‹ Les Mirabeau (volume 5)Chapitre 21 sur 21 · ÉTAT DES CHOSES NÉCESSAIRES POUR LE GENERALAT DES GALÈRES · texte numérisé non relu

ÉTAT DES CHOSES NÉCESSAIRES POUR LE GENERALAT DES GALÈRES

Livrée.

12 habits de grande livrée, drap de Ghâleauroux écarlate, de 18 à 20 livres l'aune, à Lyon. — 6 de petite livrée du même drap. — Boutons de livrée pour grande et petite. — 6 habits de bouracan écarlate pour l'été. — 6 redingotes de drap gris. — 2 habits d'adjudant, drap écarlate, de 22 livres l'aune, boutonnières d'or, chapeaux bordés d'or. — 1 habit de patron de felouque, habit complet rouge, doublé de serge écarlate, la veste doublée de serge blanche, chapeau bordé d'argent. — 6 habits à la matelotte , 12 aunes de drap de

Ghâteauroux, galonnés de livrée en grand. — 6 autres habits, idem, avec petit galon de livrée. — 4 habits complets pour les hautbois, boutons de Pinsbeck.

Habits pour le général.

2 habits d'hiver, 2 habits d'été et 2 de printemps, le fout aussi beau que cela peut être ; il faut, en outre, un habit d'écarlate avec la veste et les parements de drap blanc pour uniforme, et un d'été de camelot rouge avec les parements et la veste de soie blanche, les boutons d'hiver de Pinsbeck, ceux d'été, d'or trait. Il faut ajouter à cela une veste de satin brodée en chenille, pour faire avec un surtout de velours noir un troisième habit. — Plus de l'écarlate pour faire un manteau. Le manteau est d'étiquette. — 6 paires de manchettes de dentelles de Valenciennes. — Une canne à pomme d'or, qu'il faut très-belle.

Vins.

Vin de Bordeaux, environ 1,200 bouteilles, rouge. — Vin de Graves, 600 bouteilles. — Vin de Côte-Rôtie, 2 tonneaux. — Vin de Champagne, 5 paniers non mousseux et 1 ou 2 mousseux. — Vin blanc de Cassis, 10 dames-jeannes. — Vin de Roquevaire, 10 dames-jeannes. — Vin de La Malgue, 20 dames-jeannes. — Malaga, 30 damesjeannes. — Chypre, 20. — Alicante, 10. — Vin muscat de Frontignan, 2 caisses de Marseille

Liqueurs .

Ratafia de Bologne, 20 bouteilles. — Eau delà côte Saint- André, 30 bouteilles. — Scubac et eau d'or, 30 bouteilles. — Eau des Barbades, s'il est possible, en canelle ou fine orange, 30 bouteilles „ — Ratafia de Grenoble, 40 bouteilles. — Huile de Vénus, de M. Gigogne, rue des Boucheries, à Paris, 8 bouteilles. — Marasquin, 20 bouteilles.

Dessert.

5 grandes et 20 petites figures de porcelaine de Sceaux. Fleurs pour les côtés, quelques grandes et plusieurs petites. Cristaux pour le dormant du dessert de 5 grandes pièces. Il faut de quoi garnir ces 5 pièces. —Petite palissade ou charmille en vert et fleurs pour faire le tour du dessert, environ 33 ou 35 pieds de tour en tout.'— 6 seaux d'argent haché de Paris, de moyenne grandeur, pour rafraîchir les bouteilles.

Les dépenses d'ameublement sont sur le même pied, et enfin le général devant tenir table ouverte soit à terre, soit en mer, et cela pendant deux ans , devant pourvoir aux salaires et pitances de tous les gens attachés à son service, il lui fallait dépenser en argent une somme évaluée, clans l'état que nous avons sous les yeux , à 42,400 écus de Malte, faisant en monnaie de France 101,760 livres.

C'était donc, en y ajoutant les frais d'installation, d'ameublement et d'habillement qu'on vient d'indiquer, une somme de 130 à 140,000 livres qu'un chevalier de Malte, pour commander les galères de son ordre, devait commencer par tirer de sa bourse (1). Or non-seulement le chevalier depuis bailli de Mirabeau n'avait pas celte somme,

(1) Le trésor de l'ordre ne concourait aux frais du généralal que pour une somme d'environ 15,000 livres par an. Cette somme n'était point appliquée aux dépenses spécifiées plus haut, qui restaient exclusivement à la charge du général-

mais il ne savait pas encore, à quarante-trois ans, quels étaient au juste ses droits sur l'héritage paternel. C'est ici qu'il convient de le montrer de nouveau avec ce caractère d'abnégation absolue comme cadet de famille, caractère que nous n'avons fait qu'esquisser précédemment, mais qui va ressortir avec plus de netteté dans la délibération entre les deux frères sur la question de savoir si le cadet doit accepter le généralat pour obtenir plus promptement une plus riche commanderie, dite commanderie de grâce, ou s'il doit se contenter, en faisant ses vœux, d'aller à Malte pour y vivre comme simple chevalier, en attendant la commanderie d' ancienneté.

Tu sais, cher frère, écrit le futur bailli à son aîné, que je n'ai jamais compté avec toi depuis vingtquatre ans que notre père est mort, et je ne sais pas un mot de ce qui me revient de légitime. Je vois à vue de pays que la dépense du généralat doit être comptée pour près de cent mille livres (1). . , Je sais que si le "M-and-maître me donne la commanderie de grâce, avant ou pendant mon généralat, le revenu servira à payer une partie de la dépense, mais la commanderie peut tarder à venir. .. Si Dieu me prête vie, mon intention est bien assurément de laisser à ma famille ce que j'en ai reçu et de te faire rentrer les fonds que j'aurai pris sur toi, mais je suis mortel, et si Dieu me prend avant de l'avoir pu, ma famille perdra ma légitime et les fonds qu'elle aura avan-

(1) Il ne connaissait pas encore à ce moment l'état des dépenses cité plus haut, et qui augmente beaucoup la omme.

ces. Il n'est point de moment dans la vie où la mort ne puisse frapper à notre porte, et si elle me venait après les dépenses faites, tout serait perdu pour ma famille.

Je te fais toutes ces objections pour que tu statues, parce que depuis que je respire je n'ai jamais eu en vue que le bien de ma famille, ensuite celui de l'Etat, et je n'ai presque jamais, jusqu'à présent, beaucoup pensé à moimême.. . Je suis prêt à me résigner encore à aller jouer un rôle, si ma famille le juge à propos pour son utilité ; je te montre, à toi qui es son chef, les inconvénients. Opte donc, et ne me considère que comme un animal impassible, dont tu feras, pour le profit de la famille, un général des galères, un bailli, peut-être un personnage dans les suites, ou que tu peux laisser, à ta commodité, être un philosophe, vivant doucement en attendant la commanderie d'ancienneté, sans inquiétude, regret ni impatience, et à qui le tout est très-égal.

Je t'avertis de plus que tu me mets au désespoir si tu ne décides pas, et comme ma sorte d'obligation est remplie vis-à-vis de ma famille, en lui laissant les fonds avec lesquels je suis venu au monde, comme je me reprocherais, à l'article de la mort, de l'en avoir privée pour suivre de moi-même une carrière où j'envisagerais mon avantage; je t'avertis, dis-je, que si tu n'opines pas et ne décides pas pour le gônéralat, je me contenterai de la vie philosophique et ne prendrai pas sur moi de risquer de priver ma famille de mon bien sans être sûr de le lui revaloir.

Le marquis nhésile pas devant la décision que sollicite son frère.

Tu m'écris, cher frère, répond-il, une longue lettre divisée en paragraphes et fournie de raisons pour et

contre, autant que la scène de Sertorius et de Pompée, dans Corneille (1). Tout cela me paraît répondu dans un seul mot; ce mot est que tu remets là en question une affaire discutée l'année passée, décidée, mise en avant, conclue, et paroles données en conséquence.

Partant, toute la rhétorique est de surérogation et pure générosité de ta part... Tu peux te souvenir qu'un quart d'heure nous suffit l'année passée pour débattre etconstater notre résolution, toi et moi, Givodan (2) entiers. Givodan obligé de présenter toutes les faces offrait l'alternative de demander simplement une galère. Tu penchais, par générosité, de ce côté-là. Je pris alors la parole, et dis que sur cet article c'était à moi de décider, attendu qu'il n'importait qu'à moi, et que quand tu aurais mis tout ton fait à tenir le généralat , la récompense te mettrait en état de t'en passer, d'où résultait que le plus ou le moins t'importait très-peu; au lieu que moi, comme conservateur de toute légitime, qu'on peut garantir de glissade quant au fonds, j'étais, secundum ordinem Melchisedech, le véritable intéressé dans cette option; qu'en conséquence, je décidais que ton âge, tes services et ta considération demandaient le généralat et non la galère qui aurait l'air d'une planche de naufrage ; que si tu vivais tu payerais tes dettes sur tes revenus, parce que ton pli était pris à cet égard , et qu'en conséquence , les fonds légitimaires me rentreraient, ou pour mieux dire, à la case ; que si tu mourais , au diable les cinquante écus ! j'aurais bien autre chose à regretter. Dieu est sur tout, le parti fut pris et il n'est plus temps de regarder en arrière... Quand tu seras grand seigneur , et moi toujours pauvre hère, tu aideras à ma famille. Ainsi, à l'intérêt

(1) Nous avons abrégé la lettre du chevalier qui était en effet trcs-longue.

[2) Le receveur de l'ordre, pour la langue de France.

d'attrait que j'ai seul écouté en ceci, se joint, sans trop donner dans des idées vagues, l'intérêt de rétribution.

Partant, après avoir raisonné ceci comme on raisonne dj ses affaires, je décide, en vertu du grand dccidoir que tu m'attribues, pour ce qui a été décidé l'année passée... Si, après cela , tu veux savoir au juste ce que c'est que ta légitime qui va n'être qu'une goutte d'eau dans l'Océan de ton opulence, tu n'as qu'à faire prendre, par Poisson, dans mon cabinet, au rang de mes manuscrits, un livre vert intitulé au dos: Mémoires d'affaires; qu'il cherche à la table l'arrêt d'expédient qui a fini cette discussion entre l'Avignonnais (1) et moi... Tout est discuté et réglé dans cet arrêt qui se trouve transcrit à la page indiquée par la table.

Le marquis s'engageait donc résolument à fournir à son frère non-seulement les 50,000 livres formant la légitime de celui-ci, qui la considère comme la propriété de sa famille , mais t ute la somme en plus qui pourrait lui être nécessaire pour tenir le généralat. Quand on connaîtra l'état des affaires du marquis à cette époque , on verra qu'il jouait gros jeu et que si l'hypothèse de mort toujours présente à l'esprit du cadet s'était réalisée , l'aîné se fût trouvé dans un cruel embarras. Devant la décision du chef de la famille, le chevalier n'hésite plus et il part pour Malte, s'arrêtant seulement à Marseille afin de pouvoir y faire ses vœux plus promptement, car c'est lui qui nous apprend cette particularité assez

(1) Il désigne ainsi le second de ses deux frères, le co:nlo

Louis-Alexandre.

bizarre que les vœux qui avec une dispense se faisaient en deux heures hors de Malte, étaient toujours à Malte une affaire de trois ou quatre mois. Ce n'est pas que le nouveau profès attache peu d'importance à cette grave cérémonie, au contraire. Quand elle est régulièrement accomplie à Marseille par le ministère de son ami le commandeur de Tressemanes, devenu son parrain en religion , il écrit à son frère : « Tu ne saurais croire combien cette profession a réglé mes idées et calmé ma tète. Je me vois lié indissolublement, ainsi je ne projette plus rien que relativement à cette ligature. »

Le vaisseau de l'ordre est arrivé ; le futur général va le chercher à Toulon où l'attendent également quatre-vingts chevaliers mandés à Malte par une convocation du grand-maître à l'occasion des menaces de guerre dont l'ordre était alors l'objet de la part du sultan Mustapha III , menaces qui d'ailleurs n'eurent pas de suite (1). En s' embarquant, le chevalier de Mirabeau envoie à son frère ces lignes d'adieu : « Tu serais édifié de Fair.de volonté de cette bande

(1) Il s'agissait d'une frégate turque enlevée par une révolte de l'équipage composé en partie d'esclaves chrétiens. Le bâtiment avait été conduit par les révoltés à Malte, où il avait été déclaré de bonne prise par le conseil de l'ordre qui refusait de le restituer. Le gouvernement français qui ne voulait point de conflit entre l'ordre et la Turquie et dont l'influence était prépondérante à Malte, acheta la frégate aux chevaliers et la ren lit au sultan.

300 LES MIRAUEAU

joyeuse, et je t'assure qu'il n'y en a pas un qui fasse grand état de la colère de notre saintpère le Turc. Il est fâcheux que ces équipéeslà coûtent de l'argent à la religion, car d'ailleurs ce genre de frottement nous rend l'air mâle et militaire qu'il est nécessaire que nous conservions. Adieu , cher frère, porte-toi bien. Jean- Antoine-Joseph-Charles-Elzéar va courir une nouvelle carrière ; il y portera le caractère que tu lui connais et il espère que Dieu lui fera la grâce d'y mettre toute l'honnêteté possible. »

Le chevalier, auquel nous ne donnerons plus désormais que le titre de bailli, quoiqu'il n'ait pris ce titre qu'un peu plus tard, arriva à Malte le 5 juillet 1761. Il ne devait entrer au généralat qu'eu janvier 1763, il avait donc dix-huit mois devant lui pour étudier un terrain qu'il avait quitté depuis vingt-quatre ans ; il pouvait même se dédire de son acceptation de la charge de général, s'il la trouvait ou trop difficile ou trop dispendieuse, pourvu qu'il y renonçât en temps utile, de manière à laisser au grand-maître la faculté de choisir uu autre chevalier.

Les premières impressions du bailli nous éclairent sur la décadence toujours croissante de cette congrégation singulière qui, née de l'esprit religieux, aristocratique et guerrier, avait perdu en quelque sorte sa raison d'être et ne se soutenait plus que par l'esprit de spéculation, c'est-à-dire la chasse aux commanderies, à laquelle se livraient

avec ardeur tous les cadets des familles nobles de l'Europe.

Il constate d'abord que, même sous le rapport matériel, la population maltaise soumise à l'ordre, population nombreuse et agglomérée sur un rocher qui ne lui fournit pas la cinquième partie de sa subsistance, devient de plus en plus misérable. La guerre entre les princes chrétiens a pour effet de ruiner le commerce de Malte, où les bâtiments ne viennent plus, et en même temps ces princes chrétiens s'accordent presque tous pour empêcher l'ordre de faire son métier, c'est-à-dire de courir sus aux Turcs, d'inquiéter leur navigation et de se substituer à elle dans le commerce du Levant. « Par la nature de la chose, dit le bailli, la guerre avec le Turc était notre élément ; elle pouvait seule nourrir notre peuple et maintenir parmi nous cette audace militaire qui a produit de grands hommes et de grandes actions. »

Condamné à l'inertie, l'ordre de Malte se détériore naturellement, comme une machine dont les rouages ne fonctionnent plus ; la rouille s'y introduit sous toutes les formes. D'abord la constitution s'altère par les empiétements du chef. « Un despotisme destructif, écrit le bailli, tend à écraser une république aristocratique. » Le grand-maître, assisté de quatre conseils résidant à Malte, conseils qu'il préside et sur lesquels il a une influence prépondérante, représente le pouvoir exécutif, mais il ne peut gouverner que conformément aux

statuts de l'ordre ; et le pouvoir législatif, c'est-àdire le pouvoir de modifier ou de changer les statuts, n'appartient qu'aux chapitres généraux composés de délégués de tous les chevaliers des diverses langues (1) de l'Europe.

D'après les anciens statuts, ces chapitres généraux devaient s'assembler tous les cinq ans, quelquefois même, suivant l'urgence, on les convoquait tous les trois ans ; mais depuis longtemps déjà, les grands-maîtres avaient trouvé plus commode de ne' plus les assembler du tout. Indépendamment des chapitres généraux, il y avait, dans les diverses provinces de l'Europe où l'ordre possédait de grands domaines, des chapitres particuliers, composés des chevaliers de chaque langue, présidés par le grand-prieur et dont les décisions étaient souvent en conflit avec celles du grandmaitre et des conseils résidant à Malte. Le Saint- Siège, par une extension progressive de son autorité sur l'ordre, s'était attribué le droit de résoudre les conflits, mais ses décisions étaient souvent contestées , et ses prétentions spéciales sur les commanderies d'Italie suscitaient une vive opposition. Les tribunaux des divers pays où

(1) On sait que l'ordre se recrutait dans les circonscriptions territoriales de l'Europe où il possédait des biens, et qu'il divisait en langues. Il y en avait primitivement huit : Provence, Auvergne, France, Italie, Aragon, Allemagne, Costille, Angleterre; mais depuis l'introduction du schisme dans ce dernier pays, l'ordre ayant perdu les biens qu'il y possédait, on ne comptait plus, en réalité, à Malte, que sept langues.

Tordre était propriétaire, et notamment les parlements de France, intervenaient souvent aussi contre les mesures prises soit par le grand-maître, soit par les chapitres des diverses langues à l'occasion des commanderies.

A ces causes d'anarchie se joignait l'arbitraire le plus fâcheux dans la distribution des domaines appartenant à l'ordre. Les plus riches commanderies, dites de grâce, étaient données au choix •du grand-maître, par l'effet soit de sa bienveillance personnelle, soit des sollicitations des ministres des diverses cours de l'Europe, que celui-ci avait intérêt à ménager. On voyait des dignitaires posséder jusqu'à quatre commanderies, qui leur rapportaient cent mille livres de rente, tandis que des chevaliers plus méritants attendaient dans la misère une maigre commanderie d'ancienneté, ou même étaient obligés de se contenter d'une minime pension sur les gros revenus accordés à un confrère moins ancien. Quand l'obtention d'une commanderie était la conséquence de l'exercice de telle ou telle fonction, il arrivait presque toujours que la fonction était horriblement dispendieuse, et ne pouvait par conséquent être accessible qu'à des chevaliers riches, ou appartenant à des familles riches, qui leur fournissaient des fonds remboursables sur les revenus de la commanderie en expectative. Ce que nous venons de constater, par exemple, pour la fonction de général des galères, se reproduisait

dans une foule de cas, notamment pour la dignité de pilier, ou chef des diverses auberges, c'est-à-dire des palais où les chevaliers de chaque langue résidant à Malte, soit profès, soit novices, étaient admis à venir prendre leurs repas gratis. Le trésor de Tordre ne fournissait pour cela qu'une somme très -insuffisante ; mais chacun des sept chefs suppléait avec son argent à l'insuffisance de l'allocation du trésor de l'ordre, et c'était celui qui faisait faire aux chevaliers les repas les plus somptueux qui avait le plus de chances d'être remboursé largement en commanderies. En un mot, cette congrégation religieuse et chevaleresque en était venue à ressembler à une maison de commerce où chacun des associés ne vise qu'à retirer un bénéfice proportionné à l'argent qu'il a fourni. De là chez tous les dignitaires de l'ordre une rivalité dé dépenses qui habituait les jeunes caravanistes, vivant aux frais de leurs chefs, à n'estimer ceux-ci que d'après le luxe qu'ils déployaient. On ne s'étonnera point que cet état de choses soit antipathique à l'esprit et au caractère du bailli de Mirabeau.

Je vois avec douleur , écrit-il de Malte le 1er novembre 1761 , que la corruption a pénétré ici et fait même bien plus de progrès qu'elle n'en devrait faire, vu l'étoffe de ceux qui composent la république; mais on n'a pas été si scrupuleux qu'il eût été à désirer sur le choix des sujets, et nous avons eu un temps où l'on a reçu bien des gens de trempe équivoque. Ce relâchement dans nos prin-

cipcs a fait un effet très-considérable et précisément celui qu'on en pouvait attendre. Des gens dont l'argent avait fait tout le mérite l'ont employé à tout, et la rouille nous agates comme le reste de l'Europe; il est d'ailleurs impossible que nous ne portions pas ici chacun les vices de sa patrie.

Si je prends les fonctions de général , dit-il ailleurs , je veux travailler à ridiculiser le luxe, et j'espère en venir à bout ; mais pour cela, en ne faisant que ce que l'usage m'impose précisément , il faut aussi que rien ne puisse avoir l'air de l'épargne, car alors ce ne serait pas à bien qu'on interpréterait ma simplicité, mais à avarice ou cupidité... je me meublerai donc comme les autres généraux , c'est-à-dire en damas cramoisi avec des baguettes d'or pour le principal salon et pour les autres en satinade; mais ma chambre à coucher sera avec des chaises de paille, un lit de caravaniste, et je la montrerai à tout le monde en disant du beau meuble : Voilà la sottise et la vanité , et en montrant ma chambre : « Voilà le soldat religieux ; » quant aux beaux habits, je les mettrai un jour ou deux et je dirai en plaisantant à tous les chevaliers de les bien regarder, parce que quand ils les auront bien vus je les prie de permettre que je porte l'habit de soldat, qui est celui auquel je suis le plus accoutumé et qui va le mieux à ma tournure naturelle, et mon habit de fête sera toujours i'uniforme de général des galères. Je ferai dans tous les points ce qui est d'étiquette, et je resterai simple en montrant que je puis faire autrement. J'établirai tous mes domestiques sur la place, afin qu'ilsparaissent comme ceux des autres; mais je prendrai le plus souvent que je pourrai la liberté de n'en être pas suivi (1).

(1) Pour donner une idée des habitudes prises par les gens attachés au service du général , le bailli écrit à son frère : « Figure-toi un pilote, un comité ou un argousin maltais , c'est-àdire un Arabj baptisé, noir, sec, le regard fauve, les cheveux

ory> LES MIRABEAU

Malgré ses belles résolutions contre le luxe , le bailli s'épouvante souvent en pensant à la quantité d'argent qu'il lui faudra jeter par les fenêtres; il voit à l'œuvre le général qu'il doit remplacer : celui-ci dépense beaucoup, et cependant on le trouve mesquin , et cela nuit à sa considération , même auprès du grand maître, qui aime le faste , quoiqu'il soit personnellement très-désintéressé. Le bailli , un peu pessimiste de sa nature, et qui , sans être bien au courant des affaires de son frère aîné , soupçonne qu'elles sont passablement en désordre, craint que celui-ci ne puisse pas lui fournir toute la somme nécessaire pour aller jusquau bout de ses deux ans de généralat. Si ce malheur lui arrivait, « cela le mettrait, dit-il, dans le tombeau, car cela donne un ridicule à ne s'en relever jamais, attendu que chacun dit : « Qui « est-ce qui le forçait à être général? »

Autre difficulté. Le grand maître actuel (Pinto) a quatre-vingt-un ans passés (1); les cabales s'agitent ardemment pour sa succession; s'il venait à mourir avant que le bailli fût pourvu d'une com-

répus, une moustache à faire trembler les gardiens du Saint- Sépulcre. Eh bien, ces mignons de toilette-la ont été mis en habitude , par des généraux peu faits pour l'être, de prendre tous les matins leur chocolat dans une tasse de porcelaine où leur mouslache fait le plus ridicule effet possible. »

(1) Emmanuel Pinto de Fonseca appartenait à une noble famille portugaise. Il fut un des grands maîtres de l'ordre qui occupèrent le plus longtemps cetle haute dignité. Il mourut à 93 ans.

manderie, le nouveau grand maître ne serait tenu à rien envers le général, à moins que le général n'eût été de son parti , et le bailli déclare d'avance qu'il est très-improbable qu'il puisse être du bon parti, c'est-à-dire du parti triomphant : ce Car, dit-il, j'ai promis solennellement à Dieu, et l'honneur me dicte de ne donner mon attache qu'à celui que je croirai le plus digne, et vingt mille paires cle couronnes ne me feraient pas manquer à cela. » Quand il voit ainsi les choses en noir, le bailli propose à son frère d'aller trouver le grand maître et de se désister cle ses engagements pour le généralat pendant qu'on peut encore lui trouver un remplaçant. « Il n'y a pas à rougir, dit-il, cle manquer une place faute d'argent, cela ne fera aucune brèche à ma réputation, et j'attendrai ici la commanderie d'ancienneté. »

Heureusement Y Ami des hommes est, comme il dit, grand entrepreneur. Il a décidé que son frère serait général des galères, et il le sera. « Le Rubicon est passé, lui dit-il sans cesse. Je te répète qu'à moins que je ne sois mort, tu auras tout l'argent qu'il te faudra. Tiens-toi donc l'esprit en repos. » Et, appelant le patois provençal à son aide : « Qui hen far a, hen trouhara. » Nous n'avons songé qu'à bien faire dans cette circonstance, et il ne saurait nous en advenir que bien. Je t'ai parlé quelquefois cle la peine que j'avais à me procurer des fonds pour toi, dans un temps où toutes les cassettes ont des ceintures

de chasteté, j'ai eu tort, tu es de nature trop soucieux de tout fait qui intéresse autrui, et trop étranger aux opérations de finances, pour t'en entretenir. Ceci est mon affaire. Ainsi donc, plus de retour sur cet article; tout est dit, il n'y a qu'à marcher. » Si le cadet revient encore à ses inquiétudes : « Sauf respect, s'écrie l'aîné, tu serais aussi bien le commandant général des escadres de rabâcheurs que de celles de Malte. » Et, po.ur le rassurer tout à fait, le marquis envoie coup sur coup, et d'avance, à Malte, linge, meubles, habits de maître et de livrée, tous galonnés sur toutes les coutures, cristaux, porcelaines, vins, liqueurs, sans oublier même les manchettes de Valenciennes indispensables au général, et les six seaux en argent destinés à rafraîchir les bouteilles, qu'il a eus d'occasion à 55 livres la pièce ; le tout accompagné d'énormes provisions de bouche, car le rocher de Malte ne produit presque rien : il faut tout faire venir du dehors. Ce n'est pas sans effort que le marquis de Mirabeau, qui se qualifie, non sans raison, un viseen-Yair, propre à faire des républiques de Platon, se livre à ce métier de fournisseur. « Ces sortes de choses, écrit-il, m'enchevêtrent plus la tête que ne feraient les quatre départements des secrétaires d'État. » Il s'en tire pourtant très-bien, et sauf le fameux manteau d'écarlate qui devait servir à la cérémonie de l'entrée en fonctions, et qui se trouve tellement court que le bailli compte, dit-il,

en faire cadeau au nain du grand maître, tout est pour le mieux, jusqu'à la canne à pomme d'or, qui est, dit le cadet, d'une beauté resplendissante. Quant aux vins, ils sont très-bons ; celui de Bordeaux, en particulier, est d'une telle qualité que le bailli s'écrie : « On n'en vit jamais ici cle cette suprême excellence. »

Sur ce dernier article le marquis est préparé aux compliments, car il a forcé la dose indiquée dans le programme, et pour la qualité et pour la quantité : il envoie deux mille cent bouteilles qui, sur place, à Bordeaux, lui coûtent 2,524 livres. « Par saint Jean ! écrit-il à son frère, je te conseille de ne donner celui-là que dans des coquilles de noix, car le prix en est effrayant. » Mais ce bordeaux ne doit pas peu contribuer à la popularité du général parmi les jeunes caravanistes(l). Pour ce qui est de l'argent comptant, qu'il faut prodiguer, comme tout le reste, le principal banquier de Malte a reçu l'ordre de son correspondant de Paris d'ouvrir à l'inquiet bailli un crédit illimité. Celui-ci commence enfin à se rassurer

(1) Plus tard, en effet, on voit le bailli dans sa galère capitane, dînant gaiement entouré de vingt chevaliers caravanistes, écrire à son frère : « C'est une chose plaisante de voir mes pauvres jeunes gens quand je leur fais servir d'autre vin, me dire : Eh ! général, et votre vin de Bordeaux! Je réponds : Comme il n'est ici que pour vous, allons tant qu'il durera. » Ceci contribue peut-être à expliquer qu'un jeune chevalier espagnol ait poussé l'enthousiasme jusqu'à dire : « Nous ne méritons pas d'avoir un général comme celui-là. »

un peu, et devient, clit-il, à son tour le médecin Tant mieux.

îl a toutes les chances possibles de réussir dans son commandement. Son nom n'est pas nouveau dans l'ordre ; il n'est pas de ceux qui n'ont d'autre mérite que leur argent ; on sait qu'il a fait la guerre et qu'il est bon marin. Sa crinière blanche et hérissée (sic), sa taille haute, quelque chose de particulier dans l'allure et le ton, combiné avec beaucoup de simplicité, lui donnent de la prise sur les honnêtes gens, et principalement sur la jeunesse et le pauvre peuple, qui lui témoignent une sorte d'amitié respectueuse tenant de l'affection filiale. Il s'attend bien qu'à Malte, comme partout, les importants et les fripons lui seront hostiles, mais il ne craint ni les uns ni les autres. Le grand maître paraît très-bien disposé pour lui ; il l'a même loué d'un trait de modestie assez rare chez ses prédécesseurs. Jusqu'ici, tous les chevaliers désignés pour occuper la dignité de général des galères, qui donne la grand'croix, s'étaient empressés de se décorer de cet insigne longtemps avant d'entrer en fonctions ; le nouveau général a demandé au grand maître de ne prendre la grand'croix qu'en prenant les fonctions, et le grand maître a dit au vice-chancelier : « Cet homme-là nous montre bien qu'il n'a pas la tête pleine de vent. »

Ce n'est pourtant pas sans regret qu'il quittera la jolie maison et le jardin qu'il occupe, pour

aller habiter le palazzo réservé au général des galères; mais, comme dit son frère, le Rubicon est passé. Le jour solennel de l'entrée en fonctions arrive enfin, et au lieu de résumer, comme nous venons de le faire, les réflexions du bailli, nous le laisserons parler lui-même : on verra que son premier sentiment porte encore sur l'éternelle crainte de faire banqueroute à sa famille, mais que ce sentiment s'éclaircit bientôt sous l'influence des honneurs qu'il reçoit.

C'est le 12 de ce mois, cher frère, écrit-il le 23 janvier 1763, que je suis entré en danse; j'ai eu beau être préparé à l'effroi que tout le monde m'a toujours dit que j'aurais en voyant les premières dépenses, et m'assurant en même temps que cela se calmait après les premiers jours, je suis cependant toujours inquiet pour la rentrée de tes fonds. Mais la Providence y pourvoira. Ce qui me calme beaucoup, c'est que tu as voulu que je sautasse le fossé.

Après ce retour sur la dépense , il est juste que je te détaille l'honorifique de ma besogne. Je vois avec bonheur que mon entrée au généralat a fait plaisir à tout le monde. Tu as eu le soin de m'envoyer une livrée brillante, et moi j'étais mis modestement. Mes cheveux blancs m'ont servi , on les aime dans les places de commandement. J'eus le plaisir de voir que toute mon auberge vint me prendre chez moi ; mais à cela, qui est assez d'usage, se joignit une réunion de chevaliers de toutes les nations, ce qui est presque inouï, de manière que jamais ambassadeur n'eut un si beau cortège. Il faisait le plus beau temps qu'il ait fait ici de l'année, ce que les Maltais ont pris à bon augure. J'ai eu de plus l'agrément de voir

que la congrégation des galères, qui est ici le ministère de cette partie, a bien voulu ni3 faire une visite en corps, chose qu'elle n'avait pas fait depuis son institution pour aucun général, bien qu'il y en ait eu de très-considérables par eux-mêmes comme des Rohan, des Colonne et autres; outre cela, cher frère, le pauvre peuple, qui est toujours l'objet le plus digne de notre attention, me voit avec plaisir, et j'ai eu ce matin un compliment d'un bon vieillard de cette catégorie qui m'a touché à un point que je ne saurais exprimer. « Va, m'a-t-il dit en me voyant passer, va, Eccellenza , le piètre su le quali tu marci te vogliono hene (1). » J'ai dépêché tout de suite toutes les choses de protocole , c'est-à-dire les grands repas, etc.

Cependant le nouveau général ne tarde pas à se trouver aux prises avec les difficultés de son rôle. Tandis qu'il s'occupe à mettre de l'ordre dans le service des galères en supprimant des sortes de commis aux vivres qui volaient les généraux et les équipages ; tandis qu'il modifie, relativement aux équipages maltais, l'étiquette italienne non militaire, qui, dit-il, avait introduit ici des baisements de main, du bas de l'habit, et autres marques de servitude que j'ai retranchées; îandis qu'il supprime même les coups de bâton pour les chiourmes et qu'il promène de temps en temps sur la Méditerranée les jeunes caravanistes pour les former au métier de marin, les cabales s'agitent à Malte pour la succession du grand maître et se montrent d'autant plus en-

(1) Les pierres sur lesquelles tu marches te veulent du Lien.

vieuses de la popularité du général qu'il ne veut s'enrôler dans aucune. On se rappelle que l'ordre était gouverné par un vieillard âgé de quatrevingt-un ans , au moment de l'arrivée du bailli à Malte ; ce vieillard en a maintenant quatrevingt-trois, et il occupe le rang suprême depuis vingt-deux ans; on comprend aisément, d'après ce que nous avons dit plus haut du pouvoir du grand maître , combien cette dignité élective devait être enviée par tous les ambitieux, d'autant que l'élection se faisant trois jours après la mort du titulaire , le nombre des compétiteurs et des électeurs se bornait à celui des chevaliers, baillis ou commandeurs présents à Malte au moment du décès. — C'était donc en quelque sorte d'un jour à l'autre, et dans un cercle restreint, que se formaient et se déformaient les candidatures autour du vieux Pinto, qui devait déjouer dix ans encore l'avidité des prétendants à sa succession.

Nous avons déjà dit un mot des principes du baillL cle Mirabeau en matière d'élection ; laissons-le exposer encore une fois, et avec plus de précision que la première , l'idée qu'il se fait de son devoir comme électeur : « Parmi les serments que j'ai faits lors de ma profession , il en est, dit-il, de pure religion, auxquels la faiblesse humaine peut faire manquer. Les pas sions physiques peuvent donner des moments d'ivresse clans lesquels on peut succomber ; mais

lss passions compliquées, telles que l'intérêt ou l'ambition, sont trop directement contre l'honneur pour que rien soit capable de me faire manquer en ce genre à ce que je dois. Tu connais mon tempérament ; la misère et peut-être la mort même en perspective ne me feraient pas donner par exemple ma voix à quelqu'un que je croirais incapable d'occuper la première place ici. En fait de brigue , c'est un grand crime que cette manière de penser. Si j'avais une commanderie, ce serait moins important. » L'indépendance absolue que revendique le bailli lui eût été, en effet, plus f cile s'il n'eût eu rien à redouter des aspirants. Mais chacun d'eux pouvant, d'un moment à l'autre, être élu grand maître, il s'exposait, en se brouillant avec l'un ou l'autre, à perdre cette commanderie sur laquelle il comptait pour ne pas mourir banqueroutier envers sa famille.

Gomme si Dieu voulait mettre à l'épreuve celte conscience d'Alceste, il se trouva que le chef de la cabale la plus puissante , le dignitaire qui passait pour avoir le plus de chances d'être appelé à la succession de Pinto, fut précisément celui qui parut au bailli de Mirabeau le moins digne de l'obtenir. Ge n'est pas qu'il eût à se plaindre personnellement de ce candidat; au contraire, il était à peine débarqué à Malte qu'il s'était vu l'objet de ses prévenances les plus courtoises ; mais à travers ses cajoleries , l'homme important laissait percer si indiscrètement et ses défauts, et

ses vues intéressées , et ses prétentions , que le bailli, après s'être efforcé d'user envers lui de diplomatie, n'y put tenir longtemps et ne tarda pas à lui rompre en visière. C'était un Français. Le bailli en parle d'abord à son frère , sans le nommer , mais un lecteur instruit peut déjà le reconnaître :

« Il y a ici, écrit-il, un homme qui, au mépris des règles de l'ordre et de Ja probité et honnêteté, brigue hautement. Cet homme, qui, si l'on avait suivi les règles, ne serait pas chevalier, a cependant quatre commanderies des meilleures de l'ordre. Les débris d'une fortune considérable faite au Mississipi, ou, pour mieux dire, à la rue Quincampoix, avaient mis un de ses parents à portée d'acheter un chapeau de cardinal, ce qui est ici de quelque poids et dont il s'est servi pour se faire accabler de biens . »

Ce personnage n'était autre que le neveu ou cousin du cardinal de Tencin et de cette chanoinesse, plus célèbre que vertueuse, qui fut la mère de d'Alembert et qui tint un des salons les plus distingués du dix-huitième siècle. Le bailli de Tencin, richement pourvu, ainsi qu'on vient do le voir, membre du conseil ordinaire de l'ordre, tenait à Malte un grand état de maison : « Cet homme, dit le bailli de Mirabeau, a pris ici une sorte d'étiquette et on la lui souffre ; il a un tas de gens qui l'entourent, le flattent et vivent à ses dépens, d

A mesure que le dissentiment entre eux devient plus vif, le bailli de Mirabeau en parle plus souvent. Voici un portrait en pied qui lui est consacré ; nous ne saurions dire jusqu'à quel point la ressemblance est exacte, mais comme portrait, celui-ci vaut, à notre avis, les meilleurs de Saint- Simon :

Le célèbre briguant (celui qui brigue) est d'un caractère à peu près pareil à celui qu'on reprochait aux jésuites; il en a sûrement tous les vices et il n'en a aucune des vertus. Mielleux dans ses expressions, mais haut et vain dans sa ridicule étiquette, se croyant un habile homme parce qu'il sait suer huit jours, pour accoucher d'une page d'écriture pleine de similitudes et de ce que l'on appelait alibi forains, où le fond est noyé sous un tas de digressions inintelligibles, un peu cacochyme, mais le contrefaisant parce qu'il a lu que cela avait réussi à Sixte V, animal faible et timide, mais prétentieux et malfaisant, il commence toujours par des propos flatteurs, il donne deux ou trois fois à dîner, ensuite il compte sur votre voix, et si vous paraissez récalcitrant il vous attaque, non pas de front, une femmelette le ferait trembler, mais par un tas de coups de dessous. Il nourrit et paye publiquement une foule de roués qui vont semant tous les bruits qu'il veut, et l'on se trouve accablé de calomnies sans savoir d'où cela vient. L'infâme cabale à laquelle il préside a poussé la noirceur jusqu'à faire couper la gorge à des chevaliers entre eux... Telle est ici la cabale prédominante, parce que le grand maître paraît avoir beaucoup de confiance en son chef.

Ce n'était cependant pas le bailli de Tencin

qui était le plus avant dans la confiance de Pinto, c'était le vice-chancelier ; mais on assurait que ce dernier s'était entendu avec Tencin qu'il portait vers le magistère, à la charge que Tencin aiderait, à son tour, le vice-chancelier à devenir son successeur. « Les âges respectifs, dit le bailli de Mirabeau, s'accordent assez avec ce plan, en supposant qu'il soit réel. » Quoi qu'il en soit, Tencin et ses partisans ne laissaient passer aucune occasion de nuire au général des galères dans l'esprit du grand maître. Le bailli raconte à son frère les divers incidents de cette lutte ; nous en choisirons quelques-uns, les plus propres à donner une idée des agitations intestines de cette république de patriciens à la fois soldats et moines, réunissant souvent les défauts de ces deux professions, dépensant dans des conflits de vanilé, clans des distractions peu édifiantes ou parfois brutales, une activité qui ne trouvait plus d'aliment au dehors, et cela non sans dommage pour la race indigène, mi-partie arabe, mi-partie italienne, soumise à leur domination :

11 y a ici, écrit le bailli le 11 juin 1763, une fête qu'on appelle la Cocagne. C'est une pyramide de feuillage sur laquelle on met des veaux, des cochons, des moutons, volailles, etc., que l'on donne au peuple qui, à un certain signal, se jette sur sa proie et attrape qui peut. Cette année-ci, le peuple, trompé par un faux signal, partit trop tôt. Le grand maître ordonna qu'on fît rendre immédiatement leur proie aux plus pressés.

Cet ordre, peut-être imprudent, fut exécuté sous les fenêtres du palais dans lequel se trouve ce jour toute la religion. L'exécution en fut faite par les gardes du grand maître d'une manière si barbare, qu'il en a coûté la vie à dix hommes et qu'il y a eu plus de cinquante blessés. Toute la religion est, ce jour-là, dans un certain balcon très-long et couvert, et assez étroit. J'étais fort loin du grand maître ; mais voyant tuer des hommes, et surtout du pauvre peuple, je criai à très-haute voix à des grand-croix qui étaient à portée de faire apercevoir le grand maître de cette barbarie, ensuite je regardai avec des yeux pleins de colère un certain chevalier, grand ami du célèbre briguant, qui était le chef de l'exécution, et qui y mettait toute la cruauté d'un homme lâche qui est le plus fort et n'a rien à craindre. Il est certain que si, comme l'on dit, mes doigts eussent été des canons, ce vil maraud n'existerait plus. Le peuple aperçut bien mes gestes et mes intentions, parce que le général, les joui -j de fête, est le seul vêtu de rouge, et ceci tourna à moa avantage dans l'esprit des Maltais, qui disaient le soir : Voyez celui-là qui a plus vu tuer d'hommes qu'eux tous (ils me savent blessé, et je suis actuellement le seul grand-croix ici dans ce cas),, c'est celui qui plaint le plus lô sang du peuple.

Pour se venger de la popularité du général qui les offusquait, les hommes dB la cabale Tencin saisirent l'occasion d'une rixe entre quatre jeunes caravanistes et des Maltais, rixe où figuraient deux prêtres du pays, « engeance, dit le bailli, qui est ici d'une insolence et d'une crapule révoltantes » ; ils trompèrent le grand maître et le poussèrent à faire rendre contre ces jeunes gens, par le tribunal de l'évèque, une sentence

d'excommunication qui retombait indirectement sur le général, tuteur naturel des caravanistes. Mais celui-ci fit agir à temps l'inquisiteur de Malte, son ami, qui obtint de Home un bref d'absolution conditionnelle, c'est-à-dire pour le cas où les jeunes gens seraient condamnés, et l'absolution arriva le jour même de la condamnation.

Ces querelles de couvent, puisque c'est ainsi que les chevaliers de Malte nommaient leur résidence, ont assez fréquemment un caractère qui n'est rien moins que conforme à l'état religieux : non-seulement les novices tirent l'épée les uns contre les autres, mais les commandeurs les imitent quelquefois, et le vénérable frère général des galères se laisse aller de temps en temps à tenir envers les frères dont il a à se plaindre un langage peu canonique, à en juger par ce propos qu'il raconte à son aîné : « J'ai dit devant l'auteur présumé d'un bruit qu'on m'avertit courir sur mon compte, que celui qui avait dit cela le premier était un j... f...5 que je n'étais ni général ni grand-croix quand il le fallait, et que je romprais cette belle canne (en montrant celle que tu m'as envoyée, et qui a été trouvée magnifique) sur le dos du faquin qui oserait parler. »

Les adversaires du général portent souvent contre lui auprès du grand maître une accusation trèsgrave à Malte, qui, heureusement, se trouve parfois démentie par le grand maître lui-même. Ils Tac-

cusent de ne pas dépenser assez d'argent, et ceci confirme ce que nous avons dit plus haut sur l'esprit de pure spéculation qui devenait de plus en plus le pivot de l'ordre. De même que les titulaires des dignités qui procuraient de riches commanderies cherchaient à exercer leur charge au meilleur marché possible, de même, le chef de l'ordre, d'accord en cela avec tous les chevaliers, voulait que les gros revenus des commanderies fussent achetés le plus cher possible.

Un jour donc que le grand maître pestait contre un capitaine de galère que son équipage accusait de parcimonie, un homme de la cabale Tencin lui dit : « Monseigneur, cela devient de mode; messieurs les généraux et capitaines se mettent sur le pied de ne plus dépenser. M. le général a donné hier un concert, et il a renvoyé les musiciens avec un verre de limonade. — Oui, dit le grand maître; mais avant cette limonade ils avaient apparemment bu du vin, car ils vinrent tous ivres sous mes fenêtres. » « Cette réponse, ajoute le bailli, fit taire mon apologiste. »

Malheureusement le chef de l'ordre de Malte n'est pas toujours en mesure de vérifier par luimême les calomnies dirigées contre le général des galères.

« On vint à bout, un jour, de l'ulcérer si fort contre moi sur un faux exposé, écrit le bailli, le 30 novembre 1763, que je vis le moment où cela devenait du plus grand se-

rieux. Je laissai passer son feu ; ensuite, prenant le ton respectueux mais fier, je lui dis : Monseigneur, je ne suis pas un enfant; il y a plus de trente-quatre ans que je sers, et mes cheveux ont blanchi sous des travaux de toute espèce. Je ne suis pas venu à Malte pour apprendre le service. Personne ici, monseigneur, mais personne n'est en état de me rien apprendre en ce genre; et si Votre Éminence voulait réfléchir quelle doit ajouter plus de foi à ce que le premier officier de la religion a l'honneur de lui dire qu'aux délations de quelques misérables, elle m'aurait épargné le désagrément d'être compromis. Je vis alors qu'il rentrait en lui-même, et moi lui ayant expliqué le fait, il voulut absolument faire punir corporellement le délateur, qui était un coquin de Maltais dont la femme vivait avec un des principaux agents de la cabale; je m'opposai à la punition, et lui dis que cette punition ferait penser que Son Excellence avait prêté l'oreille aux propos d'un maraud, sur un article où elle ne devait y voir que par le général, et qu'un prince n'était pas fait pour écouter des drôles de cette espèce. Enfin, il m'accorda la grâce avec beaucoup de peine. »

Le vieux Pinto, on le voit, n'a point de parti pris contre le bailli de Mirabeau ; animé lui-même d'intentions honnêtes, la droiture de son subordonné finit toujours par avoir raison avec lui. C'est ainsi que, dans une autre circonstance, celui-ci la

présentant sous son vrai point de vue une question sur laquelle on l'avait encore une fois trompé, il s'écrie : « Gomment! mais ce serait une injustice et je n'en veux pas faire. » Et tout de suite il signa, dit le bailli, le décret contraire à ce qu'on nous avait assuré être sa volonté.

L^ général des galères a pour lui deux choses qui l'aident à se maintenir dans de bons rapports avec son chef, malgré les machinations incessantes des cabaleurs : d'abord il est très-aimé de ses équipages, des jeunes caravanistes et de la population maltaise ; ensuite il possède une qualité qui compense les défauts de son caractère un peu roide et même un peu frondeur. Le prix que le grand maître attache à cette qualité prouve que ce vieillard, duquel le bailli dit : « Il vaut absolument mieux que tout ce qui l'entoure, » gardait au moins une partie des sentiments nécessaires au chef d'un ordre religieux. Quelqu'un lui parlant du général des galères, il dit : « Ce qui m'étonne et ce qui m'intéresse en lui, c'est que, étant encore fort et bien portant, et étant dans un poste où les occasions ne lui manquent pas, il a les meilleures mœurs du couvent. » Le mot: Ce qui m'étonne, peint suffisamment, à notre avis, l'état de la congrégation prise dans son ensemble.

Cependant le généralat, qui était, on s'en souvient, une fonction biennale, touchait à sa fin. feâce à son frère, le bailli avait admirablement

fait les choses : « Avant moi, dit-il, les généraux étaient souvent obligés d'empruntailler à leurs amis ; les banquiers, à qui ils étaient accoutumés, comme débiteurs, à faire des révérences, m'en font à moi de très-considérables. Le besoin d'espèces les contraignait souvent à encanailler leur table; la mienne ne l'a jamais été. Gomme tous mes gens, qui sont cependant une quarantaine, sont payés le dernier du mois, cela se répand dans la ville. Les équipages des galères, trèsaccoutumés à attendre quelquefois deux ou trois prêts pour leurs pitances et payes, ont toujours été payés huit jours d'avance, ce qui ne me coûte pas une obole de plus, mais me vaut une renommée considérable parmi ces gens-là. »

C'est son frère qui s'est chargé de tous les désagréments du métier d'emprunteur et même d1 'empruntailleur , pour permettre au bailli de faire le Grésus et de se donner le genre de mérite le plus apprécié à Malte, chez un général des galères, celui d'un homme qui sème l'or. En revanche, la réputation de Y Ami des hommes, soignée par son cadet, est devenue prodigieuse à Malte : « Tu ne sauras jamais, écrit le bailli, toute l'étendue de ma sensibilité et de ma reconnaissance pour toi. Dans quel instant de ma vie n'ai-je pas eu à me louer de tes procédés, moi, engrené tour à tour dans la marine, corps de cadets, dans l'ordre de Malte, autre corps de cadets, que j'ai quasi tous vus avoir à se plaindre de

leurs aînés, et parmi lesquels tu as acquis une telle réputation de phénomène, que je me rappelle l'expression d'un cadet de Gascogne, chevalier ici à l'auberge de Provence : « Mordieu ! dit-il, si M. le marquis de Mirabeau venait jamais à mourir, il faut le brûler et en faire avaler les cendres à tous les aînés du pays. »

Mais la tendresse du bailli pour son frère ne fait que rendre son anxiété plus poignante. Le voilà sorti du généralat, en janvier 1765, au grand désespoir de tous les Maltais attachés à divers titres au service des galères. « Le pilote réal, leur chef naturel, n'est-il pas venu, écrit-il, me dire que le bourg qui est leur habitation voulait se cotiser pour faire la dépense du généralat, si je consentais à continuer (1)? »

Malheureusement, on dirait que les bénédictions du pauvre peuple portent malheur au bailli, qui reprend ses doléances habituelles. Quoi ! voilà quatre ans passés, et pas une commanderie vacante dans la langue de Provence; c'est inouï depuis le temps de Godefroy de Bouillon, et si Pinto, qui a maintenant quatre-vingt-quatre ans, vient à mourir, si l'insigne briguant Tencin, qui le déteste, est élu grand maître, il ne lui donnera rien, ou, s'il n'ose pas commettre une si criante

(1) Ceci indique que la charge pouvait être conservée au delà de deux ans ; mais comme elle était écrasante, on voyait très-rarement un général en exercice dépasser la limite accou tumee.

iniquité, il le fera attendre encore cinq ou six 'ans. Cependant il avertit son aîné que, « dût la Providence le mettre, comme Job, sur un fumier et ruiner sa famille, rien ne pourra jamais le décider à donner sa voix à un candidat qu'il considère comme indigne. »

Nous devons cette justice au marquis de Mirabeau que, quoiqu'il soit au moins aussi pressé que son cadet et déçu plus encore que lui, puisqu'on se rappelle qu'il le voyait jadis pourvu très-promptement de trente mille livres de rente, il n'est occupé qu'à l'approuver dans sa résolution stoïque contre Tencin et à l'encourager. « Quand tu ferais perdre quelque chose à ta famille, tes neveux et nièces seront plus riches que nous ne l'avons été tous deux ; mais tu ne feras rien perdre à personne, tu auras de gros revenus, et lorsque après m'ètre épuisé à placer toute la race, je n'aurai plus rien, tu me soutiendras, moi ; c'est appuyer le tronc. »

Enfin la vacance se produit et la commanderie arrive, mais hélas ! elle est bien modeste, elle donne 11,700 livres de revenu net, sur lesquels il faut payer immédiatement l'annate au grand maître (1), et il vient de dépenser près de 140,000 livres pour obtenir ce résultat. Il pense d'abord à la refuser en se réservant pour la prochaine va-

(1) Pour chaque commanderie donnée par le grand maître, le donataire devait payer d'avance au donateur iwie année du rsvcnu.

cànce, avec l'espoir d'obtenir quelque chose de plus avantageux, mais il faut qu'il accepte ou refuse en dix jours, et son aîné est trop loin pour pouvoir être consulté. De peur d'avoir pire, il accepte en gémissant, soutenu par l'espoir que si le grand maître vit encore à la prochaine vacance il lui accordera la permute, c'est-à-dire la faculté d'échanger son lot contre un meilleur.

Il avait à .peine obtenu cette médiocre faveur de la fortune, qu'il se voit soumis à une affliction inattendue. Le 17 janvier 17G5, en rentrant chez lui à pied à neuf heures du soir, il tombe et se casse la cuisse gauche; la droite était déjà fcrèsaffaiblie, on s'en souvient, par une grave blessure reçue dans un combat naval. Ce fut un grand émoi à Malte, à en juger par une lettre qu'un grand-croix de ses amis, le bailli de Blacas d'Àulps, écrit au marquis de Mirabeau pour l'informer de cet accident, et par les détails que lui fait donner plus tard le bailli. Les chevaliers étaient au spectacle au moment de l'accident. La plupart ont déserté la salle pour se précipiter dans la maison du bailli, la rue elle-même était pleine de Maltais et de gens des galères, attendant avec anxiété l'avis des médecins. « On remarquait, écrit le bailli de Blacas, que le moins ému de nous tous était M. votre frère ; il nous disait que cet accident l'inquiétait bien plus par rapport à vous que pour lui-même ; il voulait

d'abord vous le laisser ignorer jusqu'à ce qu'il pût vous écrire qu'il était guéri'. »

Quoiqu'il soit en proie à une vive inquiétude, le marquis de Mirabeau, toujours sensible aux témoignages de considération dont son frère est l'objet, se console un peu en promBnant les lettres qu'on lui écrit de Malte dans le cercle assez nombreux de ses amis, et, pour donner une idée au bailli de l'effet produit à Paris par cette nouvelle, il lui écrit cette phrase qui peint trop bien le personnage célèbre duquel il s'agit, pour que nous résistions au désir de la citer : c< Le Maurepas lui-même, qui ne prend à rien que pour rire, a paru touché de ton accident. » Cloué au lit, immobile pendant cinquante jours, le bailli est soigné par un chevalier italien, qui vient le panser deux fois par jour avec une eau qu'il a composée, et ce chevalier lui inspire une réflexion qui, à notre avis, complète son portrait à lui-même. « C'est une chose touchante, écrit-il, que de voir ce chevalier venir me panser deux fois par jour, avec une adresse qui me fait voir que ce digne religieux exerce beaucoup son talent sur les pauvres. J'avoue que ce coup d'œil me rappelle avec une sorte d'attendrissement nos anciens frères (1). »

Remis sur pied, l'ex-général des galères hésite

(1) On comprend que le bailli veut parler ici des anciens frères hospitaliers du temps de Gérard, qui ne ressemblaient guère à la plupart des chevaliers de Malte du dix-huitième siècle.

à revenir en France, malgré les sollicitations de son frère, craignant, s'il s'éloigne, de manquer la permute. L1aîné, toujours désintéressé, insiste ; le bailli va partir, lorsque la Providence lui envoie enfin celte riche commanderie qu'il a tant désirée pour sa famille bien plus que pour lui, et du même coup elle frappe son ennemi déclaré, celui qu'il considérait comme dangereux pour l'ordre s'il devenait grand maître ; c'est-à-dire le bailli de Tencin. Nous devons ajouter pourtant qu'en entendant sonner l'agonie de son adversaire, le bon bailli se retrouve avec la nuance religieuse qui le distingue de beaucoup de ses confrères : «Je suis fâché, écrit-il, de l'état clans lequel il est, et ce n'est pas dans mon cœur que la rancune prend racine. Je souhaite bien sincèrement que Dieu lui fasse miséricorde, et lui pardonne comme je lui pardonne bien volontiers, s'il m'a nui, chose que j'ai eu beaucoup de raisons de croire. »

Avant de s'occuper du riche héritage que .va laisser le mourant, le bailli s'impose même le devoir d'attendre qu'il soit tout à fait mort. « Alors seulement, dit-il, je fus au grand maître, qui me fit entrer sur-le-champ et me demanda ce que je voulais. Je viens, lui dis-je, monseigneur, savoir si Votre Éminence veut me donner la permute d'une des commanderies que laisse le bailli de Tencin. Mes raisons sont que je suis plus ancien de dix ans et plus vieux que ceux qui servent, ont servi ou serviront la religion dans la langue

de Provence. Je n'ai ni amis puissants ni recommandations. C'est à Votre Excellence à voir si je a'ai pas le droit. Le grand maître me répondit : « Veramente, signor balio, la religione e li gente délie galère furono contenti del vostro servizio; è cosa giusta (1). Je lui fis ma révérence et je comptais sur la commanderie de Condat ; quelques jours après, le grand maître annonça qu'il me donnait Sainte-Eulalie. »

C'était la plus riche des quatre commanderies laissées par le défunt, et la plus riche de toutes les commanderies de la langue de Provence; située dans le Rouergue, près de Milhau, elle était affermée 39,000 livres par an, mais « tout le monde dit, ajoute le bailli, qu'elle peut aisément être portée à 45,000 livres, » et comme la commanderie d'ancienneté ne peut tarder à se joindre à celle-ci, il va être enfin en mesure de rendre largement à son frère ce que son frère a fait pour lui.

Mais la mort de Tencin ne produit pas seulement dans la situation du bailli le changement heureux que nous venons d'indiquer, elle en produit un autre : on commence à parler de lui comme successeur possible du grand maître ; quarante chevaliers de diverses nations sont venus lui demander de retarder son départ : « Je leur ai

(1) Vraiment, seigneur bailli, la religion et les gens des galères n'ont eu qu'à se louer de voire service ; c'est une chose juste.

répondu, écrit-il à son aîné, que je te devais tout, que tes désirs étaient pour moi des ordres, et que j'attendais de tes nouvelles. » Le marquis de Mi rabeau avait compté sur le retour de son frère; il voulait, après l'avoir embrassé à Paris, l'établir au château de Mirabeau, pour y tenir en respect des vassaux qui, suivant lui, abusaient de l'absence du maître. Il ne s'attendait donc pas à cette perspective. Si brillante qu'elle soit, elle lui donne lieu de redouter une séparation sans terme. Cependant, après avoir pesé le pour et le contre, il se fait à son tour un scrupule de prononcer, et il conclut en disant à son cadet : « Suis ta voie et ton devoir, je te l'ai dit, et ne varie point. Je te conseille seulement de te servir de moi pour faire toujours de temps en temps, et sans affectation, signal de partance : 1° parce qu'il est bon de se conserver toujours deux manières d'être en perspective ; 2° parce que cela détournera les jaloux et les envieux, et les dépaysera, du moins en partie. »

Trois mois après, le 17 février 1767, il recevait non sans surprise, mais à sa grande joie, une lettre du bailli, datée de Toulon, par laquelle celui-ci annonçait son arrivée en France. Ayant perdu à Malte son meilleur ami, ce commandeur de Trèssemanes qui avait été son parrain en religion et qui, dans l'intérêt de l'ordre, appuyait le plus vivement sa candidature au magistère, il avait senti se refroidir en lui les sentiments d'am-

b'tion (1). « D'ailleurs, dit-il à son frère, à travers la licence que tu me donnais de rester, j'ai compris que tu désirais mon retour , et , ne me regardant que comme un morceau de la famille, j'ai cru devoir suivre les idées du chef. Ce n'est pas sans peine que j'ai pu obtenir du conseil mon congé, mes amis s'y opposaient formellement ; le chef de la langue d'Aragon, entre autres, m'a dit : « Ma conscience me défend de te donner ma ballotte pour partir; tout ce que je puis faire, c'est de ne pas aller au conseil. « Enfin, malgré mes menées, j'ai eu une minorité de sept voix contre mon départ ; je ne te cacherai pas qu'en pensant que je pourrais peutêtre parvenir au sommet, j'ai passé la veille de mon embarquement une nuit agitée entre l'envie de te contenter d'une part, et quelques petites bouffées d'ambition cle l'autre. Tu l'as emporté, et je me fais compliment à moi-même d'avoir reconnu ma faiblesse et étouffé ma vanité. »

A partir de ce jour, les deux existences du marquis cle Mirabeau et de son frère se confondent, pour ainsi dire, en une seule. Le bailli re-

(1) Le nom du commandeur de Tressemanes se retrouve assez souvent dans la correspondance do Malte pour me donner l'idée de noter en passant qu'une arrière-petite-nièce de cet ami intime du bailli de Mirabeau, Mlle de Tressemanes-Simiane , a épousé récemment un des petits-fils de l'auteur des Mémoires de Mirabeau, de celui que nous avons vu, au début de cet ouvrage, acheter les ruines et commencer la restauration du vieux manoir si cher au bailli.

tourne encore une fois à Malte dix ans plus tard, en 1777, lors du chapitre général convoqué par le grand maître Rohan ; mais il y séjourne peu, et il n'y revient plus qu'en 1792, pour y mourir en 1794, après avoir survécu à son frère, à ses deux neveux, et sa fin ne précède que de quatre ans celle de l'ordre, qu'il avait plus d une fois annoncée.

Il ne figurera donc plus dans nos tableaux qu'au second plan, à litre d'auxiliaire du chef de la famille, de cet aîné auquel il disait dans son énergique langage : « Je ne suis que la chemise, c'est toi qui es la peau .» On verra que ce dévouement absolu en fait n'excluait pas chez lui, comme nous l'avons déjà dit, l'indépendance de l'esprit, et nous aurons à constater, chez les deux frères, des opinions parfois différentes en matière de gouvernement ou de réforme sociale et même quelques dissidences de détail sur des points relatifs à leur vie privée. Mais on verra également que si le bailli a parfois désapprouvé quelques-uns des actes de son aîné comme administrateur ou comme chef de famille, bien plus souvent encore, Ton pourrait même dire presque toujours, il l'a appuyé, encouragé, secondé avec une ardeur infatigable dans ses luttes contre sa femme et ses enfants, convaincu qu'il était de son droit aussi bien que de ses bonnes intentions, et qu'enfin il l'a aimé avec une tendresse dont nous avons déjà fourni des preuves, et qu'on

retrouvera toujours la même jusqu'à ce que la mort les ait séparés. Il nous semble donc que, pour ceux qui connaissent maintenant le bailli, l'adhésion presque constante d'une âme aussi noble que la sienne est déjà un titre en faveur de cet ami des hommes, aujourd'hui trop déprécié, dont nous allons exposer la vie, le caractère, les doctrines et les travaux.

Le 20 décembre 1774, au milieu des espérances enthousiastes que faisait naître un nouveau règne , cinq mois après l'entrée de Turgot au ministère, un assez grand nombre de personnes , en habit de deuil , étaient réunies dans le principal salon d'un hôtel de la rue de Vaugirard. A l'extrémité du salon , on avait placé un grand socle surmonté d'un buste en marbre, et toute l'assemblée étant tournée vers ce buste avec l'attitude de la douleur et du respect, le maître de la maison prononça un discours assez singulier, surtout pour l'époque ; nous en citerons seulement le début et quelques passages ;

Messieurs, nous venons de perdre aotre maître; le véritable bienfaiteur des hommes n'appartient plus à la terre que par le souvenir et l'effet à jamais durable de ses bienfaits. Nous avons perdu notre père, car nous lui devions tout , et nos principes et la règle physique de nos devoirs, et le zèle qui donna commencement à ces assemblées qui sont le foyer de la doctrine ; et cette lumière inextinguible à jamais jetée sur la solidarité physique des intérêts humains, fraternité recommandable, base solide et presque nécessaire de celle des sentiments et des âmes que la religion nous recommande sous le nom de charité... Socrate, dit-on, fit descendre du ciel la morale, notre maître la fit germer sur la terre'. La morale du ciel ne rassasie que les âmes privilégiées, celle du produit net procure d'abord la subsistance aux enfants des hommes, empêche qu'on ne la leur ravisse par violence ou par fraude, énonce sa distribution , assure sa reproduction , et, nous mettant à l'abri des gênes de la nature impérieuse , nous oblige au culte d'obéissance par le travail et nous amène au culte d'amour et de reconnaissance par ses succès... Le calcul et la distinction des avances et du produit net ne sont plus un secret pour la pauvre espèce humaine fascinée, tout tenait à cela. Bientôt tous les hommes l'entendront , ce calcul ; tous connaîtront leurs droits et leurs devoirs, la nécessité des rapports, la liberté qui en est la base , la propriété qui en est le résultat, l'identité de tous les intérêts humains, et l'unité du point central où tous ils se réunissent... O mon maître ! combien je vous ai dérobé , et combien pauvre et dénué je me trouve, et vous me laissez le chef, en quelque sorte, ou du moins l'ancien de vos enfants désolés ! ... Renouvelons, messieurs, dans ce moment d'angoisse et de tendresse, le serment intérieur que nous fîmes de consacrer nos travaux à l'instruction de nos semblables et au développement de la science qui doit un jour rendre les

sociétés paisibles et prospères et les hommes raisonnables et vertueux (1).

Le tout se termine par une apostrophe à ce buste dont nous venons de parler : « Buste vénérable qui nous représentes les traits de notre commun maître, etc., » et par un nouvel appel à la fraternité universelle.

Quel était ce bienfaiteur de l'humanité que l'orateur comparait tour à tour à Moïse, à Socrate, à Gonfucius , et duquel il disait : « Le jour de sa naissance sera pour nos neveux un jour de fête? » C'était un médecin, moins connu pour son habileté dans l'art de guérir les hommes, que pour ses méditations sur l'art de les gouverner et de les enrichir; c'était l'original et savant docteur Quesnay, le médecin de Mme de Pompadour , et en même temps , le chef de l'école ou plutôt de la secte des économistes physiocrates (2). Il venait de mourir le 16 décembre, à l'âge de quatrevingts ans , après avoir vu quelques-unes de ses idées adoptées par Turgot. Quant à l'orateur qui célébrait sa mémoire avec des formes de langage et des intonations que l'on croirait empruntées

(1) Le lecteur qui serait curieux de lire tout ce discours , dont nous ne donnons que quelques fragments, le trouvera dans le recueil intitulé: Nouvelles êphémérides économiques, 1775, tome Ier.

(2) Le sens de ce mot et de tous les autres termes , plus ou moins bizarres, dont se servaient les disciples de Quesnay , sera expliqué dans la suite de ce travail.

aux utopistes de nos jours , c'était un personnage peut-être encore plus original que Quesnay, quoiqu'il mît sa gloire à se présenter comme son lieutenant, son premier disciple, le modeste Elisée de cet autre Élie. C'était un marquis très-fier d'être issu d'une de « ces races privilégiées qui semblent faites , dit-il ailleurs , pour commander aux hommes, » et non moins fier de travailler à établir ici-bas le règne de la fraternité universelle.

En cédant au désir de présenter tout d'abord au lecteur le marquis de Mirabeau dans cette période de sa vie où le fanatisme du sectaire avait le plus largement envahi son esprit , en le produisant brusquement dans cet état d'exaltation d'un utopiste , convaincu qu'il a trouvé la vraie panacée , nous serions cependant très-fàché que l'on jugeât ses idées et son style sur l'unique échantillon que nous venons d'en citer. Nous montrerons bientôt le côté sérieux, sagace et élevé de cette i ntelligence si riche, si active et si ardente, mais encombrée et mal équilibrée (1) ; nous prouverons que le marquis de Mirabeau n'est pas seulement un disciple de Quesnay. Le plus célèbre de ses ouvrages, celui qui eut, dit-on, vingt

(1) Il dit de lui dans une lettre à Mme Rochefort , du 6 septembre 1763: «Les impulsions de mon esprit et de mon caractère sont si rapides que l'une couvre l'autre et semble l'anéantir; mais le roulis des vagues la ramène, et l'équilibre même n'est chez moi que l'ébranlement des chocs opposés. »

éditions, et dont le titre devint le surnom de l'auteur, F Ami des hommes , en un mot, si souvent attribué pour le fond à Quesnay , fut publié pour la première fois à une époque où le docteur, inconnu lui-même en qualité d'économiste , ne connaissait aucunement le marquis de Mirabeau. C'est au contraire la publication de F Ami des hommes, et la sympathie que ce livre inspirait à Quesnay, qui produisirent la liaison de ces deux personnages, tous deux si singuliers, si différents, et néanmoins si attachés l'un à l'autre. C'est en écoutant Quesnay, qui lui fournissait des formules générales dont son esprit impétueux et un peu désordonné sentait le besoin, que l'auteur cle F Ami des hommes se prit d'un enthousiasme sans bornes pour le docteur physiocrate. Renonçant dès lors à celles de ses opinions antérieures que le docteur n'approuvait pas , il se consacra tout entier à développer les formules de son ami, les adaptant à toutes choses , expliquant toutes choses par elles, accomplissant en ce genre de véritables tours cle force dont nous chercherons à donner une idée , mais produisant des ouvrages dont la lecture devenait de plus en plus difficile. La notoriété du marquis de Mirabeau est donc antérieure à celle de Quesnay, tandis que celle de Quesnay doit beaucoup au marquis de Mirabeau, car c'est lui qui le premier fonda et soutint des recueils ou l'on célébrait à l'envi la gloire de 1 auteur du Tableau économique; c'est lui qui ,

recrutant à la doctrine du maître des sectateurs qu'il enflammait de son zèle, contribua plus que personne à créer cette première école d'économistes, dont l'influence sur le mouvement des idées au xvme siècle fut assez considérable , et dont nous essayerons d'indiquer sommairement la physionomie et les tendances.

Mais au moment où l'école physiocratique se fonda, la renommée de l'auteur de l'Ami des hommes était déjà très-éclatante ; nous la verrons se maintenir et s'accroître pendant plusieurs années, nous verrons des rois et des princes souverains s'associer aux hommages rendus par le public à un écrivain généralement accepté comme le défenseur de la justice, l'âpôtre des réformes utiles et l'ennemi des abus. Nous verrons J.-J. Rousseau lui-même , qui n'a pas coutume de prodiguer l'encens à ses contemporains , écrire au marquis de Mirabeau , en 1767 : « J'admire votre grand et profond génie... vos ouvrages sont, avec deux Traités de Botanique , les seuls livres que j'aie apportés avec moi (en Angleterre) dans ma malle. » Gomment cette renommée fut-elle à ce point fragile que, quinze ans plus tard, le fameux surnom, d'abord si respecté, ne se prononçait presque plus qu'avec l'accent de l'ironie, du dédain , et parfois même de l'indignation ?

Ce fait, en lui-même assez rare, ne s'explique pas seulement par la dépréciation naturelle d'un talent d'abord vanté outre mesure, en raison des

circonstances à la faveur desquelles il se produit, et qui se compromet ensuite de plus en plus dans des bizarreries de langage et des exagérations d'apostolat humanitaire dont on peut juger par le morceau cité tout à l'heure. L'impopularité qui frappa le marquis de Mirabeau, presque aussi soudaine que violente, fut surtout l'effet d'une cause accidentelle et personnelle. L'Ami des hommes fut en quelque sorte brusquement renversé de son piédestal le jour où, traduit devant le public par sa femme et par son fils comme le bourreau de sa famille, refusant tout à la fois de s'expliquer sur ses griefs et de renoncer aux mauvais moyens qu'il avait employés jusqu'alors pour se défendre (car au fond il se défendait), il se donna les apparences d'un Tartuffe de la philanthropie, d'autant plus indigne d'être pris au sérieux comme écrivain, que son caractère formait un odieux contraste avec le masque officiel sous lequel il avait usurpé l'estime publique.

Et cependant, lorsque nous aurons mis en pleine lumière les circonstances, jusqu'ici trèsinexactement rapportées, de cette longue et cruelle guerre entre deux époux dont les enfants prennent parti pour l'un ou pour l'autre, presque toujours sous de misérables impulsions de cupidité ; lorsqu'on aura assisté au spectacle affligeant mais instructif d'une famille dévorée par la discorde et la compétition d'intérêts, on reconnaîtra,

je crois, que le vrai tort de Y ami des hommes ne fut pas d'être, ainsi qu'on l'a tant répété, Y ennemi de son fils au moment où ce fds travaillait luimême en ennemi acharné à ruiner et à déshonorer son père ; au moment où, ligué avec sa mère et alléché par l'espoir de disposer de la fortune de celle-ci, dont l'administration appartenait à son mari et qu'elle voulait lui arracher, il écrivait pour elle contre son père des mémoires judiciaires et des pamphlets aussi injurieux que mensongers. Quel père, en pareille circonstance, convaincu comme l'était le marquis de Mirabeau (et nous dirons pourquoi) qu'il a des droits sur la jouissance des biens de sa femme, qu'il a fait pour elle et pour ses enfants tout ce qu'il devait et pouvait faire, et que si l'entreprise de sa femme réussit, elle aura pour résultat de les ruiner tous les deux, quel père n'éprouverait un sentiment d'indignation contre un fds qui, au lieu de garder la neutralité dans cette lutte funeste, s'y jetterait a corps perdu, et s'efforcerait, par cupidité, de la rendre implacable ?

Mais si l'animosité du marquis de Mirabeau contre sa femme et son fds s'explique quand on connaît les faits qui l'ont motivée, ce qui ne peut s'expliquer que par l'influence d'une des plus détestables institutions de l'ancien régime, c'est le moyen blâmable qu'il employa pour se défendre. Au lieu de s'en référer aux tribunaux et à l'opinion, il trouva phis commode de saisir le prétexte

LE MARQUIS DE MIRABEAU 3i3

que lui offraient l'inconduite plus ou moins authentique de sa femme et d'une de ses filles, également liguée contre lui, et les désordres publics de son fils aîné, pour se garantir de leur hostilité turbulente et redoutable en leur faisant infliger à tous, au nom de l'intérêt social, des emprisonnements arbitraires où l'autorité devenait l'instrument de son intérêt personnel. C'est ainsi qu'un philosophe qui avait professé dans tous ses livres que « la contrainte est le plus défectueux des ressorts de l'autorité, » trouvant sous sa main un ressort de ce genre, et le plus mauvais de tous, ne résistait pas à la tentation de s'en servir à son profit dès qu'il se sentait menacé dans son repos et dans son bien-être, sauf à tranquilliser sa conscience par le sophisme suivant, que nous empruntons à une de ses lettres à son frère : « Puisque le tribunal cle famille n'existe plus, il nous faut recourir, pour châtier des enfants criminels, au despotisme barbare des lettres de cachet, plutôt qu'aux lentes formalités d'une aveugle et pédantesque justice (1). »

(1) Nous ne voulons pas dire que le marquis ne jugeait pas son fils coupable envers la société, lorsque celui-ci enlevait une femme mariée et encourait une condamnation à mort par contumace; mais quand on saura pourquoi il se détermina à faire arrêter Mirabeau en Hollande et à le faire enfermer à Vincennes, on reconnaîtra aisément qu'il le considère avant tout comme criminel envers lui-même. Du reste, le passage cité qui nous suggère cette réflexion, avait été emprunté par nous à l'ouvrage de M. Lucas de Montigny, qui le donne comme étant du marquis de Mirabeau; après vérification sur le texte

Il fallut pourtant se résigner à subir l'intervention de cette pédantesque justice, et elle se montra d'autant plus rigoureuse pour le marquis de Mirabeau, qu'il l'avait offensée en méconnaissant son droit et en essayant de substituer l'arbitraire à sa légitime autorité. Vaincu définitivement dans sa lutte avec sa femme par un arrêt du parlement dont nous aurons à discuter l'équité, et vaincu quoiqu'il eût alors pour auxiliaire ce même fils aîné réconcilié avec lui, et aussi ardent, nous le prouverons, contre sa mère qu'il l'avait été jadis contre son père, Yami des hommes fut vaincu encore plus complètement devant l'opinion. Profondément atteint, même dans sa réputation de philosophe politique et de moraliste, il ne se releva plus du malheur d'avoir été un instant aux yeux du public une sorte de personnification de cette chose odieuse, la lettre de cachet.

Ce fut en vain que Mirabeau, qui connaissait mieux que personne la gravité de ses torts envers son père, et qui savait aussi mieux que personne le parti qu'il avait tiré des travaux de celuici pour son propre développement intellectuel, essaya de lutter devant le public contre le discrédit attaché aux ouvrages paternels ; ce fut en vain

original, nous avons constaté que la phrase en question est du baiJi, et non du marquis; mais comme le bailli exprime ici l'opinion de son frère plus encore que la sienne, nous pensons pouvoir, en toute sûreté de conscience, laisser la responsabilité de cette phrase au marquis.

que, dans la dédicace de son livre sur la Monarchie prussienne, publié en 1788, il rendit au mérite de son père un témoignage dont la sincérité nous est garantie par une lettre adressée à un ami allemand, dans laquelle il dit : « J'ai voulu faire justice à mon père comme philosophe politique, car on a vraiment oublié , jusqu'à l'ingratitude, les services qu'il a rendus (1) ; » son intervention tardive ne put changer le courant des opinions, tournées au dédain absolu des travaux de l'économiste et du réformateur. Bien plus, la fatalité voulut que Mirabeau, même après sa mort, portât involontairement le dernier coup à la réputation de ce père dont il avait pourtant demandé, dans son testament, à partager le tombeau. La publication posthume des Lettres de Vincennes, sur laquelle nous aurons l'occasion de revenir, en répandant partout les invectives, les calomnies, les injures, les moqueries d'un fils furieux contre son père, qu'il déchire à la fois dans son caractère et dans ses ouvrages, fut d'autant plus funeste à la mémoire du marquis de Mirabeau, que la partie erotique de cette correspondance lui assurait un plus grand nombre de lecteurs.

La Harpe, non encore converti, et grand admirateur des Lettres à Sophie, tira de ces lettres une satire assez bien réussie de Y Ami des hom-

(1) Lettres de Mirabeau au major Mauvillon, publiées a Hambourg, p. 403.

mes, laquelle, imprimée dans un cours de littérature, qui fut, pendant les trente premières années de ce siècle, le vacle mecum des écrivains, ne contribua pas peu à achever de perdre l'infortuné philanthrope clans l'estime publique. Cependant, l'intéressant ouvrage publié en 1834, par M. Lucas de Montigny, quoique très-partial, on le verra, pour Mirabeau, dans l'exposé des querelles entre le fds et le père, et quoique beaucoup trop dédaigneux pour les productions économiques du marquis, fit connaître celui-ci sous un jour nouveau, par des citations très - belles, très - originales de tour et de sentiment, empruntées à sa correspondance privée. On commença dès lors à soupçonner qu'un homme capable d'écrire des pages si remarquables à son frère ou à ses amis, ne pouvait pas n'avoir fait imprimer que des absurdités sur les questions d'intérêt général. Plusieurs furent curieux d'aller chercher sur les quais, chez les bouquinistes , quelques - uns de ces nombreux volumes, tous également oubliés, et à travers des défauts incontestables de forme et de méthode, dont nous reparlerons, on y reconnut souvent des idées aussi hardies que justes, des vues sur l'avenir que le présent confirmait, sans parler d'une foule d'observations de détail très-ingénieuses, très-sagaces et très - agréablement présentées.

C'est ainsi qu'un des plus illustres publicistes de notre temps, Alexis de Tocqueville, s'était fait

un devoir et un plaisir de lire, la plume à la main, les deux principaux ouvrages du marquis de Mirabeau, le mémoire sur les États provinciaux et F Ami des hommes. Il a laissé, sur ces deux ouvrages, un grand nombre de notes, dont quelques-unes seulement ont été publiées dans le tome VIII de ses Œuvres complètes; le reste de ces notes nous a été donné (1) , et nous sera utile pour l'appréciation de l'effet produit sur un noble esprit de notre siècle par un esprit plus inégal, mais non vulgaire, appartenant à un siècle très-différent du nôtre sous plusieurs rapports. On voit dans ces notes, que les travaux politiques et économiques du marquis de Mirabeau avaient vivement intéressé Tocqueville, en lui offrant un exemple curieux d'un phénomène qu'il définit ainsi : « l'invasion des idées démocratiques dans un esprit féodal. » C'est à peu près la même idée qu'exprime, en d'autres termes et sur

(1) Je dois ces notes précieuses et un autre cahier de notes inédites sur Mirabeau l'orateur, également écrites par Tocqueville, à l'amitié de sa digne veuve, qui voulait bien me continuer les sentiments affectueux dont m'avait honoré son mari. Elle n'a pu survivre longtemps à la perte de celui qui, seul, l'attachait à la vie; mais, sachant que ces notes avaient du prix pour moi, elle avait eu la bonté, avant de mourir, de charger un des plus chers amis de son mari de me les remettre, et celui-là aussi, écrivain éminent, avait à peine achevé l'édition des Œuvres complètes de Tocqueville, qu'il a disparu de ce monde. Ces nobles âmes, Tocqueville, Beaumont, Ampère, si intimement liées pendant leur vie, se sont suivies de très-près dans la mort; elles n'ont pas vu, du moins, nos affreux malheurs et nos discordes peut-être plus lamentables encore.

le même sujet, un grand poète de nos jours, M. Victor Hugo , dont les appréciations ne sont pas toujours aussi justes que celle par laquelle il qualifie Y Ami des hommes « un rare penseur qui était tout à la fois en avant et en arrière de son temps. >•>

Enfin, un de nos économistes les plus considérables, un de ceux qui ont su le mieux intéresser le public à des vérités parfois arides ou obscures par la précision lucide et élégante de l'exposition, M. Léonce de Lavergne, dans un ouvrage récemment publié, a consacré au marquis de Mirabeau une remarquable étude (1), où Y Ami des hommes est pris fort au sérieux, et où l'auteur va même jusqu'à se demander quel sera le jugement définitif de l'avenir sur le père et le fils, et si le philosophe philanthrope, le théoricien de l'ordre naturel et de l'harmonie universelle ne tiendra pas autant de place dans l'estime de la postérité que le puissant révolutionnaire de 1789. M. de Lavergne a en quelque sorte deviné, d'après l'ouvrage même écrit en faveur de Mirabeau, que les torts de celui-ci envers son père étaient plus graves qu'on ne l'avait dit ; mais les documents lui manquant sur ce point, il a commis quelques erreurs, en même temps qu'il n'a pu démontrer combien ses inductions étaient justes.

(1) Voir les Économistes français du xvme siècle, p. 112 à 1G6.

Le moment nous paraît donc propice pour tenter, avec pièces à l'appui, une révision du procès jusqu'ici perdu devant la postérité par le marquis de Mirabeau, dont la mémoire a succombé, en quelque sorte, sous le poids de l'imposante renommée de son fils, et dont le caractère et les ouvrages ont été trop longtemps condamnés avec une sévérité également injuste. Mais il faut d'abord expliquer comment ce gentilhomme provençal, parfois aussi superbe qu'un Montmorency, après avoir débuté dans la carrière militaire, fut conduit à échanger son épée contre une plume et à s'armer de cette plume pour entreprendre le métier de chevalier errant de la philanthropie, combattant les préjugés, pourfendant les abus, prenant en main la cause des faibles contre les forts, et ajoutant bravement, dans un mémoire inédit, à son titre d'ami des hommes, ce titre encore plus expressif : le syndic des pauvres.

Gelai des Mirabeau qui devait, le premier, donner au nom une notoriété historique, Victor de Riqueti, dit Y ami des hommes , naquit le 4 octobre 1715 (1) dans cette petite ville voisine du château paternel, à Pertuis, où nous avons déjà vu naître ses deux frères cadets, et où sa mère avait coutume d'aller faire ses couches. Gomme il était lui-même le cadet de deux

(1) L'auteur des Mémoires de Mirabeau a adopté pour la naissance du marquis la date du 5 octobre, d'après un acte baptistaire où il est dit que l'enfant, baptisé le 21 octobre, a été ondoyé le 5; mais comme le marquis de Mirabeau a écrit luimême qu'il était né le 4 octobre, et qu'il a pu être ondoyé le lendemain de sa naissance, nous avons cru devoir nous en rapporter à lui.

frères qui moururent en bas âge, son père le fit recevoir dès son enfance chevalier de Malte.

C'est dans la curieuse biographie du marquis Jean-Antoine, publiée à tort sous le nom de Mirabeau, et dont Y ami des hommes est, comme nous l'avons prouvé, le véritable auteur, que celui ci raconte le régime austère sous lequel il fut d'abord élevé. Son père considérait comme un axiome cette règle de conduite que toute démonstration de familiarité ou de sensibilité doit être bannie dans les rapports des parents avec leurs enfants, et il avait fait adopter ce principe à sa femme. Dans leurs plus violents chagrins, notamment quand ils avaient perdu quelqu'un de leurs enfants, les deux époux s'enfermaient, dit le marquis, dans leur cabinet et leur oratoire, et ils s'imposaient de reparaître ensuite devant le reste de leur famille avec les apparences d'une pleine et entière sérénité. Mais la nature, en perdait d'autant moins ses droits, et celui des deux époux qui semblait le plus rebelle à l'émotion, était souvent atteint si profondément qu'il en tombait malade. « Je n'ai jamais eu l'honneur, écrit le fils aîné de Jean-Antoine, de toucher la chair de cet homme respectable, de ce père essentiellement bon. » Il dit plus loin que la terreur que son père lui inspirait était telle, que, se trouvant plus tard à deux cents lieues de lui, son seul souvenir lui faisait craindre toute partie de jeunesse qui pouvait avoir quelque suite un peu bruyante ;

« et comme c'était, ajoute- t-il, ma mère qui écrivait pour lui, j'avais été si accoutumé à craindre en recevant ses lettres, que, de ma vie, depuis, je n'en ai pu ouvrir de ma mère sans battement de cœur. »

En racontant ce détail pour moraliser ses propres fils, plus portés envers leur père à la familiarité qu'à la crainte, le marquis exagère un peu, comme nous le verrons bientôt, sa timidité filiale. Pour ce qui est de sa mère, dont nous avons déjà esquissé le portrait, il paraît bien que l'austérité de son altitude envers ses enfants se conciliait chez elle avec la plus vive tendresse pour eux, puisque son fils aîné, à l'âge de quarantecinq ans, pendant cet exil au Bignon dont nous avons dit un mot, écrivant à Mme de Pompadour pour obtenir la permission de revoir sa mère, parlait d'elle en ces termes : « Celte mère respectable, chargée d'ans et de mérites, m'a tenu dans ma première enfance dix-huit mois sur ses genoux, nuit et jour , pour ne confier à personne le soin de son fils mourant. » En témoignant de la sollicitude si dévouée de sa mère, ce passage nous apprend en même temps que la première enfance du marquis fut très-maladive, quoiqu'il fût destiné à porter pendant soixante-quatorze ans, avec une vigueur d'esprit inaltérable, le fardeaud'une existence peut-être encore plus tourmentée intérieurement que la courte et orageuse carrière) du plus fameux de ses fils.

35 i LES MIRABEAU

La première et vive impression qui resta toujours gravée dans l'esprit du marquis de Mirabeau, quoiqu'il l'eût éprouvée à l'âge de cinq ans, fut produite par l'épouvantable peste qui ravagea la Provence en 1720. Son père, apprenant à Mirabeau les atrocités qui se commettaient dans la ville de Marseille alors désertée pars es magistrats municipaux, et livrée à toutes les fureurs d'une populace en délire, voulait, malgré son âge et ses blessures, s'y rendre seul de sa personne pour y travailler au maintien de l'ordre; sa femme, au désespoir, déclara qu'elle l'y suivrait en laissant les enfants à la garde de leurs vassaux, et elle le força ainsi à renoncer à son projet. Bientôt les fugitifs fie Marseille affluèrent au village de Mirabeau. Malgré sa fermeté, la marquise, alors malade elle-même et terrifiée pour son mari et ses enfants, exigea que celui-ci quittât le manoir avec elle et toute sa famille pour remonter vers les Alpes à la recherche d'un séjour moins dangereux. On voit d'ici le vieux et colossal guerrier au col d'argent, avec l'écharpe noire qui soutenait son bras droit, tel, en un mot que nous l'avons déjà dépeint, monté sur son cheval et accompagné de tousses domestiques également à cheval, conduisant à travers les montagnes, dans un pays bouleversé par la terreur de la contagion, une sorte de smalah, famille et bagages portés sur une longue file de mulets : « Je me rappelle parfaitement, écrivait son fils aîné, déjà

vieux lui-même, tous les détails de ce voyage, el que mon frère le bailli (il avait trois ans) et moi étions portés dans deux paniers faisant le pendant à dos de mulet. »

Arrivé devant la ville de Gap, vers laquelle il se dirigeait, le redoutable marquis la trouva en combustion, envahie par le peuple de la banlieue et livrée à la plus complète anarchie. L'entrée lui ayant été refusée, « il la prit, nous dit son fils, presque d'assaut, et il y commanda dès son entrée. En vingt-quatre heures il y eut remis l'ordre, fait rouvrir les boutiques et rétabli le commerce et les marchés. »

Nous avons déjà prouvé, en parlant du bailli de Mirabeau, qu'il ne fallait pas prendre à la lettre une certaine phrase souvent citée de son frère aîné, clans laquelle celui-ci met son amourpropre à dire qu'il a été élevé dans un château de la montagne par un précepteur à trente écus. Nous avons établi, par le témoignage très-précis du bailli, que les deux frères firent leurs classes dans un collège de jésuites, soit à Marseille, soil à Aix, mais plus probablement à Marseille. A la vérité, il n'est pas possible qu'ils aient poursuivi leurs études jusqu'à la fin, puisque le cadet fui enrôlé, comme nous l'avons dit, dans la marine à l'âge de douze ans et demi, tandis que l'aîné était attaché dès l'âge de treize ans au régiment de Duras, que son père avait longtemps commandé.

La scène d'adieux entre le père et cet aîné de

son nom à peine adolescent, qu'il envoie au loin débuter dans la carrière des armes, est bien en rapport avec ce que nous savons déjà du caractère de Jean-Antoine : « Il me lit partir très-brusquement, dit son fils, à la fin de 1729, sur quelque nouvelle de revue. Je me rappelle que devant partir matin, l'on me dit qu'il était jour chez lui, et je m'y rendis. Gomme la voiture n'était pas arrivée, de crainte de s'impatienter il me fit prendre et continuer une lecture qu'on lui faisait, et quand il l'entendit s'arrêter : Voilà, dit- il, votre voiture; adieu, mon fils, soyez sage, si vous voulez être heureux. Et je sortis comme j'aurais fait un autre jour. »

Dans une autre circonstance, où le jeune officier, revenu de son régiment, quittait de nouveau son père, après un court séjour auprès de lui , « il me fit, dit celui-ci, l'honneur de m'aclresser deux recommandations directes : la première fut de ne jamais rien prendre à la guerre ni penser que rien de l'ennemi m'appartînt. Je puis dire que, quant à cet article, je n'avais pas besoin d'avis. Je n'ai pas, même de mon temps, vu beaucoup d'exemples de ce vice bas, fort à la mode de son temps en Italie, et qui n'a repris avec impudence parmi nous que passagèrement et dans des temps bien postérieurs à ma retraite du service.» Le marquis fait ici allusion aux rapines qui signalèrent nos premières campagnes pendant la guerre de Sept Ans, et spécialement aux déprédations qui furent

reprochées au duc de Richelieu : « Ce que l'on avu alors, ajoute-t-il, montre assez que ce genre de bassesse n'est pas de ceux qui cèdent à la marche de la civilisation (1). »

La seconde recommandation du vieux Jean- Antoine à son fils fut de ne point s'exposer hors de propos et par forfanterie. Un autre voyage du jeune officier pour revoir son père nous fournit l'occasion de constater chez le père et le fils, sur une question d'étiquette militaire, des idées qui paraîtraient aujourd'hui assez bizarres : « Le lendemain de mon arrivée, dit le fils de Jean- Antoine, comme il allait à la messe de trèsbonne heure, il était sorti avant que je pusse lui rendre mes devoirs. Je le joignis sur le Cours (à Aix où il était alors), comme il revenait; j'avais mon habit uniforme, peut-être le meilleur que j'eusse en ce moment: « Monsieur, « me dit-il, quand on doit paraître devant gens à « qui Y on doit du respect, on quitte son habit « de caporal qui ne va nulle part qu'à la tête de « sa troupe. Allez quitter cet habit. » Qui lui aurait dit alors, ajoute le fils, qu'on assouplirait le génie militaire et qu'on le ferait dégénérer en esprit légionnaire, au point de faire des habits uni-

(1) Il était réservé en effet à la nation, qui se vante aujourd'hui d'être à la tête de la civilisation, d'égaler, sinon de dépasser dans une guerre récente et impitoyable, tout ce que la rapacité des anciennes guerres offre de plus violent et en même temps de plus bas.

formes pour les officiers généraux et même pour les maréchaux de France ! »

En 1731, le jeune enseigne, qui n'avait pas encore seize ans, fut détaché de son régiment et envoyé par son père à Paris pour y être placé dans un de ces établissements qu'on appelait alors des ac idémies, où les jeunes gentilshommes se perfectionnaient, non point en littérature, comme l'on pourrait le croire d'après le nom de ces institutions, mais dans tous les exercices physiques propres à former un militaire. Quelques fragments de Mémoires écrits par le futur ami des hommes, à l'âge de vingt-trois ans, et qui ont été conservés, nous permettent de nous faire une idée de son caractère pendant cette première période de sa jeunesse. Ce caractère est à peu près aussi désordonné et turbulent que le sera plus tard, au même âge, celui du célèbre fils de Y ami des hommes.

Il y a cependant entre les deux jeunes gens des nuances qu'on distingue aisément quand on les a étudiés tous les deux. Le père, à vingt-trois ans, raconte ses fredaines cI'académiste et d'officier avec une désinvolture étourdie et vaniteuse, mais d'une façon plus naïve et moins prétentieuse que son fils, en ce sens qu'au lieu de les rehausser par la parole en les présentant comme des signes de supériorité, oa encore, au lieu d'en rejeter le tort sur telle ou telle personne, il les qualifie lui-même très-souvent comme le ferait un homme raisonnable ; il ne se défend jamais aux

dépens d'autrui at se peint avec autant de complaisance quand il est ridicule que lorsqu'il peut espérer de paraître brillant ou imposant.

Nous verrons plus tard le fils, au même âge à peu près que son père, ayant perdu quatre-vingts louis au jeu, et s'étant compromis clans des désordres d'un autre genre, exposer sa situation à sa mère sous cette forme à la fois majestueuse et récriminatoire : «Vous verrez que je suis plus malheureux que coupable, que si j'ai trop sacrifié à l'amour, je n'ai jamais du moins donné de prise contre moi, quant aux qualités de cœur; un colonel indigne de commander des officiers qui valent mieux que lui a employé tous les ressorts possibles pour me perdre. »

Le genre du père, dans sa jeunesse et dans des occasions analogues, est très-différent : « Mes premiers temps, dit-il, en parlant de son entrée à Y académie, furent fort orageux. Un Provençal déniaisé et vif est bientôt le patron sur le pavé de Paris. Je m'étais fait chef d'une troupe de jeunes gens qui ne valaient pas grand'chose. Dugua avait d'abord voulu me restreindre cà toutes les règles de son Académie : mais lui ayant caché une lettre de mon père qui apparemment lui en donnait tout pouvoir, je tins bon, et aux exercices près, auxquels j'étais très-régulier, je faisais à peu près ce que je voulais. » Il nous raconte ensuite qu'à la fin de l'année 1731, il fit des excès étonnants (il avait juste seize ans), et qu'après une»mnladio

SCO LES MIRABEAU

dont il pensa mourir, « il se retira, dit-il, de tout le train de débauche où la vanité plutôt que le goût l'avait plongé » ; on le croirait devenu complètement sage, mais ce qui suit ne le prouve guère. On se rappelle ce qu'il disait plus haut, dans sa vieillesse, de la terreur salutaire que lui inspirait son père à deux cents lieues de distance. Ceci était écrit pour ses enfants, car ses récits de jeunesse nous prouvent que non-seulement cette terreur ne l'arrêtait pas, mais qu'il poussait l'audace jusqu'à demander de l'argent à ce redoutable père, quand il avait indûment dépassé son budget. Ses récits toutefois nous apprennent également que, quoiqu'il fit valoir ses frais de maladie comme circonstance atténuante, le marquis Jean-Antoine ne se laissait pas plus aisément attendrir par son fils que celuici par le sien ; mais le fils de Jean-Antoine n'en concluait pas, comme le futur tribun, qu'un tel père manquait à- tous ses devoirs : « Mon père, ditil, fut sourd à des demandes d'argent que je n'osai répéter, et il me laissa six mois sans un sol ; mais la jeunesse se console de tout : quand mes souliers furent usés, je portai mes bottes, Je n'avais pas de bourse ; mes cheveux, de deux pieds plus longs que ma tèle, oncles, châtainclair, et dans la plus grande quantité du monde, flottaient autour de mon corps; la croix de Malte avec cela, et un vieux surtout, c'en était assez pour aller au parterre de la comédie, qu'un de mes amis me payait, tantôt l'un, tantôt l'autre, souvent

pou? applaudir telle actrice que nous coupions au milieu d'une tirade, et laissions sortir ensuite sans mot dire. Je m'étais attribué un empire clans le parterre, si grand qu'il n'y avait chose au monde que nous ne fissions. Un jour un de mes camarades voulut me mener avec lui aux secondes loges ; l'on m'y aperçut et Ton cria : « A bas le chevalier tapageur! » Je descendis; le parterre n'était pas nombreux. Je dis que je remarquerais quelque braillard, et que je lui couperais le nez. Un jeune mousquetaire me dit : « C'est moi. » Je m'élançai sur lui; nos amis se mirent entre deux ; nous convînmes de nos faits, et nous nous séparâmes amis. »

L'espèce de divertissement qui consiste à faire du tapage au théâtre tient une assez grande place dans les mémoires du jeune marquis. On peut constater, en les lisant, cette éternelle vérité, qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, car les choses entre mousquetaires et académistes se passent, en 1732, à peu près c&mme de nos jours entre étudiants. On se donne rendez-vous, comme de nos jours, au café Procope ; on décide qu'on forcera les acteurs à jouer Tartuffe, et qu'on les empêchera de jouer Britannicus, « on fait taire l'orchestre en chantant des chansons languedociennes et provençales, que le Parisien aime beaucoup. »

Quand les acteurs paraissent, on les accueille avec un vacarme affreux; un exempt du guet, suivi

de vingt-cinq gardes, baïonnette au fusil, pénètre dans le parterre; on fait contre eux, dit le narrateur, le flux et le reflux , et on les serre si violemment qu'ils sont obligés de se retirer.

Ici se produit un incident qui n'est plus guère en rapport avec nos mœurs. La duchesse de Bourbon paraît clans sa loge, le parterre se tait un moment par respect, les acteurs veulent profiter de la circonstance pour continuer la représentation; mais, au bout de cinquante vers, les chefs des tapageurs donnent le signal et le vacarme redouble. La duchesse envoie un page prier quelqu'un de ces messieurs de venir lui parler. On se consulte ; un mousquetaire nommé Ducrest et le futur ami des hommes acceptent la mission ; mais comme il y avait entre la porte clu parterre et celle qui conduit aux loges des quidams, mal intentionnés pour le bien public, c'est-à-dire des agents de police, les deux ambassadeurs font demander à la duchesse des sûretés ; elle renvoie son page promettant toute sûreté. Le mousquetaire, suivi de Tacadémiste, portant apparemment le costume négligé et bizarre qu'il vient de décrire, se présentent alors devant elle :

« — Monsieur, dit-elle au premier, je vous prie de faire taire ces messieurs, et ayez la bonté d'écouter les raisons des comédiens qui prétendent en avoir de bonnes pour vous refuser ce que vous demandez.

« — Princesse, répondit-il, nous n'avons au-

cun pouvoir sur nos amis : c'est la raison seule et vos ordres qui peuvent en décider. Nous al- I ns écouter ce que les comédiens ont à dire. »

Les deux ambassadeurs passent au chauffoir, nous dirions aujourd'hui au foyer. Deux des comédiens viennent s'entendre avec eux; ils expliquent qu'ils ne peuvent pas encore jouer Tartuffe, mais ils promettent de donner cette pièce le plus tôt possible. On convient qu'ils renouvelleront cette déclaration devant le public, et le mousquetaire, suivi de Yacadémiste, avant de redescendre au parterre, repassent par la loge de la duchesse de Bourbon :

« — Eh bien, Messieurs, dit-elle, de quoi étesvous convenus?

« — Ordonnez, princesse, dit-il, et nous obéirons.

« — Moi, dit-elle, je demande la paix.

« — Votre Altesse les sauve, dit Ducrest de l'air le plus gravement comique, et ils vivront. »

Il va sans dire que toute la loge éclate de rire. La représentation de Britannicus est reprise et se continue jusqu'au bout sans aucun bruit.

Au milieu de toutes ces folies, le jeune académiste se prend d'une belle passion pour une actrice qui devint depuis célèbre et qui avait précisément le même âge que lui : « L'amour, dit-il, vint me donner une véritable occupation ; je devins amoureux de la petite Dangeville, jeune actrice d'une vivacité et d'un agrément charmants sur le théâtre.

3Gi LES MIRABEAU

Je m'excitai tant sur ce chapitre que j'en devins fou; la difficulté était de l'en instruire. Aller au théâtre, je n'avais pas un sol, et, d'ailleurs, j'étais fait comme un brûleur de maisons. J'ignorais alors que l'on pût, pour débuter, écrire à une lemme. Enfin je ne savais où la prendre, et plus habile que moi y aurait été embarrassé. Je me contentai de rôder autour de sa maison, et je fis tant de tours que je liai connaissance avec une fille qui la servait. Je lui parlais avec tant d'ardeur de sa maîtresse qu'elle en était étonnée. Elle comprit aisément quel était le motif qui me faisait parler, et, pour faire plaisir à cette jeune personne, elle lui en parla de manière à lui donner curiosité. Un jour enfin que j'y fus l'après-midi, elle me dit d'attendre, que sa jeune maîtresse reviendrait du théâtre sans sa mère, et que je pourrais lui parler. Je fus ravi ; mais je tremblais en l'attendant. Elle parut... »

La suite du récit manque dans le manuscrit qui a été coupé, et nous n'avons que la conclusion, assez conforme, d'ailleurs, aux lois de la vraisemblance, étant données les personnes et la situation.

« Mon ami Saconay, dit le narrateur, me soutint clans le désordre où me mit la douleur de quitter ma maîtresse. Mon père était absolu, et je partis le 13 de juin 1732, après bien des larmes et des protestations de fidélité. Cependant, six mois après peut-être, elle prit le baron de G..., à qui elle a mangé un bien immense : ce fut sa mère qui

fit cette affaire; cela me guérit entièrement et je n'y songeai plus (1). »

Son père le faisait ainsi partir brusquement, d'abord parce qu'il devait être informé de ses désordres, et ensuite parce qu'il venait de lui obtenir une compagnie dans le même régiment de Duras, auquel le jeune homme appartenait déjà comme enseigne. Ce régiment était à Besançon, où le nouveau capitaine va le rejoindre pour se rendre en-

(1) Ces fragments de souvenirs de jeunesse, écrits par le père de Mirabeau, ne se trouvent point dans les papiers laissés par M. Lucas de Montigny; ils ont été publiés, après l'impression des Mémoires de Mirabeau, dans la Revue rétrospeC' tive de 1834. L'éditeur pense que les lacunes qui se rencontrent dans le manuscrit ont été faites volontairement par l'auteur, devenu un père de famille 1res sévère pour ses enfants, et craignant de laisser tomber sous leurs yeux des témoignages de la légèreté de sa jeunesse. Mais, outre qu'une telle préoccupation, au moins pour ce genre d'erreurs, ne nous paraît pas très sensible chez le marquis de Mirabeau, à en juger par sa correspondance inédite, nous sommes d'autant moins disposé à l'admettre à propos de ce manuscrit, qu'il s'y trouve aussi d'autres lacunes dans des parties où la question de moralité n'est pas engagée, et que ce qui, d'ailleurs, n'a pas été supprimé en dit assez pour constater le caractère désordonné de la jeunesse de l'auteur. De plus, nous avons entre les mains plusieurs manuscrits inédits du marquis, et d'un genre plus grave, qui offrent également des lacunes, ce qui nous porte à croire qu'elles proviennent toutes de la même cause, c'est-à-dire de l'état primitif d'abandon ou de dispersion des manuscrits. Celui dont il s'agit ici est indiqué par l'éditeur de la Revue rétrospective comme se trouvant aux Archives générales. Nous l'y avons en effet retrouvé.

suite avec lui à Strasbourg, et de là au Fort-Louis, dans une île du Rhin, où il fait encore une grosse maladie à la suite de laquelle il retourne à Besançon, et dès qu'il peut se tenir sur ses jambes, « il enfourche, dit-il, un cheval et gagne la Suisse pour aller se rétablir chez son ami Saconay. »

Cet ami, dont le marquis parle assez fréquemment dans ses souvenirs de jeunesse, nous porte à signaler dès à présent un trait de caractère que nous remarquerons souvent chez le futur ami des hommes, et- qui consiste à apprécier vivement chez les autres les qualités qui lui manquent le plus, et à s'attacher de préférence aux personnes qui lui ressemblent le moins. C'est ainsi qu'à vingt-trois ans, à propos de cet ami du même âge, qu'il a rencontré pour la première fois à seize ans à l'Académie, il dit : « Je m'attachai à peu de mes camarades, mais je me liai très-intimement avec un Suisse nommé Saconay, du pays de Vaud, canton de Berne. Cette amitié ne s'est jamais démentie ni refroidie ; c'est encore mon ami de cœur, et il le sera, j'espère, toujours. C'est un garçon tendre, compatissant, très-sensé : de l'ouverture et une raison qui s'exerce surtout; modéré dans ses passions et ardent au bien. »

On voit déjà combien ce caractère contraste, en plusieurs points, avec le sien. De même, quand il arrive malade au pays de Vaud, dans la famille de son ami, ce qu'il y remarque et ce qu'il y admire n'est guère en rapport avec les goûts que ses

propres récits nous autorisent à lui attribuer. « Ce fidèle et tendre ami me reçut, dit-il, comme je le méritais de son cœur. Il avait une mère adorable par son mérite et sa douceur ; il avait aussi plusieurs sœurs : la paix et tous les agréments de la vertu régnaient dans cette maison. Je dois la vie aux soins de toute cette famille, et scellerais ma reconnaissance de mon sang s'il le fallait. » Ajoutons que cet ami, qui fut d'abord, je crois, officier des gardes suisses, et devint ensuite un personnage assez considérable dans son pays, resta jusqu'à sa mort, c'est-à-dire pendant cinquante-sept ans, intimement lié avec le marquis; nous le retrouvons souvent dans sa correspondance (1). Conduit par Saconay à Lausanne, le jeune Provençal y rencontre une société plus distinguée que celle qu'il avait jusqu'alors fréquentée à Paris. La capitale du pays de Vaud était déjà, à ce qu'il paraît, ce qu'elle est encore, la ville la plus lettrée de la Suisse : « Dans les assemblées, dit-il, on goûte,

(1) Afin de donner une idée de la fidélité que le marquis de Mirabeau porta dans quelques-unes de ses amitiés de jeunesse, nous croyons devoir citer ici un passage d'une lettre écrite par lui à son frère, le 1er avril 4788, c'est-à-dire un an avant sa mort, pour lui annoncer celle de son ami Saconay: « Je viens de perdre mon bon et ancien ami Saconay, homme rare et précieux dans sa patrie et dans sa famille, sous tous les aspects, soit politiques, soit civils, soit sociaux. Jamais homme n'allia, à un point égal, le don de prendre à tous les agréments de la vie, à ses joujoux même, et la capacité foncière, l'activité dans les affaires, l'équité dans les vues, la modération dans les désirs. En apparence, entièrement hétérogènes de caractère, nous nous aimions depuis cinquante-sept ans de l'amitié la plus tendre

on danse, on fait des concerts, on joue dos proverbes ; mais, dans presque toutes, il y a deux fois par semaine des espèces d'académies ; l'on y lit des journaux, l'on y donne des sujets de dissertation, ou l'on y rapporte celles que Ton a faites. Souvent aussi une femme rassemble toutes les femmes et filles du même monde. Cela s'appelle des journées. L'on y donne un ambigu; tous les hommes s'y trouvent et l'on y joue des proverbes. La nouveauté et la vivacité française me tenaient lieu de mérite ; l'on m'y fêtait fort, et nous mîmes tout en train. »

Il fallut pourtant quitter Lausanne et aller rejoindre le régiment pour faire la courte guerre de 1734. Ce fut, je crois, la première campagne du jeune capitaine ; il avait alors dix-huit ans. Dans ses souvenirs, au lieu de traiter de la guerre qui, à la vérité, ne produisit aucune opération bien importante, au moins en Allemagne, quoiqu'elle ait eu pour résultat de nous donner la Lorraine, te

et la plus confiante, de la même manière dont on s'aime à seize ans, avant d'avoir été détérioré par l'usage du monde et par ea propre aridité. Notre correspondance la plus exacte n'avait jamais été interrompue. Il était heureux par son caractère aimant, actif, joyeux et toujours content; il ne cessait de me peindre son bonheur, dans sa famille; et ceux que la Providence entoure d'épines cruelles, dont ils ne peuvent ou ne savent se débrouiller, ceux-là demeurent. Chacun a son sort, mais j'ai bi.n pleuré mon ami, et, si je n'étais nécessaire encore- aux intérêts des tiers, je serais plus que suffisamment détaché de la vie. » Le marquis fait ici allusion aux nombreuses et cruelles tribulations qui affligèrent sa vieillesse, et dont nous reparlerons dans le cours de ce travail.

iils de Jean-Antoine, dont le régiment n'a pas dépassé Trêves, se complaît à raconter toutes les mésaventures plus ou moins bizarres qui l'ont assailli en revenant de Trêves à Paris, où son père lui a permis de retourner afin d'essayer d'obtenir d'être agréé pour l'achat d'un régiment.

« Je partis, dit-il, de cette campagne, comme on peut croire, sans un sol » (c'est en effet son état habituel). Il avait acheté, au début de la guerre, un cheval d'Espagne cinquante pistoles. Ce coursier avait été si bien soigné qu'il était devenu aveugle et que « les corneilles, dit son maître, n'en auraient pas voulu. » C'est sur cette monture qu'il a néanmoins la prétention d'arriver jusqu'à Nancy « en se tenant cle côté sur sa bête et en frappant sur sa croupe raboteuse d'un bâton qui eût pu servir de pieu. » Son uniforme couvert de boue, ses cheveux non peignées depuis un mois, attachés sur sa tête par un ruban et formant comme un nid de pie impénétrable, tous ces détails de toilette sur lesquels il insiste paraissent l'intéresser vivement. « Au vrai, s'écrie-t-il, mon cheval et moi nous étions deux figures à peindre. » Il avoue cependant qu'il fut un peu honteux en rencontrant dans cet équipage deux régiments de cavalerie qui suivaient la même route que lui ; « mais il les passa, dit-il, promptement, » ce qui paraît difficile à comprendre, vu l'état de son cheval.

Obligé cle le laisser en route, il prend des bidets de poste et ne gagne point au change, car, t. i. 24

en suivant la route de Ghâlons à Épernay, son nouveau cheval, qu'il a eu l'imprudence de laisser reposer un instant dans une prairie, refuse absolument de se mouvoir; la pluie tombe à torrents, le cavalier s'épuise en efforts ; il tourne autour de sa bête en hurlant, dit-il, en jurant, en la piquant même de son épée ; « le moindre mouvement, ajoute-t-il, pour un homme harassé de fatigue, botlé jusqu'à la ceinture, et qui marche sur un terrain mou et glissant, est un supplice ; que l'on juge cle mon désespoir ! Je me donnai mille coups de poing et me serais, je crois, tué si j'avais eu des pistolets ; mais il fallut crever et prendre patience : j'avais quatre lieues à faire de la sorte. La nuit approchait. » Heureusement passe une charrette ; il prend sa selle, la porte sur la charrette, s'y installe et se fait conduire jusqu'à Épernay, laissant encore un cheval sur les chemins. Enfin, en décembre 1735, il arrive à Paris.

Il y trouve cent pistoles que lui envoyait son père. « Je sentais, dit-il, que ce voyage était tout différent de celui que j'avais fait pendant mon académie; il s'agissait de ne voir que bonne compagnie, d'être présenté à Versailles, d'éviLer toutes sociétés de jeunes gens ; enfin je voyais ce qu'il fallait faire, mais pas du tout par où m'y prendre. » Il s'adresse à un oncle maternel, un Castellane, qui, fort occupé, lui dit qu'un jeune homme, à Paris, doit savoir se fourrer (chose que

je hais, ajoute le jeune marquis), et aller tout seul. » Il essaie de se fourrer, se fait présenter chez une dame portant un beau nom, et il tombe dans un tripot ; suivant lui, rien n'est moins rare à cette époque que de voir de grandes dames plus ou moins ruinées ou déclassées tenir des tripots ; il en cite du nom de d'Armagnac, de Nassau, de Listenay, qui sont dans ce cas ; il assure que la dame qui préside à celui dont il s'agit a été épousée par un vrai Du Roure, mais elle a été épousée blanchisseuse de son état, et très-compromise par les soldats aux gardes. Ces singularités, dont il y a de nos jours plus d'un exemple, se voyaient donc déjà sous l'ancien régime.

Malgré les empressements dont il est l'objet, le jeune marquis a la sagesse de n'aventurer au Pharaon que quatre écus, ce qui le fait prendre en grand dédain par les habitués et la maîtresse du logis. Enfin il rencontre le lieutenant-colonel de son régiment, qui le conduit à Versailles et le présente au valet de chambre favori du tout-puissant cardinal de Fleury, à Barjac. Le lieutenantcolonel pose la question à Barjac, en lui disant fort naturellement, pour employer les propres expressions du narrateur, que son protégé est prêt à donner 10,000 livres à quiconque lui obtiendra l'autorisation d'acheter un régiment. La réponse de Barjac est assez édifiante pour être reproduite : « Gela n'est pas de mon district, répondit-il ; je demande quelquefois à mon maître des choses de

peu de conséquence ; d'ailleurs, les services que je puis rendre sont : de lui faire parler, de lui faire lire les mémoires selon l'occasion, mais c'est tout ; si je prenais l'argent de Monsieur, je le volerais : ou il doit avoir un régiment et je n'y ferais îicn, ou son tour n'est pas venu et son argent serait inutile. »

Cependant l'oncle du jeune marquis se décide à intervenir en sa faveur : « Il me présenta, dit celui-ci, au cardinal, qui dit, en m'entendant nommer : Beau nom pour la guerre (c'est apparemment pour cela qu'il n'a pas voulu l'employer) ; de là, au garde des sceaux Chauvelin, et à M. d'Angervilliers, alors ministre de la guerre. Il me fit aussi présenter au Roi, à la Reine et à M. le Dauphin. » Mais le solliciteur n'en fut pas plus avancé : » Je me présentai, dit-il, au moins cinq fois par jour sur le passage du cardinal. Cela me rappelle qu'un jour qu'il allait partir pour Issy, un carrosse l'attendait dans la cour des Princes. J'étais au bas des marches qui sont dans la cour, boutonné du haut en bas, selon ma coutume, et les deux mains dans mes poches, à l'attendre sans songer à lui. Le pied lui manqua à la première de ces trois marches, et le bonhomme me vint tomber sur le corps. Un courtisan eût feint d'être estropié en disant ce n'est rien; quant à moi, je n'eus pas l'esprit de m'en émouvoir, et ce petit bossu de Caylus, la puce de Versailles, venant l'embrasser avec grand empressement, l'eut conduit dans son

carrosse avant que j'eusse bien songé à l'accident de Son Éminence.»

Il est manifeste que le père de Mirabeau manque de ce qu'on appelle en style familier entregent; nous verrons qu'il en manqua toute sa vie, et qu'il avait réellement le droit de dire ce qu'il disait de son fils aîné au même âge que lui : « Il est aussi entrant que j'étais farouche. » — Ses sollicitations à Versailles ne produisant aucun résultat, son oncle veut le faire revenir à Paris. Ici se présente de nouveau l'éternelle question d'argent, au sujet de laquelle le jeune homme est intéressant à étudier, comparativement à son fils. Il répond à son oncle qu'il ne peut quitter Versailles sans payer ce qu'il y doit, et qu'il n'a plus d'argent : « Il me donna, dit-il, dix louis ; j'en devais six, que je payai. Je fus donc à Paris avec quatre louis. Il s'agissait de les faire durer, car surtout je ne voulais pas devoir. J'écrivais toute la matinée ; à une heure, je prenais une tasse de café au lait avec un petit pain, et j'allais souper chez Mmc d'Andrezel. C'était là mon train de tous les jours. Il ne m'en coûtait donc que ma tasse de café, et trente sous par jour au sieur Du Quesnoy (son laquais), qui m'avait persuadé qu'un homme comme lui ne pouvait pas vivre à moins. Je mets ici tous ces misérables détails, tant parce qu'ils me réjouiront peut-être un jour, que parce que c'est une leçon, soit pour les pères qui resserrent trop la jeunesse de leurs enfants, soit pour les fils que

rien ne doit autoriser à manger plus qu'ils n'ont, puisqu'ils mettent alors leur honneur entre les mains de parents qui peuvent ne pas vouloir payer en cas de mort. » Cette réflexion est curieuse sous la plume d'un jeune homme que son fils accusera aussi plus tard de trop resserrer sa jeunesse, et qui, à son tour, s'indignera souvent contre ce bourreau d'argent dont la conscience, sur ce point, était incontestablement moins scrupuleuse que celle de son père, car jamais homme ne s'inquiéta moins que Mirabeau soit du choix, soit du nombre de ses créanciers, soit des moyens de payer ses dettes ; aussi le marquis écrivait-il en parlant de lui : « Si la graine aux expédients enragés était perdue, elle se retrouverait dans cette tête-là. »

Quoique le jeune marquis nous dise : « Avant tout, je ne voulais pas devoir, » sa résolution n'est pas tellement immuable qu'il n'y manque bientôt, car nous apprenons, dès la page suivante, qu'ayant reçu la pension fournie par son père, il se lie avec un jeune vaurien de qualité, partage avec lui la location d'une voiture de remise et que, tout en moralisant ce jeune homme, auquel il répète sans cesse qu'il ne faut rien prendre que Ton ne puisse payer, il se laisse aller lui-même à ajouter à son laquais un coureur, « que je fis, dit - il, vêtir richement, et cela me mena fort promptement au bout de mes 2,000 livres, » et le voilà déjà réduit aux emprunts . Il est vrai

qu'il blâme vivement ceux qui n'ont, dit-il , nul souci de leur honneur dans les moyens de trouver de l'argent; aussi s'adresse- t- il à un banquier, ou plutôt, c'est le banquier lui-même, Pâris-Montmartel , qui se met à sa disposition. Il a sur ce banquier une lettre de crédit de 75,000 livres, qui lui a été donnée par son père pour le cas où il aurait obtenu l'agrément du Roi pour l'achat d'un régiment, ce qui implique déjà, de la part du vieux marquis Jean-Antoine, une certaine confiance en son fils. Toujours est-il que la lettre de crédit ne pouvant être employée à sa destination, le jeune homme ne veut emprunter que sur sa parole, et à l'insu de son père, en déclarant qu'il ne pourra payer que dans un an. Le banquier lui dit galamment : « Vous payerez quand vous voudrez, et monsieur votre père n'en saura jamais rien. » On verra que les choses se passaient autrement entre le fils et ses créanciers. Mais le père, jeune, se retrouve aussi léger que le sera plus tard son fils lorsque, après avoir emprunté 3,500 livres, il s'écrie : « Me voiLà en fonds; je m'habillai de printemps et me remontai un peu de tout point, néanmoins sans faire de débauche. » Ce correctif n'est peut-être pas aussi sûr qu'une parole d'évangile.

Nous ne suivrons pas minutieusement jusqu'au bout ce journal de jeunesse, d'autant que les faits, racontés d'une façon un peu décousue, sont en eux-mêmes assez insignifiants. Nous ne repro-

cluirons donc pas l'histoire assez détaillée d'un duel que Fauteur eut, en tête-à-tête, à minuit, dans une rue de Besançon, presque à l'aveuglette, avec un jeune officier de son régiment qui s'était moqué d'un certain habit brodé d'or ou de drap d'or « que j'appelais, dit-il, et que j'appelle encore mon oriflamme. » Ce duel, où le jeune marquis avait infligé à son adversaire plusieurs coups d'épée assez graves , faillit avoir pour lui des suites fâcheuses ; mais le blessé, qui avait lui-même exigé ce combat peu régulier, refusa noblement de nommer l'auteur de ses blessures, et l'affaire fut étouffée.

Nous glisserons aussi sur un portrait assez curieux de son grand-oncle Bruno de Riqueti, le fameux capitaine aux gardes - françaises sous Louis XIV, dont nous avons dit un mot ailleurs; nous constaterons seulement que, dans la biographie de son père, le marquis de Mirabeau se croit tenu de peindre en beau la physionomie de ce Bruno de Riqueti, tandis que dans son journal de jeune homme, il est moins disposé à l'admiration, car le portrait se termine ainsi : « Il avait autant d'esprit que de bravoure, mais il était fou, insolent et méchant à l'excès. » C'est avec la même désinvolture qu'il peint la fille unique de ce grand-oncle, devenue la marquise de Saint- Micaud. « Elle a, dit-il, plus l'air d'un homme que d'une femme, et d'un homme bilieux et fier; elle en a aussi la démarche et une partie de l'habille-

ment ; elle montait très-bien à cheval autrefois, et son mari l'empêcha de porter des pistolets à la chasse, depuis qu'elle perça de trois balles le chapeau d'un honnête curé qui lui déplut. » La suite du portrait de cette virago est dans le même ton, et nous le laisserons de côté pour nous arrêter sur un dernier passage du journal, plus intéressant pour l'étude de ce caractère compliqué, que nous verrons se développer bientôt sous toutes ses faces à travers les vicissitudes d'une carrière tourmentée et bizarre. A côté de l'étourderie vaniteuse et inconséquente qui se manifeste naïvement dans ces récits de jeunesse, constatons encore une fois, chez le marquis de Mirabeau, l'aptitude à se passionner jusqu'à l'enthousiasme pour les caractères les plus opposés au sien. Il s'agit encore d'une amitié, formée par lui à l'âge de vingt ans, et qui se continuera jusqu'à la mort de son ami. Celui-ci n'est pas, comme Saconay, un jeune contemporain du marquis; c'est un homme beaucoup plus âgé que lui, marié, père de famille, et qu'il nous présente comme le plus rare assem' blage de toutes les vertus. Leur liaison naquit d'une circonstance tout à fait accidentelle. Un jour que le jeune marquis était en visite chez un homme qu'il connaissait peu, il entend dans un salon voisin le son d'un violon qui préludait; il demande à être présenté à la dame du logis, et se trouve au milieu d'une assemblée de clames et de jeunes personnes , parmi lesquelles figuraient

la marquise de Saint-Georges et sa fille. « On dansa, dit-il, on joua de petits jeux, et je tins ma partie dans tout cela avec ma vivacité ordinaire. » Quelques jours après, il se fit présenter chez la marquise de Saint-Georges. Le marquis était alors en Poitou avec son fils ; il revint enfin, dit le jeune homme, et nous nous liâmes avec une étrange rapidité, vu l'inégalité des âges :

Il était étonné de voir un jeune homme qui paraissait en état de courir les plaisirs de son âge, revenir tous les deux jours dans une maison fort simple et fort réglée, et y passer toute l'après-midi. Moi, de mon côté, qui ne sacrifiais rien, les plaisirs de jeunesse ne m'amusant point du tout (1), j'étais ravi de profiter des amusements simples de cette maison, et l'union que j'y voyais me plaisait, et j'aimais l'utile et agréable conversation du maître. Quoique l'Italien dise: Date me lo morto (donnez-le-moi mort), quand il est question de louer quelqu'un à l'excès, je puis cependant, sans hasarder grand chose, faire ici le portrait du marquis de Saint-Georges. Je ne l'ai vu que dans l'âge formé, mais je connais sa vie d'un bout à l'autre; c'est, comme je l'ai dit ailleurs, positivement le justiun et tenacem propositi virum. Si, calculer toujours la bonté d'un principe avant de l'adopter, l'étendre ensuite conséquemment, et le suivre après sans jamais s'en écarter; si, avoir le cœur excellent et droit, l'esprit juste, vaste, hardi, et capable en même temps des plus petits détails sans se rétrécir, actif à opérer, froid à juger, l'âme enfin grande, noble, modérée, forte, douce et simple; si tout cela ensemble, mis en usage

(1) On pourrait s'étonner do cette assertion, d'après tout ce

qui précède.

dans tous ses attributs, et, par conséquent, à propos, peut former un homme estimable, et qui fasse honneur à l'homme, le marquis de Saint-Georges est cela, et tout cela. Il est haut de taille, sans paraître trop grand; une physionomie vive, gaie et riante, un air sain et vigoureux : voilà ce que c'est que cet homme, auprès duquel tout est ce qu'il est en soi, et rien n'est petit ni grand par préjugé. »

Si ce marquis de Saint-Georges, sur lequel nous n'avons pas d'autres informations, possédait en effet toutes les qualités que reconnaît en lui son jeune ami, il est fâcheux qu'il n'ait pas pu transmettre à celui-ci quelques-uns des attributs de son esprit et de son caractère. Toujours est-il que l'enthousiasme pour lui se retrouvera souvent dans les papiers du marquis de Mirabeau, et dès le moment où cette liaison se forme, il prévoit hardiment qu'elle sera durable, car il écrit : « Voilà le commencement d'une connaissance qui a tant influé sur le cours de ma vie jusqu'à présent, sans ce qui se prépare pour l'avenir. » On verra que cette influence fut loin de produire les résultats heureux qu'en espérait le marquis de Mirabeau (4).

(1) Disons tout de suite que quarante-deux ans plus tard, en 1779, le bailli de Mirabeau, écrivait à son frère aîné : « Si tu t'étais cassé une jambe la veille du jour qu'un chien de violon et l'envie de danser te firent connaître M. le marquis de Saint-Georges, tu aurais été bien heureux, car ce fut lui qui te maria, te dégoûta du service et t'cngoua de Paris où un homme de qualité, qui ne va pas à la cour et ne tient pas au service est toujours déplacé. »

Un autre document où la jeunesse du marquis se présente à nous sous un aspect plus intéressant peut-être que dans le premier, c'est sa correspondance avec Vauvenargues. Pour un homme dont le caractère sera plus tard si attaqué, c'est déjà une note très-favorable que d'avoir inspiré un attachement sincère au plus noble et au plus délicat des moralistes du xvme siècle. Ici- encore, le jeune Mirabeau se retrouve avec cette disposition à aimer surtout dans les autres les qualités dont il est lui-même dépourvu. Car, si cette liaison n'offre pas la disproportion des âges constatée clans celle dont nous venons de parler, puisque les deux amis, tous deux Provençaux, et même parents, sont de plus exactement contem-

porains (1), en revanche, il est difficile de rencontrer deux caractères qui offrent plus de contrastes. Vauvenargues lui-même s'est chargé de les faire ressortir dans une lettre à son ami, écrite précisément à l'occasion de ce marquis de Saint- Georges, si passionnément aimé et admiré par Mirabeau, qui l'a mis en rapport avec Vauvenargues, parce qu'il les aime, dit-il, tous les deux et qui le lui propose pour modèle. Le jeune moraliste commence par tracer à son tour un portrait du marquis de Saint-Georges, qui confirme assez celui que nous venons d'emprunter à la plume du fils de Jean-Antoine. La ressemblance des deux portraits nous permet de croire que ce personnage, qui nous est inconnu, devait être en effet un homme fort distingué: « L'exemple de M. de Saint-Georges, écrit Vauvenargues à son ami, n'est fait ni pour vous ni pour moi; c'est un homme trop accompli ; il est gai, modéré, facile, sans orgueil et sans humeur ; il a une santé robuste ; il aime les sciences et la paix ; il est formé pour la vertu ; sa famille et ses affaires lui font un intérêt et une occupation ; son esprit déborde son cœur, le fixe et le rassasie; il a le goût de la raison et de la simplicité ; tout cela se trouve en lui sans qu'il lui en coûte; ce sont des dons de la nature; il est formé pour les biens qu'elle a mis autour de sa

(1) Ils ont le même âge, vingt-deux ans, au moment où s'ouvre leur correspondance.

vio ; les autres le toucheraient moins ; il a le honneur si rare de jouir de tout ce qu'il aime, parce qu'il n'aime rien que ce dont il jouit. . . Mais vous, mon cher Mirabeau, vous êtes ardent, bilieux, plus agité, plus superbe, plus inégal que la mer, et souverainement avide de plaisirs, de science et d'honneurs. Moi, je suis faible, inquiet, farouche, sans goût pour les biens communs, opiniâtre, singulier et tout ce qu'il vous plaira; vous voyez clone que M. de Saint Georges ne peut pas nous servir de règle ; il a son bonheur en lui et clans sa constitution, comme nous avons en nous la source de nos déplaisirs. »

Rien de plus exact à notre avis que le portrait du jeune marquis par son ami Vauvenargues. C'est bien ainsi qu'il devait être à vingt-deux ans, et c'est ainsi qu'il restera même après que l'âge. en tempérant quelques-uns des penchants de sa nature fougueuse, aura en quelque sorte redoublé la tenace avidité des autres. Nous le verrons à l'âge de soixante-trois ans, au milieu de ses plus grands tracas domestiques, écrire à son frère: «Si je ne détournais ma. tête de toutes les queues do renard qui m'entourent, elle aurait chaviré il y a longtemps ; ce n'est qu'une âme avide, multiple et glutineuse qui sauve le corps. » (20 février 1778.)

Toutefois si Vauvenargues peint son ami d'après nature, il ne se peint lui-même qu'à moitié. Il n'est ni aussi faible, au moins moralement, ni

aussi farouche, ni aussi singulier, ni aussi détaché des biens communs qu'il le veut bien dire. Il est, avant tout, défiant de lui-même et des autres. Privé des dons delà fortune, de la figure et même de la santé, et néanmoins sentant en lui de riches facultés intellectuelles, une âme assez sagacepour connaître les hommes, assez équitable pour les juger, assez ferme pour les conduire, il rêve tous les genres de gloire, militaire, politique, littéraire. Mais, entre chacun de ses désirs et son objet s'interpose quelque obstacle qui lui parait insurmontable. « Il n'y a, écrit-il ailleurs à son ami, ni proportion, ni convenance entre mes forces et mes désirs, entre ma raison et mon cœur, entre mon cœur et mon état, sans qu'il y ait plus de ma faute que de celle d'un malade qui ne peut rien savourer de tout ce qu'on lui présente, et qui n'a pas en lui la force de changer la disposition de ses organes et de ses sens, ou de trouver des objets qui leur puissent convenir. » Et le jeune capitaine au régiment du Roi, dédaigneux des distractions vulgaires que peut offrir la vie de garnison en province, pauvre, fier, ambitieux, incertain et découragé, se consume dans une mélancolique et fatigante inaction. C'est ici qu'apparaît, avec une attitude véritablement intéressante, cet autre jeune officier, orageux et inégal comme la mer, confiant en lui-même jusqu'à la présomption, qui sera le père de Mirabeau. Il a deviné de loin, et sur quelques lettres de Vauvenargues, un gé-

nie inconnu, qui s'ignore lui-même jusqu'à un certain point, et qui ignore surtout sa vraie nature, sa vraie vocation, et il entreprend de le forcer à croire en lui et à agir dans un sens déterminé. « Quelqu'un qui pense et s'exprime comme vous, mon cher Vauvenargues, n'est pas pardonnable, lui écrit-il, de n'avoir aucune ambition. Je sais que votre peu de disposition et de santé ne vous permet pas de courir ce que quelqu'un comme vous doit appeler fortune ; mais quelle carrière d'agréments ne vous ouvrent pas vos talents dans ce qu'on appelle la république des lettres ! Si vous pouviez connaître combien de plaisirs différents nous procure une réputation établie en ce genre! »

Cette idée une fois fixée dans son esprit, le jeune Mirabeau revient sans cesse à la charge. « Vous avez parfaitement le genre anglais, mon cher Vauvenargues ; vous ne pensez que trop fortement, juste et profondément. Mais à quoi vous sert cette facilité, dès que l'inaction est votre sphère?... Vous enfouissez, si vous ne travaillez, les plus grands talents du monde ! Je ne sème point ici de louanges; c'est la vérité qui parle. Des gens du meilleur goût, ayant vu vos lettres, m'obligent à leur envoyer toutes celles que je reçois de vous, et je les ai entendus s'écrier, quand je leur ai dit que vous n'aviez pas vingt-cinq ans : « Ah Dieu! quels hommes produit cette Provence ! »

Vainement le futur moraliste se retranche avec modestie derrière sa prétendue ignorance : « Si vous connaissiez, répond-il, ma profonde ignorance, mon cher Mirabeau, vous changeriez bien de ton. Je ne sais si c'est à moi à vous détromper; mais vous me donnez des louanges si excessives qu'elles m' étonnent toujours. Vous n'êtes pas le seul peut-être qui vous grossissiez mon idée; je voudrais avoir assez de vanité pour l'adopter et croire à tous vos compliments.,, mais je suis trop près de moi pour m'éblouir; je vois le fond de mon esprit et ce qui trompe en sa faveur.»

Plus que jamais convaincu de la valeur intellectuelle de son ami, le jeune marquis ne veut pas qu'il se contente d'exercer son génie en lui écrivant des lettres, c'est-à-dire en se laissant arracher à lui-même en détail. « Travaillez pour le public, écrit-il à Vauvenargues ; car je suis sur les manuscrits comme Alexandre, qui fut fâché qu'Aristote eût donné sa philosophie à tant de gens, sans la donner à tout le monde. Si la privation du travail vous faisait vivre dans la dissipation, je n'oserais, avec le peu de santé que je vous connais, vous conseiller l'étude; mais, vivant dans la retraite et toujours sur les livres, il n'est pas pardonnable de ne pas diriger ses occupations vers un but. C'est la perte de temps qui mène à cette inaction qui semblait à Gaton d'Utique le plus grand des crimes. S'il est permis de se citer, j'ai, je crois, plus de feu, d'imagination, de santé, que

vous; mais vous avez plus d'esprit et de suite. Cependant, si vous ne m'en imposez, il s'en faut de beaucoup que vous tiriez le même parti du temps. Si vous employiez tout le loisir que votre humeur vous laisse, jugez de ce que vous pourriez faire ! J'en sais plus que vous sur votre propre compte, si vous ne vous connaissez pas une grande étendue de génie ! »

Des encouragements si multipliés finissent par ébranler la défiance qui obsède Vauvenargues, et il répond par une phrase curieuse, comme expression du sentiment à la fois passionné et craintif qui attirait vers la gloire cette jeune âme, si belle, si noble, devant laquelle Voltaire lui-même s'inclinait avec respect : (1) « Vous ne sentez pas vos louanges, mon cher Mirabeau, répond-il; vous ne savez pas la force qu'elles ont ; vous me perciez. Épargnez-moi, je vous le demande à genoux ! »

Loin de l'épargner, Mirabeau le pousse de plus en plus, et bientôt le jeune officier philosophe donne satisfaction à son ami : « J'ai pris, lui écrit-il, le goût de la lecture comme une passion : en arrivant à Reims, et, au bout de cinq ou six jours, mes yeux, que je n'avais pas consultés, s'en sont trouvés si mal, qu'il m'a fallu rentrer dans mon oisiveté, et je ne puis ni lire, ni écrire. Je veux suivre vos conseils et remplir dorénavant

(1) Qui ne connaît cette phrase charmante de Vauvenargues. « Les premiers feux de l'aurore ne sont pas si doux que les premiers regards de la gloire. »

le vide de mes jours du soin de former mon esprit, et, pour exécuter cette résolution, j'ai pris deux hommes pour me faire la lecture, un le matin et un autre le soir. Ils défigurent ce qu'ils lisent...; mais cela vaut encore mieux que rien. »

Ainsi tout s'opposait à l'éclosion de ce grave et aimable génie ; ses yeux mêmes lui refusaient le service. Mais Mirabeau ne voit clans sa lettre que ce qui correspond à ses desseins sur lui. « Si ce que vous .me dites, lui répond-il, de l'inaction dont vous sortez est vrai, mon cher Yauvenargues, je me sais bon gré de vous avoir excité sur cela : vous y profiterez, le public bientôt, et moi, à ce que j'espère, quelque jour en mon particulier. »

La confiance qu'il inspire à Vauvenargues fait que celui-ci se complaît à lui écrire de longues lettres, où se dessinent déjà la plupart des qualités et des tendances de son esprit, et dans ce cas le jeune marquis oublie les intérêts du public et se livre au plaisir égoïste de posséder son Vauvenargues pour lui tout seul : « Je vous aurai, par morceaux, mon cher Vauvenargues, je vous l'avais promis. 11 y a des choses uniques dans votre lettre, cependant le style en est souvent lâche ; mais je ne connais personne qui suive une pensée comme vous; heureuse faculté! l'on vit sur son fonds, tandis que la culture des autres n'exerce souvent que la mémoire. » Et il termine en disant: « Ne faites pas comme moi aujourd'hui; n'étran-

glez point vos lettres, donnez carrière à votre esprit, il va droit, » et souvent, en effet, on reconnaît que Vauvenargues s'exerce d'avance à écrire pour le public, en discutant longuement, et avec ordre, les idées tour à tour justes, excessives, spécieuses ou fausses, que son impétueux correspondant jette sur le papier à mesure qu'elles traversent son cerveau.

Il ressort donc de cette correspondance un fait jusqu'ici complètement inconnu et des plus honorables pour le marquis de Mirabeau, car on y voit que si Vauvenargues n'est pas mort tout entier avant trente-deux ans, s'il est mort en nous laissant quelques témoignages impérissables d'un génie à la fois profond, chaleureux et attrayant, nous le devons peut-être aux excitations infatigables de ce jeune ami, qui lui répète sans relâche : « Vous êtes injuste envers vous-même, si vous doutez de votre génie ; travaillez pour le public ; vous sériez coupable de laisser enfouis les dons que la nature vous a faits (1). »

(1) Le manuscrit des lettres du marquis de Mirabeau et de Vauvenargues appartenait à M. Gabriel Lucas de Montigny, à l'amitié duquel nous devons, comme nous l'avons déjà annoncé, une très-grande partie des documents inédits qui nous servent à composer nos études sur les Mirabeau. Ce précieux document formant un ensemble trop volumineux pour pouvoir être inséré dans notre travail, fut confié par M. Lucas de Montigny à un écrivain de mérite, M. Gilbert, dont la mort récente a été une perte pour la littérature, et qui le fit imprimer pour la première fois dans une bonne édition des Œuvres complètes de Vauvenargues, donnée par lui en 1857. Malheureusement

On vient de lire un passage où Vauvenargues témoigne une sorte d'effroi devant la gloire littéraire que son ami l'exhorte à poursuivre. Cet effroi tient certainement à sa timidité, mais il s'explique peut-être aussi par un sentiment développé dans la suite de la correspondance. Il est évident que ce n'est pas la renommée littéraire qui le tente le plus : « Si j'avais plus de santé, écrit-il, et si j'aimais assez la gloire pour lui don-

l'éditeur, quoique homme d'esprit et de goût, s'est laissé aveugler par cette banale prévention, si généralement établie contre le marquis de Mirabeau, qu'il ne connaissait pas, et il a joint aux lettres de celui-ci des notes souvent mesquines, inexactes et injustes, qui semblent avoir pour but de faire constamment valoir Vauvenargues aux dépens de son ami. Non-seulement il n'a pas voulu voir ce fait que nous venons de démontrer par des citations, fait si honorable pour le père de Mirabeau, et qui crève les yeux de quiconque lit la correspondance sans parti pris, mais croirait-on qu'en imprimant la phrase du marquis à Vauvenargues qu'on vient de lire plus haut : « Vous enfouissez, si vous ne travaillez, les plus grands talents du monde, » M. Gilbert a eu l'idée d'y joindre cette appréciation : « On voit combien Vauvenargues attirait l'attention , puisqu'il forçait à ce point celle de Mirabeau, qui le plus souvent n'avait de regards que pour lui-même ! » Et M. Gilbert parle ainsi, quand il est surabondamment prouvé par la correspondance même que, sauf Mirabeau et un autre ami, Saint- Vincens, personne, peut-être, ne soupçonnait alors le génie de Vauvenargues, auquel le jeune marquis ne cesse de répéter: « Vous avez du génie » ; s'il avait un peu mieux connu l'ami de Vauvenargues, M. Gilbert se serait aisément aperçu que celui-ci, quoique très-porté à se surfaire, n'en était pas moins de tous les mortels le plus prompt à admirer jusqu'à l'engouement ceux chez lesquels il reconnaissait du talent. Ce n'est pas que les défauts du père de Mirabeau ne soient très-visibles dans cette correspondance: nous les indiquerons tout à l'heure, mais M. Gilbert ne veut voir en lui que ses défauts et méconnaît même ses plus incontestables qualités.

ner ma paresse, je la voudrais plus générale et plus avantageuse que celle qui s'attache aux sciences (1). » Ailleurs, il parle avec un certain dédain de gentilhomme de la bienséance qui veut que nos talents aient rapport à notre état ; il dit que la gloire des belles-lettres ou n'est pas essentielle ou ne s'acquiert que très-tard, et lorsqu'on n'en peut plus jouir. Dans un de ses caractères, intitulé Sénèque, ou ï orateur de la vertu, il semble porté à louer les jeunes gens qui « ne songent pas à la stérile gloire des lettres, qui veulent sortir de pair par des actions et non par des livres ; mais la fortune, ajoute-t-il, laisse rarement aux hommes le choix de leurs vertus et de leur travail. »

On sait, en effet, qu'obligé, à vingt-huit ans, de renoncer à l'état militaire, à cause des infirmités contractées par lui à la guerre et de la faiblesse de sa santé, Vauvenargues essaya d'entrer dans la carrière diplomatique, et ce n'est qu'après avoir échoué, non sans un vif chagrin, dans cette tentative, qu'il se résigna en quelque sorte à recourir à la renommée littéraire en publiant sous l'anonyme, en 1746, un an avant sa mort, le volume qui devait immortaliser son nom ; mais s'il trouva, sous sa main, et tout préparé, ce moyen de se consoler d'une déception douloureuse, n'est-ce pas son jeune ami Mirabeau qui l'avait poussé à

(1) Le mot sciences est pris ici dans son sens le plus général et comme s'appliquant à tout travail intellectuel représenté par des livres.

le préparer, et ce jeune ami n'avait-il pas d'ailleurs raison contre Vauvenargues lui-même quand il le jugeait plus apte à la littérature qu'aux affaires ?

La partie de l'ouvrage du moraliste où se révèle parfois la souffrance d'une ambition comprimée et déçue avait été beaucoup moins remarquée par les premiers admirateurs de son livre que par les hommes de nos jours (1) : d'abord parce que cette nuance de son caractère était beaucoup moins saillante dans le volume édité par lui-même, qu'elle ne l'est devenue plus tard par les additions successives que l'ouvrage primitif a reçues , et ensuite parce que les hommes de nos jours sont bien plus attentifs que ceux du xvnf siècle à un genre de souffrance devenu très-commun parmi eux. Combien d'hommes , en effet, parmi nous , en écartant même ceux chez lesquels cette maladie s'explique par un débordement de sottise présomptueuse, combien d'hommes distingués ont de la peine à se consoler de n'être point appelés au gouvernement de leurs semblables, et comment s'étonner, dès lors , que ce trait jadis presque inaperçu de la physionomie de Vauvenargues , soit celui qui frappe le plus nos contemporains?

C'est ainsi qu'on a vu un brillant écrivain de notre époque, M. Prévost-Paradol, dont la vie avait été bien plus favorisée par la destinée que

11) La Harpe ne paraît pas même s'en apercevoir.

celle du jeune et fier penseur du xvine siècle, mais dont la fin devait être bien plus triste encore, consacrant à Vauvenargues de belles pages, se montrer surtout attiré et comme entraîné vers son modèle par ce mal de l'ambition souffrante qu'il découvrait en lui. On dirait parfois qu'à ses yeux ce trait résume tout Vauvenargues : « L'action ! s'écrie-t-il , voilà le mot qui revient peut-être le plus souvent dans les écrits de Vauvenargues, voilà l'image et le rêve qui obsédaient sa pensée. Et il entendait surtout par l'action l'influence sur les affaires humaines , la lutte de l'intelligence aux prises avec les difficultés et avec les hommes... Réussit-il un seul jour à tourner vers la résignation sa grandeur d'âme? Peutêtre; mais c'est au contraire le malaise d'une âme hors de sa place et opprimée par la fortune qui revient le plus souvent dans ces confessions indirectes, pleines d'une amère éloquence. » Et le morceau se termine par ce passage touchant qu'il est difficile de lire aujourd'hui sans un mélancolique retour sur celui qui l'a écrit : « Eternel problème de la destinée humaine ! ce jeune homme grandit à travers les faiblesses de son enfance et les périls de sa jeunesse, passée dans la guerre ; il les surmonte, il médite ; il écrit, son génie se découvre à lui-même et aux autres ; il est né, sans doute, pour l'ornement de son siècle et de son pays?... Il est né seulement pour une constante douleur et pour le regret de la postérité. Peut-on éviter, de-

vant un tel spectacle , d'entendre retentir à son oreille cette plainte profonde du poète latin, inutile question adressée avant lui comme après lui à la nature silencieuse :

Quare mors immalura vagalur? (1) »

Quant à nous, si la mort de Vauvenargues nous attendrit, ce n'est point parce qu'elle ravissait prématurément à son siècle un homme d'État, car il ne nous paraît nullement prouvé que le jeune philosophe fût né pour un rôle politique ; tout nous porte à croire, au contraire, que son ami Mirabeau l'avait bien jugé en le supposant plus

(1) Études sur les moralistes français, par Prévost-Paradolr p. 220, 233, 235.

Qui aurait dit à l'auteur de ces lamentations attendrissantes sur Vauvenargues qu'il était destiné à offrir lui-même aux méditations des hommes un problème plus affligeant encore que celui qui obsédait alors son esprit? Quand il protestait, en quelque sorte, contre cette mort prématurée dont la voracité capricieuse choisit souvent sa proie parmi ceux qui semblent avoir le plus de droits à la vie, qui lui aurait dit qu'au lieu de l'attendre comme Vauvenargues, avec une résignation ferme, il se précipiterait lui-même dans ses bras, et que, plein de force encore et de jeunesse, après avoir savouré toutes les séductions d'une célébrité aussi éclatante que précoce, il éprouverait un insurmontable besoin de mourir?

Loin de nous la prétention de juger ou même d'expliquer un acte dont nul ne connaît bien les motifs, et qu'on aimerait à considérer comme le résultat d'un transport au cerveau. Mais si l'acte fut volontaire et réfléchi, il suffit de lire attentivement dans ce volume sur les Moralistes français le court chapitre intitulé de l'Ambition, pour reconnaître combien M. Prévost Paradol était atteint lui-même de cette maladie qu'il exagère dans Vauvenargues, le besoin de l'action, ce qu'il appelle dans

propre à la méditation qu'à l'action. Il n'est pas d'ailleurs aussi ambitieux qu'il le croyait quelquefois lui-même. Cette pensée par exemple, qui est de lui, est-elle bien d'un ambitieux : « Le lâche a moins d'affronts à dévorer que l'ambitieux ? » Un véritable ambitieux, un Richelieu par exemple, n'aurait jamais écrit cette phrase, attendu que les affronts à dévorer pour obtenir ou conserver la toute-puissance lui 'coûtaient peu. Ce n'est donc pas l'ambition comprimée, mais plutôt une certaine sensibilité maladive qui explique, à notre avis, le souvenir amer et douloureux que garde parfois Vauvenargues des déceptions ou des déboires qu'il a subis.

ce chapitre l'âpre désir du commandement. Quoiqu'il semble parfois vouloir nous guérir de cette passion, il en parle bien plus souvent avec une émotion enflammée qui trahit son secret; à la vérité, l'ambition qu'il aime est la plus noble : « C'est le commandement qui repose, dit-il, sur la persuasion et qui nous est accordé par le consentement éclairé de nos égaux. » Malheureusement, l'ambitieux est souvent d'autant plus impatient qu'il se trompe peut-être sur sa vocation, et celui qui distinguait si bien entre les divers genres d'ambition ne sut pas attendre le jour où il pourrait choisir. Mais si l'on admet que, pour se punir de s'être trompé, en se ralliant la veille de sa chute à un gouvernement contre lequel il avait gagné sa renommée, devant la simple perspective de l'embarras d'un moment que tant d'autres plus philosophes que lui ont supporté sans trouble, avec tant de raisons d'aimer la vie, et même avec des devoirs qui lui commandaient impérieusement de vivre, si l'on admet que l'infortuné et éloquent panégyriste de Vauvenargues ait pu se tuer de sang-froid, quel effrayant conflit de sentiments inconciliables une telle idée ne présente-t-elle pas à l'esprit! et n'est-ce pas le cas de s'écrier ici avec Pascal : « Quelle chimère est-ce donc que l'homme ! quel chaos! quel sujet de contradictions ! Qui démêlera cet embrouillement ! »

Dans cet émouvant portrait, intitulé Clazomène, ou la Vertu malheureuse, qu'il a tracé, pour ainsi dire, en présence de "a mort, et que Ton considère généralement comme sa propre image, dans ce portrait qui se termine par cette déclaration stoïque : « La fortune peut se jouer de la sagesse des gens courageux, mais il ne lui appartient pas de faire fléchir leur courage, » il y a quelques nuances qu'on aimerait à effacer. Rien de plus touchant assurément que l'énumération de tous les maux qui Pont accablé depuis son enfance et« des chagrins plus secrets, ressentis par une âme née, dit-il, avec de la hauteur et de l'ambition dans la pauvreté. » Rien de plus attendrissant que cette plainte mélancolique sur la mort « qui s'offre à sa vue, au moment où la fortune paraissait se lasser de le poursuivre et où l'espérance commençait à flatter sa peine. » Mais lorsque le penseur mourant compte parmi les calamités de sa vie le désagrément « d'avoir vu l'injure flétrir son courage, et d'avoir été offensé de ceux dont il ne pouvait tirer vengeance, » (et cela parce qu'un ministre nommé Amelot n'aura pas daigné répondre à une de ses lettres, ou qu'un duc de Riron aura semblé faire peu de cas de lui), on est porté à regretter qu'une âme si noble n'ait pu trouver en elle-même un mépris assez haut pour ne pas se laisser atteindre par le dédain des âmes vulgaires. Quel homme, capable comme Vauvenargues d'aspirer plutôt à se survivre par des ouvrages durables

qu'à recueillir les profits immédiats d'une célébrité fragile et de mauvais aloi, n'a rencontré sur son chemin l'arrogance des sots ou des char latans infatués de leur petite importance d'un jour, ou même l'indifférence de ceux dont l'estime aurait du prix, mais qui ne prennent pas la peine d'apprécier quiconque ne les courtise point?

Faut-il regretter, après tout, que Vauvenargues ait eu ce malheur de ne pas obtenir la place d'attaché d'ambassade qu'il ambitionnait? S'il l'eût obtenue, il est certain que clans le cas, même peu probable, où il eût conservé les pages que nous admirons aujourd'hui, il ne les aurait jamais imprimées, et elles se seraient vraisemblablement perdues ; il est probable aussi que sa faible constitution ne lui aurait pas laissé une vie plus longue que celle qui lui fut accordée, et fût-il devenu ministre plénipotentiaire dans quelque cour de troisième ordre, il serait mort plus obscur encore que le ministre Amelot, tandis qu'il a conquis à jamais sa place dans l'histoire littéraire de son siècle et de son pays.

Une se trompait donc pas, cet ami de sa jeunesse qui, le voyant faible de santé, et le croyant impropre aux emplois publics, lui écrivait : « Tournez-vous vers la république des lettres. » Mais si l'influence heureuse du marquis de Mirabeau sur Vauvenargues forme une des parties les plus attrayantes de leur correspondance, nous y trouvons également bien des détails utiles pour l'ap-

préciation du caractère de ce jeune homme fougueux et original, duquel devait naître le fameux tribun de la Constituante. Le jeune marquis s'y montre avec toutes ses qualités, mais aussi avec tous ses défauts. Sa première lettre nous le ferait même prendre aisément pour un fat/ car il envoie à Vauvenargues la copie d'un billet fort tendre qui lui a été adressé par une femme avec laquelle il est brouillé, et à laquelle il vient de répondre par quelques lignes offensantes; mais quand Vauvenargues l'accuse d'être méchant dans cette circonstance, il s'explique de manière à nous prouver qu'il ne croit pas à la sincérité de la personne qui veut se réconcilier avec lui, et qu'il a été sans doute très-vivement blessé par elle. Sa méchanceté n'est donc qu'apparente, et sa fatuité même n'est probablement qu'un effet de son ressentiment.

Ce n'est pas que ses mœurs ne soient beaucoup plus déréglées que celles de Vauvenargues ; le jeune moraliste a écrit souvent sur l'amour des pages délicates qui tranchent singulièrement avec le ton habituel de son siècle sur ce sujet (1), et cependant il a émis aussi parfois, dcns son livre, des jugements sur les femmes empreints

(1) Voir le paragraphe 36 du livre II de l'Introduction à la connaissance de l'esprit humain; voir aussi le caractère intitulé : Alceste ou l'Amour ingénu, qui commence ainsi : « Un jeune homme qui aime pour la première fois de sa vie n'est plus ni libertin, ni dissipé, ni ambitieux. Toutes ses passions sont suspendues, une seule remplit tout son cœur, ■» etc.

d'une sévérité qui s'explique par ses lettres intimes au jeune Mirabeau : « Je hais le jeu, lui écrit-il, comme la fièvre, et le commerce des femmes comme je n'ose pas dire ; celles qui pourraient me toucher ne voudraient pas seulement jeter un regard sur moi. Je ne sais s'il vous souvient de m'avoir vu en compagnie? je voudrais quelquefois avoir un bras de moins, vous comprenez bien pourquoi. »

Ainsi sa haine apparente des femmes n'est que l'expression amère d'une tendresse dédaignée et découragée, et lorsque l'on rencontre dans ses Pensées détachées ce mot très-dur : « Les femmes n'estiment dans un homme que l'effronterie, » on est en droit de croire qu'il parlait ainsi par dépit plus que par conviction, puisque dans sa lettre à Mirabeau il est tellement imbu de l'idée contraire, qu'il va jusqu'à supposer qu'un bras perdu à la guerre suffirait pour compenser les inconvénients de sa timidité et de sa laideur.

La situation et le caractère du jeune fils .de Jean-Antoine lui inspirent des goûts très-différents de ceux de son ami. La mort de son père, en 1737, l'a laissé, à l'âge de vingt -deux ans, presque maître de sa fortune, et à peu près libre de ses actions. Il ne pèche, comme Vauvenargues, ni par la laideur, ni par la timidité, ni par la délicatesse; d'où il suit qu'il va « d'objet en objet, » comme l'on disait autrefois, avec la mobilité d'un jeune homme effervescent et peu

scrupuleux, ce qui ne l'empêche pas de présenter souvent à son ami chacune de ses fantaisies comme une grande passion. « Que vous êtes heureux, mon cher Vauvenargues, lui écrit-il, de n'avoir que le principe des passions qui tourmentent les autres hommes, et combien n'achèterais-je pas votre inaction !... Déplorez le sort de votre ami dans le tourbillon. Je suis actuellement tourmenté d'une passion qui me dévore, et obligé d'aller courir le monde sans satisfaction d'une part ni d'autre. » Ailleurs, il pousse la naïveté en parlant d'un séjour qu'il a fait à Bordeaux, jusqu'à vouloir intéresser le jeune moraliste à une série de passions qu'il décrit en ces termes : « J'ai débuté par une véritable passion ; j'ai eu ensuite plusieurs amourettes, et je finis par un amour qui durera, je pense, toute ma vie. » Et supposant que cet amour le forcera peut-être à quitter Paris, il ajoute : « Je sens que bientôt une passion me fixera ; tout est Louvre avec ce que Ton aime. »

Vauvenargues, qui sait à quoi s'en tenir sur la fixité des sentiments de son ami, et qui serait bien plus capable que lui d'une véritable passion, a l'àme assez douce pour n'exprimer ni envie ni dédain pour ce genre d'existence, si différent du régime solitaire et méditatif dans lequel il est contraint de se renfermer. Le jeune Mirabeau est pour lui un objet d'étude sur le cœur humain, et sa correspondance avec lui une occasion d'exercer son propre esprit. Tantôt il lui répond par une

thèse sur l'utilité des passions, « sans lesquelles, dit-il avec une tristesse contenue, la vie ressemble bien à la mort ; » tantôt il cherche à le ramener vers l'ambition et vers Paris, en lui disant : « Vous pourriez aimer ailleurs, être heureux, et faire servir vos plaisirs à votre fortune. » Si Mirabeau le contredit, il est toujours prêt à entrer, comme il le dit, dans les sentiments de son ami et à développer une autre thèse. Ce qui lui plaît dans ce fougueux et présomptueux jeune homme, c'est sa sincérité. « Je vous suis très-obligé, lui écritil de la manière naïve dont vous parlez sur l'envie de primer ; il me semble qu'on devrait toujours penser tout haut lorsqu'on parle à ses amis ; ce style met de l'intérêt à tout, mais le mensonge et la contrainte n'ont que des paroles glacées. J'adore la sincérité; si les hommes voulaient bien entrer dans ce sentiment, il y en aurait peu d'ennuyeux, et leur commerce ne serait pas aussi fade. »

Cette sincérité dont il fait honneur au jeune marquis pourrait sembler peu conciliable avec la prétention de celui-ci aux grandes passions; mais, outre qu'il peut entrer clans son esprit une part d'illusion momentanée, nous devons constater que nous retrouvons encore ici, chez le père de Mirabeau, ce trait de caractère déjà signalé par nous, et qui le distingue de son fils. On le voit en effet dans cette correspondance toujours prêt à se retourner contre lui-même et à juger t. i. 26

ses folies avec sa raison. Dans un séjour qu'il fait à vingt-cinq ans au château de Mirabeau, où il est livré à la solitude, on le voit dépouiller de leur prestige toutes ces belles passions dont il a tant parlé, et les réduisant à leur expression la plus simple et la plus vraie, écrire à Vauvenargues : « La volupté, mon cher ami, est devenue le bourreau de mon imagination , et je payerais bien cher mes folies et le dérangement de moeurs qui m'est devenu une seconde nature. » On conviendra qu'un jeune homme dissolu ne peut guère se montrer plus sincère sur lui-même. Dans une autre lettre, il dit encore à son ami : « Aimez-moi, mon cher Vauvenargues, vous êtes quelques-uns dont l'amitié fera toute la douceur de ma vie; car les femmes, qui font maintenant toute l'occupation de ma folle jeunesse, n'y tiendront pas, j'espère — du moins en tant que sexe — le moindre petit coin à un certain âge. » En cela, il se trompait, et il était destiné, pour son malheur, à prouver la vérité de cette observation, faite par je ne sais plus quel moraliste, que la punition de l'homme trop déréglé dans sa jeunesse est de prolonger le dérèglement à un âge où il n'a plus d'excuse. Quoique le marquis de Mirabeau n'ait pas été dominé par un certain genre d'impulsions autant que le fut plus tard ce célèbre fils auquel il avait transmis son infirmité avec un redoublement effrayant , il n'en est pas moins vrai que son inconduite personnelle, en

compromettant son autorité comme chef de famille, le rendit, jusqu'à un certain point, responsable des désordres de sa femme et de ses enfants.

Cependant, même au plus fort de sa jeunesse, l'ami de Vauvenargues associe aux entraînements de son âge des passions plus relevées. Il a vingttrois ans, lorsqu'il écrit en 1738 à son ami: « L'ambition me dévore, mais d'une façon singulière : ce n'est pas les honneurs que j'ambitionne, ni l'argent ou les bienfaits, mais un nom, et enfin d'être quelqu'un. Pour cela, il faut être dans un poste. » Son ambition du moment est de devenir colonel. Dans une autre lettre il dit : « Je veux me faire connaître par la guerre seulement. » Mais quoiqu'il eût pris part, dans ce but, à plusieurs campagnes, indépendamment de celle dont nous avons déjà parlé ; quoiqu'il eût fait, notamment, la guerre de Bavière en 1742, estimant qu'on lui faisait trop attendre l'autorisation d'acheter un régiment, il se dégoûta du métier des armes, et se retira en 1743, avec le simple grade de capitaine. ' Toutefois, à l'époque même où il croit encore à sa vocation pour l'état militaire, on reconnaît aisément que cette vocation n'est pas très-solide, car elle est incessamment traversée par des préoccupations de renommée littéraire. Il barbouille sans relâche de la prose et des vers, des comédies et des tragédies ; il est très-fier d'avoir composé une tra-

géclie sans amour. Il écrit un poëme en plusieurs chants, intitulé : TArt de la guerre, poëme héroïque et didactique (1). Ce poëme, ainsi que la plupart des nombreuses compositions en vers du marquis de Mirabeau, n'ont pas été conservés. Les quelques morceaux qui nous en restent nous portent à penser que cette perte est très-peu regrettable. Il laisse néanmoins percer, dès sa jeunesse, quelques prétentions à l'Académie française. « Ce n'est plus le temps, écrit -il en 1739 à Vauvenargues, où un homme de qualité rougit des talents que lui peut disputer un homme de rien. Je doute même qu'il ait jamais été que pour les sots ; et, sans entrer dans les détails, l'Académie française n'est presque composée que de gens du bon ordre, et sous le nom desquels il a paru plusieurs ouvrages. Vous croirez que j'en parle en homme intéressé, quand je vous aurai dit que je suis prêt à être dans ce cas;

(1) Ce poëme, qui contenait un épisode destiné à glorifier l'héroïsme du marquis Jean-Antoine au combat de Cassano, eut l'honneur d'être célébré d'avance et annoncé au public dans une ode adressée à l'auteur par son ami Le Franc de Pompignan, ode qui figure dans les œuvres de ce dernier :

Tu mets en vers de Virgile

Les préceptes de César, dit compîaisamment Pompignan à son ami. Toutefois cette ode, écrite pendant la guerre de 1742, indique suffisamment que le jeune guerrier auquel elle est adressée n'est pas très-passionné pour le métier de César, car il y est qualifié militaire Théophraste, partisan de la justice, sage ennemi des chimères, et Pompignan prévoit que sa raison et son cœur vont également s'indigner des horreurs de la guerre.

mais non : je me suis dit ces choses-là à moimême avant de prendre ma résolution. »

I Vauvenargues conclut naïvement de cette lettre que son ami est en passe de devenir académicien si cela lui plaît ; mais le jeune marquis s'en faisait accroire clans celte circonstance, comme clans plusieurs autres. Toutefois si la présomption chez lui n'est pas rare, l'enthousiasme pour la gloire littéraire est très-vif, A Bordeaux, par exemple, où l'ami de Vauvenargues est en garnison, on le voit aussi occupé de cultiver la société de Montesquieu que

celle des dames, et tout en vantant ce bonheur à

son ami qui le lui envie, il se sert de l'argument de Montesquieu pour prouver que la gloire des lettres est compatible même avec l'art d'augmenter son revenu. On sait, en effet, que Montesquieu gouvernait très-bien Sa fortune, et que sa renommée ne nuisait pas à la vente de ses vins en Angleterre.

A l'époque où le jeune marquis de Mirabeau le fréquentait à Bordeaux en 1739, il n'avait encore publié que les Lettres persanes et les Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains. Il est probable cependant que les deux hommes se retrouvèrent après la publication de Y Esprit des lois en 1748, car, dans une lettre inédite de sa vieillesse, en mars 1778, le père de Mirabeau raconte une discussion assez piquante qu'il eut avec Montesquieu, et qui porte évidemment sur Y Esprit des lois : « Au milieu de sa

gloire, écrit-il, j'osai lui dire : « Vous nous avez « donné force ballots étiquetés; en ouvrant le « ballot, on trouve tout autre chose que ce qu'an- « nonce l'étiquette. » Je le disputai même, et un jour que nous criions en vrais Méridionaux, il me dit avec son accent gascon : » Que dé génie dans cette têté-là, et quel dommage qu'on n'en puisse tirer que dé la fougue ! » On verra, plus tard, très-marquée dans les premiers ouvrages sérieux du marquis, et notamment dans F Ami des hommes, la préoccupation de Y Esprit des lois.

Dans cette correspondance avec Vauvenargues, il est parfois question du talent du jeune marquis pour écrire des portraits dont le modèle est rarement présenté en beau, ce qui le fait accuser de méchanceté. Le peintre se défend contre cette accusation : « J'ai dit le bon où il s'est trouvé, écrit-il à Vauvenargues, et rien de plus, voilà pourquoi je l'ai dit rarement; du reste, c'est plus le tour qu'autre chose qui m'a mis en réputation sur cet article... Je fais la peinture des hommes; je passe pour méchant, je devrais passer pour vrai, mais il leur est plus commode de penser mal de moi que d'eux. » Ce passage des lettres à Vauvenargues est peut-être confirmé par un volume manuscrit grand in-4°, richement relié, trouvé parmi les papiers du marquis de Mirabeau, intitulé Miscellanea, et qui contient une série de portraits satiriques de personnages plus ou moins notables, hommes ou'femmes, ayant vécu à la fin

de la Régence ou sous le ministère du duc de Bourbon et celui du cardinal de Fleury. Malheureusement ce manuscrit n'est pas autographe, et si quelques indices nous portent à en faire honneur à la jeunesse du marquis, d'autres indices semblent combattre cette opinion; de sorte que, dans notre extrême préoccupation d'exactitude, nous n'osons pas nous en servir. Cependant, puisque la lettre à Vauvenargues, datée de 1737, prouve que Fauteur de cette lettre était redouté pour ses portraits, nous citerons seulement un des nombreux morceaux de ce genre que nous avons sous les yeux, et on y reconnaîtra, je crois, une heureuse imitation de La Bruyère.

Le duc de Gesvres... Production des plus équivoques de la nature, qui a réuni en lui tout ce qui passe pour imperfection dans les deux sexes, sans lui avoir rien donné d'assez caractérisé pour qu'aucun des deux ose le réclamer, paraissant cependant tenir un peu plus de la femme que de toute autre espèce d'animal, à en juger seulement par son teint blafard, ses minauderies de caillette, son maintien affecté et son goût pour la tracasserie: que direz-vous donc si vous le voyez restant chez lui et gardant le lit pour une petite enflure qu'un cousin lui aura causée au-dessous de l'œil, ou pour quelque légère insomnie? Regardez-le bien, lui et tout ce qui l'environne dans cette situation, vous ne verrez nulle part rien d'aussi singulier : quel amas d'oreillers et de coussins du plus lin duvet sert à lui tenir mollement la tète et les épaules ! quelle quantité de rubans des plus agréables couleurs servent à nouer ces oreillers ! Sa coiffure est

moins un bonnet de nuit qu'un tendre buttant F œil. Au lieu d'une simple chemise, vêtement ordinaire d'un homme dans le lit, mais qui aurait ici un air trop décidé, il a un corset dont de riches dentelles marquent galamment les tailles ; son occupation est de faire des nœuds ; son délassement de caresser une petite chienne, pas plus grosse que le poing. Si, par permission d'un téméraire médecin, il ose se lever au bout de huit jours, ce n'est que pour aller, paré d'une robe magnifique, s'étendre négligemment sur un lit de repos, où les coussins, les rubans, le panier à nœuds, la petite chienne le suivent. S'il parle, ce n'est que pour vous entretenir de toutes les pauvretés que l'on appelle nouvelles à la cour. Il n'ignore rien de ce que l'on peut, de ce que Ton doit même naturellement ignorer ; il vous contera, avec toutes les plus petites circonstances, la brouillerie d'une telle dame avec son amant, son nouvel embarquement avec un autre, le temps que celle-ci a été en travail, les noms de baptême que l'on a donnés à son enfant, la perte que celle-ci fit hier au jeu, les défauts qu'une autre avait dans son ajustement, la maladie d'un des chiens du roi, et mille autres choses de cette importance, sur lesquelles on peut dire qu'il est l'homme de France le mieux instruit. Il se fit un jour une dissertation chez lui sur deux sortes de poudre de senteur, entre lesquelles il s'agissait de régler la préférence et qui dura trois heures entières, sans qu'à la fin la question fût décidée, tant la matière parut inépuisable à une douzaine de patits messieurs qui étaient les acteurs de cette belle scène. Groiriez-vous être clans l'erreur, si vous rangiez un pareil original dans la classe des femmes? Ce n'en est pourtant . pas une, quoiqu'il en ait toutes les faiblesses; et c'est un I homme, quoiqu'il n'en ait presque pas une seule qualité. \

i Une lettre de Vauvenargues nous apprend, (qu'en octobre 1740, il a passé quelques jours

très-agréablement chez son ami, au château de Mirabeau, où se trouvaient réunis Monclar, depuis procureur général au parlement de Provence; le poëte Le Franc de Pompignan et un abbé de Monville (1). Le voyage de ces deux derniers, pour arriver ta Mirabeau, et leurs excursions dans les environs donnèrent lieu à un récit mélangé de prose et de vers clans le genre du voyage de Chapelle et de Bachaumont, qui fut publié plus tard, en 1746, sous ce titre : Voyage du Languedoc e tde Provence, fait en 1740, par MM. Le F. (Le Franc de Pompignan), le M. de M. (marquis de Mirabeau), et l'abbé de M. (l'abbé de Monville). L'auteur des Mémoires de Mirabeau a commis à ce sujet une double erreur, d'abord en qualifiant ce livre d'ouvrage graveleux, ensuite en affirmant que le marquis de Mirabeau n'y a aucune part. Cet opuscule, qu'on peut lire réimprimé clans le t. II des Œuvres de Pompignan, n'est nullement graveleux; c'est tout au plus si cette épithète pourrait s'appliquer à deux ou trois vers, et encore ce serait à la pensée, mais non à l'expression qu'elle s'adapterait, car le style, quoique léger, est moins libre que celui de Chapelle et de Bachaumont. L'ouvrage est adressé à la comtesse

(1) Le marquis de Mirabeau dit, au sujet de cet abbé : « J'aurai l'abbé de Monville de l'Académie, homme de l'esprit le plus nmable.» Cette qualification s'appliquant d'ordinaire à un memore de l'Académie française, nous n'avons pas trouvé le nom ie Monville sur la liste des académiciens.

de Caraman, c'est-à-dire à la femme du petit-fils de Riquet, l'illustre ingénieur du canal du Languedoc que îes Mirabeau avaient reconnu pour parent. Quant à la collaboration du jeune marquis de Mirabeau, elle est indiquée très-nettement dans l'ouvrage même, et elle commenco à partir du jour où les deux voyageurs, c'est-à-dire Pompignan et l'abbé de Monville sont arrivés dans son château. C'est lui en personne qui s'amuse à peindre en laid le manoir dont nous avons déjà décrit les beautés un peu sauvages, et qui le peint en vers sur deux rimes redoublées :

C'est de ce brûlant rivage, Dont l'ardente aridité Offre le pin pour bocage, Un désert pour paysage Par les torrents humecté :

Lieux où l'oiseau de carnage Dispute au hibou sauvage D'un roc la concavité, etc., etc.

« On vous ment sur Mirabeau, madame la comtesse, s'écrie l'un des deux voyageurs, apparemment Pompignan; l'auteur s'est égayé sur la peinture qu'il fait de lui et de ses États. Il vous donne pour un désert affreux un séjour aussi beau qu'il soit possible d'en trouver dans un pays de montagnes ; » et Pompignan oppose à la peinture du châtelain un tableau plus exact. Dans la suite du Voyage, c'est encore le marquis de Mirabeau qui paraît se réserver les morceaux sur

deux rimes redoublées, de sorte que les seuls vers qui dépassent peut-être un peu la limite des convenances, à propos des bains de la ville d'Aix, sont précisément de lui.

Ce ne sont pas ceux-là que nous citerons, mais en voici sur une seule rime qui nous semblent assez curieux, non pas pour leur mérite intrinsèque, quoique le tour de force soit assez réussi, mais parce qu'il nous paraît piquant de voir le père de Mirabeau visitant, à vingt-cinq ans, le château d'If, s'amuser à peindre, en vers grotesques, le séjour où, trente-quatre ans plus tard, il fera enfermer son fils :

Nous fûmes donc au château d'If

C'est un lieu peu récréatif,

Défendu par le fer oisif

De plus d'un soldat maladif

Qui, de guerrier jadis actif,

Est devenu garde passif.

Sur ce roc taillé dans le vif,

Par bon ordre on retient captif,

Dans l'enceinte d'un mur massif,

Esprit libertin, cœur rétif

Au salutaire correctif

D'un parent peu persuasif.

Le pauvre prisonnier pensif,

A la triste lueur du suif,

Jouit, pour seul soporatif,

Du murmure non lénitif

Dont l'élément rébarbatif

Frappe son organe attentif.

Or, pour être mémoratif

De ce domicile affiictif,

Je jurai d'un ton expressif

De vous le peindre en rime en //.

Ce fait, du roc désolatif

Nous sortîmes d'un pas hâtif Et rentrâmes dans notre esquif En répétant d'un ton plaintif : Dieu nous garde du château d'If!

Dans cette même correspondance avec Vauvenargues, on voit déjà poindre, chez le jeune marquis, une des futures préoccupations de Y Ami des hommes. Il écrit, de Mirabeau, à son ami qu'il est occupé à adresser partoutautour delui des questions « qui puissent, dit-il, me servir à la connaissance de l'agriculture, dont je fais maintenant une étude. Et oùavez-vous pris, me direz-vous, ce goût nouveau pour l'agriculture? C'est que je sens qu'un philosophe doit finir par là. » Pour finir aussi en philosophe, il songe à se marier ; il annonce même comme conclu son mariage avec une des quatre soeurs d'une personne plus célèbre que respectable, Mme de Mailly. Nous aimons à croire que celle des demoiselles de Nesle qu'il songeait à épouser n'était aucune des trois qui eurent le honteux privilège de remplacer successivement leur sœur aînée dans les bonnes grâces de Louis XV. Cependant nous n'en savons rien, car il se contente de dire qu'il doit épouser l'aînée de celles qui sont à marier.

Il paraît bien que son cœur n'était point engagé dans cette affaire, puisque quinze jours après, en informant son ami que le mariage projeté est rompu, il n'en voit plus que les inconvénients et se félicite d'avoir retrouvé sa liberté. Bien plus,

comme il est fort disposé à tourner toutes choses à son avantage, il se réjouit de cette rupture dont on parle beaucoup et qui « va,, dit-il, lui attirer des propositions de toutes les espèces. »

Quoiqu'il s'attachât dès lors à paraître plus riche qu'il n'était, en vertu d'un de ses principes favoris qu'il « ne faut jamais montrer la corde au public,» le fils aîné de Jean-Antoine était à tout prendre ce qu'on peut appeler un assez bon parti. Son père lui avait laissé une fortune en terres et en capitaux, qu'il évalue à 27.500 livres de rente, sur lesquelles il devait payer pour la pension de sa mère, celles de ses deux frères et pour quelques autres charges annuelles, une somme de 11,500 livres ; il possédait donc dès l'âge de vingt-deux ans 16,000 livres de rente. Sans avoir une figure aussi remarquable que celle de son frère le bailli, il était fort agréable de sa personne, il portait un nom connu en Provence, dont il exagérait un peu l'illustration, et quoique son marquisat fût de date récente, il était disposé à le faire valoir tout autant que s'il eût remonté aux croisades.

Avec tous ces avantages, le jeune marquis pouvait donc à volonté faire soit un mariage de calcul, soit un mariage d'inclination, ou mieux encore rencontrer cet idéal de tous les hommes à marier, qui donne une satisfaction égale aux besoins du cœur et aux combinaisons de l'intérêt. Or il était dans sa destinée, et aussi un peu dans son carac-

tère excentrique, de manquer chacune de ces trois perspectives, en faisant un mariage tout à fait à part, et c'est lui-même qui, dans un document inédit et autographe, se complaît à raconter comment il s'est marié. Il déclare d'abord qu'il n'exposera pas toutes les propositions qui lui furent faites, « attendu, dit-il, que tout homme est dans le cas d'avoir plusieurs de ces sortes d'affaires sur le tapis, dès qu'il est face à contrat (sic). » Il s'arrête néanmoins sur un mariage qui fut si près d'être conclu, que les cadeaux de noce avaient été achetés ; il s'agissait pour lui d'épouser une Glandevès, appartenant à une ancienne famille de Provence déjà alliée à la sienne.

« Cependant ce mariage, dit-il, ne devait pas se faire, et le diable, qui l'avait résolu, me mettait dans la tète des idées toutes contraires à sa conclusion; la jeunesse de la personne et, par là, la difficulté de la mener sitôt à Paris, la peine et le peu d'aisance que me donneraient ses biens, tout cela m'allait par la tête, et, pour y remédier, je pris une personne aussi jeune, qui me donnait moins encore d'aisance présente, et dont les biens me donneront et m'ont donné plus de peine encore. Dieu se joue de la prudence humaine, et encore n'en suivis-je pas bien toutes les règles dans l'affaire que je vais détailler ici ; quoi qu'il en soit, je ne me repens pas du marché que j'ai fait. »

Malgré cette restriction finale, que s'impose

l'amour-propre du narrateur, et ^ui d'ailleurs ne tiendra pas longtemps, on constatera en lisant le chapitre suivant, que si le marquis voulait faire, comme il le dit, un marché, il était difficile de le faire dans de plus mauvaises conditions.

« Je vais, année par année, rendre compte de ma manutention, jusques au temps présent, et de tout ce qui s'est géré depuis mon règne, soit par ma mère, soit par moi ou par mes agents. »

Cette phrase, qu'on pourrait aisément attribuer à Louis XIV rendant compte à ses successeurs des affaires de son règne, après la régence d'Anne d'Autriche, se lit au début d'un gros manuscrit in-quarto, commencé par le père de Mirabeau à l'âge de trente-deux ans, en septembre 1747. Avant de songer à écrire pour la postérité, en général, l'auteur de F Ami des hommes a beaucoup écrit pour la sienne, en particulier. Il éprouvait même une telle impatience d'entrer en communit. i. 27

cation avec ses descendants, qu'il n'attendait pas que ceux-ci fussent au monde. « Personne, disait-il dans sa vieillesse, à son frère le bailli, n'a plus sacrifié que moi au sentiment du futur appliqué à l'esprit de famille, et je penserais quelquefois que Dieu m'en punit, si je n'étais plus qu'assuré que ce sentiment ne m'a jamais fait négliger aucun de mes devoirs présents. A vingt ans je parlais et écrivais déjà à ceux qui me succéderaient, et les trois cinquièmes de mes manuscrits ne sont que des comptes rendus de ma gestion, de mes vues, de mes faits, comme devant leur tribunal. » Cette disposition paraîtra singulière chez un homme qui devait parfois se montrer fort dur pour une partie de sa famille, et spécialement pour son fils aîné, lequel ne fut jamais, il est vrai, le modèle des fils; mais elle n'en est pas moins très-sincère, et elle forme une des nuances les plus curieuses de ce caractère original et compliqué.

Au moment où son père commence le manuscrit qui lui est destiné, le futur tribun de la Constituante n'existe pas encore ; il ne naîtra que dix-huit mois plus tard, en mars 1749. Le marquis, marié depuis quatre ans et demi , vient de perdre un premier fils, Victor-Charles-François, né le 16 mars 1744, « enfant, dit-il, de grande espérance, » qui mourut à trois ans et demi par un accident un peu étrange, et cependant moins étrange peut-être dans sa famille que dans une

autre, car sa mort fat occasionnée par une liqueur dont son père faisait un énorme abus, et dont presque tous les Mirabeau du dix-huitième siècle, hommes ou femmes, ont également abusé, le malheureux enfant s'empoisonna en buvant de l'encre. Un tel accident, tout en apprenant, sans cloute, au marquis de Mirabeau, auquel il restait deux filles, à tenir ses encriers hors de la portée des enfants, ne le découragea point de cette passion effrénée pour l'écriture, qui lui faisait dire à la fin de sa vie : Si ma main était de bronze, il y a longtemps quelle serait usée, puisque c'est immédiatement après la mort de ce fils qu'il entreprit le volumineux manuscrit que nous avons sous les yeux.

Nous y chercherons d'abord l'histoire de son mariage. Il avertit, il est vrai, ses descendants que dans le compte rendu dont il s'agit ici, il ne sera question que d'affaires, et qu'on trouvera ailleurs ses Mémoires. Cet autre manuscrit du marquis, dont nous n'avons pu citer que les seuls fragments conservés, serait peut-être plus intéressant, au sujet de son mariage, que celui où cet événement est exposé surtout au point de vue des affaires (1). Cependant l'homme étant de ceux dont

(1) La mention que le marquis fait dans ce manuscrit de 1747 de l'existence de ses Mémoires est confirmée par lui dans une lettre inédite du 25 novembre 1777. Il y parle de ses Mémoires particuliers comme d'un ouvrage très-confus, mais où il a jeté des croquis de Michel-Ange qui diraient quelque chose aux connaisseurs. Toutefois, il ajoute : <c Je serais fort

le caractère perce en tout, il nous a été facile de reconnaître, dès les premières pages de ce compte rendu d'affaires, qu'il ne ressemblait à aucune autre production du même genre. Aussi, tout en supprimant dans celui-ci les détails qui nous paraîtront sans intérêt pour le lecteur, nous laisserons ce père de famille raconter lui-même à ses descendants, avec une naïveté incomparable, sous l'empire de quelssentiments hétérogènes, à la fois chimériques et indifférents, .désintéressés et calculés, il a élé conduit à conclure la plus importante affaire de la vie. « J'étais, dit-il, arrêté à Paris, en 1743, par l'indécision où l'on me laissait sur ma rentrée dans le service ou mon entière sortie (1). Je désirai de m'y marier, ' avant mon départ pour la Provence, où mes affaires m'appelaient; cela me fit suivre avec plus de vivacité l'idée qui nous vint par ha-

fâché que cela vît le jour, pas plus par lambeaux qu'en entier, parce que j'y paraîtrais méchant et que je suis bien loin de l'être. » Ce passage nous porterait à supposer que le père de Mirabeau a probablement détruit le manuscrit de ses Mémoires en oubliant seulement les fragments déjà cités par nous, et qui se rapportent à sa première jeunesse. Dans tous les cas nous possédons de lui un si grand nombre de lettres que nous ne désespérons pas de pouvoir, d'après elles, raconter sa vie et peindre son caractère avec plus de vérité, peut-être, qu'il ne l'aurait fait lui-même.

(1) Il s'agissait pour lui, comme nous l'avons déjà dit, d'obtenir l'autorisation d'acheter un régiment ou au moins une place de guidon des gendarmes de la garde ; n'ayant pas pu réussir et « se trouvant barré, dit-il, par le tic du cardinal» (de Fleury), il se décida à se retirer du service précisément pendant les négociations relatives à son mariage.

sard, à M. de Saint-Georges (1) et à moi, d'entamer le traité de mon mariage avec la fille unique de M. de Vassan. » Pour rendre ce qui suit plus clair, nous sommes obligé d'ouvrir ici une parenthèse sur le futur beau-père du marquis de Mirabeau et sur sa famille.

M. de Vassan appartenait à une famille originaire du Soissonnais ; il était fils d'un président à la chambre des comptes 'de Paris. Dans son contrat de mariage du 24 juillet 1716, il est qualifié messire Charles de Vassan , chevalier , seigneur de la Tournelle, etc., etc., colonel d'infanterie. En 1719, il fut nommé brigadier, et, en 1743, il figure dans le contrat de mariage de sa fille avec le titre de marquis. Ce titre, que son père ne portait point, n'appartenait pas, je crois, à sa famille ; il l'emprunta, sans doute, à sa femme, Anne- Thérèse de Ferrières, fille unique de Charles-Joseph de Ferrières, marquis de Saulvebœuf (2).

(1) On a vu, plus haut, naître la liaison du jeune marquis de Mirabeau avec ce marquis de Saint-Georges, plus âgé que lui, marié et père de famille; dont il parle avec un enthousiasme que partage son ami Vauvenargues, mais que ne partage pas son frère le bailli.

(2) L'emprunt semble même n'avoir jamais été ratifié officiellement; car, dans les Almanachs du roi, à partir de 1719, on voit M. de Vassan figurer parmi les brigadiers, mais sans aucun titre. « La famille de Vassan, dit le marquis de Mirabeau dans une note généalogique, est très-étendue en différentes branches: j'en connais plus de dix sans celles que je ne connais pas. La branche aînée est celle de Vassan-Puiseux, qui a héréditairement la charge des levrettes du cabinet, charge très-agréable

Cette famille de Saulvebœuf, assez notable en Périgord, avait acquis par mariage, en 1626, la seigneurie de Pierre-Buffière, près Limoges, qualifiée première baronnie du Limousin , comme ayant été jadis l'apanage du cadet des vicomtes de Limoges. Le contrat de mariage de M. de Vassan avec l'héritière de la branche aînée des Saulvebœuf, présente cette particularité que la future, orpheline de père et majeure , dit l'acte, de vingt-neuf ans passés, se marie après trois réquisitions 'et sommations respectueuses faites à sa mère, et dans d'autres contrats, où elle figure avec son époux, elle est dite épouse séparée, quant aux biens. De ce mariage naquirent deux filles, dont l'aînée mourut en bas âge. La cadette, Marie-Geneviève de Vassan, qui devait être la mère de Mirabeau, née le 3 décembre 1725, fut mariée une première fois en décembre 1737, par

par ses détails et son indépendance de la vénerie et de la fauconnerie. »

En parlant ailleurs (Voy. Beaumarchais et son temps, t. Ier, p. 87) des charges de cour, nous avons déjà eu l'occasion de signaler cette charge un peu bizarre, et nous devons constater ici que âansYEtat de la France pour 1749, où elle est mentionnée, les titulaires ne portent également aucun titre. Toutefois, comme nous aimons l'exactitude jusqu'à la minutie, nous devons ajouter que nous avons trouvé dans le Mercure de France de septembre 1776, lequel n'est point, il est vrai, une autorité en matière de titres, l'annonce du mariage d'un marquis de Vassan qualifié mestre de camn de cavalerie et capitaine des levrettes de la chambre du roi. La juxtaposition de ces deux grades si différents nous a paru assez comique pour nous encourager à suivre ici notre penchant pour l'exactitude.

conséquent à l'âge de douze ans, dans des circonstances qui tiennent aux habitudes d'alors, et qui valent la peine d'être indiquées. Il y avait, entre les deux branches de sa famille maternelle, un procès relatif ta une substitution portant sur la terre de Saulvebœuf; l'acte de mariage dit ingénument que, pour éteindre ce procès, il avait été convenu par contrat de transaction, passé en 1722, que la sœur aînée de la future épouserait le jeune Saulvebœuf, son cousin, mais que l'aînée étant décédée, on donnait la cadette au jeune homme, en vertu de la même transaction. Toutefois, l'âge de la jeune personne ayant fait ajourner la consommation du mariage, et le jeune Saulvebœuf étant mort l'année suivante, Marie-Geneviève de Vassan, âgée de 17 ans, en 1743, se trouvait mariée en droit, et veuve quoique non mariée de fait , lorsque le marquis de Mirabeau , qui ne la connaissait pas, car elle séjournait habituellement avec sa mère en Limousin, mais qui connaissait son père, eut l'idée, qui lui vint, nous dit-ii, par hasard, de faire sonder les dispositions de ce dernier. Nous pouvons maintenant reprendre le singulier compte rendu qu'il écrit pour ses enfants:

« La proposition, dit-il, fut faite par Daoust (le notaire du marquis) à M. de Vassan, qui me devina; il était seul à Paris , sa femme et sa fille étaient en Limousin ; d'abord, il bavarda à son ordinaire et s'enthousiasma fort de cette affaire; je donnai un état de mes biens; il donna

aussi le sien assez fidèle (1)... Il fallut, après cela, savoir ce qu'on donnait à cette fille, et ce fut là le quart d'heure critique. Cet homme (il s'agit de son futur beau -père) avait assurément à ses trousses les deux hommes de France les plus rompus et les plus concluants eu affaires (Daoust et M. de Saint-Georges), et cependant il trouva moyen de les lasser à en être rendus, à force de battre la campagne; il fallut essuyer l'histoire de son procès avec sa belle-mère, de celui qu'il intenta depuis à sa bellesœur, de celui qu'il eut à soutenir avec M. de Saulvebceuf, de sa transaction avec iceluy, d'où s'ensuivit le traité de mariage de sa. fille et du fils Saulvebceuf, qui avait été dissous sans consommation par la mort du jeune homme ; ensuite les autres propositions à lui faites, les accords, ce qui les avait rompus, etc., etc. Tout ce bavardage, où il entrait beaucoup de naturel, avait néanmoins son objet, car il fallait en venir à la proposition, qui était de ne donner que quatre mille livres de rentes à sa fille en une terre sise en Périgord. Sur ce, il verbiagea (sic) encore d'un pareil arrangement projeté avec M. de Fénelon pour son fils, qu'il se chargeait de l'entretien des conjoints, moyennant deux mille livres à prendre sur les quatre mille et le reste ; mais tout cela ne faisait toujours que quatre mille livres; il dit qu'il assurerait tout, mais que pour la jouissance, il l'avait trop achetée pour se dépouiller sitôt. M. de Saint-Georges et Daoust se retirèrent, et ce fut conciliabule à tenir entre nous trois dans l'aprèsmidi.

« Ils étaient tout estomaqués de ces 4,000 livres de rentes qui, dans les idées parisiennes, ne sont pas présentables, et qui, nulle part au monde, ne doivent être, du

(1) Nous supprimons le détail des biens de M. et de Mme dô Vassan, qui pourrait être fastidieux pour le lecteur, et nous le résumons en disant que ceux-ci possédaient en diverses terres, maisons ou contrats, un revenu de trente mille livres.

moins en cette sorte d'effets, la dot d'une fille unique à qui on en assure trente et qui a des parents encore assez jeunes. Pour moi, qui conçois toujours vivement, j'avais tout autrement tourné cela dans ma tête: 1° connaissant depuis cinq ans M. de Vassan et son impropriété à tont bien, sachant que sa femme était séparée de biens avec lui, et cependant vivait dans une grande union, ayant ouï dire que cette femme avait arrangé de grandes affaires, je m'imaginai qu'elle devait être un miracle d'habileté. Son séjour en Limousin, tandis que son mari était à Paris, me confirmait encore dans cette opinion ; première induction à quatre mille lieues de la vérité ; 2° j'étais plus rompu aux façons de penser de province où une fille de condition avec 80,000 livres est un bon parti, et je regardais l'irrégularité de n'avoir pas vendu une terre pour avoir de l'argent comptant à donner à sa fille, comme une suite de la façon de penser de la noblesse, qui naturellement préférait la terre en fonds à l'argent ; il me paraissait, d'ailleurs, si rare de trouver une fille avec la richesse de Paris, ayant l'éducation de province, que je regardais cela comme un grand bonheur, comme, en effet, cela n'est pas malheureux (1).

« Enfin je finis avec mon ami par ce raisonnement- De deux choses l'une, ou le caractère de ces femmes me conviendra, et en ce cas je vivrai avec elles sans les déranger et en épargnant ; ou s'il ne me convient pas, elles se conviennent, elles sont bien comme elles sont, je les y laisserai avec leurs 4,000 livres et vivrai comme garçon. Ce solide raisonnement eut le succès qu'il devait avoir

(1) On se rappelle que le marquis de Mirabeau écrit cette réflexion en 1747, c'est-à-dire quatre ans et demi après son mariage; il n'entre pas alors dans ses intentions de se plaindre de sa femme, mais son ton semble déjà bien froid. En 1776, nous le verrons écrire, en parlant de sa femme, ces mots: « Elle avait eu la plus pestilentielle et impudente éducation. >,

Quoi qu'il en soit, ma conclusion fut qu'il serait de mauvaise grâce de marchander une fille, et qu'il fallait accepter les 4,000 livres sans mettre le mot entre deux. M. de Saint-Georges, après avoir dit que ce n'était point son avis, fut en avant. M. de Vassan traitait, d'ailleurs, avec un air de franchise qui avait pris M. de Saint-Georges, nous livrant toutes les lettres qu'il recevait de sa femme, et comme elle a une grande habitude d'écrire, je trouvais ces lettres très-bien. Je n'ai su qu'après mon mariage que ces lettres étaient doubles, celles qui étaient ostensoires paraissaient, en effet, très-raisonnables, et elle se livrait à son naturel dans les autres. »

En résumant la suite du récit, nous dirons qu'il résultait de l'intervention de Mme de Vassan dans la rédaction du contrat, de continuelles difficultés. Elle prétendait, par exemple, se réserver le droit de disposer à son gré, même au détriment de sa fille unique, d'une grande partie de sa fortune. Vainement le notaire et l'ami du jeune marquis l'engageaient à ne pas aller plus loin, lui reprochant son donquichottisme, il acceptait tout avec un enthousiasme toujours croissant. « Je parlai, dit-il, à Daoust, avec la vivacité provençale, qui paraît toujours surnaturelle aux Parisiens, et à dire vrai, parmi les Provençaux même je ne suis pas des plus lents. Je m'aperçus qu'il m'écoutait avec étonnement et en souriant. Il me renvoya, à M. de Saint-Georges, avec qui j'eus l'après-midi une longue conversation sur ce point (la prétention deMme de Vassan). Il répondit à tout mon héroïsme qu'il était singulier que ce

fût lui qui combattît de semblables sentiments, mais qu'enfin ils étaient sujets à être dupes en affaires, et qu'en tout on ne contractait point comme cela, mais que, puisque je le voulais, il verrait de rapiécer les choses avec Daoust. En effet, depuis lors, je n'entrai plus guères dans les détails, et ils devinrent les plus partiaux qu'ils purent l'un et l'autre. »

Et après avoir indiqué les clauses principales de son contrat, il ajoute :

« Le contrat fut signé par M. de Vassan et par moi le 11 avril. Il partit sur-le-champ pour se rendre en Limousin, et moi le lendemain 12. A peine fus-je arrivé dans ce pays, alors si étranger pourmoi,que j'eus lieu de m'apercevoir que la visière de l'esprit de ma belle-mère n'était pas bien droite (1). Elle me fit sur la formule de ratification que j'avais apportée de Paris, des hoquets auxquels je ne compris, ni ne voulus comprendre; je lui dis d'accommoder cela à sa fantaisie, et quand je la vis contente, je le fus aussi, je signai sans voir le 19 et je me mariai, le 21 avril 1743. . . Voilà le détail de mon mariage, opération qui note un homme, ainsi que son testament l'achève (2) :

(1) Il déclare, plus loin, que son mariage ne se serait pas fait s'il avait connu l'esprit bifurque de madame de Vassan, « qui fut, dit-il, à Saint-Sulpice ïors de la naissance de sa dernière fille, dès qu'elle fut relevée, pour voir si par hasard on n'avait pas fait baptiser son enfant sous un autre nom. » Plus loin encore, après avoir parlé des serpenteaux que peut faire l'imagination de sa belle-mère, il ajoute: «Bonne femme au fond, mais la plus tracassière, tracassée et tracassante femme de l'univers; elle a le malheur d'avoir l'esprit si gauche que rien n'y entre comme dans un autre. »

(2) Cette réflexion originale et juste trouvera sa confirmation quand nous aurons à parler du testament du marquis.

à tout prendre, pour être venu sans support dans le monde et n'étant pas de moi-même propre à tirer de grandes ressources de ma personne, pour ne m'ètre marié qu'après avoir quitté le service, ce qui dans ce temps-là donnait une sorte de vernis d'homme noyé ; avec tout cela, dis-je, et l'effroi que mon grand-oncle et mon père avaient donné de notre nom, je ne fis pas au fond un marché ordinaire, du moins pour notre maison, et c'était

tout ce que je désirais. »

Ainsi donc, le marquis de Mirabeau, âgé de vingthuit ans, d'une figure et d'une tournure agréables, d'un esprit très-vif et d'une culture intellectuelle remarquable, possédant, comme nous l'avons dit précédemment, une fortune de 16,000 livres de rente qui devait un jour s'augmenter par l'extinction des pensions qui pesaient sur son héritage, se mariait, en quelque sorte, du jour au lendemain, avec une personne qu'il ne connaissait pas du tout, qu'il n'avait même, je crois, jamais vue. Il ne connaissait pas davantage sa future belle-mère; quant à son beau-père, il le connaissait, dit -il, depuis cinq ans, mais comme un homme impropre à tout bien. On lui offrait en dot un revenu (1) à peine suffisant pour les dépenses personnelles de sa femme, dont les parents, jeunes encore, se réservaient la libre disposition, même après leur mort, d'une partie de leur fortune. Il acceptait, malgré l'avis de ses amis, toutes les conditions

(1) On verra même tout à l'heure que ce revenu se trouva d'abord très-inférieur au chiffre annoncé.

qu'on lui imposait, et se précipitait dans ce qu'il appelle lui-même un marché avec tout l'empressement désintéressé d'un homme qui, ayant trouvé la femme selon son cœur, considère tout le reste comme secondaire et se marie avant tout pour être heureux. En présence d'une telle bizarrerie, on s'explique sans peine que le notaire du futur l'ait écouté, comme il le dit naïvement, avec surprise et en souriant. L'affaire une fois conclue, il s'évertuait à se persuader à lui-même et à persuader à sa postérité qu'elle était bonne ; il diminuait les avantages de son alliance pour en faire ressortir tous les inconvénients (1), et enfin il se rassurait par cette considération, à ses yeux décisive, que si l'opération n'était pas avantageuse pour lui, elle l'était pour sa maison. C'est, en effet, cette réflexion dernière qui nous donne la clef de sa conduite, et qui nous oblige à insister sur un trait essentiel de son caractère dont l'influence se fera sentir sur toute sa vie.

On l'a entendu tout à l'heure, parlant d'une impulsion chez lui dominante, définir cetto impulsion le sentiment du futur appliqué à l'esprit de famille. C'était pour lui l'idée fixe que sa mai-

(1) Nous avons déjà fait remarquer ailleurs, en parlant du marquis Jean- Antoine, combien ce que dit ici son fils de l'e ffroi qu'il avait donné de notre nom tranche avec le ton enthousiaste auquel il s'élèvera plus tard, en racontant la vie de son père dans cette notice que Mirabeau l'orateur a copiée en l'embellissant encore.

son (c'est- à-dire sa race), dont il ne pouvait dans le présent se dissimuler la situation relativement modeste, était destinée dans l'avenir à être une fort grande maison. La seule qualité de fille unique et de future héritière que possédait sa femme suffisait à ses yeux pour garantir toutes les qualités qu'il ne lui connaissait pas, et pour compenser toutes les difficultés d'un mariage qui ne lui apportait aucune aisance présente et qui devait même lui être une charge aussitôt qu'il aurait des enfants. Son imagination toujours prompte à sacrifier le présent à l'avenir et à voir l'avenir sous le jour le plus brillant, lui représentait de beaux domaines en Limousin, en Péiigord, en Poitou, venant s'ajouter à ses domaines de Provence. Il se voyait déjà occupé à les améliorer, car il eut toujours la prétention souvent malheureuse des améliorations agricoles ; il en doublait la valeur, il les partageait entre les divers héritiers de son nom et il réalisait ainsi le programme qu'il s'était tracé dès son adolescence, et qu'il se plaît à présenter souvent à son frère sous cette forme fastueuse : « faire d'une maison en Provence une maison en France. »

Ce n'est pas que ce beau programme fût en luimême absolument chimérique. Il est certain que les deux époux devaient réunir sur leurs têtes une fortune qui, bien dirigée et par le seul accroissement naturel des revenus territoriaux, pouvait être considérable. Mais il s'agissait d'attendre

patiemment cette fortune, car elle semblait devoir se faire et elle se fit, en effet, attendre longtemps. Il s'agissait de l'attendre sagement, et sans la dévorer d'avance, dans l'ordre d'un ménage bien réglé, où deux époux bien unis travaillent d'un commun accord à la prospérité de leur famille. Devant cette perspective, la question préalable de savoir avec quelle personne il contractait mariage n'était pas aussi indifférente que le supposait le jeune marquis de Mirabeau. Il devait apprendre à ses dépens que, s'il est quelquefois dangereux d'épouser une femme uniquement pour la fortune qu'elle a, il est souvent encore plus dangereux de l'épouser pour la fortune qu'elle aura.

Un premier inconvénient de cette brillante combinaison se serait fait sentir immédiatement après le mariage, si nous en croyons le sage bailli de Mirabeau, que le lecteur connaît maintenant, et qui, à une époque très-éloignée . de celle où nous sommes, quand les deux époux, dès longtemps séparés et furieux l'un contre l'autre, achèvent de se ruiner mutuellement en procédures, écrit à son frère aîné, le 7 février 1780, les lignes suivantes : « Trois jours après que j'eus vu ta femme, je compris qu'elle n'était pas propre à être sur un théâtre quelconque. Je ne t'ai jamais dit ce qui m'est arrivé alors, et je ne te le dirais pas, s'il y avait le plus léger moyen de réunion avec pareille femelle. Mais, dès les premiers temps (du mariage) , le duc de Niver-

nois peut te l'attester, voyant que tu avais quitté le service militaire et que tu avais quelque dessein de te fourrer clans les ambassades, j'avais sollicité pour toi ledit duc, le duc de Duras, et autres amis; j'en avais même parlé au vieux Pontchartrain et à sa femme. Tous médisaient. « Mais « on assure que sa femme est une des plus ridi- « cules créatures qu'il y ait au monde. Vous cornet prenez qu'il est impossible d'employer un homme « qui a une pareille femme, à moins qu'il ne la « laisse en- France quand il est en pays étran- « ger. » Tu en sus quelque chose dans le temps ; mais, comme de droit, tu sentis l'impossibilité de laisser cette femme avec notre mère (1), et moins encore avec ses parents, car c'eût été la perdre entièrement. Le silence absolu de tous à son sujet me fit bien voir que je n'étais pas le seul à qui elle déplût. Mais tu sais qu'un galant homme n'a jamais parlé de sa femme à un mari. Tu dois de plus t' avouer à toi-même que tu n'en donnais pas le moyen. »

En effet, le marquis de Mirabeau, qu'on verra plus tard s'exagérer les défauts de sa femme au point d'écrire ces mots : « Les vingt ans que j'ai passés avec elle ont été vingt ans de colique né-

(1) Nous avons déjà dit, dans un des précédents chapitres, que la mère du marquis de Mirabeau, qui était en Provence au moment où son fils se mariait si légèrement à Paris, n'avait pris aucune part à ce mariage et n'avait aucun goût pour sa bellefille.

phrétlque, » persista assez longtemps, et par un trait de caractère qui d'ailleurs lui fait honneur, non-seulement à la défendre contre les antipathies de sa mère et de son frère, mais à se cacher à lui-même ses défauts; quoiqu'il les supportât avec une irritation continue qui parfois perce dans ses lettres, il est visible que l'attente de l'héritage futur lui est un continuel encouragement à* la palience; mais on verra également que du côté de la femme, qui eut aussi des épreuves à supporter, la patience décroît à mesure que la perspective de l'héritage se rapproche, et elle disparaît aussitôt que les belles espérances caressées pendant vingt-sept ans par le mari se sont enfin complètement réalisées.

Les résultats de cette association entre deux êtres également fougueux et incompatibles (résultats désastreux non-seulement pour les deux époux, mais aussi pour le bonheur et la moralité de leurs enfants) n'ayant éclaté devant le public quà une époque où le marqis de Mirabeau avait conquis une grande notoriété par ses ouvrages, cette notoriété même, ayant été habilement exploitée contre lui par ses adversaires, nous attendrons, pour exposer avec impartialité le tableau de sa vie d'époux et de père, d'avoir raconté l'histoire de ses travaux intellectuels et des modifications successives qui se produisirent dans ses opinions politiques et économiques. Toutefois, il est une partie de sa vie domestiques qui se ratt. i 28

tache trop directement à son rôle public pour pouvoir en être séparée. Le même esprit d'utopie qui l'inspire toujours plus ou moins dans ses vues, sur le gouvernement des hommes, se retrouve dans sa manière d'administrer sa fortune personnelle .

On a vu de nos jours tel utopiste, tel saintsimonien, par exemple, débutant avec les apparences d'un rêveur chimérique et désintéressé, finir par se montrer à nous sous la forme d'un spéculateur madré ou d'un roué politique, habile à se maintenir sous les gouvernements les plus différents. Rien ne ressemble moins au marquis de Mirabeau, car la nuance chimérique reconnaissable dans presque tous ses ouvrages est encore plus marquée dans la gestion de ses propres affaires. C'est déjà là, ce nous semble, une preuve à alléguer en faveur de la sincérité de F Ami des hommes, qui a été souvent mise en doute.

Il va sans dire que si le marquis de Mirabeau était un dissipateur banal à la manière de sa femme et de ses deux fils, qui tous ne connurent jamais la différence entre le doit et l'avoir, ce ne serait pas la peine d'analyser en détail un genre de caractère qui court les rues. Mais quand on sait que nul homme ne s'est plus préoccupé que lui des moyens d'augmenter sa fortune, dans l'avenir, il est vrai, et en la diminuant souvent dans le présent ; que nul homme n'a fait plus d'opérations de vente ou d'achat, et surtout d'achat ; que nul

homme n'a tenu jour par jour un compte plus régulier de son actif et de son passif et n'a barbouillé plus de papier pour se démontrer à. luimême , et surtout pour démontrer à sa postérité, qu'il a toujours devant les yeux, l'utilité de chacune de ses opérations; que nul homme n'a payé plus exactement ses dettes , en empruntant, il est vrai pour les payer, et ne s'est, en définitive, plus abstenu de toute dépense de plaisir, et que néanmoins cet homme a trouvé le secret de se ruiner ; quand on sait cela , il est naturel qu'on soit un peu curieux d'examiner comment il s'y est pris , d'autant que si sa femme et ses enfants l'y ont puissamment aidé, il y a mis aussi beaucoup du sien.

Son frère, qui le connaissait mieux que personne, et qui, tout en l'aimant très-tendrement, éprouvait parfois le besoin de lui dire la vérité avec tous les ménagements dus à ses chagrins et à ses malheurs, s'expliquant avec lui sur les causes de sa ruine, qu'il entrevoyait déjà dès l'année 1778, lui écrivait à cette époque : « Tu étais fait pour être à la tète d'une grande machine, et tu as été à la tète d'une petite que tu as voulu mener en grand. Je te dirai un paradoxe incroyablp, et qui est cependant très-avant dans ma tète, c'est qu'un homme juste mène plus facilement un État qu'une maison, parce que clans un État il choisit ses outils, dans une maison il n'a que ceux qu'on lui donne. Un roi peut changer de premier mi-

nistre, un mari ne peut pas changer de femme, et quiconque en a une destructrice travaillera en vain à faire une maison, quelque habile qu'il soit. Or, depuis la création du monde, on ne vit pas une femme de l'espèce de celle que Dieu t'a donnée, ni des enfants de l'espèce des tiens. »

Le bailli charge ici un peu la part de responsabilité de la femme et des enfans de son frère pour alléger d'autant celle du chef de la famille. Dans d'autres occasions , il ne craindra pas de lui dire : « Tes beaux plans m'ont souvent paru fondés sur les brouillards de la Seine. » Mais le vice radical de l'esprit du marquis, la passion de mener en grand une petite machine et de faire de vastes combinaisons avec des moyens très-bornés, va ressortir nettement d'une courte analyse de son administration domestique.

Nous avons dit que le fils aîné du marquis Jean-Antoine avait reçu de son père une fortune de 27,500 à 28,000 livres de revenus, consistant principalement en terres, sur lesquelles il avait à payer en pensions ou charges annuelles 11,500 ou 12,000 livres. Mais les 16,000 livres de rente qui lui restaient n'étaient déjà plus entières au moment de son mariage. Ce n'est pas qu'il les eût entamées par des dissipations, on sait que ce n'est point son genre, il en avait seulement transformé une partie en valeurs plus onéreuses que productives.

Se trouvant à Paris en 1740, par conséquent à l'âge de vingt-cinq ans. pour soliciter cette autori-

sation d'achat d'un régiment dont nous avons souvent parlé et ne l'obtenant point, il avait imaginé, sous l'influence de son ami, M. de Saint-Georges, d'employer tous les capitaux disponibles de l'héritage paternel à l'acquisition d'une terre à portée de Paris. Cette idée était essentiellement contraire au principe que nous le verrons développer, nonseulement dans tous ses ouvrages, mais aussi dans ses instructions à ses enfants, savoir : qu'un seigneur de fief doit rester dans les domaines que la Providence lui a assignés, et ne quitter jamais sa province originaire pour s'établir à Paris ou aux environs. Au moment même où il enfreint ce principe favori, il ne l'abandonne pas absolument, car il se tire d'affaire en se désapprouvant lui-même, mais en ajoutant qu'il faut agir comme tout le monde : « Ayant reconnu, dit— il, sur l'inspection des choses au centre après les avoir vues à la circonfé ■ rence, que le gouvernement présent et futur tendait à tout ramener à la capitale et à dépeupler les provinces, je conclus que pour faire sagement et ne pas déchoir il ne fallait pas être des derniers à se laisser entraîner et gouverner selon le courant, quelque préjudiciable qu'il soit au fond et pour le général et pour le particulier. » Il ne désirait cependant acheter qu'une terre peu considérable, afin de pouvoir s'y retirer quand le séjour ruineux de Paris commencerait à devenir trop pesant, et il la voulait, dit-il, peu considérable, « parce que les biens aux environs de Paris

ne conviennent pas aux grandes races étant situées en coutumes bourgeoises et se partageant en toutes mutations. » Il trouva près de Nemours une terre d'un faible rapport, la terre du Bignon, qu'il acheta en 1740.11 la paya néanmoins 112,000 livres. Gomme elle était, de son propre aveu, dans*un état dénorme dépérissement, elle ne lui rapporta pendant longtemps que de l'argent à dépenser en réparations.

L'année d'après, en attendant qu'il trouvât la riche héritière qu'il cherchait, le jeune marquis, toujours assisfé de son ami le philosophe Saint- Georges, avait acheté un hôtel à Paris, rue Bergère. « Ce n'était, dit-il, qu'un cadavre de maison, il n'y avait encore que les murs et les plafonds de faits, mais l'architecture en était gracieuse. » Il l'acheta pour 30,000 livres ; c'était certainement bon marché, il fallait toutefois la payer et la finir pour la rendre habitable. Or, au moment où il s'abandonne à une légion d'ouvriers qui le dévorent, son imagination le pousse dans une autre entreprise. « J'avais, dit-il, depuis deux ans, dans la tète, l'exécution d'un grand projet de canal à Mirabeau; » et le voilà exposant à sa postérité le plan, les difficultés, les avantages de cette opération, comment l'ingénieur- architecte auquel il s'était confié était un fou quoiqu'il eût bien du talent, et comment, après avoir dépensé inutilement, 4,800 livres, il fut obligé de reconnaître que son entreprise de canal n'était qu'un coup

cTépée dans Peau. Toutes ces opérations ayant précédé son mariage, il semble que c'eût été le cas pour lui deviser surtout aune dot en argent On a vu avec quelle facilité il s'arrangea du sinple revenu d'une propriété qu'il ne connaissait pas plus que sa future, et dont le premier aspect devait aussi lui procurer une surprise peu agréable. Nous l'avons laissé se mariant chez ses beauxparents au château d'Aigueperce, près Limoges : « Je fus bien peu de jours, dit-il, à connaître la discordance des esprits et humeurs des gens avec lesquels j'habitais, et conséquemment à m'ennnyer de ce séjour , d'autant que mes affaires me rappelaient en Provence ; mais ma femme me conjura de ne la point quitter que je ne l'eusse emmenée chez moi ; le plan de Mme de Vassan était d'y conduire sa fille ; elle me demanda seulement quelque temps pour préparer ses affaires à son absence et cela me retint. M. de Vassan, de son côté, se faisait une fête de ce voyage . Nous partîmes enfin d'Aigueperce le 15 juillet 1743, pour nous rendre d'abord en Périgord , à Saulvebœuf, afin de voir cette terre qu'on m'avait donnée. » « Le château, ajoute le marquis, était un bel assemblage de pierres de taille, mais il était inhabitable ; il y avait des fenêtres en quelques endroits (sic) , mais il n'y avait pas de vitres. Il était planchéié du haut en bas, mais il y avait un doigt de jour entre chaque planche. » Quant au domaine qu'il avait reçu comme repré-

sentant quatre mille livres de rente, il était dans an désordre miraculeux. Confié depuis longtemps à de mauvais régisseurs, il ne rendait absolument rien, et demandait, pour pouvoir être seulement a Terme, de grosses réparations. Après avoir subi philosophiquement cette déception , le nouvel époux continue sa route vers la Provence , traînant après lui une suite de trente-deux bouches , bètes ou gens. « M. de Vassan, dit-il, ne me fit grâce pas même de son marmiton. »

Cependant la vieille marquise, sa mère, qui était restée au château de Mirabeau, d'où elle subvenait de son mieux aux brillantes spéculations de son fils en vendant, çà et là, soit une rente, soit une maison à Aix, ou encore en lui procuraut des créanciers modérés , « se préparait , dit celuici, à recevoir cette nuée de monde dont je la menaçais depuis tout l'été. » Non-seulement elle se précautionnait à bon escient de provisions, mais elle mettait les maçons au château et en changeait les dispositions intérieures. C'était prendre le marquis par son faible : aussi , après avoir détaillé tout ce que fit sa mère, il ajoute : « Ces changements furent d'une commodité infinie pour la maison, et c'est dommage que ce fût à la veille de notre éloignement pour longtemps (1). Mais

(1) C'eût été, en effet, non pas seulement un dommage, mais une folie, si la mère eût pu prévoir le parti que son fils allait prendre si brusquement de quitter ceite résidence, non pas pour longtemps, mais pour toujours; car il n'y revint plus qu'en passant, et sa mère n'y revint plus jamais*

c'est toujours bien fait d'embellir et rendre commode le manoir de nos pères, dont on porte le nom, et surtout quand il est aussi considérable que celui-là !... Mais cela ne se faisait pas sans argent, et à dire vrai, pour un homme dont le goût et les mœurs sont diamétralement opposés aux maçons et tous autres détails de ce genre, que je méprise comme étant une continuelle petite guerre de surprises que l'humanité se fait, et auxquels je n'entends rien, je n'ai pas laissé de manier beaucoup la truelle, trop entraîné par ma vivacité et mon goût pour l'ordre et Yaméliorissement. » Cette confession faite à trente-deux ans n'empêchera pas le marquis d'abuser presque jusqu'à sa mort, nonseulement de la truelle, mais de la pioche, de la pelle et du rabot.

Il passe ensuite au détail, dont nous faisons grâce au lecteur, des énormes dépenses que lui occasionnèrent ses hôtes et leur suite pendant trois mois de séjour. « Tout alla bien, dit-il, et grandement ; mais ces trois mois furent pesants, . et quand je me rappelle tout l'argent qui s'en allait au maître d'hôtel pour gens qui ne m'en savaient nul gré, je ne puis que je ne le plaigne. » Et il note en passant, pour l'instruction de sa postérité, que sa femme ayant fait ses premières couches à Mirabeau, en mars 1744, M. et Mme de Vassan partirent à la fin du même mois, sans avoir rien donné ni à la mère ni à l'enfant. « La maison enfin nettoyée, dit ce gendre peu enthou-

siaste, la première idée qui me vint fut de prendre un bout de papier et de tirer au clair l'état général de mes affaires. L'opération en fut prompte et facile, mais totalement décisive, par l'impression qu'elle me fit. La voici. » Et il transcrit pour ses descendants l'addition de ses revenus en regard de ses charges en 1744.

Il venait, il est vrai, de s'enrichir, par achat ou par mariage, de deux terres avec deux châteaux et d'un hôtel à Paris; mais ces trois acquisitions, dont deux lui avaient coûté beaucoup d'argent, ne lui rapportaient absolument rien. Par conséquent, il les écarte de son addition, de laquelle il résulte que les 27,500 livres de rente laissées par son père sont réduites à 22,525, et que les 11,500 livres de charges, laissées également par lui, ont augmenté dans une brillante proportion, car elles s'élèvent maintenant à 16,631 livres.

« Ce beau petit détail, dit le marquis , me fit ouvrir les yeux d'une étrange manière; car qui, de 22,525 ôte 16.631, reste 5,894. Or voilà donc ce beau seigneur de 30,000 livres de rente , qui venait de doubler son manteau de même (1), et qui venait de nourrir tant de monde , le voilà réduit à 6,000 livres de rente au fait et au prendre, et dans le grand chemin, en allant bien à

(1) C'est-à-dire qui venait d'épouser une personne devant avoir un jour 30,000 livres de rente. On voit que le marquis s'attribue aussi, pour sa part, la même fortune que sa femme, ce qui n'est pas absolument exact.

l'étroit et se privant de tout , de se ruiner . Je me frottai, sans doute, plus d'une fois les yeux, mais le fait était vrai, et tout ce que je pouvais y mitiger c'était les 2,000 livres de pension que me faisait ma mère, qu'il fallait ajouter. Dès lors, je pris la résolution de calculer toujours avec moimême vis-à-vis le papier, effrayé du précipice que je venais d'éviter, et je commençai le grand livre intitulé : État de ï argent reçu et dépensé (1). Je compris que je n'avais d'autre parti à prendre que de quitter l'habitation de cette ruineuse province, pour aller manger une de mes deux terres qui étaient en souffrance. Il ne s'agissait plus que de se déterminer entre ces deux terres. Dans l'une, le voisinage de M. et de Mme de Vassan m'effrayait ; dans l'autre, celui de Paris. La délibération ne fut pas longue dès que j'en parlai à ma mère, et nous optâmes pour Saulvebœuf. Plusieurs raison nous y devaient déterminer : 1° le désordre total où était cette terre ; 2° le désir de connaître et d'être connu dans les provinces où je devais un jour avoir de grands établissements. » Une fois résolu à cette transplantation, il laisse à Mirabeau un régisseur intelligent, un abbé Castagny, qui transforme en recettes toutes les dépenses qu'entraînait le séjour du maître ; qui,

(1) Autre livre de comptes, plus détaillé, que le marquis ajoute à C3lui-ci. Il est dans sa nature de croire que, pour supprimer les déficits, il suffit de les constater soigneusement, et plutôt deux fois qu'une.

au lieu de payer un jardinier, affermer le jardin; au lieu de payer un chasseur, afferme la chasse, etc., etc.; qui. en un mot, l'aide à augmenter la colonne de l'actif en diminuant celle du passif. Il emporte une partie de ses meubles, il vend le reste à Marseille, et s'installe avec sa mère et sa femme à Saulvebœuf.

Il y passe deux ans en réparations et en discussions, non sans cultiver cependant sa popularité, en exerçant ce qu'il appelle son ascendant naturel sur le peuple gascon, « dont les Périgourdins, dit-il, sont l'élite. » Il y a des joursjie fête, où il assure que le sommelier a donné pain et vin cà cent trois personnes. Il y fait faire à grands frais un terrier, c'est-à-dire un plan cadastral, avec nomenclature détaillée de tous les droits fiscaux dus au seigneur par chaque tenancier. C'est un genre de dépenses qu'en sa qualité de propriétaire très-féodal il a multiplié beaucoup pendant sa laborieuse carrière. Enfin il remet ce bien du Périgord assez en valeur pour pouvoir l'affermer 3,200 livres, ce qu'il considère comme une très-belle opération, et par-dessus le marché, il se procure une forte recette, dont il avait le plus pressant besoin, en faisant une coupe de bois qu'il vend 20,500 livres. Ces bois, suivant lui, étaient en retour, et il fallait les couper, si l'on voulait qu'ils revinssent bien. Il avait eu soin, d'ailleurs, de réserver les allées et avenues du château. Nonobstant ces précautions, son beau-

père et sa belle-mère jetèrent feu et flammes ; « il semblait, dit le gendre, que je leur avais volé cet argent. » Ils lui intentèrent même un commencement de procès, qui n'eut pas de suite.

Tandis qu'il arrange ses affaires en Périgord, tout en surveillant de son mieux celles de Mirabeau, il reconnaît que celles de Paris et du Bignon réclament impérieusement sa présence, et il se déplace encore une fois, à la fin de 1746, avec mère, femme, enfants, domestiques, pour se fixer définitivement à Paris et au Bîgnon. Son hôtel de la rue Bergère, acquis avant son mariage, l'avait entraîné dans des frais sans fin, pour des embellissements et agrandissements que son absence avait singulièrement contrariés, car il pleuvait encore dans sa maison trois ans après qu'il l'avait achetée. Au bout de dix ans, il y avait dépensé, y compris l'achat, plus de 100,000 livres ; il n'en tirait que 2,300 livres de loyer. Il la vend 85,000 livres, et en achète une autre , rue des Saints- Pères, pour 50,000 livres, plus petite, mais habitable.

Quant au Bignon, « cette terre, dit -il, si fort en désordre, ni bâtie, ni meublée, » il s'y enferme avec une légion de maçons, de charpentiers, de menuisiers, de pionniers ; il fait refaire le château, change le cours de la rivière qui l'entourait, transforme les pacages en prairies, plante des arbres, creuse des fossés, le tout à trèsgrands frais. Il se confesse sur ce point à ses des-

cenclants avec son ingénuité ordinaire. « J'ai gâté, dit-il, bien des choses, par vivacité et précipitation, et ne me suis mêlé d'aucune avec entendement, n'ayant ni talent, ni habitude de tout ce que*j'ai été obligé de faire comme bâtiment, agriculture ; et il est vrai qu'on fait un grand tort à un chef de maison, et, en sa personne, à toute sa famille, en l'élevant uniquement pour le métier de la guerre. Il apprend à dédaigner ses vrais devoirs, et quand il y revient, l'âge de se rompre aux choses est passé. Quoi qu'il en soit, j'ai su me priver, mais je n'ai rien su faire avec économie. Il n'est qu'un point qui ne m'a jamais manqué, c'est la bonne volonté et intention. Puissé-je me corriger par mes fautes, car si je vis, je ne fais que commencer, vu la besogne qui me menace. » Le marquis fait sans doute allusion aux biens futurs de sa femme dont la gestion lui donnera de grands soucis, mais comme il ne les a pas encore, et comme il s'écoulera bien des années avant qu'ils soient en sa possession, il semble que ce serait pour lui le cas de se reposer un peu, ou du moins de se contenter d'appliquer le besoin d'activité qui le dévore à l'administration laborieuse de ses trois terres de Mirabeau, de Saulyebœuf et du Bignon. C'est pourtant vers cette époque qu'il se lance dans une nouvelle entreprise, la plus vaste, mais la plus chimérique de toutes, qui devait lui valoir d'énormes tracas et de nouvelles pertes d'argent. « Me voici enfin arrivé,

dit-il en commençant son compte rendu financier de l'année 1752, à l'époque la plus importante, selon toutes les apparences, de toute ma gestion, tant présente que future. Il est nécessaire, pour connaître mes raisons sur un tel revirement de parties, de reprendre cette affaire de plus haut, et d'en voir les motifs avant les détails.»

Ce début solennel nous porte à croire que le déposant se sent un peu embarrassé devant le tribunal de sa postérité par la hardiesse de l'opération qu'il s'agit d'expliquer. Aussi n'aborde-t-il son exposé qu'en s'y prenant de loin. Il rappelle qu'il a toujours préféré les pays de droit écrit aux pays de droit coutumier, qu'il a toujours songé à réunir, autant qu'il lui serait possible, les terres dispersées qu'il pourrait avoir un jour, soit de son chef, soit du chef de sa femme, parce que les grands fiefs font les grands seigneurs; qu'en relisant les États de la France de l'abbé de Longuerue, de Boulainvilliers et de Piganiol de la Force, il avait dès longtemps remarqué l'Astarac, c'està-dire une partie de l'ancien comté d'Armagnac, comme un des plus grands fiefs parmi ceux qui ne sont point réunis à la couronne, puisqu'il est composé de plus de cent paroisses. Sachant que ce grand fief, passé dans la maison de Rohan, dont le principal établissement était en Bretagne, ne pouvait guère être administré par le chef de cette maison, et supposant qu'il serait peut-être dans le cas d'être vendu, il avait chargé un de ses amis

de s'en informer auprès de l'intendant du duc. Il apprit que ce fief, substitué au second fils de la maison de Rohan, n'était point à vendre, mais que le duché de Roquelaure, qui avait fait aussi partie de l'ancien comté d'Armagnac, et qui appartenait aux Rohan, était à la disposition de quiconque voudrait Tacheter. La juridiction seigneuriale de ce fief s'étendait sur treize paroisses. Pour un homme qui vient de rêver un fief de cent paroisses, c'était peu ; mais il y avait vingt-trois métairies dont la gestion avait été fort négligée, et qui, entre les mains d'un propriétaire actif et entreprenant, devait s'améliorer beaucoup. Le tout se donnait pour la bagatelle de 450,000 livres.

Il n'en fallut pas davantage pour monter la tête au marquis de Mirabeau, et le déterminer à se rendre de sa personne chez l'intendant du duc de Rohan. «Je trouvai, dit-il, en lui un emballeur doué d'une abondante et gracieuse faconde qui donne en apparence toutes les facilités imaginables, et assurément il les trouva en moi. » L'intendant lui prouve, la plume à la main, que son acquisition lui donnera, soit en fermages, soit en bois, soit en droits seigneuriaux, au moins 15,000 livres de revenu net.

Comptant sur son habileté pour les augmenter, le marquis prend à peine le temps de se renseigner auprès d'une dame de ses amies qui habitait le pays, auprès de la marquise de Gensac : « Quand quelque chose doit arriver, dit-il, tout concourt à t. i. 29

l'exécution avec une rapidité presque miraculeuse ; courrier par courrier, je reçus réponse de Mme de Gensac à tous les articles du mémoire que je lui avais adressé. Toutes les informations étaient favorables et ces terres me furent enluminées au mieux. » Dès lors, quoique les termes de payement qu'on lui accordait ne fussent rien moins que commodes, car ils étaient fort rapprochés, il accepte tout. Cependant, avant de conclure, il se ravise et demande à consulter sa mère, « étonné moimême, dit-il, de la rapidité avec laquelle j'allais. » Il développe son plan à sa mère, et maintenant que l'homme nous est connu, on devine sans peine avec quelle ardeur provençale il pérora. « Nous examinâmes toute l'affaire; elle y donna son accession, soit que je lui parusse empressé, soit aussi que dans ce premier moment, l'idée d'acquérir fit taire en elle toutes les considérations timides que son sexe, son âge et une longue habitude d'une gestion purement économique devaient naturellement lui donner, et qui sont peut-être revenues depuis plus fortement qu'elle ne me l'a témoigné (1). Elle me conseilla seulement un article essentiel qui était de ne point acheter sans voir et de demander à M. de Rohan le temps de faire le voyage de ce pays-là. » Il semble, en effet, qu'il eût été naturel de commencer par ce préli-

(1) II va pourtant nous montrer lui-même tout à l'heure que sa mère a fini par improuver fortement, mais trop tard, son entreprise.

minaire, et le marquis n'y avait pas seulement pensé. C'est sur l'avis de sa mère qu'il se décide à conférer avec le duc de Rohan en personne. « Il me parut, dit-il, tel que sa réputation, bon et sot homme ; mais, soit que Bolle (son intendant) eût eu le temps de le préparer sur ma proposition, soit que celui-ci , qui était assis de façon que je ne le pouvais voir en parlant à M. de Rohan, lui fit signe, il parut singulièrement ému pour une boule de chair, quand je lui demandai d'aller faire un voyage avant que de conclure; il me dit que ce n'était point sur ce pied-là qu'il avait traité, qu'il était pressé par son engagement avec M. de Montmartel, qu'on l'avait empêché de conclure pour une de ses terres et qu'aujourd'hui il était impossible que j'eusse tout vu à temps... » Bref, il se démena tant, déclarant que, s'il manquait quelque chose aux articles spécifiés dans le contrat, il était prêt à le payer au double, que le marquis se piqua d'honneur et donna parole. «Au sortir de là, ajoute-t-il, je fus chez Giraucl, mon notaire, à qui je contai toute ma chance, qu'il écouta grands yeux ouverts, bouche béante, et à qui je demandai de me faire trouver de l'ar gent. Après qu'il se fut un peu remis, il me dit qu'il me trouverait d'abord 80,000 livres qu'un de ses clients voulait placer, etc., etc. »

Depuis son mariage, le marquis de Mirabeau avait changé de notaire, mais, si l'on n'a pas oublié l'attitude du premier, on remarquera qu'il

produisait assez naturellement sur tous les notaires à peu près le même genre d'impression. Il est certain que si celui-ci était, comme nous le sommes maintenant nous-même, au courant des affaires de son client, il lui était permis d'ouvrir les yeux et même la bouche en voyant un homme qui nous a donné son bilan en 1744, lequel consistait en 6,000 livres de revenu net, qui depuis huit ans, il est vrai, a relevé un peu son actif, mais qui .certainement, en 1752, avait tout au plus un revenu égal à celui du bien qu'il voulait acheter , se montrer si pressé d'emprunter 450,000 livres à cinq pour cent, pour acquérir des terres inconnues devant lui rapporter, même dans le cas où il n'aurait pas été trompé, au plus trois pour cent. Cependant, comme sa femme, que par parenthèse il ne nous dit pas avoir consultée, mais qui alors vivait encore avec lui et en bons termes, consentait à ajouter sa signature à la sienne, et enfin, comme l'acquisition qu'il venait de faire servait elle-même d'hypothèque à ses engagements, il savait qu'il trouverait des prêteurs.

Il signa donc résolument son acte d'achat le 6 août 1752, et six jours après il partit pour aller faire connaissance avec son duché de Roquelaure, comme il était parti en 1743 pour aller faire connaissance ivec sa femme et avec sa terre de Saulvebœuf . Dans cette circonstance, comme dans la première, les déceptions ne lui manquèrent pas. A peine arrivé

en Gascogne, les gens du pays lui disent qu'il a acheté cent mille livres trop cher. Il se met à visiter son acquisition pièce à pièce. Les terres sont en assez bon état. Mais les bois sont absolument dégradés, et cependant Mme de Gensac les lui avait vantés comme tout le reste, ce qui donne lieu de sa part aune de ces réflexions philosophiques, humoristiques et naïves dont il sème volontiers ses calculs, « Ce qui me mit, dit-il, le plus au fait du pays, et que j'aurais dû savoir avant, c'est que quand je demandai à Mme de Gensac, femme d'ailleurs renommée pour sa probité et ses vertus, d'où vient qu'elle m'avait mandé dans son mémoire que les bois étaient immenses et en bon état, elle me répondit que, ne pouvant croire que ce fût tout de bon qu'un homme de qualité voulût et pût faire une telle acquisition, elle n'avait pas voulu se faire un ennemi de M. de Rohan. C'est le caractère principal de cette nation (les Gascons), caractère peu compatible avec leur bavarderie continuelle, mais qui cependant est tellement inhérent à leur substance qu'ils ne vous donnent jamais l'avis le plus simple qu'à l'oreille et vous priant toujours de ne les pas compromettre. »

Après avoir ainsi satisfait son goût pour l'observation du cœur humain, le marquis travaille de son mieux à augmenter les revenus de son duché et à défendre avec la même énergie ses droits seigneuriaux utiles et ses droits honorifiques. On lui conteste son droit de prélation sur

les marchés et les échanges, il le fait maintenir : le curé de Roquelaure a pris la mauvaise habitude de prier au prône pour le seigneur et la clame de la paroisse sans les nommer, il exige et obtient des prières nominales. On dispute au juge de Roquelaure le droit de siéger au conseil municipal comme représentant du seigneur ; il fait triompher ce droit, et tout en s'occupant de ses bois, de ses moulins, de ses redevances, aidé d'ailleurs par son régisseur de confiance, l'abbé Castagny, qu'il a fait venir de Mirabeau, il peint à grands traits et naturellement sans indulgence ceux qui se rencontrent sur son chemin pour le barrer. Voici, par exemple, entre plusieurs autres, le portrait d'un gentilhomme qui lui donnera du fil à retordre : « Il prétend, dit le marquis, avoir quelque alliance avec les Roquelaure, ainsi que font tous les Gascons avec les gens illustres de leur pays. Celui-ci, coq du canton, grand discoureur, homme qui s'est ruiné par ses grands airs et l'habitation de Toulouse, vit dans sa tanière où il troque avec tous les procureurs fiscaux et les curés du pays, des perdreaux et des ortolans contre des révérences.»

Il cherche d'ailleurs à se rendre populaire par des mesures utiles, sinon parmi les habitants du bourg de Roquelaure qui paraissent un peu en défiance contre ce nouveau seigneur, au moins parmi ses autres vassaux. « L'administration de la justice et police souffrait, dît-il, dans toutes ces terres éloi-

gnées les unes des autres de leur réunion à la justice de Roquelaure ; je ne jugeai pas à propos de séparer cette juridiction, ce qui eût été en quelque sorte la dégrader ; mais, pour que la police n'en souffrît pas, après avoir renouvelé les lettres aux anciens officiers, je créai des substituts du procureur fiscal dans chaque lieu considérable, à savoir Maurous à Biran, Dufaut à Lavardens et Douzan neveu pour Sainte-Christie, Gaudous et Mirepoix.Je déclarai à Cour tade viguier (juge), trèshonnête garçon et fort à son aise, dont la charge était financée 2,000 livres, que je ne vendais la justice en gros ni en détaiî, et qu'il n'avait qu'à se faire rembourser par M. de Rohan (1) ; je désignai des notaires pour les différents terriers et y fis consentir les gens de Lavardens et ceux de Biran dont j'eus fort à me louer, et écrivis avant de partir à tous les consuls des différents lieux, à la réserve de Roquelaure, pour les remercier et leurs compatriotes en leur nom, et les assurer d'amitié, justice et protection de ma part, de fa-

(1) Ceci a peut-être besoin d'être expliqué. Les seigneurs de fiefs, sous l'ancien régime, avaient des officiers de police et de justice qui achetaient souvent leurs charges, comme les officiers de police et de justice du royaume achetaient les leurs. Le marquis de Mirabeau, ne voulant point bénéficier de son droit de justice et de police, renonce à recevoir de son vendeur, le duc de Rohan, le prix de la charge de viguier, et autorise Courtade à se faire rembourser par le duc. Nous reviendrons, du reste, dans le chapitre suivant , sur cette partie assez inconnue aujourd'hui des droits seigneuriaux avant la Révolution.

çon qu'à la veille de mon départ, le terroir de Puységur n'était presque pas assez grand pour contenir tous les souhaiteurs de bon voyage. »

Il est très-probable, quoiqu'il n'en dise jamais rien, que parmi les motifs de cette hasardeuse opération, le marquis de Mirabeau avait fait entrer pour beaucoup l'espoir d'obtenir tôt ou tard le titre de duc; aussi ne manque-t-il jamais, dans chacun des actes passés durant cette période de sa vie, de se qualifier, en attendant mieux , seigneur du duché de Roque laure. Toujours est-il qu'en rentrant à Paris, après deux mois de séjour en Gascogne, il se voit assailli par une action en retrait lignager (1) formée par ce même gentilhomme duquel il médisait tout à l'heure, et portant sur une partie de son acquisition, sur la terre de Biran. Il se défend de son mieux; mais, après un procès long et coûteux, il est condamné à abandonner cette terre au réclamant, qui doit, il est vrai, lui en rembourser le prix, mais qui lui laisse sur les bras les frais du procès . Il demande à son vendeur, le duc de Rohan, de le dédommager au moins de ces frais. La question est livrée à

(1) C'était la faculté accordée, en vertu de l'ancien droit, au

plus proche parent soit d'un seigneur qui vendait un fief, soit

. même d'un seigneur qui l'avait possédé avant le vendeur, de

i le retirer, c'est-à-dire de le reprendre à un tiers acquéreur, en

|lui remboursant le prix d'achat. Le gentilhomme dont il s'agit

ici n'avait pas seulement quelque alliance avec les Roque-

laure , comme le disait par erreur le marquis , il était le plus

(proche parent du dernier duc.

l'arbilrage de deux gentilshommes. Le marquis choisit le duc de Nivernois, qu'il peint en passant d'un trait en disant de lui : « très-digne ami, mais dont la qualité de Tesprit n'est pas la force. » Les deux arbitres, ne pouvant s'entendre, nomment un tiers arbitre qui se prononce contre lui, et il se console par une de ces réflexions analogues à celles que nous avons déjà citées. Faisant allusion à la réputation de dévot qu'avait le duc de Rohan, il dit : « Je fus la dupe de penser que la dévotion donnât de l'étendue à la délicatesse au lieu de savoir que c'est de cette dernière qu'elle reçoit ses proportions. » Pour comble de malheur, à la première nouvelle de ce procès en retrait lignager, ses doux parents adoptifs, qui avaient, dit-il, fort approuvé son acquisition, si bien que M. de Vassan lui avait même proposé de lui- prêter de l'argent — et il se déclare bien fâché de ne pas l'avoir pris au mot, — ses doux parents adoptifs répandent partout le bruit que sa ruine est imminente. Ils parviennent même — et c'est ce qui le confond, attendu la discordance habituelle — à faire partager leur opinion à sa mère et à son frère le chevalier (depuis bailli). « Cela alla si loin, dit-il, que mon frère, garçon d'ailleurs d'une fermeté et d'un sens peu communs, me manda que leurs avis réunis portaient que, les courtes folies étant les meilleures, il fallait aller trouver M. de Rohan, lui dire qu'on m'avait trompé en tout, et*que, s'il ne voulait

rompre le marché, je trouverais bien le moyen de m'en tirer, parce que tous mes biens étaient substitués, et que si je voulais, lui, chevalier, se chargerait de l'ambassade. » Outre que l'assertion était en elle-même trop inexacte pour être prise au sérieux par le duc, car la substitution alléguée ici ne portait que sur la moindre partie de la terre de Mirabeau, la menace ne pouvait avoir aucun effet sur un vendeur ayant déjà touché une partie du prix de vente, et garanti d'ailleurs par la signature des deux époux. « Je parvins, dit le marquis, à calmer les alarmes de ma mère et de mon frère, ou du moins ils entendirent raison; pour les autres, ils n'ont cessé de clabauder depuis, mais autant en emporte le vent. » Et terminant solennellement, comme il l'a commencé, son compte rendu de l'année, il ajoute : « Ainsi finit cette année 1752, année vraiment climatérique pour moi et pour ma maison. J'espère, Dieu aidant, que la suite fera voir que, quoique je ne me conduise pas en affaires par des principes communs, j'ai aussi plus de vues que le commun pour atteindre au but, et que, si je perds beaucoup par trop de facilité dans les détails, l'habitude du travail, l'exactitude, la fidélité de mes agents et une sorte de bonheur en ce genre, si l'on peut parler ainsi sans manquer à la Providence, me donnent des ressources que d'autres à ma place n'eussent osé imaginer. »

Cette belle confiance du marquis en lui-même

reste assez longtemps inaltérable, car trois ans après l'acquisition de ce duché, en février 1755, écrivant à son frère alors gouverneur de la Guadeloupe, nous le voyons se complaire à développer ses plans pour l'agrandissement de la case, tout en laissant voir, avec son ingénuité habituelle, ce qu'ils offrent de fantastique et le singulier mélange d'ordre et de désordre qui caractérise son administration.

« Il est tout simple, écrit-il à son frère, que mes affaires t'intéressent, puisque ainsi que toi je ne travaille que pour la case. Cette idée, si enracinée dans les âmes nobles en qualité de préjugé, serait difficile à analyser géométriquement aux yeux de la raison, puisqu'il semble que ce soit pour les murs qu'on travaille, attendu qu'on connaît à peine ses enfants, et moins encore ses petits-fils. C'est cependant une des plus utiles folies de l'humanité, supposé que c'en soit une, et des plus conservatrices pour l'Etat et la société. Je sens d'ailleurs que la reconnaissance et le regret que j'ai pour mes pères et ceux surtout qui ont utilement et honorablement travaillé, est un prix satisfaisant pour moi si je l'obtiens de mes descendants...

« Il est certain que, si l'on considère le plan fixe d'après lequel je marche, et que je t'ai dit il y a dixsept ans, de faire d'une maison en Provence une maison en France ; si l'on détaille d'où je suis parti, et que mon père nous laissa vingt-huit mille livres de rente sur lesquelles, à souffrir les charges et non-valeurs, il en partait douze, avec quoi beaucoup n'eussent songé qu'à être des marquis d'Aix ou de Marseille ; si l'on me considère prenant une femme sans aucun bien actuel, pas même de

trousseau promis et non donné (1), transplantant dans diverses provinces étrangères pour nous un gros établissement, ayant un hôtel à Paris et une campagne ici près; si, dis-je, de ce point de vue on retombe sur ma position actuelle et qu'on me voie nourrissant vingt-cinq personnes (2), payant quarante-deux mille cinq cents livres de charges ou de faux frais, soutenant des procès, élevant une famille nombreuse, tellement exact que je ne dois jamais rien au bout de la huitaine, que tous les ouvriers et fournisseurs du bas détail de Paris donneraient tout leur avoir sur mon seul billet, et que tous les notaires sont prêts, sur un mot, à me fournir pour mes gros engagements, on- trouvera ma besogne au fond plus que surnaturelle. Ajoute encore à ces considérations des chicanes pécuniaires que m'ont faites mes pauvres mal éduqués parents adoptifs, que j'ai toutes soldées, comme Arlequin, pour éviter de contaminer par le bruit d'un

(1) Ce détail, dont le marquis n'avait point parlé dans le précédent compte rendu, fait énergiquement ressortir, s'il est exact, l'étrange lésinerie des parents de sa femme; mais ce qu'il dit de celle-ci, sans aucun bien actuel, n'est exact que pour les premiers temps du mariage, attendu que, au moment où il écrit à son frère, il touche trois mille deux cents livres pour la ferme de la terre de Saulvebœuf, et il a vendu vingt mille cinq cents livres de bois provenant de sa femme.

(2) Quant aux vingt-cinq personnes qu'il nourrit, il s'en explique dans le compte rendu à sa postérité, afin que ses descendants ne puissent pas l'accuser de s'être livré à des dépenses de luxe. Ces vingt-cinq personnes se composent d'abord de sa postérité elle-même, qui est nombreuse, car, à cette date, il a encore six enfants, vivants, dont l'éducation exige des maîtres; et, outre les domestiques nombreux attachés au service de sa mère , de sa femme et au sien , il a un secrétaire dont il ne peut se passer, « Je nourris, dit-il, tout cela grossement et ne fais que le nécessaire; je brûle de la chandelle, et il m'est aussi impossible de faire des retranchements sur la consommation que sur le nombre : tout chez moi est à l'utile, et rien à la

i décoration. »

procès de famille un nom sans tache. Quand j'entamerais quelques fonds pour soutenir la réputation de la case jusqu'à ce que les grands-pères aient fait place aux enfants, je ne leur ferais pas de tort, et il s'en faudra bien que je les laisse tels que je suis arrivé. Mon héritage sera moins liquide de dettes et de procès, car il n'en fut jamais un plus net de toutes ces sortes de choses que celui de notre père, mais le fonds, ainsi que le poids, sera tout autre. »

Il ne fallait pas être un grand sorcier pour deviner le secret de cette besogne plus que surnaturelle. Le marquis payait, comme nous l'avons déjà dit, régulièrement ses dettes, mais il empruntait régulièrement pour les payer, et il grossissait ainsi régulièrement chaque année son déficit. Il fut donc très-heureux, quoi qu'il en dise, de trouver au bout de huit ans une occasion de se débarrasser enfin, même avec perte, de ce fameux duché dont la gestion l'écrasait et dont le produit était loin de couvrir l'intérêt des dettes contractées pour l'acquérir. L'intendant de la généralité d'Auch ayant eu l'idée de faire établir un haras dans la terre de Roque*' laure, le marquis appuya vivement cette idée et vendit au roi, par acte du 25 juin 1761 , presque toute cette onéreuse acquisition pour la somme de 310,000 livres. On se rappelle qu'il avait déjà été obligé de céder malgré lui la terre de Biran pour 90,000 livres, prix auquel il l'avait achetée; il ne restait donc plus en déficit sur

l'argent dépensé par lui, que d'une somme de 50,000 livres. Mais, dans la lettre où il annonce cette nouvelle à son frère, il ajoute qu'en dehors de la vente faite au roi il lui reste encore à vendre, dans le même duché, assez d'immeubles pour dépasser de beaucoup tous ses déboursés; nous aimons à le croire : cependant nous sommes porté à en douter, et le bailli en doute aussi, car en manifestant sa joie, il ajoute : « Si je savais dans tes affaires le même ordre que dans les miennes, je dirais mon nunc dimittis avec tranquillité. » Les affairqs du bailli, on le sait déjà, ont toujours été mieux conduites que celles de son frère. A la vérité, elles étaient beaucoup moins compliquées. Quant à celui-ci, il dégage la signature de sa femme pour toutes les créances souscrites en commun, et il se voit déjà maître de sa situation, « nettoyant, écrit-il en juillet 1761, son héritage et, Dieu aidant, quitte de dettes comme de procès. »

Or, ces deux fléaux de sa vie devaient, au contraire, le tourmenter jusqu'à son dernier jour avec une intensité croissante. Au moment même où il écrit cette lettre, il vient de s'engager résolument, et malgré son frère, à fournir à celui-ci tout l'argent qui lui sera nécessaire pour tenir le généralat à Malte. Nous avons expliqué dans un précédent chapitre comment cette opération, qui l'entraîna à emprunter jusqu'à cent quarante mille livres, finit par être la plus avantageuse

et même la seule avantageuse qu'il eût jamais faite.

Un peu plus tard, en 1763, sa fille aînée étant religieuse, il trouve pour sa seconde fille un brillant mariage, mais qui n'est possible qu'à la condition de donner à celle-ci, non pas un revenu comme celui qu'il a reçu des parents de sa femme, mais une dot en argent. « Il faudrait, écrit-il, être un meurtrier pour se refuser à une si belle affaire, » et il emprunte 80,000 livres pour doter sa fille (1). Il a vendu, il est vrai , trois ans auparavant, après la mort de son beau-père et avec le consentement de sa femme, pour une^somme de 80,000 livres, cette terre de Saulvebœuf qui ne lui rapportait que 3,200 livres de revenu, mais cette recette a dû se fondre dans ses déficits.

Toujours préoccupé du désir d'augmenter ses ressources, il s'était, dès 1763, engagé dans une affaire industrielle dont la concession avait été faite à son beau-père et abandonnée par lui. Il s'agissait d'une mine de plomb découverte clans une des terres de Mme de Vassan, à Glanges, en Limousin. Le marquis, avec sa hardiesse ordinaire, avait fait commencer l'exploitation de cette mine à ses frais; puis, trouvant l'opération lourde

(1) Non content de ce sacrifice onéreux pour lui dans sa situation, il obtient de sa belle-mère qu'elle ajoutera à cette dot trente mille livres à prélever sur sa succession, et il diminue d'autant l'usufruit de cet héritage qui doit lui revenir à luimême.

pour ses finances, il avait mis son entreprise en actions. Mais un homme de qualité, ayant même les prétentions d'un très-grand seigneur, ne pouvait guère, en 1763, accepter sans déroger le rôle officiel de directeur et de gérant d'une société par actions. Heureusement pour lui, il avait sous la main un serviteur factotum, à la fois son secrétaire, son intendant, son teneur cle livres, son valet de chambre au besoin et son partner aux échecs, personnage intéressant par lui-même et dont nous reparlerons ailleurs, car il a été mêlé pendant quarante ans à toutes les querelles d'une famille violente et orageuse , sans jamais prendre parti contre personne et en se contentant d'exécuter fidèlement, et avec tous les égards dus à tous les membres de la famille, les ordres du chef de la maison. C'est à ce chef qu'il a voué un attachement aussi sincère que désintéressé, et il lui inspire à son tour un attachement à la fois d'habitude, de confiance et d'affection, si profond qu'une des filles du marquis de Mirabeau exprime la conviction que la mort de son père a été précipitée par celle de son vieux compagnon de quarante ans. Le marquis, en effet, ne survécut que huit jours à ce fidèle serviteur, et l'on verra plus tard avec quel accent de désolation, avant de mourir lui-même, « il pleure clans ses rideaux l'homme unique, dit-il, que m'avait donné la Providence. »

Cet homme unique, ce type aujourd'hui disparu

du serviteur dévoué , scrupuleux , respectueux , discret, très-supérieur par la culture intellectuelle et sociale à la demi-domesticité qu'il accepte néanmoins sans aucune répugnance, se nommait Garçon, ou mieux monsieur Garçon, comme l'on disait dans la famille. Monsieur Garçon a l'honneur de figurer dans la correspondance imprimée de J.-J. Rousseau, et d'avoir été un instant le tuteur onéraire de Mirabeau interdit. En nous réservant de le peindre plus tard en pied, nous l'esquissons ici de profil à l'occasion du premier rôle dans lequel il se présente à nos yeux, et il en changera souvent.

C'est donc monsieur Garçon qui signe, en 1763, les actions de la mine de plomb de Glanges, en qualité de secrétaire et de caissier de la compagnie. Ces actions, imprimées beaucoup plus grossièrement que celles d'aujourd'hui, sont émises au prix de trois mille livres, payables par fractions à mesure des appels; elles sont négociables à la volonté du porteur en faisant inscrire le nouveau propriétaire, et elles donnent droit au dividende d'un centième dans le produit de la mine, ce qui semble indiquer que le fonds social était de trois cent mille livres. La liste des actionnaires est assez curieuse. Le marquis de Mirabeau, dont la réputation de publiciste et d'économiste est alors dans tout son éclat, car il a fait imprimer F Ami des hommes et la Théorie de F impôt, a enrôlé sous sa bannière d'industriel en métallurgie tous ses amis t. i. 30

ou connaissances, et les grands seigneurs foisonnent sur sa liste. Ils y figurent dans Tordre hiérarchique; d'abord les ducs de Nivernois, d'Aumont et de Duras, le premier pour deux actions, les deux autres chacun pour une; ensuite les marquis de Brancas, du Saillant (le gendre du concessionnaire), d'Entraigues, de Flamarens, de Montperny ; puis les comtes de Broglie et de Garaman, chacun pour cinq actions, de Bérulle pour deux, un autre Flamarens pour deux; le baron de Gleichen (1), qui est un des syndics de la compagnie, a pris trois actions; Turgot, alors intendant de Limoges, figure également sur la liste pour une action; enfin, il n'est pas jusqu'à la comtesse de Rochefort qui, quoique pauvre, voulant apparemment être agréable à son ami, n'ait pris une action, à moins qu'on ne suppose qu'elle a voulu faire un bon placement, ce qui nous paraît peu probable (2). Son exemple est suivi par la comtesse de Pontchartrain, la marquise de Durfort et la marquise de Castellane.

(1) C'est l'auteur des Souvenirs récemment publiés dont nous avons déjà parlé et dont nous reparlerons encore, soit pour faire valoir, soit pour rectifier les témoignages malheureusement trop écourtés et parfois inexacts qu'il nous a laissés sur le marquis de Mirabeau et sa famille.

(2) Les rapports très-affectueux de cette aimable et excellente personne avec le marquis de Mirabeau ont été exposés par nous dans l'ouvrage déjà indiqué au chapitre V de ce volume, mais nous la retrouverons nécessairement plus d'une fois dans ces études.

Quant au fondateur de la compagnie, il ligure également parmi les syndics, et il a souscrit pour dix actions.

Les appels de fonds qui suivent la première mise de 200 livres sont assez fréquents, et les produits de l'exploitation assez lents à venir. Le marquis de Mirabeau, qui de Paris surveille ce travail, dirigé sur les lieux par un ingénieur, n'a pas peu à faire. Nous ne le suivrons pas dans tout le détail de ses préoccupations de métallurgiste qui se sent au fond responsable, au moins moralement , de l'argent fourni par ses actionnaires, sans préjudice de son inquiétude pour l'argent qu'il a engagé lui-même. Il est cependant plus d'une fois amusant dans l'expression de ses sollicitudes. « Les actionnaires s'impatientent, écrit-il à son gendre, qu'il a prié d'aller visiter les travaux ; ils disent que M. de Mirabeau aime le travail pour la postérité, mais que quant à eux ils veulent jouir. » Ailleurs, en septembre 1768, il assure que « Garçon se cache derrière les portes quand il voit venir un actionnaire. » Que devint cette affaire, où le marquis de Mirabeau figure pendant sept ans à l'état de directeur officieux, sinon officiel, mais de directeur très-actif et très-agité, d'une mine de plomb? Nous ne saurions le dire, car nous perdons de vue l'entreprise jusqu'en 1776; le marquis, attaqué alors sur ce point par les avocats de sa femme, se glorifie, dans un mémoire imprimé,

d'avoir fondé cette exploitation. « Elle s'est, ditil, continuée; elle est livrée aujourd'hui à une compagnie, et elle donne les plus belles apparences. J'y ai mis, pour ma part, 50,000 livres de fonds dont j'ai les quittances. Je sais que ce n'est pas un objet de remploi pour des aliénations dotales, aussi ne l'y fais-je entrer pour rien; mais cela n'est pas d'un déprédateur. » Une mine de plomb qui, après treize ans d'exploitation, ne donne encore que de belles apparences, nous paraît inquiétante pour les fonds du marquis et pour ceux des actionnaires (1).

Quoi qu'il en soit, en voyant le père de Mirabeau se livrer avec tant d'entraînement à des entreprises si diverses, on pourrait être conduit à s'exagérer son optimisme irréfléchi aux dépens de sa perspicacité, et cette conclusion ne serait pas rigoureusement juste. Ces deux instincts contraires se combinaient en lui pour former un composé bizarre, mais réel ; aussi nous paraît-il opportun, avant de clore ce tableau de son administration domestique, de montrer l'homme sous un aspect très-

(1) Nous lisons, en effet, dans une statistique du déparlement de la Haute-Vienne publiée en 1808, que la compagnie formée par le marquis de Mirabeau finit par renoncer à l'exploitation de cette mine, après avoir, d'ailleurs, encouru la déchéance ; qu'un autre concessionnaire de la mîme entreprise fut arrêté dans ses travaux par la crise de la révolution; que ses magasins et ses fonderies furent même détruits par les habitants de la commune, en 1796. Des informations récentes nous apprennent que la mine de plomb de Glanges n'est plus exploitée aujourd'hui.

différent de l'aspect confiant et téméraire sous lequel il nous est apparu jusqu'ici, c'est-à-dire capable d'analyser avec une parfaite clairvoyance tous les périls de la méthode aventureuse qu'il emploie dans la gestion de ses affaires. Toutefois, comme chez lui l'amour-propre trouve toujours son compte, plus il reconnaît ses erreurs, plus il travaille à se persuader qu'il n'a pas pu faire autrement.

Le problème de sa situation était pourtant très-simple. Pendant les treize premières années de son mariage, il n'eut jamais qu'un revenu fort médiocre, qu'il avait, on s'en souvient, diminué, même avant de se marier, par l'achat de la terre du Bignon et d'un hôtel à Paris. Ce revenu lui aurait permis de vivre assez confortablement dans son château de Mirabeau ; mais à Paris, avec la charge d'une femme et de dix enfants, dont cinq arrivèrent à l'âge viril, avec les relations aristocratiques et opulentes qu'il recherchait volontiers, soit par goût, soit par calcul et pour maintenir son crédit, le marquis de Mirabeau n'aurait pu se soutenir, sans danger de ruine, qu'à l'une ou l'autre de ces deux conditions, ou bien d'accepter franchement la situation d'un homme malaisé, au moins dans le présent, et de s'établir sur le pied le plus modeste, ou d'ajouter, comme tant d'autres de ses amis, à des revenus insuffisants, les émoluments attachés à un emploi officiel. La première de ces deux con-

ditions répugnait beaucoup à son caractère. Ne pas montrer la corde au public est, on le sait déjà, une de ses maximes favorites; il ne la montrait même pas à sa famille, en ce sens que, tout en réglant sur plus d'un point son intérieur avec une économie très-sévère , sur d'autres points aussi il sacrifiait au faste. On entendra plus tard sa femme se plaindre en justice d'avoir été obligée de porter des robes et des manchettes très-défraîchies, et le mari répondre qu'elle avait deux femmes de chambre, un cocher et une voiture à elle, même à l'époque où elle ne contribuait aux frais du ménage que pour 4,000 livres de rente. Les deux allégations étaient probablement trèsexactes. On entendra également Mirabeau protester souvent pendant sa jeunesse contre F incroyable parcimonie de son père, et il avait eu assez longtemps, à l'instar des princes, un gouverneur dont les appointements, sans doute arriérés, figurent parmi les dettes paternelles pour un capital de 9 000 livres, capital dont son père a payé les intérêts jusqu'à sa mort; en un mot, le marquis voulait bien que, dans sa famille, on le crût économe par système, mais jamais par nécessité, et ses enfants furent tous élevés dans l'idée qu'ils appartenaient à une grande maison destinée, grâce à l'habileté de leur père — quand c'était le père qui parlait — et grâce au futur et immense héritage de leur mère — quand c'était la mère — à être un jour aussi opulente qu'elle était

illustre. On verra se produire dans la vie du futur tribun, de son frère et même de ses sœurs, les conséquences de ce système d'éducation.

Quant à la ressource des emplois publics, le marquis ne la dédaignait pas autant qu'il le dit quelquefois. Le bailli vient de nous apprendre que, dès les premiers temps du mariage de son frère, ses amis avaient cherché à le faire entrer dans la diplomatie, mais que les allures bizarres et ridicules de sa femme avaient été un obstacle. Cet obstacle n'empêcha pas le marquis de faire lui-même en 1758 une nouvelle tentative. Profitant de la faveur de l'abbé (depuis cardinal) de Bernis, avec lequel il était assez lié, par suite d'une relation de parenté, d'ailleurs, assez éloignée, il avait espéré un instant obtenir une situation officielle, soit dans la diplomatie, soit ailleurs..

se plaint de temps en temps de l'insouciance de Jbernis, qu'il qualifie de fromage mol; mais on comprend aisément que celui-ci ait hésité à cautionner les aptitudes de son ami à un rôle public, quand on voit le marquis, parlant au bailli, se caractériser lui-même en ces termes : « Le naturel est chez moi si fort, qu'il me fut impossible toujours détenir un instant seulement une contenance préméditée. Tu penseras qu'il faut dire à cela : Si faible! Je le veux bien. » Quoique ce portrait ne soit pas complet, en ce sens que le peintre était capable tout comme un autre (au moins quand il écrivait) de chercher à se composer une physio-

nomie, il ressemble assez à l'homme quand il parlait, pour nous permettre d'affirmer en toute sécurité de conscience que la carrière diplomatique n'était pas sa vocation naturelle.

Découragé du côté des emplois publics, il prit assez naturellement le parti de déclarer qu'il n'en voulait pas, et ne pouvant non plus se résigner à réduire un état de maison qu'il considérait comme le minimum de ce qu'il devait à son nom, il fut naturellement aussi entraîné à escompter de plus en plus le futur héritage de sa femme, tout en s'efforçant, d'ailleurs, de couvrir ses déficits par toute cette série d'entreprises dont nous v venons de tracer le tableau, et dont le résultat le plus ordinaire fut de les accroître. Mais si nous l'avons vu tout à l'heure, parlant à son frère, qu'il sait d'autant plus inquiet qu'il est plus dévoué, exposer sa situation en 1755 avec l'optimisme le plus aveugle, il se montre parfois à nous dans une disposition d'esprit toute contraire. En 1764, par exemple, tout en continuant toujours à rassurer le bailli, qui est alors général des galères à Malte, et qui s'inquiète plus que jamais, il écrit au même moment des lettres lamentables à une autre personne, assez sincèrement affectueuse et assez discrète pour qu'il ne craigne pas de lui confier tous ses tracas, toutes ses anxiétés, et en même temps assez désintéressée personnellement dans sa situation pour qu'il n'ait pas à redouter de lui occasionner un trop vif chagrin en la lui confiant.

Mon plus continuel et poignant souci, écrit-il à son amie, la comtesse de Rochefort, le 3 juillet 1764, a toujours été d'avoir de l'argent (1) pour tout ce que j'en avais affaire, et qui, sur mon âme, ne fut jamais pour moi ; et plus je vais et traîne ma laborieuse vie, plus ce souci augmente et plus j'en vois reculer les fruits. Imaginezvous, madame, qu'il n'y a peut-être pas deux êtres dans Paris, mais que certainement vous n'en avez de votre vie envisagé aucun autre que moi, qui vive sans qu'il entre dans les moyens de sa subsistance ni pension, ni rente sur l'État, ni bienfaits, ni salaire de qui que ce soit. Oh! quand notre ami le digne philosophe fabuliste (2) aura en sa jouissance le plus beau fief du royaume, et peut-être de l'Europe, il vous dira combien il faut de terres pour subsister à Paris. Jugez par là de ceux qui n'ont que des pigeonniers auprès, et à qui la Providence a donné un esprit très-étroit en savoir-faire, un cœur assez large et une famille nombreuse, dont partie tire à gauche pour le verser. Toute ma vie, en vertu de ce contraste, n'a été qu'un tissu de soucis poignants pour l'avenir qui, à chaque heure devient présent, et le résultat, tout en parant et en faisant face, a été de me forcer à vivre du jour au jour, méthode qui n'est pas meilleure pour vivre que pour régner, et qui, à la fin, met en péril la nef en annihilant le pilote. »

Nous citerons seulement les premières lignes de la réponse de Mmede Rochefort, parce qu'elles mo-

(1) On se souvient que tout à l'heure il parlait à son frère comme un homme qui n'a qu'à se baisser pour en trouver.

(2) 11 s'agit ici du duc de Nivernois, qui n'était pas encore en possession du duché de ce nom, attendu que son père vivait ancore, mais qui, en revanche, avait ,de fortes pensions du roi, même quand il ne touchait pas un traitement d ambassadeur.

tivent un nouvel exposé du marquis de Mirabeau : « Votre dernière lettre, mon cher ami, ne m'a point égayé le cœur. J'y vois, par toutes vos réflexions, que vous êtes empêtré dans vos affaires pécuniaires comme l'âme de Fontenelle l'était dans sa vieille machine, ce qu'il exprimait en disant que le mal qu'il sentait était la peine de vivre. Ce sentiment est très-triste, de quelque manière qu'il se produise. Vous voyez que j'aurais un peu de peine à secouer ce souci, si j'étais en votre place, puisqu'à la mienne j'en suis vivement affectée pour vous. »

Vous avez très-bien déduit, réplique le marquis, ma manière d'être relativement à mes affaires pécuniaires ; elle est ancienne et de tous les temps, et elle m'est d'autant plus pénible, qu'elle contraste avec mon penchant naturel pour le repos de l'âme et les occupations de choix, d'autant plus dure que j'y suis moins secondé, mais au contraire traversé. .. Depuis que j'ai endossé le harnois de père, de famille, il m'a fallu agir, précisément parce que j'étais malade ; il m'a fallu tout mettre au hasard, moi, le moins hasardeux de tous les hommes en fait de fortune, parce que le courant ne pouvait me soutenir. Je vécus sur les revirements, et chez moi, tous, hors moi, ne voyaient qu'abondance relative. D'entre ces revirements, les uns me furent funestes, d'autres avantageux (1);

(1) Dans une lettre à son frère, il avoue que les revirements, même avantageux, et à plus forte raison les autres, ont toujours cet inconvénient d'être coûteux par eux-mêmes. « Personne, dit-il, ne sait mieux que moi combien on laisse de sa laine aux revirements d'argent, car personne de mon état n'en a fait plus que moi. Il faut qu'il m'en ait coûté au moins cent mille livres dans ma vie, en frais de notaire, de courtage, de banque, etc., etc.»

et quand, par le moyen de ces derniers, je me trouvai débarrassé de régie et d'engagements, j'eus de reste d'avoir vécu et élevé ma famille, et toujours avec la perspective de l'obligation de travailler de nouveau. Cette obligation était d'autant plus urgente, que l'optique du placement d'une famille est plus frappante encore que celle de son éducation... Jugez, madame, si quand, au lieu de mon attitude ordinaire, qui est de donner tête baissée clans les halliers de la Providence, je veux m'aviser de la lever et de jeter un coup d'œil de calcul sur les zéros de ma situation, jugez, dis-je, si la peine de vivre ne me suffoque pas autant que Fontanelle, j

Au moment où il expose ainsi ses affaires sur un ton bien différent de celui auquel il nous a accoutumés, le marquis de Mirabeau a pourtant recueilli, après treize ans de mariage, une part de cet héritage des parents de sa femme, dont la perspective, toujours présente à son esprit, n'a pas peu contribué, quoi qu'il en dise, à le rendre hasardeux; mais c'est la pluspetitepart, celle qui vient de son beau-père, mort en 1756, et qui est fort inférieure à celle qui restera longtemps encore dans les mains de sa belle-mère. Il a pourtant suffi, comme nous l'expliquerons plus tard, de ce fait d'une augmentation dans les revenus du ménage pour rendre bientôt irréconciliables deux époux déjà très-discordants et qui avaient à se reprocher des torts réciproques. En 1764, la marquise ne vit plus, depuis deux ans, avec son mari; elle est auprès de sa mère, et elle touche de son mari une pension qui représente plus de la

moitié de l'excédant de revenu que la succession de son père a apporté dans la maison conjugale; mais quoique ce chiffre ait été fixé par elle-mê-' . me, déjà elle le trouve fort insuffisant et prétend le faire augmenter de gré ou de force; c'est à cela que le marquis fait allusion en disant dans une des lettres inédites qu'on vient de lire qiïune partie de sa famille tire à gauche pour le verser. Si les deux époux avaient pu s'entendre, au moins de loin, leur ruine commune aurait été conjurée ;car lorsque la mort de sa belle-mère, de cette éternelle belle-mère, comme disait Mme de Rochelbrt, mit enfin le marquis, vingt-sept ans après son mariage, en possession de toute la fortune qu'il pouvait espérer, tous ces biens réunis formaient un ensemble considérable dont la valeur prouve que les améliorations rurales du propriétaire, bien que coûteuses, n'avaient pas toujours été sans fruit, car les baux de presque toutes les terres qu'il a régies ont subi une augmentation qui dépasse leur accroissement normal. Pour nous renseigner sur ce point, nous n'avons plus le second volume de ce gros manuscrit in-quarto où le marquis continue à exposer toutes ses affaires jusqu'à sa mort, et qui est perdu. Mais nous avons trouvé un autre document intéressant qui le remplace, et qui témoigne encore de l'esprit d'ordre le plus minutieux, toujours associé, chez l'auteur de l'Ami des hommes, à la gestion la plus fantastique. C'est un gracieux petit volume

in-12, de cent pages, très- élégamment relié en maroquin rouge, doré sur tranches avec trois filets d'or sur la reliure. Avant de l'ouvrir, on croirait aisément qu'on a sous les yeux quelque recueil de poésies galantes du dernier siècle ; sur la première page, dans un encadrement colorié, on lit, écrits de la main d'un calligraphe habile, et en caractères élégamment diversifiés, ces mots : Mon état, tant à charge qiïà décharge, en F année i779. Au-dessous on remarque un dessin représentant l'écusson des Mirabeau, auquel est appendu la grand'croix de l'ordre de Wasa. Suit la nomenclature détaillée de tous les revenus, de toutes les dettes, de toutes les charges du marquis avec une longue liste de tous ses créanciers en 1779. Or, il jouit à cette époque de quatre-vingt mille cinq cents livres de revenus en terre (1), sans compter celui d'une terre qui rapporte huit mille livres, et dont la jouissance est alors attribuée à sa femme. Malheureusement, si l'actif est considérable, le passif est effrayant; il représente tout à la fois et les déboursés faits par le marquis pour doter ses filles, pour élever ses fils, pour

(1) Le marquis s'attribue même un revenu plus considérable en forçant son actif sur divers points, en y faisant rentrer notamment la pension annuelle fournie par son frère, dont nous avons parlé ailleurs, et qui est subordonnée, non-seulement à la vie du donataire, mais aussi à celle du donateur, d'où il suit pour nous que son revenu certain ne dépasse pas quatre -vingt mille livres, et encore il nous semble que ses évaluations sont, en général, un peu exagérées.

servir une pension dotale à l'aîné, et l'argent dépensé en améliorations agricoles ainsi que dans toutes les opérations plus ou moins hasardeuses dont nous venons de parler ; si bien que le marquis de Mirabeau doit, en 1779, soit en contrats, soit en billets à ordre, une somme de 678,740 livres (1), et comme ses charges annuelles ne se composent pas seulement des intérêts dus à ses créanciers, le total des charges s'élève à la somme de 51,648 livres qu'il doit prélever chaque année sur son revenu. Or, les 29,000 livres de revenus qui lui restent représentent précisément la fortune que sa femme revendique comme lui appartenant en propre, et qu'elle veut lui arracher par une demande en séparation de corps et de biens (2).

Si elle avait été capable d'entendre raison et de se préoccuper de l'intérêt de sa famille, elle aurait pu, puisqu'elle jouissait déjà à cette époque d'une terre affermée huit mille livres, laisser à son mari au moins une portion du revenu qu'elle réclamait. Cette ressource aurait permis au mar-

(1) On reconnaît ici que, pour un homme que nous verrons, comme économiste, professer la réprobation des emprunts publics, le marquis abusait singulièrement des emprunts particuliers.

(2) Elle était tenue, il est vrai, de rembourser à son mari sa part contributive dans les dots et les frais d'établissement des enfants communs; mais, comme elle prétendait aussi exiger de lui divers remboursements pour des aliénations faites pendant le mariage, la liquidation de leurs droits respectifs devait être aussi difficile que ruineuse pour tous les deux.

quis de diminuer beaucoup, pendant les dix ans qui lui restaient encore à vivre, le passif qui faisait le tourment de ses derniers jours ; et l'opération lui eût été d'autant plus facile qu'il recevait alors de son frère une pension annuelle de 15,000 livres, amplement suffisante pour son entretien personnel pendant sa vieillesse.

Mais outre que la marquise de Mirabeau détestait alors cordialement son mari, pour des motifs que nous exposerons quand nous aurons à peindre le conflit de ces deux caractères, elle •était, on le verra, si prodigieusement désordonnée de son côté, quoique dans un genre différent de celui du marquis, qu'avant même d'obtenir la libre jouissance de ses biens, elle s'était endettée personnellement pour une somme que son procureur lui-même évalue à quatre cent mille livres, et qui devait grossir incessamment jus- l qu'à sa mort. Elle avait donc un besoin impérieux de rentrer en possession de toute sa fortune, non pour la conserver, mais pour la jeter en pâture à une tourbe de gens d'affaires et d'usuriers toujours attachés à ses pas, sans compter les exigences d'une passion effrénée pour le jeu.

Un fils aîné raisonnable aurait pu s'entremettre utilement, et dans son propre intérêt, pour pacifier deux époux furieux et les déterminer à un arrangement. Nous montrerons, plus tard, en parlant du célèbre orateur, que son père voulut souvent lui donner ce rôle et qu'il s'y prêta lui-même

quelquefois ; mais nous montrerons aussi quelle influence funeste exerça sur sa conduite le malheur d'avoir été également, pour sa part, criblé de dettes dès l'âge de vingt-cinq ans, et comment sous la pression de ses propres créanciers, excitant tour à tour sa mère contre son père et réciproquement, il concourut, ainsi que la plupart des autres membres de la famille, à la ruine de cette fameuse maison dont la future splendeur avait été l'idée fixe, la chimère décevante du marquis de Mirabeau, et dont l'effondrement coïncide juste avec celui de l'ancien régime (1). Nous montrerons comment la vieillesse de F Ami des hommes fut aussi écrasée de tracas domestiques et pécuniaires que l'avaient été sa jeunesse et son âge mûr, et comment enfin celui que nous avons entendu, à l'âge de quarante-huit ans, dire à Mme de Rochefort: « Ma vie n'a été qu'un tissu de soucis poignants, » a pu écrire à son frère le 4 juillet 1789, c'est-à-dire à soixante-quatorze ans, et six jours avant de mourir , cette autre phrase non

(1) Nous tâcherons de déterminer exactement, après la mort du marquis de Mirabeau, ce que valait la portion de bien substituée par lui à son fils aîné par contrat de mariage; nous examinerons si cette substitution n'était pas invalidée à la fois par l'état du substitué et par le testament du substituant. On s'apercevra dans tous les cas, que le grand orateur était aussi un grand hâbleur lorsqu'il disait tout couramment ce que chacun répète encore aujourd'hui, qu'il devait recueillir de son père cinquante mille livres de rente. Quant à la fortune de la marquise de Mirabeau, sauf une petite portion garantie par un legs de Mme de Vassan à une de ses petites -filles, elle fut, je crois, engloutie tout entière.

moins significative : « C'est ainsi, cher frère, que je perds jusqu'à l'illusion même de croire qu'un peu de repos soit fait pour moi. » '

Si donc une vie qui ne connut jamais le repos est une vie malheureuse, on peut dire que le marquis de Mirabeau fut très-malheureux ; mais quoiqu'il ait souvent gémi sous le poids des chagrins les plus accablants, il est évident pour quiconque l'a observé de près, qu'il était de ceux qui n'aiment pas le repos. Bien différent dé son frère le bailli, dont la tranquillité, souvent troublée par les agitations de sa famille, ne le fut jamais par lui-même, le marquis fut, au contraire, presque toujours l'artisan des afflictions et des tracas qui tourmentèrent sa vie. Ce qu'on vient de lire prouve suffisamment que la fatalité d'un mariage, d'ailleurs si étourdiment contracté, n'explique pas, à elle seule, les embarras où il fut plongé jusqu'à sa mort, et que l'activité fiévreuse de son esprit affamé de chimères y entre pour une grande part; toujours est-il qu'après l'avoir vu conduire ses propres affaires en utopiste, on s'étonnera moins de le voir envahi plus qu'aucun autre homme de son siècle par la passion de l'utopie, par le besoin de tracer sur du papier des plans de gouvernement doués de la vertu infaillible « de rendre, comme il le dit lui-même, les sociétés paisibles et prospères et les hommes raisonnables et vertueux. »

On se trompe beaucoup quand on attribue unit. i. 31

quement à des préoccupations de vanité les nombreux ouvrages d'économie politique et sociale écrits par le père de Mirabeau. Il goûtait vivement, sans nul doute, tout en affectant de les dédaigner, les jouissances d'amour-propre que lui procura la célébrité éclatante, quoique passagère, de quelques-unes de ses productions ; mais il fut utopiste par goût et par vocation, avant même de songer à se mettre en communication avec le public. Nous l'avons déjà entendu, au chapitre IX de ce volume, rappeler à son frère que, dès 1747, dans leurs promenades au Luxembourg, il se disait en possession « de douze principes, qui, établis en douze lignes, corrigeraient tous les abus de la société et feraient renaître l'âge de Salomon » ; plus tard, lorsque l'auteur jadis si populaire de Y Ami des hommes fut tombé dans un tel discrédit qu'il ne trouvait plus en France ni libraires, ni lecteurs, sa confiance dans l'utilité de ses travaux ne fut jamais ébranlée, et son détachement de toute prétention personnelle était si grand, qu'il laissait imprimer ses derniers ouvrages à l'étranger par les soins de quelque disciple resté fidèle, sans vouloir même être désigné par le pseudonyme qu'il avait rendu fameux. « Ce qui m'importe de mes ouvrages, écrivait-il le 14 octobre 1778, c'est qu'ils soient lus, parce qu'il se trouve toujours quelqu'un qui en profite ; à cela près, qu'on les croie du Pape ou du grand Turc, cela m'est égal. Je sais fort bien le

peu qu'ils valent par la forme et l'habit, et, par ma foi, je le donnerais en quatre à tout autre, tiraillé comme moi par un million de tracas, vexé et tourmenté en gros et dans tous les détails, de faire mieux et avec plus de soin et de suite (4). » Tandis que les infortunes de sa vie privée lui servaient ainsi de prétexte pour prendre son parti des négligences de son style et du désordre de ses idées, ces mêmes infortunes étaient pour lui une continuelle excitation à se dédommager de son inhabileté dans le gouvernement de ses affaires et de sa famille en se livrant délicieusement au bonheur fictif de régler avec sa plume les destinées du genre humain.

Montesquieu a dit, en parlant de lui-même, « qu'il n'avait jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé »; le marquis de Mirabeau, qui eut beaucoup plus de chagrins que Montesquieu, mais qui lisait beaucoup moins que lui, et dont le cerveau, toujours encombré d'idées, n'avait pas besoin d'être réveillé par celles d'autrui, au lieu de recourir à la lecture se consolait de

(1) Cette lettre inédite est adressée à un économiste italien, le marquis Longo, professeur d'économie politique à Milan, et grand admirateur du marquis de Mirabeau, qu'il ne connais-/ sait pas personnellement, mais qu'il considérait comme son maître. Les deux économistes ont entretenu pendant quinze ans une correspondance très-suivie et très-affectueuse. C'est le marquis Longo qui fit imprimer à Milan, en 1780, sans aucune indication d'auteur, un des ouvrages les moins connus, mais peut être les plus curieux du père de Mirabeau, celui qui est intitulé : Les Devoirs.

tout par l'écriture. Bien plus, c'est en dissertant sur Y Art social, sur les moyens de ramener les sociétés à Y ordre naturel, qu'il se retrempait et retrouvait des forces pour faire face à tous les incidents fâcheux ou douloureux dont son âge mûr et sa vieillesse furent assaillis. Voici ce qu'il écrivait le 17 octobre 1787, à l'âge de 72 ans, à ce même marquis Longo dont nous venons de parler et auquel il avait envoyé un nouveau manuscrit économique de sa façon : <r Vous me faites plaisir en me disant que je puis encore opérer du cerveau (car ce que vous venez de lire est de tout à l'heure). Si peu de gens m'entendent, si peu, je crois, me prisent maintenant, que je me suis fort aisément rangé de l'avis du grand nombre, et bien plus aisément je vous assure que quand la badauderie me disait, comme à Guillot, mon compère :

Seigneur, montez au trône et commandez ici (1).

Je suis tellement enlacé d'affaires incrovables, uniques peut-être au monde dans leur espèce et leur contretemps, que travaillant sans cesse ou du poignet ou de la patience, quand la tête me pèse trop, je ne puis y faire diversion et reprendre des forces comme l'Antée de la fable, qu'en 1 touchant la terre et griffonnant sur quelque feuille

(1) Ce vers de Corneille, tiré de la tragédie de Pompée, avait été sans doute employé dans quelque parodie.

volante des détails de ma chose. » Sa chose signifie ici sa science, c'est-à-dire la doctrine physiocratique, et ce qu'il appelle toucher la terre, c'est précisément faire un voyage dans les régions de l'utopie.

Nous n'avons pas l'intention meurtrière cT infliger à nos lecteurs une analyse détaillée des quarante volumes, au moins, qui sont sortis de la plume infatigable du marquis de Mirabeau, sans compter les innombrables manuscrits qu'il n'a point fait imprimer; mais nous pensons que l'histoire d'un esprit organisé comme le sien n'est pas sans importance pour l'appréciation exacte de l'époque où il s'est produit. Nous espérons que le tableau des modifications successives qui se sont accomplies dans les idées de ce réformateur d'abord féodal et philanthrope, puis libéral et décentralisateur, rattachant tout à la prospérité de l'agriculture et au rétablissement des États provinciaux, ensuite économiste physiocrate, c'est-àdire, à la fois monarchiste, démocrate sans être égalitaire, à moitié socialiste par son antipathie pour les marchands d'argent et les rentiers, et en même temps très-conservateur par son culte pour la propriété foncière, pourra intéresser le public sérieux. Nous espérons qu'une étude sur les principaux ouvrages du marquis, éclairés par sa correspondance inédite, forcera le lecteur de reconnaître que l'auteur de Y Ami des homm es, devenu le disciple de Quesnay, a joué dans les contro-

verses politiques et économiques qui ont précédé la Révolution, un rôle éphémère, il est vrai, mais assez considérable et aujourd'hui trop oublié; qu'il y a montré un singulier mélange de sagacité pénétrante et d'exaltation chimérique, quoique presque toujours sincère, et qu'enfin, de tous ses contemporains, il est peut-être celui qui, au milieu des illusions optimistes des uns et de la frivolité insouciante des autres, a été le plus constamment tenu en éveil par la prévision d'une grande crise sociale imminente, prévision qu'il exprime souvent à sa manière en disant que « le colin-maillard poussé trop loin finira par la culbute générale. *

Page 1