages.
Vous sentes tous les ménagements dont j*ai besoin dans cette affaire, et combien peu j'y dois paraître ; le moindre vent qu'on en aurait en Angleterre pourrait tout perdre. Je crois ((ue votre émissaire pourrait s'adresser de môme à son parent qui est devenu ministre, et dont le crédit augmente de joor en jonr (2). Enfin, je m'en rapporte à vous (8).
(1) Dans un article sur la margrave de Bayrculh, citant cette lettre et rencontrant ce nom, M. Sainte-Beuve, qui ignorait les faits et gestes du plus jeune des oncles de Mirabeau, semble per^ suadé que le 'nom a été écrit ainsi par erreur, mais il n'en est rien, c'est bien d'un Mirabeau qu'il s'agit.
(?i (Test le cardinal de Bernis, avec lequel les Mirabeau revendiquaient des relations de parenté, et qui venait, en efTel, d'être nommé ministre.
Œuvres complbtes de Frédéric le Grand ^ t. XXVII, p. 196.
ConlbrniéiTieiit à celte lettre du roi de Prusse, le comte Louis-Alexandre partit de I3nyrealh et arriva à Paris dans les premiers jours de septembre 1757. — La situation de Frédéric paraissant alors trop désespérée peur que le Gouvernement français pût songer à se séparer de ses alliés et à traiter avec lui, le négociateur échoua : mais peut-être fut-il pour quelque chose dans les dispositions pacifiques manifestées l'année suivante par le cardinal de Bernis, et qui amenèrent la disgrâce de ce dernier. Les lettres de Frédéric à sa sœur prouvent qu'il suit avec sollicitude les démarches de Louis-Alexandre à Paris, et c'est quand il n'en espère plus rien qu'il écrit à la margrave, le 17 octobre 1757, ces lignes : < Puisque les Français sont si fiers, je les abandonne à leur sens pervers, et je suis en pleine marche pour faire changer de face au destin. > Quelques jours après il le faisait, en effet, changer de face à Uosbach.
Deux ans plus tard, Louis- Alexandre revenait à Paris pour plaider cette fois, auprès du duc de Choiseul, la cause de son souverain, le margrave de Bayreuth, et son frère aîné nous apprend que dans cette circonstance il fut plus heureux qu'en 1757.
« Notre frère, écrit le marquis au bailli, le 31 juillet 1759, eut hier au soir, dans les vingtquatre heures de son arrivée, un rendez-vous avec M. de Çhoiseul dans le bois de Marly; non qui!
eùl rien à traiter comme Taulre fois, mais force explications à donner sur la conduite de son maître, qu'on eût pu lui attribuer, vu sa faveur, et qu'il a jusliliée. La conversation a été bonne et a duré une heure et demie ; elle a fini par lui donner la confiance de noire cour dans ce centre de l'Allemagne. »
Le m/iuveiis sujet (T Avignon a déjà changé de nom, ses deux aînés l'appellent maintenant Gormanicus : < Je suis fort charmé, écrit le bailli de Mirabeau, de la fortune de Germanicus. Il a du brillant et du fond; ainsi, il n'est pas étonnant qu'il chemine. Quant à moi, si je vais en avant, je le devrai à m'étre trouvé entre vous deux et à une sorte de ténacité dans le caractère vers ce que je crois juste et très-peu de souci des faveurs de la fortune. » Le. caractère du bailli est ici peint d'un trait par lui-même, et sa prophétie, quoique invraisemblable, se réalisa complètement, car il devint le plus riche, ou plutôt le seul riche des trois, en restant toujours pauvre, attendu qu'il fut dévoré toute sa vie par sa famille. Le marquis adhère, il ajoute même à l'éloge de Germanicus, mais cependant avec une restriction finale : < Il est bon et honnête, écrit-il le 13 août 1759, il est même grand à bien des égards, mais décousu comme il le fut et le sera toujours. »
Cependant, la réconciliation était déjà complète entre les trois frères avant que la vieille mère , plus tenace, se fût décidée à pardonner l'injure
faite à sa fierté et à sa vertu par un fils qui avait, comme le disait jadis son frère aîné, introduit du fumier dans la maison de Mirabeau. Pour que la mère fût vaincue, il fallait que la courtisane morte fût remplacée par une honnête fille et par une fille de qualité. C'est le plaisir que Germanicus donna enfin à sa mère, en lui présentant une jeune Allemande à quartiers, Julie-Dorothée-Sylvie, comtesse de Kunsberg, épousée par lui d Bayreufh et dotée par le margrave.
< Avant-hier au soir, écrit le marquis au bailli, le 12 octobre 1760, notre frère est arrivé avec sa femme et son beau-frère, ci-devant grand-écuyer du duc de Wurtemberg. Mon frère est maigri et craint de nouvelles rechutes, mais il est beaucoup mieux que quand il est parti de là-bas. Sa femme est petite, blanche et blonde, douce et parlant peu. Tu sais qu'on dit merveille de son bon sens et de son économie. Au reste, il voyage sur l'argent du margrave, qui a voulu lui-môme qu'il changeât d'air. Au surplus, ses affaires n'en sont pas plus mal là-bas, et il a des espérances de tout genre. Comme ils ne comptent être ici qu'une douzaine de jours, je crains que tu n'y reviennes pas assez tôt pour les voir. Ma mère m'a paru fort sensible aux caresses do cette petite femme qui a l'attitude allemande, c'est-à-dire humble ({uant aux femmes, surtout envers les hiérarchies, et cela
semble rajeunir ma mère Je t'avoue que j'ai
une véritable satisfaction d'avoir depuis long-
temps travaillé à amener les choses au point de faire jouir cette respectable femme d'une pleine et entière maternité. >
Quand la mère est définitivement réconciliée avec Germanicus, le fils ainé s'associe de cœur à toutes les prétentions de son plus jeune frère. < Nos Allemands, écril-il au bailli, sont partis mardi, à midi, et comptent arriver vendredi à Lyon, où ils trouveront armes et bagages, à savoir cuisiniers, heiduques, coureurs, etc. Il iront faire un tour à Mirabeau. Notre cadet n*est pas fâché de faire voir à ses adoptifs, parles domaines de la famille, qu'il n'est pas aventurier français. > Dans une autre lettre il ajoute : t Je crois nos Germains actuellement à Mirabeau. Ils n'y feront qu'un court séjour, pour venir se reposer ensuite à Avignon. On sera tout étonné dans nos cantons de voir des heiduques, et , comme je leur disais , il n'y a rien de tel que les gueux pour être splendides. >
Cependant lerf splendeurs de Germanicus devaient être aussi fragiles qu'elles avaient été imprévues. Après avoir étalé aux yeux de sa femme les beautés sauvages du manoir patrimonial , il était à peine revenu à Bayreuth , où il semble que la faveur dont il jouissait auprès du margrave excitait beaucoup de jalousie , (ju'il fut emporté par une maladie soudaine. Le second des trois frères était à Malte, quand Fainé lui annonça cette triste nouvelle par une lettre du 10 août 1761 :
LKS MlRAliKAU
« Je t'écris, clier frère, pour une occasion bien triste : la lellre que tu trouveras ci-jointe t'annoncera que nous avons perdu notre pauvre frère. Tu es trop éloiti^nè pour qu'on puisse user de précautions pour Rapprendre cette nouvelle; et, d'ailleurs, comme me disait quelqu'un hier, les précautions à cet égard ressemblent assez à l'étalage des outils avant une opération. Ce pauvre garçon a été emporté par une fièvre chaude provenant d'une bile exaltée, et qui n'a duré que sept jours. Quelque incident des noirceurs dont on l'environnait le mit dans une fureur terrible au sortir de laquelle il tomba malade, et n'a plus relevé depuis. La violence de ses mouvements a ainsi causé sa perte ; je le lui avais prédit. Heureux qui se trouve mieux organisé pour la constance!... J'espère que ma mère soutiendra ceci fortement. Si je l'avais pu prévoir, peut-être ne me serais-je pas donné autant de soins pour rapprocher les esprits et réveiller dans son cœur une tendresse absolument éteinte. Peut-être aussi ce qui reste de l'impression reçue dans un caractère opiniâtre et ferme nous servirat-il; mais (juelque chose me répugne à désirer cela, tant l'affection de nos proches me paraît un bien nécessaire, et dans la vie et après la mort. Je n'en voudrais pas dépouiller la mémoire de ce pauvre garçon (1). » Le bailli n'est pas moins
(Il 11 nous s« ra, poiit-»*lrr, prrniis (le fîiiro remarquer ou lecteur tout ce <|u'il y a de délicolesse el de bonté dans le sentiment
affligé que son aîné, t Je t'avoue, cher frère, que le sang a furieusement parlé, lorsque j'ai appris la mort de notre pauvre frère. Dieu le veut, il faut le vouloir. Mais à trente-six ans, âge auquel on est également préservé de la fougue de la jeunesse et de la caducité de la vieillesse, être emporté en sept jours de maladie, cela m'aurait donné des soupçons sur les intrigues de toute cour, si je ne me faisais une loi de 'ne croire jamais que le mal que je vois , et non celui qui n'est que plausible ! Mais je tire un rideau sur ce triste objet. »
Son esprit ne se dégage pourtant pas aisément de cette préoccupation qui reparaît de temps en temps dans ses lettres. « Je pense toujours à ma famille, écrit-il, et alors notre pauvre Allemand me revient avec amertume. »
Le comte Louis-Alexandre mourait sans enfants ; mais il laissait une jeune veuve d'autant plus intéressante pour le marquis et son frère, que sa petite fortune personnelle avait été sacrifiée par elle à son mari. Elle avait plu, d'ailleurs, à la vieille marquise, et il n'en fallait pas davantage pour que le fils aîné de celle-ci lui proposât de venir vivre auprès de sa mère. Elle y consentit d'autant plus volontiers (ju'elle avait rcru
•?\primé ici par un homme qui passe généralement pour Irès-dur. Nous avons lu bien des lettres du plus fameux des Mirabeau, a«ns y trouver jamais rien d'aussi expressif on ce genre.
du margrave de Bayreuth, a roccasiôn de son jfnariage, un don de cent soixante mille francs sur une créance de ce prince contre le gouvernement français, pour des subsides à lui promis , et elle comptait sur Tappui du marquis de Mirabeau pour rentrer dans cette créance. Elle vint donc s'établir, en octobre 1763, dans la maison de son beaufrére. < Notre excellente belle-sœur, écrit celuici au bailli, est auprès de ma mère. C'est un trésor que cette petite femme, de sagesse, de prudence, de sensibilité. Elle court risque de ne rien tirer du tout de ce don sur les subsides, de cent soixante mille francs, et je sais, d'ailleurs, que cette digne femme a tout fondu pour payer les dettes de son avaleur de mari ; mais je ne lui manquerai ni à la vie, ni à la mort. »
Dans toutes ses lettres relatives à cette jeune Allemande, qu'on appelle la petite comtesse, le marquis de Mirabeau se loue d'elle avec effusion. € C'est un ange que cette petite femme, » répèle-' t-il sans cesse. Et comme son installation auprès de sa mère a comcidé à peu près avec le départ de sa femme à lui, il écrit à son frère: < Tu ne trouveras ici rien de changé, sinon un ange à la place d'un diable ! »
La petite comtesse fut, en efTet, la providence du marquis de Mirabeau dans les rudes épreuves que lui fit subir la longue démence de sa pauvre mère. De son côté, il ne négligea rien pour assurer des moyens d'existence à sa belle-sœur.
D ne put obtenir que le Gouvernement français reconnût sa créance de cent soixante raille francs, mais il obtint du moins pour elle, par la protection de la duchesse de Choiseul, une pension de quatre mille livres, de sorte que cette excellente personne, qui était arrivée sous son toit presque dénuée de ressources, conquit par lui un bien-être assuré. Aussi ne quitta-t-elle plus la maison du marquis, où elle mourut le 14 novembre 1772; et comme le désintéressement de FAmi des hommes a été souvent mis en question, nous croyons devoir déclarer que nous avons vu une quittance constatant que le marquis de Mirabeau paya aux héritiers allemands de sa belle-sœur une somme de dix mille cinq cent soixante-deux livres, que celle-ci avait économisée chez lui. Ainsi ce Louis-Alexandre, ce mauvais sujet d\\vignon, qui avait fait le désespoir de sa famille par un premier mariage, lui rendit par le second un service signalé en procurant à sa mère et à ses frères une fille, une sœur douce, empressée, aimable, dévouée, digne en un mot de toute leur aflection.