‹ Les Mirabeau (volume 5)Chapitre 10 sur 21 · TEXTE DU COMTE · texte numérisé non relu

TEXTE DU COMTE

Imprimé dans les Mémoires de Mirabeau.

Il me sera difficile de rendre compte, avec ordre, des différentes époques de la vie de mon grand'père.

J'ai ouï dire à mon père et à plusieurs de ses contemporains que ce n'était point un homme que l'on questionnât; imposant à tous égards par sa réputation, ses services, sa haute et noble figure,, son éloquence rapide, son humeur fière, ses qualités, ses vertus et jusqu'à ses défauts ; quoique d'une très-grande politesse, il était d'une vivacité si prompte et si susceptible, que le tout ensemble en faisait un homme

lui et moi, que je n'aurais osé lui adresser même un culte direct. Ce que je sais, c'est qu'il fut mousquetaire avant l'âge de dix-huit ans, car il était à cette échauffourée du siège de Luxembourg que cet incendiaire de Louvois entreprit en 1684, en pleine paix. . . .

J'ai voulu me rendre compte de cet ascendant naturel ; j'ai trouvé qu'un nom sonore (avantage réel, selon Montagne), et qui avait successivement été porté et transmis par des hommes d'un mérite distingué, quoique peu analogues à la fortune, une audace constante, une hauteur impérieuse adaptée à toutes les manières d'être quelconques, un extérieur imposant, et surtout toutes les vertus intérieures qui appartiennent à la magnanimité, forment un ensemble auquel il est difficile que 'îa tourbe des humains se défende de so rallier et

fort redoutable, qu'on ne se familiarisait point avec lui, et que ses enfants n'auraient pas même osé lui adresser un culte direct. Ce que je sais sur sa première jeunesse, c'est qu'il fut mous ■ quetaire avant dix-huit ans, puisqu'il se trouva dans ce corps au siège de Luxembourg , que l'incendiaire Louvois entreprit, en 1684, en pleine paix

En recherchant les causes de cette singularité (l'ascendant de Jean-Antoine), j'ai cru voir qu'un nom sonore (avantage réel, comme dit Montagne), successivement porté et transmis par des hommes d'un mérite distingué, quoique peu analogues, par leur caractère, à la fortune, une audace constanle, une hauteur impérieuse mais généreuse, et jamais démentie par la conduite et les procédés, un extérieur imposant, et toutes les vertus intérieures qui appartiennent à la magnanimité, forment un ensemble auquel il. est difficile que la tourbe dos

d'obéir, quand jamais d'ailleurs ces qualités ne se refusent à la justice , à la faire de soi et des autres, et sont animées et servies d'un courage et d'un esprit supérieur

humains se défende d'obéir et de se rallier, quand ces qualités héroïques sont animées d'un esprit supérieur, et qu'elles ne se refusent jamais à la justice ....

Quoi qu'il en soit, personne ne doute, je crois, que partout et dans tous les temps il ne vive et meure, loin de tout éclat, une multitude d'hommes fort supérieurs à ceux qui de leur temps jouent un rôle dans le monde sans avoir la moitié de leur considération et en se trouvant quelquefois même chargés du mépris public. Cependant ces derniers demeurent en apparence, quoique heureux de n'être notés que par le titre et non par l'aloi. L'homme respectable dont je parle et que j'ai peint ne fut point clans l'obscurité, il ne put même être dans la médiocrité un seul jour, un seul acte de sa vie. Je l'ai montré tel qu'il était, et cependant je n'entreprends point de l'offrir à la vénération de la postérité entière, il ne

Quoi qu'il en soit, nous n'imaginons pas que personne metie en doute que partout et dans tous les temps il ne vive et meure loin de tout éclat une multitude d'hommes fort supérieurs à ceux qui jouent un rôle sur la scène du monde , bien que chargés souvent du mépris public.

Cependant ces derniers demeurent notés par le titre, si ce n'est par l'aloi. L'homme respectable dont nous avons parlé ne fut point obscur. Il ne put même être dans la médiocrité un seul jour , un seul acte de sa vie. Mais il lui fallait un plus grand théâtre et surtout un meilleur peintre.

Nous n'entreprenons point de l'offrir à la vénération de la postérité ; mais il doit être à jamais révéré de la sienne. Heureuse, si elle ne

voulait que ce qui lui était cesse de prendre cet homme dû. Mais il doit être hono- pour modèle, ses actions ré, révéré à jamais de la pour exemple, et ses versienne, heureuse, hélas ! si tus pour leçons l elle peut se relever un jour au point d'oser prendre ce grand homme pour modèle, ses actions pour exemple et ses vertus pour leçon !

La première et la troisième de ces deux citations n'ont pas seulement pour but de constater le plagiat commis par Mirabeau; elles établissent aussi un fait sur lequel le véritable auteur de la notice revient souvent, et que Mirabeau écarte ou atténue volontiers dans sa copie : c'est que le fils de Jean-Antoine a très-peu connu son père, et que son travail est basé bien moins sur des informations ou des documents provenant de son héros, que sur ce qu'il a entendu dire de lui. « Je partis enfant, dit-il, de la maison paternelle, et n'y revins du vivant de mon pere que deux fois, et pour de courts séjours. » H avoue même, avec sa sincérité habituelle, dans un passage également supprimé par son fils, que son récit pourrait paraître suspect d'exagération, s'il était communiqué au public. « Je ne doute pas, dit-il, que si quelqu'autre que les miens voyait ceci, il ne dît de moi : « Cet homme était si plein de lui « et de tout ce qui l'entoure, qu'il s'essouffle à « donner un air de magnificence à tout ce qui

JEAN-ANTOINE ET SES DEUX BIOGRAPHES So

« lui tient. » Il se défend contre ce soupçon en disant que nul de ceux qui ont fréquenté son père ne lui en a jamais parlé que de la manière la plus distinguée. Mais il reconnaît, dans une autre page, d'ailleurs très-belle et copiée par son fils, qu'on pourrait s'étonner de le voir ériger en héros un homme qui n'est resté ni dans les fastes des cours qu'on appelle histoire des nations, ni dans les recueils mensongers des gazettes, pour arriver ensuite à établir dans le passage déjà cité par nous que la célébrité n'accompagne pas toujours la supériorité. Cela est incontestable, mais cela explique comment nous avons en vain cherché soit dans les ouvrages militaires, soit dans les Mémoires publiés sur le règne de Louis XIV, quelque confirmation des récits brillants du marquis de Mirabeau sur son père Jean-Antoine. Ce combat de Cassano, par exemple, où il fait jouer un si grand rôle à son héros, est raconté par plusieurs écrivains, notamment par le marquis de Feuquières , sans que le nom de Jean-Antoine de Mirabeau soit même prononcé; et Saint- Simon, qui parle du même combat dans ses Mémoires, ne nomme Jean- Antoine qu'en défigurant son nom et en lui donnant celui d'une famille notable du Poitou. « Le Guerchois, dit-il, qui avait si bien fait, Mirebeau(l), et quelques autres, furent pris. »

(1) Un de ces marquis de Mirebeau, que Saint-Simon confond

Il est donc permis, en lisant la vie de Jean- Antoine, de se tenir en garde contre les tendances hyperboliques du véritable auteur de cette biographie, surtout quand on les voit reproduites par son fils sans être accompagnées de ces indiscrétions sincères qui leur servent de contre-poids, et c'est ce qui nous porte à rectifier, sur quelques points, la copie de Mirabeau, celui-ci ayant eu soin de faire disparaître du récit qu'il emprunte à son père tout ce qui pourrait diminuer la figure de son aïeul. Mais, d'un autre côté, si la défiance est permise, c'est une raison de plus pour signaler l'exactitude du narrateur dans tous les cas où l'on a pu la constater, et c'est ce que nous ferons tout d'abord pour le portrait physique de Jean-Antoine à vingt ans, tel que Mirabeau l'a copié sur le manuscrit paternel, en le modifiant un peu, mais sans autre intention, cette fois, que d'élaguer le superflu. « Il est difficile, écrit-il, d'être plus favorisé de la nature que ne l'était ce beau jeune homme. Il avait cinq pieds dix pouces et la taille parfaite. Adroit à tous ses exercices, il avait le talent de se mettre comme personne ne l'eut jamais. Sa figure noble, militaire et charmante, exprimait tout le feu qui dévorait son àme. »

Il existe encore au château de Mirabeau un

ici avec les Riqueti et dont le nom était Chabot, se trouvait dans le carrosse de Henri IV au moment où celui-ci fut assassiné.

portrait authentique de Jean-Antoine en mousquetaire, et il a une figure en effet charmante; mais, quoique très-animée, elle est plus gracieuse que guerrière ; elle n'offre pas encore ce caractère redoutable que lui donnera bientôt le dur métier des armes, et qui restera dans le souvenir de ses enfants. Ses grands yeux bleus qui, suivant son fils aîné, n'étaient doux que quand il le voulait, le sont beaucoup dans ce portrait. La beauté presque féminine du jeune mousquetaire dut bientôt se modifier sous l'influence de la vie des camps. « Il était, » nous dit son biographe dans un style que Mirabeau emprunte à son père, mais qui ne fut jamais le sien, « il était de ces hommes qui à la guerre ont le ressort et Yappétit de l'impossible ; » et il nous le présente en effet comme un type militaire assez rare ; comme un de ces chefs chez lesquels une audace impétueuse, poussée jusqu'à la témérité, s'allie avec une constance infatigable devant les obstacles, et le calme le plus imposant au plus fort du péril; qui savent tout à la fois se faire craindre et adorer de leurs soldats par un mélange de sévérité, de sollicitude sincère et de magnanimité. Mais le trait saillant et dîstinctif du caractère de Jean-Antoine, le trait qui explique pourquoi, malgré sa bravoure, ses talents et ses longs services — car il fit toutes les campagnes de la fin du règne de Louis XIV depuis 1684 — il ne put dépasser le grade de colonel, et n'obtint celui de brigadier qu'en prenant

sa retraite, c'est ce que son fils définit à sa manière par le mot de singularité tranchante. Il veut parler ici d'une disposition très-marquée chez son héros à n'accepter de subordination que dans la mesure de l'estime qu'on lui inspirait, à tenir aisément en mépris toute autorité non militaire, à ne se refuser jamais le plaisir d'une boutade orgueilleuse ou frondeuse, d'un acte de résistance ou de violence, ou d'une espièglerie désagréable, aussitôt qu'il se sentait mécontent ou offensé, quelles que pussent être les conséquences de la satisfaction qu'il se donnait. « Grâce à lui, nous dit son fils, et à mon grand-oncle (1), notre nom, lorsque j'entrai dans le monde, était, pour les singularités tranchantes, aussi noté que celui de Roquelaure pour les bons mots, avec la différence que ces notes étaient comme imprégnées d'une sorte de porte-respect et de brevet de chasse-coquin. » En copiant ce passage, imprégné

(1) Cet oncle de Jean-Antoine, Bruno de Riqueti, est le seul des Mirabeau qui ait obtenu une certaine notoriété en dehors de la Provence avant le xvme siècle. Il était capitaine aux gardes-françaises et c'est lui qui a été cité par un assez grand nombre d'écrivains, notamment par Thomas, dans son Essai sur les éloges, pour un trait piquant d'indépendance et de franchise militaire que tout le monde connaît. Il revenait de la cérémonie courtisanesque, organisée par le duc de la Feuillade, sur la place des Victoires, autour de la statue de Louis XIV, et passant avec sa compagnie devant le Pont-Neuf, il dit à ses soldats, en leur montrant la statue de Henri IV : « Mes amis, saluons celui-là, il en vaut bien un autre! » Le trait a été attribué à tort par Grimm, par Gleichen et quelques autres, au grand-père de Mirabeau : il est de son arrière-grand-oncle.

lui-même du genre de style particulier à son père, Mirabeau essaye de régulariser la construction; mais il faut avouer que dans cette circonstance il l'affaiblit un peu, car voici ce que devient sous sa plume la fin de la phrase de son père: « Avec cette différence que ces notes, toutes dans le genre noble, étaient comme une sorte de porterespect et de chasse-coquin, si l'on peut parler ainsi. »

Le marquis cite en effet bon nombre d'anecdotes qui prouvent que son père était ce qu'on appellerait vulgairement une mauvaise tête. Ici, c'est l'histoire d'un de ces commissaires-inspecteurs établis par Louvois qui, trouvant le jeune capitaine absent de sa compagnie au moment où il la passe en revue, voulant le porter absent parce qu'il est revenu trop tard, et ne tenant point compte de ses réclamations, reçoit de lui une volée de coups de cravache accompagnée de ces mots : « Puisque je suis absent, mettez que ceci se passe en mon absence. » Plus loin, le colonel Jean-Antoine, revenant blessé d'un combat où son régiment avait été écrasé, rencontre sur son chemin le frère du ministre de la guerre, de l'incapable Ghamillard, lequel frère, devenu très-rapidement maréchal de camp, s'approche du colonel Mirabeau et le félicite de sa belle conduite en lui disant : « Monsieur, je vous promets que j'en rendrai bon compte à mon frère. » Le marquis lui répond: « Monsieur, votre frère est bien heureux de vous avoir, car

sans vous il serait l'homme le plus sot du royaume. » On fit une promotion de maréchaux de camp ; il va sans dire que le colonel n'en fut pas.

Si nous en croyons son fils, le marquis Jean- Antoine aurait poussé l'audace bien plus loin encore, car, se trouvant à Versailles, et présenté à Louis XIV par le duc de Vendôme, dont il était fort aimé, il aurait osé dire au majestueux monarque : « Oui, sire, si, quittant les drapeaux, j'étais venu à la cour payer quelque coquine (le mot est plus fort dans le texte), j'aurais eu mon avancement et moins de blessures. » Le roi feignit de ne pas entendre, et le duc de Vendôme, en se retirant, dit à Jean-Antoine: « Désormais je te présenterai à l'ennemi, mais jamais au roi. » L'authenticité de cette anecdote nous paraît d'autant plus douteuse que, quelques pages plus loin, le marquis de Mirabeau, toujours sincère, et par conséquent peu attentif à éviter les contradictions, nous apprend que son père eut toujours beaucoup de vénération pour Louis XIV. Il va sans dire que Mirabeau, qui reproduit l'anecdote, ne reproduit pas ce dernier passage, qui la rend encore moins vraisemblable.

L'originalité de Jean-Antoine nous paraît présentée d'une manière peut-être plus exacte quand son fils nous parle des compromis qui s'opéraient quelquefois entre sa piété très-réelle et ses devoirs militaires. Le même homme qui faisait

porter le saint-sacrement dans un de ses bois de pins où le feu avait pris, et qui assurait que les flammes s'étaient rejetées elles-mêmes, apprend un jour, dans une de ses campagnes en Italie, que des soldats de son régiment, qui avaient déserté, s'étaient réfugiés dans un couvent et que les moines refusaient d'ouvrir leurs portes, alléguant le droit d'asile ; il se met en mesure de les faire enfoncer. Elles s'ouvrent et l'abbé paraît sur le seuil, in pontificalihus, suivi de tous ses moines et précédé du saint-sacrement. Le marquis Jean- Antoine hésite un instant, puis, se tournant vers son major, il lui dit : « Dauphin, qu'on appelle l'aumônier du régiment et qu'il vienne retirer le bon Dieu des mains de ce drôle-là ! »

La conduite du vaillant colonel au combat de Gassano, en 1705, a inspiré à son fils de trèsbelles pages que son petit-fils copie presque littéralement et que nous nous contenterons de résumer. Chargé d'arrêter les Impériaux au passage d'un pont, et, suivant son habitude, tenant ses soldats ventre à terre tandis que seul il restait debout, offrant à l'ennemi sa taille colossale pour point de mire, il reçoit d'abord un coup de feu qui lui casse le bras droit, il se fait une écharpe avec un mouchoir, prend une hache du bras gauche et repousse une première attaque; un second coup de feu lui traverse la gorge, lui coupe la jugulaire et les nerfs du cou, et il tombe sur le pont; son régiment se décourage, s'enfuit; un vieux sergent

n'a que le temps de lui jeter une marmite sur la tête et toute l'armée du prince Eugène, cavalerie et infanterie passe sur son corps. Gomme il avait ce jour-là, selon son habitude aux jours de combat, un très-bel habit, cela le fit remarquer parmi les morts. Un des siens, prisonnier, le reconnut; il donnait quelques signes de vie. Le prince Eugène le fit rapporter dans le camp du duc de Vendôme. Le célèbre chirurgien Dumoulin entreprit de le sauver, bien que son corps ne fût plus qu'une plaie, et qu'il eût la tête à moitié séparée des épaules. 11 y réussit, et, trois ans après celte terrible journée de laquelle il disait : C'est l'affaire où je fus tué, on vit le marquis Jean- Antoine, criblé de blessures, le bras droit cassé et enveloppé dans une écharpe noire, la tète soutenue par un collier d'argent caché sous sa cravate, se marier avec une jeune et belle personne, Mlle de Castellane-Norante, pétrie d'élévation, écrit son fils, et de ces femmes dont Montluc dit: « Quelle est l'honnête dame qui voudrait s'associer à un homme qui eût tous ses nerfs et tous ses os?» Ce guerrier imposant et mutilé lui parut plus intéressant qu'un jeune freluquet intact; elle l'épousa en avril 1708 et en eut sept enfants (1). Le récit du mariage de Jean-Antoine, dans les

(1) Jean-Antoine avait alors 42 ans. «J'ai ouï dire à ma mère, écrit son fils, que comme le bruit avait couru qu'elle épousait un vieux, le curé avait demandé, même en sa présence, où il était, attendu qu'il ne le paraissait pas du tout. »

deux manuscrits, présente des différences assez piquantes. Tandis que le marquis de Mirabeau, tout entier à l'attrait que lui inspirent les singularités tranchantes de son héros, se complaît à le montrer plus bizarre encore dans cette circonstance que dans toute autre, le futur tribun, qui eut toujours plus de tact que son père, et qui d'ailleurs se proposait, comme nous l'avons dit, de copier le travail paternel pour le publier, n'accepte des singularités de son aïeul que celles qui ne dépassent pas trop la mesure et qui ne peuvent pas donner de lui une idée désavantageuse. Il raconte d'abord exactement, d'après son père, comment son aïeul, très-épris de mademoiselle de Gastellane, qu'il avait rencontrée avec ses parents aux eaux de Digne, débuta en lui faisant une proposition qui parait d'autant plus bizarre qu'on ne nous dit pas sur quelle circonstance elle s'appuyait , la proposition de l'épouser à l'insu de sa famille et de n'avertir celle-ci que le lendemain du mariage; comment la jeune personne refusa en disant que « les surprises n'étaient bonnes qu'à la guerre, » et comment ce refus ajourna le projet matrimonial du belliqueux Jean-Antoine. Mais lorsque celui-ci se décide enfin à épouser sans surprise Mlle de Gastellane, on voit Mirabeau réduire beaucoup et arranger très-habilement le tableau tracé par son père des nouvelles excentricités de son aïeul. Donnons d'abord sa copie, nous la ferons suivre ensuite du texte original.

Cependant ses idées d'établissement, dit Mirabeau, ayant mûri dans sa tôte, il traita et conclut promptement avec les parents de Mlle de Castellane, mais à sa manière. Il voulut, non-seulement qu'elle fût sans dot, mais il donna quittance de tous ses droits, et ne reçut pas même son linge et ses vêtements. Il estdes singularités si noblement naturelles qu'elles subjuguent tout le monde.

La dernière phrase s'enchaîne assez bien avec tout ce qui précède; mais entre cette dernière phrase copiée par le second biographe sur le manuscrit du premier et la phrase précédente copiée également, il y a une demi-page supprimée par le copiste, et qui, rétablie, va produire une discordance des plus choquantes : qu'on en juge en lisant le même récit tel que le marquis de Mirabeau Ta rédigé :

Cependant ses idées d'établissement s ancraient dans sa tête; il revint en Provence, traita et conclut promptement avec les parents de Mlle de Castellane, mais à sa manière. Il voulut non-seulement qu'elle fût sans dot, mais en donnant quittance de tous ses droits quelconques, qu'elle n'apportât pas seulement son linge, et qu'elle ne fût vêtue que des habits qu'il avait fait préparer pour elle, et que.Mmo de Castellane, sa mère, ne mit jamais les pieds chez sa fille. Ce n'est pas que ce ne fût une très-respeclable dame, belle et digne du nom de Gruel, très-bon et ancien du Dauphiné. Peut-être si elle eût manqué de ces avantages, lagénérosité de son gendre aurait craint de le lui faire sentir. Mais il voulait être maître chez lui, et l'humeur de sa belle-mère sans doute ne lui convenait pas. Le marquis de Castellane, excellent homme, qu'on appelait le bien

disant, et qui était chéri de tout le monde, ne manquait aucunement de la dignité de son état, mais il s'était pris d'une grande et foncière estime pour son gendre. Plus ce dernier avait dédaigné la fortune, plus on avait pris d'opinion de la sienne qui, d'ailleurs, était considérable encore pour le pays. Le parti donc était fort bon à tous égards ; il voyait sa fille décidée, et il avait fort désiré de la voir établie. Enfin, il est des singularités si noblement naturelles qu'elles subjuguent tout le monde.

Nous craignons fort qu'après avoir lu tout ce que Mirabeau avait sagement retranché du manuscrit paternel, le lecteur ne soit disposé à penser que la singularité de Jean-Antoine n'est pas dans cette circonstance aussi noblement naturelle que le croit le marquis son fils, et qu'on ne se demande même si cet arrangement ne fait pas quelque tort à la future et à ses parents.

Que la situation prévue ici se produise après le mariage et qu'une fille bien née, en gardant d'ailleurs tous les sentiments dus à sa mère, et en lui rendant ses devoirs chez elle, se conforme, quant au domicile conjugal, aux volontés de son mari, cela se comprend ; mais qu'une pareille convention soit imposée d'avance par le futur et acceptée d'avance par la future et par ses parents, cela donne forcément à penser que la considération du mariage sans dot et sans trousseau a pesé d'un trop grand poids sur l'esprit des uns et des autres. Pourtant (et c'est là le plaisant de l'affaire), si la partie de ce récit que Mirabeau a cru devoir, non sans raison, supprimer est exacte (et

nous l'ignorons), en revanche nous croyons pouvoir affirmer que la partie qu'il a conservée pour honorer son grand-père ne l'est pas. Il n'est pas rigoureusement exact que Jean-Antoine ait épousé Mlle de Castellane sans dot, et il est encore plus inexact qu'il l'ait épousée sans trousseau. Le contrat de mariage des deux époux, daté du 17 avril 1708, que nous avons sous les yeux et que le marquis, fils de Jean-Anloine, avait sans doute oublié quand il écrivait sa notice sur son père, porte expressément que le futur époux reconnaît avoir reçu de MUe de Castellane pour trois mille livres de coffres et meubles, c'està-dire de trousseau, et s'il n'y a pas, il est vrai, de dot payée au moment du mariage, Jean- Antoine ne donne nullement quittance de tous les droits de sa future, puisqu'au contraire les père et mère de celle-ci « s'obligent solidairement envers lui de faire valoir les droits de leur fille jusqu'à la somme de dix-huit mille livres, y compris les trois mille du prix des coffres, et de payer les quinze mille livres restantes après leur décès ou dans l'année du mariage du sieur comte de Castellane, leur fils aîné. » Ainsi donc, Jean- Antoine n'a pas épousé Mlle de Castellane avec un désintéressement aussi absolu que son fils nous le dit. Une dot, très-modeste à la vérité, mais moins faible alors qu'elle ne le serait de nos jours, a été stipulée au contrat et payée dans le cours du mariage. Si Ton était tenté, en

effet, de supposer, d'après le récit du marquis de Mirabeau, que ces stipulations n'étaient qu'apparentes et destinées à sauvegarder l'amourpropre des parents de Mlle de Castellane, on serait détrompé en voyant que dans tous les règlements de comptes faits après le décès de Jean-Antoine entre ses héritiers, on déduit constamment sur l'héritage du défunt, outre la donation de survie faite par lui à sa veuve, les dix-huit mille livres indiquées comme formant la dot apportée par elle à son époux.

Nous ne poursuivrons pas en détail cette comparaison entre les deux biographies de Jean- Antoine, parce qu'elle pourrait bien ne pas amuser le lecteur autant qu'elle nous a amusé nous-méme. Disons seulement que pour toute la partie qui concerne la vieillesse du héros, et qui le représente dans cette résidence pittoresque et sauvage de Mirabeau déjà décrite par nous, le futur tribun, en copiant les tableaux de son père, adoucit volontiers les nuances de bizarrerie impérieuse et violente que celui-ci, au contraire, n'hésite pas à mettre en relief dans le caractère de Jean-Antoine. Ce terrible homme que les paysans appelaient le Col d'argent, à cause du collier qui soutenait sa tète, était, il est vrai, l'appui de ses vassaux contre les agents petits ou grands de l'autorité centrale, depuis les intendants ou subdélégués jusqu'aux procureurs, huissiers, agents du fisc, espèce d'hommes qu'il eut t. i. 7

toujours en horreur et dont il légua la haine à ses descendants ; mais il était aussi très-prompt à faire sentir la puissance de son redoutable bras gauche, lequel semblait avoir ajouté à sa force propre celle du bras droit cassé, à quiconque parmi ses sujets aurait osé résister à sa volonté ; s'il assurait dans les mauvais jours de l'année des travaux régulièrement payés à tous les habitants de son fief, il ne craignait pas de faire travailler d'autorité les paresseux, et il ne permettait qu'aux malades de se dispenser du travail. Ce dernier détail est écarté par Mirabeau dans sa copie du manuscrit de son père.

Il écarte également des détails plus sincères qu'avantageux sur les côtés faibles du héros : par exemple, son goût exagéré, motivé d'ailleurs par ses blessures, pour les médecins, les recettes de santé et les remèdes; il écarte aussi, sans doute parce qu'il la considérait comme peu intéressante, la nuance de piété que son père indique comme s1 étant accusée de plus en plus dans la vieillesse de Jean-Antoine, lequel communiait régulièrement à chaque anniversaire de celte fameuse journée de Gassano où il avait été tué.

C'est probablement le même motif qui a porté Mirabeau à supprimer dans sa copie du manuscrit paternel , ce tableau des derniers jours d'un vaillant homme de guerre , tableau qui n'est pourtant pas dénué de caractère, et que, par conséquent, nous croyons devoir rétablir ici d'après le texte original.

Le jeune fils de Jean-Antoine était alors en congé auprès de son père.

Mon semestre, dit-il, expirait ; et quoique j'eusse obtenu une prolongation, il voulut que je partisse, ce qui m'empêcha d'être à mon devoir jusqu'au bout; mais je ne le croyais pas, à beaucoup près, si malade. Il cessa bientôt de vouloir prendre de la nourriture, ne répondant à toutes les instances que par ces mots : Toute ma vie, quand j'ai dit non, cela voulut dire non. Au reste, ses derniers jours se passèrent dans la plus grande douceur et tranquillité, causant avec confiance et riant même quelquefois avec son confesseur, religieux fort doux et fort saint, qu'il aimait beaucoup. Il s'affaiblit constamment, et je tiens de ma mère qu'à ses derniers moments, où il ne pouvait plus être entendu que parlant dans son oreille, il rendait grâces à Dieu en se rappelant tout ce qu'il avait vu périr d'hommes et de ses amis, d'une mort subite, violente, environnée d'horreurs, sans se reconnaître, sans secours et sans consolation; combien il avait mérité et recherché d'être de ce nombre ; et comparant cet état avec la mort douce, tranquille et préparée que la Providence lui accordait. »

Mirabeau écarte aussi du récit paternel une page qui nous apprend que Jean-Antoine avait la réputation d'être un peu jaloux de sa femme. Son fils repousse, il est vrai, cette accusation, mais les détails qu'il donne à ce sujet, et sur son père et sur sa mère, nous paraissent assez intéressants pour être reproduits :

Les conteurs qui prêtèrent, dit-il, dans le temps, toutes

les singularités à notre nom, disaient à Paris, en ma jeunesse, qu'il ( Jean- Antoine ) avait enfermé sa femme dans un château jusqu'à ce qu'il eût trois enfants mâles. Dans le pays même on le disait jaloux, attendu que sa femme était fort belle; c'était mal connaître l'un et l'autre; jamais femme n'eut à tout âge l'air plus imposant et ne fut plus éloignée d'aucune sorte de prétention quelconque. A douze et quatorze ans, elle se croyait laide, attendu qu'elle ne voyait point de figure qui lui ressemblât. A seize ans, elle était une manière de Gaton pour le sérieux et la sagesse. Elle disait qu'elle s'était toujours trouvée trop jeune ou trop vieille pour être dans le monde. Sérieuse et trop retirée, même par caractère, un gracieux quelconque n'eût su par où la prendre. Elle disait que M. de Turenne eût été dangereux pour elle, elle l'a dit toujours; ayant dès l'enfance aimé la société des gens d'âge et de réputation, elle avait beaucoup ouï parler de ce grand homme avec l'enthousiasme qu'il inspira à tous ceux qui l'avaient vu. Ayant trouvé un homme fort imposant et fort respectable, et le voyant honoré de tout le monde, cela sans doute lui avait élevé le coeur. Ah! madame, si vous saviez combien on est heureuse de pouvoir respecter son mari ! dit-elle un jour à une dame qui voulait lui faire entendre qu'on la plaignait de l'humeur de mon père. Quant à lui, difficilement fùt-il venu en pensée à quelqu'un de lui faire un affront, fût-ce pour gagner un royaume, et femme quelconque ne fut à si haut prix. Il savait ces contes et ne faisait qu'en rire; et j'ai oui dire à ma mère qu'un jour ayant fait un voyage à Aix pour un procès, il lui proposa le matin d'aller se promener ensemble tète à tète au Cours, pour faire nouvelle aux oisifs (1).

(1) Une partie de ce passage, et quelques autres également retranchés par Mirabeau dans sa copie du manuscrit de son père, ont été reproduits en note par M. Lucas de Monli^ny

Mirabeau a laissé également de côté dans sa copie du manuscrit de son père, un tableau qui représente la vie de son héros, non plus à Mirabeau, mais à Aix, car c'est dans cette ville que s'écoulèrent les huit dernières années de la vie de Jean-Antoine. Son fils nous dit en effet, dans un autre document, qu'à partir de 1728 il résidait à Aix et n'allait même plus dans ses terres. Sa vieillesse à Aix nous est présentée par son premier biographe sous un aspect qui semble parfois assez attrayant :

Ses soirées, dit le marquis de Mirabeau, étaient un véritable lycée d'honneur, de récits historiques, d'éloquence et de dignité. Il s'y rassemblait assez régulièrement un certain nombre de personnes choisies qui venaient les passer chez lui. Son genre d'esprit n'était pas précisément celui qui fait valoir les autres, le meilleur sans doute pour la société, mais aussi le plus rare ; il avait trop de vivacité et de feu pour cela. Il aurait volontiers tourné vers la plaisanterie noble et piquante, mais comme aussi elle eût aisément été mordante, vice de race, ses principes l'en éloignaient. D'ailleurs, sur ses fins, sa santé était si mauvaise, qu'il n'était plus le maitre de son humeur (1), et le

dans le premier volume des Mémoires de Mirabeau, sous le titre d'Extraits des Mémoires domestiques inédits du marquis de Kirabeau. Nous devons dire que ces extraits ne sont rien autre chose que des morceaux de la biographie de Jean-Antoine par le marquis, non copiés par son fils.

(1) Il y a quelque discordance de pensée entre ce membre de phrase et celui qui le suit ; mais, le marquis de Mirabeau étant un peu coutumier du fait, nous n'avons pas cru devoir intervenir.

ton le plus sérieux et le plus noble était dominant chez lui ; mais toutes les grâces de la diction et toute la chaleur de l'éloquence en faisaient l'âme et le soutien. Au reste, à ses yeux près, affaiblis sans qu'il parût rien au dehors, mais de manière qu'à peine voyait-il à se conduire, il vécut jusqu'au bout tout entier; sa figure n'avait point changé ; ses vêtements, qui eussent été ordinaires sur un autre, paraissaient fastueux sur lui. Jamais homme n'eut meilleure mine, et ne parut moins y prétendre. Il poussait la propreté jusqu'à changer de perruque à la campagne, y étant seul, en revenant de la promenade avant de rentrer dans l'appartement. Pourquoi peindre un homme, sinon pour le faire vivre? Dans un beau modèle, les plus petits détails sont précieux.

On se demande pourquoi Mirabeau a écarté ce passage en copiant le manuscrit paternel. L'aurait-il par hasard considéré comme un produit de l'imagination de son père? S'il pensait ainsi, on serait tenté parfois d'être de son avis quand on lit telle lettre du fils de Jean-Antoine, écrite avant qu'il eût songé à raconter la vie de ce dernier, et dans laquelle il cherche précisément à faire ressortir le côté triste et prosaïque de sa vieillesse soit à Mirabeau, soit à Aix. Le marquis veut, il est vrai, se justifier auprès de son frère le bailli, d'avoir quitté la Provence; il veut lui prouver que leur père commun avait voulu la quitter aussi, et après avoir indiqué les diverses circonstances qui l'en empêchèrent, notamment une perte de 200,000 livres faite par lui dans le système, c'est-à-dire dans les opérations

du fameux financier Law, il croit devoir, à l'appui de son argumentation, présenter sous un jour peu brillant les dernières années de la vie de Jean-Antoine : « Il rongea, dit-il, désormais sa vie à Mirabeau, à Pertuis, à faire la garrigue (1), de petits placements de concert avec Capus (son homme d'affaires), et, quand la vue lui manqua, à solliciter des procès à Aix pour les montagnards à lui recommandés, sentant son déplacement, faisant force sur lui-même et abrégeant sa vie à l'aide de Joannis et de Deidier (2). »

Dans un autre document dont nous reparlerons plus tard, le père de Mirabeau, se félicitant d'avoir pu faire un mariage dont il ne se dissimule pas les inconvénients, et énumérant les difficultés qu'il trouvait à se marier, fait entrer en ligne de compte l'effroi que mon grand oncle, dit-il, et mon père avaient donné de notre nom. Si l'on voulait abuser de cet aveu, on en pourrait conclure que la réputation du héros célébré tour à tour par son iils et par son petit-fils, était surtout celle d'un homme très-dif-

(1) C'est une grande porlion du rocher qui s'étend au midi et à l'est du château de Mirabeau, que Jean-Antoine avait fait aplanir; on avait creusé des trous dans le roc, dans ces trous on avait porté de la terre végétale et planté des oliviers qui n'y ont jamais prospéré.

(2) Lettre inédite du marquis de Mirabeau à son frère le bailli, du 23 mai 1775. Ces noms sont, je crois, ceux de deux médecins, d' Aix qui abusaient du faible de Jean-Antoine pour les remèdes.

fîcile à vivre; mais, d'un autre côté, quand on aspire à trouver la vérité, on n'est pas fâché de rencontrer des témoignages étrangers qui viennent à l'appui des sentiments enthousiastes que le marquis de Mirabeau exprime le plus ordinairement pour son père, et c'est ce qui nous a fait remarquer avec plaisir, dans une lettre écrite par Vauvenargues au fils de Jean-Antoine, le passage suivant relatif à ce dernier : « Ce que je dis de la sévérité, écrit Vauvenargues, combat l'exemple d'un père (Jean-Antoine) qui soutenait ce défaut par de grandes vertus , par un esprit solide et par une éloquence mâle, je serais bien fâché d'attaquer sa mémoire qui vit dans votre cœur (1). »

Ce passage, écrit le 13 mars 1740, trois ans à peine après la mort de Jean-Antoine, par un parent et un ami de la famille, qui avait lui-même assez vécu à Aix pour avoir connu sans doute personnellement l'homme dont il parlait, nous met à l'aise pour écarter quelques variations dans les jugements du marquis de Mirabeau sur son père, et pour affirmer que le vieux guerrier qui devait avoir pour petit- fils un des plus grands orateurs des temps anciens et des temps modernes, supérieur à Mirabeau par de grandes vertus,

(1) En racontant la vie du marquis de Mirabeau, nous reviendrons sur cette correspondance de jeunesse entre lui et son ami Vauvenargues, devenu depuis si justement célèbre comme moraliste.

était déjà doué comme lui d'une mâle éloquence. Jean-Antoine mourut le 27 mai 1737 , âgé de soixante-dix ans et six mo's, laissant par testament sa veuve usufruitière de tousses biens jusqu'à ce que l'aîné de ses fils eût atteint l'âge de vingt-cinq ans. Nous avons déjà dit qu'il avait eu de son mariage avec Françoise de Castellane, sept enfants, dont six garçons et une fille. Trois garçons seulement lui avaient survécu. L'aîné avait vingt et un ans au moment de la mort de son père. La veuve de Jean-Antoine ayant vécu constamment avec son fils aîné jusqu'en 1769, où elle mourut âgée de quatre-vingt-quatre ans, et ayant exercé sa part d'influence non-seulement sur ses trois fils, mais même sur ses petits-fils, il est naturel qu'après avoir cherché à la connaître un peu, nous essayions à notre tour de la faire connaître au lecteur.

Nous pouvons d'abord dire en toute sûreté de conscience que Françoise de Gastellane fut une des plus belles personnes de son temps. Le témoignage de ses fils sur ce point est confirmé par plusieurs portraits d'elle, dont deux surtout remarquables et authentiques ; l'un la représente âgée d'environ vingt-cinq ans , c'est-à-dire dans les premières années de son mariage. C'est une grande femme bien faite, vêtue d'un corsage bleu brodé d'or, avec des traits parfaitement réguliers, la peau blanche , le teint coloré et même un peu vif, de beaux cheveux blonds d'une nuance un peu dorée, relevés sur le front et ornés de rubans

d'un rose vif, avec de grands yeux d'un bleu clair tirant sur le gris. Cette figure, dans son expression générale, respire une vivacité noble et fière , mais peut-être un peu agreste.

Dans le second portrait, Françoise de Castellane doit avoir environ soixante ans, et elle est peut-être plus belle encore que dans le premier; ses yeux bleus semblent devenus un peu plus foncés et plus doux, son teint n'a plus le coloris un peu trop vif qu'il offrait dans sa jeunesse; il est plutôt d'un blanc mat ; ses cheveux, d'une belle nuance grise, forment deux bandeaux qui encadrent sa figure ovale ; sur sa tète est jeté un voile de dentelle blanche tombant négligemment des deux côtés sur un corsage bleu orné d'un collier de grosses perles blanches ; l'expression de cette physionomie est un peu mélancolique , mais en même temps imposante, ferme et calme.

Mariée cà un homme plus âgé qu'elle de vingt ans, qui lui inspirait une estime presque respectueuse, et dont le caractère naturellement violent subissait de plus l'influence d'un corps criblé de blessures, Françoise de Castellane s'accoutuma de bonne heure à se maîtriser, en s'appliquant avant tout à détourner de son mari toutes les occasions de mécontentement ou d'émotion. C'est elle qui Ta Tait durer, dit quelque part son fils aine; mais il parait bien que le contact d'un mari impérieux n'eut pas pour effet de la rendre flexible; il développa au contraire en elle

des habitudes de sévérité imposante, austère, un peu hautaine et même un peu rude, que ses fils signalent assez souvent dans leur correspondance, tout en exprimant pour la belle ame de leur mère l'enthousiasme le plus constant. Son second fils, le bailli de Mirabeau, parlant d'elle en 1760, à une époque où elle avait soixante-quinze ans, la présente ainsi : « Cette respectable mère, dit-il, pleine de force dans l'âme et dans la tête, élevée par de preux gentilshommes, s'exprime avec une énergie qui fait trembler les demi-hommes de ce temps-ci ; mais sa sévérité ne tient pas contre le cœur : née pour aimer ce qu'elle doit aimer, le cœur la ramène toujours ; c'est là, je crois, le fond de son caractère. »

Les deux frères vantent beaucoup la force de sa volonté, et le peu que nous savons de ses actions confirme leur témoignage. Voici, par exemple, comment, aussitôt après la mort de son mari, elle s'occupe de rétablir l'ordre en tous genres dans ses domaines de Mirabeau et de Beaumont. C'est son fils aîné, le père de l'orateur, qui a écrit cette note inédite : « Dès que ma mère se vit à la tète de la maison, elle songea au maintien de la police et justice aussi sérieusement qu'aux affaires. On cachait beaucoup de choses en ce genre à mon père, de peur de l'émouvoir. Elle commença par destituer, à Mirabeau, Duplessis de la charge de bayle ou lieutenant de juge. Ce Duplessis était un des plus grands coquins qui fût au monde. Il

y avait à Beaumont une procédure intentée contre un chirurgien établi audit lieu pour une affaire d'avortement ; le juge, très-négligent, l'avait suspendue; ma mère fit arrêter cet homme par Gobart, célèbre exempt de maréchaussée ; il fut poursuivi et banni à perpétuité avec confiscation de biens. L'année d'après, elle fit faire son procès au fils de la nommée Princesse, accusé de vol; elle le fit venir lui parler, et l'arrêta ainsi ellemême, ayant fait fermer les portes du château ; il fut condamné et conduit aux galères. »

Ces faits démontrent que la veuve de Jean-Antoine était digne de représenter son mari dans l'exercice des droits de police et de justice qui appartenaient encore aux seigneurs de fiefs. En voici un autre qui prouve aussi qu'elle était avant tout une mère désintéressée. Nous venons de dire que le testament de Jean-Antoine lui conférait l'usufruit de tous ses biens jusqu'à la majorité du fils aîné, par conséquent pour quatre ans encore ; mais lorsqu'il fut question de faire insinuer, c'est-à-dire enregistrer ce testament, on demanda sept mille livres de droits d'enregistrement pour ce seul usufruit. Or, le simple désir de ne pas grever les biens de ses enfants d'une charge aussi forte suffit pour la déterminer à renoncer à cet usufruit, et à ta remettre en fait à son fils aîné, en se contentant de la pension qui lui avait été assignée par son mari. Ce n'est peut-être pas ce qu'elle fit de mieux dans l'intérêt même de son fils, car quoique celui-ci

assure que ce trait de prudente bonté ne changea rien à la situation, et qu'il continua à laisser gérer sa fortune par sa mère jusqu'à vingt-cinq ans, si nous voulions y regarder de près, il ne serait pas difficile d'établir, comme nous aurons d'ailleurs* occasion de le faire, quand nous traiterons de la jeunesse du père de Mirabeau, qu'il intervint luimême et assez malheureusement dans cette gestion.

La crainte de mécontenter sa mère n'en fut pas moins toujours très-puissante sur son esprit. Nous ne possédons qu'un seule lettre de la mère au fils; mais elle répond assez bien à l'idée que ses enfants nous donnent de son caractère résolu. Elle est écrite dans une circonstance considérable de la vie du marquis de Mirabeau, sur laquelle nous reviendrons, àl'époque où F A mi des hommes avait atteint le plus haut point de sa popularité comme économiste réformateur et apôtre du progrès : après avoir subi huit jours de détention au château de Vincennes pour sa Théorie de V impôt, il venait d'être exilé au Bignon. Il voulait obtenir de sa mère, qui était restée à Paris malade, quelle écrivît directement au roi pour demander le retour immédiat de son fils , et il se déclarait décidé à écrire , de son côté, à Mme de Pompadour que si la demande de sa mère était rejetée, « il ferait un éclat, romprait lui-même son exil, et viendrait à Paris demander des juges. » Sa mère, qui désapprouve ainsi que

son frère toute démarche violente, repousse ce plan par la lettre suivante datée du 9 février 1761 :

Je me rapporte, mon cher fils, à ce que vous dit ici votre frère: c'est l'intention de votre famille et de vos amis les plus tendres et les plus attachés à vous. A l'égard de la démarche que vous voudriez que je fisse, je puis vous assurer que je n'en ferai jamais rien, et que vous ne sauriez me faire un plus grand chagrin que de la faire vousmême. Au surplus , soyez tranquille sur ma santé ; je ne manque ni de soins, ni de cour; et au fait, je n'ai point de fièvre. Il y a deux ans que j'étais peut-être plus malade, et je n'en ai rien dit. M. de Saint-Florentin me mande qu'il profitera de la première occasion pour solliciter près du roi votre retour. Encore un coup soyez tranquille, vos amis travaillent avec plus de chaleur que vous ne sauriez le faire vous-même.

Le marquis, alors âgé de quarante-six ans, s'incline devant la volonté de sa mère et renonce immédiatement à son projet avec un ton de déférence filiale qui nous parait digne d'être noté, parce qu'il compense peut-être un peu la rigueur que nous le verrons déployer, plus tard, dans l'exercice de son autorité paternelle.

Madame, ma très-chère mère,

Le sieur B... arriva hier, et le courrier m'apporta aussi votre lettre du 30 du mois passé, qui a été fort retardée. Prenez, au nom de Dieu, le plus grand soin de votre santé. Je n'ai que cette inquiétude-là ; je me porte d'ailleurs fort bien de corps et d'esprit. A l'égard de mes idées de conduite dans une occasion d'éclat, il est tout

simple qu'elles soient analogues à leur principe, et, par conséquent, peu de mise dans des circonstances où il faut agir en père de famille, et non en personnage de théàlre; mais en vous les soumettant, je suis sûr de les rectifier. Soyez donc certaine que je ne ferai rien qui n'ait été approuvé par vous, ma chère mère, ou plutôt que je ne ferai rien du tout. Je m'en remets à la Providence, et je n'y aurai de mérite qu'en ce qui concerne votre santé. Le sieur B... vous dira qu'il nous a trouvés aussi gais que ce dernier article peut me le permettre. Je finis en m'en rapportant à ma lettre à mon frère, pour tout le reste. Je suis avec un profond respect, etc., etc.

Quoique ces documents témoignent de l'influence exercée par la veuve de Jean-Antoine sur son fils aîné , il ne faudrait cependant pas s'exagérer cette influence ; elle fut tout à la fois trop forte et trop faible pour leur bonheur à tous deux. La mère ne put jamais se résoudre à se séparer de son fils, et lui-même ne voulut jamais se séparer de sa mère. Elle avait près de soixante ans, lorsqu'il la décida à quitter la Provence pour s'installer successivement avec lui, d'abord clans le Périgord à la suite de son mariage, puis à Paris où il se fixa, renonçant à peu près à toute pensée de retour dans son pays natal, et livré à ses préoccupations, à ses ambitions d'économiste associé au docteur Quesnay dans la direction de l'école des physiocrates. Il se maria, néanmoins, sans que sa mère intervînt dans cette grande affaire , conclue par lui seul à Paris, tandis que Françoise de Gastellane était encore en Provence,

et conclue avec une légèreté bizarre qu'on appréciera plus tard, car ce ne fut pas un mariage d'inclination, et comme mariage d'intérêt, c'était une combinaison des plus chimériques.

Cette erreur, qui fut si fatale pour lui, eut pour première conséquence de le placer entre une mère austère, pieuse, méthodique jusqu'à l'excès, et une femme foncièrement extravagante , dénuée de tenue en tous genres , toutes deux antipathiques l'une à l'autre, et vivant presque toujours pendant bien des années sous le même toit.

La tendre vénération que le marquis de Mirabeau éprouvait pour sa mère dut le rendre parfois rigoureux pour sa femme jusqu'à l'injustice, et il est difficile que la veuve de Jean-Antoine, dont la conscience était très-délicate, ne se soit pas reprochée aussi plus d'une fois d'être pour quelque chose dans la désunion des deux époux. Indépendamment de cette cause habituelle de trouble, la vieille marquise eut à subir des chagrins douloureux, dont le plus vif, peut-être, fut l'affront que lui infligea son troisième fils, duquel nous allons parler tout à l'heure, en contractant un premier mariage no^-seulement peu judicieux comme celui de l'aîné , mais honteux. Il venait de se remarier plus honorablement, lorsqu'elle le perdit après s'être réconciliée avec lui ; et c'est alors que de nouveaux chagrins vinrent l'assaillir par son fils aîné. Celui-ci s'était séparé de sa femme qui était allée vivre en Limou-

sin auprès de sa mère, et sous ce rapport, la vieille marquise, redevenue la maîtresse de la maison, aurait pu se féliciter de l'événement; mais elle voyait sa belle-Fille se préparer à ruiner son mari en se ruinant elle-même par des procès interminables et scandaleux.

L'irritation qu'elle en éprouvait la poussait involontairement à distinguer , entre ses petits-enfants , ceux qui physiquement ressemblaient le plus à leur mère ; et comme le futur tribun , même en dehors de la laideur accidentelle que lui avait infligée la petite vérole, était, suivant elle, tout Vassan, elle contribuait plus ou moins à entretenir le père dans une disposition de sévérité habituelle contre celui-là et d'indulgence plus grande envers le second (depuis le vicomte), qui, dans la maison , était considéré comme rappelant seul les Mirabeau (1).

Tandis qu'elle concourait ainsi à préparer un avenir pénible à ce fils aîné qu'elle aimait avec une si profonde tendresse, elle était obligée, malgré sa piété de plus en plus ardente, de fermer les yeux sur des choses qui blessaient le sentiment le plus vif de son âme. Après le départ de sa belle-fille , elle avait vu s'introduire auprès d'elle, à titre d'amie de son fils,

(1) C'est au second de ses petits-fils que Françoise de Castellane légua par testament la somme de quarante mille livres qui composait toute sa fortune personnelle , tout en laissant d'ailleurs l'usufruit de cette somme au père de l'enfant.

une personne jeune encore, belle, spirituelle et très-séduisante , que nous ne faisons qu'indiquer ici, mais dont nous parlerons amplement clans le cours de ce travail. Cette jeune femme qui l'accablait de soins et de prévenances, paraît lui avoir inspiré par moments une sympathie très-sincère, et cependant elle ne pouvait se faire illusion sur la nature du lien qui l'unissait à son fils.

Ce n'est pas que Mme de Pailly dont il s'agit ici ait jamais vécu conjugalement, ainsi qu'on l'a écrit quelquefois, avec le marquis de Mirabeau. Les bienséances étaient gardées ; elle ne venait habiter chez lui qu'à la campagne, au Bignon, où elle était supposée en visite chez sa mère; elle y venait elle-même quelquefois accompagnée de son père. Elle y trouvait non-seulement la vieille marquise, mais une de ses deux bellesfilles, la veuve de son troisième fils, qui vivait dans la maison, et avec laquelle elle était fort liée; elle y trouvait souvent aussi la fille aînée du marquis de Mirabeau, mariée elle-même, et également très-liée avec Y amie de son père. Mais nous avons lu un trop grand nombre de lettres intimes concernant cet intérieur, pour n'avoir pas discerné, en ce qui touche la veuve de Jean- Antoine, que la présence de Mme de Pailly, tout en étant souvent pour elle une distraction agréable et parfois même une sorte de plaisir de cœur, est souvent aussi, pour sa conscience de dévote austère, une cause d'agitations et d'inquiétudes très-vives.

LA GRAND'MJRE DE MIRAJEAU 117

Nous sommes entré dans ces détails, surtout pour expliquer, autant qu'il peut être expliqué, le phénomène moral extraordinaire, déplorable et môme affreux, qui signala les trois dernières années de cette vénérable femme, qui fit le désespoir de ses deux fils, et au sujet duquel le marquis de Mirabeau s'écriait clans une lettre du 27 septembre 1766 : « Et c'est là la fin et le terme de quatre-vingts ans de vertus. 0 altitudo ! »

Nous aurions glissé sur cet incident douloureux, si des Souvenirs d'un homme du xviii6 siècle, imprimés récemment pour la première fois, n'avaient appris le fait au public en l'exagérant et en le défigurant plus ou moins, par l'omission des circonstances touchantes qui en adoucissent le pénible caractère. Nous voulons parler des Souvenirs du baron de Gleichen, l'ancien ambassadeur de Danemarck à Paris, l'ami des Choiseul. L'auteur de cet ouvrage, d'ailleurs intéressant, semble s'être proposé surtout d'y réunir tous les cas singuliers et tous les personnages bizarres qu'il a pu rencontrer dans sa vie ; il déclare luimême que s'il parle de la famille de Mirabeau, avec laquelle il a été lié, en effet, comme il le dit, pendant quelques années, c'est surtout pour raconter le genre extraordinaire de folie qui a précédé la mort de la grand'mère de Mirabeau. Il commence d'abord par faire en sa faveur une déclaration qui a tout son prix dans la bouche d'un philosophe: il déclare que « quoiqu'il l'ait con

nue stupidement dévote, elle n'en avait pas moins gardé jusqu'à l'âge de quatre-vingt-deux ans une pénétration, une justesse et une force desprit étonnantes. » Voici maintenant comment il explique et raconte la longue et cruelle maladie dont elle fut atteinte :

Sa maladie, dit-il, me paraît avoir développé les combats de son tempérament contre ses principes, et de su philosophie contre la foi la plus aveugle. A l'âge de quatre-vingt-deux ans, elle tomba malade d'une goutte remontée, et que Borcleu prit pour une fièvre eatarrhale maligne; il lui donna beaucoup de kermès minéral, qui subtilisa l'humeur goutteuse. Elle se répandit sur les nerfs et se concentra ensuite dans le cerveau; elle devint folle, furieuse, enragée; elle arrachait tous ses vêtements; on fut obligé de la coucher sur la paille, et de la mettre sous la garde d'un vieux valet de soixante et dix ans, qui seul pouvait en venir à bout, parce qu'elle en était devenue amoureuse. Elle était un squelette et n'avait' plus qu'un souffle de vie, lorsque la rage la prit. Dès ce moment, sa santé physique changea si miraculeusement, qu'elle engraissa à vue d'œil, devint fraîche comme une jeune fille, et tous les symptômes de son sexe et de la jeunesse lui revinrent.

Mais ce qu'il y a de plus merveilleux encore, c'est que sa folie portait précisément sur les deux points contraires de son caractère moral. Cette femme si vertueuse, si prude, qui s'offensait de l'ombre d'une expression équivoque, vomissait des paroles qui auraient révolté les oreilles d'un grenadier, et qu'on aurait cru devoir lui être totalement inconnues. Le second produit de sa rage était les blasphèmes les plus horribles ; et quand quelqu'un venait la voir, elle lui criait de renier Dieu ou

qu'elle l'étranglerait. Elle a vécu dans cet état jusqu'à l'âge de quatre-vingt-six ans; et c'est bien d'elle qu'on peut dire par excellence qu'elle a eu la tête tournée et1 l'esprit à l'envers (1). s

Nos documents nous permettent de déclarer que cet affreux tableau est en partie inexact et dans son ensemble très-exagéré. On dirait que le baron de Gleichen a vu le spectacle qu'il décrit ; on dirait même, à lire ces mots irréfléchis : g Quand quelqu'un venait la voir » qu'une personne dans un pareil état recevait régulièrement des visites. Il est certain, au contraire (et nous le prouverons tout à l'heure), que le marquis de Mirabeau, aussitôt que la folie de sa mère prit un caractère furieux, mettait une sorte de pudeur farouche à ne la laisser voir à personne , pas même à ses plus proches. Gela ne veut pas dire qu'il ne s'occupât point lui-même de la malheureuse malade, au contraire, il s'en occupait d'autant plus que lui seul gardait sur elle un ascendant permanent, même au milieu de ses crises les plus terribles. Tant que la démence de sa mère avait été paisible (et elle ne prit pas, aussi soudainement que le dit le baron de Gleichen, le caractère de la fureur), son fils en parlait volontiers à ses amis, et nous avons des lettres de lui très-touchantes, où il peint cette auguste caducité, entourée d'un cercle de femmes attentives et res-

(1) Souvenirs du baron de Gleichen. publiés en 1868 par M. Grimblot, chez Techener, p. 118-119.

pectueuses à qui elle conte que Jésus-Christ est enterré à la fontaine des lins dans le parc, tandis que son fils et le médecin Gatti se promènent dans le salon en silence (1). Mais à partir du jour où cette folie devint furieuse, il cache sa mère à tous les yeux, et ne parle d'elle qu'à son frère le bailli, qui était alors à Malte, où il commandait les galères de l'Ordre, et qui partage sa consternation. Qu'on imagine, en effet, deux hommes, très-fiers tous les deux, et tous les deux également fiers de leur mère, habitués, dès leur enfance, à la considérer comme un être supérieur, tout à la fois, par la force de son esprit et par l'austère sévérité de son langage, de ses habitudes et de ses mœurs; qu'on imagine leurs impressions en la voyant tombée dans cet horrible état !

Je t'ai déjà prévenu, cher frère, écrit le marquis au bailli, le 27 septembre 1766, du déchet de la tète de notre auguste mère. 11 a été si rapide (2), qu'il est incroyable, mêlé de manie continuelle et quelquefois de frénésie. Sa manie est toute en dur et en aversion. Elle sent partie

(1) J'ai déjà inséré deux de ces lettres adressées par le marquis de Mirabeau à Mme de Rochefort, dans un volume publié en 1870, sous ce titre : La Comtesse de Rochefort et ses amis, et c'est ce qui m'empêche de les reproduire ici.

(2) Ce mot si rapide, qui semblerait en contradiction avec ce que nous venons de dire, ne doit pas être pris au pied de la lettre, car, un mois avant, le marquis avait déjà annoncé à son frère que la tête de sa mère déclinait. La lettre écrite à la même date que celle-ci et dont nous avons cité plus haut une phrase, est adressée par le marquis à son gendre.

do son malheur et est invincible dans sa. volonté, comme elle le fut toujours ; elle mange peu et ne se couche plus. En un mot, c'est un état à faire pitié et le seul événement de ma vie qui ait pensé me faire pécher contre mon culte absolu de résignation à la Providence, et dire comme Brutus à Philippes : « 0 vertu, etc., etc. » Tu sens ce qu'est pour moi le terrible détail de ce spectacle, et du devoir relatif. Je ne t'en dirai pas davantage.

« J'ai connu bien des tètes d'homme, répond le bailli de Mirabeau à son frère ; j'en ai peu trouvé que j'eusse mis de niveau avec la sienne, et voilà où elle en est. Fiat voluntas! Mais quel rabatjoie à l'orgueil humain! » Et quoiqu'il soit malade des fatigues de son commandement de Malte, il propose à son frère de venir s'associer aux soins qu'il donne à sa mère.

« Tu ne nous es pas nécessaire, lui réplique le marquis , pour soutenir l'état de notre pauvre mère. Bien loin de là, hors ses domestiques continuellement résidant dans sa chambre, il n'y a que ma sœur (1) et moi qui y entrions, parce que c'est une continuation de devoirs nécessaire , pour que ses gens ne la négligent pas. Elle ne dit rien à ma sœur, et en radote quand elle est partie, mais en mal; et, en général, elle ne peut souffrir les femmes. Pour moi, elle a toujours de la joie deux fois par jour quand j'arrive ; mais la volubilité à bâtons rompus ne cesse pas. En un

(1) C'était sa belle-sœur, la veuve du second de ses deux frères, dont il sera question plus loin.

mot, je n'ai pas voulu que mon gendre, qu'elle aimait fort, la vît, à un voyage qu'il a fait ici cet hiver, et si tu arrivais et m'en croyais, tu ne la verrais point, crainte de quelque révolution qui troublerait sa santé, maintenant inébranlable, et nous donnerait de la peine, car elle parle souvent de sa folie (1). »

Ainsi, la pauvre femme avait des lueurs de raison qui lui faisaient sentir sa folie. Quant au caractère cynique ou impie de cette folie, le baron de Gleichen l'exagère beaucoup lorsqu'il transforme en un état habituel des accès qui ont pu se produire quelquefois, mais rarement, d'après le témoignage du fils. Cependant nous devons dire que nous trouvons une sorte de confirmation du fait dans ce passage un peu voilé d'une lettre du marquis au bailli : « Son mal consiste en une opposition diamétrale à tous ses goûts , usages, habitudes et manières et langage d'autrefois. » Mais la même correspondance prouve, et d'une façon émouvante , qu'elle échappait plus d'une fois au démon qui l'obsédait (car cet état semble rappeler ce qu'on appelait des possessions au moyen âge). Nous lisons, en effet, dans une lettre de son fils aîné au bailli, qui était alors à Mirabeau, le passage suivant ; la lettre

(1) Nous sommes porté à croire, d'après d'autres lettres, que le bailli vint, en effet , passer quelque temps chez son frère , et qu'il eût le courage de s'abstenir ou, peut-être, qu'il n'eût pas le courage deïvoir sa malheureuse mère.

est du 11 septembre 1767 : « Je ne t'écrirais pas, cher frère, sans un incident qui me tient à cœur; ma mère, qui n'a plus du tout d'idée suivie, m'a parlé, néanmoins, deux jours de suite de faire faire une neuvaine pour elle à Notre-Dame du Lau. Tu sais la foi de toute la famille à cette dévotion ; elle voudrait, et c'est du moins ce qu'elle m'a dit à bâtons rompus, qu'on écrivît au supérieur de MM. les prêtres desservants de Notre-Dame du Lau, pour leur demander une neuvaine pour F âme de dame Françoise de Castellane, marquise de Mirabeau. Elle prétend que les lettres vont par Gap. »

N'y a-t-il pas quelque chose de singulièrement attendrissant dans le fait de cette malheureuse folle qui, vivante, demande qu'on prie pour son âme, comme si elle était morte, ou plutôt pour obtenir que cette âme si noble, mais si horriblement opprimée, défigurée, bouleversée, puisse enfin se dégager de son corps et rentrer en possession d'ellemême en reprenant toute son ancienne beauté ! Ce n'est pas que nous adoptions la solution physiologique par laquelle le baron de Gleichen prétend expliquer l'état de la grand'mère de Mirabeau; son explication, qu'on vient de lire plus haut et qui porte sur la réaction du tempérament contre les principes, à propos d'une femme de quatre-vingts ans qui a mis sept enfants au monde, nous paraît absurde. Le détail du vieux domestique septuagénaire duquel seul elle acceptait les

soins dans sa folie, parce qu'elle en était, suivant Gleichen , amoureuse , n'est point mentionné dans la correspondance du marquis (1). On peut l'admettre cependant comme un incident possible d'un état qui a duré trois ans; mais la disposition la plus constante de cet état, c'était, d'après le marquis, l'aversion des femmes, dont la présence était devenue insupportable à sa mère, et c'est cette aversion qu'elle exprimait probablement en termes grossiers, dont Gleichen exagère probablement aussi beaucoup la grossièreté.

Si donc, nous avions la prétention que nous n'avons pas, de déterminer la cause d'une pareille folie, peut-être pourrions-nous alléguer, comme explication plausible, les circonstances dont nous venons de parler, c'est-à-dire les chagrins qu'une personne très-fière et très-austère avait éprouvés par suite des influences féminines qui s'étaient produites dans la vie de deux de ses fils. En un mot, le phénomène nous paraît plus explicable encore par une cause morale que par une cause physique. Ce qui est certain, c'est que la malheureuse femme vécut trois ans dans cette

(1) Ce vieux domestique ne devait pas être tout à fait septuagénaire en 1766, car nous le retrouvons vingt et un an plus tard dans le testament du marquis de Mirabeau, daté du 27 juin 1787, où il est l'objet d'une disposition ainsi rédigée : « Je laisse à Saint-Pierre, s'il est encore à moi au jour de mon décès, 200 livres de pension viagère. Il m'a bien bu du vin; mais il a beaucoup et longtemps servi et soigné les dernières années de ma mère, avec une attention et un zèle que je ne dois pas oublier. »

douloureuse situation : elle avait perdu la raison en août 1766 et elle mourut à quatre-vingtquatre ans, le 26 mai 1769 (1). Voici en quels termes le marquis apprend à son frère la fin de cette longue agonie : « Je t'avais annoncé, cher frère, que le premier cachet te dirait que notre vénérable mère a été prendre possession d'une meilleure vie. Ce fut hier à neuf heures du soir que nous perdîmes l'honneur de son sexe et la bénédiction de notre maison. Au reste, elle était en tel état, qu'il n'y avait qu'à désirer de voir abréger le combat de la nature. Sa force et son courage étaient tels , qu'elle se faisait toujours lever, mais c'était une agonie presque continuelle. Bénis la Providence de t'avoir engagé à d'autres devoirs. » Dans une autre lettre, il ajou'e : « Elle m'a toujours reconnu et chéri jusqu'au dernier moment, et j'y entrais quatre fois par jour. »

Bien des années après, et peu de temps avant de mourir lui-même, le marquis de Mirabeau, récapitulant tous les malheurs de sa vie, qui, on le verra, furent nombreux, et. comptant ces trois années parmi les plus cruelles, écrivait à son frère le 11 juillet 1788 : « La chute de notre vénérable mère, transition furibonde pendant près de six mois (2),

(1) Le baron de Gleichen se trompe également sur l'âge de la vieille marquise : elle était née en mai 1685.

'(2) Cela paraît prouver, contre l'assertion de Gleîchen, que la période furieuse ne dura que six mois.

donna à son fils présent et imposant, bon Dieu ! et pérorant, des serrements et un exercice qu'on ne peut que supposer; la voyant seul depuis, pendant trois années ; les derniers temps m'avaient mis en état de manquer de tète. » Ailleurs il dit encore qu'il serait devenu fou lui-même, sans la diversion qui le sauva dans cette circonslance comme dans les autres crises de sa vie , la diversion de sa chère science. On verra, en effet, avec quelle sincère et infatigable ardeur le marquis de Mirabeau se console de tout, oublie également et ses douleurs et celles qu'il inflige à autrui, en barbouillant d'innombrables volumes sur le bonheur du genre humain par la propagation de toutes les merveilles renfermées dans le tableau économique et dans la théorie du produit net. Quant à sa mère, il ne l'oublia pourtant jamais, car son testament, écrit vingt ans après la mort de celle-ci, exigeait si expressément qu'on la retirât des caveaux de Saint-Sulpice pour lui faire partager son tombeau, qu'on fut obligé de déplacer dans ce but une masse de cercueils, et tous deux reposent aujourd'hui, l'un à côté de l'autre, dans l'église des bénédictins d'Argenteuil (1).

(1) Celte étude sur la grand'mère de Mirabeau aurait été plus complète, et probablement plus intéressante, si nous avions pu retrouver un Eloge historique de Françoise de Caslellanc, marquise de Mirabeau, rédigé par le marquis son fils à l'instar du travail qu'il avait écrit sur son père. Mais, quoique le marquis nous apprenne lui-même que son ouvrage sur sa mère a été imprimé, comme il l'a été probablement à un petit nombre d'exemplaires, il a échappé jusqu'ici à toutes nos recherches.

YI

Le troisième fils de Jean-Antoine ne devant pas figurer longtemps dans ce travail sur les Mirabeau, parce qu'il mourut jeune encore, à trente-six ans , nous le ferons passer avant ses frères : sa physionomie est d'ailleurs originale comme celle de tous les autres membres de sa famille. Il semblerait, d'après le témoignage du bailli de Mirabeau, que, contrairement à ce qui arrive d'ordinaire, Françoise de Castellane aurait été habituellement plus sévère pour le plus jeune de ses enfants que pour les autres; ou peut-être celui-ci n'aurait-il pas su, comme ses deux frères, apprécier le fonds de tendresse extrême qui se

cachait sous l'austérité maternelle : « La respectable mère que nous pleurons, écrit le bailli à son aîné en 1769, avait, comme être créé, ses imperfections ; sa vertu, sa fermeté, la hauteur et la dignité de son âme se peignaient trop sur son visage, et lui donnaient un air d'austérité qui avait, peut-être, contribué à éloigner son troisième fils. »

Celui-ci était pourtant, non pas le plus beau, mais peut-être le plus joli des trois fds de Jean- Antoine. Sa figure, que nous avons pu juger d'après un-portrait qui le représente à l'âge de vingt à vingt-deux ans, n'est ni aussi noble que celle du bailli, ni aussi spirituelle que celle du marquis ; mais elle est fine et gracieuse, ses yeux sont bruns au lieu d'être bleus comme ceux de ses frères; ses traits sont plus délicats; il a un petit nez un peu arrondi et une petite bouche en cœur qui font de lui un type assez complet du chevalier de comédie au xvme siècle. Né à Pertuis, le 6 octobre 1724, Louis- Alexandre fut, comme tous ses frères, reçu, dès l'enfance, dans l'ordre de Malte. Jean-Antoine se faisait une loi de ménager cette ressource à tous ses garçons, et, d'après son fils aîné, il dépensa, pour toutes ces réceptions et pour frais de passage à Malte, 56,000 livres.

Élevé, sans doute, d'abord comme ses deux aînés au collège des jésuites à Aix ou à Marseille (1),

(1) La supposition est cependant, peut-être, un peu contrariée

il en sortit de très-bonne heure, car nous le voyons dès l'âge de treize ans, en 1737, l'année même de la mort de son père, attaché comme sous-lieutenant au régiment du Roi-infanterie. Il y trouva pour mentor son parent et l'ami de son frère aîné, ce jeune et intéressant Vauvenargues dont nous avons déjà parlé et qui, plus âgé que lui de neuf ans, servait dans le même régiment comme capitaine. Les observations que le mentor adresse à son ami sur le petit chevalier (c'est le titre que portait alors Louis-Alexandre), prouvent que le troisième des fils de Jean-Antoine manifestait de bonne heure le tempérament de sa race. « Il a comme vous, dit Vauvenargues au frère aîné, les passions extrêmement vives. Je lui trouve clans l'humeur quelque chose des Riqueti, qui n'est point conciliant; mais il a bien envie de se faire estimer, et cela le corrigera. Je ne manque pas de lui dire, ajoute le jeune et sage moraliste, qu'on n'est guère estimé quand on n'est point aimé. Sa volonté est aussi décidée que la vôtre, et c'est le seul défaut qu'on puisse lui reprocher.»

Le frère aîné de Louis-Alexandre, devenu chef de la famille, ne semble pas disposé, dans cette correspondance, à se prévaloir à l'excès de son droit d'aînesse envers son cadet. C'est la mère

par cette phrase du marquis de Mirabeau sur Louis-Alexandre a Mon frère a eu moins d'éducation que nous, mais il est dans l'âge d'apprendre ou jamais. »

qui représente plutôt l'autorité et la sévérité: «Je suis content de votre frère, écrit Vauvenargues , et madame votre mère ne l'est pas, je n'en sais pas la cause. » Le mentor conseille de lui faire passer un hiver à Paris pour qu'il fréquente la bonne compagnie, qui lui a manqué au régiment : « Je **ense comme vous, répond le frère aine, qu'il lui faut un peu de Paris avant d'aller à Malte. Je le souhaiterais fort, mais ma mère n'est pas de ce sentiment. Ne pourrions-nous pas, par Meyronnet, lui persuader de l'y laisser aller cet hiver?... S'il ne répond pas à mes soins, écrit -il encore, je sais qu'il est en âge de commencer à avoir des volontés, et, pourvu qu'il ne s'écarte point des lois de l'honneur, je suis certain que je n'aurai rien à lui dire. »

Le jeune chevalier resta fidèle aux lois de l'honneur militaire, il fit bravement son métier de soldat, il prit part à presque toutes les batailles ou tous les combats qui précédèrent la paix d'Aix-la- Chapelle; il était à Ettingen, à Fontenoy, à Lawfeld, à Raucoux. Mais il ne respecta pas un autre genre de point d'honneur dont l'importance n'est pas moindre que celle du premier. À vingt-quatre ans, devenu capitaine dans ce même régiment du roi, il eut le malheur de rencontrer à Bruxelles une des nombreuses maîtresses du maréchal de Saxe, une comédienne appartenant à la catégorie des filles entretenues, Mlle Navarre, qui lui tourna la tête au point de s'en faire épouser.

Ce fâcheux épisode de la vie de Louis-Alexandre, lui a valu une assez grande célébrité; car l'épisode fit scandale même au xvme siècle, attendu que le mariage comblait ici, en quelque sorte, la mesure du dérèglement. Il se trouva de plus que Mlle Navarre délaissait pour épouser le chevalier de Mirabeau quelques adorateurs également heureux et par suite également désespérés, entre autres Marmontel, qui a cru devoir consigner dans ses Mémoires, écrits pour Y édification de ses enfants, un récit détaillé de cette aventure (1). Il y fait jouer au chevalier de Mirabeau un rôle à la fois sentimental et ridicule qui a procuré à celui-ci T honneur de figurer dans plusieurs vaudevilles et dans un certain nombre de romans.

Marmontel croit devoir nous déclarer que, tout en adorant illégitimement Mlle Navarre, il n'avait jamais voulu consentir, quoiqu'elle le désirât aussi pour mari, à s'oublier lui-même jusqu'à

(1) Il est difficile de résister à l'envie de mettre en relief, au moins par une citation, le caractère parfois si choquant et si gravement grotesque des confidences que Marmontel fait à ses enfants. C'est après leur avoir raconté en détail sa première entrevue avec M1,e Navarre et ce qu'elle lui dit dans quelques moments tranquilles, que ce père vertueux termine le chapitre par cette apostrophe: «Ici, mes enfants, je jette un voile sur mes déplorables folies. Quoique ce temps soit éloigné et que je fusse jeune encore, ce n'est pas dans un état d'enivrement et de délire que je veux paraître à vos yeux. » Ce qui ne l'empêche pas, cinq pages plus loin, de se présenter derechef à ses enfants dans une situation si dévoilée qu'on ne peut pas même l'indiquer approximativement, et de leur dire: «Figu rez-vous, s'il est possible, de quel transport je fus saisi!»

accepter cette proposition ; il nous apprend encore que le chagrin qu'il éprouva de se voir supplanté par le chevalier de Mirabeau fut soudainement calmé lorsqu'il apprit que le fils du marquis Jean-Antoine ne reculait pas devant l'extrémité jugée déshonorante par le fils d'un cultivateur limousin ; et, néanmoins, il croit devoir exprimer la plus vive indignation contre le frère aine du jeune gentilhomme, c'est-à-dire contre le marquis, considéré par lui comme inexcusable d'avoir remué ciel et terre pour empêcher ce honteux mariage. « C'est depuis cette époque, dit-il, que cet ami des hommes, hypocrite de mœurs, intrigant de cour, etc., etc., est devenu ma bête cT aversion. »

Marmontel en parle à son aise ; qui sait ce qu'il aurait fait s'il s'était agi de préserver son nom d'une souillure ? Nous ne connaissons pas bien au juste les moyens qu'employa le marquis de Mirabeau pour s'opposer à un événement qui faisait le désespoir de sa mère, et qu'il considérait comme flétrissant pour sa famille. Nous voyons seulement dans ses lettres qu'il se mit lui-même en campagne, armé de toutes les recommandations qu'il put se procurer auprès des ministres ; mais il avait affaire à un Riqueli aussi entêté que lui, et comme ses efforts furent inutiles, puisque le mariage fut régulièrement célébré soit en Hollande, soit à Avignon, nous sommes portés à douter, quoi qu'en dise Marmontel, que le

frère aîné ait pu, tardivement et après la célébration du mariage, tenter de faire arrêter à Avignon les deux époux ou l'un d'eux, et que le saisissement, occasionné par cette tentative, ait amené la mort de la nouvelle comtesse de Mirabeau. Le seul fait certain, c'est qu'elle mourut à Avignon, en 1749, peu de temps après son mariage.

On se tromperait cependant, si, jugeant sur cet acte de folie le chevalier de Mirabeau, qui, en déposant la croix de Malte pour épouser Mlle Navarre, prit le titre de comte, on en concluait que l'ardeur des passions de sa race se rencontrait chez lui associée à une intelligence faible et bornée, comme le donnerait à penser un pareil coup de tête. Ce qui va suivre prouve le contraire. Le comte Louis-Alexandre était resté veuf à Avignon, renié par toute sa famille. « Il était, écrit son aîné, à bout de fusées, remboursé en totalité de sa légitime, dont il n'avait fait que trois morceaux. Faut-il pas qu'il passe là un margrave, beau-frère du roi de Prusse, et sa femme, princesse fort éclairée ! Ils allaient en Italie ; ils s'engouent de ce virtuose et obtiennent de sa générosité qu'il veuille bien les accompagner. Il fut régner en Allemagne et nous débarrassa de sa personne. »

Le fait était parfaitement exact malgré le ton moqueur de celui qui le raconte et qui, d'ailleurs, ne tardera pas à prendre son frère au sérieux.

— C'est en 1755 que le margrave de Bayreuth et sa femme, sœur du grand Frédéric, traversant les États du Pape pour se rendre en Italie, s'enthousiasmèrent de ce mauvais sujet d'Avignon, comme disent les deux frères en parlant de lui. « Il les a suivis en Italie, écrit l'aîné ; on mande que le Pape lui a fait rendre son ancienneté à Malte, et quant au prince, il ne lui a encore accordé que 12,000 florins d'Allemagne de pension, et un carrosse entretenu, ne jugeant aucune charge chez lui digne d'un tel seigneur; tout cela ne sera qu'un chapitre de la vie de l'aventurier Buscon. » Deux ans s'étaient à peine écoulés et l'aventurier Buscon, devenu un personnage, commençait à inspirer beaucoup plus de considération à son frère aîné. Il était grand chambellan et conseiller privé du margrave de Bayreuth. Son petit souverain, trouvant en lui le talent des affaires , l'envoyait même à Paris chargé d'une négociation très-importante , et le marquis de Mirabeau ouvrait de grands yeux. « Le crédit des affaires lui vient, écrit-il au bailli, et il y a beaucoup de talent. »

Il avait, en effet, assez de talent pour que le roi de Prusse, dans le moment le plus critique de sa vie, ait été induit par sa sœur, la margrave de Bayreuth, à accepter, à solliciter même l'intervention de ce Mirabeau comme sa dernière planche de salut. C'était en juillet 1757; Frédéric, attaqué à la fois par la France, l'Au-

triche, la Russie et la Suède, faiblement soutenu par l'Angleterre, ayant déjà perdu une partie de son royaume, traqué de partout et résolu, disaitil, à se tuer plutôt que de se livrer à la discrétion de ses ennemis, reçoit tout à coup de sa sœur une proposition qui le ranime et à laquelle il répond par la lettre suivante, datée de Leitmeritz, 7 juillet 1757 :

Puisque, ma chère sœur, vous voulez vous charger du grand ouvrage de la paix, je vous supplie de vouloir envoyer ce M. de Mirabeau (1) en France. Je me chargerai volontiers de sa dépense ; il pourra offrir jusqu'à cinq cent mille écus à la favorite pour la paix, et il pourrait pousser ses offres beaucoup au delà, si, en même temps, on pouvait s'engager à nous procurer quelques avantages.

Vous sentez tous les ménagements dont j'ai besoin dans cette affaire, et combien peu j'y dois paraître; le moindre vent qu'on en aurait en Angleterre pourrait tout perdre. Je crois que votre émissaire pourrait s'adresser de même à son parent qui est devenu ministre, et dont le crédit augmente de jour en jour (2). Enfin, je m'en rapporte à vous (3).

(1) Dans un article sur la margrave de Bayreuth, citant cette lettre et rencontrant ce nom, M. Sainte-Beuve, qui ignorait les faits et gestes du plus jeune des oncles de Mirabeau, semble persuadé que le nom a été écrit ainsi par erreur, mais il n'en est rien, c'est bien d'un Mirabeau qu'il s'agit.

(2) C'est le cardinal de Bernis, avec lequel les Mirabeau revendiquaient des relations de parenté., et qui venait, en effet, d'être nommé ministre.

Œuvres complètes de Frédéric le Grand, t. XXVII r p. 296.

Conformément à cette lettre du roi de Prusse, le comte Louis-Alexandre partit de Bayreuth et arriva à Paris dans les premiers jours de septembre 1757. — La situation de Frédéric paraissant alors trop désespérée pour que le Gouvernement français pût songer à se séparer de ses alliés et à traiter avec lui, le négociateur échoua: mais peut-être fut-il pour quelque chose dans les dispositions pacifiques manifestées l'année suivante par le cardinal de Bernis, et qui amenèrent la disgrâce de ce dernier. Les lettres de Frédéric à sa sœur prouvent qu'il suit avec sollicitude les démarches de Louis-Alexandre a Paris, et c'est quand il n'en espère plus rien qu'il écrit à la margrave, le 17 octobre 1757, ces lignes : « Puisque les Français sont si fiers, je les abandonne à leur sens pervers, et je suis en pleine marche pour faire changer de face au destin. » Quelques jours après il le faisait, en effet, changer de face à Rosbach.

Deux ans plus tard, Louis-Alexandre revenait à Paris pour plaider cette fois, auprès du duc de Choiseul, la cause de son souverain, le margrave de Bayreuth, et son frère aîné nous apprend que dans cette circonstance il fut plus heureux qu'en 1757.

« Notre frère, écrit le marquis au bailli, le 31 juillet 1759, eut hier au soir, dans les vingtquatre heures de son arrivée, un rendez-vous avec M. de Choiseul dans le bois de Morly; non qu'il

eût rien à traiter comme l'autre fois, mais force explications à donner sur la conduite de son maitre, qu'on eût pu lui attribuer, vu sa faveur, et qu'il a justifiée. La conversation a été bonne et a duré une heure et demie ; elle a fini par lui donner la confiance de notre cour dans ce centre de l'Allemagne. »

Le mauvais sujet d'Avignon a déjà changé de nom, ses deux aînés l'appellent maintenant Ger~ manicus : « Je suis fort charmé, écrit le bailli de Mirabeau, de la fortune de Germanicus. Il a du brillant et du fond; ainsi, il n'est pas étonnant qu'il chemine. Quant à moi, si je vais en avant, je le devrai à m' être trouvé entre vous deux et à une sorte de ténacité dans le caractère vers ce que je crois juste et très-peu de souci des faveurs de la fortune. » Le caractère du bailli est ici peint d'un trait par lui-même, et sa prophétie, quoique invraisemblable, se réalisa complètement, car il devint le plus riche, ou plutôt le seul riche des trois, en restant toujours pauvre, attendu qu'il fut dévoré toute sa vie par sa famille. Le marquis adhère, il ajoute même à l'éloge de Germanicus, mais cependant avec une restriction finale : « Il est bon et honnête, écrit-il le 13 août 1759, il est même grand à bien des égards, mais décousu comme il le fut et le sera toujours. »

Cependant, la réconciliation était déjà complète entre les trois frères avant que la vieille mère, plus tenace, se fût décidée à pardonner l'injure

faite à sa fierté et à sa vertu par un fils qui avait, comme le disait jadis son frère aîné, introduit du fumier dans la maison de Mirabeau. Pour que la mère fût vaincue, il fallait que la courtisane morte fût remplacée par une honnête fille et par une fille de qualité. C'est le plaisir que Germanicus donna enfin à sa mère, en lui présentant une jeune Allemande à quartiers, Julie-Dorothée-Sylvie, comtesse de Kunsberg, épousée par lui à Bayreuth et dotée par le margrave.

« Avant-hier au soir, écrit le marquis au bailli, le 12 octobre 1760, notre frère est arrivé avec sa femme et son beau-frère, ci-devant grand-écuyer du duc de Wurtemberg. Mon frère est maigri et craint de nouvelles rechutes, mais il est beaucoup mieux que quand il est parti de là-bas. Sa femme est petite, blanche et blonde, douce et parlant peu. Tu sais qu'on dit merveille de son bon sens et de son économie. Au reste, il voyage sur l'argent du margrave, qui a voulu lui-même qu'il changeât d'air. Au surplus, ses affaires n'en sont pas plus mal là-bas, et il a des espérances de tout genre. Comme ils ne comptent être ici qu'une douzaine de jours, je crains que tu n'y reviennes pas assez tôt pour les voir. Ma mère m'a paru fort sensible aux caresses de cette petite femme qui a l'attitude allemande, c'est-à-dire humble quant aux femmes , surtout envers les hiérarchies , et cela

semble rajeunir ma mère Je t'avoue que j'ai

une véritable satisfaction d'avoir depuis long-

temps travaillé à amener les choses au point de faire jouir cette respectable femme d'une pleine et entière maternité. »

Quand la mère est définitivement réconciliée avec Germanicus, le fils aîné s'associe de cœur à toutes les prétentions de son plus jeune frère. « Nos Allemands, écrit-il au bailli, sont partis mardi, à midi, et comptent arriver vendredi à Lyon, où ils trouveront armes et bagages, à savoir cuisiniers, heiduques, coureurs, etc. Il iront faire un tour à Mirabeau. Notre cadet n'est pas fâché de faire voira ses adoptifs, parles domaines de la famille, qu'il n'est pas aventurier français. » Dans une autre lettre il ajoute : « Je crois nos Germains actuellement à Mirabeau. Ils n'y feront qu'un court séjour, pour venir se reposer ensuite à Avignon. On sera tout étonné dans nos cantons de voir des heiduques, et, comme je leur disais, il n'y a rien de tel que les gueux pour être splendides. »

Cependant les splendeurs de Germanicus devaient être aussi fragiles qu'elles avaient été imprévues. Après avoir étalé aux yeux de sa femme les beautés sauvages du manoir patrimonial , il était à peine revenu à Bayreuth , où il semble que la faveur dont il jouissait auprès du margrave excitait beaucoup de jalousie , qu'il fut emporté par une maladie soudaine. Le second des trois frères était à Malte, quand l'aîné lui annonça cette triste nouvelle par une lettre du 10 août 1761 :

« Je t'écris, cher frère, pour une occasion bien triste : la lettre que tu trouveras ci-jointe t'annoncera que nous avons perdu notre pauvre frère. Tu es trop éloigné pour qu'on puisse user de précautions pour t'apprendre cette nouvelle; et, d'ailleurs, comme me disait quelqu'un hier, les précautions à cet égard ressemblent assez à l'étalage des outils avant une opération. Ce pauvre garçon a été emporté par une fièvre chaude provenant d'une bile exaltée, et qui n'a duré que sept jours. Quelque incident des noirceurs dont on l'environnait le mit dans une fureur terrible au sortir de laquelle il tomba malade, et n'a plus relevé depuis. La violence de ses mouvements a ainsi causé sa perte ; je le lui avais prédit. Heureux qui se trouve mieux organisé pour la constance!... J'espère que ma mère soutiendra ceci fortement. Si je l'avais pu prévoir, peut-être ne me serais-je pas donné autant de soins pour rapprocher les esprits et réveiller dans son cœur une tendresse absolument éteinte. Peut-être aussi ce qui reste de l'impression reçue dans un caractère opiniâtre et ferme nous servirat-il; mais quelque chose me répugne à désirer cela, tant l'affection de nos proches me paraît un bien nécessaire, et dans la vie et après la mort. Je n'en voudrais pas dépouiller la mémoire de ce pauvre garçon (1). » Le bailli n'est pas moins

(1) Il nous sera, peut-être, permis défaire remarquer au lecteur tout ce qu'il y a de délicatesse et de bonté dans le sentiment

affligé que son aîné. « Je t'avoue , cher frère, que le sang a furieusement parlé, lorsque j'ai appris la mort de notre pauvre frère. Dieu le veut, il faut le vouloir. Mais à trente-six ans, âge auquel on est également préservé de la fougue de la jeunesse et de la caducité de la vieillesse, être emporté en sept jours de maladie, cela m'aurait donné des soupçons sur les intrigues de toute cour , si je ne me faisais une loi de ne croire jamais que le mal que je vois , et non celui qui n'est que plausible ! Mais je tire un rideau sur ce triste objet. »

Son esprit ne se dégage pourtant pas aisément de cette préoccupation qui reparaît de temps en temps dans ses lettres. « Je pense toujours à ma famille, écrft-il, et alors notre pauvre Allemand me revient avec amertume. »

Le comte Louis-Alexandre mourait sans enfants ; mais il laissait une jeune veuve d'autant plus intéressante pour le marquis et son frère, que sa petite fortune personnelle avait été sacrifiée par elle à son mari. Elle avait plu, d'ailleurs, à la vieille marquise, et il n'en fallait pas davantage pour que le fils aîné de celle-ci lui proposât de venir vivre auprès de sa mère. Elle y consentit d'autant plus volontiers qu'elle avait reçu

exprimé ici par un homme qui passe généralement pour très-dur. Nous avons lu bien des lettres du plus fameux des Mirabeau, sans y trouver jamais rien d'aussi expressif en ce genre.

du margrave de Bayreuth, à l'occasion de son mariage, un don de cent soixante mille francs sur une créance de ce prince contre le gouvernement français, pour des subsides à lui promis , et elle comptait sur l'appui du marquis de Mirabeau pour rentrer dans cette créance. Elle vint donc s'établir, en octobre 1763, dans la maison de son beaufrère. « Notre excellente belle-sœur, écrit celuici au bailli, est auprès de ma mère. C'est un trésor que cette petite femme, de sagesse, de prudence, de sensibilité. Elle court risque de ne rien tirer du tout de ce don sur les subsides, de cent soixante mille francs, et je sais, d'ailleurs, que cette digne femme a tout fondu pour payer les dettes de son avaleur de mari; mais je ne lui manquerai ni à la vie, ni à la mort. »

Dans toutes ses lettres relatives à cette jeune Allemande, qu'on appelle la petite comtesse, le marquis de Mirabeau se loue d'elle avec effusion. « C'est un ange que cette petite femme, » répètet-il sans cesse. Et comme son installation auprès de sa mère a coïncidé à peu près avec le départ de sa femme a lui, il écrit à son frère: « Tu ne trouveras ici rien de changé, sinon un ange à la place d'un diable ! »

La petite comtesse fut, en effet, la providence du marquis de Mirabeau dans les rudes épreuves que lui fit subir la longue démence de sa pauvre mère. De son côté, il ne négligea rien pour assurer des moyens d'existence à sa belle-sœur.

Il ne put obtenir que le Gouvernement français reconnût sa créance de cent soixante mille francs, mais il obtint du moins pour elle, par la protection de la duchesse de Ghoiseul, une pension de quatre mille livres, do sorte que cette excellente personne, qui était arrivée sous son toit presque dénuée de ressources, conquit par lui un bien-être assuré. Aussi ne quilta-t-elle plus la maison du marquis, où elle mourut le 14 novembre 1772; et comme le désintéressement de TAmi des hommes a été souvent mis en question, nous croyons devoir déclarer que nous avons vu une quittance constatant que le marquis de Mirabeau paya aux héritiers allemands de sa belle-sœur une somme de dix mille cinq cent soixante-deux livres, que celle-ci avait économisée chez lui. Ainsi ce Louis-Alexandre, ce mauvais sujet d'Avignon, qui avait fait le désespoir de sa famille par un premier mariage, lui rendit par le second un service signalé en procurant à sa mère et à ses frères une fille, une sœur douce, empressée, aimable, dévouée, digne en un mot de toute leur affection .

« J'aime et je révère mon oncle... Mon oncle a l'âme et les vertus d'un héros. » Ainsi s'exprime Mirabeau dans ces Lettres écrites du donjon de Vincennes où le prisonnier se montre si souvent injurieux, non-seulement envers son père, qui est son geôlier, mais envers tous les autres membres de sa famille, sans en excepter sa mère, de laquelle il parle quelquefois très-irrespectueusement, quoiqu'il soit alors associé à sa cause.

(1) Le chevalier de Mirabeau ne prit le titre de bailli qu'à l'âge de quarante-six ans, en 1763, en devenant grand-croix de l'ordre de Malte. Mais comme l'auteur des Mémoires de Mirabeau l'a fait connaître avec celte qualification, nous la lui donnerons souvent, même à l'époque où il portait encore le titre de chevalier.

Le seul de ses parents qui ait le privilège de lui inspirer un respect inaltérable, c'est son oncle, le bailli.

On connaît déjà un peu ce personnage imposant et original par l'intéressant ouvrage de M. Lucas de Montigny, mais on ne le connaît guère que dans ses rapports avec son fougueux neveu ; et même quand nous l'étudierons à notre tour en sa qualité d'oncle, serons-nous obligé de constater qu'il ne fut pas toujours un oncle aussi débonnaire qu'on pourrait le croire d'après les Mémoires de Mirabeau , que s'il rendait plus de justice que le marquis son frère aux brillantes facultés de son neveu, il savait très-bien discerner et parfois décrire avec une rare énergie les infirmités morales de l'homme à qui la fortune réservait un si grand rôle dans notre histoire. Ce ne fut donc pas seulement à sa bonté que l'oncle de Mirabeau dut de pouvoir inspirer à celui-ci un sentiment très-rare chez lui, le sentiment de la vénération : ce fut surtout à l'ascendant d'un beau caractère, uni au prestige d'une haute situation justement acquise par une vie pleine de labeurs et de périls.

Quoique le bailli de Mirabeau n'ait obtenu ni la célébrité passagère de son frère aîné, l'auteur de ÏAmi des hommes, ni l'éclatante renommée de son neveu, nous sommes convaincu que ceux qui auront pu l'apprécier dans ses actes, dans ses travaux dans ses idées, dans ses sentiments,

reconnaîtront qu'il mérite de nous intéresser autant que les deux personnages les plus notables de sa famille. Aussi bien doué qu'eux du côté de l'esprit, il leur est supérieur à tous deux par la noblesse de l'âme, par la droiture et la loyauté du caractère, par le désintéressement et la délicatesse d'une conscience scrupuleuse, par toutes les qualités, en un mot, qui constituent l'honnête homme. Il est incontestablement le plus beau produit moral qui soit sorti de cette race impétueuse et souvent effrénée. Mais comme si l'excès, même dans le bien, était inhérent à la race, le meilleur de tous fut excessif dans sa passion pour la vérité et la justice. C'est un Alceste que le bailli de Mirabeau, et un Alceste féodal, dont la physionomie se détache vigoureusement au milieu des figures frivoles du xvme siècle; cependant il n'eut de commun avec le héros de Molière que cette exagération de franchise et de rigorisme. Outre qu'il ne fut jamais accessible à la domination d'une Gélimène, il ne se contenta point de déclamer contre les vices de l'humanité, et, en remplissant tous les devoirs d'une carrière laborieuse, il fut plus occupé encore de faire le bien que de critiquer le mal. Il n'en est pas moins vrai que cette impossibilité de contenir son blâme et de joindre un peu d'habileté à tous les genres de mérite, devait suffire pour empêcher l'oncle de Mirabeau de remplir toute sa destinée et d'illustrer à son tour le nom qu'il portait.

Après vingt-sept ans de services distingués comme marin, après avoir gouverné une de nos colonies, il eut un instant l'ambition, et il fut presque en mesure de devenir ministre de la marine à une des époques les plus désastreuses de nos annales maritimes. Il s'était dès longtemps préparé à légitimer cette ambition, non-seulement en acquérant à fond la pratique de son métier, mais en se donnant toutes les connaissances si variées qui s'y rattachent. « Nos officiers de marine, écrivait-il en 1754, sont braves, et assez navigateurs quant à la portion de cet art qui leur compète; mais aucun ne connaît ni les intérêts de l'Etat sur lesquels la marine peut influer, ni le commerce, ni les colonies, ni les établissements des autres nations. Bornés au plat détail de leur métier, et presque aussi ignorants que la cour, ils sont incapables de rien imaginer de grand... L'ameublement de la tête n'étant pas du ressort des rois, c'est sur leur palier qu'il faut venir les attaquer, non par une ambition de prédominer relative à soi-même et à son propre avantage, mais dans la vue de servir l'Etat... » C'est pour se donner cet ameublement de la tête, et en même temps pour prouver qu'il le possédait , que le chevalier de Mirabeau ulilisait son expérience et ses observations en écrivant de nombreux travaux dont aucun n'a été, je crois, imprimé, mais qu'il adressait soit aux divers ministres de la marine, soit aux personnages influents qui lui deman-

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daient son avis (1). Il fut donc noté de bonne lieure, dans les bureaux de Versailles et dans nos ports, comme un marin très-capable, et lorsque, par des circonstances que nous expliquerons, il eut un moment de crédit auprès de Mme de Pompadour, quoiqu'il ne fût encore que capitaine de vaisseau, sa famille et ses amis le crurent appelé à diriger et à relever notre marine. Malheureusement, il tenait de son père, le marquis Jean-Antoine, que nos lecteurs connaissent déjà, une incapacité radicale à se plier aux habiletés et aux dissimulations qu'exige un rôle politique.

(i) Nous croyons devoir donner ici la liste des ouvrages inédits de l'oncle de Mirabeau, en nous réservant de revenir à leur date sur ceux d'entre eux qu'il nous paraîtra utile de signaler particulièrement. Nous ajouterons que, si nombreux que soient ces divers mémoires, qui forment la matière d'environ trois volumes in-4° , nous pensons que la liste en est incomplète, et qu'il doit encore se trouver d'autres écrits du même auteur, soit aux archives du ministère de la marine, soit à celles du ministère de la guerre, où le chevalier fut employé pendant quelques années, ayant été chargé par le maréchal de Belle-Isle de l'inspection et de la réorganisation des milices garde-côtes qui relevaient alors du ministre de la guerre :

Mémoire sur les opérations de la campagne des escadres combinées de France et d'Espagne sous les ordres de M. de Court, en 1744. — Réponse à une lettre du 12 octobre 1744 que l'on soupçonne être sortie des bureaux de la marine.— Réflexions sur la guerre de la France avec l'Angleterre et la reine de Hongrie, en 1745. — Mémoire concernant l'île de Corse, en 1745. — Mémoire sur la marine, en 1747. — Deux mémoires sur les galères, 1748. — Mémoire sur l'arsenal de Marseille, 1748. — Pro jet de commerce dans le golfe de Darien et le pays des mines du Choco. — Observations sur un projet de commerce de la colonie française de Saint-Domingue avec la côte d'Espagne. — Mémoire sur le commerce. — Mémoire sur le port de Rochefort.

Pour prouver d'avance à quel point il était un ambitieux d'une espèce particulière, nous citerons seulement un passage d'une de ses lettres écrite précisément à l'époque où il est question de lui pour la place de ministre ou d'adjoint au ministre de la marine. Son frère aîné, l'Ami des hommes, qui a aussi son ambition, mais dans un genre complètement chimérique, et qui sent la supériorité pratique de son cadet, le pousse de son mieux, en lui prêchant sans cesse la prudence et la circonspection. « Tu as de quoi faire, lui écritil, un grand homme accompli, si tu parviens à dominer la vivacité de ton sang et l'intempérance de ta langue. » Le bailli ne peut parvenir même à comprendre qu'on soit obligé, pour arriver à servir l'État, de déguiser sa pensée : « L'on n'entend plus rien à notre langue, répond-il à son frère le 12 août 1758, et ceci ressemble assez à

— Discours sur la nécessité de la marine en France, 1750. — Mémoire sur l'Amérique, fait en 1750. — Mémoire sur la plume et la marine. — Mémoire sur les abus de la marine, 1750. — État des bâtiments sur lesquels on peut compter, suivant les réponses des ports à la lettre de M. de Moras, du 16 mars 1757.

Mémoire sur le commerce du Nord et notamment sur celui

de la Russie, 1757. — État du commerce que les Anglais font dans la Baltique. — État du commerce des Isles du Vent, 1757.

Deux mémoires sur l'état présent de la guerre avec l'Angle

terre 1758. — Réponse à un mémoire sur la nécessité et les moyens de rétablir le crédit public, 1758. — Observations sur un mémoire concernant les moyens de vivifier le commerce, 4753, — Projet d'armement pour la défense des côtes au moyen de chaloupes canonnières, 1759. — Mémoire sur la marine et son administration, 1763.

la tour de Babel, quoique dans un genre différent. On s'est donné le mot pour appeler tète chaude, tout homme droit, ferme, et qui ose fronder les abus ; un sot indolent, faute de sentiment et de lumières, est qualifié d'homme sage. Un fripon n'est plus qu'un habile homme ; un honnête homme est un sot ; un citoyen est un rêve creux. D'où vient donc cette confusion dans notre langue? Serait-ce que, tout le monde étant vicieux, et cependant aimant à être flatté, on donnerait des noms honnêtes aux vices, et en même temps des noms odieux aux vertus, parce que tout le monde les craint et les fuit? Si cela est, nous perdons notre temps, et nous gémirons en vain, jusqu'à ce que la machine, corrodée dans tous ses ressorts, vole en éclats de toutes parts et redevienne quem Grseci dixere chaos. » Qui pourrait s'étonner qu'un candidat au ministère taillé si exactement sur le patron d'Alceste ait dû renoncer à l'ambition? Le bailli y renonça, et manqua ainsi la renommée qui s'attache à un rôle historique ; mais il la mérita peut-être mieux que plusieurs de ceux qui l'ont obtenue. Quoiqu'il fût très-modeste dans ses jugements sur lui-même, il ne laissait pas que de penser quelquefois que sa vie n'était pas indigne de l'attention de la postérité. Sa correspondance nous apprend que pour faire plaisir à son frère aîné, qui l'en priait, il avait commencé, pendant son gouvernement de la Guadeloupe, à écrire sa

propre biographie. Ce document serait, sans nul doute, très-curieux, mais il est malheureusement perdu (1). Toutefois, la correspondance du bailli, très-volumineuse , et qui n'embrasse pourtant que la seconde moitié de sa carrière, nous fournira assez de renseignements pour nous permettre de rétablir la première moitié.

Dans une de ses nombreuses lettres, l'oncle de Mirabeau semble prévoir que quelque biographe s'occupera un jour de lui. Se trouvant au Havre, où il est venu se faire bombarder par les Anglais, et s'expliquant sur le contraste de sa vie très-active et de son goût pour la tranquillité, il écrit le 30 juin 1759 à son frère : « Je ne répondrais pas qu'il n'entre un peu de paresse dans mon tempérament, mais je ferai bien de le consigner dans mes écrits, sinon il pourrait se faire que si, dans la postérité, quelque animal est assez désœuvré pour s'occuper de mes faits et gestes, il ne s'en douterait pas trop. »

Sans nou arrêter à la qualification peu polie et très-inexacte, quant au désœuvrement, que nous donnait d'avance le bailli, nous devons dire qu'en étudiant sa vie, on ne se douterait guère, en effet, qu'il ait jamais été paresseux. S'il eut

(1) Nous l'avons cherché ou fait chercher dans presque tous les pays où le bailli a successivement résidé, nous l'avons fait chercher jusqu'à Malte, où il est allé mourir en 1794. Peut-être ce document intéressant est-il enfoui dans quelqu'une de nos archives départementales et cette note donnera-t-elle à quelque archiviste l'occasion de le découvrir.

ce faible, la Providence ne lui permit pas de s'y abandonner, car nous verrons que même dans sa vieillesse, quand il avait amplement conquis le droit de se reposer, ce qui lui manqua toujours ce fut le repos.

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