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qui ont allumé la fureur du citoyen de Genève, c II (Hume) a vraiment les yeux comme vous dites, et il n'y a personne qui puisse, après vous, dire : Anch'io son pittore ; mais ce que vous ne savez pas, et ce que je sais, moi, c'est qu'il a le bâillement bien autrement prolongé; et j'ai fait cette découverte toutes les fois que, induit par son habitude questionneuse, il m'interrogeait, moi, et non ma gouvernante (1), sur ma pauvre science économique. Je m'y prenais de mon mieux, je déblayais les principes fort vite, car je ne suis pas lent ; je voulais pourtant en dire assez pour un Anglais, pour un homme de génie et de poids certainement : eh bien, il bâillait d'une manière qui m'est contagieuse encore, et cela chez moi, qui ne le cherchais pas. Je lui ai bien pardonné pis : je lui fis présent d'un mien ouvrage où toute la subsistance de l'univers est renfermée ; eh bien, il a eu l'audace de me dire, à moi, qu'il ne l'avait pas lu. Je vous jure que c'est un homme superficiel, et qui ne doit fâcher, je ne dis pas vous ni moi, mais pas même un poulet, à moins qu'il ne lui tombe bouilli dans la bouche, avec sauce au beurre. » Entrant avec non moins de hardiesse dans l'analyse du caractère de Rousseau , le marqu is lui dit : c Vous aimez la vertu, monsieur; mais vous aimez un être fantastique, car il n'est point
(1) Allusion bien audacieuse ici, on en conviendra, à la fâcheuse influence de Thérèse sur Rousseau.
d'homme verlueux absolu, et il n'en est point qui n'ait quelque vertu. Vous n'avez voulu connaître qu'une vertu pleine et entière selon vos idées, c'est-à-dire rigide, vraie, forte, agissante; vous n'avez imaginé l'amitié que comme un dévouement, la justice que sur un tribunal, la sensibilité que comme un frisson et un spasme, et à force de vous être fait un panthéon d'êtres moraux, complets, et analogues aux appétits de votre àme vorace, vous n'avez plus trouvé d'êtres physiques à qui ces facultés fussent applicables. »
C'est avec le même sans-gêne que le marquis de Mirabeau en vient à offrir l'hospitalité à l'ombrageux personnage qu'il veut apprivoiser : « Je dis donc et je suppose que votre gouvernante finira par s'ennuyer en Angleterre, et que, neussiez-vous que le tort, que j'ai aussi, de ne .savoir pas l'anglais, cette nation ne s'empressera pas de vous retenir, et en ce cas je voudrais que vous me fissiez le plaisir de prendre hospice sur un ou plusieurs de mes gazons ; car j'en ai de toute espèce à vous offrir. » Et il part de là pour rédiger une belle description des divers châteaux qu'il met à la disposition de Rousseau. Dans cette énumération, qui rappelle un peu celle des châteaux du marquis de Carabas, il y a une forte dose de gasconnade, sensible surtout pour ceux qui savent, comme nous, que, parmi les manoirs si complaisamment étalés, et dont plusieurs sont inhabitables, la plus grande partie appartient encore à la
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belle-mère du marquis, et que bientôt sa femme, avec laquelle il est déjà en procès, lui en enlèvera même la jouissance.
Mais à travers tout ce bavardage intempérant et indiscret on sentait l'accent d'une admiration sincère pour le génie de Rousseau, ce don rare et fatal, dit le marquis, et d'une sympathie non moins sincère pour ce caractère malheureux, pour cette âme qu'il qualifie une âme écorchée; on y sentait enfin le désir vif et cordial d'être utile à un homme, par altrait pour lui, sans exiger, ni même attendre de lui aucune reconnaissance, et l'auteur d1 Emile, qui, au même instant, se montrait si défiant, si susceptible avec ses amis les plus éprouvés, fut conquis par un étranger, qu'il ne connaissait que de nom. Sa réponse, datée de Wootton, le 31 janvier 1767, ayant été publiée dans ses œuvres, nous n'en citerons que le début : c II est digne ' de Y Ami des hommes de consoler les affligés. La lettre, Monsieur, que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, la circonstance où elle a été écrite, le noble sentiment qui l'a dictée, la main respectable dont elle vient, l'inforfuné à qui elle s'adresse, tout concourt à lui donner dans mon cœur le prix qu'elle reçoit du vôtre: en vous lisant, en vous aimant par conséquent, j'ai souvent désiré d'être connu et aimé de vous. Je ne m'attendais pas à ce <a\iq ce serait vous qui feriez les avances, et cela précisément au un-ront où j'étais universellement abandonné ;
mais la générosité ne sait rien faire à demi, et votre lettre en a bien la plénitude. • Loin de s'offenser des plaisanteries du marquis au sujet des griefs qu'il prétend avoir contre Hume, le sauvage Rousseau y trouve une occasion de flatter agréablement son correspondant : « Je n'ai pas eu, Monsieur, répond-il, sur vos écrits l'indifférence de M. Hume, et je pourrais si bien vous en parler, qu'ils sont, avec deux traités de botanique, les seuls livres que j'aie apportés avec moi dans ma malle. »
Cependant il refuse encore l'hospitalité qui lui est offerte ; il a été décrété de prise de corps pour la publication de Y Emile, et il ne sait pas s'il serait en sûreté sur le sol français. Mais le marquis insiste, le rassure et lui propose de le cacher, sous un faux nom, dans une jolie petite maison de campagne qu'il possède à Fleury-sous-Meudon ; bientôt le misanthrope genevois, de plus en plus apprivoisé, part d'Angleterre, avec sa gouvernante. Il arrive à Saint-Denis, où M. Garçon, le discret et fidèle serviteur du marquis déjà mentionné par nous, va le prendre pour l'installer à Fleury; il y reste une quinzaine de jours dans un échange perpétuel de coquetteries avec Y Ami des hommes \ visité de temps en temps par lui et par Mme de Pailly, qu'il appelle « ma belle et bonne compatriote », parce que, en effet, elle est née en Suisse. C'est seulement quand il quitte Fleury pour aller occuper un asile qu'il croit plus sûr,