LA JEUNESSE DU BAILLI ET SA VIE DE MARIN
Jean-Antoine- Joseph-Charles-Elzéar de Riqueti naquit le 8 octobre 1717 à Pertuis, dans la même petite ville, voisine du château de Mirabeau, où naquirent tous ses frères.
Celui de ses fils auquel le marquis Jean-Antoine donna ses prénoms était le plus beau de tous. Il tenait à la fois de son père et de sa mère. Dans sa vieillesse, en 1788, son frère aîné lui écrivait : « Quoique, dans les bras, les gestes, le son de voix, tu tiennes plus qu'aucun de notre père, cependant tu fus celui qui prit le moins du tempérament bilieux de la race, et le plus de celui
de notre mère, qui fut sanguin et lymphatique. » Par la figure, le bailli ressemblait plutôt à sa mère qu'à son père. Dans une lettre écrite par lui à cinquante-deux ans, il se reproche d'outrer le caractère un peu hautain du visage maternel. « Les traits de ma physionomie, écrit-il, sont ressemblants aux siens; mais ce qui est très-bien en elle est en charge chez moi ; le métier que j'ai fait a donné à ma mine un air plus mâle et plus brusque qu'on ne le veut à Paris, mais je ne puis me refondre. » Il faut croire que la vie de marin avait en effet forcé à la longue la physionomie du bailli; car nous avons vu un portrait de lui, daté de 1748, qui le représente, par conséquent, à l'âge de trente et un ans, et il est difficile de rencontrer une figure, non-seulement plus noble, mais aussi plus belle et plus attrayante.
Il est en cuirasse, avec une fourrure de peau de tigre sur l'épaule, le col entouré d'une cravate blanche. Ses cheveux blonds sont relevés sur un large front ; ses yeux sont bleus, moins grands que ceux de son frère aîné, mais plus calmes et plus doux, quoique fiers et spirituels ; son teint blanc et coloré, diffère notablement de celui de F Ami des hommes, qui tourne un peu au jaune, et qu'il dit lui-même être un teint de Gircassie. Ses traits sont également plus réguliers que ceux de son frère ; les lignes de sa figure forment un ovale un peu arrondi au bas des joues et au menton, de manière à indiquer une légère tendance à
l'embonpoint. En un mot, la figure du bailli, remarquablement belle, quoique un peu grasse, offre bien plus d'agrément que la figure sarcastique, tourmentée, quoique peut-être encore plus spirituelle, du marquis de Mirabeau (1). Et cependant, on ne peut guère douter que cette physionomie, si attrayante à trente ans, ne soit devenue plus tard un peu rude, et que l'excellent cœur de celui que Ton appelle habituellement dans la famille le bon bailli ne se soit caché, comme dit son frère, sous une écorce redoutable, car il est bien souvent question de sa mine austère, froide et imposante. Ajoutons qu'il était de très-haute taille et le plus robuste de toute sa famille. A cinquante-deux ans, il écrit : « J'étais aussi gros et aussi grand à quinze ans qu'aujourd'hui. »
Si l'on s'en rapportait à un passage déjà imprimé d'une lettre de l'Ami des hommes où celuici, pour expliquer les irrégularités de son style, dit avoir été élevé avec ses frères « dans un château de la montagne par un précepteur à trente écus, » on pourrait penser que le marquis Jean- Antoine négligeait un peu l'instruction de ses fils. Mais ce passage est en contradiction avec un autre d'une lettre inédite du bailli, qui, gouveiv
(1) Les portraits des deux frères, qui ont été gravés, figurent dans le sixième et septième volumes des Mémoires de Mirabeau : la gravure de celui du marquis n'est pas aussi bien réussie que l'autre. Il est d'ailleurs représenté à un âge plus avancé que son frère.
neur de la Guadeloupe, écrit à son frère aîné le 10 janvier 1754 : « J'ai trouvé ici un jésuite, que tu te rappelleras peut-être, qui était régent de la cinquième quand nous étions au collège, et qui était dès lors un bon petit homme nommé Magloire; il est ici supérieur. » Reparlant plus loin de ce même père jésuite avec lequel il s'est brouillé, le gouverneur ajoute : « Il était régent de cinquième lorsque j'étais en quatrième. » Cette assertion prouve que le marquis Jean-Antoine ne se contenta pas pour ses fils du précepteur à trente écus, et qu'il les plaça dans un collège de Jésuites, probablement à Marseille. Cependant le chevalier ne put guère dépasser la quatrième, car ses états de service nous apprennent que son père, après l'avoir fait admettre dès l'enfance dans l'ordre de Malte, le fit entrer presque en même temps, à douze ans et demi, dans la marine royale. Le 15 mars 1730 il fut reçu clans le corps des galères du roi, qui formait alors un corps distinct de celui des vaisseaux, comme sarde de l'étendard, grade à peu près analogue à celui d'aspirant de marine. L'instruction classique de l'oncle de Mirabeau fut donc un peu brusquée, comme le fut d'ailleurs celle de son père, qui quitta le collège à treize ans. Il n'est pas étonnant que ce dernier, homme de cabinet, après une petite partie de sa vie consacrée au service militaire, ait complété son instruction et donné à son esprit une culture trèsétendue et très-variée. Mais quand on voit le bailli
mener de front, quarante ans de suite, tous les labeurs de son métier de marin ou de diverses fonctions plus ou moins relatives à ce métier, et les études les plus diverses ; quand on le voit nonseulement écrire les nombreux mémoires que nous avons déjà cités, mais encore exprimer des idées très-arrêtées sur une foule de questions historiques, politiques, financières ou même littéraires, qui n'ont aucun rapport avec sa profession, quand on le voit prouver en même temps par des citations fréquentes, qu'il est aussi familier avec les auteurs latins ou les principaux auteurs français, qu'avec la Bible dont les passages se rencontrent fréquemment sous sa plume ; quand on voit cela, on se demande s'il n'était pas encore mieux doué que son frère aîné, et si l'exemple de l'un et de l'autre ne prouve pas que l'esprit de nos enfants ne perdrait peut-être rien à ce que la vie de collège qui se prolonge pour eux d'ordinaire jusqu'à dix-huit ans, fût un peu abrégée.
On ne saurait cependant se dissimuler, d'un autre côté, que l'exemple des deux frères prouve aussi qu'il y a des inconvénients à mettre prématurément la jeunesse aux prises avec les dangers et les séductions de la vie. Le marquis Jean-Antoine, tout en exigeant de ses garçons qu'ils fussent des hommes avant l'âge, ne paraît pas s'être occupé beaucoup de les préparer à cette précocité, à en juger du moins par le témoignage de son fils aîné : « Il observait, je crois, dit celui-ci (dans la
notice sur son père dont nous avons déjà parlé), de dire devant nous de bonnes choses au moins autant que devant tous autres; mais, à cela près, il nous faisait peu ou point de leçons directes. Il n'en avait pas besoin pour nous inculquer ses principes ; et s'il est vrai que initium sapientiœ timor Domini, il nous avait inspiré tout ce qu'il fallait pour nous rendre sages : et, franchement, s'il n'eût pas été craint de ses enfants, ils auraient eu un privilège bien particulier, car il l'était de tous autres. » Cette éducation par la crainte pouvait avoir son effet de près ; mais les leçons directes auraient eu peut-être cet avantage de conserver plus d'efficacité à distance.
Ce n'est pas que le marquis Jean-Antoine n'eut aussi sa manière d'inculquer de bons préceptes dans l'esprit de ses enfants. Voici une preuve que , tout en donnant ses leçons sous une forme un peu vive , il prenait la peine de les motiver de manière à en prolonger l'effet. C'est son fils cadet le bailli qui a consigné dans une de ses lettres un souvenir d'enfance propre à démontrer que le terrible châtelain au col d'argent n'était pas toujours préoccupé de se faire craindre de ses vassaux, qu'il voulait aussi s'en faire aimer, en apprenant à ses fils à se montrer polis envers le moindre d'entre eux. Ce souvenir se réveille dans l'esprit du bailli de Mirabeau, un jour qu'il a vu deux ou trois cfe/zzi-gentilshommes dédaigner, dit-il , de rendre leur salut à des paysans :
LA JEUNESSE DU BAILLI ET SES CAMPAGNES lui
« Il y a aujourd'hui environ cinquante ans, écritil à ce sujet, passant à Mirabeau devant la porte qui va à la fontaine, mon père étant derrière nous , un petit paysan nous salua ; faute d'attention seulement, je ne rendis pas le salut , car le naturiau de la bête chez moi n'était point tourné à l'impertinence ; mon père s'aperçut que je n'avais point rendu ce salut, et, accompagnant sa prose d'un coup de pied assez bien asséné , me dit que quand on me saluait, il fallait que je saluasse; du depuis, je ne sache pas y avoir manqué. » Nous verrons, en effet, qu'un des traits saillants du caractère du bailli fut toujours de se montrer d'autant plus affable à l'égard des petits qu'il était plus porté à la roideur envers les grands. Mais si les leçons de son père lui furent utiles sous ce rapport , elles ne suffirent pas , dès qu'il l'eut quitté à douze ans et demi, pour lui apprendre à maîtriser les premières explosions d'un tempérament fougueux.
La jeunesse ou plutôt l'adolescence de cet homme qui devait être si sage clans son âge mûr , bien plus sage, en tous genres que son frère et ses neveux, cette adolescence fut terrible, si nous en croyons le marquis de Mirabeau , car c'est lui dont, la jeunesse, comme nous le verrons, ne fut rien moins qu'exemplaire, qui a décrit, dans un petit tableau très-coloré, les excès d'intempérance auxquels se livra d'abord son cadet, le jeune garde de l'étendard. Ce passage ayant
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été déjà imprimé sans explication clans les Mémoires de Mirabeau, a besoin d'être expliqué pour faire comprendre qu'il est probablement un peu exagéré. Le marquis de Mirabeau avait confié à la garde de son gendre, le marquis du Saillant, son second fils, celui qu'on appela depuis Mirabeau-Tonneau, et qu'on appelait alors Boniface, de son nom de baptême. Le jeune homme âgé de dix-sept ans, effrayait tellement son beaufrère par son intempérance que ce dernier avait cru devoir avertir le père. Le marquis, ordinairement plus indulgent pour son second fils que pour son aîné, veut rassurer son gendre, et il lui raconte que le grave et majestueux bailli a commencé par être, lui aussi, un jeune ivrogne des plus effrayants :
« Je connais, lui écrit-il le 26 janvier 1770, ma tempestive race. J'ai vu, en quelque sorte , la jeunesse du bailli, qui, pendant trois ou quatre ans, ne passait pas huit jours de l'année hors de la prison, et sitôt qu'il voyait le jour courait se perdre d'eau-de-vie , et de là tomber sur le corps de tout ce qu'il trouvait en son chemin, jusqu'à ce qu'on l'abattît et le portât en prison. Mais, avec cela il avait de l'honneur à l'excès , et ses chefs , gens expérimentés, promettaient toujours à ma mère qu'il serait un jour excellent. Cependant personne ne pouvait l'arrêter, et il s'arrêta tout à coup de lui-même. »
Nous sommes porté à croire que ce ta-
blcau est un peu forcé, d'autant que le marquis n'ose pas dire qu'il a vu ce qu'il raconte; il dit : « J'ai vu en quelque sorte. » Mais le fait en luimême est exact. Seulement cette période d'intempérance chez le futur bailli fut très-courte, car son frère aîné lui rappelle souvent dans leur correspondance la précocité de raison qui le distinguait : « Ta raison, dès l'âge de dix-huit ans, lui écrivait-il le 29 août 1778, m'est tout aussi présente que celle d'hier (1). »
Le bailli de son côté s'explique sur ce mauvais moment de son adolescence de manière à nous permettre d'en limiter la durée avec précision. Il s'agît, entre son frère et lui, de savoir si l'on peut sans danger envoyer ce même Boniface, dont nous venons de parler, faire ses caravanes à Malte à l'âge de dix-sept ans. Le bailli trouve ce séjour très-dangereux pour un jeune homme de dix-sept ans. « Tu me diras, ajoute-t-il, que j'y ai été à seize ans , mais c'était à tous égards un autre temps. D'abord , pour ce qui me concerne , la prison des gardes de T étendard avait mis de F eau dans mon vin, et je n'avais pas d'ailleurs le caractère aussi ouvert que celui de Boniface ; de plus , l'évêque
(1) Dans une lettre de la même année , le marquis revient sur la raison précoce de son cadet. « Depuis l'âge de cinq ans , lui dit-il, tu n'as pas varié de caractère : insoucieux de bagatelles, ennemi de tout enfantillage à part dans les délassements, sommaire dans les réflexions, emporté d'abord par le ferment des liqueurs, mais plus fort ensuite que toi-même. »
de Malte , en disant un mot, m'aurait fait mettre au château paternellement. Le grand maître s'y serait prêté en riant. Tout cela a changé; la jeunesse d'aujourd'hui, absolument livrée à ellemême , s'y trouve exposée à tous les dangers du vice et du jeu le plus grand; et enfin tu juges ce que c'est qu'une jeunesse des quatre nations absolument sur sa bonne foi. »
Revenant dans la lettre suivante sur cette comparaison entre sa jeunesse et celle de son second neveu , il ajoute : « J'ai été plus jeune que lui à Malte, mais outre que j'étais déniaisé par trois ans de service, tu sais que feu madame de Saint-Micaud (leur tante à tous deux) disait que j'étais un fol sérieux , tandis que Boniface est un fol polisson, ce qui est bien différent. » Dans une autre lettre du 2 juin 1769, il se peint encore à l'âge de quinze ans très-différent de ce même neveu : « A quinze ans, dit-il, j'avais déjà diablement couru, j'étais silencieux, pas très-doux, et rien moins qu'étourdi. »
Déjà, en effet, il comptait deux campagnes de mer, et c'est après sa troisième campagne qu'il fit, sur les galères de Malte, les deux ans de services désignés sous le nom de caravanes. Dès cette époque, grâce à la prison des gardes de l'étendard, et plus encore à la fermeté de son caractère, il était déjà guéri de ce malheureux penchant à l'ivrognerie qui s'était, en quelque sorte, emparé de lui au sortir de l'enfance.
Nous ne voulons pas dire que la jeunesse du bailli , même à partir de cet âge de dix-huit ans , où son frère aîné le présente comme si raisonnable, ait été toujours un modèle d'austérité; on ne pourrait guère s'attendre à rencontrer ce phénomène chez un homme de sa race, de sa profession et de son temps; il déclare, d'ailleurs, luimême, dans quelques-unes de ses lettres, qu'il a eu une jeunesse peu sage. Ce qui est certain, c'est que nous le verrons renoncer de lui-même à tous les genres d'irrégularités dès qu'ils n'auront plus l'excuse de la jeunesse.
En 1735, après ses deux ans de caravanes sur les galères de son ordre, le jeune chevalier de Mirabeau repassa en France et rentra dans le service des galères du roi ; il fit partie du détachement de marins envoyés sur le lac de Garde, à l'appui des opérations militaires qui précédèrent la paix de 1736. L'année suivante, voyant les galères de France dans l'inaction, il retourna à Malte, où il servit encore un an, non plus sur les galères, mais sur les vaisseaux de Tordre, afin de pouvoir passer plus facilement en France dans la marine des vaisseaux.
Le 1er avril 1738, il fut nommé enseigne de vaisseau, il avait alors vingt ans et demi, et il comptait déjà huit années de service actif. Cette même année, il fit campagne sous les ordres du marquis d'Antin. En mai 1740, il partit pour l'Amérique sur le vaisseau le Borée, commandé par
un de nos plus braves marins, le chevalier de Caylus. Profitnnt d'une croisière qui dura huit mois , le jeune enseigne s'appliqua à étudier le Nouveau-Monde dans sa topographie, ses intérêts commerciaux, ses productions diverses, et les notes qu'il recueillit lui servirent à rédiger quelques-uns des mémoires que nous avons énumérés plus haut. Au retour, la petite escadre de Caylus, composée de trois vaisseaux, fut attaquée à l'entrée de la nuit par quatre vaisseaux anglais dans les eaux de Gibraltar. Le chevalier de Mirabeau, qui commandait la mousqueterie du Borée, fit vaillamment son devoir, et les vaisseaux anglais se retirèrent après avoir été fort maltraités (1).
A peine débarqué à Toulon, en septembre 1741, le jeune Mirabeau repartit sur le Léopard, pour ne revenir qu'au mois de juin 1742. Dans cette même année , le vice-amiral de Court le chargea d'aller, conjointement avec un autre enseigne, à la Cale, en Barbarie, ramener deux demi - galères , dont les équipages et officiers avaient été faits prisonniers par les Tunisiens à
(1) La guerre avec l'Angleterre, quoique imminente, n'étant point encore déclarée, les Anglais feignaient de prendre les vaisseaux français pour des bâtiments espagnols. Le lendemain de cette affaire, un officier anglais vint à bord du Borée faire des excuses à Caylus qui , d'après les relations du temps, aurait répondu : « Je ne suis nullement fâché , au contraire, c'est moi qui vous dois des remercîments; cela a servi à égayer cette jeunesse que vous voyez et m'a donné occasion de voir ce qu'ils savent \?»re. »
l'affaire de Tabarca. Les deux jeunes gens étaient chargés de traiter avec les Tunisiens par l'intermédiaire du sieur Faure, directeur de la Compagnie d'Afrique. Ils le firent à des conditions plus favorables que celles qu'on leur avait prescrites, et ils ramenèrent en plein hiver les deux galères au port de Toulon. En 1743, nouvelle campagne du chevalier de Mirabeau, d'abord sur le vaisseau le Duc-d'Orléans, et ensuite sur le Léopard, dans l'escadre de M. de la Jonquière.
En 1744, il prit part à la bataille de Toulon ou de la Ciotat, livrée le 22 février 1744 par les deux escadres combinées de France et d'Espagne, formant en tout vingt-huit vaisseaux, à une flotte anglaise de trente-quatre vaisseaux de ligne (1). Quoique les Anglais eussent l'avantage du nombre et du vent, après un engagement qui dura depuis une heure jusqu'à la nuit, ils firent retraite. Gomme cette bataille navale , quoique peu importante par ses résultats, était la première qui eût été livrée depuis bien des années clans des proportions aussi considérables , elle fit grand bruit en Europe. Tandis que les Anglais mettaient en jugement les deux chefs de leur flotte, qui s'incriminaient réciproquement, les Espagnols, ayant été plus maltraités que nous,
(1) Les chiffres des vaisssaux diffèrent dans les relations de cette bataille ; nous prenons ceux qui sont portés dans le récit du chevalier de Mirabeau.
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accusèrent l'amiral français , de Court , de les avoir mal secourus, et ils parvinrent à le faire exiler dans ses terres. C'est pour défendre ce vieux marin plus qu'octogénaire , mais plein de bravoure et d'énergie, que le jeune enseigne Mirabeau, qui avait été blessé au pied dans cette bataille, écrivit les deux premiers des nombreux mémoires dont nous avons donné la liste. Il s'emporte violemment contre les Espagnols, qu'il accuse à son tour d'inhabileté et de lâcheté; et, tandis que l'amiral don José de Navarro vient d'être décoré par la cour d'Espagne du titre de marquis de la Vittoria, le chevalier affirme que, sous prétexte « d'une légère blessure dont la douleur ne dura, dit il, que le temps du combat, cet amiral avait attendu à fond de cale les grâces que lui réservait sa cour. »
L'année suivante, en 1745, le chevalier de Mirabeau fit partie de l'escadre commandée par le chevalier de Piosin, qui alla croiser vers les Açores. Il en revint après avoir vu presque tout l'équipage atteint et détruit par le scorbut. C'est sans doute dans cette même année qu'il séjourna en Corse, à en juger par la date d'un des mémoires cités plus haut, dont l'objet est assez curieux, puisqu'il s'agit de proposer au prince de Conti, au petit-fils de celui qui fut un instant rci de Pologne, un plan pour se faire roi de Corse. Les circonstances paraissent très-favorables à l'auteur du mémoire ; les Français, après avoir
mis fin au règne de l'aventurier allemand couronné sous le nom de Théodore, ont laissé les Corses aux prises avec les Génois, qui leur inspirent une antipathie invincible. Le prince n'aurait qu'à se présenter avec un peu d'argent et quelques amis pour être reçu avec acclamation. Le jeune auteur du mémoire se fait fort de se charger de tous les moyens d'exécution : « Cet officier, dit-il en parlant de lui-même, connaît la Méditerranée aussi exactement qu'on le puisse, ayant fait un grand nombre de campagnes dans cette mer. Il traiterait pour du canon, des fusils et des munitions de guerre, s'engagerait à les transporter, et enfin à exécuter tout ce qu'il y aurait à faire du côté de la mer. Il offrirait même ses services au prince pour aller dans le pays sonder les habitants et faire des tentatives. » On voit que l'esprit d'aventures ne fut pas étranger à la jeunesse du bailli de Mirabeau.
Nommé lieutenant de vaisseau le 1er janvier 1746, il s'embarqua sur le Mars, vaisseau de 64 canons, commandé par le chevalier de Grenay, et il prit part à une de nos plus malheureuses expéditions. Dix vaisseaux de ligne, cinq frégates et des bâtiments de transport chargés de huit ou dix mille hommes de troupes, partirent de Brest pour aller secourir le Canada et tenter de reprendre Louisbourg. La flotte, mal construite, mal équipée, munie de vivres avariés, mal conduite par un marin de cour, le duc d'Ànville, fut assaillie par de vio-
lentes tempêtes et décimée par les maladies. Son chef inhabile mourut lui-même de maladie et de chagrin à Chibouctou, depuis Halifax. On essaya sans succès l'attaque de quelques forts anglais, et, lorsqu'on se décida à revenir en France, il restait à peine assez de monde pour ramener la flotte. Le vaisseau le Mars étant resté en arrière des autres, parce qu'il avait quatre voies d'eau, fut attaqué par un vaisseau anglais.
Après deux heures de combat, il fut obligé de se rendre, et le chevalier de Mirabeau, gravement blessé d'un coup de canon à la cuisse, fut conduit en Angleterre, où il resta trois mois au litr
Le mauvais succès de cette expédition augmenta de beaucoup l'antipathie que le jeune marin éprouvait d'instinct pour ce qu'il appelle 7c? plume, c'est-à-dire l'administration de la marine, dont les principaux employés se nommaient alors officiers de plume, et qui était particulièrement déplorable à cette époque.
Dans les divers mémoires qu'il a écrits contre cette bureaucratie maritime, mémoires courageux, car il barrait ainsi son avancement, il cite souvent l'expédition du duc d'Anville à l'appui des accusations d'impéritie, d'usurpation et de malversation dont il poursuit la plume. En 1747, le prisonnier fut renvoyé sur parole de ne plus servir pendant la guerre, et cet engagement lui était d'autant plus facile à tenir qu'il traîna, dit-il, la jambe pendant deux
ans (4). A partir de 4749, il reprit la mer, et, après trois ans de service comme capitaine de frégate, il fut nommé en 4752 capitaine de vaisseau, et bientôt après gouverneur de la Guadeloupe.
Jusqu'ici nous n'avons pu qu'exposer sommairement les principaux faits de la vie du bailli, d'après ses états de services et quelques autres renseignements. Nous pouvons maintenant étudier de plus près l'oncle de Mirabeau, non-seulement dans ses actes, mais dans ses sentiments et ses idées, grâce à une très-longue correspondance qu'il en-
(1) C'est pendant ce loisir forcé que, ne pouvant plus naviguer, il écrivit ses deux mémoires sur les galères, à l'occasion de l'ordonnance du 27 septembre 1748 décrétant la réunion de la marine des galères avec la marine des vaisseaux, qui avaient formé jusque-là deux corps distincts. Quoiqu'elle ne supprimât point encore les galères, cette ordonnance prescrivait que les chiourmes ne les habiteraient plus. Le chevalier de Mirabeau prévoit que ce genre de bâtiments ne tardera pas à être abandonné. C'est pour démontrer son utilité qu'il prend la plume; comme il a pratiqué également les deux marines, il énumère tous les cas où les galères peuvent avantageusement remplacer ou compléter l'emploi des vaisseaux ; cette discussion, appuyée d'exemples, est assez curieuse pour nous qui avons peine à comprendre aujourd'hui que des bâtiments de guerre naviguant à la rame aient si longtemps coexisté avec les bâtiments à voile, et qui nous persuadons volontiers que les galères n'avaient d'autre but que d'utiliser les forçais. Il va sans dire que la plupart des arguments du chevalier de Mirabeau en faveur des galères sont tombés devant l'emploi de la vapeur ; mais, en définitive, s'il est vrai que la science de la guerre nautique tende aujourd'hui à multiplier, non pas seulement les énormes navires armés de nombreux canons, mais aussi les petits ayant un faible tirant d'eau et armés d'un petit nombre de gros canons, ce fait augmente l'intérêt des mémoires dont nous parlons, car l'auteur insiste beaucoup sur des considérations du même genre en plaidant la cause des galères.
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tretient avec son frère aîné, à partir de son séjour à la Guadeloupe. Leur correspondance de jeunesse, qui nous manque, devait former aussi un recueil considérable, car ils se sont écrit, durant toute leur vie, avec une abondance et une continuité qu'explique l'affection la plus inaltérable et la plus intime. Depuis le 4 décembre 1753, dat? de la première lettre du chevalier à son frère en arrivant à la Martinique, jusqu'au 8 juillet 1789, date de la dernière lettre écrite par le marquis de Mirabeau, trois jours avant de mourir, à son bienaimé bailli, nous possédons une suite d'environ quatre mille lettres échangées entre les deux frères (1).
Leur tendresse réciproque, commencée dès leur enfance, ne subit jamais de refroidissement. Tous deux se brouillèrent avec leur frère puîné, quand celui-ci fit le honteux mariage déjà raconté par nous ; tous deux se réconcilièrent avec lui, mais ils n'eurent jamais à se réconcilier ensemble. A l'âge de quarante et un ans, en 1756, l'aîné écrivait à son cadet : « Je te jure, comme au mo-
(1) Nous devons dire, pour être exact , que nous ne possédons les lettres échangées par les deux correspondants que depuis 1753 jusqu'en avril 1783. Le marquis de Mirabeau, pour les conserver, les avait fait copier par son secrétaire et relier en dix volumes grand in-folio. A partir de 1783, les lettres du bailli nous manquent et nous n'avons plus que celles qui lui sont adressées par son frère jusqu'à la mort de celui-ci; mais chaque lettre de l'un répond visiblement à une lettre de l'autre; en un mot, la correspondance entre eux ne s'arrête que quand ils vivent sous le même toit.
ment de ma mort, que depuis cerlain jour, qui n'est pas trop proche, car alors j'étais plus fort que toi, jour où je te battis bien, non sans égratignure ripostée, depuis ce jour et tous autres je n'ai, de ma vie, rien eu envers toi dont je t'aie celé la moindre parcelle. » Ailleurs l'aîné écrit encore au cadet : « Je t'ai dit souvent qu'étant* | venu après moi et avant mes enfants, tu devais me survivre et les précéder dans mon cœur. » Le cadet, de son côté, écrit à l'ainé : « Si je n'avais pas été ton frère, et que je t'eusse connu par hasard, j'aurais été ton ami. J'ai plus de confiance en toi qu'en moi-même, ce qui ne veut pas dire que je sois toujours de ton avis. »