LE MARQUIS BOULANGER
dans sa maison de campagne de Fleury, et Ton voit dans sa correspondance, que non-seulement les pauvres se disputaient son pain, mais que de grandes dames en envoyaient chercher de Paris par curiosité : c J'ai ici, écrit-il le 18 octobre 1768, une boulangerie où Ton fait par jour 900 livres de pain pour mon pauvre peuple, et si mon four en comportait le double , il irait. » Dans une autre lettre, il ajoute : « Le pauvre peuple se bat à qui aura de mon pain. Il est devenu à la mode. Le duc de Choiseul envoie deux fois par semaine son courrier chercher du pain de Fleury, ainsi que Mme du Deffand. Imagine ce que c'est que d'avoir mis M"6 du Deffand au pain de ménage! Drôle de peuple ! A ce propos, dans toutes les provinces et les terres un peu considérables, on réforme les moulins à la mouture économique ; tu devrais
songer a cela, c'est un devoir Songes à ce
que c'est que de procurer au pauvre peuple bien au-delà du tiers du bénéfice sur sa consommation. » L'imagination du marquis toujours ardente s'exalte sur cette première expérience; il veut établir dans toutes ses terres , au Bignon, en Limousin, enFrovence, la mouture et la boulangerie économique. Il enverra, dit-il, au diable ses droits seigneuriaux de banalité, et le peuple, au lieu d'être contraint de faire moudre son blé au moulin seigneurial, ira de lui-même acheter à ce moulin de la farine et même du pain à bon mar-
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ché, ce qui lui épargnera la peine de pétrir chez lui maladroitement et à perte ; il compte que son exemple sera suivi et t qu'on arrivera ainsi, ditil, à renverser le criant monopole des règlements de la police alimentaire do la capitale qui a servi de modèle et qui sert de pavois à tous ceux de toutes les autres villes. »
Quelques notables, entre autres le prince de Rohan-Rochefort, suivirent l'exemple du marquis, et se firent boulangers ; mais, soit que le gouvernement ait mis des obstacles à l'extension de cette concurrence, soit qu'un changement dans les circonstances alimentaires ait détourné le marquis des vastes projets qu'il expose à son frère, il est certain qu'il n'en est plus question dans sa correspondance des années suivantes. Nous sommes donc porté à croire que le four établi à Fleury ne fut pas maintenu longtemps ; mais le système de mouture économique, exposé pour la première fois et recommandé dans les Ephémérides, fut adopté par les meuniers et se pratique encore aujourd'hui, parce qu'il produit beaucoup plus de farine que l'ancien système avec la même quantité de blé.
Bientôt, les potentats eux-mêmes s'intéressèrent au marquis et à la science. Le grand-duc de Toscane, Léopold, depuis empereur d'Autriche, à qui le disciple de Quesnay avait dédié ses Economiques, le faisait consulter par ses minis-
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très (1). Le margrave de Bade venait à Paris tout exprès pour le voir et étudier la physiocratie sous sa direction ; il devenait son élève et son collaborateur aux Ephémérides ; le roi de Suède Gustave III, qui l'avait connu lorsqu'il voyageait en France sous le titre de comte de Haga, lui envoyait la croix de grand commandeur de Tordre de Wasa, qu'il venait de fonder, avec une lettre écrite de sa main, qui n'a jamais été, je crois, imprimée; elle est datée de Stockholm, 18 août 1772:
Monsieur le marquis de Mirabeau, le titre que l'humanité entière vous confère il y a longtemps est bien audessus de ce que les rois peuvent faire pour votre gloire. J'ai cependant été jaloux de payer du moins ma part du tribut que toutes les nations vous doivent. J'ai pensé, d'ailleurs, qu'une institution faite pour honorer l'agriculture serait défectueuse sans le nom de celui qui a
(1) A la même époque où il dédie un de ses ouvrages au grand-duc de Toscane, parce que ce prince s'intéressait à la physiocratie et avait adopté quelques mesures de gouvernement conformes aux doctrines économiques de Quesnay, le marquis de Mirabeau apprend à son frère que le jeune duc de Saint- Mesgrin, l'un des adeptes de l'éconoinisme, flls du gouverneur du Dauphin depuis Louis XVI, est venu le sonder de la part de son père pour obtenir que les Ephémérides fussent dédiées au jeune prince; que le docteur lui-même a été d'avis qu'on devait s'empresser de déférer à ce désir, mais que, quant à lui. il s'y est absolument refusé ; blâmé par son frère il persiste : « J'ai dit, écrit-il le 30 mars 1769, qu'il fallait qne les princes nous méritassent par des faits ou du moins par des sentiments marqués ; j'ai môme déclaré que je quitterais et désavouerais les Ephémérides sitôt qu'elle? prendraient enseigne de cour. »
appris aux souverains à en connaître toute l'importance. Depuis ce moment, je me crois autorisé plus que jamais à vous demander la continuation des leçons utiles auxquelles vous avez voué vos travaux et vos rares connaissances : de mon côté je me crois engagé, plus que jamais, à en profiter. Sur ce, je prie Dieu, monsieur le marquis, qu'il vous ait en sa satnte et digne garde.
c Gustave. »
La date de cette lettre ajoute à son intérêt, car, si l'on en croyait Mirabeau, qui, tout en dépréciant souvent son père, savait aussi faire valoir chez celui-ci tout ce qui flattait sa propre vanité, le roi de Suède l'aurait écrite le jour même où il accomplissait à Stockholm une révolution (1). La vanité de Mirabeau le rend un peu inexact, car le coup d'État de Gustave contre le sénat suédois eut lieu le 19 août et non le 18. Mais il est déjà curieux que le roi de Suède ait songé à écrire cette lettre en préparant un coup d'État pour le lendemain (2).
(1) Cette assertion de Mirabeau est dans les Lettres de Via' cennes, tr« édition, t. III, p. 334.
(S) J'ai déjà dit que je ne me rappelais pas si cette lettre avait été publiée. Cependant le marquis y attachait, avec raison, une grande importance ; car il en avait fait faire un très-beau modèle de calligraphie sur parchemin, qui se trouve dans ses papiers.