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LE MARQUIS DE MIRABEAU ET M- DE PAILLY

pour tenir compagnie aux deux époux, qui s'ennuient également du tète-à-tête conjugal. Nous avons vu l'auteur de TAmi des hommes écrire au bailli, son frère : t Mme de Pailly me donne, ainsi qu'à Mme de Mirabeau, à qui son bon esprit convient autant qu'à moi, la plus grande marque d'amitié par le calme et l'agrément qu'elle répand ici . . . Il y a longtemps que tu as jugé cette digne femme, mais il faut la voir en société privée et avec des gens difficiles pour bien connaître ce que c'est. » Dans une autre lettre, il lui recommande, quand il arrivera du Limousin à son hôtel de Paris des dindes ou des chapons, de les faire passer à M. de Mal vieux, le père de Mme de Pailly, ou à sa sœur : c C'est, dit-il, une petite attention qu'ils méritent bien par celle qu'ils ont pour nous en se privant de leur fille et sœur. » Mais quoique, dans toutes ses lettres du Bignon, le marquis, eh parlant à son frère de M"" de Pailly sur le ton le plus austère, lui envoie de la part de celle-ci les compliments les plus accentués, nous croyons reconnaître, d'après les réponses du bailli, que le digne marin se tient un peu sur la réserve avec elle, il fait les commissions qu'on lui donne pour sa famille, il lui présente ses respects ; quelquefois il oublie cette formalité et le marquis ne manque pas de constater ainsi l'omission : « Mm* de Pailly, auprès de laquelle j'ai suppléé à ton silence, te dit mille choses. » En un mot, on est tenté de supposer qu'autant le marquis cherche, t. n 88

en parlant de celte digne femme, à persuader à son frère qu'il n'y a entre elle et lui que de l'amitié, autant le clairvoyant bailli est porté à soupçonner qu'il y a quelque chose de plus. On se souvient qu'il n'eut jamais aucune sympathie pour sa belle-sœur; plus tard môme, il dira souvent qu'à la place de son frère, il n'aurait jamais supporté si longtemps une pareille femme, mais il n'est pas d'avis qu'un homme de quarantecinq ans, qui peut s'entourer de sa famille et qui aura bientôt des filles mariées, remplace une femme, même impossible, par une belle étrangère qui tendra naturellement à dominer dans sa maison. Ses rapports avec Mme de Pailly commencent donc par être froids, ils deviendront plus affables quand il aura pris son parti de l'événe- ' ment qu'il pirévoit, mais ils finiront par être hostiles. On à vu aussi, dans le chapitre de l'exil au Bignon, que le marquis emploie le même ton austère eh parlant de Mme de Pailly à la comtesse de Rochefort, qui ne la connaît pas encore : € C'est une dame, lui écrit-il, de. nos amies, qui a consenti à être du voyage, et c'est, selon moi, une des personnes de son sexe qui lui fait le plus d'honneur, par l'étendue, la solidité de son esprit et la bonté de son cœur. Malheureusement, nous sommes menacés de la perdre : son mari, qui revient de l'armée, va venir la chercher. > Dans la même lettre, rendant compte à M"* de Rochefort de l'emploi de ses heures au Bignon, fAtoi

des hommes écrit, en passant, ce léger détail qui ne nous parait pas insignifiant : « Après la promenade1, je rentre vers cinq heures, je me chauffe une demi-heure à un grand feu et regagne ensuilc mon écritoire jusqu'à neuf, heure du souper. Un tri au sol me fait taper du pied ; ma femme s'endort et nous causons encore une heure, M1"6 do Pailly et moi, et quelque commensal ou survenant, ce qui nous mène à minuit, heure de la rclraite. » Malgré ce détail, Mm* de Horhefort, dans sa réponse, ne semble pas se douter qu'il s'agit d'une personne plus attrayante que vénérable, car, à ce qui concerne Mme de Pailly, elle répond : « Je suis bien fâchée que vous soyez presque au moment de perdre votre bonne compagnie, c'est alors que vous serez vraiment à plaindre, car un excellent ami est la plus excellente de toutes les choses de ce monde. » Et cependant, malgré la gravité avec laquelle le marquis parle de son amie, nous sommes porté à croire que, dès cette époque, ils avaient franchi les limites de l'ami lié, et, ce qui nous induit à le penser, c'est une lettre écrite par lui, vingt-cinq ans après, et dans laquelle le vieillard se complaît à raconter à son jeune et fervent disciple, l'économiste italien Longo, qui n'est jamais venu en France, qui ne connaît pas même de nom Mm* de Pailly, les circonstances de cet emprisonnement de Vincennes qui précéda son exil. Il lui dit no* tamment qu' c il emporta dans sa prison le Re-

cueil des Pensées de Marc-Aurèle par le conseil et la volonté d'une amie belle comme le jour, douée alors de trente ans d'ancienneté, mais d'une grande maturité de tête. » Or, cette amie, belle comme le jour, est précisément la même digne femme dont, en 1761, il ne mentionne jamais que les qualités morales.

Cependant, le mari de cette digne femme ne la laisse qu'un mois au Bignon ; il vient la chercher pour la ramener à Paris, et le marquis, désireux de la mettre en rapport avec Mme de Rochefort, la prie de vouloir bien permettre qu'elle aille en personne lui donner de ses nouvelles. On remarquera encore, dans sa lettre à ce sujet, avec quelle attention il s'abstient de faire la plus petite allusion aux agréments extérieurs de Vamie belle comme le jour, pour ne parler que de son cœur et de son esprit :

Du Bignon, le 6 février 1761.

Je profite, madame la comtesse, d'une occasion un peu dure pour nou8(i), attendu que c'est l'évasion de la meilleure portion de notre compagnie, pour vous renouveler l'assurance de mes petits respects... Mme de Pailly, qui nous quitte 8près avoir rempli auprès de nous les soins de la plus douce, sûre et essentielle amitié, m'a

(t) Ce mot nous, qui revient sans cesse dans la lettre, ne peut s'appliquer qu'au mari et à la femme, puisqu'ils restent tous deux seuls au Bignon. Or, si peu sagace qu'on suppose Mmt de Mirabeau, il semble difficile à croire qu'elle fat aussi désolée que son mari du départ de M«« de Pailly.

promis de vous aller entretenir de nos affaires et santés de corps et d'esprit... C'est une excellente femme, et si vous n'étiez pas sur la terre, je lui donnerais, sans contredit, la préférence d'opinion sur toutes les femmes de l'univers. Elle a un excellent cœur, son esprit n'est point du tout du genre de ceux que vous connaissez, mais il est fait pour être la doublure du vôtre, et avec cela ni homme ni femme n'en eut jamais davantage; il est simple, doux, élevé, juste et prudent; et le chevalier, que vous ne croirez pas suspect en ce genre, m'a souvent dit que c était la meilleure tête qu'il eût connue au monde (1). Je vous en dis à cet égard un peu long, mais c'est qu'il me semble qu'il faut prévenir et préparer les gens qui doivent se voir avec quelque confiance. Je vous ai peinte plus au long encore, et avec plus de plaisir je vous assure. Mon truchement devant tout dire, je vais finir en vous renouvelant, madame, l'assurance de mon tendre et inviolable respect.

En tête de cette lettre inédite on lit une note, à l'encre rouge, écrite par l'estimable auteur des Mémoires de Mirabeau, et qui prouve avec quelle ardeur M. Lucas de Montigny, si indulgent pour chaque objet des innombrables faiblesses de son héros , prend fait et cause contre l'amie du marquis. Elle est ainsi rédigée : « Mention plus que louangeuse de la détestable Pailly, qui va voir Mm* de Rochefort et Fensorcelar, comme le prouve la correspondance subséquente. » Et en effet, les lettres suivantes nous montrent M"* de

(1) Nous sommes porté à penser que le chevalier, c'est-à-dire le bailli, est ici mis en avant par son frère, sans lui en avoir donné mission.

Rochefort charmée, captivée avec une rapidité qui ressemble un peu à de l'ensorcellement. Bientôt elle ne peut plus se passer de Mme de Pailly : « J'aime, écrit-elle, tous les jours davantage ma voisine; le commerce que j'ai avec elle me développant tous les jours de plus en plus les trésors de son cœur. » La conquête de Mm* de Rochefort entraîne naturellement celle de son ami le plus dévoué, du duc de Nivernois, qui raffole de la belle. Suissesse ; et bientôt toute cette société élégante qui se réunit au Luxembourg chante les louanges de madame de Pailly.

Pendant que l'amie du marquis de Mirabeau s'introduit ainsi, grâce à lui, dans un monde qui lui avait élé jusqu'alors étranger, la marquise quitte son mari, d'abord sans rupture, pour faire, à la lin de mars 1762, ce voyage en Limousin dont nous avons parlé dans l'article précédent. On sait déjà comment, après avoir refusé d'abord d'accepter une séparation à l'amiable, apprenant la découverte de papiers compromettants pour son honneur, elle renonça, avec une facilité qui serait inexplicable de la part d'une personne irréprochable, à tous ses droits sur son mari, sur ses enfants, sur le domicile conjugal, et s'engagea, par sa singulière lettre du 23 février 1763, à ne jamais revenir à Paris, à la condition de recevoir une pension annuelle de 6,000 livres, qui doit être augmentée après la mort de sa mère. Il y a dans cette lettre du 23 février 1763 des allusions

évidentes à Mme de Pailly, dont la marquise ne peut ignorer l'ascendant toujours croissant sur l'esprit de son mari, depuis qu'elle a pu le constater elle-même en 1761 , durant l'exil au Bignon. Mais ces allusions ne trahissent guère le sentiment de fureur jalouse que lui attribuer* parfois le bailli de Mirabeau, puisqu'elle dit tranquillement , en parlant de l'entretien de se$ enfants : c On ne veut pas que ce soit par mes soins, je n'en suis pas capable; on s jugé que les étrangers en étaient plus dignes; je désire, pour le biem de la chose y que cela réussisse... Je veux mon sort décidé, et qu'il ne dépende pas du caprice ni de T humeur de ceux qui président à votre façon de penser, et qui vous donnent des conseils. »

A partir de cette époque, on voit M** (Je Pailly s'implanter de plus en plus dans la maison du marquis. J'ai déjà dit pourtant, dans le chapitre consacré à la grand'mère de Mirabeau, que c'était elle qui, après le départ de sa belle-fille, tint la maison de son fils, assistée, de la veuve du comte Louis-Alexandre de Mirabeau, qui vivait chez son beau-frère. La maison du marquis fut tenue ensuite par l'aînée de ses filles mariées, par MM Du Saillant- Il n'est donc pas exact, ainsi qu'on l'a dit, que Mœ* de Pailly ait vécu conjugalement avec son ami ; ils n'habitèrent jamais ensemble à Paris. Cependant on voit, par les lettres de F Ami des hommes à J.-J. Rousseau, que Mm# de Pailly M craignait paa.dft figHr

CAO LES MIRABEAU

rer même dans les fameuses assemblées du mardi, composées d'économistes physiocrates , et qui étaient précédées d'un dîner. C'est là sans doute ce qui explique le reproche que le bailli fera plus tard à l'amie de son frère, d'avoir voulu jouer le rôle de maîtresse de la maison. Quant aux séjours fréquents qu'elle faisait au Bignon, elle y venait en visiteuse , et quoiqu'elle y gouvernât de fait, elle s'arrangeait, comme nous le montrerons tout à l'heure en essayant d'esquisser ses rapports avec les divers membres de la famille de son ami, pour y vivre presque toujours dans les meilleurs termes avec la plupart d'entre eux. Parfois même on voit qu'elle abrège ses séjours, par crainte du qu'en dira-t-on, puisque* après une liaison qui nous paraît remonter au moins à cinq ans, le marquis écrit encore du Bignon à M"* de Rochefort en 1765 : t Frondez un peu la poule noire (1) sur les bienséances enfarinées qui lui prohibent la résidence continue dans une maison dont la maîtresse a quatre-vingts ans et le fils de famille cinquante. »

(1) Chez madame de Rochefort, on appelait madame de Pailly la poule noire ou la chatte noire, parce qu'elle était habituelle ment vCtue de noir, peut-être pour faire ressortir la beauté de sa peau, qui était très-blanche, et aussi pour dissimuler une tendance à l'embonpoint, souvent signalée dans les lettres do ses amis. Le duc de Nivornois, notamment, écrit sur elle : a Mes respects et tendres hommages à la chatte noire, dont les diverses courhatur. s, angoisses et longueurs me font rire quand je >ong.- à son air de prélat papimane et séjourné. » Dan** des récits trr> agréables, où madame de Pailly raconte à

Cependant, dès 1763, il est facile de reconnaître, dans sa correspondance avec Mme de Rochefort, que tous les plans et tous les intérêts du marquis de Mirabeau sont devenus les siens. Déjà, dans un autre ouvrage (1), destiné à peindre la société de madame de Rochefort, nous avons cité un certain nombre de lettres de Mm* de Pailly, sans autre but que de montrer qu'elle avait un esprit très-agréable et três-orné; mais nous avons écarté autant que possible celles de ses lettres qui avaient trait aux affaires de la famille de Mirabeau. Aujourd'hui, au contraire, c'est surtout à cette partie de sa correspondance que nous aurons recours pour pouvoir apprécier sa conduite dans la situation difficile qu'elle a acceptée.

• Sa liaison, devenue si rapidement intime, avec la comtesse de Rochefort, et par suite avec le duc de Nivernois, est d'un grand secours au marquis de Mirabeau; car Mm* de Pailly est beaucoup plus habile que lui dans l'art d'entretenir, de fortifier les rapports affectueux, et de présenter les

Mœ« de Rochefort les fêtes champêtres qui se donnent au Bignon, en 1773, récits que nous écartons, de peur d'abuser des détails, on la voit plaisanter elle-même sur son embonpoint. « Us chantant ici, écrit-elle, les fontaines, les prés, les bois, les coteaux, les ormeaux, les plaisirs et les grâces. J'en suis une, et des plus étoffées; ce n'est pourtant pas faute d'exercice. Dès le matin, je cours; mais jc'ast,que je mange d'un si bon appétit, je dors d'un si bon somma, je rit de si bon cœur. » [i) La Comtesse de Boche fort et ses amie.

choses de la manière la plus propre à exciter la sympathie pour ceux qu'elle aime et Tantipathig contre ceux quelle n'aime pas. Or, l'influence dij duc de Nivernois, — qui sera plus grande encore quand son beau-frère, M. de Maurepas, ser$ devenu le principal ministrQ de Louis XVJ, — est déjà assez considérable srçr les ministres de Louis XV pour aider le marquis à se garantir contre les entreprises de sa femme ou cjes parents de celle-ci. Il importe donc d'entretenir la personne qui disposq du duc ç}e Nivernois, c'est-àdire Mme de Rochefort, dans un état d'excitation contre la femme, et de compassion pour les malheurs et les tracas du mari.

Pour que le lecteur puisse juger du zèje $vec lequel Mmo de Pailly s'acquitte de cette jnission, il faut lui rappeler qu'après l'engagement pris en 1763 par Mm* de Mirabeau de rester erç Limousin, sa mère, la marquise de Vassan, vint à Paris pour essayer de s'entendre avec son gendre, et en même tejnps pour défendre Ja cause de sa filjç et obtenir cpfpjpunication de ces papiers déshonorants qui étaient allégués contre elle. On convint à cet effet d'une entrevue à Paris entre le gendre et la belle-môre. Mme de Vassan avait insisté pour qu'on lui communiquât, non pas des copies de ces papiers, mais les originaux. Madame fie Rochefort, déjà très-vivement engagée dans le parti du marquis , écrit à Mm* de Pailly pour lui dire qu'elle se défie de la malà-

dresse de leur ami commun, qui pourrait bien se laisser escamoter les précieux papiers, qu'il faut qu'un tiers assiste à l'entrevue; mais elle exprime en même temps l'espoir que la belle-mère ouvrira les yeux, et que, dans l'intérêt de se» pelits-enfants, elle se prêtera aux vues de son gendre, qui désirerait la voir léguer d'avance à celui ou à ceux des enfants qu'il lui plaira de choisir la nue-propriété des biens dont elle s'est réservée la disposition, afin que ces biens ne puissent pas être dissipés par sa fille. M** de Pailly n'a pas dans le résultat de l'entrevue la même confiance que M"* de Rochefort et voici comment elle exprime et motive ses sentiments sur la belle-mère et la femme de son ami :

Du Bignon, le 16 août 1763

Notre ami est bien content, madame la comtesse, de l'approbation que vous avez donnée à sa lettre à sa belle-mère, dont il n'a pas encore de réponse. Il est, enfin, bien persuadé de l'importance qu'il y a à ne laisser, comme vous dites, approcher aucunes rnains de ses tristes et précieux titres. Il suivra le conseil de son excellent ami (le duc de Nivernois), en admettant un tiers homme do poids à son entrevue. 11 sait bien qu'il est très-sage d'avoir un témoin digne de foi, qui puisse déposer, en cas de besoin, de tout ce qui y sera dit, d'autant qu'il se propose de faire alors une récapitulation vraie et simple de tout ce qui s'est passé, et des procédés qu'il a eus. Je crois que cela est frien nécessaire, pour qu'on prenne une idée juste do loi* Il twt quo quelqu'un sache la quantité fe ptfit* gb'it •

devant les pourceaux, ou, pour parler mieux, il faut qu'on connaisse sa bonté et sa vertu, ainsi que la démence et l'injustice atroce des gens à qui il a affaire. Si cette entrevue a lieu, comme il y a apparence, il ira à Saint-Maur (1) avant, et cette idée-là me fait grand bien. Il est des moments où je crois qu'on ne pourra pas empocher que ceci ne tourne en fumée, mais une fumée éternelle, comme celle de l'enfer. Ces femmes-là ont un principe de folie très-constant, mais très-varié dans ses effets ; j'ai peur qu'on ne puisse pas saisir un point fixe pour pouvoir statuer quelque chose, et que ce pauvre homme ne soit livré toute sa vie à la cruelle occupation de tenir la laisse de cette enragée. Il aurait bien besoin de repos pour sa santé, dont je ne suis pas contente. Il sent un feu dévorant dans la poitrine, qui se manifeste dans tous ses mouvements ; il parle avec une abondance et une volubilité que je ne puis souffrir. Nous risquons souvent de nous faire battre (2), en contrariant ses actions et son appétit. D'ailleurs, il est pourtant fort sage; l'espérance et la joie entrent dans son âme avec une facilité qui attendrit sur son sort. 11 faudrait si peu de choses pour le rendre heureux, et il mérite tant de l'être ! Il l'est, du moins, par ses amis, et .vous pouvez bien vous dire que vous êtes ses anges consolateurs et conservateurs par le bien que lui fait votre amitié.

L'entrevue, en effet, fut stérile ; la belle-mère refusa de s'engager envers ses petits-enfants, et, tout en s' abstenant, sans doute à cause des papiers, de réclamer la réintégration de sa fille

(1) C'était la maison do campagne où séjournaient alors M"e de Rochefort et le duc de Nivernois chez Mm« de Pontchartrain, la belle-mère du duc.

(2) Nous 'applique à la belle-sœur du marquis et à elle.

dans le domicile conjugal, elle obtint pour elle la promesse écrite d'une augmentation de pension après son décès. D'où suit une nouvelle leltre de M- de Pailly à Mœe de Rochefort :

Du Bignon, le 80 août 1763.

Votre lettre du 24, madame la comtesse, avait fait passer dans mon âme la confiance et la joie, qui ont été bientôt dissipées quand j'ai lu le récit de cette entrevue, de laquelle j'espérais quelque succès. Nous y serons attrapés cent fois tous tant que nous sommes, quand nous croirons que la bonté, la justice et la raison feront quelque bon effet sur les êtres hétérogènes. Il n'y a que l'autorité ; mais de la vouloir conseiller à notre ami, c'est vouloir coudre un morceau de drap à de la mousseline. Il fera -bien un acte de force dans un mouvement de chaleur, mais cet acte sera isolé, n'assortira à rien ni pour le passé ni pour l'avenir. J'ai toujours respecté le caractère de bonté que je lui connais, parce que, en effet, rien ne fait plus de tort à un homme que des bigarrures dans sa conduite. Il aurait été tout simple qu'au lieu d'être sur la plus fâcheuse défensive comme il y est, il eût eu le ton ferme de l'offensive; on aurait tremblé et accepté toutes les conditions qu'il aurait dictées. Le bien de ses enfants aurait été mis à couvert, ainsi que l'honneur de leur mère. Il n'a plus d'autre parti à prendre que de se laisser pousser jusqu'à ces derniers retranchements, et ces folles-là s'enferreront elles-mêmes tôt ou tard. Il faut, le bonhomme, qu'il se détache du bien de la mère. Elle jouit, je crois, de quatorze ou quinze mille livres de rente. En voilà déjà dix mille dont il est frustré par la réserve qu'elle ne veut point abandonner, qui est peut-être déjà mangée; sur le restant, il y a les dettes, les charges. Il jouit du bien de son beau-père, actuellement ; il sera bien heu-

reux s'il peut en conserver le fonds à ses enfants, car pour le revenu, la pension de madame et son gaspillage l'engloberont bien s'il n'y prend garde. Voilà où se réduit la fortune de cette belle héritière d'un million ; il lui en restera de nel cinq enfants, dont pas un ne lui ressemble (1) que son petit chétif chevalier. Voilà le tableau extérieur de sa situation, vous en connaissez l'intérieur. On a le cœur percé quand on y pense ; mais ce qui m'en afflige le plus, c'est de voir combien il est affecté. Je voudrais le voir au point d'envisager froidement l'étendue de son malheur et d'agir en conséquence, et surtout d'abandonner toutes ces espérances chimériques qu'il n'est que trop porté à nourrir.

Pour attendrir encore davantage les amis de son ami, Mme do Pailly fait quelquefois intervenir la vieille mère du marquis. Voici, par exemple, un petit tableau qu'elle adresse à Mme de Rochefort et que celle-ci déclare lui avoir fait verser des larmes, ainsi qu'au duc de Nivernois :

Avant-hier, écrit Mme de Pailly, le 21 juillet 1763, la digne mère de notre ami était venue causer avec moi sur cette indisposition qui l'inquiète fort. J'ai pour qu'il ue

(1) Cette réflexion est bien d'une femme, mais non pas de la meilleure des femmes. Quant au chétif petit chevalier, qui avait alors huit ans et demi, et que, dans sa famille, on croyait menacé de phthisie, c'était le futur Mirabeau-Tonneau, qui devait devenir aussi robuste qu'obèse, et que son père peindra plus lard rendant l'air avec son gros ventre. - L'ironie sur la belle héritière d'un million tient à ce que le marquis de Mirabeau s'était longtemps vanté d'avoir fait un superbe mariage, mais M'"« de Pailly déprécie, à son tour, outre mesure la fortune é« la marquise.

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succombe à tous le9 chagrins qif «1 dévoie on secret, me dit-elle d'une voix entrecoupée Son \i>age seh.ii^na de larmes; et, levant les yeux au ciel, elle ajouta avec chaleur: • Dieu ne me fera-t-il pas la grâce de me conserver mon fils ! je ne tiens plus à la terre que pour lui ! Je ne murmure pas sur son sort malheu.eux, j'y suis résignée, mais qu'il vive plus que moi, et que je ne sois pas témoin... » Elle n'en put dire davantage, elle fondait en larmes. Ah ! madame, si vous aviez vu le spectacle de cette tendre, digne et respectable mère, votre cœur se serait fondu comme le mien. Mes genoux tremblaient sous moi, j'étais prête à embrasser les siens, tandis que mon esprit était tendu pour arrêter les effets de ma trop grande sensibilité, et éviter de faire une scène attendrissante entre nous, qui n'aurait été prudente à aucun égard. Elle ne vit que les larmes qui tombaient de mes yeux. Je ne sais ce que je lui dis, mais quand elle s'en fut allée, je me livrai ù mon attendrissement, sans pouvoir me soulager du poids qu'elle avait mis sur mon cœur (1)

Mais si Mmo de Pailly travaille activement à entretenir au profit dii marquis l'amitié de ceux qui peuvent lui être utiles, le marquis, de son côté, emploie toute son éloquence à servir, auprès

(4) Ce qui donne de la singularité à ce tableau exagéré peutêtre, mais qui ne peut guère avoir été inventé, c'est que la vieille mère du marquis de Mirabeau est une catholique trèsaustère, très-dévote; elle n'a pas pu vivre avec sa beUe-ûlle, e elle se laisse captiver par une calviniste aimable, dont la liaison avec son fils doit cependant lui paraître un peu suspecte. Aussi voit-on dans cette correspondance intime que la marquise douairière éprouve parfois des scrupules de conscience, qui se manifestent par quelques scènes plus ou moins orageuses entre elle, et M"' de Pailly.

de Mm* de Rochefort et du duc de Nivernois,

les intérêts de son amie.

Mme de Pailly a peu de fortune; elle a cependant un modeste patrimoine, et nous devons le constater d'autant plus que le désintéressement de son affection pour le marquis a été mis en doute. Nous la voyons, par exemple, dans cette même année 1763, prêter vingt mille livres à son ami pour l'aider à faire face aux dépenses considérables que nécessite cette fonction dispendieuse de général des galères de Malte, qu'il a poussé son frère à accepter avec l'espérance d'une riche commanderie; et comme elle s'est occupée aussi de procurer au marquis d'autres fonds pour son frère le bailli, qui en a été prévenu, ce dernier écrit de Malte, le 21 juin 1763 : c Remercie bien fort de ma part Mme de Pailly des peines qu'elle se donne pour moi, et fais-lui accepter ma stérile reconnaissance. » On n'a pas oublié que le bailli, non-seulement remboursa plus tard tout ce que son frère avait emprunté pour lui, mais lui fit jusqu'à sa mort une pension annuelle de 15,000 livres. M™ de Pailly touche de plus une pension de son mari, et comme elle n'est pas pressée d'aller le rejoindre à Lausanne, où il s'est retiré, elle voudrait beaucoup pouvoir renoncer à cette pension ; c'est alors que le marquis se met en tête de faire obtenir, par le moyen du duc de Nivernois et sur les fonds suisses, une pension aux deux filles de M. de Mal vieux, motivée, au-

tant que je l'ai pu comprendre, sur les services de celui-ci ou sur le prix de sa compagnie qui lui reste dû par l'État. Le duc de Nivèrnois s'y emploie avec ardeur. La lettre du 17 janvier 1768, adressée par lui au duc de Praslin, ministre des affaires étrangères, et publiée dans ses Œuvres posthumes (1), où se trouve cette phrase: « Mon cher ami, l'affaire de mes Suissesses, où en est-elle? Je vous en prie, ne l'oubliez pas et finissez-la le plus tôt possible », cette lettre a précisément pour objet la demande faite pour Mœe de Pailly et sa sœur. Elles obtinrent chacune 1,500 livres de pension annuelle, et la reconnaissance de M** de Pailly pour l'aimable duc lui dicte ce petit billet, où elle déploie toutes les câlineries de son style :

Quand jo veux vous écrire, monsieur le due, pour vous remercier, mon cœur s'enfle, les larmes me viennent aux yeux, et le sentiment m'ôte l'expression. Je ne sais de quel nom vous appeler. Vous remplissez avec moi les fonctions attachées aux titres les plus ^sacrés, et ma reconnaissance vous les donne tous ; si un autre que moi était l'objet de vos bontés, je vous admirerais, je vous louerais, mais je ne puisque vous adorer du fond do mon cœur, et sentir que j'aurais de quoi être heureuse toute ma vie, quand il ne me resterait que le souvenir de tout ce que vous avez fait pour moi, qui sera une source éternelle de sentiments délicieux. Mon âme en est pénétrée, et je n'aurai plus rien à désirer si vous en agrées toujours les faibles témoignages.

(1) Œuvres posthumes de M. de Nivcrnois, t. II, p. 202. T. Il 34

Reste la question d'un arrangement A faire avec son mari, afin qu'il trouve bon qu'elle reste en France pendant qu'il vit à Lausanne aveo ses quatre sœurs. 11 parait que, sur ce point, l'amie du marquis a des troubles de conscience, elle s'inquiète de ses devoirs envers son mari, de ce qu'on dira d'elle dans le pays de Vaud, et c'est précisément à la comtesse de Roohefort que le marquis s'adresse pour qu'elle lui vienne en aide contre les scrupules de son amie. En même temps que cette lettre nous donne une idée du relâchement des opinions au dix-huitième siècle en matière] de devoir, elle respire certainement l'affection la plus sincère et la plus vraie pour M"* de Pailly:

Je vous rends votre amie, madame la comtesse, à mon grand regret, et j'ai été le premier à la presser de partir... Je la recommande à votre bon esprit et à votre âme ferme pour la relever de sentinelle sur ses continuels regrets au personnage de bonne femme, tandis que tous ses nerfs et toutes ses fibres se crispent, que tous ses cheveux se hérissent à Ja seule idée du concours des ingrédients que la Providence lui a désignés pour l'objet de ce château en Espagne de son âme et de sa tôte, sur ses craintes du qu'en dira-t-on du pays de Vaud, etc. Toutes ces choses, si elles étaient décisives, exigeraient certainement les sacrifices de l'amitié, mais ce serait sa mort, son père môme me le disait ; elles ne font donc que la tourmenter et la déchirer sans fruit. Je vous en recommande l'oxtirpationet l'attaque avec l'énergie décisive qui anime vos discours, et qui aun grand empire sur sou

M- DE PAILLY RT M- DH ROCflHEFORT 8M

âme, comme aussi avec la noble sensibilité de votre cœur qui est son idole et son souverain. Cet empire que vous avez sur elle m'est plus connu qu'il ne vous le saurait être. J'en réclame aujourd'hui le secours pour son âme et non pour ses affaires, car à cet égard je n'ai rien à dire. Pour nous, madame, la solitude et le désert s'ouvrent devant nous, notre campagne change de couleur, et notre maison perd son harmonie habituelle. Je suis consolé pourtant do savoir que c'est à vous que je la rends, que vous êtes maintenant à Paris ; et je vous la laisse pour tout le temps que vous y serez, mais après cela je voudrais bien qu'elle nous fût rendue. Je m'en fie, à cet égard, & votre amitié à tous et à votre cœur compatissant. ..

Recevez les assurances de mon tendre respect.

Après avoir, comme elle dit, savonné sa poule noire pour la préserver, soit des vapeurs auxquelles elle est un peu sujette, soit des scrupules qui lui paraissent excessifs, la comtesse de Rochefort arrange ses affaires avec le pacifique officier suisse, son époux, quelle appelle quelquefois le petit bonhomme Pailly ; elle décide que son amie renoncera à toute la pension qu il lui fait, sous la seule condition de transformer cette pension en un douaire, et comme le marquis fait des objections, M** de Hochefort le réfute lestement dans ce passage d'une lettre du 20 septembre 1763 :

Vous ne me paraisses pas très-content des arrangements qui ont été faits' pour notre amie. Quand vous saurez comme tout cela sfest passé, et que vous relié-

chirez aux circonstances générales, vous changerez d'avis. Il n'y a personne dans le monde qui lui souhaite plus de bien que moi, certainement, pas môme vous ; et cependant, comme nous ne pouvons pas sortir de Tordre du possible, je suis contente parce que j'espère que le point important est gagné, c'est-à-dire que nous ne la perdrons jamais de vue, quand môme son cher époux ne lui conserverait pas la pension qu'il lui donnait. Si elle la lui lâche, ce sera le prix de sa liberté, parce que avec sa pension personnelle, sa tète et son cœur, elle vivra contente avec nous. Voilà ce qu'elle pense, et ce que nous vous prions toutes deux de penser; vous avez assez de dragons qui vous dévorent, sans vous en faire encore sur le sort de vos amis. Adieu, je finis ma lettre, pour qu'elle parte aujourd'hui.

Nous voudrions essayer maintenant de résumer, aussi succinctement que possible, les diverses nuances qui distinguent les rapports de M™* de Pailly avec chacun des membres de la famille au sein de laquelle elle occupe une place usurpée. Quoiqu'elle eût sans doute trouvé des avantages dans sa liaison avec le marquis de Mirabeau, elle y trouva certainement aussi beaucoup d'inconvénients, entre autres, celui d'être en butte à la haine de la femme et de plusieurs des enfants de son ami, et d'être plus ou moins livrée à la malignité publique. Ses lettres témoignent assez qu'elle était très-sensible à ce désagrément. Mais le marquis éprouvait pour elle le plus vif attachement, et il avait une confiance qui n'était peut-être pas toujours bien fondée,

mais qui était absolue, dans la justesse et la sagacité de son esprit. Il dit cependant qu'il n'a pas toujours suivi son avis, mais il se le reproche toujours, t Elle m'est nécessaire pour le conseil, » écrit-il à Mm° de Rochefort ; elle lui était également si nécessaire au milieu des tracas toujours croissants de sa vie par l'agrément de sa conversation, que bientôt on le verra, après une liaison de trente ans, l'année même de sa mort, âgé de soixante-quatorze ans, exprimer pour elle une affection plus vive que jamais. Quant à M™ de Pailly , nous sommes porté à croire que ce qui l'attacha pendant trente ans à une liaison qui, dans la dernière moitié de sa durée, ne lui offrait plus que des soucis à partager, ce fut, tout en faisant la part de l'obstination naturelle aux femmes qui n'abandonnent pas aisément un empire qu'on leur a beaucoup disputé, ce fut surtout la conviction qu'il ne pouvait pas vivre sans elle, car le sentiment qu'elle exprime le plus habituellement pour son ami est celui de la compassion.

Mirabeau, dans une lettre inédite, explique autrement la persistance de Mm* de Pailly dans sa liaison avec son père ; mais il nous révèle en même temps un fait que son biographe n'a pas voulu — à tort, suivant nous — communiquer au public, et qui témoigne précisément en faveur de la personne attaquée. Le 6 février 1788, le futur tribun, sorti de Vincennes et

nément réconcilié avec son père, écrit à son oncle le bailli pour le prier de se liguer avec lui et sa sœur Mm* Du Saillant contre Mme de Pailly : c Nous savons indubitablement, écrit-il à son oncle, que Tunique plan de la dame est de faire vendre à mon père ce qu'il a de biens libres ; 1° pour être payée, elle, car ses quarante-deux mille //vres l'inquiètent beaucoup, et sont peut-être un des plus forts liens qui lui asservissent mon père. » Comme c'est un ennemi qui parle, nul ne peut douter que si la créance de M"* de Pailly était d'une nature* tant soit peu suspecte et douteuse, Mirabeau ne manquerait pas de le dire à son oncle; il s'agit donc d'une créance trèssérieuse, connue de toute la famille, provenant bien réellement des deniers de Mm# de Pailly prêtés par elle à son ami. Et, en effet, on lit assez fréquemment dans les lettres du marquis à son frère, des phrases comme celle-ci , écrite le 28 juillet 1769 : « L'argent de Mm# de Pailly roule toujours chez moi dans le besoin. » Mais il est si peu vrai que cette créance fût, comme le dit Mirabeau, l'unique lien qui attachât M1"* de Pailly à son père, que le marquis vendit, en effet, tous ses biens libres, maintint sa liaison avec son amie, et que celle-ci le laissa payer tous les créanciers plus pressants qu'elle, si bien qu'il mourut restant encore son débiteur d'une somme de quarante-deux mille huit cent quarante livres, perdue, — on le verra tout à l'heure, — dans le

déficit de sa succession, sans que Mirabeau, à coup sûr, ait jamais songé à s'informer si elle avait été payée.

Ce n'est pas que durant cette liaison de 'trente ans, le marquis de Mirabeau n'ait eu à souffrir plus d'une fois du caractère inégal de son amie. Gracieuse et gaie avec les étrangers, elle s'abandonne souvent avec lui à des accès de mélancolie et d'inquiétude. Il y a des jours où le marquis dit d'elle, en parodiant un vers de Racine :

C'est vapeur tout entière à sa proie attachée.

Mais le môme homme à qui les défauts de sa femme inspirent une antipathie si violente, supporte avec une infatigable patience ceux de M°" de Pailly, et quand il s'en plaint, c'est une occasion pour lui de témoigner à son égard un redoublement de tendresse, c Je me vois, écrit-il à ce sujet à Mm* de Rochefort en 1766, moi déjà vieux et cassé, quoique assez jeune encore, avec la perspective d'être obligé à soutenir toute ma vie quelqu'un d'excellent et de supérieur s'il en fût, quelqu'un qui, depuis dix ans, m'a chaque jour comblé de bienfaits de tous les genres, quelqu'un enfin à qui ma vie entière est due et donnée, d'avoir, dis-je, à la soutenir contre un penchant affreux et irrésistible au noir et à la mélancolie, et aux serrements de cœur qui la tueront. »

C'est surtout quand sa vieille mère, prise

d'un de ces scrupules religieux et moraux dont nous venons de parler, blesse Mm* de Pailly, tout en l'aimant d'ailleurs beaucoup, que le marquis est embarrassé. Dans ces cas-là, on voit la personne offensée partir immédiatement pour Paris et refuser de revenir soit au Bignon, soit à Fleury. Le marquis va la chercher à Paris, et, quoiqu'elle soit assez délicate pour exiger ellemême de lui qu'il n'intervienne jamais contre sa mère, elle finit toujours par s'en prendre à son ami. C'est à la suite d'une de ces scènes, suivie d'ailleurs de réconciliation entre la mère et Mme de Pailly, que le marquis écrit, dans la même année 1766, à Mœe de Rochefort :

Notre amie m'a défendu de vous rien détailler ; mais ne croyez pas cependant que notre Saint- Bar t hé lemi à nous (1) soit aussi tragique que l'ancienne, il n'y a qu'enfantillage d'une part et bonne conduite de l'autre, et grande envie réciproque de se mettre à Taise et de se rejoindre ; mais ce qui n'est pas bon, c'est que toute la profondeur de nerfs et de tète a été émue, sondée, blessée chez notre amie, do manière que j'en ai été surpris en arrivant à Paris et trcs-touché ; mais j'ai été aussi très-éloquemment houspillé, à mon d'autant plus grand étonnement, qu'assez prompt et vif de ma nature, je n'a-

(1) L'allusion se comprend aisément, puisqu'il s'agit d'une discussion entre une catholique très-pieuse et une protestante dont le lion équivoque avec le marquis aura sans doute donné lieu à quelque argument personnel, échappé* à une femme de quatre-vingt-deux ans, qui peu de temps après tomba en démence.

vais tenu que la conduite qui m'avait été exactement domandéo et prescrite. Je ne suis, quant à moi, pauvre houleux, sur le théâtre do notre société, que comme celui qu'on paye à la comédie pour recevoir les coups de pieds et les soufflets.

Nous avons déjà dit un mot des rapports du bailli avec l'amie de son frère, mais l'opinion du bailli étant d'un grand poids dans la question qui nous occupe, il nous paraît utile de nous y arrêter davantage. Indépendamment de son antipathie naturelle contre tout ce qui est îrrégulier ou équivoque, le digne frère du marquis a, sur la mission des femmes, des principes très-différents de ceux de son aine, et, quand il les force dans l'expression, ses principes ressemblent beaucoup à ceux de Chrysale. Il dira, par exemple : c Les femmes ne sont bonnes qu'à peupler, à soigner leurs enfants ou à prier Dieu dans un couvent. Tout ce qu'elles font de plus est pure tracasserie. * La femme bel esprit, dévorée du sentiment de son importance, lui parait insupportable, et quand il la croit intrigante, elle lui devient aisément odieuse. On a vu déjà, dans la partie de ce travail qui le concerne, qu'il n'accorde guère qu'à sa mère le privilège de pouvoir être utile à une maison par l'intelligence et par le caractère, et qu'il ne s'intéresse sérieusement aux diverses femmes qu'il rencontre qu'autant qu'elles lui rappellent plus ou moins ce type considéré par lui comme tout à fait à part. . Aussi,

quand une fois il a été poussé à prendre parti contre Mme de Pailly, il ne laisse passer aucune occasion de lâcher à son frère quelque maxime générale qui la vise particulièrement : « Si je n'étais fils de ma mère, lui écrit-il, je n'aurais pas plus cru aux caractères des femmes qu'aux neiges de la Guinée, et la plupart des hommes sont si faibles vis-à-vis d'elles, que, si elles avaient un caractère, elles seraient les maîtresses très-absolues de l'univers, et je ne sais si elles seraient aussi aimables qu'elles le sont. En tout ce sont, de très -joli s joujoux; mais quiconque y cherche quelque chose de plus et croit l'avoir trouvé est sa propre dupe. »

Mais le bailli n'a pas toujours été, pour l'amie de son frère, ce qu'il devint plus tard. Nous avons déjà constaté qu'après avoir débuté avec elle, en se tenant sur la réserve, il lui reconnaît non-seulement de la séduction, mais un esprit droit et fin. Durant ses séjours chez son frère, soit à Paris, soit au Bignon, on le voit pendant bien des années vivant en bonne intelligence avee M"* de Pailly. On le voit même en mars 1774, quittant Paris seul avec elle pour aller au Bignon surveiller ensemble des réparations qui se font au château; il arrive même dans cette circonstance à M"1 de Pailly une mésaventure dont son compagnon de voyage commence par s'effrayer beaucoup ; elle est atteinte subitement d'une éruption scarlatine qui heureuse-

ment n'a pas de suite fâcheuse. Cet incident est le sujet d'une assez jolie lettre de M"* de Pailly, destinée à rassurer le marquis et qui donnera peutêtre une idée plus exacte de l'agrément de son osprit que les lettres plus ou moins étudiées que nous venons de citer. Comme c'est d'ailleurs la seule lettre d'elle à son ami que nous ayons pu retrouver jusqu'ici, et comme elle témoigne en outre des rapports affectueux qui existent alors entre le bailli et elle, nous croyons devoir la publier :

Au Bignon, 20 mare 1774.

Pendant que le bailli est à la messe, je pense, cher ami, qu'il no se tiendra pas, en vous écrivant, de vous parler de ma déconfiture, et que si paresse me tenait do vous écrire, vous me croiriez plus malado que je ne le suis. J'ai déjà ou assez de chagrin de n'avoir pas pu vous écrire vendredi, mais c'était le jour le plus fort de mon éruption, et ma pauvre tôte souffrait. La diminution a commencé d'hier, et continue fort bien aujourd'hui. La fièvre est tout à fait tombée, je ne suis plus que couleur de rose, au lieu d'être reliée en maroquin rouge depuis le bout du pied jus m/au toupet, mémo le dedans des yeux. M. Trioson (un médecin de Montargis) répond sur sa tôte qu'il ne me restera pas vestige do cette éruption scarlatine mardi ou mercredi, ot que rien ne m'empêchera de partir jeudi. Je n'ai point été saignée, je ne serai purgée qu'à Paris. Je bois force eau de veau, je garde la diète, j'ni du repos d'esprit, de la gaieté, et tout va à merveille. More ancienne et le bonhomme La Jeunesse me soignent fort bien, ainsi que le digne bailli! qui a toutes sortes de complaisances pour moi. Nous rions de sut balle campe-

g uo, de la hâte do prendre la poste, pour venir faire la besogne que je fais ici, qui est assez ridicule. Je reporterai soigneusement à Paris tous les beaux projets que j'avais faits pendant ce voyage, mais j'y emporterai pourtant le plaisir de la chaussée Bon if a ce (1), qui est fort bien et toute plantée, et de l'idée du second qui sera fort joli, quand le bailli aura fait rectifier les défauts qu'il y a trouvés. Le jardin sera fort bien aussi quand il sera fait. Pour la prairie, je suis votre servante, je n'ai pu la voir, mais bien la tuilerie où Ton travaille à force. D'ailleurs le Bignon est toujours charmant. Ce fond vert coupé de ruisseaux, représentant toujours le doux printemps en toute saison, on ne songe pas qu'il n'y a point de feuilles aux arbres. Il fait le plus beau temps du monde, et je vois le tout au travers de ma fenêtre. Quel crèvecœur I Nous aurions fait si bon ménage avec le bailli, de si beaux plans, de si beaux arrangements ! Cependant, il faut que je prenne ceci pour un très-grand bonheur, car j'avais, à ce que l'on dit, l'étoffe d'une grande maladie, et j'en suis quitte pour une incommodité que je passe tranquillement, commodément dans une chambre gaie, saine, et en bonne compagnie. Il n'y paraîtra pas dans deux jours, et je partirai pour reprendre mon train de vie ordinaire, revoir mes amis que j'embrasse de tout mon cœur, et qu'il faut que je retrouve en bonne santé.

C'est néanmoins le bailli qui, huit ans après cette lettre, en 1782, se mettra à la tête d'une coalition formée par une partie de la famille, et qui a pour but de séparer son frère de Mm* de Pailly. Il en résultera une controverse pro-

(1) Lo second fils du marquis, 'qui avait alors vingt ans, ayant dirigé la construction de cette chaussée, on la désignait par son nom de baptême .

longée, vive et curieuse entre les deux frères, qui a été déjà publiée ; elle forme un des chapitres les plus intéressants des Mémoires de Mirabeau et, par conséquent, nous ne la reproduirons pas ici (1). Mais c'est à tort que M. Lucas de Montigny, mû par son animosité sincère contre la détestable Pailly, nous présente le témoignage du frère de Y Ami des hommes comme d'autant plus imposant et décisif dans cette circonstance qu'il aurait été, suivant lui, émis spontanément par le bailli, alors retiré en Provence et à l'abri de toute influence étrangère.

En réalité le bailli fut, au contraire, poussé, non-seulement par son neveu Mirabeau, dont l'avis, toujours un peu suspect à ses yeux, n'aurait pas suffi pour le déterminer, mais aussi par sa nièce Mm* Du Saillant, qu'il aima toujours beaucoup, à attaquer, pour la première fois et directement, son frère sur cette question délicate. Depuis son installation avec son mari et ses enfants dans la maison de son père, en 1770, Mme Du Saillant, soit par goût, soit par intérêt, s'était liée d'une amitié très-tendre avec Mm* de Pailly. Vers la même époque, c'est-à-dire en février 1771, Mirabeau, alors âgé de vingtdeux ans, revenant de sa campagne de Corse, réconcilié avec son père après une première escapade, et faisant en partie honneur de ce résultat

(2) Voir les Mémoires de Afirtbetu, t. III, p. 199-215.

542 LES MIRAriUt)

à M- de Pailly, écrivait dt Pari» à M. Du Saillant, son beau-frère, les lignes suivantes : c On m'accable ici de bontés et je vois que, pour le coup, son cœur (celui de son père) est tout à fait reconquis. Vous savez si j'y suis sensible. J'ai plaidé la cause du Limousin (c'est-à-dire d'un séjour qu'il comptait faire chez M. Du Saillant), auquel on ne veut pas entendre pour cette année, mais j'en appelle et j'espère mettre dans mon parti l'amie de votre femme (M"* de Pailly), à qui j'ai trouvé l'esprit de cinq cent mille démons ou anges, comme il vous plaira, et qui m'a mis fort â mon aise, ce qui m'a fait bien gTand plaisir. »

Plus tard, Mirabeau, brouillé de nouveau avec son père, devait écrire sous l'influence de sa mère des mémoires judiciaires où il accable d'injures son beau-frère* et sa sœur, en les accusant de faire bassement leur cour à M** de Pailly pour pouvoir gruger leur beau-père et père, c'està-dire le marquis de Mirabeau. Réconcilié une seconde fois avec son père, en 1781, après sa sortie de Vincennes et après le jugement rendu dans le procès entre son père et sa mère, le futur tribun avait trouvé M. et M"* Du Saillant très-indisposés contre leur ancienne amie Mmi de Pailly. Celle-ci, voyant le marquis de Mirabeau en train de se ruiner par suite de la liquidation judiciaire entre sa femme et lui, rengageait à ne plus tenir un état de maison aussi dispendieux

M- DE PAILLY If LA FAMILLE DU MARQUIS 548

qu'autrefois, et par fluite à rendre plus rares les séjours à Paris de la nombreuse famille Du Saillant.

Le fils, la fille et le gendre du marquis avaient donc écrit au bailli en insistant auprès de lui sur le danger de la liaison de leur père avec cette méchante femme, à laquelle ils attribuaient les projets les plus noirs. Le bailli, qui avait de luimême une disposition naturelle et d'ailleurs assez fondée à se tenir en garde contre Mme de Pailly, apprenant, par M. Du Saillant lui-môme, que celui-ci sera peut-être obligé de se séparer de son beau-père, lui répond, le 29 janvier 1782, une lettre dans laquelle il précise l'époque à partir de laquelle il n'a plus pu supporter Mm* de Pailly, et il lui annonce qu'il a commencé à s'expliquer sur ce point avec son frère. Voici la plus grande partie de la lettre du bailli à M . Du Saillant :

A Mirabeau, le 29 janvier 1782.

J'ai reçu, Monsieur mon bien cher neveu, vos lettres, réunies de vous et de votre femme, et je réponds un mot pour vous remercier des éclaircissements que vous me donnes. Dès 1775, lorsque cette furie (la marquise ds Mirabeau) vint attaquer son mari, je n'ai plus pu supporter la présence de cette autre femme, parce que, bien loin de sentir la conduite qu'elle devait tenir, elle persista à jouer le rôle de maîtresse de la maison, et je connaissais assez l'autre, pour savoir qu'elle agissait autant par jalousie que par aucun autre motif. Je fus mémo jusqu'à dire à cette femme qu'elle était cause de tout; elle n'entendit pas ce français-là, et vous sentes quelle idée

je pus prendre de son insensibilité à cet égard. Enfin, il ne me reste plus que le temps de vous demander en grâce, et avec les plus vives instances, de ne pas abandonner votre digne père, surtout pendant l'absence de 80 n fils, et jamais si cela était possible. Vous savez ee que c'est que son cœur, et peut-être viendrons-nous à bout de lui ôter la confiance qu'il a en cette femme . Je ne vous cache pas que, en supposant une correspondance à Paris, je lui donne de vives secousses à cet égard, et je le connais assez pour croire que sa confiance en moi lui fera faire des réflexions qui pourront avoir leur effet.

C'est alors que commence la polémique intéressante entre les deux frères sur Mm* de Pailly, publiée par les Mémoires de Mirabeau. Disons seulement, au sujet de cette polémique, qu'elle est parfois un peu tronquée au détriment du marguis et au profit du bailli (1), et que les conclusions de celui -ci n'y sont pas ; elles sont moins sévères que plusieurs des jugements qu'il exprime dans le cours de la discussion. Les voici :

c A Dieu ne plaise, dit en terminant le bailli à son frère, que je veuille te priver d'une chose qui fait ta consolation ! La personne en question ne met pas la méchanceté qu'on pourrait lui supposer, et que tous ceux qui l'ont vue vis-à-vis de tes enfants pourraient avoir imaginée. Elle est femme,

(1) Il y a même dans le détail quelques altérations qui ont leur importance, notamment celle où le bailli dit qu'il s'est bien aperçu dès 1750, que Mœ« de Pailly ne l'aimait pas. 11 n'y a rien do cela dans le texte, attendu qu'en 1750 le marquis ne connaissait pas Mm° de PaiJly,

et conséquerament veut commander, et suit mécaniquement et sans malice ce penchant. Ainsi, tout ce que je t'ai marqué à cet égard ne veut rien dire, sinon qu'il ne faut ni remployer, ni la croire dans ces affaires-ci où la jaunisse lui fait voir tout jaune. D'ailleurs, c'est une amie pleine d'esprit et dont la société te convient ; en ce cas, conserve-la. *

L'auteur des Mémoires de Mirabeau se trompe également lorsqu'il affirme que nul autre que le bailli n'aurait osé toucher ce terrible sujet avec le marquis. Le futur orateur de la Constituante' n'était pas si timide avec son père que le dit son biographe, car, encouragé par la tentative de son oncle, je le vois à la même époque, en mars 1782, essayer à son tour d'adresser à son père des insinuations contre Mm* de Pailly, ce qui lui attire cette courte réplique du père, qu'il transcrit luimôme à sa sœur, Mm* Du Saillant, alors liguée avec lui : « Je vous ai dit à vous, mon fils, l'article sur lequel je n'entends point de composition, et qui me hérisse la tète en me navrant le cœur ; je vous l'ai dit à vous ; il n'y a que mon frère de qui je puisse entendre rien qui porte à cela ou y tende, parce qu'il est respectable pour moi, et que, sans le savoir, il est jaloux. Au fond, il est injuste que quelqu'un qui a voué son être tout entier, ses soins, un savoir-faire unique, son temps et sa vie au maintien continuel et journalier d'une famille, n'en reçoive que haine, prévention t. ii 36

pas cet arrangement, incommode et désavantageux pour elle, s'empressa d'en donner avis au bon bailli resté en Provence, sans oser néanmoins lui demander formellement d'intervenir encore une fois contre M™ de Pailly. Voici la réponse de son excellent oncle :

A Aix, le 16 avril 1788.

J'ai reçu, ma chère et bonne nièce, la lettre que vous avez eu la bonté de m'érire le 10 de ce mois. Je ne répondrai pas bien longuement, mes yeux me défendant lecture et écriture depuis environ six semaines, et ne voulant pas confier à un secrétaire nos chagrins domestiques.

Je ne doute pas que mon frère n'ait été entraîné par cette femme, mais je sais aussi qu'il ne saurait tenir une maison à Paris, car on l'a ruiné en procès iniques. Permettez-moi encore de vous dire que si, lorsque j'avais de l'humeur relativement à cette personne, au lieu de paraître son amie et conséquemment de lui aider à s'accrocher de plus en plus, vous eussiez été froide et réservée avec^elle, peut-être votre père, en voyant tous ceux sur rattachement desquels il pouvait compter dans la famille faire la môme mine, eût fait des réflexions et aurait secoué le joug.

Vous ne me paraissez pas vouloir que j'en témoigne rien à votre père, et j'y consens d'autant plus que je doute du succès de mes soins à cet égard. Je me rappelle qu'il accusa votre frère aîné, quand il était ici, d'être cause que je lui écrivais d'une manière peu agréable pour cette femme. Lorsqu'il me témoigna cette pensée, je lui rappelai qu'il pouvait voir dans toutes mes lettres, depuis mon départ de Paris, en 1775, que je n'avais jamais répondu un seul mot à des compliments qu'il ne cessait de

me faire de la part de cette femme (1). Cependant, la première fois que je lui écrirai, je lui demanderai quelle est sa société à Argent euil, et je tâcherai de faire venir le nom de la personne, de sa part et non de la mienne, et s'il me la nomme, je lui ferai une semonce, et en faisant semblant de ne pas savoir quelle pension vous lui faites, je lui conseillerai d'en demander une; et après, suivant ce qu'il écrira, j'agirai. Pardon de ma brièveté, mais mes yeux me forcent à abréger, en vous assurant de la tendre amitié que vous a vouée, ma très-chère et bonne nièce, votre bon serviteur et bon oncle.

Le bailli écrivit en effet à son frère ; nous n'avons pas sa lettre dont nous ne pouvons juger que par une autre qu'il écrit à sa nièce et dans laquelle il lui dit : « J'ai mis toute la réserve possible dans les questions que j'ai faites, parce que je savais combien l'article que je traitais était délicat, et qu'il y a longtemps que je désespère de pouvoir rien changer à cela, car la longue habitude devient une sorte de nécessité. »

Mais , quoique la lettre de son frère cadet fût très-réservée, le marquis comprit aisément d'où lui venait le coup ; on voit, par sa réponse , que le bailli lui disait : c Je me doutais bien qu'on t'isolerait. » Sur cette phrase il prend feu et répond à son frère par une apologie ardente de MM de Pailly, mêlée à de vives attaques contre

(1) La mémoire du bailli lui fait ici défaut, car nous voyons dans ses lettres à son frère, qu'il rend encore, après 1775, les compliments que lui adresse Mm# de Pailly.

ceux de ses enfants qui la calomnient. La lettre à" si* 'page» ih-4é , ;écWtefcl d'iincé mahi louMe-*t cèpeiidànf ràpïatf pohf un: vîeffléfrd4 jfê! ëtfiiiàrAé^ treize ans ' çt sans une seule rature. r4La* craMfô 3e fatiguer le lecteur nous empêche de la donner tout entière, d'autant qu'il y faudrait ajouter des ezçplitcaftiônsï de/ déteil quirallôngeraieitt'encore. Mais elle ïldiis liafdît fttp intérës'èàntë1 parole tôh eHe tour,' et aussi comme ëxpreséîoll du câfo&tdre'ét des sentiments du père dé Mirabeau, pbnr'que nous blic coupures

Argenteuil, 14 novembre 1788.

Il y a, cher frère, un article de ta lettre, sur lequel je dois 4 la justice et à toi un dernier met d'absolue vérité. Tu connais mes faibles et mes tics. Je connais tes principes et parfois leur surcharge ; iriats il est Uti: point essentiel et central dû notfs irous retrouveront tdujmirs, c'est ^équitér.' Tu neVeufc uiné voulus jtiififtîtf ffaire' (Injustice. Or, pe que tu<aous»entends par c*s mois? je me doutais bien quoç t'isolerait, serait de la dernière injustice. Je ne répéterai point ce que tu as vu des services de détail rendus à quatre générations (1), et clu rapprochement continuel, tandis que je pouvais et devais péut-eli1 e* tn*lsoler dans la force de l'âge et delà vie; ^uadd j'eus- pterdu ma mère... » ■'-' ' ■*'•■ '• >'• .''*.-' ■.-. ••*

(1)]I1 entend pnrlor ici des services rendus par Mmt de Paillyjd 'abord [à 3a mère, ensuite à lui-même» puis- à ses enfants'ct à ses ^ petil&ttfifants. -. ■ ■...-...

Nous supprimons ici de, longs détails sur les obligations qiip çh^jun (}e ses^fintfs, ^ ej}yçr#sj

MT,dfc ÇmJte :t y «MiKis & fepûllft ifo, Saiïlwk

Voilà comment elle les a traités tous ; et quant à ce qui était de m'isoler, lors du ooup de ma séparation dont je sentais les suites et poursuites folles et désespérées... Tandis que les enfants me dévoraient, il me fallait d'au* très secours que des conseils; je les ai toujours trouvés là, et ces mots, je n'ignore pas qu'il. y va de /honneur et*. de la bourse, sont les seules peines que j*y aie essuyées. Mais il n'est pas question de mes obligations, et seulement de l'isolement. Était-ce m'isoler de ma famille que de m'engagera leur tenir (aux Du Saillant) une, maison pour rien, eu égard aux prix de Paris..., le seul Du Saillant consomme trois bouteilles de vin par jour; des maladies, des couehes, treiie lits couverts, mon linge, etc., etc. Et qu'y a-t-il donc à gagner pour quelqu'un maintenant dans l'aisance par une économie et une entente rare et continuelle, par l'héritage de son mari et de ses belles-sœurs, par quatre mille livres de pension du roi, obtenues lors de la mort de son père et celle ds son mari, pour quelqu'un qui a conservé sa santé et sa supériorité de mœurs civiles et de langage, à isoler un malheureux vieillard, grevé d'incommodités douloureuses, chargé, dans le temps, de calomnies et de persécutions qui ont effrayé et écarté tant d'autres; et dont on devait prévoir d'autant plus être le plastron, que si l'on a un défaut naturel et ineffaçable dans l'esprit, c'est celui de voir et de se grossir les' inconvénients. Ce n'est plus le siècle, ce n'est plus la mode dû bouquet journalier et de la paire de gants de chaque matin de notre vieux commandeur de Sansay, que j'ai ouï raconter à ma mère, et de ce qu'on appelait autrefois d'anciennes liaisons respectées, ' cela était bon du temps de M. de la Roche*

foucauld et de M»4 de la Fayette, de M. de Sainte-An* laire et de la marquise de Lambert. Aujourd'hui, on vil avec les filles et on les épouse, mais on ne conçoit pas entre les deux sexes les devoirs d'une amitié essentielle et éprouvée.

Celle-ci s'y connaît, elle m'a dit et répété non pas une fois, mais cent : Vous ne serez bien qu'auprès du bailli, car vous n'avez que lui d'appui et de véritable ami, et j'ai plus souvent été obligé de répondre là qu'à toi-môme (parce que tu y mets plus de discrétion) par l'impossibilité de finir mes affaires par procureurs. Ce n'est pas qu'elle n'ait pressenti tes préventions à son égard, elle m'a dit souvent : « Ils m'ont détruite dans I esprit du bailli, et je n'ai été sensible qu'à cela, parce que c'est le seul que j'estime; cela ne devait pas être, car je ne rai de ma vie vu opiner, que je n'aie trouvé qu'il me dérobait ma pensée. » C'était une injustice à ton égard, je le lui ai toujours dit, et qu'une tournure d'esprit, porté aux résultats, un caractère do paresse et de goût pour la vie exempte de gènes frivoles, le sel marin, la vie à Malte, l'extravasement dans la jeunesse et le raisonner dans l'âge mûr, avaient fait de toi un paladin défenseur des femmes, précisément co.mmo genre faible, déplacé et nui sible quand il veut être appui, incapable enfin de connaître deux genres de femmes. Je n'ai eu de réponse à cela que ces mots : &*/7 en était ainsi, il aurait raison, mais ni plus ni moins il me rendrait justice. Précisément donc, elle ne m'a pas cru quand je lui disais le plus vrai, il en sera peut-être de môme de toi, car chacun ne croit que sa pensée; mais je t'avertis qu'en cela tu feras injustice et manqueras à l'équité. Je no cite que les faits relatifs à l'isolement, dont seulement il est ici question; mais quant à ce qui m'est personnel, quiconque a un véritable attachement pour le vieux, peut croire qu'il n'est tendre mère, sœur chérie, etc., qui soit plus reconnaissante de tous

les soins et des marques d'intérêt qu'on donne à son enfant ou à son frère, que ne l'est cette essentielle et infatigable amitié, bien 'loin de me vouloir isoler de qui que ce puisse être. Ne me trouve pas trop long, cher frère, sur cet article, c'est la justice et la vérité que je te dois.

À la même époque où Mm# Du Saillant essayait encore une fois de lutter avec l'aide de son oncle contre un ascendant invincible, son frère, le futur orateur, devenu déjà un publiciste redouté, mais que le marquis ne recevait plus chez lui, et qui désirait ardemment pouvoir s'appuyer de l'aveu de son père en préparant sa candidature en Provence, n'hésitait pas à invoquer la protection de Mm# dePailly. L'évéquede Blois, allié à la famille de Mirabeau, s'était chargé d'obtenir du marquis qu'il consentît à recevoir son fils, et il avait été prié sans doute de recourir également à MB* de Pailly, car voici la lettre inédite que Mirabeau adresse dans cette circonstance à la femme qu'il a flétrie quelquefois dans d'autres lettres de la qualification cruelle et injuste de courtisane (1) :

Paris, ce 28 août 1788.

Madame,

M. l 'évoque de Blois ne m'a point laissé ignorer les choses obligeantes et pleines d'indulgence que vous aves

(1) Notamment, dans une longue lettre de 1788, à sir Gilbert Elliot, dont nous avons déjà parlé, et dont noua reparlerons plus tard.

bien voulu lui dire de moi, dans la course qu'il a faite è Àrgenteuil, tout en vous excusant, en apparence» de contribuer à faire exaucer mes vœux, sur \éB trop nom* breux désagréments que vous ont occasionnée les déplorables orages qui ont si longtemps agité mon père et sa famille. Mais, madame, si mon père s'est laissé fléchir, s'il a daigné me laisser espérer qu'il condescendrait à me voir,, jetais, après la ^ontéena{urellef de ; sofl np^coeur, à qui j'en ai l'obligation, et je vous supplie d agréer pour ce bienfait lhommage de ma reconnaïssancev Dâigriex sôutfttr aussi que je vous cfemandê ie entretenir dans fohe' disposition si digne de lui et si nécessaire à mon bon* heur, et que je sollicité de mettre à vos, p^fc.lea. sentiments, de i^spect. avec lesquejs j'ai l^on^eu^ VfitxÇç noyadame, etc.

Npus ne possédons qu'une lettre, de MS!r de. Railly à Mirabeau ; elle semble très-affectueuse, mais, quoiqu'elle ne soit pas datée, les faite. qu'elle contient nous donnent sa date, et», nous sommes porté, à. en conclure qu'il; y entre, plus de calcul que de sincérité, car elie estdu mois de février 1782, et, elle coïncide aveo une autre lettre de Mirabeau à son oncle, que nous venons de mentionner, et dans laquelle il le presse, au nom de sa sœur et de son Keau-frère, amis d'abord et ensuite ennemis de M"" de Pailly, de les aider à détruire la confiance du marquis en celle méchante femme. Celle-ci se doute prob^bjement des machinations dQnt elle est l'objet, et elle espère désarmer Mirabeau en lui envoyant

une recommandation, obtenue, je crois, dp M"" dp Rochefort ou du duc dp Niyernois, et destinép à le servir dans le procèp qu'il soutient à Çontarlier, en révision du jugement par contumace rend}i contre lui4 :

Je me suis chargée avec plaisir, mon cher comte, de tous flrire^aësèf' lfncîusefje lï'fes'ft'âr lîr Voie" qrûf nié paraît ir pldrcofcrterpbW qtà vous* jdtfissW WcWide prouve d'intérêt bien sincère. J'ai vu la lettre au garde des sceaux; elle est des pins pressantes, et telle pour les détails, qu'aurait pu la dicter M. votre père. Tous lèV' motifs' *<fin(8rôt* qu'inspire vofre situation/ et les séïïtiménts cfûe Vous avez' manifestés, y sont présentes avec la plus grande énergie, votre ami (1) y esi fortement recommande ; je vous assure qui! ne tiendra pas a ce cote-ci, que vous n obteniez ce que vous désirez. Je if ai pas besoin 3e Vous' dire* que je souhaite que tout ce que vous désirez arrivé; vous pouvez avoir des anus' plus agréables, mais vous n en aurez jamais de plus vrai et de ptûs essentiel * que mou Jfe* ne manderai rfen cfe ceci au Bignori, jë'në veux pas trouBler la sécurité Sont on y jouit; mais sans qu'on m'en charge, je serai à la suite de tout ce~que je pourrai pour votre service.

*Pl Si Lé pauvre 'Bouclier (2) est mort.

Les papiers du marquis de Mirabeau nous fournissent encore un billet de Mm* de Pailly, daté du jour môme de la mort de sçp ami, le» 1^ juillet

(1) C'était un hommo de loi, nommé Des Birons, qui avait accompagné Mirabeau, à Pontarlier, en qualité de conseil. *(î) L'ami du prisonnier de' Vftfcehneé, qui mourut en fïvrier

1789. Dans sa triste vieillesse, sur laquelle nous reviendrons plus tard en racontant la vie de ses deux fils, Fauteur de Y Ami des hommes fut écrasé de soucis jusqu'à sa dernière heure. Au moment où il est en train de mourir, son" notaire lui envoie un exprès à Àrgenteuil pour lui annoncer, une mauvaise nouvelle, et c'est M™- de Pailly qui répond en cçs termes au notaire :

A Argenteuil, rendredi 11 juillet 1789.

La maladie de M. le marquis de Mirabeau subsiste encore, et même de façon à donner beaucoup d'inquiétude à ceux qui lui sont véritablement attachés. On ne lui a point communiqué la lettre do M. de Mautort, 1* effet, en aurait été fâcheux, d'autant qu'il s'attend à une décision bien différente ; je ne sais quand je pourrai lui parler de cela. Il a une partie de la famille de sa fille auprès de lui. Comme M. de Mautort m'a fait espérer qu'on le verrait dimanche, il aura la bonté de descendre chez moi. On viendra m'avertir, et jo me conduirai comme il me le prescrira. Il n'est pas besoin sûrement de le prier de suivre avec son activité ordinaire les affaires que ce digne et trop malheureux homme lui a confiées. Il sait qu'il compte sur lui pour pourvoir à tout ce qui sera nécessaire. Je demande pardon du désordre de ce billet, et prie M. de Mautort de recevoir mille compliments.

On sait déjà qu'au moment de sa mort, le marquis de Mirabeau devait à son amie quarantedeux mille huit cent livres. On voit dans son testament, pièce très-originale en elle-même, que, tout en ne la nommant pas, il est douloureuse-

ment préoccupé de la crainte que le déficit de sa succession, acceptée sous bénéfice d'inventaire par son second fils, Mirabeau-Tonneau, qu'il a choisi pour son héritier, ne permette pas de rembourser à M™ de Pailly la somme qu'elle lui a prêtée, et, dans l'espoir de la faire payer avant ses autres créanciers, il a laissé dans ses mains onze billets à ordre, tous exigibles. Malgré cette précaution, nous constatons, dans les papiers relatifs à sa succession, que trois ans après la mort du marquis, M™ de Pailly n'a encore reçu que les intérêts de sa créance, et elle les reçoit très-irrégulièrement. Le régisseur des biens des Mirabeau en Provence se lamente, en avril 1792, sur l'impossibilité où il est, dit-il, t de payer la pauvre madame de Pailly. » Bientôt, le régime de la Terreur jette dans toutes les transactions antérieures un désarroi absolu et dont on ne peut se faire une idée qu'après l'avoir étudié d'après des documents analogues à ceux que nous avons sous les yeux ; il nous paraît donc presque certain que M"* de Pailly ne fut jamais payée.

A partir de 1792, elle échappe à nos recherches. Que devint-elle ? Elle avait perdu, outre sa créance sur son ami, les quatre mille livres de pension du roi, dont le marquis parlait tout à l'heure. Retourna-t-elle mourir à Lausanne, dans ce pays de Vaud où la vie lui paraissait autrefois si monotone, et qu'elle dut cependant regretter souvent en se trouvant mêlée, au détriment

538 LES màAStÀÛ

de son repos, a toutes les discordes furieuses de * Famille de son ami ? Nous 1 ignorons, et nous

aie

porter a îa réputation ae son mari, et persuade a tort qu elle va rentrer immédiatement dans 1 possession de tous ses biens.

mm

UNE FAMILLE LIÔUEE CONTRE SON CHEF. — LE MARQUIS DE MIRABEAU ET LES LETTRES DE CACHET. — FIN DE LA LUTTE ENTRE LES DEUX EPOUX. — LA

tin se réelle $ué; W& tes premiers moi* 1777, à la tefflê de lé décision au Parlement, rtfutëiir de YÀïàï àèè hoMMêê a pour Mtersaires acharnés, non-sëùlenfeht sa fémttïe; Âaîs èà troisième fille, M** de CabHàt et son fils aîhfe, tous troià ligués et engagés contré lui déni une guerre où ils né rèéuîérit devant aucun moyen, pas môme celui dés diffamations imprimées les plus outrageantes, poiir arracher au chef de la famille la jouissance dés biens de fa femme, que

celle-ci promet à ses deux alliés de partager avec eux. Ce n'est pas dans cette première partie de notre travail, c'est dans la seconde, plus spécialement consacrée à Mirabeau, que nous nous réservons d'exposer avec impartialité et pièces en main, les vrais rapports du futur tribun avec son père, rapports qui jusqu'ici n'ont été présentés qu'au détriment du père. Cependant il est bien difficile, en achevant le tableau des luttes du mari et de la femme, de ne pas parler du rôle très-actif que Mirabeau a joué dans le cours de ce long conflit entre ses parents. Cela est d'autant plus difficile que la plupart des mesures violentes prises par le père contre le fils ont eu précisément pour cause le procès que nous racontons aujourd'hui. D'un autre côté, ne voulant pas compliquer notre récit par des diversions trop multipliées, nous nous bornerons à résumer brièvement (sauf à prouver plus tard nos affirmations) les circonstances qui poussèrent Mirabeau à combattre ardemment pour sa mère contre son père, dans la première phase du procès, et dans la seconde à prendre parti avec la même ardeur pour son père contre sa mère.

Dix-huit mois avant que la marquise, rompant les engagements qu'elle avait pris avec son mari, quittât le Limousin pour venir plaider contre lui, son fils, âgé de vingt-trois ans, s'était marié en Provence, le 18 août 1772, avec M"* de Marignane. Il vivait alors en bons termes avec son

père, mais en revanche, ou mieux, par une conséquence qui fut une des grandes fatalités de sa vie, il était au plus mal avec sa mère. Celle-ci, non-seulement avait refusé de figurer dans son contrat de mariage, et de s'engager pour une part dans la pension dotale constituée au nouvel époux par son père, mais elle avait rompu toute relation* avec son fils, et ne répondait même plus à ses lettres. Le marquis de Mirabeau, au contraire, n'avait pas hésité à faire pour son fils, à l'occasion de ce mariage, tous les sacrifices que lui permettait sa situation. Libre, par l'acte constitutif des substitutions de sa maison, de nommer celui de ses deux fils qu'il lui plairait de choisir, il avait assuré sur la tète de l'aîné toute la partie substituée de la terre de Mirabeau ; il lui avait de plus accordé, par contrat de mariage, une pension dotale de 6,000 livres à prélever sur le fermage de cette terre, et qui devait augmenter chaque année de 500 livres, jusqu'à ce qu'elle eût atteint le chiffre de 8,500. Nous verrons ailleurs Mirabeau, après sa rupture avec son père, s'indigner contre la parcimonie avec laquelle il aurait été doté par ce dernier. Or il faut remarquer d'abord que la riche et unique héritière dont le futur tribun était alors si fier de devenir l'époux, recevait de ses parents, pour toute dot, un revenu de 3,000 livres, et que, par conséquent, le père de Mirabeau faisait plus que doubler, en faveur de son fils, les avantages accordés par le marquis de t. ii 36

Marignane à sa fille. 11 faut aussi, pour apprécier les 6acriiices du père dans cette circonstance, se souvenir de la situation désastreuse qui lui avait été faite par son propre mariage. Ceux qui ont lu nos précédents articles savent déjà que toute sa fortune disponible s'était à peu près fondue à attendre, pendant vingt-sept ans, le brillant héritage réservé à sa femme; qu'il avait doté ses filles, élevé ses garçons, et qu'au moment où il mariait l'aîné et où il venait à peine d'entrer en jouissance de la totalité des biens de la marquise, celle-ci, mécontente de la part trop minime, suivant elle, qu'il lui accordait sur cette jouissance, le menaçait de la lui enlever tout entière par un procès en séparation, et en même temps refusait d'engager sa signature dans la pension dotale constituée à l'aîné de leurs enfants. Un pèraqui, dans une pareille situation, se prive de 8,500 livres de revenu en faveur de son fils, aura peutêtre quelque droit de s'irriter plus tard, quand ce fils, devenu son ennemi, le dénoncera au ministre Malesherbes comme le plus égoïste, le plus avare des pères, et comme ayant fait à son fils, en le mariant, un traitement sans nom (1). Ajoutons enfin, pour faire ressortir ce qui va suivre, que les deux époux, entrant en ménage avec 9,000 livres de rente, qui devaient être portées

(1) C'est la phrase qui se trouve dans la première lettrt dt ' Mirabeau à Malesherbes, faisant partie du mémoire publié par ta mère en 1776.

en cinq ans à 11,500 livres, étaient nourris bt logés, eux et leurs gens; chez la grancTmère de 18 nouvelle mariée} moyennant deux mille livres de pension annuelle.

C'est dans de pareilles circonstances que W jeune Mirabeau; pour son début comme chef do famille et comme admiHistrdteùn trouva le secret de faire; en quinze mois de temjJsj nbh pas quelques dettes, fcomme le disent encore . la £lupatt de ses biographes (1); mais un bloc de dëtteé qu'il déclare lui-ihême; dans le procês-verbal de 1'interrogdloire qui précéda son interdiction; s'fr lever au chiffré de cent tyuâtre-vingt huit mille six eent vingt-quatre livres; et encore le débiteur ajoute-t-il que ce total est à deux cents piètôles près (2). Parmi ces dettes figurent; il e«t vrai, 136^375 livre's de lettres de change àotis- . crites par le jeuhe homme à des usuriers juifs; desquels il déclare n'avoir pas reçu; soit en argent, soit en marchandises; une valeur égale * 50,000 livres? malheureusement ces lettrés fie chdnge, qui auraient pu être attaquées comme dettes iisuraires et souscrites par un minent*

(1) En y comportant mSrtlô M: Sainte-Beuve (Jà% hibituèM lemeht mieux informé; dit aussi, dans ses Causeries du lundi (t. IV, p. 4), que Mirabeau fit quelques dettes.

(-2) Nous reviendrons ailleurs sur la nature de ces dettes, dont lo détail accuse, chez Mirabeau, un gaspillage d'enfant, ce <$t d'ailleurs le distingua toujours en matière d'argent; nous retien. dron* aussi sur lo chiffre souvent contesté par lui, mais que son père et son beau-père estimaient au moins I 2U0,ttt) livrtl.

(Mirabeau n'ayant pas encore vingt-cinq ans), n'avaient été acceptées par les juifs qu'avec des endossements, et le jeune dissipateur avait eu assez d'éloquence pour entraîner des parents et des amis majeurs à garantir sa signature. Un de ses cousins, notamment, quoique âgé de cinquante ans et père de famille, avait poussé la simplicité jusqu'à endosser à lui seul 60,000 livres de lettres de change, et pour donner de suite une idée de la manière dont Mirabeau comprenait alors les devoirs de son père envers lui, citons seulement une phrase d'une lettre inédite écrite par lui à ce cousin, en date du 9 avril 1774 : c Dès que vous êtes compromis, il faudrait que mon père fût plus que chat sauvage pour ne pas acquitter ces dettes-là les premières, *

Qu'on se figure maintenant le marquis de Mirabeau, toujours obéré lui-même dans ses affaires et ne pouvant se tenir en équilibre que par des revirements (c'est son expression), qu'on se le figure recevant presque en même temps, à la fin de 1773, la nouvelle de l'inconcevable dérangement dans lequel s'est plongé son fils aîné en Provence, et de l'arrivée à Paris de sa femme, qu'il croyait tenir en Limousin, et qui, aidée de l'argent qu'il a emprunté pour doter sa fille, Mme de Cabris, vient lui intenter un procès ruineux.

Quoique la mère et le fils ne se soient pas encore formellenent ligués contre lui, il commence

par les associer dans sa fureur, c Mieux vaudrait, cher frère, écrit il le 13 décembre 1773 au bailli, pour notre repos momentané, écrouer ce mauvais fils d'une mauvaise mère ; mais à ce que je vois du caractère de sa femme, nous détruirions toute la race d'un coup (1). »

Il écarte donc d'abord ridée de faire enfermer son fils (2). Il obtient seulement un ordre du roi, * en date du 28 décembre 1773, qui prescrit à celui-ci de résider avec sa femme au château de Mirabeau ; deux mois et demi après, on lui écrit que son fils, toujours pressé par ses créanciers, fait argent de tout dans cette terre, qu'il y coupe des bois et qu'il y vend même des meubles ; il le fait alors envoyer en résidence à Manosque, et, avec le concours du beau-père, de l'oncle et des parents paternels du jeune dissipateur, il obtient contre lui une sentence d'interdiction qui fut prononcée en mai 1774. Par cette sentence, destinée à empêcher Mirabeau de contracter de nouvelles

(1) Le marquis suppose ici que la jeune femme de Mirabeau, nouvellement accouchée d'un fils, est beaucoup plus attachée à son mari qu'elle no Tétait en effet.

(2) On n'apprendra peut-être pas sans surprise qu'il résulte d'une lettre de M. de Marignane, le beau-père* de Mirabeau, du 2 novembre 4773, que la première idée de celui-ci, au moment où il se vit abîmé de dettes et poursuivi par de nombreux créanciers, fut d'écrire à un homme de loi, chargé de ses affaires, que si ses parents ne voulaient pas s'arranger avec ses créanciers, il était prêt à solliciter lui-même de son père u*e lettre de cachet pour être enfermé au château d'If ou dans tout autre château.

dettes et en même temps à le forcer de payer graduellement sur son revenu les anciennes, il lui était alloué, ainsi qu'à sa femme, à titre de pen ■ sion strictement alimentaire, le tiers de son revenu ; les deux autres tiers étaient saisis au profit de ses créanciers. Son père acceptait le titre de curateur honoraire à l'interdiction, et il avait fait nommer curateur onéraire son fidèle serviteur Garçon, dont nous avons déjà eu l'occasion de parler. Nous discuterons dans l'histoire de Mirabeau les arguments allégués par lui contre cette mesure, qui Pirrita profondément ; s'il est vrai, comme il le dit, que son père pouvait facilement Taider à payer ses dettes, il eût bien mieux valu, pour le repos du père, qu'il laissât son fils se démêler seul avec ses créanciers, car du moment où il ne croyait pas devoir lui venir en aide par des sacrifices personnels, il s'exposait, en acceptant le titre de curateur à son interdiction, à se trouver en quelque sorte moralement responsable de l'arrangement d'une situation très-difficile, vis-à-vis d'un jeune homme fougueux, présomptueux et irrité.

Qn yerra pourtant, dans la seconde partie de ces études, que, sans les incidents bizarres et invraisemblables qui firent de pette anée 1774 l'aa7 uéa cliraatériquQ de la vie de Mirabeau, ses affaires se fussent arrangées assez promptemeitf, car, dès l'année suivante, la mort de la grand mère de sa femme lui eût permis, avec le consen-

teraent de celle-ci, de disposer pour le règlement de ses dettes d'une somme de 60,000 livres. On eût obtenu au moins de fortes réductions sur les dettes usuraires ; quelques années d'une économie .sévère sur ses revenus eussent permis au débiteur de se délivrer du boulet qu'il avait si étourdimenf attaché à son pied, de foire lever la sentence d'interdiction et d'entrer dans la vie sociale par la grande porte. Mais il était dans sa destinée de passer par tous les désordres, tous les expédients, toutes les misères d'une carrière d'aventurier, avant d'être transformé en homme d'État par la Révolution.

Nous ne voulons raconter ici ni le grave affront qu'il reçoit de sa jeune femme après dixhuit mois de mariage, affront d'autant plus imprévu qu'elle l'avait préféré A plusieurs concurrents, ni sa fureur, suivre d\ine réconci» liation, trop prompte pour être solide, réconcilia^ tion qui le détermine à envoyer l'épouse coupable à Paris et au Bignon plaider sa cause auprès de son père ; ni l'imprudence qu'il commet, quelques jours avant le départ de celle-oi, en rompant le ban qui le retenait par ordre du roi à Manosque; non point pour venger sa sœur, M"* de Cabris, comme il Ta dît ostensiblement, mais (chose bizarre) pour aller renouer un projet de mariage ea faveur du jeune mousquetaire qui avait séduit sa femme ; ni la rencontre fortuite, au reloue de ç* voyage, qu'il fait d'un gentilhomme ayant, en

effet, tenu de mauvais propos contre sa sœur, personne peu respectable ; ni la rixe violente qui fut le résultat de cette renoontre, et à la suite de laquelle le baron de Villeneuve-Moans lui intente un procès criminel et obtient contre lui un décret de prise de corps (1).

C'est alors seulement, le 12 septembre 1774, que son père, pour le soustraire aux conséquences de cette procédure, compliquée d'infraction aux ordres du roi, demande et obtient une nouvelle lettre* de cachet, en vertu de laquelle il est conduit prisonnier au château d'If.

Nous n'entrerons pas davantage ici dans l'examen de la singulière correspondance que le prisonnier entretient avec la comtesse sa femme, établie au Bignon auprès de son père ; elle s'est séparée de lui, reconnaissante en apparence du pardon généreux qu'il venait de lui accorder, et promettant de s'employer tout entière à lui faire rendre sa liberté ; elle n'a qu'un mot à dire pour cela ; elle s'engage sans cesse à le dire, et elle ne le dit jamais ; il lui suffirait de déclarer à son beaupère que si la captivité de son mari se prolonge, elle la partagera. Cette correspondance, entre-

(1) Mirabeau ayant trop insisté, dans cette circonstance, sur l'énergie de son procédé et sur la poltronnerie de son adversaire, nous sommes obligés do noter, en passant, ce qu'il n'a pas dit : c'est que l'homme qu'il avait frappé et renversé par terre était presque un vieillard. Le baron de Moans avait près de soixante ans, il était obèse et apoplectique ; la femme de Mirabeau lui donne le sobriquet de gras- fondu.

mêlée de tendresse et d'aigreur, qui se termine, au bout d'un an, par une rupture absolue entre les deux époux, rend beaucoup plus considérable qu'on ne l'avait cru jusqu'ici la responsabilité de la comtesse de Mirabeau dans les égarements de son mari (1).

Mais si Mirabeau ne fut pas plus heureux en mariage que ne l'avait été son père, ce qui fut pour lui plus funeste encore, c'est l'animosité cruelle qui régnait entre son père et sa mère, et c'est ce point seulement que nous voulons aujourd'hui mettre en lumière. On sait déjà que le marquis et la marquise de Mirabeau, en affectant publiquement de ne demander à leurs enfants que de rester neutres dans leurs discordes (car la mère fait à ce sujet les mêmes protestations officielles que le père), travaillent en réalité à leur enlever tout sentiment de respect en se déchirant réciproquement dans leurs confidences avec chacun d'eux, et tout sens moral, en excitant chez eux

(1) La correspondance en question n'est connue du public que par les fragments volontairement tronqués que chacun des deux époux Ût imprimer dans des mémoires judiciaires, lorsque, après une séparation de huit ans, Mirabeau essaya, en 1782, de reconquérir sa femme par autorité de justice. L'auteur des Mémoires de Mirabeau ne la connaissait pas lui-môme, lorsqu'il publia son ouvrage en 1834 et 1885, et c'est ce qui lui a fait mettre en doute l'infidélité conjugale très-réelle de la jeune comtesse. Tous les papiers relatifs à sa femme avaient été confiés par Mirabeau, en 1783, à un ami anglais, sir Gilbert Elliot, et c'est seulement en 1840 que le fils de sir Elliot, lord Minto, envoya ces papiers à M. Lucas de Montigny*

l'esprit de rivalité, de duplicité, de convoitise, par • des promesses d'héritage et des menaces d'exhérédation. On reconnaîtra cependant que sur ce dernier point le marquis de Mirabeau est bien plus scrupuleux que sa femme, car il a fait des sacrifices pécuniaires pour tous ses enfants indistinctement ; il n'a pas hésité à se lier les mains dans la question c|es substitutions, même envers celui ^eitfre eux qui sera un instant son plus dangereux ennemi ; tandis que la marquise, qui d'aityeura a'a pas de biens substitués, fait à chacun des promesses proportionnées au zèle qu'il déploiera pour elle, et ne s'engage jamais définitivement. Citoqs tout de suite un exemple de l*efiet produit par ee déplorable système de conduite sur le moral d'mi jeune homme de vingt-trois ans.

Nous venons de dire que Mirabeau était hrotuillé avec sa mère au moment de son mariage, par cette seule raison qu'il vivait en bons termes avec son père. Mais avant même que le père connût Je dérangement pécuniaire où son fils commençait à se plonger, celui-ci, prévoyant déjà qu'il trouverait en lui yn juge plus dispos^ à réprimer ses désordres qu'à leur venir en aide, s'abandonne à l'espoir, de tirer- pft?ti de sa, mère, en lui offrant son appui dans la guerre qu'elle était toujours prête à commencer contre son mari. Le 8 octobre 4772, un peu moins de deux mois après sox\ mariage, \\ adresse à s^ mère, çiicore établie en Limousin, à Saint- Junien, la lettre autographe

qui suit, et que nous donnerons tout entière. \jC lecteur y reconnaîtra sans peine tous les sentiments mauvais et artificieux q^i se produisent au sein d'une iamille quand le pèrp et la mère sp détestent.

A Aix, 8 octobre 1772.

Ma très-chère maman, Des routes de traverse qui m'ont éloigné do toute posto dans un voyago nécessaire que j'aj fait depuis quelques jours, m'ont empoché pendant trois courriers de vous demander de vos nouvelles et de continuer à solliciter mon pardon. La dernière lettre que j'eus l'honneur d'écrire à M. Larrieu(i) vous aura convaincue qu'une trame ourdie par gens plus fins que moi, nous avait éloignés l'un de l'autre, sans que nous puissions nous en douter. Quand je dis éloignés, vous ne me croyez pas sans doute, ma trèschère maman, un cœur assez différent du vôtre, pour soupçonner qu'aucune tracasserie, aucune brigue, aucune fausseté aient jamais pu altérer mon tendre et profond respect pour vous; mais on m'a privé de votre confiance ût pu a al^né la mienue., <jue je vç>us çlois à tanj de, titres et qu'il m'est si doux de. Yous livrer tout entière,. Bien de tout cela ne m'étonne, ces coups partent d'une main dont nous en avons essuyé l'un et l'autre tant d'autres qu/çin, vçri^é je suis résigné à tout, depuis çmo je suis bien évidemment convaincu que le, loup, est en,tré clans, la bergerie, et que moi et l'un dc& principaux membres de ma famille avons dans son sein le plus cruel de nos ennemis (2). Mais, ma chère maman, vous qui en avez tant

M.) C'était un abbé limousin, confident ot agent de la marquise de Mirabeau.

(2) On pourrait croire qu'il s'agit ici de Mm«. de Paillj. mais ce serait une erreur, il y avait déjà six ans au moins que celle

souffert, vous qui devez tant et si cruellement vous en plaindre, lui donnerez-vous le triomphe d'avoir altéré le seul de vos enfants qui puisse aujourd'hui par sa position espérer de vous être de quelque utilité ; un enfant que vous avez toujours chéri et qui n'a de* torts avec vous que ceux qu'on Ta forcé pour ainsi dire d'avoir en le faisant tomber dans un piège indigne (1)? Ne serait-il pas plus doux, ma chère maman, pour votre excellent cœur, plus sûr pour vos intérêts, de faire ligue avec cet enfant qu'on cherche à vous faire exhéréder, contre d'autres (dirai-je enfants?) adoptifs, qui ne cherchent qu'à faire prévaloir leur haine et leurs intérêts (2)? Je crois, j'ose croire, ma chère maman, que vous ne me soupçonnez pas de l'indigne, de l'atroce cupidité de marchander votre succession; quelque nécessaire qu'elle soit à mes pauvres enfants (3), puissé-je la, perdre à jamais si cette perte n'entraîne pas celle de votre cœur, plutôt que d'être soupçonné d'une infamie aussi gratuite, puisqu'il y a tant de probabilités que le ciel vous conservera assez de temps pour que les méchants ne puissent me soupçonner d'avoir aspiré à une aussi cruelle jouissance. Il est des

ci était intimement liée avec le marquis, tandis que c'est dans cette mémo année 1772 que le marquis commence à habiter régulièrement avec sa seconde fîllo et par suite avec le mari do cette dernière, le marquis Du Saillant, dont il se loue beaucoup qui, par conséquent, est très-mal avec sa belle-mère et inspire une très-vive jalousie à Mirabeau. C'est lui qu'il désigne par ces mots : le loup dans la bergerie.

(1) Il attribue ici à son père ou à son beau-frère je ne sais quel artifice qui l'aurait entraîné à se brouiller avec sa mère.

{£) Il suppose ici à son père, à sa sœur, à son beau- frère, le projet de faire avantager par sa mère, et à son détriment, les enfants Du Saillant.

(3) Les pauvres enfants ne sont encore qu'une hypothèse destinée à attendrir sa mère, puisque Mirabeau n'est marié que depuis deux mois.

moyens qui vous mettraient fort au-dessous des connivences dangereuses, qui vous mettraient en état de faire la loi, moyens sur lequels il n'est assurément pas décent que je m'ouvre le premier, mais auxquels vous me verrez toujours me prêter avec toute l'activité de l'amour filial et de celui de la justice.

J'espère, ma chère maman, que vous voudrez bien avoir pour moi le ménagement de ne communiquer mes lettres ù qui que ce soit qu'à M. Larrieu, de l'amitié et du zèle duquel je ne saurais ôtre assez reconnaissant. Ma tendre et bonne maman, rendez-moi vos bontés^* votre confiance et ayez à mes sentiments pour vous celle que mérite le très -profond et tendre respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, ma très-chère maman, votre trèshumble et obéissant serviteur.

Mirabeau fils.

Pour faire ressortir le caractère insidieux de cette lettre, nous sommes obligé de la rapprocher d'une autre du 23 septembre, séparée, par conséquent, de celle-ci par quinze jours seulement et adressée par Mirabeau à cette même sœur, M** Du Saillant, qu'il présente à sa mère comme associée à son mari pour faire prévaloir leur haine et leur intérêt. La lettre du 23 septembre est pleine de protestations affectueuses pour sa sœur : « Crois, lui écrit-il, que mon amitié ne cédera jamais à la tienne, et que, s'il n'est pas de meilleure sœur que toi, il n'est pas de plus tendre frère que le tien. Embrasse pour moi ton mari.»Bientôt nous le verrons, parlant encore à sa mère de cette sœur dont il est le tendre frère, la

qualifier « votre fille dénaturée* » et son mari « votre rhotistrë de gendre >. Il n'est pas jusqu'à Mmè de Pailly qui, dans bette lëttté du 23 sëptëlnbre, ne soit l'objet des cajoleries mehteiisesdii jètiriê Mirabeau : c Reproche, je t'en prie, â M™ de Pailly, très-vivement, écrit-il à sa sœur* que, dans la lettre de sa meilleure amie* il ne se trouve pas iln mbt d'elle pour le frôre dé cette amie. Présèritè-lui mon tendre respect. iC'èsiaihsl tjdë, d6S sa jeunesse," Mirabeau s'étaii liabilùé, sous l'influence des divisions de sa famille, à mélanger une forte dose de fourberie â la fougue naturelle de son caractère, et à justifier cette phrasé de ton père, parlant de lui en 1778 : t Faut-il être singe, loup ou renard, tout lui est égal, rien ne lui coûte, t

Cependant sa mère persiste encore pendant plus d'un an à refuser la ligue qu'il lui propose^ car, lorsque le désordre de âes affaires est au comble, quand son père, instruit de tout, se prépare à lui faire imposer, par ordre du foi* la résidence forcée à Mirabeau, nous le voyons adresser encore à sa mère, le 25 décembre 1773, la lettre suivante :

Ma chère maman,

Oublié de vous, au sein du malheur, à la veille de perdre ma liberté, je n'en suis pas moins tout ce que je dois être pour vous, c'est-à-dire le fils le plus tendre et le plus respectueux, mais aussi le plus dans l'impuissance de vous prouver qu'il n'est rien que vous ne deviez at-

tendre do son cœur. Ah ! maman, les ennemis qui nous poursuivent sont communs (1), et nos intérêts sont désunis i Quand cbnuaîtrez-voùs votre fils ? Qtraiid relrdùvera-t-il une mère ai bdhrié et si iéhdrfe, Huprèé de laquelle bh h si bien frëhiifci ft ië perdre ? Voici trois lettres sans réponse, à deux mois de distance : daignez du moins agréer les assurances des vœux que je forme pour vous au renouvellement de cette année, et celles du tendre et profond respect avec lequel, je suis, ma chère maman, votre ti és-humblé ëi lrès-6b9issàht sërvitëuf .

Mirabeau fils.

il nou§ paraît pfbbàblë (Jtië; §1 le hiarquiftO lie hé^Orid pas ënédtè à §on fils, b'eSl d'dbord Qu'elle §ë ihéfte dé lui, et eri§Uitë, tfest «fii'àii lieu d'atoir â lui offrih le Seul Retiré dé secoua dorit elle a besoifî pour plaide? à nibtt fcohiFè feoft ftàri, tfëfctâ-diré de l'argeiit , il ne péûi ltii fatfë homfflâge que dé 200,000 liVtes de deftteâ â ajouter à celles dont elle-mêiîië est lahgërtiënt Jjourtiië: Mirabeau ignore ëticctfë éflië, dànë feette ffiêmë fthnée 1778, sa troisième steur, M** de Gftbriô, a pria les devants sur lili ritiprês flë lédr ibère, Qu'elle lui a remis êh Linlôùsifi 20,000 littës êrur la do» feçue de son père, et que là riiâfqulëe ê§t déjà arrivée â Paris dû elle Va dtrfrimehéé* leè Htiètilités centre son mari (2).

(1) Ces ennemis communs sont pour lui, à celte époque, son père, sa soeur et son beau- frère M. Du Saillant; on peut y joindre Mm» de Pailly; mais c'est surtout M. Du Saillant qui est alors l'objet delà haine de sa mère et de la sienne.

(2) Ce qui prouve que Mirabeau n'est pas alors au courant des

ÎS70 LES MIRABEAU

Après cet exploit, M"* de Cabris est d'abord revenue en Provence, et c'est elle qui se chargera bientôt de réconcilier le fils et la mère et de les réunir tous deux contre le chef de la famille. Sept ans plus tard, après avoir exprimé pendant deux ans à cette troisième sœur la plus vive tendresse, Mirabeau, prisonnier à Vincennes, l'accablera des injures les plus cruelles ; il dira d'elle notamment que < son moindre vice est d'être une prostituée », et, comme il est à ce moment question de le réconcilier avec son père, il présentera, non sans raison d'ailleurs, M** de Cabris comme la cheville ouvrière de ce qu'il nomme, en 1780, le fatal procès entre son père et sa mère, oubliant qu'il a eu le tort de se. jeter luimême à corps perdu dans ce procès : « Dès 1772, écrit-il à Mm* de Monnier, le 9 janvier 1780, Mm* de Cabris avait levé le masque et dépouillé toute pudeur. Dès 1773, elle captait hautement l'héritage de ma mère ; est-il fort étonnant que mon oncle ne la traitât plus amicalement ? Avaitil grand tort de parler du prêt fait en Limousin pour commencer le grand et fatal procès comme d'un procédé indigne? Qui n'en a pas pensé ainsi? »

mouvements de sa mère, c'est quo sa lettre du 25 décembre 1773 est encore adressée à la marquise de Mirabeau, à Saint-Junien. en Bas-Limousin. Sur l'adresse, la poste de Saint-Junien a fait suivre « au couvent des Dames de la Croix, rue Saint- Antoine, à Paris. »

Mirabeau ne veut pas se souvenir que, loin de penser ainsi, il louait alors sa sœur de son dévouement à sa mère et qualifiait aussi Mm* de Cabris la plus tendre et la meilleure des sœurs. C'est sous Tinfluence de celle-ci que la mère était enfin rentrée en rapport avec le fils. Nous n'avons pas les lettres de la mère à cette date, mais si nous en croyons la comtesse de Mirabeau, ce serait la marquise qui, après avoir fermé l'oreille aux propositions de son fils en 1772 et 1773, aurait changé le rôle et l'aurait ardemment sollicité, en 1774, de se liguer avec elle contre son mari, et c'est le fils qui aurait résisté. Mais la comtesse de Mirabeau a intérêt, en 1774, à mentir au profit de son mari, qu'elle défend alors auprès du marquis, et la première lettre de la mère au fils, que nous citerons tout à l'heure, ne s'accorde guère avec cette assertion.

Ce qui est certain, c'est que, pendant les huit mois que dure la détention de Mirabeau au château d'If, le marquis n'a pas encore pour son fils les sentiments d'animosité implacable qu'on se plait à lui attribuer dès cette époque. Nous prouverons, dans la seconde partie de ce travail, que, s'il parle quelquefois durement du jeune dissipateur qui vient d'ajouter un fardeau écrasant à tous ceux qui pèsent déjà sur lui, il est très-sincèrement résolu à arranger de son mieux les affaires du prisonnier. Il est si vrai qu'il ne désespère pas encore de lui que, dans tous les pour. t. ii 37

parlers de ses gens d'affaires avee ceux de sa femme, la condition qu'il impose toujours à tout arrangement aveo celle-ci, c'est qu'elle fera do* nation de la nue-propriété de ses biens A son fils atné, et c'est la marquise qui refuse toujours. Au fond, la préoccupation dominante du père à cette époque, c'est, d'une part, de régler les dettes de son fils sans que celui-ci s'en mêle, et, d'autre part, d' empêcher sa femme et sa fille M"" de Cabris de l'associer A la coalition qu'elles ont formée contre lui. Dans ce double but il envoie en Provence son gendre, le marquis Du Saillant, qui a toute sa confiance et qui est chargé d'assembler les créanciers de Mirabeau et de prendre des arrangements avec eux (1); ensuite, apprenant que M"* de Cabris, qui est encore en Provence, entretient, malgré les précautions qu'il a prises pour l'empêcher, une correspondance secrète

(1) Quoiqu'il déteste alors son beau-frère Du Saillant, qu'il outragera bientôt violemment dans les lettres au ministre Maltsherbes dont nous parlerons tout à l'heure, Mirabeau, instruit de la mission dont il s'est chargé dans son intérêt, croit devoir lui écrire le tendre billet qui suit :

« 12 janvier 1775, château d'If.

a Mon cher frère, je comptais sur votre amitié, avant que vous m'en eussiez donné autant do preuves. J'apprends de partout que vous me les prodiguez tous les jours avec un zèle et une activité qui font honneur à votre cœur et que je mérite par mon attachement pour vous. Continuez-moi tous vos sentiments, ot rcnduz-niui heureux do votre bonheur, puisque le mien .semble échappé sans retour. Mes vœux et ma tendre amitié ne se démentiront jamais pour vous.

« Mirabeau fils. »

avec le prisonnier du château d'If, il le fait transférer à l'autre extrémité de la France , au château de Joux, près Pontarlier. Mais ce n'est pas pour resserrer sa captivité, c'est, au contraire, pour qu'il puisse jouir sans inconvénient d'une liberté plus grande. Ses intentions assortent clairement d'une lettre qu'il écrit à son frère, le bailli , en date du 9 mai 1775 : c J'ai fait transférer mon fils du château d'If au château de Joux, frontière de Franche-Comté , où il sera moins resserré. Du Saillant veut bien faire le voyage de Provence pour les affaires de ses dettes et de ce décret (1) qui ne vont point. *

Une lettre de la femme de Mirabeau à son mari, datée du 27 avril 1775, confirme les intentions exprimées au bailli : c Comme j'étais hier, lui écrit-elle, à solliciter votre père comme à mon ordinaire, il m'a dit qu'enfin je serais satisfaite, et, qu'en attendant que la tournure de vos affaires permît davantage, vous alliez être dans un endroit beaucoup plus convenable que le château d'If, et que, de plus, il n'avait donné aucun ordre contre votre liberté, sinon au commandant de répondre de vous jusqu'à nouvel ordre. En vain lui ai- je demandé le lieu que vous alliez habiter, il m'a seulement répondu que vous seriez plus à portée de moi, et que

(i) Le décret de prise de corps rendu à la suite de la rixe de Mirabeau arec le baron de Moans*

580 LKS MIRABEAU

vous m'en instruiriez vous-même, ayant désor-. mais pleijie liberté d'écrire. » Et, dans la lettre suivante du 2 juin 1775, elle ajoute : « Votre père vient de faire l'acquisition d'un hôtel immense rue de Seine, et je l'ai vu avec plaisir vous y choisir un appartement. » Le père n'a donc pas encore de parti pris contre son fils. On pourra trouver étrange que, tout en lui choisissant d'avance un appartement dans son hôtel , il le fasse passer d'une prison dans une autre, mais il est alors en pleine lutte contre sa femme, qui vient de faire, le 30 mai 1775, dans le domicile qu'il occupe encore rue de Vaugirard, une première invasion, déjà racontée par nous ; il veut d'abord en finir avec elle, et, comme nous venons de le dire, il redoute par-dessus tout qu'elle n'entraîne son fils dans la guerre violente déclarée par elle à son mari. Voilà pourquoi, lorsque le bailli, plus judicieux que son aine, l'exhorte à se tenir en paix, à ne pas persister dans la curatelle d'un fils mécontent et ingrat et à le laisser se tirer lui-même des embarras où il s'est plongé, il lui répond : « Je suivrai ton conseil dès que je n'aurai plus d'intérêt à ce que la prison le tienne, de crainte qu'il ne vienne ici seconder sa mère, p Mais la mère n'était pas femme à s'abstenir d'enrôler son fils dans sa querelle. Les communications entre eux avaient été gênées au château d'If, elles devenaient plus libres dans le nouveau séjour de Mirabeau et elle s'empresse d'en pro-

fiter. Voici la première lettre d'elle à son fils que nous trouvions dans le dossier qui est sous nos yeux ; elle n'annonce nullement, comme le disait la comtesse de Mirabeau dans l'intérêt de son mari , que le fils a résisté aux tentations de la mère, mais bien plutôt qu'il s'est plaint de son silence :

Aux dames de la Trinité, rue de Reuilly, faubourg

Saint-Antoine.

2 janvier 1775 (1).

Je partage bien vivement toutes vos peine», mon fils, je me flatte que vous ne doutez pas du cœur de votre mère, elle vous en aurait donné des preuves il y a longtemps s'il n'y avait pas eu bien des inconvénients pour recevoir de ses lettres. J<» me décide à vous écrire parce que votre sœur (Mme de Cabris) me dit que je puis adresser ma lettre à poste restante. Envoyez-moi un pouvoir pour constituer un procureur ou telle autre personne pour faire en votre nom ce qui sera nécessaire, et croyez que je me prêterai à tout ce que je pourrai pour adoucir votre sort. Les événements, cher fils, doivent vous avoir appris à réfléchir et a réparer le passé. Je voudrais être la seule malheureuse de ma famille, il semble que je serais moins à plaindre; mais il semble que tout contribue à m'attrister, j'ai une Ame sensible qui partage vivement tous les malheurs des miens, votre situation me touche encore plus que la malheureuse situa-

il) Nous devons noter que la marquise, avec son étourderie

ordinaire, se trompe d'un an dans la date do sa lettre; il faut lire

janvier 177G, attendu que la lettre est adressée à Pontarlier, où

Mirabeau est arrivé à la tin de mai 1775, et celui-ci y répond

e 16 janvier 177G.

tion où je me trouve, dont les détails seraient trop longs à vous faire écrit. Nous avons un ministre plein de jus* tice, éclairé; il y a tout à espérer de sa justice. Mettezmoi au fait de tout ce qui vous regarde... Je suis ici depuis neuf mois et j'ignore quand mon affaire finira; c'est plus pour ma famille que pour moi que je travaille, et j'ose dire que j'y suis d'une manière peu oonvenable à ma fortune et à mon état. Le moindre domestique de votre père est mieux que moi (1), jugez combien je dois être peinée de tout ce que j'éprouve, je suis encore plus malheureuse de vous savoir souffrant. Voilà le cœur de votre mère qui ne changera jamais.

Vassan, Marquise de Mirabeau. »

Cette lettre, qui provoquait Mirabeau à sortir de l'état passif qu'il avait gardé jusqu'ici envers son père, tout en se plaignant de lui, et à constituer un procureur, tombait dans un moment où le prisonnier de Pontarlier n'était que trop disposé à suivre l'impulsion qu'on lui donnait. Le marquis de Mirabeau, très-prévenu en faveur du comte de Saint-Mauris , gouverneur du château de Joux, avait déclaré à son fils qu'il se réconcilierait avec lui le jour où l'homme à la surveillance duquel il l'avait confié serait sa caution ; or Mirabeau, en rupture ouverte avec M. de Saint- Mauris, venait de lui écrire une lettre des plus injurieuses où il déclarait se soustraire à son

(1) Ne pas oublior qu'au moment où la marquise parle ainsi elle a touché, outre lu» 28,000 livres de sa ûlle, de fortes sommes de son mari, obtenuei à titre de provisions et par sentence judiciaire.

autorité, et, rompant son ban une seconde fois comme il l'avait fait à Manosque, se tenait caché à Pontarlier, d'abord chez Mm* de Monnier, dont il était déjà devenu l'amant, et qui le garda plusieurs jours dans le domicile oonjugal sans que personne s'en aperçût, et ensuite chez une affidée de sa maîtresse. Aussi accepte- t-il avec ardeur les propositions de sa mère; il lui adresse une lettre qu'elle doit remettre au ministre de la guerre, le comte de Saint- Germain. Dans cette lettre , communiquée au marquis par le ministre , le fils commence déjà à attaquer son père (1).

Bientôt , excitée par son fils , qui lui écrit : c Rendes-moi libre , o'est le plus important pour

tous deux. Je pourrai vous aider, et certainement! > on ne parlerait pas si haut si nous étions réunis », la mère de Mirabeau associe à sa cause celle de son fils : et comme elle n'y va pas de main morte en fait d'exagérations, voici une lettre d'elta adressée au ministre Malesherbes, en date du 25 janvier 1776, dans laquelle elle déclare que son fils a expié par une détention de dix années de légers écarts de jeunesse. Peut-être a-t-ellè voulu écrire : deux années, quoique Mirabeau ne

(1) Dans son dévouement pour la mémoire de Mirabeau, M. Ltrcés do Montigny, en citant la lettre au comte de Saint-Germain, a eu soin de supprimer la seule phrase qui explique et motive ces mots du pèrt : // me prend à partie. Voici cette phrase : * Ah ! monsieur le comte, ne sera-ce pas obliger mon père lui-même que de lui ôter les armes dont une aveuglé ënimosité lui a fait /alfa «A al crue! usage ? »

Paris pour plaider lui-môme 6a cause, en l'asso* ciant à la cause maternelle, t Hélas ! oui, ma chère maman, lui écrit-il le 27 avril 1776, si noug eussions fait ligue, votre fille dénaturée, votre monstre de gendre (1), ne triompheraient pas. Il en est temps encore, roidissons-nous, et surtout que leurs efforts ne lassent pas votre généreuse constance. Si Louise (2) venait me voir à Dijon, je la déoiderais bientôt à s'en aller auprès de vous. »

Menacé d'être transféré au Mont-Saint-Michel, il s'échappe du château de Dijon. Son père, s'appuyant de la déclaration des Ruffey, qui dénoncent Mirabeau comme préparant l'enlèvement de leur fille, obtient l'autorisation de le faire réintégrer en prison à ses frais. Il met à ses trousses deux agents de police qui le poursuivent pendant plu* sieurs mois dans toutes les parties de la France sans pouvoir le saisir. Aidé par sa sœur, Mme de Cabris, et un aventurier nommé Brianson, qui est U amant de celle-ci, il échappe à toutes les recherches. Enfin M*6 de Monnier vient le rejoindre en Suisse, et tous deux partent pour la Hollande.

Quelle est à ce moment la vraie disposition

(1) On se rappelle qu'il désigne Ici sa Seconde sœur, Mm« Du Saillant, et ce môme beau-frère Du Saillant, auquel il écrivait lo tendre billet du 12 janvier 1775 que nous venons de citer.

(2) Louise est sa troisième sœur, M»e de Cabris, qu'il exhorte alors à so rendre à Paris pour s'associer à sa mère, et qu'il qualifiera plus lard si outrageusement pour avoir ourdi le /•**/ procès entre son père et sa mère,

d'esprit du marquis de Mirabeau à l'égard de son fils? Il vient de dépenser en vain 6,000 livres pour empêcher celui-ci d'enlever une femme de qualité et de se liguer contre lui avec sa mère. Il n'y a gagné que de voir cette dernière le dénoncer, d'abord dans un mémoire imprimé, comme le plus odieux des époux et des pères, puis publier les lettres si injurieuses écrites à Malesherbes contre le père par le fils (1).

Maintenant que Mirabeau est à l'étranger, le marquis espère qu'il n'aura plus à se débattre qu'avec la mère, et il se décide enfin à èuivre le conseil que son frère, le judicieux bailli, lui donne si souvent, mais sans succès :

Je te dirai, lui écrit-il le 25 novembre 1776, que, résolu do ne plus courir après oo misérable, je fais signifier i

(1) En les publiant, en octobre 1776, la mère, tout entière à sa haine contre son mari, ne prenait pas môme la peine de faire disparaître ce passage écrit par Mirabeau, trois mois auparavant, et dans lequel, répondant à son père qui l'avait accusé tu* près de Malesherbes et sur la déolaration de la famille de Ruffey, de préparer l'enlèvement de M"*« de Monnier, il s'écrie avec son aplomb ordinaire : « Il faut être bien atroce (car il faut une fois appeler les choses par leur nom), pour machiner des inventions telles que l'enlèvement d'une femme de qualité. Quoi I j'ai enlevé une femme titrée et je ne suis pas poursuivi criminellement par deux familles ! En vérité, j'ai honte de répondre â ce que mes ennemis n'ont pas honte de nYobjeoter. Oh ! qu'Us se donneraient moins de peine pour me trouver des crimes, ceux qui voulant me perdre, s'ils avaient de tels délits à me reprocher! » Et ta mère imprimait eetle déclaration juste au moment où Mirabeau, après avoir enlevé avee tout l'éelat possible M«» 4a Uom*»» vas*** 4» a'éeabttr avee elle à Ame-

son dernier domicile en Provence et aux procureurs de ses créanciers, que moi et le tuteur onéraire, nous nous désistons de la curatelle et de tout ce qui résulte de son interdiction. Je renonce à le faire suivre : 1° parce que ce que j'en ai fait avant le mal consommé m'a épuisé ; 2° parce que si je le tenais il se trouverait à la fin que j'aurais tort et qu'il n'aurait fait que des fredaines ; 3° parce qu'aujourd'hui qu'il m'a dénoncé au public pour son ennemi et son tyran, je paraîtrais suivre ma propre vengeance. Voilà mes raisons pour le laisser faire son sort. Quant à celles pour renoncer à la curatelle, il a, dit que je le mangeais, que je ne payais personne, etc., et enfin quand on se fait tuteur, ou l'on y est forcé, ou l'on espère quelque bien et quelque gré de son pupille. Mais l'être d'un furieux qui vous dénonce, et qui reviendrait peut-être un jtfur sur votre héritage, lui demander des comptes sans raison, cela ne se peut.

Jamais le père de Mirabeau n'avait raisonné avec plus de bon sens (1). Comment en quelques

(1)11 est même à remarquer que, dans le temps où il fait poursuivre son fils, le 46 août 1776, un agent de sa femme étant venu lui porter une dernière proposition d'arrangoment en le menaçant de la publication de l'injurieux Mémoiro qui parut en effet quinze jours après, il répond par un billet où se trouve celte phrase : « Rien à accorder sans lo préliminaire de la donation aux enfants, ou au moins de la terre de Pierro-Bufllère au fils aîné, non doté par sa mère, avec substitution aux mâles. » Ainsi le père de Mirabeau stipulait encore dans l'intérêt de son fils tout on le faisant poursuivre, tandis que, quelques mois auparavant, Mirabeau, toujours préoccupé de s'assurer le bien de st mère, écrivait à cello-ci, le 26 février 4776 : o Je vous adresse ce mot pour vous avertir que je viens de recevoir une lettre anonyme où l'on me prévient que mon père me tend un piège en vous sollicitant de donner votre bien à votre petit-fils, espérant par là prolonger ma captivité qu'il espère obtenir jus-

mois change-t-il d'avis si radicalement, qu'il dépense encore 11,600 livres pour faire arrêter son fils en Hollande et le faire enfermer au donjon de Vincennes? C'est ici surtout qu'il importe de constater la fatale influence de la mère sur le fils. En apprenant l'enlèvement de Mme de Monnier, la marquise de Mirabeau feint d'abord d'être fort irritée contre un fils coupable d'un acte aussi scandaleux. Nous n'avons pas ses lettres, mais nous avons les réponses du fils, où celui-ci reproduit des phrases maternelles qui sont trèsdures : t . . . Je ne saurais ni vous aimer ni vous estimer. . . Je punirai le coupable, quand il suivra sa tête. . . » lui écrit-elle d'abord, et elle exigeait qu'il renvoyât immédiatement Mme de Monnier à son mari. Le fils connaît trop l'ardente mobilité de l'esprit de sa mère pour s'effrayer de ses violences; en un tour de main, il la ramène si complètement à ses idées sur le bien et le mal qu'elle entre en correspondance avec Mma de Monnier, qui lui envoie son portrait, et à qui elle permet de l'appeler ma chère maman% de même qu'elle nomme mon gendre l'aventurier Brianson, amant de sa fille, Mme de Cabris. Mais comme Mirabeau s'est fermé la voie à toute réconciliation avec* son père, comme il n'a plus d'espoir que dans la victoire de sa

qu'à ma mort, et m'ôter toute ressource après la sienne. Je suis si sûr de la bonté de votre cœur que ces intentions ne peuvent m'effreyer, mais j'ai cru devoir vous en prévenir. »

590 LES MIHABSAU

mère, qui la rendra maîtresse de la totalité de ses revenus, et comme il ne peut gagner sa mère qu'en la servant sans scrupule et sans mesuré, il se trouve conduit à commettre contre son père les actes â la fois les plus téméraires et les plus coupables; car si Ton peut admettre, à la rigueur, qu'un fils, au moment où il lutte contre l'oppression d'un père, puisse être entraîné à dépasser les limites de la défense, comment excuser un fils qui, après s'être affranchi de toute oppression, croyant n'avoir plus rien à redouter de son père, redouble de violence contre lui, et l'accable, tantôt sous l'anonyme, tantôt au nom de sa mère, des diffamations les plus outrageantes et les plus noires. C'est ce que fit Mirabeau pendant son séjour en Hollande, de-^ puis le mois d'octobre 1776 jusqu'au moment où son père, en mai 1777, ne résista plus au désir de se venger, et en même temps de se débarrasser d'un ennemi devenu pour lui aussi redoutable qu'odieux.

Dans les lettres de Vincennes, lorsque Dupont (de Nemours) parle au prisonnier de ses véritables méfaits envers son père, celui-ci reconnaît ses torts dans une certaine mesure, mais en les atténuant beaucoup. L'équité nous fera un devoir, quand nous traiterons à fond, dans la seconde partie de ce travail, des rapports du père et du fils, de mettre ces torts dans tout leur jour. Nous prouverons que ce n'est pas seulement, comme

le dit le prisonnier de Vincennes, sous l'influence des supplications ardentes de sa mère qu'il a écrit des libelles contre son père, mais que c'est bien plutôt lui qui a excité sa mère; c'est lui qui, caressant en elle le doux espoir de ruiner son mari, lui écrit d'Amsterdam, le 10 avril 1777 : « Tranquillisez-vous, ma chère maman, votre procès n'est pas perdable . . • ; les redditions des comptes embarrasseront, je crois, un peu le philosophe démasqué (c'est son père) ; l'hôtel de Paris et le Bignon sauteront certainement.. . ; quant à moi, je ne vous demanderai que de répondre • pour moi, dans le très-petit et resserré train de vie que je mène, mais qui est cher à cause du pays. » Nous prouverons que ce n'est pas uniquement comme avocat de sa mère que Mirabeau, en Hollande, attaque son père. Non-seulement il alimente les journaux hollandais de lardons (c'est le mot du marquis) injurieux pour Y Ami des hommes, qui se répandent dans Paris et dans l'Europe entière, mais il prend la peine de composer et de faire imprimer à Amsterdam un pamphlet spécialement dirigé contre son père, pamphlet curieux dont nous reparlerons, et très-peu connu, car il fut saisi en France par la police. Il avait adressé a sa mère un ballot de 550 exemplaires de ce pamphlet, avec cette recommandation d'une impudeur naïve : «Je vous supplie de confier ces exemplaires àfMlvM oriporteur; car cela ne se débi-

tera guère que sous le manteau, et il faut que cela le soit avec rapidité, ou cela serait contrefait sur-le-champ, et vous sentez bien que je désire retirer au moins mes frais. » Dans la lettre suivante, du 23 décembre 1776, il revient sur le pamphlet, et prie sa. mère de le faire vendre 12 ou 15 sols pièce. La marquise, toujours aussi étourdie que turbulente, se persuade qu'elle a un grand crédit dans les bureaux de la police, et elle donne à son fils la consigne d'adresser, sous le couvert de M. de Sartines lui-même, tout ce qu'il écrit et publie en Hollande contre son père, et c'est précisément celui-ci qui en a la primeur.

On vient d'entendre tout à l'heure le père exprimer la résolution très-arrétée de ne plus se mêler des affaires de son fils et de le laisser se faire son sort ; mais à mesure que les attaques du lils, souvent d'autant plus irritantes pour lui qu'une raillerie insolente s'y mêle à de la déclamation, passent sous ses yeux, la fureur le gagne ; il rend compte au bailli de tout ce qu'imprime contre lui ce scélérat qui est en Hollande : « Il s'est fait naturaliser, écrit-il le 8 février 1777, ce qui ne le sauverait pas si je voulais, mais il n'est pas temps; il a encore envoyé 500 exemplaires à sa mère d'un autre gros mémoire contre moi, ils sont arrêtés (les exemplaires) ; le temps amènera tout peut-être. >

Le bailli, qui partage toute la colère de son

aîné, écrit alors sur son neveu, le 9 février 1777, celte phrase expressive: « Ce misérable devrait bien se faire assommer dans quelque coin » ; et, loin de contenir le marquis, il l'excite en lui disant : « Je ne crois pas que la plus grande rigueur vis-à-vis de cette mégère et de son indigne fils puisse jamais te donner l'air de la tyrannie. » Bientôt les Ruffey, craignant que leur fille, MB* de Monnier, ne soit abandonnée à l'étranger par Mirabeau et ne tombe au dernier degré de l'avilissement, obtiennent contre elle une demande d'extradition. Le marquis a d'abord refusé de^ s'associer à la mesure pour ce qui concerne son fils, car il prévoit qu'elle sera plus coûteuse pour lui que pour les Ruffey ; mais comment résister à la tentation de punir ce qu'il appelle des faits et gestes de parricide ?

Il cède enfin, quoique, indépendamment de la somme donnée par lui à l'agent de police chargé de l'exécution, l'ambassadeur de France en Hollande n'ait pu obtenir l'adhésion du gouvernement hollandais qu'à la condition que les dettes contractées dans le pays par les deux fugitifs fussent soldées : il a avancé lui-même à cet effet 9,500 livres que le marquis doit, à son grand regret, restituer. Mais ce désagrément s'efface devant la joie féroce avec laquelle il annonce la capture de son fils au bailli, dans une lettre du 21 mai 1777, qui fait un singulier contraste avec celle du 25 novembre 1776, que nous venons de citer:

t fo reçus hier avis que le scélérat était serré et aux fers. Tu juges ce qu'il a fallu de secours, de peines et frais pour faire enlever ces gens-là en pays étranger, où il s'était fait tecôVdir bourgeois. Je l'Ai fait contre Tavis de tout* qui voulaient que je lé laissasse Bè fait* sob Bort, refrain éternel ; mats ma conseiene* à moi me disait qu'indépendamment des crimes qu'il va semant comme la paille, ce sort serait finalement de se faire rouer sous notre nom, et ce n'est pas pour souffrir cela que nos pères nous l'ont transmis avec ses avantages. Quant à dôlui-là, mon plan est que l'autorité seule et mût nous sachions où il sera, et <$u'à ma mort un billet cacheté rapprenne à men substitut. »

Si nous n'avions pas insisté sur les faits qui précèdent, on pourrait croire) d'après ce passage, que la fureur du marquis de Mirabeau est personnellement désintéressée, et que* s'il fait emprisonner son fils, c'est uniquement pour rempêcher dé déshonorer son nom. Il pose volontiers en justicier fcustèrè, qui n'a d'autre pensée que de combattre pour l'Ordre moral et social contre sa femme et ceux de ses enfants qui en violent le* lois. Mais noua montrerons tout à l'heure que ce n'est là qu'une prétention dont on a précisément tiré parti contre lui, et en attendant, pour mettre hors de doute que sa fureur contre son fils a des motifs plus naturels, c'est-à-dire plus personnels que ceux qu'il allègue parfois, nous citerons seulement un passage d'une lettre écrite par lui, le 2 septembre 1777, c'est-à-dire trois mois après l'entrée de Mirabeau à Vincennes, et adte*-

sée à la femme de son prisonnier, alors complètement brouillée avec son mari : « Quand un forcené dont le caractère a été tâté tant de fois, serait susceptible d'amendement, chose absolument impossible, il s'est fermé toutes les portes à une réintégration quelconque par les libelles infâmes et répétés qu'il a publiés contre son père avec une fureur qui ne pouvait avoir d'objet que la fureur même et le sot orgueil de faire du bruit en faisant détourner tout le monde. Le pire pour un tel homme serait de devenir honnête homme, il se pendrait de honte de lui-même, mais il n'en est pas là. *

Tandis que Mirabeau va expier, par une détention de quarante-deux mois, le tort grave sans doute, mais peut-être bien rigoureusement et dans tous les cas, illégalement puni, d'avoir écrit des libelles contre son père, et en même temps l'imprudence de lui avoir fourni, par l'enlèvement d'une femme mariée, un prétexte avouabjta pour se mettre à l'abri de la coalition ardente et intéressée de la mère et du fils, il est temps de revenir a la mère, qui sç prépare à associer son fils à son triomphe sur son mari, et qui doit, au contraire, subir le même sort que lui et presque le même jour.

Nous avons expliqué, dans un précédent chapitre, .le système habile en apparence qu'avait adopté le marquis de Mirabeau pour se défendre contre sa femme. \u lieu de répondre par des récriminations du même genre aux mémoires outrageants et multipliés qu'elle publiait contre lui, il gardait le silence, ou se bornait, dans un seul Mémoire, à justifier son administration domestique, en ajoutant seulement quelques mots de mépris pour les imputations noires ou ignobles dont il était l'objet, et qu'il attribuait aux geflis d'affaires dont sa femme était assiégée ; mais s'il ménageait sa femme en public, il prenait sa revanche sur elle clans ses rapports avec les ministres et ceux des magistrats qui étaient le moins prévenus contre lui. Outre les documents ignominieux écrits de la main de la marquise et dont nous avons déjà parlé (tout en mentionnant aussi, comme le voulait l'équité, l'interprétation innocente que celle-ci leur donnait), il avait assez de preuves à fournir de l'extravagance habituelle de sa partie pour que le caractère honteux des griefs qu'elle publiait contre lui, sans les prouver, tournât contre elle et la fit aisément considérer par beaucoup de personnes comme une folle impudente et méchante. Aussi, lorsque l'affaire, dont

le jugement avait été si longtemps retardé, arriva, le 12 mai 1777, devant la grand'chambre du parlement, quoique les juges fussent en majorité, et par les motifs déjà indiqués ailleurs, malveillants pour le disciple de Quesnay et le confrère de Turgot en économisme, la marquise échoua dans sa demande en séparation de corps et de biens, elle fut purement et simplement déboutée. Le marquis était resté sur la défensive en se bornant à repousser comme inexacts les griefs non prouvés qu'elle invoquait contre lui. Mais sa victoire n'allégeait pas sa situation, attendu que l'arrêt, loin de le débarrasser de sa femme, renvoyait implicitement celle-ci au domicile conjugal qu'elle avait quitté depuis quinze ans. Aussi YAqti des hommes racontet-il à son frère que ceux des juges qui lui étaient hostiles, en sortant de l'audience, disaient malignement de ces deux vieux époux depuis si longtemps furieux l'un contre l'autre : « On nous rendra compte de la première nuit. » Il avait prévu ce danger, et que la marquise ne tarderait pas à venir de nouveau chez lui chercher des sévices et injures graves. Mais il comptait, pour pourvoir à ses intérêts, sur l'extravagance de sa femme et sur son habileté à en profiter. L'arrêt venait à peine d'être rendu, lorsque la marquise fait une nouvelle invasion dans le domicile de son mari. On se rappelle que, deux ans auparavant, le 30 mai 1775, elle avait déjà tenté n ihoyen du même genre,

mais cette première tentative, qui n'avait duré que deux heures et n'avait pas eu de suites, Jetait pas sérieuse ; tandis que dans la seconde, la marquise, indignée de n'avoir pu obtenir l'arrêt de séparation sur lequel elle avait compté, arrivait avec la résolution de pousser les choses jusqu'à la dernière extrémité, et d'arracher, à tout prix, à son mari les moyens de recommencer le procès qu'elle venait de perdre .

Le marquis n'habitait plus la maison de la rue de Vaugirard, où avait eu lieu la première invasion ; il venait d'acheter un vaste hôtel qui a porté assez longtemps le nom d'hôtel Mirabeau, et qui existe encore rue de Seine, au n° 6, en face la rue Mazarine. C'est dans cet hôtel que la marquise se présente, le 12 mai 1777, à sept heures du soir, escortée non-seulement de deux notaires, comme la première fois, mais encore d'un ex-conseiller au Parlement Maupeou, à Toulouse, qui se prétendait son parent, quoiqu'il ne le fût pas, qui se qualifiait de marquis, et qui devait être un personnage très-peu respectable, à en juger par le langage fort injurieux que tint plus tard sur lui en pleine audience l'avocat du mari de Mm# de Mirabeau ; elle était accompagnée encore d'une dame de Neuville, qui ne devait pas être, non plus, une personne de la première distinction, car elle fut expulsée de Paris quelques jours après, ainsi que le prétendu marquis^^e suisse de l'hôtel de Mirabeau, en voyant f^^^^pc ce

cortège une femme qu'il ne connaissait pas, essaye de l'arrêter en lui disant, ce qui était vrai? que son maître est absent; mais elle insiste, flécliiwnt ses ftomg et qualités, les notaires affirment «on droit à partager le domicile conjugal, et le suisse, qui avait été sans doute averti par le marquis, du cas qui pouvait se présenter et de la conduit^ à tenir, I4 laisse passer avec §a suite.

c Bile a traversé, dit le proeès-verbal des notaires, la cour de l'hôtel, et est montée par un escalier étant au fond de ladite cour, au premier étage d'un bâtiment ayant vue sur le jardin, où étant, et suivie du suisse et d'un autre domestique, elle a ouvert la porte à droite de l'escalier, à laquelle était une clef, avec une étiquette portant : clef du premier, à droite et à gauche, et est entrée, toujours suivie du suisse et du môme domestique, dans une antichambre, un salon ensuite, dans la cheminée duquel il y avait du feu, et dans une chambre à coucher en rotour ayant vue sur la cour. De retour dans le salon, ladite dame a çLemandp au £uisse, ainsi qu'au d^mç§tf que qui était avec lui, si cet appartement était celuj de lif. de Mirabeau; à quoi, dans deux moments consécutifs, l'un a répondu que c'était celui de M. Du Saillant, et l'autre celui de M** la comtesse de Mirabeau (1). Apres laquelle réponse, le suisse, ainsi que 1a domestiqua, se sont retiras, et 4>nt Laissé Ladite d*mf et lendits notaires 4*4* l'appartement.

« Après quelque temps écoulé, il s'est présenté à la porte dudit appartement, un particulier vêtu d'un habit galonné, qui a dit être le secrétaire de M. le marquis de

{%) Cette réponse, *tfi eooctjnne la frmm* de J o*jfc*j\ est una défaite, car celle-ci, après avoir habit£ en e$e| cfcej § on Jbe&ppére, était repartie pour la Provence depuis un an.

Mirabeau, et qui, sur la demande à lui faite par la dame requérante, si l'appartement dans lequel elle était, n'était pas celui de M. le marquis de Mirabeau, a répondu que c'était l'appartement de M. Je marquis, après laquelle réponse Mme de Mirabeau ayant dit au particulier qui elle était, et demandé où était M. de Mirabeau et à quelle heure il rentrerait, celui-ci a répondu qu'il n'avait pas l'honneur de la connaître, et qu'il ne savait pas a quelle heure rentrerait M. le marquis de Mirabeau; après quoi il a été à la porte de la chambre à coucher, qu'il a. fermée, et dont il a pris la clef, en disant que c'était par le» ordres de M. de Mirabeau, dont il ne pouvait pas compromettre les intérêts, et s'est retiré.

c Ayant attendu dans ledit appartement jusqu'à dix heures et demie sonnées, et le particulier, se disant secrétaire, y étant entré, ladite dame de Mirabeau lui a demandé de lui faire servir à souper; ce qu'il * fait, en disaut qu'il prenait sur lui l'exécution des ordres de ladite dame, et a remis aussitôt à la porte de la chambre à coucher la clef qu'il en avait retirée. »

Le lecteur a peut-être déjà reconnu ce particulier en habit galonné, secrétaire du marquis ; c'est M. Garçon, l'exécuteur toujours poli, laconique mais fidèle des volontés de son maître, qui l'emploie dans toutes les occurrences délicates. Il a d'abord retiré la clef de la chambre à coucher du marquis ; puis, comme il est allé ensuite prendre des instructions auprès de celui-ci, il remet la clef et fait servira souper non-seulement à la marquise, mais aussi aux deux notaires, à son prétendu parent et à la dame de Neuville, desquels, par parenthèse, le procès-verbal des notaires, très-inexact sur ce

point, ne dit mot, sans doute à cause du caractère fort irrégulier de leur intervention dans la circonstance. Après que les notaires et l'ex-conseiller au parlement de Toulouse se sont retirés, à onze heures et demie du soir, M. Garçon reparaît, et, sur Tordre de la marquise, il fait préparer la chambre à coucher de son maitre en demandant toutefois à Mœede Mirabeau s'il ne faut pas un lit particulier pour cette dame inconnue qu'elle ne veut pas quitter. La marquise répond que cela est inutile, que cette dame couchera avec elle. Le lendemain, cependant, dit M. Garçon, elle a fait tendre un lit particulier pour la dame dans la chambre de son mari.

On se demande, sans doute, où était le marquis de Mirabeau pendant que cette femme, depuis si longtemps détestée, qui venait de le déchirer et de le faire déchirer publiquement dans son honneur par son propre fils, s'installait dans sa chambre à coucher et dans son lit. Quoique son hôtel fût très-vaste et qu'il fût habité, notamment par son gendre et sa fille, M. et Mme Du Saillant, et leur nombreuse famille, il l'avait abandonné. Soit que le seul fait de se trouver sous le même toit que sa femme lui fût odieux, soit qu'il craignît, s'il restait à sa portée, de ne pouvoir se contenir et de lui fournir ce qu'elle venait chercher, un motif plus décisif de séparation légale, il s'était installé chez son ami le duc de Nivernois, dont l'hôtel, situé rue deTournon, au bout delà

ftO* LES MIRABEAU

rue de Seine, était assez rapproché de sa maison pour lui permettre de savoir d'une minute à l'autre tout ce qui s'y passait et d'envoyer ses instrue» tions. L'hôtel de Nivernois était d'ailleurs le centre de tous ses moyens de défense et d'attaque contre sa femme. Le maître de la maison, son ami de quarante ans, était le beau-frère de M. de tyaurepas, le principal ministre. A la vérité, depuis que la marquise de Mirabeau lui avait prouvé qu'elle ne craignait pas le bruit, qu'elle savait mettre en mouvement des avocats, publier des libelles, armer son fils contre son mari et se faire un parti parmi les adversaires de l'économisme, le duc de Nivernois, homme essentiellement circonspect, se tenait sur la réserve. Mais la duchesse, sa femme, personne três-pieuse et d'un caractère très-vif, la comtesse de Rochefort, trèsdévouée au marquis de Mirabeau, M™* de Maurepas elle-même, personne très-correcte et qui connaissait aussi le marquis depuis longtemps, toutes ces dames étaient indignées du scandale public que Mœê de Mirabeau venait de donner par ses mémoires grossiers et injurieux, par sa ligue avec une fille déjà mal famée, Mmê de Cabris, et avec un fils que l'enlèvement de Mme de Monnier avait gravement compromis"; et Mm de Maurepas était toute-puissante sur l'esprit de son mari.

Il aurait donc fallu â M"* de Mirabeau une extrême prudence pour se garantir des effets du

LE Mi* DE MIRABEAU ET LES LETTRES DE CACHET 603

penchant très-prononcé du marquis pour les lettres de cachet, et la prudence n'était pas son fort. A la vérité, le détestable abus en vertu duquel le gouvernement se laissait engager dans les querelles de famille, et mettait la force publique au service de celui des contendants qui avait le plus de crédit, cet abus était plus ou moins gêné par des usages (1). La magistrature, et c'est son honneur, n'avait jamais admis en principe l'intervention de l'arbitraire ministériel, déguisé sous le nom d'ordre du roi, dans les dissensions des particuliers soumises à ses jugements. Tant que du-

(1) Nous reviendrons sur la question dans la seconde partio de ces études. Qu'on nous permette seulement de faire remarquer, dès à présent, que l'esprit publio étant, de nos jours, très-variable, il ne manque pas de personnes, au moment actuel, qui sont disposées à dédaigner comme une déclamation vaine tout ce qui s'est dit contre les lettres de cachet, et à demander si la liberté individuelle est beaucoup plus respectée depuis 1789 qu'elle ne l'était avant. Il est incontestable que, sous le rapport politique, on pourrait citer, depuis 1789, bien des actes attentatoires aux garanties légales las plis élémentaires, mais il ne faut pas confondre les deux formes distinctes de la lettre de cachet sous l'ancien régime. Celle pour raison d'Etat, comme on disait al or», a survécu à 1 aocie* régime, et subsistera probablement parmi nous tant que nous ne serons pas sortis do l'ornière révolutionnaire. Mais la lettre de cachet pour raison de famille, la plus insupportable des deux, parce q« elle prétait plus encoro que l'autre aux iniquités de l'intérêt personnel, celle-là du moins a disparu, et il faudrait être singulièrement fanatique d« pa«9é povr la regretter. On se tromperait d'ailleurs si l'on croyait que les lettres de oachei pour rai$on de famille étaient toujours obtenues au profit du chef de la famille ; elles poutfitonA titra ttaMI att profit de la femme contra le mari, on wyaift mêm* pte» d'il» JbU 4«* aofauU ayant du crédit faire enfermer leur père par lettre de cachet.

fiO'i LES MIRABEAU

rait un procès, les plaideurs élaient à l'abri d'un coup d'autorité sous forme de lettre de cachet. Un mari même qui eût avoué devant les tribunaux qu'à une époque quelconque il avait sollicité et obtenu contre sa femme un ordre du roi, s'exposait à voir ce seul fait considéré par les magistrats comme une injure grave envers la femme, et une cause suffisante de séparation. Aussi les maris qui se trouvaient dans ce cas avaient-ils soin de faire plaider par leurs avocats qu'ils étaient étrangers à la mesure prise contre leurs femmes, que Tordre étant émané du propre mouvement du roi, ne pouvait pas être discuté dans ses motifs. Et cependant on verra bientôt le marquis de Mirabeau employer vainement cette argumentation, et perdre définitivement son procès pour avoir abusé des ordres du roi.

En attendant, il épiait le moment favorable pour s'en servir contre sa femme. Le dernier arrêt du Parlement ayant terminé le procès, le gouvernement était plus à l'aise pour intervenir au cas où la femme ferait scandale dans le domicile conjugal, et le marquis se flattait, non sans raison, do l'espoir qu'elle s'abandonnerait à cette impétuosité qui autorisait son fils à dire, même au temps où il combattait pour sa mère : « Elle sera toujours la dupe de sa propre violence. »

Dès le lendemain de sa prise de possession de la chambre à coucher de son mari, tout en se disant malade, en gardant le lit, en appelant des

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médecins pour la soigner, et, en même temps, un huissier pour dresser procès-verbal de l'absence de son mari, elle avait convoqué toutes ses connaissances qui arrivaient à la file. Le marquis, toujours installé à l'hôtel Nivernois, envoyait des ordres qui se croisaient avec les siens. Quoiqu'il recommandât à son concierge de laisser entrer assez de personnes pour que la marquise ne pût pas se plaindre qu'on la tenait en chartre privée, il avait formellement excepté de cette tolérance l'avocat de sa femme dans cette période du procès, M. Delacroix-Frainville , signataire de -mémoires fort injurieux pour lui, qui venait de plaider contre lui dans un débat jugé et perdu par la femme, et dont, par conséquent, la présence au domicile conjugal était une iiyure gratuite pour le mari. C'était précisément celui des visiteurs que la 'marquise tenait le plus à recevoir. Le suisse l'ayant arrêté au milieu de la cour et s'étant opposé, au nom de son maître, à ce qu'il allât plus loin, il avait repris le chemin de la porte, lorsque la marquise reconnaît sa voix, se jette à bas de son lit, prend à peine le temps de passer un jupon, se précipite dans l'escalier, traverse la cour jambes nues à six heures du soir et arrive jusqu'à la porte pour empêcher qu'elle ne se ferme sur son avocat. Le suisse insiste, un

rassemblement se forme dans la rue; la marquise,

dans le costume que nous venons de décrire, interpelle les passants et invoque leur assistance

contre le suisse , agent des~persécutions de son mari, qui veut l'empêcher de voir son avocat; la foule s'émeut et se prépare à envahir la cour. Le suisse, aidé des domestiques de la maison, s'efforce de fermer la porte, et, comme la marquise s'y cramponne, il la prend à bras-le-corps. Elle prétendit plus tard qu'il avait voulu la jeter dans la rue, mais il est évident qu'il cherchait à dégager sa porte pour la fermer, et, ce qui est certain, c'est que, lorsqu'il y parvient enfin, la marquise se trouve au dedans de la maison; mais son exaspération était si grande qu'elle entre dans la loge du suisse où se trouvait une fenêtre don* nant sur la rue, elle se met à cette fenêtre, et, apostrophant de nouveau la foule, elle déclare qu'elle est prête à mourir, qu'elle veut sortir à l'instant, aller chez un notaire pour y faire son testament (1); et ce n'est pas sans peine que les habitants de l'hôtel parviennent à la décider moilié de gré, moitié de force, à rentrer dans sa chambre et dans son lit.

• Cette scène et d'autres analogues qui la suivirent n'étaient point perdues pour le marquis ; il insistait et on insistait pour lui auprès de M. de Maurepas, afin que le ministre mît un terme à de tels désordres. Huit jours après sa rentrée au domicile conjugal, Mme de Mirabeau fut enlevée par

(1) Celait une des manies les plus caractérisées do la mère tir Mirabeau que de faire et de déchirer sans cesse des testameuU, et, on définitive, je crois qu'elle n'en a pas laissé uo.

ordre du roi le 20 mai et enfermée au couvent des dames de Saint-Michel. Il paraît, d'après une lettre du marquis â son frère, que la mesure prise contre sa femme ne fut pas prise a la légère, sans doute à cause des adversaires assez nombreux que le marquis s'était faits parmi les membres du Parlement; elle fut l'objet d'une délibération des ministres a laquelle le roi lui-même assistait : « M. de Maurepas, écrit-il le 21 mai 1777, a fait décider la chose devant le roi en un comité composé de lui, du garde des sceaux, de M. Àmelot et de M. de Sartines. U me connaît depuis quarante ans, il oonnaît mes maux et l'extravagance dont je souffre depuis quinze ans, il a laissé égoutter toute la lie des formes, il a ensuite pris toutes les précautions, et comme la folie de l'autre et mon oppression ont été patentes, il n'y avait plus à reculer. » Le jour même où le gouvernement le débarrassait de sa femme, il apprenait que son fils aine, arrêté à Amsterdam le 14 mai, prenait la route du donjon de Yincennes, où il entrait le 7 juin.

Ces victoires cruelles remportées sur une femme et un fils, devenus à la vérité des ennemis implacables eux-mêmes et effrénés, ne suffisaient pas au marquis de Mirabeau. Le plus dangereux de ses adversaires restait encore libre sur le pavé de Paris, c'était sa troisième fille, la marquise de Cabris, jeune, belle, éloquente, passionnée, audacieuse, remuante, obstinée; c'était

à elle qu'il attribuait (et Ton a vu que Mirabeau pensait lui-même sur ce point comme son père) toutes ses tribulations domestiques. C'était elle qui, dans son âpre jalousie contre sa sœur, M™* Du Saillant, et dans son orgueil blessé par son père, avait poussé sa mère à une guerre acharnée contre le chef de la famille ; c'était elle qui avait ligué le fils avec la mère, et qui avait perdu le fils en se faisant la complice de l'enlèvement de Mme de Monnier; c'était elle enfin qui, après l'emprisonnement du fils et de la mère, restait à Paris, non pas pour plaider la cause de son frère, car elle était déjà brouillée mortellement avec lui, mais pour exciter l'irritation des jeunes conseillers aux enquêtes contre la tyrannie du marquis envers sa femme. Tout ce que celui-ci put obtenir d'abord, ce fut une lettre de cachet enjoignant à Mm6 de Cabris de retourner dans le couvent de Lyon, où elle s'était retirée elle-même volontairement deux ans auparavant, après une querelle avec le marquis, son mari, et d'où elle était sortie d'abord pour rejoindre son frère quand il s'était évadé du château de Dijon, et ensuite pour venir à Paris, assistée de l'aventurier Brianson, se mettre au service de sa mère. Mais le marquis voulait davantage : « Tant que je ne tiendrai pas celle-ci sous clef, écrit-il dans une lettre à son frère, je ne tiendrai rien, elle est l'âme de cette ligue de brigands, la mère même sera démantelée quand elle ne l'aura plus... quoique les deux

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que j'ai à garder soient bien fols, bien turbulents, actifs et méchants, si pourtant sont-ils ou furent-ils susceptibles de crainte et d'abattement, et les grands coups ne sont jamais partis que de Rongelime (1). Pour celle-là, jamais elle ne démord, elle est du bois précis dont on fait les damnés. » Aussi était-elle plus difficile à clore que les autres; sans le bailli, qui y mit vigoureusement la main, le marquis n'en fût jamais venu à bout. Mais nous renvoyons cet épisode à l'histoire de Mirabeau, où nous exposerons en détail les divers rapports du père avec chacun de ses enfants, et nous revenons à la lutte du marquis contre sa femme.

Quoique la prisonnière du couvent des dames de Saint-Michel eût reçu défense expresse de communiquer avec le dehors, la défense n'était pas strictement observée. Malgré les grilles, la marquise écrivait à outrance, travaillait de son mieux à recommencer son procès en séparation, et le marquis rêvait aux moyens de se procurer pour elle une prison mieux close. Il exprime souvent avec mélancolie le regret qu'elle ne soit pas tout à fait folle : « Malheureusement, elle n'est, dit-il, que semi-folle », et cette demi-folie s'as-

(1) C'est le sobriquet que les deux vieillards donnaient habituellement à Mm« de Cabris, par allusion au serpent de La Fontaine. Quant à eux, ils représentaient la lime. Nous verrons pourtant que le serpent, dans cette circonstance, Unit par ronger la lime.

«0 USMlftAftSAO ,

•ocie à toutes les ressources de l'esprit le plus remuant. D espère pourtant qu'il trouvera un séjour où elle se découragera de plaider ! « Je compte, écrit-il à son frère, le 18 juillet 1777, la placer sous la protection et la coulevrine de ce bon archevêque de Paris (Christophe de Beaumont), qui la connaît bien et qui me secourt en bon et brave gentilhomme qu'il est. • L'archevêque avait proposé le couvent du Valdône, A Char en ton. Ce séjour n'avait qu'un léger inconvénient, c'est qu'on y enfermait des folles, mais, je crois, sans en être pourtant bien sûr, qu'on y enfermait aussi des semi-folles. Dans tous les cas, le marquis n'était pas homme à y regarder de si près : c C'est aujourd'hui, je crois, écrit-il au bailli, qu'on conduit la dame au Valdône ; entre nous, l'archevêque m'a promis qu'il n'y aurait aucune correspondance au dehors, ni de vive voix, ni par écrit. Nous verrons s'il sera mieux obéi que le gouvernement et la police â qui appartient le couvent où elle était et d'où il sortait lettres et placets. C'est encore un ameublement complet d'un appartement qui m'est tombé sur le corps. >

On voit par cette lettre que l'auteur de Y Ami des hommes parle déjà de cette translation comme si elle avait eu lieu* et, en effet, le gouvernement l'avait accordée. Le mari, plein de sollicitude pour sa femme, lui avait fait d'avance préparer et meubler un appartement au Valdône,

LE Mm DE MIRABEAU ET LES LETTRES DE CACHET 611

il avait payé d'avance un quartier de pension pour elle et pour une femme de chambre sûre choisie par la supérieure. Tout était donc réglé; mais lorsque, le 29 juillet 1777, un exempt de police, escorté d'agents, se présente avec une voiture à la porte du couvent des dames de Saint- Michel, pour réclamer la marquise au nom du roi, celle-ci déclare qu'elle ne sortira pas. L'exempt somme la supérieure de faire ouvrir les portes pour qu'il puisse exécuter les ordres du roi; la marquise proteste et s'écrie qu'on ne l'arrachera qu'en lambeaux. La supérieure, effrayée de la scène qui se prépare, demande, avant de laisser franchir sa clôture, qu'il en soit référé à l'archevêque de Paris. L'exempt se retire pour en référer, de son côté, au lieutenant de police, qui en réfère à M. de Maurepas, lequel, fatigué de cette difficulté inattendue, décide qu'on laissera la marquise dans le couvent où elle veut rester, et le marquis en est pour ses frais. Il n'en revient pas de la faiblesse du gouvernement, et le bailli qui, on le sait déjà, n'est pas tendre pour sa bellesœur, tire de ce fait des conséquences effrayantes : c Je vois, cher frère, écrit- il, le 18 août 1777, que celui qui a dit le premier que nul État ni République ne pourrait subsister quand la vertu en serait bannie, avait raisort, car justice en disparait. Il est bien singulier que dans le lieu où l'on a vu répandre par une infâme créature les libelles les plus odieux et les plus calomnieux

contre un mari estimé de tous et dont nul ne se plaint, et qui, enfin, finit par être déboutée des demandes qu'elle fait, ce qui prouve la fausseté de tout son exposé, il y ait tant de peine à faire ôter de dessus l'horizon un monstre qui en infecte l'air, parce qu'elle ajoute à tous ses forfaits l'impudence de dire qu'elle ne veut point obéir. >

Non-seulement la marquise de Mirabeau ne veut point obéir, mais elle veut absolument recommencer à plaider; elle a des gens d'affaires d'autant plus zélés qu'ils comptent sur la victoire de leur cliente pour s'indemniser largement de leurs soins. Aussi, malgré les prohibitions ministérielles elle ne se tient pas tranquille et se rappelle au souvenir de son mari plus souvent qu'il ne voudrait. Une requête est présentée, en son nom, au procureur du roi, portant plainte au criminel contre le marquis, auteur de "sa détention illégale, avec menace au procureur du roi de l'attaquer lui-même en déni de justice, s'il n'y donne suite. La requête est renvoyée au lieutenant criminel, qui la renvoie au parlement. La prisonnière adresse en même temps une circulaire à chacun des membres du parlement. Le garde des sceaux intervient, et la requête est rejetée. On ne lui permet plus d'imprimer : elle fait courir des mémoires à la main. Le marquis appuie de son mieux sur les verrous; il espère toujours que l'ennui de la clôture déterminera sa partie à accepter un arrangement qui l'empêche

de dissiper ses biens, et qui le mette lui-même à l'abri d'un procès interminable en liquidation. Il a pour intermédiaires auprès de sa femme le garde des sceaux et le procureur général, tous deux ses parents à elle, et qui offrent au marquis une garantie singulière : chacun d'eux tient, comme lui, sa femme enfermée. Mais cette garantie n'a pas la même valeur auprès de la marquise. Cependant M. de Maurepas, qui n'a point usé de ce procédé envers la sienne, se lasse parfois des réclamations qui lui -arrivent de la prisonnière de SainTt-Michel et du prisonnier de Vincennes.

c II m'a fait conseiller, écrit le marquis à son frère, de me débarrasser de tant de soins envers gens indomptables et qui étaient majeurs, et de renoncer à vouloir exécuter des romans de bon ordre domestique, comme j'en avais proposé de bon ordre social. J'ai répondu que je le priais de se tenir pour dit qu'ayant fait, en face de tous, tout ce qu'il faut pour montrer que je ne connive en rien à la turpitude do ma famille et à ses excès, qu'ayant fait justice en qualité de tribunal naturel et domestique, si, loin de me soutenir, l'autorité civile ou l'autorité politique me tracasse, je l'en charge, et je verrai sans remords la mère sur les tréteaux, le fils à la Grève, et n'en irai pas moins tête levée et le sein découvert, »

C'est ici que le marquis pose, comme nous le disions plus haut, en vieux Romain, qui n'a point

d'intérêt personnel dans la question, qui n9a songé qu'à faire son devoir de justicier envers une femme et des enfants désordonnés, et qui laisse au gouvernement la responsabilité morale d'une tolérance pour le mal dont il ne veut pas se rendre complice.

Quand on le présente uniquement sous cet pect, comme Ta fait l'auteur des Mémoires de Mirabeau, il paraît peut-être plus original. Mais si, en même temps, on passe sous silence les outrages qu'il a reçus de sa femme, de son fils aîné, d'une de ses filles, et la ruine qui doit être pour lui la conséquence de leur coalition, les torts de ceux-ci s'effacent : ils n'en ont plus d'autre que le malheur d'avoir été soumis à la tyrannie d'un époux et d'un père maniaque, infatué de son autorité conjugale et paternelle jusqu'à la folie. C'est ainsi que le marquis de Mirabeau, en cherchant, pour se grandir, à déguiser aux autres et à se déguiser parfois à lui-même, les vrais motifs qui le font agir, s'est exposé à voir défigurer sa physionomie et sa situation. Il nous faut donc montrer, dès à présent et en peu de mots, sauf à y revenir dans l'histoire du fils de ce prétendu Romain, que le marquis est tout simplement un époux et un pore orgueilleux et doué d'une bonne part d'égoïsme, qui, attaqué dans son honneur, menacé dans ses intérêts par sa femme et deux de ses enfants, se défend violemment oontre leur

égoïsme à tous, aussi violent et, après tout, moins justifiable que le sien.

Pour mettre ce fait en lumière, il nous suffira de recourir à la correspondance des deux frères. Le bon bailli, tout en fulminant, à cette époque, aussi bien contre son neveu que contre sa bellesœur et sa nièce, tout en s'indignant qu'il soit si difficile de faire clore et surtout de faire taire tous ces mauvais sujets, se préoccupe constamment des moyens d'assurer à son frère un bien qu'il préfère, quant à lui, à tous les autres, et dont malheureusement l'auteur de l'Ami des hommes ne fait pas assez de cas, c'est-à-dire le repos. Redoutant pour son atné que, dans la situation où il est vis-à-vis de sa femme, il ne puisse jamais ni la vaincre, ni s'arranger avec elle, ni l'empêcher de dissiper sa fortune ; convaincu que c'est l'appât de cette fortaaê de la mère qui anime le fils et la fille contre le père, le bailli voudrait que le marquis eût le courage d'assurer sa tranquillité en acceptant purement et simplement la séparation de corps et de biens demandée par la femme, c Si en abandonnant à ces scélérats» écrit-il à son frère, le 28 avril 1719, ce qui les fait tous agir, qui est l'appât du bien de la mère, il te restait de quoi vivre en garçon, à ta place, j'abandonnerais à ton indigne femme son revenu, et je regarderais ma race comme finie. »

On volt que la bailli suppose que son frère ne sera pas tout à fait ruiné par la séparation de biens.

Il n'ignore pas que celui-ci a vécu dix-neuf ans dans Tétat conjugal, presque sur son seul revenu, qu'il dépassait toujours, dans l'espoir de combler ses déficits avec le revenu considérable destiné à sa femme et dont il n'a pu jouir en totalité qu'après vingt- sept ans de mariage. Mais il pense qu'il restera toujours à son frère au moins 10,000 livres de revenu personnel, et sur cette base, à laquelle il ajoute les 15,000 livres de pension annuelle qu'il fait lui-même à son aîné, il présente à plusieurs reprises à celui-ci un plan de vie heureuse en commun, tantôt à Mirabeau, tantôt a Marseille, tantôt dans une maison de campagne au bord de la mer, où le marquis, nourri et logé par son frère, pourra mettre de côté son revenu tout entier, pour le cas où le bailli mourrait avant lui, et, en attendant, vivra tranquille, indépendant et affranchi de tous les horribles tracas que lui donne une partie de sa famille.

L'aîné ne répond pas toujours aux exhortations de ce genre, souvent répétées dans les lettres du cadet, ou bien il répond évasivement par des phrases comme celle-ci, par exemple : « Quant je voudrais aujourd'hui quitter le gouvernail, ce ne serait que pour me noyer avec tous les autres. » Mais, lorsque son frère le presse beaucoup, il s'explique plus nettement, et les mobiles de sa conduite deviennent très-clairs pour nous. Voici notamment, ce qu'il écrit le 18 juillet 1777 :

LE Mw DE MIRABEAU ET LES LETTRES DE CACHET 617

f Avant de traiter, cher frère, de ce que je ferai de mon indépendance, il faut la tenir. Jusqu'à présent, il ne s'est pas agi pour moi de me reposer, mais d'empêcher qu'on ne me précipitât au fond de l'abîme de la honte et de la misère. Quand cette femme me demandait son bien, elle y ajoutait des prétentions de onze cent mille livres de dégradations et spoliations que j'y aurais faites, et si j'avais succombé à la première des demandes, la plus extraordinaire de toutes, les autres auraient suivi et seraient bien venues me chercher à Marseille et ailleurs, car une fois battus Pompée et Antoine ne trouvent plus que des assassins partout. Quand son scélérat de fils courait les pays étrangers, tous me disaient de le laisser se faire son sort (car les conseils de se débarrasser manquent moins ici qu'ailleurs), mais il inondait de libelles affreux contre moi et mon nom toute l'Europe, et finalement il eût fait rouer sous ce nom le petit-fils de notre père. Quelle est la bastide qui après cela eût ombragé mon repos ? Cette troisième enfin (Mme de Cabris), je l'avais donnée à d'autres, c'était leur affaire, il ne fallait pas me mêler de cela. J'ai cru un instant ce conseil, contre mon propre avis, et la conscience et le courage que Dieu m'a donnés, et cet instant me décuple mon travail. »

Il ne s'agit plus ici, on le voit, de l'époux et du père costumé à la romaine, dont ceux qui ne le connaissaient pas ont écrit « qu'il se croyait naïvement le droit de vie et de mort sur sa femme et sur ses enfants. » Ce masque a disparu, et sauf la phrase déjà employée quelques mois auparavant sur c le fils se faisant rouer » qui implique une sollicitude moins absolument personnelle, tout le reste est d'un homme qui se dé-

fend avec acharnement contre des ennemis acharnés. Si sa femme voulait se contenter de reprendre ses biens dans l'état où ils sont, il les céderait encore, mais il la sait résolue à le persécuter jusqu'à la fin de ses jours, par des réclamations folles. Le dernier paragraphe de cette lettre, qui se rapporte à Mmê de Cabris, est surtout typique en ce qui concerne le marquis. Il se reproche de s'être contenté de la faire renvoyer de Paris ; elle est en effet partie plus irritée que jamais contre son père, elle est allée en Provence se réconcilier avec son mari, dont la tête baisse de plus en plus, et elle a obtenu de lui qu'il s'associât, par une requête judiciaire rédigée en son nom et adressée au Parlement de Paris, aux réclamations de sa belle-mère, enfermée au couvent do Saint-Michel. C'est ce que le marquis ap^ pelle décupler son travail. Pour simplifier ce travail, il entreprend, sans quitter Paris, de faire interdire le mari de Mrae de Cabris en Provence, et do faire clore par lettre de cachet, sa fille au couvent de Sisteron. Grâce au bailli, qui met en mouvement la famille de M. de Cabris contre sa femme, il y réussit. Mais c'est alors que sur un mémoire très^violent de Mm* de Cabris, imprimé à Paris, à un grand nombre d'oxemplaires, un cri public 6'élève contre cet amalour insatiable des ordres du flou

Ici encore, il importe de distinguer entre les diverses attitudes du marquis, Celle qu'il affecte

assez volontiers est l'attitude du dédain et du triomphe, et c'est surtout dans cette pose qu'il est peint par l'auteur des Mémoires de Mirabeau, en deux pages où se trouvent réunies diverses phrases répandues dans ses lettres :

« Le public n'est point mon juge, s'écrie-t-il ; je foule aux pieds ses jugements ignorants et précipités par des passions d'emprunt... Et tant que santé et volonté me dureront, je serai Rhadamante, puisque Dieu m'y a condamné... Au fait, je voulais gagner mon procès, je l'ai gagné ; je voulais faire clore ces folles, elles le sont; je voulais faire enfermer ce forcené, il l'est... Il y a quatre jours, que je rencontrai Montpezat, que je n'avais pas vu depuis vingt ans : t Votre procès, me dit-il, avec madame la marquise, est-il fini?

— Je l'ai gagné. — Et où est-elle? — Au couvent. — Et monsieur votre fils, où est-il? — Au couvent. — Et madame votre fille de Provence?

— Au couvent. — Vous avez donc entrepris de peupler les couvents? — Oui, monsieur, et si vous étiez mon fils, il y a longtemps que vous y seriez. »

Mais, en réalité, le marquis n'est pas toujours si content de lui ; et il nous paraît plus intéressant et au moins aussi naturel, quoique toujours hyperbolique, lorsqu'il écrit, le 26 avril 1779, à son ami, Lefranc de Pompignan :

f Depuis cinq ans je repoussais le triste sentiment de

me faire pitié à moi-même. Il faudrait se rappeler tout ce que j'ai du souffrir pour forcer le naturel, le sentiment, la vanité môme, pour m'accoutumer au déchirement d'un voile que je tenais avec tant d'angoisses depuis trente ans (1) et doat je couvrais toutes mes plaies, pour savourer le scandale public, l'opprobre de mon nom, la calomnie personnelle enfin qui est quelque chose, pour battre à mon âge les antichambres des juges, des ministres et sous-ministres, des commissaires, des exempts, que sais-je ! Et toutes les horreurs et toutes les souillures à ramasser et à recueillir ! Quelle offrande à la succession de mes vénérables pères 1 Quelle fin d'une •arrière ambitieuse d'estime et d'une considération méritée, du moins par la modération ! Il n'était donc pas étonnant que je fusse quelquefois tenté de me prendre en pitié moi-môme, mais à l'instant où je reçus ce nouvel arrôt de la Providence (2), je me pris tout à coup en rebut ; j'élevai les mains au ciel et lui demandai avec sanglots ou de me jugor sur l'heure môme, ou de me donner une autre conscience qui m'éclairât et m'apprît comment j'avais été mauvais fils, mauvais frère, mauvais époux, mauvais pèro, mauvais ami, mauvais maître, mauvais seigneur, mauvais voisin, en pensant être tout le contraire »

Un autre jour, apprenant la mort imminente d'un ami de jeunesse, il écrit à son frère, le 22 février 1779 :

c Combien j'aimerais mieux être sous terre, avec gens

(1) 11 s'agit ici do sos rapports avec sa femme.

(2) La mort de son potit-flls, do l'unique enfant que Mirabeau avait eu de son mariage.

LE Mu DE MIRABEAU ET LES LETTRES DE CACHET 621

de cette trempe que dessus avec ceux qui y sont... Cher frère, ce n'est point le témoignage des hommes que j'ambitionne, ce n'est pas leur justice après laquelle je cours, mais si ma propre existence me pèse, comment ne pèserait-elle point aux autres ? Environné de débris, la mère et sur cinq enfants trois (1) d'enfermés, débris de nom, débris de fortune, débris d'amis, que puis-je sentir en moi qui mo rassure contre le coup d'oeil extérieur des décrets de la Providence. Si c'étaient des revers, ils sont faits pour tous les hommes, mais ils supposent un envers et je n'en eus jamais. On m'a remis ma maison saine, florissante, sans dettes ni procès, parfumée d'honneurs et de dignité, en possession de l'estime générale. En quel état!... n'allons pas plus loin.. Mais tu dois sentir comment et pourquoi ma conscience intérieure appelle des témoins, ou regrette ceux qui eussent pu rappeler à ma mémoire que ma jeunesse fut timorée et de bonne volonté, mon âge mûr pénible et constant ; que dans mes travaux subsidiaires et toujours subordonnés à mes devoirs naturels, je n'ai point cherché cette importune célébrité qui seule me reste, et que j'aurais à partager, si j'en faisais cas, avec tous les fols et les impies, et qu'en aucun temps de ma vie, je ne fus volontairement vain ni méchant. »

Dans une autre circonstance, recevant un legs modique d'un ami mort pauvre, et qu'il refuse

(1) Il y a le chiffre 4 dans le texte, qui est une copie du secrétaire Garçonj mais c'est évidemment une erreur, car le marquis n'a jamais tenu enfermés que trois de ses enfants : sa fille aînée, qui était religieuse, et qui avait des accès trop réels do folie complète, ce qui obligeait la supérieure de son couvent à la soumettre à un régime particulier (celle-là, du moins, disait le marquis, ce n'est pas sa faute); ensuite son fils aine et M"« do Cabris.

d'ailleurs, ne voulant pas, dit-il, en frustrer sa famille, il écrit, le 25 août 1777 : c J'ai été touché de cette marque d'amitié, c'était le plus ancien témoin de mon ménage, il avait vu tout ce que j 'avais souffert et me rendait une justice que je n'oserais plus me rendre à moi-même, tant mes malheurs m'ont effacé à mes propres yeux. »

Le même homme, dédaigneux des avocats qui veulent, dit-il, le traiter comme Roraulus, raconte à son ami Pompignan, avec un accent de surprise attristée, qu'ayant été appelé à exposer, devant un avocat de Mme de Cabris, les griefs qu'il reprochait à sa fille, c cet homme a porté, dit-il, l'insolence jusqu'à dire : « Noua verrons « par qui finiront les entraves *, et l'impiété, jusqu'à répondre à un homme qui lui dit que, jusqu'à soixante ans, il a passé pour un honnête homme, dans toute la force du mot : « Vous ne « vous flattez pas, sans doute, qu'il en soit de t même aujourd'hui. » Je me souvins du toile, ajoute-l-il, et laissai les témoins de la scène se fâcher pour moi. »

Au moment où il apprend que cette fille, Mm* de Cabris, si aimée de lui dans son enfance, et qu'il nomme maintenant une fille impie et scélérate, est enfin clôturée, il éprouve comme un besoin de conscience de récapituler devant le bailli tout ce qu'elle a fait contre son père, dans une belle page que le défaut d'espace ne nous

LE M» DE MIRABEAU fit LES LETTRES DE CACHET 623

permet pas de reproduire en entier, mais dont voici le début :

« On s'effraye, en quelque sorte, en songeant à quel sort s'est réduit une femme de vingt-cinq ans, et avec quels avantages. Mais vois tout le cours de sa vie, à quel âge je l'ai mariée, et comment, en un temps où M** de Vassan ne menaçant pas de mourir, j'étais à vingt-sept années d'attente et d'avances pour toute dot. Que lui avais-je fait quand, en 1773, elle court en Limousin pour susciter sa mère et lui donner les moyens de me poursuivre, et elle m'envoie cette femme à la fin de Tannée. Tu sais quel coup ce fut pour moi... »

Dans tous ces passages, et dans bien d'autres que nous pourrions citer, le marquis oublie ce rôle de justicier désintéressé autant qu'implacable, plus sévère que la loi elle-même, et dont Tunique but est de préserver l'ordre moral et social, pour se montrer à nous dans le rôle plus naturel d'un homme qui se défend à outrance, mais souvent avec tristesse, contre des adversaires de son nom et de son sang par lesquels il est attaqué à outrance. Il a certainement sa part de torts dans les faits qui ont produit une guerre aussi cruelle ; et quand cette guerre est allumée, il serait plus digne de lui de la soutenir loyalement devant les tribunaux et devant l'opinion, que de combattre aveo des lettres de cachet, sous prétexte de sauver l'honneur de la famille. Mais quel époux, quel

père, même de nos jours, pourrait garantir que, s'il était de la part de sa femme et de ses enfants, l'objet des mêmes attaques ; que s'il était menacé par eux d'être ruiné et déshonoré ; que si leur conduite désordonnée lui fournissait les mêmes moyens de défense ; que s'il pouvait enfin se servir contre eux des mêmes armes, il ne s'en servirait pas ? Heureusement, ces armes de l'égoïsme en crédit, appuyé sur l'arbitraire ministériel, ne sont plus aujourd'hui à la disposition de personne. La suite de ce récit prouvera d'ailleurs que leur usage portait déjà malheur à ceux qui y avaient recours, et elle prouvera aussi une fois de plus que la prétention du marquis de Mirabeau de pratiquer la paternité à la romaine n'est qu'un masque transparent (1).

Et en effet, lorsqu'il commence enfin à com-

(1) Le fait ressortirait encore davantage si nous voulions traiter ici des rapports du marquis avec son second fils, le chevalier, depuis vicomte, que nous réservons également pour la seconde partie de ce travail. On verrait que le frère du tribun a donné à son père autant de chagrins et de tracas que son aîné, et que si le marquis avait été réellement ce champion désintéressé de l'ordre moral dont il prend parfois les allures, il aurait également sévi contre son second (Ils, car il peint souvent son caractère et sa conduite avec des couleurs aussi vives que celles qu'il emploie en parlant do l'aîné, et cependant il no Ta jamais tenu en prison par lettre de cachet, et il n'a jamais rompu absolument avec lui. Pourquoi cela? C'est tout simplement parce que le père, tout en se plaignant beaucoup et souvent de ce 111s, pouvait dire et disait : Celui-là, du moins, ne m'a jamais manqué. Il voulait dire : Celui-là n'a jamais écrit de libelles contre moi, ne m'a jamais tourné en ridicule, n'a jamais pris parti dans mes cruels débats avec ma femme. Et, en

LE M» DE MIRABEAUfET LESILETTRES DE CACHET 625

prendre qu'il ne pourra peut être pas venir à bout de sa femme, que deux époux qui ne veulent ni vivre ensemble, ni se séparer à l'amiable, doivent nécessairement être séparés par autorité de justice, et que, si le mari ne peut pas ou ne veut pas prouver l'adultère de sa femme, la séparation de corps, entraînant celle des biens, pourra être prononcée contre lui; lorsque enfin il se résigne à cette séparation de biens, pourvu qu'elle ne l'entraîne pas dans une ruine complète, à qui songe ce prétendu Brutus pour amener un accord entre sa femme et lui ? Précisément au scélérat qui est à Vincennes, à ce fils contre lequel il écrivait encore, en avril 1779, à son ami Pompignan, cette tirade énergique : « Chargé de crimes civils et publics, de forfaits et de dettes mêlées d'un tissu de friponneries insignes, du délit public d'avoir calomnié son père, de l'avoir poursuivi de lardons dans toutes les gazettes et les papiers publics de l'Europe, de pamphlets imprimés exprès, etc., etc., la conversion de saint Paul môme ferait un autre homme, mais ne ressusciterait pas celui-là. » §

effet, le vicomte se contenta toujours de tirer le plus d'argent possible de son père, de son oncle surtout, et aussi de sa mère, mais sans jamais entrer dans les divisions de sa famille.

i- . - • ;"i ri. r -

Ce n'est pas, il .est vrai, le seul désir 4a tirer parti à sou profit de l'influence de Mirabeau sur sa mère qui inspire, en avril 1780, au marquis Tîdée dé rendre la liberté au prisonnier de Vincennea. L^ iport dQ Vunûpré. enfant de ,sqn, fils a étQ doutant plus sensible au cœur de l'aïeul qu'il cet, dit le haifli, en proie au -démon de la pQ&téromanie. H espère donc qu'il pourra réconcilier pe forcené ayoa sa fçmme et en tirer r.acej mais 21 compte aussi que lafils jouera, dit-il, ses grands yeux. auprès de. sa mère pour la déterminer, à, un arrangement favorable à son père, et c'est la première négociation dont Mirabeau doit se charger en sortant du donjon. Toutefois, il va sans di^e qu'il ne doit pas se douter que l'idée vient du marquis. Dupont de Nemours, l'ami du père et du prisonnier, doit disposer celui-ci à écrire le premier à Mme Du Saillant, sa sœur, qu'Usa injuriée autrefois, et c'est Mm< du Saillant qui prendra l'initiative de cette négociation avec son frère, en ayant soin de lui faire croire que son père ignore tout. On comprend sans peine que cette comédie, imaginée par le marquis, pour sauvegarder sa dignité, est sur-le-champ devinée par Mirabeau, qui naturellement s'empresse de

FIN DEf^ LUTTE ENTEEJLES DÇU* ÉPOUX . ,627

manifester le- plus vif enthousiasme pour îa mission dont le premier effet doit être de le tirer de prison. « Lui seul est capable de1 faire entendre raison à sa mère, et il brûle de le tenter. » c II gagnera, écrit-il' à sa sœur, la Bataille, on.il mourra aux pieds .de. .son pèjre. * Mais, à peine s'est^il présenté auparloir du couvent »de. Saint- Michel, où la marquise est encore enfermée, qaSl s'aperçoit que *«ôn- crédit feur elle a disparu dès qu'il n'est plus l'ennemi de, son p^ré. «Lescijr constances çont, bien .difficiles, écriL-il-à &a, scbur, MmeDu Saillant^ après» ceita premier e>ent ne vue, le 30 décembre- 1380,^etMje me déHe beaucoup-cte moi-même. Si tu sâvair combien de fripbns obkfi^ dent cette pauvre femme (sa mère), incapable d'écouter .tous, autres, que tes flagorneurs quila pillent et, la flattent! Cela est inimaginable ; ja* mais .je ne; vis telle opiniâtreté* telle déraison c Enfin, ma tendre amie,- on ne me jugera pas su* l'événement, on me jugera sur mon zèle et mes . démarches, et j'ose espérer que tu les avoueras, » . .. ,. .« » • ...... • i ..ni

. Le régime de -la prison, quoique le marquis espérât toujours qu'il aurait ce résultat, n'avait pas inspiré, en effet, à la marquise, des pensées conciliantes. Nous n'avons que quelques lettres d'elle, écrites du couvent de Saint-Michel. La plus intéressante, quoique toujours fort incorrecte, et plus ou moins triviale, nous paraît être celle-ci, datée du 26 avril 1778, dont nous citerons la partie

la plus propre à nous tenir au courant de ses dispositions. Elle ne porte pas le nom du personnage auquel elle est adressée, et qui doit être sans doute quelque protecteur influent.

«Les jours, pour une infortunée comme moi, sont des siècles, et chaque instant creuse mon tombeau; Je me yois détruire, je ne dors ni ne mange: je ne digère rien, tout se tourne en bile et en glaires; je dépéris, et les langueurs me tuent. J'ai déjà envoyé des pouvoirs il y a plus de quatre mois pour retirer les papiers, entre les mains de M. Guyet et de M. Delacroix (1). J'envoie les deux pouvoirs en cas que l'un se rejette sur l'autre, pour qu'on retire les papiers qu'ils avaient entre les mains quand mon tyran m'a fait enfermer ici.

On retarde de voir M. de Maurepas ; il fera des propositions pour retarder les démarches et les poursuites pour que j'aie ma liberté. M. de Mirabeau a des émissaires qui jettent en avant qu'il veut s'arranger, pour amuser et retarder mes affaires et les poursuites pour que j'obtienne justice. La conduite de M. de Maurepas à mon égard prouve qu'il m'a sacrifiée aux intérêts de M. de Mirabeau, qu'il le ferait encore... Mes malheurs m'ont mis dans le cas do ne plus dépendre de mon persécuteur ; je ne souscrirai qu'à un arrêt d'accord (2), pour lui éviter la honte de nouveaux plaidoyers Mais un homme injuste, perfide, qui a perdu et fait enfermer toute sa famille pour avoir leurs biens, qui ne connaît ni les droits du sang, ni de l'humanité, qui n'a jamais rien tenu de ce qu'il a promis, comme c'est prouve par tous les sous-seings

(1) Son procureur ot son avocat dans la pre^nièro phase du procès.

(2i C'est-à-dire à un arrêt- de séparation sans réserve, demandé en commun par les deux époux.

privés et conventions faites entre nous ; qui m'a disputé le codicille et le testament de ma mère et retenu ma pension ; qui m'a laissé manquer du nécessaire à la vie, avec une fortune aussi considérable; il faut un arrêt, qui me mette à l'abri de ses cruautés et perfidies, et qui conserve

le bien de mes malheureux enfants (1) Tout ceci traîne

en longueur, je gémis, je souffre; qu'on se mette à ma place, et on verra ce que c'est que ma position. Depuis un an espionnée, suivie dans toutes mes démarches, mal nourrie, point soignée ; ma santé exigeant la nuit d'avoir quelqu'un auprès de moi; sans secours, avec des êtres insensibles et cruels, qui ne sortit occupés qu'à vous empêcher d'écrire et d'avoir des nouvelles ; manquant de tout et n'ayant rien à disposer, un cœur sensible a bien à souffrir, je l'éprouve dans ce moment à tous égards. Daignez vous occuper de moi, abrégez mes souffrances, finissez les maux d'une infortunée victime du devoir et

de la tendresse qu'elle a pour ses enfants Je vous

supplie de me faire dire quand je serai libre, l'impatience est permise dans mon état ; si on le connaissait on ne saurait pas comment j'ai pu exister si longtemps (2). »

Depuis cette lettre, la surveillance dont la marquise se plaint si amèrement d'être l'objet de la part des religieuses s'était de plus en plus relâchée : elle recevait au parloir ceux pour qui

(1) Le lecteur connaît déjà assez, par nos précédents articles, les procédés réels de chacun des deux époux envers l'autre, pour être en garde contre les assertions toujours plus qu moins inexactes de la marquise de Mirabeau. Quant à la phrase sur l'intérêt des malheureux enfants, qui revient encore plus bas, on verra tout à l'heure comment la marquise a conformé sa conduite à cette prétendue sollicitude que le marquis, d'ailleurs, arbore aussi de son côté, mais moins souvent que sa femme.

(2) Elle a survécu à presque toute sa famille.

elle demandait des permissions, et son fils vient lui-même de nous apprendre qu'à la fin de 1780 c ella était obsédée. de friponsrqut. la? pillaient*- » Aidé de son ami Boucher, le secrétaire de la police, Mirabeau essaye d'obtenir que tiuelquôs-uris des agents de la marquise qui s'opposent à tout arrangement entre elle et son mari ne soient plus admis Auprès d'elle ; il • n'y parvient (pas, et^sa mèrefinit'par refuser formellement de le recevoir . lui-même. Piqué au vif, il commence bientôt à excéder son rôle filial, Là marquise :a fait présenter une. requête au roi,.,$igçée .d'un certain nombre de sesti<parenter»à.la< suite de laqueUeiti aurait été décidé qu'elle serait mise en liberté, si son mari ne s'accommodait pas au plutôt «avec elle. Mirabeau se met en travers, va visiter lès parents de sa. mère, qui ..ont .signé,, dit le père» la requête sans la lire, et fait suspendre l'exécution de l'ordre-du roi. Le plaisant, c*est que le marquis^ à. ce moment, se préoccupe d'empêcher son impétueux fils xle dépasser la xnesure,avec sa mère: « Je tâcherai, écrit-il le 30, décembre 178Q, à sa fille Mme Du. Saillant,. .de.. le porter à la dignité de son personnage naturel, et le seul admissible dans cette affaire ; car, petit à petit, on le tournerait à celui d'avocat partie. Il n'avait pas besoin de cela, je crois, pour bien, connaître sa respectable mère (1) ; mais il m'en reviendra du moins que

il) Le mot est souligné par 1© marquis lui-mémo, et c'est à

ses amis (ceux de son fils) la connaîtront aussi. 3 Bientôt la marquise refuse un arrangement proposé par l'avocat Gerbier, qu'elle avait cependant choisi pour conseil, arrangement accepté par le mari, qui rendait à la feiume la jouissance dé tous ses biens, sauf la' donation du fonds aux ehfants, dans l'ordre de successibilité réglé par les lois, avec quelquqs autres réserves concernant son administration. 'Assiégé de' place ts parla prisonnière, le ParlementTadmet à former une nouvelle

demande en séparation. Le marquis espère que

T arrêt qui l'a déjà déboutée, le 12 mai 1777. sera maintenu, et il se résigne à plaider de nouveau. L'affaire vint, je crois, à l'audience le ' 3 mai 1781, en présence d'une foule nombreuse, câir dans sa seconde et dernière période, ce procès eut beaucoup plus de retentissement que dans la première. L'impopularité de l'auteur de Y Ami dés hommes était alors à son comble. La profusion des lettres de cachet obtenues par lui, et le mémoire artificieux et déclamatoire de sa fille Cabris, quoiqije plus particulièrement dirigé Contre le bailli, avaient excité l'indignation pufylicpe. Jl va sans dire qu'aucun des deux plaideurs n'assistait aux plaidoiries ; mais le marquis était représente devant la Cour par son fus aine, le futur tribun, et par son gendre, M. J)\x Saillant, Jong-

sa ûlle qu'il écrit, et les deux époux ont toujours protesté devant le public qu'il» n'avaient jamais mal parlé l'un de l'autre à leurs enfants.

69t LES MIRABEAU

temps ennemis, alors réconciliés, et tous deux également ardents à manifester leur zèle pour leur père et beau-père. Ils commencèrent par demander, au nom de celui-ci, que l'affaire fût plaidée à huis clos. Le marquis était-il résolu à tout dire contre sa femme,, ou bien craignait-il l'influence du public sur les juges ? Il ne s'explique pas sur ce point dans ses lettres. Toujours est-il que la demande de huis clos fut rejetée. La cause de la marquise était confiée à un jeune avocat trèsdistingué, M. Delamalle, depuis conseiller d'État sous F Empire et sous la Restauration. L'avocat du marquis, M. Coquebert, jouissait aussi d'une certaine réputation au barreau. « L'avocat adverse, écrit Y Ami des hommes à son frère le 8 mai 1781, m'a bravement chargé d'injures, et badauds d'applaudir. Ces gens-là ne me voyaient pas quand ils m'exaltaient ; il me voient encore moins quand ils m'injurient ; il semblait, dit-on, que les juges buvaient cela comme du lait. » Mais ce qui le frappe le plus, c'est l'attitude à l'audience de ce fils, dont la destinée est encore inconnue, et qu'il vient de tirer de prison : t A vrai dire, cher frère, dans tout autre royaume et siècle, il serait bien singulier de voir un homme décrété et effigie (1) ailleurs, paraître ici, sous son nom, dans la grande chambre, à la buvette, chez

(1) On sait que Mirabeau arait été condamné à mort par contumace par les juges de Pontarlier, et exécuté en effigie.

tous les juges, toujours avec Du Saillant, et celui-ci dit qu'il parle au mieux, pour le poids et la dignité. Aux séances futures néanmoins, j'ordonnerai qu'il soit en frac ; mais hier c'était in fiocchi, et jusqu'à l'avocat adverse qui vient dire : Êtes - vous content, monsieur le comte ? Il est bien singulier qu'un tel homme en impose là au point d'étouffer les battements de mains, quand ils lui déplaisent, et de faire dire à la basoche : Doucement, sur les affaires des grands ! Mais comme je sais, moi, 1° qu'il est bizarre et choquant qu'il y paraisse ; 2° que la toge fait payer ces sortes de jactances ; 3° que puisqu'on me joue tant de tours à moi, l'homme le plus modeste en mœurs et le plus retiré qu'il soit possible, à plus forte raison je le ferai tenir dans la foule. »

Ainsi, le marquis se préoccupe du décorum bien plus que Mirabeau lui-même, excessif jusqu'à l'impudence dans son rôle de partisan de son père, comme il l'avait été dans celui de défenseur de sa mère. Il existe sur ce point un témoignage important que nous ne pouvons passer sous silence, c'est le témoignage de l'avocat de la marquise qui, publiant, longtemps après l'événement, en 1827, un recueil de ses plaidoyers, où figure celui qu'il prononça en faveur de la mère de Mirabeau, y ajoute celle noie : « Le comte de Mirabeau, depuis si fameux, assista aux plaidoiries de cette cause, sollicitant

pour son père contre sa mgre, après avoir sollicité et même écrit, lors du premier procès, pour sa mère contre son père.» Lorsque l'avocat général conclut pour Mme de Mirabeau, on entendit le fils dire assez haut à l'avocat de son père : * Dite^ donc que c'est couronner le vice (1). » Étrange pendant à. cette phrase, écrite. par luifien 1776, dans ses lettres à M aie s gerbes, et publiées par ça mère :, t Un de mes crimes, je Je,§frip, c'est d'ajjner tendrement manière; mais ce .que je np saurai jamais, c'est cfô.ip'en repentir. » Du reste, l'avocat de la marquise ne savait pas tout, jpuisT qu'il jcroU qije Mirabeau setbqrna, §n 1,781, à solr liçiter contre sa mère : il fit plu^ et .^on pèrp , malgré la préoccupation du décorum »Jt partant sans doute de l'idée ,que la chQsq resterait ignoré^ lui permit de rédiger , et . de publier sous ^ftpjpa de son avocat un mémoire contre sa flièjrp j t Je t'envoie ci-joint, écrit-il, le 17 m^j 1381,.au bailli, un mémoire de ceux quç jnes ejifaots (sa fille et son gendre), ameutés . par Je tourbillon d'Honoré (c'est Mirabeau), font courir à Çaris^yl quelques césures près cfe l'avocat,, cest F ouvrage d'Honoré. Cette signature (de l'avocat sans, doute) me coûtera .enoorq vingt-cinq lo,uis, et l'impression au moins autant. Que .Dieu , les bénis^p j , » Dans une lettre, du 4 septembre 1781, à.Lpngo,

(1) Plaidoyers choisis et œuvres diverses de M. DeUmàlfo, t. I, p. 884.

auquel il envoie aussi ce mémoire contre sa femme, le marquis déclare positivement qu'il a été rédigé par son fils, aîné (1).

Vainement, l'avocat du marquis de Mirabeau soutint que rien n'était changé dans la situation réciproque des deux époux, depuis que le parlement. a v^it rçppussév en ipai .1777, la première demande, en, séparation fprmçe par la femme; vainement, il fit valoir l'argument oifiçiei $qnt i'.aj parlé plus haut, ausuj^l de la lettre d#, cachet et de r emprisonnaient c}e. la,. marquise, savpir, quç cet . acte :ptraRgeji #u„mari,. éfli^oé de Ja .yolopté royale, ne pQ&v^it pas fournir çojitre lui, au.jprpfy de sa femme* ..un nouveau, moy.çiA .det, sép&rftjiQa, L'avocat dft la marquise,, sans aborder directement cq «point délicat, qui tendait à. mettre eu conflit Tau-

(1) J'ai fait, jusqu'ici, de vaines recherches pour me procurer ce mémoire de Mirabeau contre sa ni ère, dont' l'exil te nco ne laisse aucun doute dans mon esprit. Il a été 'publié, <par les divers membres de la famille de Mirabeau, un si grand nombre de mémoires sur procès, qu'iî -est b'îén* difflciîé de "les réunir toosT'otiis èi par hasard quelque lecteur, an*», «tomme moi,: -de la vérité avant tout, so trouvait en mesure de lo découvrir, j'indiquorai ici les signes auxquels on pourrait le reconnaître, Il doit être intitulé ou A/émo/re, ou Observations, ou Précis pour le. marquis de Mirabeau contre la marquise de Mirabeau, son épouse. S'il n'est pas daté du mois d'avril ou de mai 1781 il porto 'certainement, au bas "de la dernière 'page, le chiffrer de l'année 1781, avec, l'indication du nom de l'imprimeur, Démon ville rue Christine, qui a imprimé d'autres mémoires%publiés au nom du marquis de Mirabeau, à cette même époque du procès, et enfin il doit être signé Coquebert, avocat, et peut-être, au-dessous, Boucher, procureur. 11 se reconnaîtrait sans dottte aussi uu style de Mirabeau, toujours plus ou moins pompeux et redondant.

0m LES WRABEAT

torité royale et raulorité judiciaire, récapitula de nouveau tous les griefs de la femme contre le mari, opposa aux belles maximes de l'auteur de Y Ami des hommes les dix-sept ordres du roi, surpris par lui contre sa femme et ses enfants (1), et la séparation entre les deux époux fut prononcée le 18 mai 1781. Le Parlement ne motivant point ses arrêts, l'avocat de la marquise, dans le recueil de ses plaidoyers, a essayé de motiver le jugement du 18 mai, et il pose la question de droit en ces termes : c Le mari qui, ayant résisté à une première demande en séparation, et fait condamner sa femme à rentrer au domicile conjugal; a refusé de l'y recevoir et d'y habiter avec elle, n'a-t-il pas par ce seul fait, donné ouverture à la séparation, à plus forte raison lorsque, pour se délivrer d'elle, il Ta fait enfermer dans un couvent par lettre de cachet évidemment sollicitée par lui? » On peut objecter à cet énoncé peu exact que le mari n'avait pas refusé de recevoir sa femme, puisqu'il l'avait gardée huit jours chez lui. Mais si l'état des choses justifiait suffisamment l'arrêt du 18 mai, l'animosité croissante du Parlement contre le marquis se manifeste dans la forme de la séparation. Non-seulement elle fut prononcée contre lui,

(1) î,c marquis tient à l'oxactitudo sur ce point, et il fait remarquer à son frère que deux do ses dix-sept lelttres de cachet ne concernent ni su femme ni ses enfants, et ont trait à l'expulsion de Paris «le l'ox-conseiller du Parloment Maupoou, à Toulouse, qui avait envahi son domicile en 1777, ot de la dame (U NauvilU, qui accompagnait aussi sa femme.

avec tous les frais à sa charge, quoiqu'il s'appuyât sur le précédent arrêt rendu en sa faveur, en 1777 ; mais le Parlement n'eut aucun égard à sa demande d'une garantie en faveur des enfants, il ne nomma aucun commissaire pour présider à la liquidation de la communauté, et il laissa le marquis livré à toutes les revendications folles d'une femme furieuse et triomphante. « Finalement, ils m'ont tué le 18 mai, » écrit-il à son frère, et, avec sa causticité amère, il raconte qu'entouré de ceux de ses enfants qui lui sont dévoués, et parmi lesquels figure maintenant Mirabeau réconcilié avec son père, il leur a proposé de mettre sur son tombeau cette épitaphe :

m L'ami du genre humain gît dessous cette table (1). Il vécut malheureux et mourut misérable. »

< J'ai eu pendant quelques jours, ajoute-t-il, une sorte de cauchemar de tête et une disposition intérieure, telle que je ne m'y étais jamais trouvé. Heureusement mon. sommeil n'en a jamais été troublé ; mais quand il fallait se lever, je sentais une sorte de répugnance , qui m'a fait comprendre l'axiome des Italiens, peuple ingénieux, qui dit que le bonheur est en raison de l'empressement qu'un homme a de se lever. Quant à cette sorte de convulsion intérieure, l'excès même du mal a été le remède. Je savais cette femme sortie, et s'étant même longtemps arrêtée devant ma porte, sortie, dis-je, sans qu'on m'en eût prévenu, et à cet égard je n'ai plus ni droit ni devoir, et c'est mon seul avantage. Je savais une requête

il) Le mot Ubh est sans doute pris ici dans le sens que donnait Ronsard au mot lame, pierre sépulcrale.

m ^Jtt ~-s à

6|» • - *• *HS MIRABEAU

présentée â* Ta Cour pour la Cabris, et au tfaih dèfe éhoses, je pouvais cnprévdir l'effet. Je ftitfis'îûtérieureinenlj et ' sentis une portion de «aractèré féroce se débattre en moi, sur l'idée de voir ici cette cjéatqre (la Cabris) affichant l'intrigue et la prostitution. Je méditai, je griffonnai, et finalement Dieu m'a fait la grâce d'en revenir, d'esprit et de cœur, à ce que mes amis m ont tous recommandé en m'embrassant, et de me tenir tranquille. >

Après ce trait de caractère qui la montre, au sortir du couvent, venant se planter devant la porte de son mari, la marqjiise ^tait partie pour le Limousin , où elle reprenait possession avec éclat de toutes ses terres ; et comme elle aimait à faire parler d'elle, elle fit imprimer dans la Feuille hebdomadaire de la généralité de Limoges'au mercredi 18 juillet 1781, un superbe tfécit de son entrée triomphale au château d'Aigueperce, avec accompagnement de coups de fusil, de cloches mises en branle, et même de mauvais vers récités en son honneur. Elle profitait-dé l'occasion pour annoncer urbi et orbi, & surtout à ceux qui seraient disposés à hrf prêter âe l'argent, qu'elle venait d'obtenir, par arrêt du 18 mai dernier, la jouissance de tous les biens qui lui appartiennent et pourront lui appartenir dans la suite. Elle trouva même le moyen de faire insérer cette réclame dans le recueil de Bachaumont ; le nouvelliste s'en moque un peu, mais il ajoute à la fin cette réflexion assez naturelle : « L'Ami des hommes doit crever de dépit. *

Celui-ci commençait pourtant à se relever de san abattement, à en juger par une longue lettre inédite qu'il adresse à son ami. et disciple Longo, Où il ftétfrh sa situation à cette époque, et' peint son fïïs Mirabeau, alors retiré auprès de lui au Bignon, avec des couleurs assez originales pour nous décider à la reproduire au, moins en partie.

Du Biffnon, 4 septembre 1781 .

" Croyez,' 'nibri digne* ami, 'qu'il faudrait \ih livré pour vous expliquer toutes les inextncabifttés' <fe in6n sbrt, et que ce serait en lisant ce volume si vous pouviez en croire le contenu, que vous seriez étonne que la tête ne m'eût pas tourna, et je" vous dirais alors (jd'e je le 'fois aux diversions de ma chère science {!)> et à un Tempérament de mulet qui ne va jamais 'mieux que sous'la' charge ; croyez que la mère* dont on mVcléDarrasèô"iië m'importunera plus que par 3W chicanes, attendu que la .voilà qui ravagé "ses" terres, et qui fait clés pràtièsverbaux de mes prétendues 'déprédations, tandis que 'j'ai liquidé et soigné son ïiéritage plus que le mien,' car c'était mon tic ; maïs livrée à une escouade ^de chicaneurs et vampires forcenés, elle* lèvera mille' questions ' plus folles les unes que les autres, et par là' me rappellera fë bonheur de lui â Voir appartenu; croyez que cette fille impie et scélérate dont vous me parlez nà Cabris] ne me tient pas plus qu'un clou que j'eus après la petite vérole, qui abcéda, me fit grand mal, et je n'y songe plus : sachez de plus que le gracieux fils dont vous avez ouï parler dans le temps, qui fit par groupe et entassement tant c|e bruit,, de folies e,t de ravages autrefois, et

(1) C'est en effet au plus fort de sa lutte enragée avec sa femme, son fils Mirabeau et sa fille Cabris, que le disciple de Quesnay écrivit, pour se délasser, le livre des Devoirs, imprimé plus tard, à Milan, par les soins du marquis Longo.

qui écrivit contre moi des libelles, sorti du donjon de Vincennes, au bout de quarante-deux mois de prison, à la prière de sa sœur (madame Du Saillant) et de son beau-frère, tenu loin de moi pendant tout ce temps dernier, mais chez on policier (1), après s'être démené à tout cela à sa manière, m'a été, comme forcément de ma part, ramené dans ces circonstances, et à peine l'ai -je eu reçu qu'il fait une nouvelle trouée (2) ; on me le ramène, je le reçois encore, je rebouche ses trous et je l'amène ici. Tandis que mes amis, que son étrange réputation et son talent pour faire peur avaient effarouchés , me croyaient mort, seulement à son approche, je n'ai trouvé en lui que ce que j'y avais laissé, de l'esprit autant qu'il est possible d'en avoir, un talent incroyable pour saisir toutes les surfaces, mais rien, rien du tout dessous, et au lieu d'Ame, un miroir qui prend passagèrement toutes les images qu'on .lui présente et n'en conserve pas le moindre souvenir. Il est impossible de lui parler raison, prudence, qu'il ne dise cent fois mieux que vous et tout cela ne passe pas Tépiderme ; il ne s'applique rien, mais il saisit tout ; il a surtout un fonds d'anti-vérité qui occupe toutes ses facultés morales et physiques. De quelque art, science, littérature, antiquité, connaissance et langue quelconque que vous lui parliez, il en sait trois fois plus que vous, enlève tout, brouille tout, mais il affirme avec une sécurité et une chaleur qui en imposent ; le mensonge en un mot, soit en gros, soit en détail, les affirmations, déceptions, histoires de tout genre, rien ne lui coûte, et il a tout oublié et tout pardonné le quart d'heure d'après; avec cela fougueux, d'une facilité qui le fera

(1) Boucher qui le garda en pension pendant les premiers mois qui suivirent sa sortie de Vincennes.

(2) 11 s'agit ici d'une escapade de Mirabeau à Gien auprès de Mm* de Monnier, qui dura quinze jours et dont nous reparlerons dans son histoire.

aller sur les grands chemins avec les voleurs aussi aisément que boire ; sans tôte aucune, brouillon, tracasster, sans le vouloir, mais machinalement et pour dire à chacun chose qui lui convienne ; bon diable au demeurant et au fond n'étant qu'un fantôme en bien comme en mal, la plume dorée et rapide, du goût, de l'élégance et un talent incroyable pour grap il 1er partout. Cet homme est ici comme un enfant, voulant faire de son mieux, ayant cent mille écus de dettes, une femme retirée chez son père, homme de plaisir et d'incurie, et soigneux d'exercer sa fille à enfouir dans l'usage du présent toute prévoyance de l'avenir ; il a en sus un décret sur le corps en Provence, la tôte à bas en effigie en Franche-Comté, une réputation détestable à Paris, et pour tout souci le verbiage décisif à tous venants, auprès de son papa, car c'est ainsi qu'à 33 ans il l'appelle ; et ce père, après quarante-cinq ans de soins et de travaux, sans s'être dérangé un instant de la voie de chef et père de famille, voit à 66 ans tout à l'heure, sa maison crouler dans ses mains et sa propre subsistance fort en l'air, et perdue s'il venait à perdre son frère. Voilù, mon ami, d'où je suis parti, par quels halliers j'ai marché et où je me trouve pour poser ma tribune aux harangues, à l'effet d'apprendre au genre humain l'art de se conduire et de prospérer.

Ici commence, dans les rapports du marquis de Mirabeau avec sa femme, une période nouvelle où les deux époux combattent désormais à armes égales, et cherchent jusqu'à la mort de l'un d'eux à se faire le plus de mal possible. La marquise est entrée en jouissance de tous ses biens, dont le revenu s'élève, non pas à soixante mille livres, comme elle n'a cessé de le dire dans tous ses mé-

moires contre son mari, mais, d'après une estimation faite par ses créanciers en 1786, à trentehuit mille cinq cent livres. À la vérité, elle prétend que son mari lui redoit, pour aliénation ou dégradation, tantôt un million, tantôt huit, cent mille, tantôt deux cent mille livres. De son côté, il grossit de toutes ses forces le chiffre de ses répétitions contre sa femme, et c'est dans cette guerre de papier timbré qu'ils achèvent de se ruiner l'un l'autre.

Ayant fait admettre en justice une de ses créances sur son mari, elle s'empresse de faire saisir ses meubles en août 1783. t C'est la première fois de ma vie que cela m'arrive, » écrit le marquis. Il paye, et il essaye dé prendre sa revanche ; mais il n'y a rien à saisir chez sa femme, car il la représente « dans un taudis, jouant sur la paille (elle a gardé sa passion pour le jeu), et entourée de fripons. » Mais il s'unit à ses autres créanciers dans la saisie de ses revenus. Quand le bailli lui disait autrefois : « Rends-lui sa liberté et ses biens, et elle se chargera elle-même de te venger et de te justifier auprès du public », il ne se trompait pas. Nous avons déjà dit ailleurs, d'après le témoignage de son procureur, qu'avant même d'avoir obtenu la pleine jouissance de ses revenus, la marquise avait déjà quatre cent mille livres de dettes. Ses créanciers avaient attendu, pour la poursuivre, qu'elle ne fût plus en puissance de mari, et ils faisaient saisir ses rêve-

nus entre les mains de ses fermiers. Quoique séparée, elle ne pouvait vendre ses immeubles sans l'autorisation du mari, qui naturellement ne la donnait pas, et qui s'opposait de son mieux à ce qu'elle fût donnée par la justice; de sorte qu'avec ses trente-huit mille livres de rente et le dérangement toujours croissant de son cerveau, elle vivait dans la plus lamentable misère, et en augmentant de jour en jour ses dettes.

On est porté naturellement à se défier du témoignage du marquis de Mirabeau sur sa femme, et à croire qu'il exagère quand il écrit à son frère, le 28 juin 1785 : c J'apprends dans ce moment que la dame, ma partie est au Temple depuis la veille de la Saint-Barnabe. C'est un fait sans exempte (1), et si je cherchais ma justification en quelque chose, qui prouverait la nécessité de la résistance que j'ai faite à lui rendre ses biens, et en demandant toujours des administrateurs. » Voici un billet autographe de la marquise, du 30 mars 1785, adressé à un banquier alsacien, qualifié de baron M . . . , qui confirme les assertions de son mari : c Monsieur le baron, je vais être obligée de me traîner au Temple, écrit la marquise, à cause de cette malheureuse lettré de change que j'ai contractée pour M. le comte de Mirabeau. Qu'est-ce que je deviendrai? D faut

(1) Le Temple était, avant la Révolution, un lieu d'asile où sa réfugiaient les débiteurs insolvables ot poursuivis qui voulaient éviter la prison pour dettes.

payer d'avance la chambre, il faut vivre, et je n'ai rien. Quelle position ! Si je ne croyais pas à un Dieu, ayant fait mes arrangements pour mes affaires, je finirais une déplorable vie qui m'est à charge. En grâce, envoyez-moi quelque argent ; je vous le rendrai dès qu'il m'en rentrera, et vous aurez secouru un être bien malheureux. Qu'il est beau, monsieur le baron, de soulager l'humanité souffrante ! » Le baron fait sans doute la sourde oreille, car elle lui a écrit plus de trente lettres dans le même style. En voici une autre du 16 janvier 1786, qui nous apprend que, dans cet affreux dénûment, elle gardait encore un laquais et une femme de chambre : « J'ai envoyé, monsieur le baron, pour savoir de vos nouvelles et pour vous supplier de m'envoyer ce que je vous ai demandé. Je bois de l'eau, et je n'ai point de bois, et je n'ai pas un sol pour rien acheter, avec un laquais, une femme de chambre, et tourmentée pour payer mon terme. Il me faut dix louis absolument. Accordez-moi cette faveur, vous me sauverez la vie, car je suis réduite au désespoir. Je ne fais que pleurer et gémir. Soyez sûr de ma reconnaissance, de mon exactitude a vous le rendre, dès que j'en aurai, et à prendre tous les arrangements qui vous conviendront. Mais, en grâce, envoyez-moi ce que je prends la liberté de vous demander. » Presque toute la correspondance, assez volumineuse, de la marquise, pendant les treize dernières années de sa vie, roule sur des demandes d'argent

qu'elle adresse à tout le monde, en se plaignant sans cesse do ne rien recevoir de ses revenus, ou sur des questions de procédure au milieu desquelles elle se débat sans rien y comprendre.

Cependant elle offre aussi quelques incidents plus intéressants, quoique toujours relatifs à des affaires d'argent. On vient de l'entendre révéler le motif qui l'obligera à se traîner au Temple, et ceci nous oblige nous-mêmes à dire un mot de la nouvelle transformation qui s'est opérée à cette époque dans l'attitude de Mirabeau entre son père et sa mère. Nous avons constaté avec quel zèle le futur tribun, après avoir déserté, en 1781, le parti de sa mère, avait combattu pour la cause paternelle. Tant que le marquis avait conservé quelque espérance devoir son fils se rétablir dans une situation honorable , en obtenant de sa femme qu'elle consentit à vivre de nouveau avec lui, il l'avait appuyé de son mieux; mais lorsqu'il le vit échouer dans la tentative, qu'il avait d'ailleurs désapprouvée, d'arriver à ce résultat par autorité de justice, et lorsqu'après cet échec, son fils aine, plus que jamais compromis et criblé de dettes, à 33 ans, retomba sur ses bras, il y avait entre eux, indépendamment des incompatibilités de caractère, trop de souvenirs amers , trop de rigueurs de la part du père, trop d'outrages de la part du fils, pour que la vie commune leur fût possible, et le marquis ne songea plus qu'à se débarrasser de son aîné en le laissant livré aux

effets subsistants -de la sentence d'interdiction de 1774, c'est-à-dire avec ses revenus saisis, et distribués assez irrégulièrement à ses créanciers, sauf la réserve d'un tiers destinée à fournir au débiteur une pension alimentaire. La femme de Mirabeau ayant sans doute renoncé à sa part dans cette pension, une décision judiciaire du 7 septembre 1784 l'avait fixée pour le futur tribun à 250 livres par mois, qui devaient lui être fournies par les soins du nouveau curateur nommé après le désistement de son père. Mais 3,000 livres par an, c'était pour Mirabeau le dernier degré de la misère; aussi se retourna-t-il du côté de sa mère. En tirer de l'argent était difficile, puisqu'on vient de voir qu'avec ses 38,500 livres de rentes, elle vivait d'expédients; mais un homme habile pouvait encore exploiter utilement sa signature.

Elle avait été si irritée de la conduite de son fils, en 1781, qu'au moment du procès de celui-ci avec sa femme, en 1783, elle avait travaillé de toutes ses forces à lui nuire. Mirabeau le dit dans un de ses Mémoires judiciaires imprimés à Aix. Comment parvint-il à rentrer en grâce auprès d'elle? Sans doute en employant des moyens analogues à ceux dont il usait déjà en 1772, en pareille occurrence, en se disant trompé par des ennemis communs, tombé dans un piège indigne, et sans doute aussi en s'indignant beaucoup contre son père. On peut supposer également que la marquise ne fut pas d'abord fâchée d'avoir sous la

main un fils dont son père disait ce mot déjà cité par nous : c Si la graine aux expédients enragés était perdue, elle se retrouverait dans cette tète-là. > Ce qui est certain, c'est qu'en 1784, le futur tribun mit sa mère en rapport avec ce baron de M..., banquier alsacien, à qui nous l'avons vu tout à Flieure écrire des lettres si lamentables. Ce banquier, d'après le témoignage de M"* de Nehra qui vivait alors avec Mirabeau, devait être un usurier. Poussée par son fils, la marquise lui souscrivit une obligation de trente mille livres, sur laquelle ello reçut 2,000 livres; combien reçut Mirabeau? C'est sur cette question que s'élève, entre la mère et le fils, un débat dont la lettre suivante de la mère au banquier alsacien, qu'elle n'appelle pas encore Monsieur le baron, suffira pour nous donner une idée :

il avril 1784, ce samedi.

Ce n'est pas votre cœur, Monsieur, qui a répondu à ma lettre et encore moins votre façon de penser. C'est M. le comte de Mirabeau qui a présidé h la réponse que vous m'avez faite, et c'est de lui dont je me méfie; il était avec vous dans cet instant. Voici ce que je demande : une déclaration, Monsieur, comme quoi l'argent dont j'ai passé le contrat a été emprunté par M. de Minibeau y hors deux mille francs que vous avez eu la bonté de me fournir jx)ur mes affaires (1). Cela m'est d'autant plus nécessaire que M. le comte de Mirabeau g'cst permis de dire à M. Vignon (son curateur) qu'il

(1) C'est la marquise elle-même qui souligne ce passage.

n'y avait que dix-neuf mille francs pour lui. Vous me devez cette déclaration, je demande la vérité et vous ne pouvez me la refuser. J'ai l'honneur d'être avec beaucoup d'attachement, Monsieur, votre, etc.

Vassan, marquise db Mirabeau.

Elle revient là-dessus dans une lettre plus embrouillée à son fils, écrite à la même date, quoique par une erreur fréquente chez elle la lettre soit datée de Tannée suivante; elle affirme que la déclaration demandée plus haut lui est nécessaire, c parce que je ne veux pas, dit-elle, qu'un jour mes ennemis (son mari sans doute) puissent, par méchanceté, prétendre que ces dix mille écus ont tourné à mon profit (1).» Elle exige de plus qu'il remette entre ses mains toutes les lettres de change souscrites par lui à l'Alsacien et dont il a été libéré par le contrat qu'elle vient de passer, comme si elle se réservait d'exercer des répétitions contre lui. « Sans cela, lui écrit-elle, je me déciderai sur le parti que je dois prendre tant pour le présent que pour l'avenir » ; et elle termine par cette formule qu'elle emploie à tout propos dans toutes ses lettres à ses enfants, même quand elle leur dit des injures : c La nature ne perd

(1) Elle oublie, ici, qu'elle a du moins profité de 2,000 francs ; il est possible, d'ailleurs, que Mirabeau n'eût réellement touché que 19,000 francs, et que les 9,000 franes de différence fussent restés dans la poche du baron alsacien. Mm" de Nehra dit que ce baron leur avait passé de > icux meubles qu'il vendait pour bons. Ces meubles représentaient peut-être les 9,000 francs.*

jamais ses droits; je souhaite, mon fils, que vous soyez plus heureux, en le méritant par votre conduite. » La querelle s'étant sans doute- envenimée entre la mère et le fils, c'est Mirabeau qui, dans un billet autographe et inédit du mois de mai 1784 adressé à Vitry, un de ses amis d'alors, va nous apprendre comment la marquise entendait que la nature ne perdît jamais ses droits :

c L'enfer écrit Mirabeau, vomit sous mes pas les perfidies et les horreurs de toute espèce, mon ami; après avoir essayé vainement de me faire couper la gorge depuis quinze jours, avec M. de Saint-O..., que j'ai menacé hier de jeter par les fenêtres s'il remettait les pieds chez moi, ma mère, pour me mettre aux mains avec le baron de M... (toujours le baron alsacien), a été dire à sa femme que je lui avais dit ainsi qu'à toi et a ta femme qui étaient prêts à le certifier, que j'avais séduit la baronne et que j'en avais tenu les propos les plus outrageants. Je te prie de passer chez M** de M... et de dire à son mari de quelle horrible atrocité est une telle imputation (i). »

Cette vengeance ingénieuse de la part d'une mère qui, mécontente de son (ils, cherche à lui faire couper la gorge, nous a paru assez originale pour nous décider à en conserver le souvenir.

Les rapports de la marquise avec tous ses en-

Ci) Les noms sont en toutes lettres dans ce billet, mais on comprendra aisément que, si nous n'avons pas voulu nommer le baron alsacien, à plus forte raison ne donnerons-nous pas le nom plus distingué de l'autre mari que Mm" de Mirabeau expédie à son fils.

fants unissent toujours par de violents orages. A force d'habileté, en la faisant circonvenir par des tiers, en lui accordant l'autorisation de vendre on de ses immeubles, son mari avait obtenu qu'elle fit une donation, en 1788, à son fils cadet, le vicomte, à l'occasion de son mariage. Celui-ci ne lui ayant point immédiatement amené sa femme, de crainte, si nous en croyons le marquis, de produire sur elle une impression défavorable par l'aspect repoussant du taudis maternel, elle le qualifie de gueux y et déclare qu'elle n'aura plus jamais de rapports avec lui. Elle est également brouillée, à cette époque, avec sa fille, M"0* de Cabris , qui s'est autrefois tant compromise pour elle. La mère l'accuse néanmoins de la plus noire ingratitude, et il est encore possible que cette imputation ne soit pas dénuée de fondement. Quant à sa seconde fille, Mme Du Saillant, et son gendre, on reconnaîtra tout à l'heure qu'elle continue à les détester plus que jamais. Sa correspondance, d'ailleurs, contient des aveux précieux à recueillir, et qui la montrent justement punie, de l'acharnement qu'elle a montré contre son mari. « J'étais économe avant ma séparation, écrit-elle à son notaire, et je me faisais honneur du peu que j'avais; depuis que je suis maîtresse de mon bien, je n'ai pas pu calculer, et j'ai toujours souffert et pâti pour les autres. N'ayant vécu pour moi que de privations, je suis payée par mes enfants de la plus noire ingratitude, ce qui me fait souffrir cruellement. »

Elle vit mourir son mari, en le persécutant presque jusqu'à sa dernière heure par des exploits d'huissier, elle vit son fils aîné grandir et disparaître au moment où il semblait devenu l'arbitre des événements. Comme elle ne se présentait chez lui qu'à l'état de créancière exigeante et irritée, il avait fini par lui fermer sa porte. C'est du moins ce qui résulte, à notre avis, de deux documents, dont l'un, publié par elle dans un journal presque au lendemain de la mort du grand orateur, forme une singulière dissonance avec le caractère majestueux de l'espèce d'apothéose funèbre que tout le monde connaît. Ce document se trouve dans un journal royaliste qui, seul, apparemment, osa l'imprimer, et c'est sans doute ce qui explique que, dans un temps curieux comme le nôtre de ces sortes de détails, nul écrivain, à ma connaissance du moins, n'en ait encore parlé. Il est imprimé au supplément du n° 20 du Journal de la Cour et de la Ville. C'est un long récit de la mort de Mirabeau par sa mère, ou plutôt une longue protestation de la marquise contre sa fille, Mmt Du Saillant, qui, suivant elle, l'aurait empêchée de recevoir le dernier soupir de son lils. Elle prétend que, la veille de la mort du tribun, elle est restée six heures et demie dans sa cour, sous un hangar, sans pouvoir obtenir qu'on lui permît de le voir; mais comme elle avoue naïvement que rien ne l'aurait empêchée de monter, « si je n'avais pas craint, dit-elle, une révolution,

et qu'on ne m'accusât de l'avoir fait mourir », elle justifie elle-même sa fille, qui certainement n'aurait pas pris sur elle d'empêcher cette dernière entrevue entre la mère et le fils, si le mourant, qui d'ailleurs avait toute sa tête, ne s'y était absolument opposé. La protestation se termine brusquement par cette phrase curieuse, où l'on voit, sous le masque de la mère désolée, percer le sentiment qui chez elle domine tous les autres : c J'avais et j'aurais tout fait pour sauver ce fils, pour lequel je m'étais engagée dans des temps malheureux, et je n'en suis pas encore libérée. — Signé : la marquise de Mirabeau, ce 15 mai 1791, rue du Pot-de-Fer, n° 5. »

Nous n'avons fait qu'analyser ce premier document, parce qu'il a déjà été imprimé, quoiqu'il soit peu connu, et aussi parce que la marquise, écrivant pour un journal, se tempère et se contient plus ou moins, et ne nous donne pas une idée aussi exacte de son état intellectuel et moral, que dans un autre document autographe et inédit sur le même sujet, qu'elle adresse, le 22 avril 1791, à son second fils, le vicomte de Mirabeau. En 1788, elle avait déclaré qu'elle ne le verrait plus jamais. Elle l'avait sans doute revu depuis et s'était réconciliée avec lui, et cependant elle ne paraît pas bien au courant de ses faits et gestes ; on dirait même qu'elle ignore qu'à cette époque il avait, je crois, déjà émigré. Toujours est-il que cette lettre nous paraît en

quelque sorte la photographie d'un cerveau en ébullition, mais plus que jamais détraqué , et nous croyons devoir la publier intégralement :

Ce 22 avril 1791.

Je t'ai toujours regardé, mon cher fils, comme ma consolation ; j'en ai eu besoin, la nature ne perd jamais ses droits ; au moment où j'ai appris la maladie de ton frère, j'ai resté six heures et demie sous un hangar dans sa cour sans lui faire dire, de peur de lui causer une révolution. Les autres jours j'étais à sa porte pour en savoir à chaque minute des nouvelles, les cinq jours do sa maladie étant chez une amie. Cette Mma Du Saillant s'est emparée de lui ainsi que son fils ; ils avaient leurs raisons ainsi que ses filles, ils avaient gagné les mauvais sujets qui entouraient mon fils. Le vendredi quatrième jour de sa maladie et la veille de sa mort, ayant expiré le lendemain samedi à neuf heures du matin, je lui envoyai son curé, il fut trois heures dans son antichambre sans qu'on voulût l'annoncer; il ne s'est osé confesser et on lui a laissé ignorer que j'y fusse sans le voir (sic), que j'étais à sa porte. On a gardé une lettre que je lui écrivais la veille de sa mort quoiqu'il eût toute sa tête, que j'envoyai à Mm* Du Saillant pour lui remettre, qu'elle a gardée. Il lui a donné d'assignats gros comme moi, elle n'est partie qu'une heure après sa mort, et on chantait et riait le lendemain chez elle ; c'est une horreur. M. de Mautors (1 ) a passé son testament douze heures avant sa mort, où il n'est parlé ni du bailli de Mirabeau, ni de sa femme, ni de toi, ni de son neveu, ni de Mm* de Cabris, ni de moi. M donne à son médecin Cabanis, à un nommé Lachaise, à M. Lamourette ce soi-disant évoque

(1) Son notaire à elle, qui était en même temps celui de Mirabeau

de Lyon, à son bâtard, à sa maîtresse MM de Nehra et aux enfants de (illisible), à son secrétaire, à ses nièces chanoinesses de Maubeuge deux mille huit cents livres de pension viagère, et à (illisible) six cents livres de pension ; il fait M. Du Saillant fils son héritier. et son légataire universel ; il fait exécuteur testamentaire M. de La Marck le député et son ami qui est venu me voir. Je l'ai prévenu que j'attaquerais le testament, que mon fils était interdit et qu'il avait fait valoir son interdiction au moins vingt fois et nommément il y a deux mois, pour ne pas payer le repas de commandant de bataillon qu'il a donné il y a deux mois. Tous les conseils disent que le testament est nul et je l'attaque. Il dit que toutes ses dettes ne montent pas à cinquante mille francs ; je suis sûre du contraire. Il dit que l'excédant de sa vaisselle d'argent et sa bibliothèque est plus que suffisant pour les acquitter. On a suspendu les spectacles en disant que le libérateur de la France était mort; on a porté son deuil ; on lui décerne sans cesse des couronnes civiques, des services ; son enterrement était plus beau que ceux {sic) du roi avec un enthousiasme et une affluence de monde prodigieux. En entendant sonner le gros bourdon, le vendredi, de Notre-Dame il dit : « Est-ce qu'on sonne les obsèques d'Achille (1) avant sa mort. » Il y avait ù sa porto quatre mille personnes chaque jour qui plein aient, se lamentaient. Il disait à M. l'évoque d'Àutun : « Dites à ce peuple que je meurs pour lui, qu'il est doux de mourir avec lui. » C'est assez te parler de chohcs tristes, je vais me distraire en t'assurant de toute ma tendresse pour mon cher Victor (2). Qu'il me sera doux

il) N«>us avons déjà parlé de l'étrange orthographe de la mère de Mirabeau, sans nous y arrêter, d'ailleurs; qu'on nous permette do noter seulement ce détail : elle écrit : les opsèque dùâcille.

(2) Le fils nouveau-né dû vicomte qui a continué le nom.

de l'embrasser ! c'est l'espoir de ma famille, il m'est cher. On dit ta femme grosse, tu ne m'en parles pas. Elle m'écrivit, mon cher fils, je lui ai répondu (sic) en détails qu'elle me demandait. Mautors s'est conduit d'une façon indigne, je le quitte ; il est toujours à la municipalité et dans les comités. Je ne verrai de ma vie Mmt Du Saillant ; toute ma famille doit penser de môme ou je lui en saurai mauvais gré. Je pardonne, mais je n'oublie pas. Je te défie de douter de mes sentiments, je te les ai prou- Tés et tu l'as tracé de ta main. Je mérite ta tendresse, tu me la dois, mon cher fils. 11 est cruel pour moi d'être séparée de toute ma famille, en butte à toutes les horreurs, ne respirer que des regrets et n'exister que par la douleur. L'abbé (1) te fait mille assurances d'attachement; il me soutient, me console. Couvre-loi de gloire, et reviens fermer mes yeux, mon cher fils, que je serra dans mes bras auparavant.

Vassan dk Mirabeau.

Il y a dans cette lettre, d'ailleurs si bizarre, un détail qui vaut peut-être la peine qu'on s'y arrête. Je crois que peu de personnes savaient que,, parvenu au plus haut degré de son influence politique, quand la France et l'Europe entière avaient les yeux fixés sur lui, Mirabeau était encore sous le coup de la sentence d'interdiction de 1774, et ne pouvait pas même donner valablement une quittance de 10 francs sans l'assistance de M. Vignon, son curateur; mais ceux qui savaient cela étaient portés à penser que les soucis absor-

(1) C'est un abbé G. qui achevait de la gruger dans aa misère.

6ô6 LES MIRABEAU

bants de son rôle public avaient empêché Mirabeau de travailler à faire lever l'incapacité légale qui pesait sur lui : or voici que, si nous en croyons sa mère, il se serait arrangé de l'état d'homme interdit, comme d'une situation très-commode pour ne payer aucune dette, et qu'il aurait eu l'étrange audace, nommé chef de bataillon de la garde nationale de son quartier le 18 janvier 1191 , recevant du roi cette pension secrète dont tout le monde sait aujourd'hui le chiffre, ayant commandé à un restaurateur un repas offert aux chefs de son bataillon, de refuser de le payer en arguant de son interdiction. Ce fait est certainement peu vraisemblable, mais le fait qui ne l'est pas moins, quoiqu'il soit vrai, c'est l'acte de sa mère répandant partout cette allégation pour attaquer le testament de son fils.

Elle y revient en effet plusieurs fois dans ses lettres à ce même notaire, qu'elle voulait quitter, disait-elle, et qu'elle continue d'assiéger de protestations d'amitié et de demandes d'argent qu'il ne peut pas toujours satisfaire. Emprisonnée sous la Terreur, c'est à ce notaire que s'adresse son dernier billet ; il a une tournure républicaine assez inattendue do sa part, mais qui achève son portrait.

Depuis que je suis détenue, cher citoyen, voilà près d'un an, je n'ai rien touché, je manque et depuis longtemps. Je vous prie de m'envoyer des secours; je suis près de ma sortie, on me l'annoncé et mon innocence

me le prouve ; la justice est à Tordre du jour» On a versé •à ce que vous avez dit dans la trésorerie. M'a-t-on âté ce que vous aviez de fonds à moi? Dans ma position j'espère que vous ne me laisserez pas sans secours... Je vous prie de remettre à ma citoyenne, pour me le faire passer, ce que vous pourrez. No m'abandonnez pas dans ma situation. Ne doutez jamais de mon estime et de l'attachement que je vous ai voué»

Votre concitoyenne. Mirabeau.

Go !•» vendémiaire, l'an troisième de la République française une et indivisible.

Elle mourut deux mois après, le 28 brumaire an ni (novembre 1794), âgée de soixante-neuf ans, et probablement dans le même état de misère où elle vivait depuis sa victoire sur son mari. Un mémoire imprimé et publié après sa mort par le syndicat de ses créanciers, porte que son actif s'élève à six cent mille francs environ et son passif à plus d'un million.

On connaît maintenant la femme qui donna le jour à Mirabeau ; on connaît aussi son père ; on sait à quelle guerre domestique le tribun fut mêlé, on pourrait dire dès son enfance, et sous quelles influences se formèrent son caractère et son esprit. C'est lui désormais qui sera le principal personnage du tableau qu'il nous reste à peindre pour compléter celui que nous terminons aujourd'hui.

Nous y apporterons la même préoccupation d'exactitude et d'équité. Le sujet est bien difficile,

car jamais Vhomo duplex, « ce monstre incompréhensible », comme dit Pascal, que chacun de nous cache plus ou moins au fond de son Ame, ne s'était étalé dans une créature humaine comme il s'étale chez Mirabeau qui réunit en lui tous les contrastes; nous étudierons cet homme extraordinaire, sans hostilité, mais aussi sans réticence calculée, sans duperie complaisante, et ce ne sera pas notre faute si les tristes infirmités de son caractère apparaissent aussi frappantes que les grandes facultés de son esprit.

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