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que très-faiblement la production (Œuvres complètes de Turgot, t. I, p. 419 à 422). On aurait pu adresser le même genre d'objections à toutes les autres parties du tableau de Quesnay, car toutes les proportions établies par lui, dans les dépenses et les versements réciproques des diverses classes, étaient purement et simplement conjecturales.
Telle est pourtant la puissance de l'illusion, combinée avec le parti pris que ce tableau généralement dédaigné aujourd'hui, même par les économistes qui estiment beaucoup Quesnay, fut considéré comme une merveille par ses disciples. C'est le tableau économique, que le marquis de Mirabeau qualifiait : « la troisième des grandes découvertes, depuis l'invention de l'écriture et celle de la monnaie ! » C'est du tableau économique que l'abbé Baudeau disait : « Une seule formule, moins mystérieuse que celle du fondateur de l'Empire chinois, mais non moins féconde, peint, aux yeux étonnés, tous les principes de l'ordre social, ou de la philosophie politique, renfermés dans une démonstration arithmétique qui se voit et qui se vérifie d'un seul coup d'œil. » Dupont de Nemours et Le Trosne, quoique plus raisonnables que les deux autres, soutiennent néanmoins comme eux que le tableau économique explique tout et règle tout.
Ce n'est pas, cependant, cette série de formules chiffrées aussi arbitraires qu'embrouillées qui fait
la valeur de la doctrine économique de Quesnay. Tout ce qu'on peut accorder à l'inventeur du tableau, c'est qu'il avait voulu rendre sensible à tous une vérité incontestable savoir: que l'industrie agricole est la mère nourrice de toutes les autres; mais sa prétendue démonstration scientifique n'avait fait qu'obscurcir cette vérité tout en la compromettant par des exagérations sur le caractère improductif du travail industriel. Ces exagérations subsistent dans les autres ouvrages du docteur; toutefois sa doctrine sur la prépondérance de l'agriculture et les conséquences qui en découlent y est présentée beaucoup plus clairement. Il l'a exposée surtout dans un court travail intitulé : Maximes générales du gouvernement économique d'un royaume agricole. C'est à ce travail que ses disciples empruntèrent tous les principes qu'ils ont développés dans un grand nombra de volumes, et qui forment ce qu'on peut appeler : le Catéchisme économique de l'École.
Parmi ces principes les uns n'ont pas été adoptés par la science actuelle ou sont encore un objet de contestation, tandis que les autres paraissent avoir définitivement triomphé. Essayons de les résumer brièvement.
Le premier des principes économiques de Quesnay, qui fut universellement professé par ses disciples, constituait une innovation des plus téméraires. Suivant eux, tous les impôts devaient être réduits à un seul. Cet unique impôt devait
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porter exclusivement sur le produit net du sol, c'est-à-dire sur la rente foncière et, par conséquent sur les propriétaires fonciers. Mais on se tromperait beaucoup si, en voyant cette thèse reprise de nos jours par des adversaires de la propriété foncière, on croyait trouver chez les physiocrates le moindre rapport avec ces derniers. Convaincus que la société n'avait qu'un seul revenu disponible, ils déduisaient naturellement les charges sociales de cet unique revenu. Mais, loin de vouloir agir au détriment des propriétaires, ils croyaient, au contraire, stipuler dans leur intérêt, car ils étaient très-conyaincus que tous les autres impôts, quels qu'ils fussent, retombaient indirectement sur la propriété foncière dont ils diminuaient le produit net. Pour prouver cette assertion, ils ont écrit un grand nombre de pages ingénieuses, subtiles, et dont la réfutation semble parfois assez embarrassante. Mais, comme Ta très-bien dit un éminent économiste de nos jours : « c'est* une question fort difficile à résoudre que celle de savoir sur qui retombe l'impôt , s'il est supporté définitivement par ceux qui le payent, ou s'il est répercuté sur d'autres par ceux qui en ont fait l'avance. L'incidence de l'impôt est une des questions les plus compliquées. On peut toutefois affirmer hardiment que les physiocrates erraient, au moins par exagération, lorsqu'ils affirmaient que les taxes de consommation retombaient toutes sur le propriétaire du sol » Voici, d'ailleurs, où
apparaît jusqu'à l'évidence, le vice de la doctrine physiocratique. Supposons que tous les impôts soient accumulés sur la propriété foncière, comment le propriétaire foncier se tirera-t-il d'affaire? Les physiocrates répondaient que son revenu sera augmenté par la suppression des taxes de consommation, et que le produit ayant la liberté entière de circuler, se vendra plus cher, de sorte que l'agriculteur fera supporter l'impôt par d'autres que par lui, en le répercutant sur les acheteurs : on y aurait toujours gagné l'unité de régie, la simplification des rouages et la diminution des dépenses d'administration. Mais qu'auraient répondu les physiocrates si on leur avait objecté l'exemple assez fréquent des agriculteurs qui ne vendent rien, qui produisent seulement ce qui leur est nécessaire pour vivre et qui, n'ayant pas d'excédant à porter sur le marché, sont dan? l'impossibilité de recouvrer les taxes au moyen d'une élévation des prix? Ceux-là auraient été bien et définitivement écrasés » (1).
C'était là, en effet, le meileur argument que Voltaire pût opposer aux physiocrates, quand il inventa la plaisante figure de Y Homme aux quarante écus. Mais combien de force a gagné cet argument depuis Voltaire, par suite de la multiplication considérable de la petite propriété
(1) Conférence sur V Homme aux quarante écus, [et les Physiocrates, par M. Batbie.
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foncière et de l'accroissement plus grand encore de nos budgets. Lorsque l'abbé Baudeau plaidait en ITïfl pour l'impôt foncier unique, il soutenait (Recueil Daire, p. 773), que le revenu territorial de la France, dégagé de toutes les surcharges occasionnées par des taxations multipliées, s'élèverait à un milliard au moins, que les 250 millions effectifs (1) qui, suivant lui, entraient, chaque année dans les coffres de l'État, en coûtaient plus de 600, à prendre sur la production totale annuelle, en frais et faux frais, contrebande, perle de temps, de travaux, de denrées et autres surcharges ; et il en concluait qu'en prenant directement sa part du produit net, calculé sur la proportion économique, c'est-à-dire 3(J0 millions, l'État gagnerait 50 millions. Que vaudrait aujourd'hui ce raisonnement en présence do la nécessité absolue de faire entrer tous les ans dans les coffres de l'État une somme de deux milliards sept cents millions de francs, et quel physiocrate pourrait se flatter d'être assez habile pour convaincre un petit propriétaire foncier, qui vit tout tout juste de son revenu, qu'il est de son intérêt
(1) Rien n'atteste mieux le désordre de l'administration financière, sous l'ancien régime, que la difficulté de savoir au juste quelle somme effective les contributions faisaient entrer chaque année dans le trésor royal. M. de Lavergne pense qu'au milieu du dix-huitième siècle celte somme ne dépassait pas 200 millions- On vient de voir l'abbé Baudeau, qui croit, en 1771, pouvoir l'évaluer à 250 millions. Quatre ans plus tard, en 177Ô, Turgot, en défalquant toutes les déductions, constate que la recette nette est de «23,464,046 francs.
de payer seul l'impôt et de trouver bon que telv manufacturier, son voisin, qui gagne 100 mille francs par an de bénéfices nets, soit affranchi de toute contribution aux charges publiques? N'oublions pas du reste que les physiocrates voulaient que la quotité de cet impôt unique fût rigoureusement fixée : elle ne devait jamais dépasser ce qu'ils appelaient la proportion économique, c'est-à-dire les six vingtièmes ou, au plus, le tiers du produit net ; elle devait croître avec ce produit et diminuer avec lui, de manière à associer le gouvernement à la plus-value du revenu agricole. 11 va sans dire aussi que, d'après la théorie physiocratique, toutes les exemptions d'impôt foncier au profit des classes privilégiées, déjà indiquées par nous au chapitre XX, devaient disparaître.
Cet exposé suffira, sans doute, pour faire comprendre d'avance au lecteur qu'il n'y a rien de commun que le titre entre, la Théorie de F impôt du marquis de Mirabeau, disciple de Quesnay, et la Théorie de l'impôt de Proudhon, quoique celui-ci invoque nos vénérables physiocrates, en présentant comme eux un système d'impôts pivotant, dit-il, sur Y impôt foncier. Proudhon commence par annoncer qu'il ne demande pas que cet impôt aille jusqu'à épuiser la totalité de la rente foncière, et cette concession apparente est d'autant moins méritoire qu'il maintient d'ailleurs une grande partie des impôts indirects, dont les phy-
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siocrates réclament l'abolition totale; mais comme, d'an autre côté, il professe que l'État a tout droit sur le revenu foncier, il finit par déclarer que l'impôt sur ce revenu doit croître, non pas avec le revenu lui-même, comme le veulent les physiocrates, mais avec les besoins de F Etat, dût la rente foncière, par cet accroissement, disparaître entièrement pour le propriétaire (1). On voit que ce système d'expropriation par l'impôt foncier est justement l'opposé du système des physiocrates.
Mais, quoique la doctrine de ceux-ci n'eût aucun rapport avec celle de Proudhon, et qu'elle ait été professée même par Turgot, elle n'en est pas moins considérée généralement aujourd'hui comme une erreur née d'une autre erreur, qui consistait à n'attribuer un produit net qu'a l'industrie agricole exclusivement. On peut même repousser en principe l'impôt foncier unique, comme contraire à tout système rationnel d'impôt. Dès que le système d'impôt ne porte, en effet, que sur une seule base, il est, comme le dit trèsbien J.-B. Say, par cela même défectueux (2); r idéal, en cette matière si difficile, serait de pouvoir atteindre directement et proportionnellement tous les genres de revenus ; car, si les physiocra-
(1) Théorie <fo rimpôt, par Proudhon, p. 292.
(2) Cours complet d'Économie politique et pratique, t. II, p. 405.
tes se sont trompés en croyant servir la propriété foncière, quand ils voulaient lui faire subir tout le poids des charges publiques, ils ne se sont peut-être pas également trompés en luttant, même avec exagération, contre une catégorie d'impôts dont Texlension toujours croissante inquiète aujourd'hui bien des esprits judicieux.
On peut admettre avec Montesquieu que les impôts indirects sont ceux que les peuples sentent le moins, parce qu'on ne leur en fait pas une de- . mande formelle et qu'ils se confondent, à leurs yeux, avec le prix de l'objet sur lequel ils portent; et, sous ce rapport, la théorie physiocratique était excessive, puisqu'elle repoussait absolument tout impôt indirect. — Mais Montesquieu reconnaît luimême que cette illusion, qui fait confondre le prix de la chose avec l'impôt, a des bornes; qu'elle disparaît dès que les taxes indirectes dépassent la mesure, et que, dans ce cas, elles deviennent trèslourdes pour les peuples.
Cela est surtout vrai des taxes sur les consommations qui atteignent le plus durement la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, qui offrent le plus d'iniquité dans leur répartition, et qui tendent à faire disparaître l'équilibre entre le taux des salaires et le prix des objets de première nécessité. S'il est aujourd'hui des économistes qui soutiennent que les contributions indirectes doivent augmenter sans cesse, avec la civilisation, en revanche il en est d'autres qui affirment, avec
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M. de Lavergne, que, sur ce point, la science n'a pas dit son dernier mot, et que l'avenir donnera peut-être raison aux physiocrates comme adversaires des impôts indirects. Dans tous les cas, il nous paraît évident que si, au moment actuel, • le Gouvernement est obligé de demander beaucoup trop à ce genre d'impôts , ce n'est pas la science qui l'y détermine, mais bien l'énormité du fardeau que la guerre néfaste de 1870 a infligé à notre pays.
C'est aussi sans succès, mais non pas sans mérite, que les physiocrates se prononcèrent contre les emprunts publics. En insistant sur l'emploi si souvent improductif de ces emprunts, en réfutant Terreur commune qui consiste à croire que le revenu payé par l'Etat pour un capital emprunté par lui, et trop souvent consommé stérilement, continue à représenter l'intérêt de ce capital, et en prouvant, au contraire, qu'il ne représente plus riea qu'une nouvelle charge imposée aux contribuables, Quesnay et ses disciples ouvrirent la voie à tous les économistes sages qui, après eux et aussi vainement qu'eux, ont travaillé à convaincre les gouvernements qu'il n'y a pas deux arithmétiques, et qu'un État ne s'enrichit pas plus qu'un particulier en multipliant chaque jour ses dettes. L'aversion des emprunts d'Etat conduisit naturellement les physiocrates à l'aversion des rentiers, des financiers, des marchands d'argent, de tous ceux qui, pour emprunter les expressions
de Quesnay lui-même, représentent les fortunes pécuniaires stériles, qui s'augmentent de plus en plus par r escompte des papiers comme rçables, la finance dévorante qui se trafique en prêt i intérêt* les richesses clandestines qui ne reconnaissent ni roi, ni patrie. Le marquis de Mirabeau est sur ce point enore plus violent que son maître : il déclare dans sa Philosophie rurale (t. I, p. 248) que « l'intérêt de l'argent ruine la société en transportant le revenu dans les mains de gens qui n'étant ni propriétaires, ni producteurs, ni industriels, ne peuvent être tenus que pour Créions qui vivent du pillage de la ruche politique. » Cette exagération, que le disciple de Quesnay rectifie d'ailleurs un peu plus loin en reconnaissant des cas où le prêt à intérêt est légitime, cette exagération n'est pas admise par Turgot. On sait que l'illustre économiste non-seulement reconnaît la légitimité du loyer de l'argent, mais se prononce contre l'intervention du législateur dans la fixation du taux de l'intérêt (1).
Mais si les physioerates, trop exclusivement préoccupés de remploi des capitaux à la reproduction agricole, ont méconnu les avantages de la mobilisation de ces mêmes capitaux, de leur circulation plus active, et même de leur multiplication par les moyens de crédit ; s'ils n'ont pas vu comme nous de grandes entreprises d'utilité pu-
1 (E'iiggs. de Ttofet» t. L p. t€8t
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Le crédit public lui-même, dont les physiocrates ont trop méconnu l'utilité, n'a-t-il pas aussi son mauvais côté? La France est aujourd'hui très-fiére de son crédit, parce qu'après ravoir entraînée à laisser commettre par ses gouvernants des folies désastreuses, il l'a aidée à en supporter lo t. h il
poids ; elle est portée à le considérer comme un remède universel et inépuisable, si bien que noua n'oserions pas combattre nous-mêmes cette thèse, si nous ne nous sentions appuyé sur l'autorité d'un illustre économiste de notre siècle, qui passé à bon droit pour un des maîtres de la science : « Le crédit public, dit Jean-Baptiste Say, est une arme qui n'est guère qu'à l'usage du mauvais sens et du mauvais droit ; il entrelient des habitudes funestes à l'industrie et à la moralité des nations. Il donne naissance à des fortunes scandaleuses. Il excite une cupidité générale qui feit ranger au nombre des duperies les conseils de la modération et l'emploi des moyens lents de faire fortune, les seuls qui ne soient pas préjudiciables aux nations. > (Cours complet d'économie politique, édit. de 1840, t. Iî, p. 457.) Et à l'appui de ce jugement, le savant écrivain cite le fait suivant : « J'ai été témoin, dit-il, d'une réponse faite par un financier à un industriel qui demandait des fonds pour une entreprise sûre, éprouvée, utile au public : Mes capitaux me rendront-ils plus de 20 pour cent et rentrerai-je dans mes avances avant la fin de l'année ? disait le financier. — Non. — En ce cas, mon affaire vaut mieux que la vôtre. » Qui pourrait s'étonner que celte fièvre d'enrichissement rapide par des moyens étrangers au travail ait pour résultat de propager parmi les masses ouvrières la fièvre de la subversion, et que les partisans de la liquida-
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tioo sociale, à la façon de Proudhon, soient d'autant plus disposés à brûler le grand-livre de la Dette publique qu'il se grossit chaque jour davantage? (1) On peut donc dire que, malgré leurs exagérations ou leurs erreurs sur cette matière des emprunts d'État et du crédit, les physiocrates, en insistant sans cesse sur la distinction entre les dépenses productives et les dépenses improductives, ont donné aux hommes de sages conseils, aujourd'hui trop oubliés, mais auxquels il nous faudra peut-être revenir après beaucoup de oonvulsions et de ruines.
Arrivons enfin A la partie la plus solide de leur doctrine économique, c'est-à-dire aux services rendus par eux à la cause de la liberté industrielle et commerciale. Cette partie n'est pas sans offrir un certain désaccord, justement remarqué par Rossi, avec le principe fondamental posé par
(1) Qntnd J.-B. Say écrivait cette tirade énergique contre le crédit, il ne se doutait guère qu'un jour son petit-fils, économiste émincnt comme lui et de plus habile financier, serait appelé par nos malheurs à diriger, en qualité de ministre des finances, la plus grande opération do crédit qui ait jamais été faite dans le monde. Mais, tout en subissunt la nécessité douloureuse d'emprunter, M. Léon Say, tient do son grand-pèro, en ce qu'il professe comme lui que l'emprunt n'ost pas un bon placement. C'est ainsi qu'on l'a vu rejeter à plusieurs reprises l'idée de rouvrir le grand-livre de la Dette publique; s'exposant aux reproches des financiers aventureux, d'après lesquels l'argent emprunté par l'Etat aux particuliers serait toujours employé de manière à donner des résultats équivalents aux intérêts qu'il oblige à payer.
Quesnay.On sait que, d'après ce principe, le travail agricole est seul productif de richesse, et que le travail industriel ou commercial ne Test pas, parce qu'il n'ajoute rien à la quantité des matières qu'il façonne ou qu'il transporte. Or, sous l'influence d'un principe aussi exclusif, les physiocrates auraient pu aisément aboutir à sacrifier les deux derniers agents de la richesse au premier ; mais, d'un autre côté, on se rappelle qu'ils considéraient toute taxe indirecte sur la circulation et la consommation comme retombant sur le produit net agricole, de sorte que le même motif qui les avait entraînés dans cette erreur de vouloir faire porter tout l'impôt sur la rente foncière, et cela au profit des propriétaires fonciers, les conduisit beaucoup plus judicieusement à réclamer, dans l'intérêt même de l'agriculture, la liberté absolue de l'industrie et du commerce. Ils déclarèrent donc la guerre à tous les règlements, à tous les privilèges, à tous les monopoles, alors si nombreux, qui entravaient la libre concurrence industrielle et commerciale (1). Ils demandèrent l'abolition des douanes intérieures qui existaient d'une province à l'autre et même
(1; Ceux qui regrettent aujourd'hui les maîtrises cl les jurandes se persuadent à tort que ces corporations privilégiées favorisaient le bien-être des classes ouvrières. Elles ont pu avoir .ce caractère à l'origine, mais elles ne l'avaient plus au xviii# siècle, et elles fonctionnaient bien plus dans l'intérêt des patrons et du Ose que dans celui des ouvriers.
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des douanes extérieures. Ils réclamèrent la liberté de circulation, d'importation ou d'exportation pour tous les produits ; la suppression du détestable système du fermage des impôts, et du système non moins fâcheux de corvées arbitraires pour la construction des routes; la pleine et entière liberté de la culture du sol, trop souvent gênée par l'intervention capricieuse de l'administration. En un mot, ils prirent l'initiative d'une foule de réformes économiques, aujourd'hui accomplies ou en voie de s'accomplir, qui leur donnent des droits incontestables à la reconnaissance de la postérité.
III. — I)K LA PHILOSOPHIE DBS PHYSIOCRATBS APPLIQUES A l'ordre SOCIAL ET POLITIQUE.
Avant d'entrer dans l'examen de la doctrine politique des physiocrales, nous croyons devoir revenir, comme nous l'avons annoncé plus haut, à la partie la plus chimérique de leur système , c'est-à-dire à leur prétention de fonder l'ordre moral et social sur une base nouvelle en rendant sensible à tous, non-seulement l'harmonie, mais l'identité de tous les intérêts particuliers. On sait déjà qu'ils croient avoir trouvé le point de réunion auquel tous les intérêts humains aboutissent. Quel est ce point de réunion? Demandons-le au digne margrave de Bade, qui a écrit sous l'inspection
du marquis de Mirabeau un abrégé de la doctrine approuvée par tous ses confrères :
« Le point fixe, dit-il, d'unité d'intérêts entre les hommes ou l'intérêt général et commun des trois classes qui composent la société et celui de chacun de -leurs membres, est dans. X intérêt du cultivateur et dans ses succès. C'est \h cette grande unité d'intérêts qui associe tous les hommes entre eux par les rapports indispensables des droits et des devoirs, comme la génération et la faiblesse les unissent par les liens de la fraternité et des secours mutuels. La connaissance de cette grande vérité et de toute la série de ses principes et de ses conséquences, est la science de la vie humaine, qui donne une vraie base à la morale, en offrant un point de réunion à des intérêts contradictoires en apparence. » (Recueil Daire, p. 383.)
Ainsi donc la vraie base de la morale, c'est l'intérêt agricole, E)e là cette définition un peu étrange de la justice dans Tordre social, que nous empruntons à l'ouvrage déjà cité de l'abbé Baudeau : « La justice, dit l'abbé, consiste à ne pas diminuer la masse des productions naturelles, à ne pas empêcher son accroissement, à ne pas détériorer l'art qui les rend propres aux jouissances, à ne pas empêcher sa perfection progressive et continuelle. » (Recueil Daire, p. 819.)
De là aussi cette explication non moins étrange adressée par le marquis de Mirabeau à J.-J. Rousseau afin de le convertir à la physiocratie ;
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c Toot l'avantage physique et moral de9 sociétés se résume en un point : un accroissement de produit net ; Tout attentat contre la société se détermine par ce fait, diminution du produit net. C'est sur les deux plateaux de cette balance que vous pouvez asseoir et poser les lois, les mœurs, les usages, les vices et les vertus. Tout se calcule par ce tableau. Tout ce qui fait décroître votre cent pow cent détériore la société ; tout ce qui J'augmente ajoute à sa prospérité. » («(.-«/. rtou,$$ôqut ses amis ef ses ennemis, t. Il, p. 361.)
En prenant à la lettre ce nouveau critérium du bien et du mal, un honnête homme, embarrassé entre deux déterminations, et qui voudrait savoir quelle est la plus conforme à la juslico, n'aurait qu'à se demander : Quelle est la plus favorable à la récolte de Tannée, tous frais de culture déduits? On conviendra que la morale du produit net est à la fois moins générale et moins clairo dans son application que celle qui nous est donnée par l'Évangile : t Fais à autrui ce que tu voudrais qu'on te fit. » (1) .
(1) La moralo du produit net donne une tournuro singulière même aux préceptes qu'elle emprunte à la morale chrétienne. Voici, par exemple, comment le prince physiocrate que nous yenons de citer enseigne le pardon dos injures, : « Notre devoir envers nos ennemis, dit-il, exige de les traiter comme une terre en friche, qui se rencontrerait au milieu de notre domaine. Il faut leur faire des avance*» de tous les genre?, pour tâcher de fétablir nos rapports mutuels avec eux. Si nous ne pouvons parvenir à ce but, il nous est permis de les regarder comme un terrain ingrat, ré frac taire ou infect, auquel nous ne devons
Si encore les disciples de Quesnay avaient mérité le reproche qu'on leur a fait, bien à tort, d'être des égalitaires effrénés, on comprendrait qu'en rendant les conditions semblables ils fussent amenés à poursuivre cette chimère de l'identité de tous les intérêts particuliers, et de leur fusion dans l'intérêt agricole. Mais loin d'être des égalitaires, tous proclament, au contraire, avec Mercier de la Rivière, que « l'inégalité des conditions est dans l'ordre de la justice par essence. » Tous se prononcent pour l'inviolabilité absolue de la propriété sous toutes ses formes, en y comprenant la plus exclusive, c'est-à-dire l'appropriation du sol. Non contents de défendre la propriété foncière au nom de l'intérêt social, ce qui est tout simple, et même au nom de la justice absolue, ce qui est admissible, quoique contradictoire avec leur point de départ utilitaire, ils la présentent comme aussi indiscutable qu'un axiome de géométrie. C'est ainsi qu'ils se flattent, en écartant, disent-ils, les injonctions religieuses ou légales, de prouver par le despotisme de T évidence à tous les hommes ne possédant que leurs bras, que la plus opulente propriété d'autrui doit leur être aussi précieuse que s'ils en jouissaient eux-mêmes. On conçoit que ces exagérations sophistiques faisaient
plus confier nos avances, mais que nous ne devons point détériorer. Ne se pas venger, c'est pardonner; se venger est nuire, et le dommage s'étend toujours sur plusieurs. » [Hecueil Daire, p. S86.)
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la partie belle au communiste Mably qui se moquait de la prétendue évidence des physiocrates (1).
Mais quoique la philosophie morale et sociale des disciples de Quesnay nous paraisse souvent obscure, contradictoire et chimérique, on ne saurait néanmoins leur refuser le mérite des bonnes intentions.
Sincèrement désireux de porter remède à tous les maux qui affligent l'humanité, ils
étaient persuadés que, pour supprimer tous ces maux, pour faire disparaître la guerre entre les nations et la discorde entre les enfants d'une même nation, pour améliorer la condition des pauvres, sans porter atteinte à celle des riches, pour établir enfin, parmi les hommes, l'unanimité dans la notion et la pratique du droit et du devoir, il suffisait de répandre incessamment et dans toutes les régions sociales, ce qu'ils appelaient l'instruction économique, c'est-à-dire un assemblage hétérogène d'idées économiques, tantôt justes, tantôt fausses, et de règles de conduite fondées sur cette morale du produit nety destinée à associer étroitement les trois classes de la société dans une même sollicitude pour la prospérité agricole, et à garantir à chaque citoyen une part non pas égale mais équitable du revenu
(i) Voir l'ouvrage do Mably intitulé : Doutes proposés aux philosophes économistes, 2* Lettre.
général dont la distribution «e fera cf eZ/e-méme, suivant les physioerates, par Tordre naturel cJ9S travaux et des dépenses.
Toutefois, comme la propagation dç l'instructian économique exigeait celle de rutëtructiQQ primaire, les disciples de Quesnay furent, amenée à combattre avec ardeur l'ignorance, qui, sans être aussi absolue au dix-huitième sièole, parmi les pauvres, qu'on le dit aujourd'hui, était cependant plus répandue) que de nos jours, surtout dans les campagnes. De sorte que ceux-là mômes qui font peu de oas de la panacée physioçratiqua, sont obligés d'accepter nos première économiste», comme les promoteurs les plus actifs, au dix* huitième siècle, de cette tendance aujourd'hui ai accentuée vers la diffusion do l'instruction parrqi les masses populaires.
Dès 1767, le marquis de Mirabeau écrivait dans les Éphémérides i « C'est mutiler une créature humaine, dès son çnfance, que de dédaigner de lui faire apprendre aux dépens du public, si ses parents ne sont pas en état d'y suffire eux-mêmes, la lecture, l'écriture et l'arithmétique. • Dans son livre des Devoirs, écrit en 1776, il demande que l'instruction soit obligatoire, le mot s'y trouve textuellement; il dit aussi qu'elle doit être gratuite, mais seulement pour ceux qui ne peuvent pas la payer, et s'il n'ajoute pas laïque, pomme les radicaux de nos jours, c'est que l'instruction religieuse lui parait moralement utilq,
POLITIQUE DÇS PHYSI0CRATE8 SS1
quoiqu'il semble également persuadé qu© Tins* traotion économique ne Test pas moins, môme §ous le rapport moral. Voici, du reste, oe qu'il importe, suivant lui, d'enseigner à tous les hommes : « D'abord la théorie des avances, aisée, dit-il, £ faire toucher au doigt et à l'œil, ensuite lçs cfroife qui en résultent, les devoirs qui les étendent et les perpétuent et enfin la propriété wcréa qui est la clef de tout ordre social. Ces premières notions générales et simples suffisent & tout $e qu'il faut à chacun dans sa sphère ; » elles sont môme, suivant le marquis physiocrate, la base de toutes bonnes mœurs, de toute saine morale religieuse et civile.* (Des Devoirs, p. 166). (1)
La doctrine politique des physiocrates, quoique moins confuse que leur doctrine morale, n'est pas moins bizarre. Il semble, en effet, qu'un système qui, dans Tordre économique, se prononce pour la liberté absolue de l'industrie et du commerce, dans Tordre moral pour Tidentité de tous les intérêts particuliers subordonnés à l'intérêt agricole, qui, en vertu du droit naturel refuse à
(1) Nous ne voulons pas développer, de crainte, de fatiguer le lecteur, les calculs d'économio agricole, que le marquis résume ici d'une façon assez obscure. Rappelons seulement quo cette distinction des avances et du produit net qui en elle-même est fort simple, a fourni à nos premiers économistes l'occasion d'analyser avec sagacitô les divers éléments de la puissance productive du sol ; nous avouons cependant n'avoir jamais pu comprendre comment oetto thèse agricole pqut être la base de toute saine morale religieuse et civile.
:«2 LES MIRAÏŒAT
tout gouvernement le droit de porter atteinte à la propriété personnelle, c'est-à-dire à la liberté individuelle ainsi qu'à la propriété mobilière et foncière, il seftnble qu'un tel système aurait dû aboutir logiquement à l'organisation d'un pouvoir politique, limité et contenu par une Constitution.
Il n'en est rien cependant. Tous les physiocrates sans exception, et en y comprenant Turgot luimême, ne font que développer diversement le principe politique posé par leur maître Quesnay, dans la première de ses maximes générales : « Que l'autorité souveraine, dit Quesnay, soit unique, et supérieure à tous les individus de la société et à toutes les entreprises injustes des intérêts particuliers ; car l'objet de la domination et de l'obéissance est la sûreté de tous et l'intérêt licite de tous. Le système des contre-forces dans un gouvernement, est une opinion funeste qui ne laisse apercevoir que la discorde entre les grands et l'accablement des petits. » (Recueil Daire, p. 81.)
Ce qu'ils repoussent tous sous le nom de système des contre-forces, c'est le système constitutionnel fondé sur la distinction des pouvoirs et leur pondération réciproque, système que l'Angleterre pratiquait sous leurs yeux et que l'auteur de YEsprit des lois venait d'exposer à la France et à l'Europe. Disciples de Montesquieu sur quelques autres points, les physiocrates se prononcent tous contre sa doctrine politique. L'abbé Baudeau est l'organe de l'École quand il
dit (Recueil Daire, p. 787) : « Bien loin d'être la vie des Etats policés, comme l'a cru M. de Montesquieu, cette guerre sourde et continuelle des gouvernements mixtes est la maladie qui les fait périr. » On se tromperait donc gravement si Ton s'en rapportait à un économiste de nos jours qui croit que le mot de contre-forces ne s'appliquait, dans l'esprit des physiocrates, qu'aux tiraillements occasionnés par les prétentions politiques de nos corps judiciaires au XVIIIe siècle. L'École de Quesnay n'était pas seulement hostile à ces prétentions, mais à tout établissement en France d'un pouvoir législatif distinct de celui du souverain. Cette thèse posée par le maître (1), est soutenue aussi bien par l'abbé Baudeau que par le marquis de Mirabeau ou par Le Trosne ; elle est surtout développée dans l'ouvrage déjà mentionné par nous, publié en 1767 par Mercier de La Rivière, sous l'anonyme, avec ce titre : L'ordre naturel et essentiel des Sociétés politiques. Le travail en question que tous les physiocrates considéraient comme un chef-d'œuvre, et que Diderot lui môme admirait avec enthousiasme (2),
(1) On croit à tort que Quesnay n'a touché à la question que dans la phrase que nous venons de citer, il y revient dans cet autre ouvrage, publié dans les Ephêmérides, sur le despotisme de la Chine, et dont nous avons parlé plus haut.
i'â) On a publié une lettre de Diderot à son ami Falconot, où il présente Mercier de La Rivière à l'impératrice Catherine II, comme lo plus grand génie politique du XVIIIe siècle, après Montesquieu.
daient pour d'autres circonstances ou d'autres temps un recours toujours ouvert, « parce qu'il y a, disait-il, des lois dans les empires, contre lesquelles tout ce qui se fait est nul de droit. *
Les physiocrates, en posant le problème comme Bossuet, croyaient avoir trouvé un moyen bien plus sûr de le résoudre ; leur despote légal ne serait jamais arbitraire, tout simplement parce qu'il ne pourrait jamais l'être. Écoutons le marquis de Mirabeau présentant la solution de la difficulté à J.-J.' Rousseau, qui ne veut pas entendre parler du despotisme légal : « Vous n'entendez point nos lois, dites-vous ; nous n'en avons d'autres que la propriété personnelle mobilière et foncière, d'où dérivent toutes les libertés possibles qui ne nuisent point à la propriété d'autrui. C'est de la connaissance de cette loi générale et applicable à tous les cas quelconques que dérive notre despotisme légal qui vous effraye, et qui ne doit pas pourtant vous étonner davantage que le despotisme du calcul, qui, depuis qu'il est reçu, décide tous les comptes faits et à faire. Toute erreur de ce genre ne pourrait être décidée et finie qu'à coups de bâton. Le chiffre arrive, décide le cas despotiquement et sans appel, car, dites-moi, quelles sont les contre-forces de l'addition et de la soustraction ? » (J.-J. Rousseau, ses amis et ses ennemis^ t. II p. 364.)
D'où il suit que le despote légal des physiocrates régnant sur une nation où les droits et les
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devoirs de chacun seront compris et acceptés par tous unanimement, comme une opération d'arithmétique, n'aura d'autre mission que d'assurer le triomphe de l'évidence, ce qui simplifiera beaucoup sa besogne. Cependant le principal disciple de Quesnay nous dit ailleurs (des Devoirs, p. 60) que les devoirs du souverain se résument tous en un seul point : c pourvoir à ce que chacun fasse librement et facilement ses affaires. » Ceci n'est déjà plus aussi aisé qu'une addition ou une soustraction. Il ne méconnaît pas non plus qu'un despote, même légal, est un homme, et que, comme tel, non-seulement il peut se tromper, mais qu'il est. constamment exposé à être trompé par ses agents, dès que ceux-ci ont intérêt à l'induire en erreur ; il déclare même dans les Éphémérides (1769, t. V, p. 9) que, sous le régime physiocratique les intérêts particuliers, exclusifs, et les passions ne sont à craindre que de la part de ceux qui gouvernent, et de ceux que le gouvernement prépose à l'administration, c Mais, ajoute-t-il, là où règne la connaissance de la justice par essence, où se montre l'évidence des lois naturelles, où l'une et l'autre se perpétuent par l'instruction, là l'opinion générale s'oppose aux erreurs de l'administration, là l'administration elle-même se refuse à servir les erreurs du gouvernement. » Ainsi, pour éviter les contre- forces, c'est-à-dire la division des pouvoirs politiques, incompatible suivant eux avec tout ordre social, les physiocrates en arrivaient à prét. h 22
férer, comme le remède le plus efficace contre les inconvénients du despotisme, l'hypothèse du refus d'obéissance de l'administration elle-même envers le gouvernement.
On a dit, bien à tort, que leur fanatisme pour l'unité du pouvoir n'était qu'un expédient destiné à rendre les rois favorables à leur doctrine. Us étaient d'autant plus sincères dans leur antipathie pour ce que nous appelons aujourd'hui le gouvernement parlementaire, que cette, antipathie dérivait, en quelque sorte tout naturellement, de la grande part d'utopie qui se rencontrait dans leur système général. Quel utopiste, en effet, convaincu qu'il a trouvé le moyen infaillible de supprimer parmi les hommes toute dissidence sur la notion et la pratique du droit et du devoir, pourrait admettre que les actes du gouvernement inventé par lui, fussent soumis à une discussion permanente ? Si l'on consulte les utopistes de notre pays et de notre siècle, depuis Saint-Simon et Fourier jusqu'à Auguste Comte, on n'en trouvera pas un seul qui, à l'instar des physiocrates, ne fasse à l'Angleterre, l'honneur de repousser avec dédain une organisation politique combinée de telle sorte, qu'elle assure à la fois l'ordre, la stabilité et la liberté p^r la discussion.
Mais ceci n'empêchait pas les physiocrates de se croire sincèrement libéraux et de l'être sous plusieurs rapports, car s'ils réservaient à leur despote légal la plénitude du pouvoir législatif et exécutif,
POLITIQUE DES PHYSIOGRATE? 339
c'était, on le sait, à la condition expresse que celuici respecterait la loi fondamentale de Tordre naturel, c'est-à-dire, l'inviolabilité absolue de la propriété personnelle, mobilière et foncière, et que la quotité de l'impôt foncier unique ne pourrait jamais dépasser la proportion d'un tiers du produit net. Quand on lit leurs ouvrages avec attention on reconnaît également, qu'autant ils sont préoccupés d'alléger le gouvernement de tout conflit d'autorité entre des pouvoirs divers, autant ils sont enclins à diminuer, le plus possible, l'intervention de ce même gouvernement dans les affaires des particuliers. La principale mission du souverain consiste, suivant eux, à faire répandre partout Y instruction économique ; quand ce résultat sera atteint et quand toutes les réformes administratives que l'application du système exige seront accomplies, les rapports des hommes entre eux et avec l'autorité deviendront si faciles et si réguliers que tout marchera, en quelque sorte, de soi- ' même (1).
(1) La sincérité des physiocrates dans leur désir d'associer lo despotisme légal, avec la moindre somme de gouvernement, ressort d'une conversation entre le marquis de Mirabeau et son élève le margrave de Bade, qui paraît avoir gardé intacte cette ancienne ingénuité allemande depuis longtemps disparue.
Voici comment le marquis la raconte dans une lettre à son ami Longo, du :is octobre 1783 : a Cet excellent Prince me demandait un jour avec, sou ton modeste : « Si l'on ne pourrait pas parvenir à faire que l'homme n'eût pas besoin de gouvernement '! » Un coup deuil do l'âme me présenta tout ce que ce mot avait depro-
Cette complexité d'une doctrine politiquement despotique, puisqu'elle repousse comme un mal tout contre-poids politique à l'autorité du souverain, et néanmoins très-libérale sous le rapport économique et administratif, explique les jugements si contraires dont elle a été l'objet.
Il est certain que l'illustre auteur de Y Ancien Régime et la Révolution a donné prise à la critique dans le chapitre si sévère qu'il leur a consacré. Ce n'est pas que Tocquôville se trompe quand il reproche à l'École de Quesnay de ne pas comprendre que la liberté politique, c'est-à-dire l'intervention du pays dans son gouvernement, est une garantie plus sûre contre les abus du pouvoir que Y instruction économique, d'autant que la première de ces garanties n'exclut pas l'autre et la favorise au contraire. Tocqueville a encore raison quand il signale chez nos premiers économistes un mépris sans bornes pour le passé. Il est incontestable que sous ce rapport ils pourraient presque rivaliser avec l'inventeur du Phalanstère. Le marquis de Mirabeau, par exemple, que nous
fondeur. Eh ! oui, Monseigneur, lui répondis-je, c'est précisément là tout l'objet de notre science; nous voulons éclairer l'universalité des hommes, do manière que l'opinion générale, la grande loi, embrasse toute la saine politique; mais, ni plus ni moins, il y aura toujours des propriétés publiques auxquelles il faut un propriétaire, et ses devoirs seront toujours ce qu'on appelle gouvernement, qui n'est point du tout celui des hommes, mais celui de l'instruction, de la liberté et de la sécurité publiques. »
POLITIQUE DES PHYSIOCRATES .'Ml
avons vu, au chapitre xx, débuter par une sorte d'utopie rétrospective destinée à restaurer plus ou moins le régime féodal, se transforme si complètement sous l'influence de Quesnay, qu'il écrit dans les Éphémérides de nombreuses pages, où il s'évertue à prouver que toute l'histoire de l'Europe n'a été qu'un tissu d'erreurs, de folies et de crimes, jusqu'au moment où le Tableau économique est venu montrer aux hommes la voie du salut. Tocqueville ne se trompe pas davantage quand il fait ressortir chez les physiocrates la bizarre contradiction qui entraîne tous ces novateurs, dédaigneux des anciennes institutions de leurs pays, à célébrer à l'envi les perfections du gouvernement chinois. Il est strictement dans le vrai quand il dit qu'il n'y en a pas un qui n'ait fait, dans quelque partie de ses écrits, l'éloge emphatique de la Chine (1). Quesnay donne, en effet, le signal, en publiant, dans les Éphémé
[i) Turgot, plus affranchi, comme nous l'avons dit, d'un asservissement complot à Quesnay, s'intéresse aussi beaucoup à la Chine ; mais au lieu de se livrer, comme les autres physiocrates, à une admiration do parti pris, il écrit pour deux jeunes Chinois, élevés en Franco et qui retournent dans leur pays, un programme contenant une foule de questions sur l'état social, politique , agricole , industriel et commercial de l'Empire du milieu. Ces questions, auxquelles les deux Chinois devaient ' répondre, restèrent probablement sans réponse. M. Daire, malgré son admiration pour Quesnay et ses disciples, ne partage pas leur engouement chinois, car il n'hésite pas à dire « qu'il paraît constant qu'il n'existe pas de contrée où le sort du peuple soit plus déplorable qu'à la Chine. >» (Note Daire, Œuvres d(< Turgot, t. I, p. 3V4.)
rides ce travail,^ déjà mentionné par nous, en faveur du Despotisme de la Chine ; et tous les disciples emboîtent le pas. L'abbé Baudeau, notamment, écrit sans sourciller, dans son programme de 1767, dont nous avons déjà parlé : c que le plus bel exemple de l'efficacité des sciences morales et politiques est celui de ces trois cents millions de Chinois, qui, depuis plus de quatre mille ans, vivent sages, heureux et libres y autant que des hommes peuvent l'être, sous le gouvernement le plus absolu, mais le plus juste, du monarque le plus riche , le plus puissant, le plus humain et le plus bienfaisant. » Cet enthousiasme ridicule pour un gouvernement qui, aujourd'hui mieux connu, est généralement l'objet d'appréciations bien différentes, ne prouve guère en faveur de la sagacité des physiocrates. Mais la justice veut qu'on n'oublie pas que, s'ils contribuèrent, pour leur part, à répandre, au xvme siècle, cette mystification d'une Chine idéale, ils ne furent pas les seuls à se laisser duper par les relations complaisantes de nos premiers missionnaires et de nos premiers voyageurs, et que plusieurs philosophes, notamment Voltaire, partagèrent plus ou moins leur erreur. Quanta eux, ils étaient d'autant plus disposés àadopter tout ce qu'on débitait sur la Chine, qu'en entendant parler d'un gouvernement de lettrés et de philosophes, dirigé par un souverain absolu mais soumis lui-même à des lois sages et inva-
POLITIQUE DES PIIYSIOCRATES 343
riables dont il se bornait à assurer le maintien, honorant l'agriculture, répandant partout l'instruction, ils croyaient trouver dans cette fiction le type du gouvernement qu'ils rêvaient, sous le nom de despotisme légal.
Toutefois, s'il est vrai que la doctrine politique de Quesnay et de ses disciples a pour base la chimérique prétention de concilier la liberté avec le despotisme, et mieux encore de faire du despotisme le plus sûr garant de la liberté, si elle offre cette particularité curieuse de fournir d'avance des arguments à tous ceux qui depuis, et avec moins de désintéressement et de naïveté que les physiocrates, ont exploité et exploitent encore les difficultés du gouvernement parlementaire, pour faire valoir les prétendus avantages du gouvernement personnel (1), s'ensuit-il que Tocqueville ne se soit pas trompé, quand il croit voir en eux les représentants ou mieux les inventeurs de cette forme particulière de la tyrannie qu'on nomme le despotisme démocra-
(1) N'est-il pas singulier de voir les physiocrates, sous la plume du marquis de Mirabeau, invoquer, dans les Ephémérides de 1769, t. V, p. 90, l'argument qui a le plus de prise sur les peuples découragés et fatigués par l'abus de la liberté politique? « De ce qu'il importe, dit-il, que chacun, dans une société agricole, fasse librement ses affaires, et sans être détourné de son objet unique, qui est son intérêt particulier, il importe d'autant, que chacun soit le plus qu'il est possible, garanti de la nécessitù de se mC-ler des affaires publiques. Moins donc l'autorité publique p«Mit se charger de tCtes dans une nation agricole, c'est le mieux. »
tique? Nous croyons que cette opinion a été justement combattue par M. de Lavergne (voir Économistes français du dix-huitième siècle, p. 217), et qu elle est erronée. Du reste, le meilleur moyen de mettre le lecteur à môme de juger la question, consiste peut-être à placer, sous ses yeux, Tidéal social et politique que Tocqueville croit être l'idéal de nos premiers économistes, et d'opposer à ce tableau celui qu'un des plus zélés disciples de Quesnay, Le Trosne, qui se glorifie d'avoir soumis toutes ses idées à l'inspection du maître, a tracé de son côté, pour résumer les caractères distinctifs d'une société qui serait organisée physiocratiquement.
Voici d'abord le tableau de Tocqueville :
« Cet immense pouvoir social, que les économistes imaginent, n'est pas seulement plus grand qu'aucun de ceux qu'ils ont sous les yeux; il en diffère encore par l'origine et le caractère. Il ne découle pas directement de Dieu ; il ne se rattache point à la tradition ; il est impersonnel: il ne s'appelle plus le roi, mais l'État; il n'est pas l'héritage d'une famille ; il est le produit et le représentant de tous, et doit faire plier le droit de chacun sous la volonté de tous. Cette forme particulière de la tyrannie, qu'on nomme le despotisme démocratique, dont le moyen dge n'avait pas eu l'idée, leur est déjà familière. Plus de hiérarchie dans la société, plus de classes marquées, plus de rangs fixes; un peuple composé d'individus presque semblables et entièrement égaux, cette masse confuse reconnue pour le seul souverain légitime, mais soigneusement privéo de toutes les facultés
POLITIQUE DKS PHYSIOCRATES 51*;.
qui pourraient loi permettre de diriger et de surveiller elle-même son gouvernement. Au-dessus d'elle, un mandataire unique, chargé de tout faire en son nom sans la consulter. Pour contrôler celui-ci, une raison publique sans organes; pour l'arrêter, des révolutions et non des lois : en droit, un agent subordonné ; en fait, un maître. » (Tocqueville, Y Ancien Régime et le Révolution, p. 248, 249.)
Citons maintenant le tableau de Le Trosne :
c Dans cet état heureux (l'état physiocratique), la liberté et la propriété règlent tous les rapports des citoyens entre eux et avec le souverain. L'autorité ne se fait sentir que pour empocher et réprimer toute entreprise sur les droits d'autrui. L'impôt unique et facile dans sa perception forme le patrimoine public, et rend le souverain copartageant régulier d'une portion déterminée du produit net de la culture. Chaque province, sous ses ordres, fait la répartition et la levée ; elle est chargée de sa propre dépense et éclaire sa comptabilité. Tous los contrats, par lesquels s'établit la communication réciproque de tous les services et de tous les biens, sont parfaitement libres. Les productions jouissent de toulo lour valeur naturelle. La concurrence met le prix à tous los travaux. La justice distributive est gouvernée par dos lois simples et déduites des lois primitives. Tous les ressorts qui font mouvoir l'administration sont faciles : l'impression de l'autorité est si insensible, que tout paraît marcher de soi-même par la loi de la nécessité qui ne permet pas que les choses soient autromont ; et les administrateurs, heureux et tranquilles, n'ont qu'à jouir du bonheur public, dont la reconnaissance éclairée des sujets leur reporte l'hommage. (Le Trosne, De for ' dre social, p. 329-330.)
Ajoutons, pour compléter le tableau, ce que dit Le Trosne, quelques pages plus loin, sur la manière d'établir le régime physiocratique :
« Quelle facilité, dit-il, l'autorité ne trouvera-t-elle pas, lorsqu'elle intéressera la nation entière à la chose publique; qu'elle appellera les propriétaires à l'administration de leurs provinces ; qu'elle leur confiera la répartition et la perception de l'impôt; et qu'en môme temps elle favorisera l'instruction, pour amener les sujets à recevoir avec reconnaissance, et même à accélérer par Uurs vœux le bien qu'elle leur prépare! » (Ibidem, p. 340.)
On voit que ces deux tableaux sont fort différents. D'après celui de Tocqueville, les physiocrates reconnaîtraient pour seul souverain légitime une masse confuse appuyée sur le suffrage universel, c'est-à-dire le peuple ; or, il n'en est rien. Tous sont monarchistes. Quesnay dit que « les lois naturelles, dont l'origine est dans la volonté suprême du Créateur, assurent l'union entre le souverain et la nation. » Le marquis de Mirabeau affirme, dans le livre des Devoirs , p. 339, que la République n'est qu'un intérim. L'abbé Baudeau, Mercier de La Rivière, n'hésitent pas à déclarer que la Monarchie est d'institution divine ; qu'elle est établie par Dieu, pour assurer le respect des lois de l'ordre naturel, et que l'autorité du monarque n'est bornée que par ces mêmes lois (1).
(1) Nous discuterons plus loin, à propos de Turgot. l'opinion
On voit aussi, par la comparaison des deux tableaux, que les physiocrates ne sont point des égalitaires. Ils repoussent, il est vrai, plusieurs privilèges de l'ancienne hiérarchie aristocratique, mais ils maintiennent une véritable aristocratie, composée de tous les propriétaires fonciers sans distinction de roture ou de noblesse, et cependant avec la condition d'un minimum de revenu exigé du propriétaire pour avoir un droit de suffrage complet. C'est parmi eux que le souyerain doit choisir ses fonctionnaires. Il semble même que Quesnay, dans ce cas particulier, a les yeux tournés vers l'Angleterre, quand il écrit : « Les riches propriétaires sont établis, par la Providence, pour exercer, sans rétribution, les fonctions publiques les plus honorables (il s'agit ici des dignités militaires et judiciaires), et ces fonctions ne doivent pas être abandonnées à des hommes mercenaires, sollicités par le besoin à se procurer des émoluments. » (Éphémérides, 1867, t. VI, p. 63.) Du reste, comme le genre de gouvernement, dont Turgot a tracé le plan et à l'aide duquel il espérait prévenir la révolution, représente exactement, dans son ensemble, les idées politiques des physiocrates, nous nous réservons d'y revenir en parlant de Turgot. Toutefois, avant de suivre l'École de (Juesnay dans cette
do marquis dr Mirabeau, qui qualifie ce dernier, ainsi que Dupont, de Nciiiuiirs <\'''co no in iules métis, parce qu'il attribue, à tous deux, des tendance* républicaine?*.
dernière phase de son existence, nous voudrions
essayer de peindre au complet et avec toutes ses nuances l'esprit philosophique et politique du personnage singulier qui est dans ce moment le principal sujet de nos études. Nous voudrions présenter, au lecteur, le marquis de Mirabeau dans toute la vivacité, la variété, la sincérité de ses évolutions intellectuelles, non plus d'après ses ouvrages imprimés, où son style est 'toujours plus ou moins confus, mais d'après sa correspondance inédite, et en le montrant aux prises, sur les questions d'intérêt général, avec son frère le bailli.
Nous avons déjà dit, au chapitre ix, quelle place considérable tient, dans la longue correspondance de ces deux gentilshommes, la préoccupation aussi ardente chez l'un que chez l'autre, de tout ce qui touche à l'avenir de leur pays et au bonheur de l'humanité. Cette partie de leur correspondance mérite au moins qu'on s'efforce d'en donner au public une idée sommaire. Nous espérons aussi que le lecteur s'est déjà intéressé à la noble et originale figure du bailli, et qu'il le verra avec plaisir reparaître dans, le chapitre suivant, pour approuver ou pour critiquer les idées de son frère, en lui opposant les siennes ; et comme la doctrine économique figure souvent dans ces discussions, qui se poursuivent entre les deux frères jusqu'après la chute de Turgot, nous serons naturellement conduit, en étudiant
leurs jugements divers sur l'illustre ministre de Louis XVI, à résumer les plans de celui-ci et à clore ainsi l'histoire des physiocrates.
DEUX PATRICIENS AU XVIII0 SIÈCLE. — LE MARQUIS, LE BAILLI ET TURGOT. — PROGRAMME ADMINIS- TRATIF ET POLITIQUE DE TURGOT.
Le marquis et le bailli de Mirabeau représentent deux nuances différentes de l'esprit aristocratique au dix-huitième siècle. L'aîné des deux frères est un aristocrate, dont la physionomie primitive s'altère et se brouille de plus en plus sous l'influence des divers courants intellectuels qui se croisent dans son cerveau ; l'autre est un patricien féodal, qui s'est fait de la féodalité un idéal embelli par l'esprit de justice et d'humanité dont il est luimême animé, qui accepte dans les opinions de son frère aîné tout ce qui peut se concilier avec les dispositions de son cœur naturellement phi-
lanthropique, mais qui résiste énergiquement à tout ce qui contrarie une conviction chez lui trèsarrêtée : c'est qu'une société ne peut vivre sans une hiérarchie aristocratique, et que si l'esprit d'insubordination et d'égalité dans la confusion qui fait chaque jour de nouveaux progrès, ne s'arrête pas, la France est menacée de périr dans des crises alternatives de despotisme et de républicisme (sic).
Comme l'on pourrait croire que nous arrangeons les opinions du bailli au point de vue des préoccupations de notre temps, citons tout de suite et textuellement un des nombreux passages de ce genre qui se trouvent dans sa correspondance, c L'abbé Baudeau et Dupont ( de Nemours ), écrit-il à son frère le 7 septembre 1779, ont sabré la féodalité tant qu'ils ont pu. Dupont, cependant, plus subtil, plus spirituel de beaucoup que moi et plus instruit, fut a quia devant la cheminée de Mme de Pailly, quand je lui démontrai que sans féodalité point de hiérarchie, et sans hiérarchie rien que le despotisme ou une république encore dénaturée et qui ne pourrait durer six ans ». N'est-il pas étrange qu'en 1779 le bailli de Mirabeau fixe à six ans le maximum de durée d'une république en France ?
Il ne faudrait pourtant pas conclure de ce passage que le bailli veut le rétablissement du régime féodal, c'est-à-dire de celui des grands vassaux plus ou moins indépendants de la couronne.
DEUX PATRICIENS AU XVIIM SIÈCLE *o3
Quoiqu'il semble parfois regretter ce régime, il est trop éclairé non-seulement pour espérer mais même pour désirer sa résurrection. Il dit en propres termes « qu'il ne faut pas de cela, » mais il veut^onaintenir entre le souverain et la nation des autorités intermédiaires, pouvant inspirer le respect qui suivant lui s'attache naturellement aux races anciennes; le mot féodalité, sous sa plume, est donc à peu près synonyme de hiérarchie. Il ne faudrait pas croire non plus que l'oncle de Mirabeau a le même parti pris contre la république et contre le despotisme. Bien que très-royaliste de sentiment, il est membre d'une république de moines-soldats, et s'il considérait ce gouvernement comme possible en France, s'il le jugeait compatible avec une organisation hiérarchique, il s'en arrangerait, car il ne proteste pas quand son frère lui dit dans son langage souvent bizarre : c Tu as des mœurs et des atomes de primordialité pour la république. » Mai^ son grand argument contre elle, c'est qu'elle conduit fatalement au despotisme.
Plus la correspondance des deux frères se rapproche de leur jeunesse, c'est-à-dire du temps oùle marquis n'était point encore disciple de Quesnay, plus on les voit d'accord dans leurs vues générales sur le passé, le présent et l'avenir de leur pays. Tous deux sont persuadés que la monarchie française s'est perdue à mesure qu'elle a cessé d'être aristocratique pour devenir absolue. « J'entends t. ii 23
citer tous les jours, écrit le bailli, en 1745 (1), comme grands princes ou grands ministres, ceux qui ont le plus contribué à la perte totale de cette monarchie. Je suis persuadé que rien ne peut plus empêcher sa chute, quoique si l'on voulait bien, la France a tant de ressources, que Ton pourrait au moins la retarder encore longtemps. »
Pour lui la décadence de la monarchie française commence avec Louis XI, qu'il exècre et qu'il méprise, t C'était, dit-il, un fripon qui avait toujours la queue d'étoupes » (2). Et il n'excepte guère que Henri IV et Sully de l'anathème qu'il prononce volontiers contre tous les ministres et tous les rois, en y comprenant Louis XIV.
Ce prince, écrit le bailli, tout rempli de lui-môme, chose qui montre assez un petit génie, mené par des gens de plume, des femmes et des cafards, après avoir épuisé lui-môme son royaume, a encore prouvé combien son gouvernement l'avait abattu, car il Ta laissé chargé de dettes, sans crédit et sans ressources, après avoir introduit une forme d'administration qui rend presque impossible qu'il se remette, puisqu'il a détruit la noblesse et le militaire, seul soutien des rois, pour rendre la plume
et la maltôte maîtresses dans le royaume Il a énervé
le cœur des sujets en introduisant un luxe épouvantable,
(1) Dans un mémoire inédit rédigé à l'occasion de la guerre entre la Franco, l'Angleterre) et l'Autriche. L'auteur avait alors vingt-huit ans.
(2) Nous n'avons pu définir au juste cette expression qui se trouve plus d'une fois sous la plume des doux frères, mais il nous paraît évident qu'elle implique l'idée de fourberie.
il a renversé tous les ordres de l'Etat, il a perdu les bonnes mœurs par son mauvais exemple, il a commis toutes sortes d'injustices ; mais cela n'est rien : il a fait dorer le dôme des Invalides et il est déifié par les Français. Louis XIV ne manquait pas cependant de certaines qualités royales. Il avait la figure la plus noble et la plus majestueuse, beaucoup de bon sens dans les choses de sa portée, qui était courte. Le talent de parler et .de se taire à propos, une bonté remarquable dans son domestique, un fond d'amour pour la justice qui éclatait dans toutes les petites choses qui étaient du ressort de son petit génie, tout cela l'avait fait admirer, d'autant que son prédécesseur lui ava}t laissé le plus beau de tous les canevas, que Mazarin luhavait préparé deux habiles ministres, et les guerres civiles les plus grands généraux du siècle. L'on mesura cet homme par les actions de ses généraux et de ses ministres.
Quant à Richelieu, que Montesquieu devait qualifier plus tard t un des deux plus méchants citoyens de France », le bailli le déclare un monstre, pour avoir travaillé à établir en France le despotisme pur et simple, qui est, dit-il, le plus monstrueux et le moins durable des gouvernements.
Il me semble voir, écrit-il à son frère le 40 janvier 1155, le cardinal de Richelieu, bonne bête et franc tyran> comme dit Guy-Patin, jurer à l'article de la mort, en présence' du Saint-Sacrement, qu'il n'a jamais agi par haine personnelle, et qu'il n'a jamais eu en vue que la gloire du roi et le bien de l'Etat ; mais examinons quel bien en a reçu le peuple : il est diminué d'un tiers, la noblesse a été presque détruite, parce que ce ne sont pas
des parchemins, mais du pouvoir et une distinction réelle qui peuvent la soutenir dans un état d'élite. Voilà donc deux ordres sur trois qui composent l'Etat, qui sont perdus. On me dira que les guerres, les colonies, la navigation ont plus contribué que le reste à la dépopulation. Soit ! mais en mettant toutes les raisons en gros et sans tomber dans les discussions de détail, plus propres à embrouiller les idées qu'à les éclaircir, toutpeuple qui augmente en nombre se trouve bien, tout peuple qui diminue de nombre se trouve mal ; c'est là un thermomètre sûr pour le gouvernement.
Et s'appuyant sur l'exemple de l'Allemagne, qui, au dire de plusieurs officiers de ses amis, présente le spectacle d'une grande prospérité matérielle associée au maintien de l'autorité seigneuriale, où Ton voit, c de belles métairies, de gros paysans bien nourris, de bonnes grosses dondons de femmes et de beaux enfants gras et crevant de santé, » il se demande ce qu'elle serait devenue si elle avait eu un cardinal de Richelieu pour envoyer dans les cercles des intendants et des subdélégués destinés à miner l'autorité des seigneurs et à soulever contre eux les paysans.
L'aîné des deux frères, qui est à cette époque aussi féodal que son cadet, faitchorus avec lui. L'idéal des souverains, pour eux, c'est Charlemagne, c parce qu'après avoir conquis toute l'Europe, dit le bailli, il sut le premier borner sa propre autorité. »
Quel homme c'était que Charlemagne ! s'écrie à 6on
tour le marquis ; d'une main il conquiert, de l'autre il fonde, établit et protège. Toujours à cheval à la tète de sa noblesse et des seigneurs de fiefs, il les rassemble en tous lieux, décide les cas impériaux et les renvoie de partout distribuer chacun chez soi la justice contentieuse. I<es chefs seuls savent que le monde est grand, le peuple ne connaît que son champ et ses confins. Mais si, d'une part, les petits mangent leur pain à la sueur de leur front, les chefs, à la suite d'un prince infatigable qui tient son* parlement à Roncevaux et quatre mois après sur les bords de l'Elbe, en un siècle où toutes les commodités étaient inconnues, les chefs, dis-je, éprouvent qu'il est aussi pénible de commander que d'obéir. Tels furent les fondements de notre monarchie et du gouvernement féodal, et, quoi qu'on en dise, c'est d'après une telle base qu'elle a subsisté si longtemps. La Germanie en a mieux conservé les véritables principes ; aussi durera-t-elle davantage.
Leurs pronostics sur le prochain bouleversement de la France sont quelquefois d'une précision singulière. Voici, par .exemple, ce que le marquis de Mirabeau écrit à son frère à la Guadeloupe, en date du 9 décembre 1754 :
Si Les hommes de ce temps-ci sont, comme tu le dis, uniquement destinés à perpétuer l'espèce, je doute qu'il en soit de môme de leurs enfants. Tu sais qu'il y a longtemps que j'ai dit que, de 1560 à 1660, toujours guerres civiles, troubles et factions; de 1660 à 1760, paix intérieure et affaissement, mais je prétends qu'à cette époque reprendra celle du mouvement. Je ne sais si je vois double par prévention pour mon pronostic, mais ù dater de ces pitoyables malentendus qui émurent
le peuple en 1750, et qui ont été cause du chemin qui va de la porte Maillot à Saint-Denis, chemin par lequel le roi va désormais de Versailles à Compiègne sans passer par Paris, et qu'on nomme le chemin de la Révolte, nom qui, toléré dans cet État, est déjà seul matière à réflexions ; à commencer, dis-je, d'alors, il me semble que je vois sortir les semences des troubles. Les divisions entre le clergé et les cours souveraines s'animent par les sots moyens qu'on croit propres à les assoupir. L'archevêque est aujourd'hui exilé pour n'être pas parti du point où il était quand on exila le parlement ; d'autre côté, les brigands s'élèvent de toutes parts dans le royaume. Mandrin, chef 'de contrebandiers, à la tète de 160 hommes, a déjà mis en mouvement toutes les troupes du roi, et vient dernièrement de rosser deux régiments ou détachements d'iceux, de leur tuer 85 hommes, d'en blesser beaucoup et de prendre trois officiers. Après avoir mis à contribution les receveurs du centre du royaume, il a gagné la frontière et reparaît tantôt par le pays de Gex, tantôt par la Franche-Comté. D'autres brigands se sont élevés à son exemple. La cour, qui craint toujours d'être obligée d'envoyer des commandants qui offusquent ses chers intendants, a ignoré tout cela le plus qu'elle a pu ; en un mot, si le temps devient gros, les pilotes ne sont pas capables de gouverner le navire, et je prévois qu'il y aura de l'exercice pour nos neveux.
Pour défendre Tordre féodal, suivant lui calomnié par les gens de plume, le bailli aime à se servir de ce même argument de la population qu'il employait tout à l'heure contre Richelieu . « Lorsque la noblesse, écrit-il, était si fort la maîtresse chez elle, on a dit partout qu'elle était très-tyrannique ; mais* le peuple était deux fois,
trois fois et jusqu'à cinq fois plus nombreux qu'il n'est aujourd'hui (1). Or, la dépopulation est la
marque certaine du mauvais gouvernement
Je sais tout ce qu'on raconte des violences anciennes ; mais, outre que les contes sont toujours exagérés, il reste à savoir si la fourberie de l'écritoire n'est pas plus à craindre et plus fâcheuse que la violence. Cinq ou six coups de pied ou de bâton ne nuisent pas tant à la famille d'un pauvre homme et à lui-même que six rôles d'écri- . ture qui le dévorent ; d'ailleurs l'écriture a pris les deux chemins, et tandis qu'on ruine un malheureux d'écritures, on le traîne en prison, on le force, on dispose de sa personne, on l'éloigné de chez lui, on dispose de ses bestiaux avec plus d'arbitraire que n'en eurent jamais ces seigneurs, dont la plus grande tyrannie vient de la haine des gens d'écritoire, qui se sont vengés souvent par des calomnies de la supériorité qui les éclaboussait. »
A lire ceci, on pourrait croire que l'excellent bailli n'admet pas que le régime des coups de bâton puisse être aussi désagréable que celui des
(1) Nous ne nous faisons pas garant de la statistique forcée du bailli ; il paraît cependant que les recherches de plusieurs érudits de nos jours tendent à la confirmer, non pas pour ce chiffre imaginaire d'une population cinq fois plus forte, mais pour celui qui la représente comme doublo, au quatorzième siècle, de ce qu'elle était à l'époque où le bailli écrivait sa lotir*, car le recensement de 1755 n'avait donné, pour toute la France, qu'un chiffre de 18 millions 107,000 âmcf.
exlorsions liscales. Or, on Ta vu, quand nous l'avons peint daps son gouvernement de là Guadeloupe, s'imposer la loi de ne pas faire donner un coup de fouet, même à un nègre ; et lorsque, devenu général des galères de Malte, il prend sur lui de supprimer le régime des coups de bâton jusqu'alors appliqué aux chiourmes, il écrit à son frère : « Ce qui est bien singulier et ce qui témoignerait en faveur de l'humanité en général, puisque c'est la prendre par sa partie la plus vile, qui est sans contredit (sauf les droits de gens de cour et des financiers) la chiourme des galères, c'est qu'il y a moins de désordres que lorsqu'ils étaient traités plus durement. »
Parmi les sujets qui excitent le plus sa bile et qui lui ont inspiré de longues dissertations généralement approuvées par son frère, figure en première ligne l'usurpation des légistes et des parlements. Quand on le voit s'indigner contre ces gratte-papier, qui ont déterré les codes et les digestes pour embrouiller les affaires, qui, en flattant la passion naturelle des rois pour le pouvoir absolu, ont travaillé à substituer aux juridictions seigneuriales, beaucoup plus simples et moins dispendieuses pour le peuple, d'innombrables rubriques de procédure, destinées à dévorer la subsistance du pauvre, en assurant leur domination, qui, t anoblis et devenus héréditaires de fait, joignent à l'orgueil du noble tous les préjugés citadins et bourgeois, ce qui forme la ridicule
morgue », et enfin qui, d'usurpations en usurpations, en sont venus à disputer aux rois le pouvoir législatif, on ne se douterait guère que le digne bailli descend lui-même de ces légistes, et que les premiers notables authentiques de sa race en France, les Riqueti juristes de Riez, de Digne, ensuite de Marseille, qui se qualifiaient bacheliers en droit civil, étaient tout simplement des gratte-papier (1). Dans son dédain pour les hommes de robe et pour le droit romain, le bailli oublie jusqu'à son origine italienne, et l'on dirait parfois qu'il se croit né Celte ou Germain.
c 11 m'est quelquefois venu dans la tête, cher frère, en voyant des oies, écrit-il en 1777, que c'était l'animal qui nous avait. le plus nui, car je me déclarerais aussi volontiers barbare contre tout ce qui nous reste du moral des Romains, que les Attila et Totila et compagnie le furent contre leurs édifices et monuments. As-tu pensé au moyen dont se servit la Providence pour faire que presque tout le monde connu des Européens alors devint romain? Si l'oie qui réveilla Manlius eût dormi, nos pédants n'auraient jamais su peut-être que Rome eût existé. Je crois que nous n'aurions pas perdu grand' chose. Cependant je me dis
(1) Dans un ouvrage intitulé : Les Rues de Marseille, par M. Augustin Fabre, on trouve un document de 1395 où figure cet Antoine Riqueti, dont nous avons déjà parlé au chapitre III, et qui porte la qualification de bachelier en droit cir il et de juge dm palais è Marseille.
quelquefois à moi-même : Cela est apparemment le mieux, puisque la Providence l'a ordonné ainsi. * Dans une autre lettre du 6 juillet 1776, pour faire ressortir la présomption des robins, il rappelle que Henri IV disait que, s'il avait trois fils, il ferait le premier roi de France, le second cardinal et le troisième conseiller au parlement de Toulouse, et que ce ne serait pas ce dernier qui s'estimerait le moins.
Malgré tous ses plaidoyers en faveur de Tordre féodal et de tous ses réquisitoires contre les gens de robe, le bailli se montre parfois aussi sage que Montesquieu, car on le voit se prononcer comme lui contre Boulainvilliers, comme trop partial pour la noblesse, et contre l'abbé Dubos, comme trop prévenu en faveur du tiers état. Ce qui est très- clair à ses yeux, dans un temps où peu de Français ont la même perspicacité , c'est que l'avilissement toujours croissant de l'aristocratie, uniquement occupée de cultiver son crédit à la cour au profit de sa vanité et de sa cupidité, la prépondérance des financiers et des gens d'affaires, les luttes sans issue des parlements et de la royauté, des parlements et du clergé auront pour conséquence prochaine le renversement de la monarchie , combiné avec l'impuissance de fonder une république. Ce sont ces pressentiments qu'il exprime avec son énergie ordinaire, dan» une série de lettres auxquelles nous emprunterons quelques passages :
DECX PATRIOEKS AU XVIII* SIÈCLE XS
Je connais Puis, écrit-il à son frères le 90 juin 1759 ; sois sûr que cette vile populace qui Tient y croupir pour y chercher fortune, comme si fortune était un chien perdu, est aussi corrompue que Rome, lorsqu'elle chercha à détruire jusqu'au nom des patriciens ; compte que cet infâme peuple de parvenus qui donne le ton soit dans la robe, soit dans la finance, est vraiment un peuple républicain par l'insolence, en même temps qu'in* digne de l'être par les vertus. Quand un peuple de ville veut attaquer une monarchie, il commence toujours par la religion. Alors plus de prestige ; bientôt la différence que Dieu lui-même a mise entre les hommes par les distinctions, dont nous voyons la première trace dans la législation des Juifs, paraît une injustice à ce peuple. Il sape la noblesse ; et le chef de la hiérarchie, dénué dos appuis naturels de son trône, se sent ébranlé et vacille dans sa place sacrée. Crois-tu qu'il y ait du remèdo ? Je ne le crois pas, et voici pourquoi : c'est que la distinction entre la noblesse, et la plèbe n'est que morale et de convention ; dès qu'on détruit cette distinction, la noblesse est réduite à de vaines prétentions qui In rendent plus qu'inutile... » « La canaille, écrit-il ailleurs, prond partout; les nations ne reviendront plus à dos mœurs fortes... la noblesse se divise et se perd, elle s'étend sur tous les enfants de sangsues, sur la truandaille de finance introduite par la Pompadour, sortie elle-même jadis de ces immondices ; une partie va s'avilir on servitude de cour, l'autre se mélange à la canaille plumière qui change en encre le sang des sujets du roi, ou bien elle périt étouffée par de viles robes, ignobles atomes de la poussière de cabinet qu'une charge tire de la crasse : la noblesse est obligée de fléchir le genou devant tous ' les champignons montés en une nuit, devant des polirons qui, grAce à la mollesse du gouvernement, se dressent sur le fumier natal, et forment une aristocratie bour-
geoise qui se fait un plaisir lâche de montrer son autorité à ses anciens maîtres (1).
(1) En reproduisant ces deux passages déjà cités dans les Mémoires de Mirabeau, nous n'avons pas le courage de rectifier toute la citation d'après le texte manuscrit, parce qu'elle est habilement et agréablement retouchée ; mais, comme ce défaut d'exactitude rigoureuse se vérifiera sans doute tôt ou tard, il nous faut bien avouer que M. Lucas de Montigny arrange très-souvent les citations qu'il donne du marquis et du bailli. Ce n'est pas qu'il y mette du sien, mais il les compose avec divers fragments empruntés à plusieurs lettres séparéos par de longs intervalles; parfois, même, il intercale dans une phrase du bailli un membre de phrase emprunté au marquis, et réciproquement. Par exemple, dans la première phrase de la lettre du 30 juin 1759, ces mots, « pour y chercher fortune, comme si fortune était un chien perdu, « ne sont pas dans le texte du bailli, mais ils sont dans une lettre du marquis à Longo, écrite dixneuf ans plus tard, le SI mars 1778. Ce système, qui consiste à ajuster ensemble les membres do phrase les plus pittoresques, choisis dans le cours d'une longue correspondance , donne certainement au style des deux frères un plus grand relief d'originalité ; mais, outre qu'il n'exprime pas exactement l'état de leur esprit, il a pour conséquence de forcer plus ou moins leur langage habituel et leur physionomie. Quelquefois M. Lucas de Montigny altère non-seulement la forme, mais le sens d'une phrase pour la rendre plus énergique, tout en l'attribuant à celui des deux frères qui ne Ta pas écrite. C'est ainsi qu'il donne aU marquis une phrase souvent reproduite et que son originalité a rendue célèbre, * H n'est aujourd'hui, fait-il dire au père de Mirabeau (Mémoires, t. III, p. 46), ventre de femme qui ne porte un Artevelde ou un Mazaniello », et il indique sans hésiter cette citation comme extraite d'une lettre du marquis du 6 septembre 1780, où elle ne figure nullement. Tandis qu'elle figure dans une lettre du bailli à son frère du 18 août 1758. mais avec un sens très-différent qui n'est plus celui d'une prophétie. Le bailli voulant prouver que le déclin de l'autorité prépare les révolutions, s'exprime ainsi : « Il n'est ventre de femme d'où ne puisse sortir sans plus de douleur qu'à l'ordinaire un Artelvelde ou un Mazaniello. L'autorité usant du régin, e convenable est seule capable d'empêcher qu'il ne paraisse des hommes de cette trempe. •
Ce pessimisme, fréquent chez le bailli, ne l'empêche pas de s'intéresser vivement à toutes celles des idées de son frère qui lui paraissent propres à arrêter ou à conjurer la crise sociale imminente. Le plan proposé par le marquis dans son mémoire sur les états provinciaux, de rétablir cette institution dans toutes les provinces où elle a été supprimée, l'intéresse vivement : c Je crois, écrit-il, que, si l'on pouvait venir aux états provinciaux , non-seulement on fixerait pour quelque temps la décadence du total, mais peutêtre sous le même nom national deviendrionsnous une nouvelle nation, dont la durée serait proportionnée à la sévérité avec laquelle on observerait les lois constitutives de cette nouvelle façon d'être. Je comprends aisément que l'autorité remise aux États provinciaux fournirait des objets de brigue et d'émulation. L'on voudrait mériter l'estime de ses compatriotes, et quelque corrompue que soit l'humanité, quand elle juge collectivement, elle juge toujours bien. »
Jusqu'au moment où le marquis devient physiocrate, les deux frères ne sont guère en désaccord que sur un point, et sur ce point le marquis lui-même ne pratique pas ses principes. On sait déjà qu'il a passé sa vie à Paris ou aux environs, tout en reprochant sans cesse dans ses livres aux notables des provinces de préférer la capitale à leur séjour naturel. Or, le bailli, souvent obligé par déférence pour son aîné de résider
dans une ville qui lui est odieuse, se dédommage en quelque sorte de la contrainte qu'il subit par une série d'invectives contre Paris dont on ferait aisément un volume et dont nous citerons seulement quelques échantillons.
Dès 1754, il écrit de la Guadeloupe à son frère : « Tu crois Paris le centre des choses. Je ne l'ai jamais aimé, tu le sais, même dans le temps où on l'adore, qui est vingt ans ; et, en vérité, si je croyais travailler pour aller vivre et mourir dans une ville où l'on ne sait faire ni l'un ni l'autre, cette idée me jetterait dans le découragement. » — « Je trouve, dit-il ailleurs, que Paris absorbe ma tête et fait languir mon corps , que l'ennui m'y dévore, que ce pays m'est, me fut et me sera toujours odieux. Toi, au contraire, tu adaptes à ma timidité, que tu appelles modestie, ce qui vient de l'engourdissement que le climat froid et humide et l'air pesant et infect de cette sentine du genre humain jette dans toute mon existence. » Plus loin, pour attirer son frère en province, il lui écrit : « Tu habites le pays des chimères, de l'ennui caché et méconnu, des vapeurs et de tous les fléaux qui affligent l'humanité. L'air empesté par la fumée qî les exhalaisons des corps de huit cent mille hommes, dont au moins six cent mille roués, est tout à fait contraire à ta santé, et à nos âges je ne connais que les arbres et les fleurs qui soient ce qu'ils étaient autrefois . »
En parlant de Paris, il aime à répéter le mot
attribué à Bernard de Weimar : Belle ville à brûler, et il ajoute : « Elle était encore bornée au collège des Quatre- Nations. > Quelquefois il dira dans son pittoresque vocabulaire : « Le valetage est d'instinct aux gens de cour et de ville, à visage et cœur de plâtre, comme le barbotage aux canards. » Le marquis a tant prêché la vie rurale qu'il est assez mal à Taise pour défendre Paris : c II reconnaît que les habitants des grandes villes ont, dit-il, comme tous les amas soit de grains, soit de pommes, un penchant à la putréfaction provenant de l'entassement et de la fermentation réciproque ; mais il se retranche sur son apostolat, qu'il n'aurait pu remplir en province; et quand son frère le presse trop, il lui rappelle que le séjour de l'aîné à Paris n'a pas nui au cadet, « Je sais bien, ajoute-t-il, qu'avec Taxiô'me de César dans la poitrine, on se trouve plus à Taise à Aix qu'à Paris ; mais avec un peu moins de modestie, tu te trouverais aussi considérable ici qu'à Aix au moins, car la chose est de fait. Je sais bien que tout le monde y passe son chemin, et que Ton ne s'y range plus, môme pour la reine. Je sais bien que ce séjour est cahotant, fatigant, qu'il agite plus qu'il n'exerce; aussi ne Tai-je jamais donné pour un séjour de plaisance, mais d'obligation casuelle pour les magnats, et d'ailleurs fort commode par intervalle pour la liberté. Sur tout cela, il y a beaucoup de pour et de contre. »
Quelquefois même le marquis abonde à son tour dans la critique de Paris, mais c'est pour donner à son frère une leçon de physiocratie :
Faisons, lui écrit-il le 29 septembre 1777, le censas de cette capitale que je connais aussi bien que toi, quoique je ne la nomme pas si fort . . Je conviens que l'abus de tous les arts libéraux et mécaniques, de l'histrionage et des autres contorsions du loisir et de l'oisiveté lâche et efféminée fait, en effet, de cette ville une sentine plus puante aux facultés d'une âme morale que ne le sont ses égouts aux organes physiques; mais ce sont autant d'effets d'une même cause, et cette cause n'est point l'entassement des hommes et des dépenses, la confusion, la foule, la facilité de rompre ses brisées et de se cacher. Toutes ces choses sont encore des effets. La véritable cause est le pillage mis à la place de l'équitable distribution des parts... Faire fortune! disons-nous et dit-on sans cesse aux enfants, comme si faire fortune était autre chose qu'obtenir ou prendre ce que tout le monde guetle : le gros lot. . . Pour faire fortune, il faut du subit, du fortuit, du bonheur. Or, l'axiome : Maie par ta maie delà- • buntur peut être un principe moral, mais il a ses raisons physiques... Dépenser selon l'ordre, c'est préparer un recueillir, et ces gens-là croient que c'est jouir, se faire plaisir. Autre erreur où conduit cette impasse, c'est d'ignorer que c'est le travail et son succès qui font le plaisir, et que les cinq sens de nature nous furent donnés pour nous aider au travail : la vue et le tact pour discerner les objets, l'ouïe pour correspondre, l'odorat et le goût pour saveur à notre réfection, et que le plaisir, qui n'est qu'une virgule dans tonte cette phrase-là, ne peut aller qu'après le besoin. Au lieu de cela, ils le regardent comme l'objet des cinq sens, et voilà qu'on les surclmi'gc et qu'on les foire do s'.rg'.rsor prk'isi'ir.cnt
DEUX PATRICIENS AU XVlil* SIÈCLE 3ti9
en les étouffant ; de lu l'enfer des satiétés, le délire de la recherche des jouissances et les dépenses mises à l'ordre des fols et des désespérés. Voilà le principe du malheur des riches fortuits et de la prostitution de l'industrie, dernier désordre qui rend à des yeux moraux et bornés aux surfaces les villes aussi hideuses qu'une charogne livrée aux corbeaux... Mais l'ordre agricole, base de l'ordre social, celui-ci branche de l'ordre naturel, une fois suivi, les Etats ne seraient presque que des villes. Il y aurait dans ces villes des désordres de détail, comme dans toutes les foires, mais réprimés facilement dans leurs délits par la police ; il y aurait des riches et très-riches et sans nombre, mais non désordonnés, car la richesse serait acquise graduellement et non entourée de la misère. Alors tout serait à pardonner, parce que tout pourrait devenir utile, et peu à peu les hommes, portés naturellement à n'estimer au fond les choses qu'en raison de leur utilité, s'adonneraient aux choses utiles. A cela près, qu'un savant se perde dans des inepties de transcendance et de calcul, un érudit dans des misères de chronologie, un bel esprit dans l'art de rhabiller le plagiat, etc., tout ost précieux à la politique de ce qui donne le change à l'oisiveté (1)*
En nous réservant de revenir sur le sujet qui n'est qu'ébauché, dans la lettre précédente, nous signalerons, dans cette correspondance, un autre
(1; Cj dédain bizarre du physiocrate pour tout travail intellectuel qui n'a pas pour objet direct l'augmentation du produit nei, est encore plus accentué dans une lettre du marquis à son ami Longo. « Encanailler l'instruction, lui écrit-il, mais raccourcir la science des hommes et la rapporter toute au centre do félicité qui est le dcpaftre, voilà co qu'il faut à la politique, et rien de plus. >»
point qui nous parait digne d'attention ; il s'agit de l'opinion des deux frères sur les institutions politiques de l'Angleterre.^ Il n'y a pas lieu de s'étonner que le marquis de Mirabeau prenne en dédain la constitution anglaise, dès qu'il est devenu physiocrate, c'est-à-dire dès qu'il est arrivé à la conviction que la société doit être dirigée par une autorité unique et absolue, mais non arbitraire.
Ce qui est plus étrange, c'est que le bailli, aristocrate au fond, et quoique royaliste de sentiment, très-défiant contre le pouvoir absolu des rois, le bailli, qui a résidé, on s'en souvient, en Angleterre, en 1747, comme prisonnier et qui reconnaît qu'après y avoir passé son temps à ratiociner, il a trouvé à son retour toute la société parisienne occupée de l'invention nouvelle des pantins, n'a pas plus de sympathie que son frère pour les institutions anglaises et semble être resté complètement indifférent à ce spectacle d'une nation libre avec subordination, et sans anarchie, qui inspirait à Voltaire, à peine échappé de la Bastille, un passage bien connu de ses lettres sur l'Angleterre. « La nation anglaise est la seule de la terre qui soit parvenue à régler le pouvoir des rois en leur résistant, et qui, d'efforts en efforts, ait enfin établi ce gouvernement sage, où le prince, tout-puissant pour faire le bien, a les mains liées pour faire le mal, où les seigneurs sont grands sans insolence et sans vassaux, et où le peuple
partage le gouvernement sans confusion » (1).
c Le génie anglais, écrit le bailli, le 15 septembre 1760, est un génie à part, et quiconque suivrait les écarts de l'Angleterre les trouverait dissonants, avec tout ce qui s'est vu partout ailleurs. Quatre générations, qui avaient sucé le lait anglais, suffirent pour faire de ces Normands si attachés à leurs princes des barons anglais révoltés, et le quatrième ou cinquième successeur de Guillaume le Conquérant fut forcé par les barons de signer la Grande Charte. Les rois d'Angleterre ont accéléré leur perte en voulant se venger de leur noblesse ; car, en la dépouillant des juridictions, ils lui ont ôtô sa qualité particulière, et le peuple alors prit le dessus. Enfin, revenant à son principe fondamental et aux règles ordinaires des monarchies, la noblesse anglaise périt avec Charles I*, et il n'est plus resté à cette république que le nom de royaume, le titre de roi, des titres de noblesse ; mais c'est, en fait, une république qui a un doge et une noblesse bâtarde et de ville. »
Dans une autre lettre du 15 mai 1771, acceptant les idées de son frère, hostiles aux gouvennements pondérés, tout en maintenant ses idées à
(1) Lettres philosophiques, édition de 1734, p. 56. Il ne faudrait pas conclure de ce passage de Voltaire qu'il ait gardé longtemps l'enthousiasme qu'il semble éprouver ici pour un gouvernement constitutionnel. Il était, lui aussi, physiocrate à sa manière; car il répète souvent dans sa correspondance « qu'il aime mieux vivre sous la patte d'un lion de bonne maison qu'exposé aux morsures d'un millier de rais ses confrères. *
lui, favorables à la hiérarchie, il se retourne encore contre l'Angleterre : « Au diable, dit-il, les contre-poids, je vois nos amis (1) les Anglais plus agités cent fois et selon moi plus malheureux que les Algériens mêmes, parce qu'ils ne savent ni ne sauront jusqu'à la destruction, que je crois très-prochaine, de la boursouflure de leur puissance, s'ils sont monarchie, aristocratie ou démocratie, et qu'ils veulent jouer le rôle des trois, ce qui est faire comme La Rancune quand il était roi, reine et ambassadeur. »
Comment s'expliquer chez un patricien ces jugements sur l'Angleterre? Comment s'expliquer notamment que le bailli qualifie la noblesse anglaise du dix-huitième siècle une noblesse bâtarde et de ville ? Pour un homme qui avait habité ce pays même très-passagèrement, la dernière de ces deux qualifications ne peut pas signifier que la noblesse anglaise est plus étrangère à la vie rurale que la noblesse française, attendu que la proposition contraire était, au dix-huitième siècle, comme aujourd'hui, d'une vérité incontestable. Il nous paraît donc probable que le bailli veut dire que la noblesse anglaise se recrute chaque jour d'éléments nouveaux, empruntés à la notabilité industrielle, commerciale ou même littéraire ou scientifique, et, par conséquent, formés dans les
(1) « Nos amis » est ici un mot ironique ; on sait que le bailli n'aime pas les Anglais.
villes; aussi, ajoute-t-il que c'est une noblesse bâtarde. C'est que pour lui, comme pour son frère et pour tous ceux des membres de raristocratie française, qui revendiquaient exclusivement la qualité de gentilhomme, la seule vraie noblesse était celle dont l'origine n'avait point de date fixe et seperJaitdans la nuit des temps. Même à l'époque où le marquis de Mirabeau, devenu disciple de Quesnay, place sur le même pied, comme contribuables, comme électeurs et éligibles, tous les propriétaires fonciers indistinctement, qu'ils soient nobles, anoblis ou roturiers, il n'en reste pas moins très-pénétré de la distinction profonde qui sépare, suivant lui, un noble de race d'un anobli, même ancien. Je le vois, en effet, consulté par sa fille aînée sur un mariage qu'on proposait pour une de ses petites-filles avec un homme dont la famille avait été anoblie, lui répondre, le 26 mars 1780, en termes d'autant plus expressifs de sa part, qu'il désire que sa fille accepte le parti proposé, parce que, dit-il, « vu ce que vous pouvez faire pour votre fille, nous ne sommes pas dans le cas de choisir. » Il la prie donc de ne pas se préoccuper des opinions qu'il a pu avancer contre les mésalliances, mais sa conscience l'oblige d'ajouter ceci : « Il est sûr que tout anobli est noble, mais qu'on réserve la qualité de gentilhomme à ceux dont on ne peut montrer l'anoblissement et qui, par conséquent, se sont anoblis eux-mêmes. » Cette ligne de démarcation si tranchée en France
entre les nobles de race et les anoblis, qui tendait à faire de l'ancienne aristocratie française une caste fermée, condamnée à l'impuissance et à l'épuisement, n'existait pas en Angleterre. Elle s'y effaçait d'autant plus facilement que le titre de pair conférait seul des privilèges personnels et que la pairie, accessible à tous les genres de supériorité, offrant un mélange de noms anciens et de noms nouveaux, se recrutait chaque jour parmi des hommes éminents, d'origine obscure. La valeur purement honorifique des titres de chevalier et de baronnet , accordés par le prince, ne soulevait aucune rivalité entre les anciens et les nouveaux nobles. Le titre d'esquire était, depuis longtemps, inséparable d'un certain nombre de professions, et enfin cette qualité de gentilhomme, si orgueilleusement refusée en France par les nobles de race aux anoblis, était déjà transformée chez les Anglais en celle de gentleman accordée sans contestation à quiconque prouvait qu'il y avait droit par sa tenue, par sa culture intellectuelle et par une certaine indépendance de fortune et de situation. En un mot, la hiérarchie sociale, en Angleterre, était d'autant plus facilement acceptée par tous qu'elle était plus élastique, laissant à chacun la faculté de s'y faire une place, et ne pesant point sur les classes inférieures qui en étaient exclues.
En France, au contraire, plus l'anoblissement était méprisé par les nobles de race, plus le
gouvernement le prodiguait : il battait monnaie en créant des charges dont Tachât conférait, outre la noblesse, certaines exemptions d'impôts, et ces nouveaux nobles, objets du mépris des anciens, se demandaient à leur tour si l'industrieuse habileté des généalogistes, la complaisante facilité des enquêtes par témoins ou des déclarations de parenté, donnaient le droit, à ceux qui s'appuyaient sur des parchemins portant constatation de noblesse, de considérer ces parchemins comme beaucoup plus valables que des lettres d'anoblissement. Ainsi s'explique le mot si spirituellement insolent de Beaumarchais répondant à ceux qui se moquaient de sa noblesse de secrétaire du roi : « Elle n'est pas, comme celle de beaucoup de gens, incertaine et sur parole, et personne n'a le droit de me la disputer, car f en ai la quittance. » Ces compétitions de vanité entre les nobles et les anoblis, dont les prétentions rivales étaient également onéreuses, et par suite insupportables au peuple, contribuent aussi à expliquer que l'auteur des Lettres persanes ait résumé l'antagonisme des classes dirigeantes au dix-huitième siècle par ' cette phrase si expressive : « Il y a en France trois sortes d'états : l'Eglise, l'épée et la robe; chacun a un mépris souverain pour les deux autres. »
On vient de constater avec quel dédain s'exprime le bailli de Mirabeau sur les gens de robe, les gens de plume et de finance. Il nous
fournit ainsi lui mémo une preuve de la facilité avec laquelle les caractères les. plus droits peuvent s'abandonner à l'infatuation nobiliaire; car le lecteur n'a pas oublié que le premier notable de la race des Riqueti, en France, fut, de l'aveu même du marquis de Mirabeau, un riche négociant et manufacturier de Marseille, au seizième siècle, dont la noblesse était contestée par les commissaires délégués au payement des droits de francsfiefs, et qui, à la suite d'une enquête par témoins faite en 1584 à Seyne et à Digne, — enquête dont nous avons reproduit les termes, — fut déclaré noble de race. Il n'en faut pas davantage pour que le digne bailli se persuade de la meilleure foi du monde, et avec beaucoup plus d'ingénuité que son frère et son fameux neveu, qu'il appartient à une des plus vieilles familles militaires et féodales de l'Europe.
Peut- être n'irait-il pas jusqu'à écrire tout couramment, comme l'écrit son frère aîné, en 1771, que « depuis cinq cents ans on a toujours souffert des Mirabeau qui n'ont jamais été faits comme les autres » (1), parce qu'il ne peut se dissimuler qu'il ne sait pas au juste comment étaient faits les Riqueti en 1271. Il ne pousserait certaine-
(i) J'ai dit ailleurs que le marquis rappelait quelquefois à la modestie son frère et surtout son 111s, quand ils abondent trop dans les prétentions de race, parce qu'il est celui des trois qui sait le mieux à quoi s'en tenir. Il n'en est pas moins vrai que lorsqu'il lui plaît de forcer à son tour la splendeur de sa maison, il la force à outrance.
ment pas la prétention de l'antiquité nobiliaire au point où la porte son neveu, le futur tribun, lorsqu'en arrivant au château de Mirabeau il écrit le 23 novembre 1782, à sa propre sœur cette phrase : c A l'aspect de ce château habité pendant quatre siècles par mes pères », parce qu'il savait très-bien — ce que savait d'ailleurs aussi bien que lui son neveu — que l'acte d'achat du château de Mirabeau par Jean Riqueti de Marseille est de 1570, et qu'en 1782 cela ne faisait encore que la moitié de quatre siècles plus douze ans (1). Mais si le bailli ne va pas jusque-là, il est homme à ne plus se souvenir qu'il y a eu des gens de robe dans sa famille avant qu'il y eût des gens d'épée, et il est si bien convaincu que le fondateur de la fortune des Mirabeau, c'est-àdire Jean Riqueti, a pu faire le commerce du corail et exploiter une manufacture d'étoffes d'écarlale, sans mériter la vile qualification de marchand, que s'expliquant un jour avec son frère au sujet d'un négociant de Marseille qui, apparemment, venait d'être nommé consul, puisqu'il s'agit du chaperon, il écrit, le 18 septembre 1770> ces lignes : « On a oublié là-haut que le Seigneur chassa les marchands du temple, et tout État qui considérera le marchand comme autre chose que comme un utile et nécessaire ennemi,
(1) Le mot est écrit, daas la Icllrc do Mirabeau, non en chiffres, ce qui pourrait être attribué à un lapsus ca/ami, mais en toutes lettres.
fera une sottise. Quiconque est marchand ne doit être que cela, et donner le chaperon à des marchands, c'est vendre l'intérêt du pays au monopôle de tout genre. »
On doit, il est vrai, reconnaître que le bon bailli possède toutes les vertus attachées à ce titre de patricien d'antique race qu'il revendique à tort ou à raison, car nous avons laissé ce point indécis vu la difficulté de le résoudre. Le sentiment le plus délicat de l'honneur, le courage militaire, l'amour de la patrie, la religion du devoir, le dévoûment le plus généreux aux intérêts de sa maison, l'esprit de sacrifice, le dédain du luxe et de l'argent, l'indépendance avec les forts, la bonté envers les faibles et les petits, la loyauté envers tous, sont les principaux traits de ce noble caractère, tel que nous l'avons déjà montré, ou plutôt laissé se développer lui-même aux yeux du lecteur. Mais après avoir fait ressortir ailleurs la nuance d'Alceste bienfaisant qui fait le fond de sa nature, nous devons aussi, pour peindre l'homme au complet, dire un mot des préjugés qui obscurcissent son esprit.
La notabilité acquise par des services militaires lui. paraît seule digne de considération. Il fait une exception pour son frère aîné, dont il admire, avec une exagération fraternelle très-sincère, les premiers écrits, parce qu'ils lui paraissent utiles à l'humanité, et parce que ce désir, très-vif chez lui, de voir s'améliorer le sort du pauvre peuple,
DEUX PATRICIENS AU XVIIIe SIÈCLE 379
est une des rares préoccupations de son siècle qu'il accepte et qu'il partage (1). Mais quand les ouvrages de son frère ne s'accordent pas avec ses opinions, il ne se défend point d'ajouter à des objections de principe des objections d'un autre genre, empruntées à l'esprit nobiliaire, et présentées, d'ailleurs, avec toutes sortes de précautions oratoires, comme si l'objection était la plus grave de toutes, c Je sais, écrit-il à son frère, en 1775, qu'on acquiert la considération personnelle, à Paris comme ailleurs, quand on la mérite; mais, à moins d'être comme toi, c'est-à-dire d'avoir donné des marques du plus grand génie, joint à toutes les vertus civiles, on ne regarde guère qu'au carrosse, et l'homme de qualité est perdu dans la foule. » Cette phrase a pour but de préparer l'orgueil aristocratique de l'auteur do F Ami des hommes à la terrible révélation que voici : c Encore, n'ai-je pas méconnu tout à fait qu'on cherchait souvent à te confondre avec les gons A talents, les Diderot, les d'Alembert, etc., car l'onvio joue son rôle ici comme ailleurs. Sois bion assuré de ce que je dis là : les Parisiens cherchont à ranger les gens de mérite dans cotto catégorio. » Dédaigneux pour la renommée littéraire, lo bailli l'est encore davantage quand il s'agit d'apprécier la considération due à la richesse acquiso
(t) Nous disons les pr^miors écrits parce qu'il préfère vinlblemont l'Ami des hommes et lo mémoire sur los Etàte provinciaux aux autres ouvrages du marquis.
par l'industrie ou le commerce. C'est en cela surtout qu'il est l'opposé d'un patricien anglais du dix-huitième siècle, et qu'il mérite plus encore peut-être que son frère le juste reproche qu'adresse Tocqueville à l'auteur de TAmi des hommes, de rêver une organisation sociale chimérique où la richesse serait d'un côté et l'autorité politique de l'autre. Nous ne voulons pas dire cependant qu'il méconnaisse l'importance de l'industrie et du commerce. On l'a vu, dans son gouvernement de la Guadeloupe, plein de sollicitude pour ces deux grands intérêts, mais l'honnête aversion que lui inspire la fortune mal acquise se traduit souvent, dans ses lettres, par des appréciations extrêmes ou étroites. Nous venons d'en citer une à propos d'un négociant de Marseille ; en voici un autre sur le commerce en général : « Le commerce hors de ses bornes, comme en Angleterre et dans ces derniers temps en France, est mauvais, parce qu'il fait des hommes d'argent , espèce beaucoup pire que les chiens enragés, et qu'il serait très-heureux qu'on traitât de même, et encore parce qu'il inspire l'esprit de péculat. » On comprend aisément, qu'avec cette fierté aristocratique et cette prévention excessive contre les grandes fortunes industrielles ou commerciales, le bailli soit enclin à combattre parfois les doctrines de son frère, quand celui-ci est devenu le disciple de Quesnay.
Il n'en repousse cependant qu'une partie, car
voici ce qu'il accepte dans le programme des physiocrates :
Quant à vos idées sur la propriété et l'agriculture, il saute aux yeux que mieux nous sèmerons, plus nous recueillerons ; que plus nous dépenserons à reproduire, au Heu de dépenser eu vernis et en guillochages, plus nous recevrons de reproductions ; que plus nous recevrons de reproductions, plus nous serons riches et plus nous aurons de jouissances de tout genre et plus nous serons heureux ; ajoutons à cela que nul, sous aucun prétexte, ne doit pouvoir gêner la propriété et la liberté d'autrui; voilà, je crois, le fonds de votre catéchisme... 11 est clair aussi que l'autorité tutélaire qui doit assurer à chacun la libre jouissance de sa propriété ne le peut faire sans de grandes dépenses, et que chacun de ceux qui jouissent du bénéfice que l'autorité procure doit supporter une part de ces dépenses, proportionnée à sa part do propriété. Tout privilège de sacerdoce, de noblesse ou de charge quelconque à ce contraire est abusif; je crois que voilà encore lyi article de votre catéchisme. Mais celui-ci, je n'ai pas eu besoin de vous autres pour l'adopter.
Ainsi, malgré ses opinions féodales sur d'autres points, le bailli déclare, en septembre 1771, date de cette lettre, que tous privilèges, en matière d'impôts, lui paraissent depuis longtemps abusifs et il confirme ainsi l'opinion émise par nous à la page 97, que la cause de l'égalité devant l'impôt était une cause gagnée même aux yeux du plus grand nombre des privilégiés longtemps avant la Révolution.
Mais, ce que le frère du marquis n'admet pas
et ne comprend pas, c'est ce que les physiocrates appellent ledespotisme légaljC'esl-à-dive le pouvoir absolu conféré au souverain pour gouverner physiocratiquement et sans autre garantie contre l'arbitraire que Tinstruction générale. C'est à ce sujet que, pour se mettre plus à Taise dans ses critiques, il feint souvent, comme Chrysale dans les Femmes savantes, de s'adresser, non à son frère, mais aux autres rédacteurs des Éphémérides, aux Dupont, aux Baudeau, qu'il qualifie durement de plumes vénales, de vils et envieux plébéiens, c qui ne veulent pas comprendre qu'une hiérarchie aristocratique est le seul moyen d'empêcher une monarchie de dégénérer en despotisme oriental, et de contenir un prince à qui la plus vile portion de l'humanité persuade continuellement sa toute-puissance. » D'un autre coié, comme il est trop royaliste pour accepter le gouvernement anglais, c'est-à-dire la monarchie parlementaire repoussée par les physiocrates, sous le nom de système des contre- forces y il s'épuise en dissertations qui ne sont pas toujours très-claires, pour prouver qu'il veut une hiérarchie et non pas un gouvernement pondéré :
« Non, écrit-il le 15 mars 1771, hiérarchie n'est pas contre-poids, quoi qu'en aient pu dire, depuis assez long* temps, les parvenus, sorte d'animaux la plus dangereuse, parce qu'ils joignent les défauts des riches à ceux des pauvres ; la naissance est, fut et sera toujours quelque chose, et, de toutes les choses de pure convention hu-
maine, la moins chimérique. Je fus étonné, la première fois que je vis, dans Diodore de Sicile, qu'il manquait à je ne sais plus quel héros d'être décoré d'une naissance distinguée, et cela, dans un pays où tous étaient égaux dès qu'ils étaient citoyens, et où les distinctions de naissance n'étaient empreintes que dans le cœur des peuples. Tu sais que nos paysans, qui sont aussi fins que méchants, quand ils voient un homme morgue (témoignant de la morgue), ne peuvent pas se persuader qu'il soit gentilhomme. Les Juifs, tous issus du môme père, sentirent si bien la nécessité de ces distinctions, qu'ils attachèrent aux aînés des grandes familles, dans les tribus, une sorte de noblesse. Selon les principes de vous autres économistes, cela n'est que vanitas, afflictio spiritûs. C'est possible, mais je crois aussi que l'humanité est ainsi bâtie, et que si l'on peut la persuader qu'il serait utile d'avoir des ailes, on no la persuadera pas qu'elle puisse parvenir à voler. »
Le marquis de Mirabeau, qu'on a vu dans sa jeunesse aussi féodal que son frère, ne Test plus du tout, et c'est uniquement pour complaire un peu à la faiblesse du bailli qu'il lui écrit ces lignes : t Après cela si tu imagines un ordre féodal autre qu'il ne fut, c'est-à-dire bien réglé, bien borné, bien subordonné, je ne te nierai pas qu'il ne puisse être, c'est une autre question. »
D'ailleurs la physiocratie suivant le marquis n'aspire pas seulement à agir sur les institutions politiques, elle aspire à changer radicalement les idées et les mœurs, et quand le disciple de Quesnay est monté sur le ton de l'enthousiasme, il adresse à son frère des tirades qu'on retrouverait,
je crois, fort difficilement dans la correspondance intime de tout autre marquis du dix-huitième siècle, et dont on nous permettra de citer au moins un exemple :
Je n'ai trouvé partout dans l'histoire, écrit-il le 18 février 1771, que le triomphe de l'ignorance, du préjugé et de l'erreur. Sur cela j'ai tâché de prendre, d'après la loi donnée par l'Eternel à la nature touchant la subsislance, la multiplication et le bien-être de l'espèce humaine, la véritable notion du juste et de F injuste par essence ; d'où suit la connaissance distincte de ce que c'est quo délit* de ce que c'est que devoir, de ce que c'est que vertu. Cela une fois bien connu et calculé, dès lors tout le fatras des institutions humaines est jugé au poids du sanctuaire éternel : le bon grain est séparé de l'ivraie. La sécurité d'àme, la rectitude de cœur et la délicatesse de conscience qu'inspire cette connaissance débrouillée, ne doit pas nous donner assez de confiance pour espérer d'échapper aux pièges de notre amour-propre dans tout ce qui concerne notre intérêt particulier. Mais la lumière de tous réduira constamment le faux jour d'un s ul à l'absurde ; c'est là l'effet de l'instruction dans tout ce qui est aujourd'hui de notion générale et qui était inconnu il y a trois siècles ; il en* sera sans doute de même pour tous les points principaux do Tordre social quand, au lieu d'être un secret, comme on osait nous le faire croire, on les verra tenir tous par un fil suivi et visible aux lois constantes et palpables de l'ordre naturel, relatives à noire subsislance et à notre bien-être. Les premiers et primordiaux fondateurs do sociétés ou de peuplades n'avaient pas parcouru ce cercle dans toute son étendue, l'art social n'étant alors, ni ne pouvant être susceptible do tant de complications, mais ils donnaient au but dans
les objets qu'ils offraient à la tradition et à la vénération des peuples. L'esprit do rapine, d'invasion et de conquête a tout gâté, il a nécessité l'ignorance ; dès lors mystère chez le petit nombre d'hommes instruits, allégorie pour les poëtes, bientôt séparation du sceptre et du sacerdoce, combat pour l'arbitraire entre ces deux puissances et réunion dans le point unique de réduire le peuple en servitude d'esprit et de corps. C'est cet amas d'erreurs et d'injustices qui depuis si longtemps rendent notre séjour abominable devant Dieu, dont il s'agit do purger la face de la terre, en montrant, en apprenant, en faisant toucher du doigt à tous les hommes, que leur intérêt momentané, journalier, physique et terrestre est dans la justice ; on leur montrant ce que c'est que la justice et en perpétuant cette instruction comme le feu sacré. Le projet est grand, mais il n'est pas imaginaire ; il sera long, mais celui qui équarrit la poutre est-il le même que celui qui a planté' le gland ? » (4)
Qui ne croirait, en lisant cette lettre, dont les idées et môme certaines phrases semblent devancer d'un siècle nos programmes radicaux, que le
(1) Quand il est ainsi plein de confiance dans lo progrès indé fini, le marquis écrit à son ami et disciple Longo : « Il n'y a qu'un capucin ignare pour entreprendre de décrire les joies du paradis ; mais le paradis terrestre et politique doit être où les gens de sens froid tiendront le haut bout, et où les gens ivres seront tenus d'obéir ou de s'aller coucher : et ce paradis-là l'instruction générale le fera. Dites à tous sycophanles, soit théologues, soit politiquos, philosophistes, fiscaux, municipaux, légistes et même médicaux : Vous ne nous tenez plus, quant à la généralité au moins; nous avons l'imprimerie qui brouille tout d'abord mais qui replace tout ensuite. » Ceci n'enipcchn pas le marquis de gourmander son disciple quand ce dernier ne lui paraît pas assez respectueux pour la religion, on lui prouvant longuement qu'elle est le premier des liens sociaux.
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marquis , complètement guéri de toute préoccupation aristocratique, aspire à renouveler la société de fond en comble ? Il n'en est rien cependant, et quand le bailli le serre de près pour savoir au j uste ce qu'il veut en politique, il répond le 26 août 1777 : « Un réformateur doit avoir en vue une constitution [nouvelle sans la montrer comme font les étourneaux ; or je crois que la constitution consiste en ce que les propriétaires fonciers soient les premiers de l'État et les consultants naturels du souverain pour les Choses territoriales et fiscales, et ce par députés. » C'était là en effet le programme gouvernemental des physiocrates, tel que nous allons le retrouver chez Turgot ; mais, quoiqu'il nous paraisse bien restreint, puisqu'il ne donne aux propriétaires fonciers que des attributions consultatives en matière d'administration et de finances, les disciples de Quesnay et en particulier le marquis de Mirabeau, faisaient découler de cette simple combinaison les conséquences les plus vastes, car le frère aîné du bailli lui écrit le 26 septembre 1761: « Il faut buter partout à libérer le travail et à anéantir la jouissance oisive. » Ne dirait-on pas qu'on entend un socialiste? Mais la phrase a besoin d'être expliquée. Suivant les physiocrates la jouissance oisive était exclusivement représentée par les rentiers et les financiers, envers lesquels ils professaient, nous le savons déjà, les sentitiments les plus hostiles. Quant aux propriétaires
fonciers, qu'ils fissent valoir eux-mêmes leur propriété ou qu'ils l'affermassent, ils étaient la cheville ouvrière du système, car dans les deux cas* c'était à eux qu'appartenait, après les reprises des frais de culture* le produit net, c'est-à-dire le seul revenu disponible de la nation ; mais il ne leur appartenait qu'à la condition, après en avoir déduit l'impôt, de distribuer équitablement le surplus entre les autres clauses de la société, par un système de dépenses intelligent et utile à tous, c'està-dire toujours dirigé vers la plus avantageuse production.
« Le devoir du propriétaire foncier se résume, dit le marquis (livre des Devoirs, p. 335), à être juste et équitable distributeur et à tendre sans cesse à accroître les avances foncières et le produit net. » Le marquis ne doute pas qu'une société ainsi régie par des propriétaires fonciers, tous physiocrates, sous le gouvernement politique d'un souverain absolu, mais physiocrate, c'està-dire soumis aux règles fondamentales de la doctrine, ne s'élevât au plus haut degré de prospérité et de splendeur, et n'arrivât à supprimer non pas la pauvreté, mais la misère. Sans aller jusqu'à proclamer, comme certains utopistes de nos jours, ce droit au travail, qui, nous l'avons vu au chapitre XV, n'effarouchait nullement Montesquieu, il émet lui aussi des propositions trèshardies: « J'avertis, dit-il dans ce même livre des Devoirs p. 324, ceux qui m'accuseraient de
trop soumettre le moral au physique, que quiconque a la rage de la faim, mangerait son père, et qu'il ne faut point parler aux hommes de vertus morales avant que les nécessités physiques ne soient apaisées. Je les avertis ensuite que la principale v.ertu et le faisceau auquel elles se résument toutes, est la justice; et que le premier exercice de la justice est l'équitable distribution des parts ; que celle-ci, se fait d'elle-même, par l'ordre naturel des travaux et des dépenses, si la main maladroite ou vexatrice de l'homme ne le déconcerte. »
Un système qui prétend résoudre tous les problèmes sociaux par l'intervention active et intelligente, mais exclusive, des propriétaires fonciers, doit paraître chimérique aux hommes de nos jours, surtout en présence de l'énorme développement qu'a prise la richesse industrielle et commerciale, et que les physiocrates ne soupçonnaient pas. Mais il n'en est pas moins évident que ce genre de gouvernement où les propriétaires fonciers devaient payer seuls l'impôt, remplir sans traitement toutes les fonctions importantes de l'État et participer au règlement de toutes les affaires administratives et fiscales du pays, a été mal jugé par un historien contemporain quand il dit, « qu'il faisait aux propriétaires une oisiveté pompeuse , que c'était l'opulence oisive qui s'installait à la place d'honneur dans le gouvernement
des sociétés. » (Louis Blanc, Histoire de la Révolution.)
Toutefois, si le marquis nous apparaît le plus souvent sous l'aspect d'un utopiste plein de confiance, il a néanmoins des jours d'inquiétude et de pessimisme où la corruption lui semble trop gér nérale pour pouvoir être aisément vaincue par la science économique, et c'est encore à son frère qu'il aime à exposer avec une originalité non dénuée d'éloquence, ses sentiments de physiocrate toujours convaincu mais découragé :
« L'Europe entière, écrit-il le 5 décembre 1766, se corrompt, cher frère, et voici pourquoi : Pour qu'un homme naisse pour être honnête et utile, il faut que sa portion de subsistance naisse avant lui. Pour qu'il soit tel jusqu'au bout, il faut que cette portion dure autant que lui, autrement, tout rejeton soit de végétaux, soit d'animaux, ne naît que pour la misère, et, en vertu des facultés morales que l'homme reçut en sus, ajoute pour lui h crime. Il faut ici-bas tout assujettir à l'ordre physique, c'est le seul moyen de connaître les réalités et leur base, de raisonner juste, de n'être étonné de rien, de subir les décrets de la Providence qu'elle a bien voulu mettre à la portée de nos calculs et de ne pas jeter aux moineaux sa poudre soit de morale, soit de spiritualité. L'homme, toujours désordonné quand il peut l'être, a trouvé sur les fins du dernier siècle, le fatal secret des emprunts publics, qui éteindra son espèce sur la terre si la science économique, découverte au milieu de ce siècleci, ne le fait proscrire. Par lui, l'ordre des rentiers a pris partout, a crû et croîtra toujours jusqu'à ce qu'il se détruise lui-même. En proportion de sa croissance, les
subsistances décroissent. Pourquoi? Parce que les rentes ne sont autre chose que les revenus séparés et détournés de leur source, et que, dans Tordre naturel, cette source n'est autre chose qu'un méandre, qui ne fournit qu'autant que tout ce qu'elle fournit lui revient. La guerre n'est ruineuse que comme déplacement de la consommation et éloignement d'icelle de la production. Les grandes capitales, suites des grands Etats, idem. Les impôts indirects sur les consommations, sur le commerce, idem, et le luxe est l'unique jouissance des rentiers. Cet abus rapide, et le plus promptement destructif de tous, parce qu'il sépare chaque individu de sa qualité de citoyen, qu'il intéresse chaque notable, que tout ministre, tout prince, tout souverain même en sa qualité d'homme veut être agioteur ou rentier, est aujourd'hui à son dernier période. La subsistance distributive est donc plus refusée aux hommes que jamais. Tous gaspillent, aucun ne jeuit, tous dédaignent leur portion naturelle et courent après leur portion adventive. L'économie a disparu de dessus la surface de la terre» la soif et l'avidité ont pris sa place, désordres moraux en apparence, mais physiques en réalité. Parcours donc la terre entière partout où l'humanité se dit civilisée, à moins que tu n'ailles à la Chine ou dans les colonies septentrionales de l'Amérique, où la terre vierge et le gouvernement encore incertain prêtent aux hommes de la marge pour avoir des
vertus, tu les trouveras tels partout que tu les vis à Versailles, avec moins de gaze et d'aménité...
Le poids physique du désordre général de l'Europe pèsera sur tout restaurateur à contre-temps ; il faut que ce soit lui-môme qui se redresse ; et quand du sein de la putréfaction renaîtra le germe régénérateur, alors les bourgeons do la vertu reparaîtront utilement entre les hommes, mais ce ne sera certainement pas de notre temps, ni peut-être sur notre hémisphère qu'on verra ce
DEUX PATRICIENS AU XVIII* SIÈCLE ttt
retour. En attendant, les sages par caractère seront les fous, les vertueux des misanthropes, et les misanthropes doivent se tenir à quartier dans la vie privée, qui ne leur présente que rarement des occasions d'affirmer, mais leur donne le loisir d'interroger l'or des genêts, et la pourpre des bruyères, qui sont à peu près les deux seules choses auxquelles les âges de luxe laissent la liberté cl© suivre Tordre naturel. »
Malgré la lettre inquiète qu'on vient de lire nous devons dire que l'état habituel du marquis, c'est la confiance illimités dans le progrès par l'instruction en général et en particulier par l'instruction économique.
Son frère, plus sceptique que lui sur l'influence jnorale de l'instruction, essaye parfois, mais vainement, de refroidir son enthousiasme. « Je crois, lui écrit-il, qu'il entre bien plus de mauvaise volonté que d'ignorance dans les bévues morales qui sont le fond de notre conduite ; tous les imprimeurs de l'Europe n'imprimeraient plus que des vérités, ce dont nous sommes passablement distants, que le poids d'un homme en place qui distribue les grâces et qui parle avec un air de science et de mystère ferait toujours une forte impression sur les sots et sa parole serait applaudie, citée et commentée par un tas de fripons auxquels le bien général importe peu et qui pèchent en eau trouble. Combien de gens savent que tu dis vrai, mais ils n'ont que faire d'une vérité qui leur nuirait à eux en particulier ;
voilà le véritable obstacle et non pas l'ignorance. » Mais le marquis tient bon pour le salut par l'instruction. «L'homme, réplique- t-il, est fripon clans l'accessoire parce qu'il est et fut sot dans le principal ; mais si la science qui guérit des sottises humaines, en mettant la raison expérimentale à la place de l'imagination niaise et imitatrice, était débrouillée et enseignée par la loi fondamentale à tous, l'allure sociale bannirait les sots et isolerait les fripons, chacun dans le lazaret de son intérêt particulier : voilà mon idée et celle de mon école » (1).
Tandis que le marquis de Mirabeau discutait longuement avec son frère les principes de son école, un personnage éminent qui appartenait à cette école, car il n'en répudiait que les abstractions trop ambitieuses et les exagérations de langage, Turgot, entrait au gouvernement pour essayer l'application des doctrines de Quesnay etdeGournay. En esquissant cette figure du plus célèbre des physiocrates, du seul d'entre eux qui ait été mis aux prises avec les difficultés pratiques du pouvoir et en le suivant dans les vicissitudes de son court passage aux affaires, nous n'aurons besoin de nous séparer ni du marquis
(1) Le bailli ne se rend pas facilement et il no craint pas (l'appeler la raillerie à son aide, a Tu proches toujours l'instruction lui écrit-il le 12 septembre 1772 et tu as raison, quoique les fripons soient los gens les plus instruits et qu'à présent presque tous les gens instruits soient des fripons. »
de Mirabeau, ni du bailli, car tous deux s'intéressent très- vivement, on le verra, aux opérations du nouveau ministre.
On sait généralement que c'est un ami personnel de Turgot, l'abbé de Véri, très-lié en même temps avec M. de Maurepas, qui détermina ce vieillard égoïste, timide et frivole, à accepter pour associé dans la direction du pouvoir un homme déjà très-connu par la hardiesse de ses vues économiques et politiques et par l'activité ardente de son esprit et de son caractère.
Nous avons dit plus haut que Turgot était arrivé aux affaires appuyé sur l'assentiment le plus vif de l'opinion ; cependant un estimable historien du règne de Louis XVI déclare qu' c on s'abuse lorsqu'on suppose que le choix, de Turgot Qt une grande sensation. L'intendant de Limoges, ajoute M. Droz (1), avait parmi les hommes éclairés, des admirateurs et même des enthousiastes ; mais il n'existait pas alors de nombreux journaux qui révèlent les actes d'un administrateur, et qui font circuler rapidement son nom. Une foule de personnes avaient à peine entendu parler, ou n'avaient jamais entendu parler de Turgot. » Il est incontestable qu'en 1774, on
(1) Histoire du règne de Louis XVI, t. I, p. 137.
pouvait être déjà trôs-admiré dans la camp des économistes pour des travaux économiques, dans celui des philosophes et des littérateurs pour des travaux philosophiques et littéraires, et aussi très-remarque, même à la cour, pour avoir administré pendant douze ans une des provinces les plus pauvres de la France avec un talent de réformateur dont on racontait des merveilles ; on pouvait, en un- mot, avoir déjà une grande célébrité sans être aussi célèbre que le serait de nos jours un autre Turgot. Mais il n'en est pas moins certain que la simple annonce que Tintendant de Limoges entrait au ministère, même avec le titre, jugé par tous provisoire, de ministre de la marine, fit une grande sensation parmi tous ceux qui s'occupaient des affaires publiques. Tous ceux-là, en effet, savaient que Turgot était un des chefs du parti des économistes, et que c'était en quelque sorte Yéconomismc luimême qui allait être mis à l'épreuve dans un temps où l'ancien système dp gouvernement et les ministres du dernier règne étaient l'objet de la réprobation générale, et où chacun attachait à la jeunesse du roi l'espoir d'un changement heureux.
Pour se convaincre que c'était bien là, en effet, la disposition du public à l'égard du nouveau ministro, il suffit de recourir au témoignage d'un homme qui devait bientôt se distinguer parmi ses plus violents adversaires, d'un des chefs
LE MARQUJS, LE 3AILLI ET TURGOT 395
de cette cabale de cour qui contribua puissamment à le renverser. Voici ce que nous dit Bezenval dans ses Mémoires, en parlant de rentrée de Turgot au ministère : t Élevé aux nues par des gens de lettres, par des femmes même qui se glorifiaient d'avoir adopté ses principes et de les préconiser, M. Turgot était devenu chef de la secte des économistes; rôle qu'il soutenait fort bien par une belle figure, le laconisme, le farouche même de 6es réponses, et par un orgueil extrême. Il avait administré une intendance où ses subdélégués prévâriquaient comme à l'ordinaire; tandis que de son bureau sortaient des maximes, qui, publiées par ses prosélytes, remplissaient de ses éloges la capitale. Ce fut da cette intendance qu'on l'appela au contrôle général. Il y recueillit, dans les premiers temps ces louanges outrées sur les moindres choses, cette certitude de ses talents, cet enthousiasme que les Français prodiguent toujours à tout homme arrivant en place, avec une réputation méritée ou non qui Ta fait remarquer dans la foule. Ce début brillant ne se soutint pas longtemps. »
Ce témoignage de Bezenval contredit un peu, ce nous semble, l'assertion de M. Droz ; elle n'est pas moins contredite, par un passage d'une lettre de M,n•deRochefort,écritele26juilletl774,c, est-à-dire six jours après la nomination de Turgot et adressée au marquis de Mirabeau, qui séjournait alors au Bignon. — « Vous savez sans doute à présent,
mou cher marquis, une nouvelle qui ne vous aura pas fait rire comme tout ce que vous me mandez, mais qui vous aura fait bien aise : c'est le départ de M. de Boynes (1) et l'arrivée de M. Turgot. Ces deux choses-là ont répandu une grande joie dans Paris (2). » (La comtesse de Roche fort et ses amis.) v
Nous citerons encore sur le même sujet un autre témoignage qui nous aidera à nous rendre compte des dispositions du marquis de Mirabeau à l'égard du nouveau ministre. C'est celui de sa jeune belle-fille, lafemme du futur tribun. Elle est venu de Provence au Bignon, sous prétexte de plaider auprès de son beau-père la cause de son mari détenu au château d'If, pour des motifs qu'on a un peu défigurés et que nous expliquerons plus tard. C'est
(1; C'était l'obscur ministre de la marine, que Turgot était d'abord appelé à remplacer.
(2) Un autre historien nous paraît avoir mieux compris que M. Droz pourquoi le seul choix de Turgot comme ministre avait produit, et avait dû produire une grande sensation; c'est M. de Falloux, dans ce volume sur Louis XVI, ouvrage de sa jeunesse, où il révélait déjà les rares qualités d'esprit qui devaient faire de lui un des hommes d'État les plus sagaces de notre temps, quoiqu'il soit malheureusement un de ceux à qui les circonstances et l'aveuglement de leur propre parti n'ont pas permis de donner toute leur mesure. « M. de Maurepas avait cru donner, dit M. de Falloux, une satisfaction suffisante à l'opinion publique, en appelant M. Turgot au ministère, et il se serait contenté de la popularité de ce nom, sans la réalité des œuvres. Mais Louis XVI ne l'entendait pas ainsi, et le contrôleur général eut libre carrière. // s'agissait de justifier les espérances qu'on attachait alors au système des économistes. »
au moment où Turgot vient de passer du ministère de la marine, au contrôle général des finances, qu'elle écrit à Mirabeau le 10 octobre 1774 ; c Tout le monde, d\t - elle , mourait d'envie de partir le 15 (pour Paris), mais mon beau-père a tenu ferme ; il a cette année une grande répugnance pour Paris, à cause que le public l'avait beaucoup nommé pour le ministère. Tu sais sans doute l'état des affaires politiques : M. Turgot, contrôleur général, M. le chancelier .(Maupeou) et M. Terray chassés, pendus et roués par le peuple en effigie, l'édit de la liberté des grains, l'abolition de la caisse de Poissy ; ce que tu ne sais peut-être pas, c'est que M. Turgot a rappelé Dupont de la part du roi, et qu'on dit qu'il va faire une grande fortune (1). Ce sera un véritable ami que tu trouveras dans ce pays-ci. Les Éphémérides vont reparaître, c'est l'abbé Baudeau qui les dirigera. 'Enfin voilà Yéconomisme au faîte des grandeurs. Je crois, à te dire vrai, que c'est un peu de sauvagerie qui retient ici ton père, à cause de tous les nouveaux prosélytes que ceci va lui faire. *
Tout en considérant avec raison l'avènement de Turgot comme le triomphe de Yéconomisme, la
(1) Après la suspension dos premières Éphémérides, en 1772, Dupont (de Nemours) élait allé s'établir en Pologne, comme gouverneur des enfants du prince Czartoryski, et c'est en effet Turgot qni venait do le rappeler pour lui confier un poste de confiance dans son ministère.
jeune comtesse de Mirabeau nous semble se tromper un peu sur les sentiments de son beau-pèrë. Aurait-il été question parmi le public, comme elle le dit, de voir figurer le marquis dans le nouveau ministère ? Nous en doutons fort, non-seulement parce que nous n'avons trouvé de ce fait aucune trace ni dans nos documents particuliers ni dans les documents publics, mais aussi parce que les ouvrages du premier disciple de Quesnay prenaient Une tournure de plus en plus chitnérique et bizarre, qui n'était guère conciliable avec la possibilité de faire de l'auteur un ministre (1). Nous serions, au
(1) On sait déjà par plusieurs passages de ses lettres que le marquis reconnaît parfois qu'il est impropre à un rôle officiel; on le voit mCmo dans lo plus populaire de ses ouvrages, dans VAmi des hommes (t. II, p. 28, édition in-4°j, mettre une sorte d'affectation à se défondre de toute ambition ministérielle en disant: <r Si le roi me chargeait du soin de ses finances (ce flont Dieu le préserve ainsi, que rnoi, car j'ai toute ma vie eu bien de la peine à gouverner les miennes). »
Malgré cette modestie apparente, le marquis était si peu à l'abri des illusions de la vanité la plus présomptueuso que nous le voyons, dans l'année même où il vient de faire publiquement la déclaration qui précède, simagiuer sur la foi des propos qu'on lui a dit se tenir sous l'arbre de Cracovie, qu'il est question de l'appeler, précisément au poste de Surintendant général des Finances. Tout en déclarant à son frère dans une lettre du 29 octobre 1759, qu'il regarde ce bruit comme une billevesée il lui soumet néanmoins un long programme de gouvernement, tronqué et plus ou moins défiguré dans les mémoires de Mirabeau et qui a été pris trop au sérieux par quelques écrivains. Il porte ce titre singulier: Conditions au ca* qu'on vînt s'y frotter.
Le Hoi no l'obtiendra pour Surintendant des Finances, qu'à la condition que son frère sera nommé ministre de la Marine, que M. d'Aubert, premier Président de Douai, sera nommé
contraire, porté à croire que, s'il s'obstinait à rester au Bignon, quoique madame deRochefort le pressât de son côté de venir à Paris, c'était bien moins par sauvagerie devant la perspective d'un accroissement d'importance que par une certaine
Garde-des-Sceaux, qu'il aura, lui Surintendant, dans sa partie un pouvoir absolu et ne traitera qu'avec le Roi ou au plus le Dauphin, que ses opérations ne seront pas soumises du Conseil qu'il aura la permission de quitter à la première fois qu'il serait barré et dispensé (non pas comme on l'a imprimé par erreur, de dire pourquoi, ce serait un non-sens), mais du délit do dire pourquoi, c'est-à-dire qu'il sera libre de communiquer au public les motifs de sa démission, attendu, ajoute-t-il que la réputation est le premier des biens et le seul qu'on ne doive point au maître. La dernière condition imposée par le marquis est que la paix sera faite» au moins sur terre, dans un délai 'déterminé.
La seconde partie de ce programme est bien autrement excentrique que la première, car l'auteur énumère d'abord toutes les opérations subites qu'il exigera en devenant premier ministre : suppression immédiate de toutes les catégories d'intendants et de subdélégués, avec arrestation et mise en jugement de plusieurs hauts fonctionnaires, qu'il désigne par des initiales; — suppression immédiate avec remboursement, des charges tlnancées de maître des requêtes; — réforme prompte et subite de la Trésorerie, tant de recette que de dépense, déclaration que le Roi n'empruntera jamais plus ; — ordre à chaque corps de province et au clergé, et dans les provinces qui ne font point corps, à chaque élection, viguerie ou évGché, d'envoyer dans le délai d'un mois l'état distinct de ses dettes publiques; l'objet do la confection patente de tout ce bloc, dit le premier ministre imaginaire, est d'engager l'universalité à se prêter et à jouir ainsi du bénéfice de la banqueroute, sans en avoir la honte ni les malheurs. — Viennent ensuite les opérations à plus long terme : rétablissement des Etats Provinciaux, suppression dos Douanes et des Gabelles, restitution aux villes de leurs octrois usurpés par les fermiers, mais en les organisant do manière à les diminuer progressivement; — rendre publiques toutes les opérations notoires de la recette et de la dépense, faire même imprimer ce compte rendu en papier grossier pour le peuple, aûn que chacun puisse vdfr ses af-
souffrance d'amour-propre, en voyant sa doctrine triompher sans lui et l'économisme représenté avec éclat par un autre que lui. Ses rapports personnels avec Turgot ne paraissent pas avoir été très-fréquents, car il n'en reste pas de témoignages dans ses papiers ; cependant Turgot ayant collaboré aux Éphémérides, ayant été intendant d'une province où son collaborateur économiste possédait par sa femme des propriétés considérables, ayant même, on s'en souvient, figuré parmi les actionnaires de cette mine de Glanges dont le marquis dirigeait l'exploitation, a dû se rencontrer plus d'une fois avec ce dernier (1). Dans une des rares lettres du ministre de Louis
faires dans celles de l'Etat. Le Rai n'empruntant plus, ajoute la marquis en terminant son programme, l'intérêt tomberait promptement et la marche dos remboursements l'anéantirait. On voit que le réformateur de 1759 n'y allait pas de main-morte et que si ce programme avait été connu, il n'aurait jamais conduit son auteur au ministère. 11 y faut joindre un article que nous avons réservé pour la fin, parce qu'il peint au mieux la part do préoccupation aristocratique qui se mêle encore en 1759 à l'esprit si audacieusemont novateur de Y Ami des hommes. Cet article est ainsi rédigé: « Défense à jamais de toute corvée non seigneuriale. J'ai des moyens pour remplacer cela. » Quanta la corvée seigneuriale, il est visible que le marquis ne songe pas à la remplacer. Le bailli ne parait pas attacher grande importance au programmo ministériel de son aîné : « Ton plan est magnifique, lui répond-il lo 4 novembre 1789, mais nous ne sommes pas au temps où il peut réussir. »
(1) C'est même à l'occasion de cette mine de Glanges que Turgot, intendant du Limousin, écrivit le long et savant mémoiro sur les mi dcs et carrières, imprimé dans ses Œuvres complètes, et où il demanda là refonte do la législation de son temps sur cotte matière.
XVI qu'on a publiées, on le voit adressant de Limoges à un*ami, en 1771, ces lignes qui annoncent des relations avec Fauteur de YAmi des hommes : c M. de Mirabeau, écrit Turgot, partira vraisemblablement avant M. Desmarets, et vous pourrez porter chez M. Dupont (de Nemours) tout ce que vousaurez à m'envoyer, afin qu'il prie M. de Mirabeau de s'en charger. * Je crois même avoir lu dans une des nombreuses lettres inédites du marquis que c'est lui qui procura à son disciple et à son protégé Dupont (de Nemours) la connaissance de Turgot, qui lui accorda bientôt sa confiance et son amitié. Je constate aussi, dans sa correspondance, que c'est par Dupont qu'il se tenait au courant des intentions et des vues de Turgot pendant son ministère ; quant à de l'intimité, il eût été difficile qu'elle pût s'établir entre Turgot et le marquis, car, avec des connaissances bien plus étendues, plus précises et plus variées que les siennes, avec un âme plus haute et moins accessible aux petites préoccupations de l'amour propre, Turgot avait des défauts de caractère analogues aux siens. Il était comme lui peu habile à manier les hommes en détail, impropre à la discussion, opiniâtre, maladroit et tranchant. Tout en adoptant les doctrines des physiocrates, et en ne reculant pas même devant la parlie chimérique de ces .doctrines, c'est-àdire devant l'impôt unique sur la rente foncière et le droit de citoyen exclusivement attaché à t. ii 26
la possession du sol, Turgoi les avait blessés quelquefois par des sorties contre l'esprit de secte, c C'est l'esprit de secte, disait-il, qui appelle sur les vérités utiles les ennemis et les persécutions. Quand un homme isolé propose modestement ce qu'il croit la vérité, s'il a raison, on l'écoute, et s'il a tort, on l'oublie. Mais, lorsqu'une fois des savants même se sont mis à faire corps et à dire nous, à croire pouvoir imposer des lois à l'opinion publique, l'opinion publique se révolte contre eux avec justice» parce qu'elle ne doit recevoir de lois que de la vérité et non d'aucune autorité. Tout corps voit bientôt sa livrée portée par des imbéciles, par des fous, par des ignorants, tiers, en s'y agrégeant, de faire un personnage* Il échappe à ces gens des sottises et des absurdités. Alors les esprits aigris ne manquent pas de les imputer à tous les confrères de ceux qui se les sont permises. » Ces critiques visaient plus ou moins le premier, le plus excessif des disciples de Quesnay, et elles contribuent peutêtre à expliquer l'aigreur avec laquelle on verra tout à l'heure le marquis de Mirabeau apprécier quelquefois Turgot après sa chute. Mais nous devons diro que, pendant toute la durée de la lutte soutenue avec plus de courage que d'habileté par le vaillant ministre contre les courtisans, les parlements, les privilèges, les monopoles, les abus de tous genres et ceux qui en vivent, l'auteur de Y Ami des hommes ne cesse de faire des vœux
pour Turgot, et de l'applaudir, tout en prévoyant de bonne heure qu'il ne pourra pas tenir longtemps contre un si grand nombre d'adversaires, n'ayant d'autre appui que la volonté hésitante d'un jeune roi honnête, mais impropre au rôle
de dictateur que son ministre voudrait lui iraposer.
Le bailli de Mirabeau était à Paris avec son frère dans les premiers mois qui suivirent l'entrée de Turgot au ministère ; nous n'avons donc leur correspondance qu'à partir des émeutes de mai 1775, qui se produisirent à l'occasion de Té* dit établissant la libre circulation des grains. Le marquis est convaincu que ces émeutes, où l'on voit de prétendus affamés piller les dépôts de grains et les boutiques de boulangers, pour jeter le blé ou le pain dans les rues ou dans les rivières, sont soudoyées par les ennemis du contrôleur général. Après avoir raconté tous les détails de cette sédition, qui se produisit à la fois dans plusieurs ville», à Dijon, à Pontoise, à Versailles, à Paris, et qui fut énergiquement réprimée, grâce au parfait accord qui existait alors entre le jeune roi et son ministre, le marquis ajoute : « Noua n'avons pour le bien que le roi et Turgot, mais ils sont bien fermes l'un et l'autre. Le jeune prince a mandé à Lenoir (1) en le renvoyant, c qu'il
(1) Le lieutenant de police» révoqué pour avoir faibli devant l'émeute par complaisance pour le Parlement* déjà très-hostile à Turgot.
fallait gens qui agissent par conviction intime des principes qu'il avait adoptés. » t Quant à Turgot, c'est un courage indomptable, mais il est bien seul . . . Moi qui vois clairement la ligue de tous les fripons de cour, de ville et de province, je pense qu'il n'ira pas loin, mais qu'il se retirera couvert de gloire. » Le bailli, qui partage tous les sentiments de son frère dans cette circonstance, lui répond :. « Je n'ai d'inquiétude que pour la santé du roi et celle de M. Turgot. Dieu veuille leur inspirer le courage nécessaire pour mener tout cela à bien ! *
Dans une autre lettre du 29 mai 1775, tout en continuant à louer Turgot, le marquis se plaint qu'il se laisse trop entourer par les philosophes ; on sait déjà qu'il tenait beaucoup à établir une ligne de démarcation entre les physiocrates et les encyclopédistes, c Turgot et son maitre, écrit-il, sont actifs et invincibles dans l'opposition aux abus, mais faibles et inexperts contre l'astuce de cour... La ligue des fripons est comme le jonc des marais, le tissu radical en est un réseau invincible. Au reste, je ne vois ni n'ai vu Turgot, Albert (le nouveau lieutenant de police qui remplaçait Lenoir), Dupont même. Les fripons orgueilleux (les encylopédistes), qui entourent le premier, et qui sont selon moi la plus nuisible espèce des méchants, n'attaquent rien tant que les économistes. On commence pourtant à dire qu'ils nous sont ennemis. C'est tout èce que je
LE MARQUIS, LE IIAILLI ET Tl'RGOT Wô
voulais, et rien ne m'avait tant choqué que cette accolade qu'on faisait d'eux avec nous. »
Quand Malesherbes consent, par amitié pour Turgot, à venir renforcer l'influence de celui-ci dans le ministère, le marquis s'en réjouit : « Ces deux ministres, écrit-il à son frère le 18 août 1775, ne sont pas du tout gens à avoir des complaisances de cour, ni par ambition, ni par faiblesse. Ce sont gens vraiment intacts quant aux intentions, et à cet égard nous avons au fond tout ce que le vœu public eût pu désirer en faisant même un château en Espagne. On dit déjà de fort bonnes choses du Malesherbes : qu'il a réformé à Versailles force tables de commensaux (1), qu'il a rayé plus de quatre-vingts sauf-conduits (2) demandés, qu'ila ordonné que tout prisonnier d'État eût des plumes et de l'encre, qu'on ne veut plus d'espions, plus de bureau pour déca-
(1) L'institution des commensaux était un des grands éléments ae gaspillage sous l'ancien régime. Ce mot s'appliquait non-seulement aux personnes qui, directement attachées au service du roi et de ses maisons, avaient bouche à la cour, c'est-à-dire le droit de venir dîner à Versailles à l'une des tables royales, mais aussi à un grand nombre de fonctionnaires, dont on peut voir la liste dans l'Encyclopédie méthodique de 1783, qui étaient également réputés commensaux et qu i jouissaient du privilège de so faire nourrir, quand oela leur plaisait, aux dépens du roi.
(2) Voici comment l'Encyclopédie de 1773 définit le sauf-conihiit. Le roi pouvant, comme législateur, suspendre l'exécution des lois quand il a des raisons d'intérêt public pour le faire, accorde seul le sauf-conduit aux débiteurs contre lesquels il y a des contraintes par corps*
cheter les lettres. Il répondit l'autre jour un mot qui me fit encore plus de plaisir, car son faible est la lettrerie. On lui demandait pour un certain Chamfort, faiseur de phrases (car c'est le règne de ces messieurs). Cest un homme de mérite, répondit-il, vous me le dites et beaucoup d'autres aussi; mais il a déjà, et je connais d autres gens de mérite qui n'ont pas, et pour qui personne ne me parle, je dois commencer par ceux-là. » Mais comme dans la même lettre le marquis exposait longuement à son frère combien il serait difficile de rogner les ailes à la finance, et qu'on n'y arriverait que par la recette physiocratique de F instruction, le bailli saisit la balle au bond pour donner du même coup satisfaction à toutes les principales antipathies qu'on lui connaît déjà et pour conclure que deux hommes de robe ne peuvent sauver la France :
Je pense comme toi, répond-il à son frère, le 30 août 1175, que nous verrons le rétablissement des finances, dh môme temps que le jour où les cailles tomberont toutes rôties. C'est parce que corrupta est omnis caro, que je n'ai pas môme une foi bien vive à l'instruction. Video me H or a proboque, détériora sequor, est la devise de presque tout le monde, surtout à Paris qui, ainsi que je l'ai dit, répété et écrit bien des fois, est le centre de toute la canaille de l'univers, et où tout est assez éclaire pour voir le bien, mais est intéressé à vouloir le mal. Toute capitale est l'ennemi capital du bien; cependant toute capitale gouverne réellement. De la suit que tout prince, qui souffrira qu'il y ait une capitale, souffrira invinciblement le mal. J'ai applaudi comme
las autres au choix des deux hommes dont tu me paries, mais c'est parce que, dans la crainte d'être pendu, on est fort aise d'en être quitte pour le bannissement ; car d'ailleurs, j'ai dans la tète que ce ne sera jamais sous de jaquettes, qui nô sont pas sorties d'un cabinet qu'on trouvera la régénération. L'ange Raphaël, revêtu d'una jaquette et élevé parmi les paperasses et les formes, lot us et coutumes, et surtout les préjugés d'une capitale, ne ferait tout au plus que ne pas aggraver le mal.
Ceci n'empêche pas le bailli de surveiller, pour sa part, l'exécution des édits de Turgot : « Tu pourras dire à M. Turgot, écrit 41 à son frère, que ses ordres ne sont pas obéis, car les corvées vont leur train ordinaire sur les chemins, qui n'en avaient pas besoin à beaucoup près. De pauvres paysans m'ont dit : « Le roi ne le veut pas, < mais on nous force, mon bon monsieur ; écri- « vez-le au roi. * C'est auprès de Vermanton. » Et le marquis s'empresse de transmettre la note à son disciple Dupont, l'homme de confiance de Turgot.
Personne n'ignore qu'après vingt mois du ministère le plus laborieux, dont sept, suivant Dupont (de Nemours) avaient été passés par Turgot dans son lit en proie aux douleurs aiguës de la goutte, l'homme d'État qui, pendant ce court espace de temps avait déployé une activité fébrile, voulant tout réformer à la fois, faisant rendre cent neuf arrêts du conseil d'État ou édits précédés de longs préambule»» ton rédi»
gés de sa main, succomba sous la ligue de tous les privilèges, de tous les abus coalisés contre lui, mais aussi, il faut bien le dire, sous l'inquiétude qu'inspirait à un certain nombre d'esprits timides ou prudents son impétuosité réformatrice (1). Cinq jours après sa chute le marquis de Mirabeau, qui venait d'être assez gravement malade, écrit à son frère le 17 mai 1776 : c Tu sais à présent ce qui est arrivé ici, précisément pendant ma maladie : la joie de la cour exprimée par ces mots de M. d'Artois : Enfin nous aurons donc de F argent! Celle non moins vive et immodeste de l'Hôtel des fermes et du Parlement n'a pas gagné le peuple qui baisse la tête et secoue l'oreille. Quant aux Parlements ils veulent, disentils, anéantir et proscrire jusqu'au nom d'économistes, comme Xerxès voulait fouetter l.amer. Demain
(1) Pour apprécier la part d'inhabileté ou d'excès qui se mêlait souvent aux vues les plus sages de Turgot, il suffit de lire avec attention deux de ses projets d'édits les plus importants. Dans son édit contre les jurandes, il avait certainement raison de vouloir arracher les ouvriers au monopole et aux exactions «les patrons et du fisc; mais pourquoi poussait-il son idée jusqu'à interdire absolument toute association libre soit entre les patrons, soit entre les ouvriers ? Dans son édit contre la corvée il n'est pas moins excessif; non content d'affranchir les corvéables d'un impôt qui ne pesait que sur eux et qu'ils devaient subir sous les formes les plus arbitraires, il déclare que les frais d'entretien des chemins ne seront payés qu'eu argent et par les propriétaires seuls et il en dispense les fermiers et les cultivateurs. La loi actuelle, beaucoup plus judicieuse, oblige tout contribuable à concourir pour une somme déterminée payable à sa volonté en argent ou en travail à l'entretien des chemins qui sont également utiles à tous.
Ton recevra à Versailles leurs remontrances contre le lit de justice . Au reste, il ne faut pas douter que la revirade ne soit complète. On compose et décompose chaque jour le gouvernement entier. » Dans une autre lettre du 4 juillet, il raconte qu'au milieu des joies et jactances parlementaires occasionnées par le renvoi de Turgot, un conseiller demanda à un de ses amis ce que faisait M. de Mirabeau : celui-ci répondit que j'étais bien malade. « 11 est moins malade que ses principes, répliqua l'autre. *
La chute deTurgot eut, en effet, pour conséquence immédiate un assez grand discrédit jeté sur les doctrines physiocratiques et une sorte de persécution contre les disciples de Quesnay. Dupont (de Nemours) fut exilé dans sa propriété duGàtinais ; le recueil des Nouvelles Éphémérides, qui avait reparu, sous la direction de l'abbé Baudeau, pour soutenir l'administration de Turgot, fut supprimé, et le principal rédacteur, également exilé en Auvergne. Lo même sort fut infligé à l'abbé Roubaud, qui rédigeait dans le même esprit la Gazette de Fayricullure et du commerce ; le marquis enfin fut invité à suspendre ses assemblées du mardi (1).
(1) La persécutum ne fut d'ailleurs ni bien dure ni bien longue, et M. Daire, qui s'attendrit un peu sur le sort de Dupont •lo Xemours), se serait consolé s'il avait lu une lcttro, écrite par If marquis de Mirabeau deux ans après, le 14 avril 1778, dans laquelle, pour prouver que la physiocratie a été utile à tout le monde, <>x<vpt,'? à* lui, il énumère les compensations obtenues par U» exile : « L'abbé Baudeau, dit-il, a eu 4,000 livres de
Une cause encore plus grave et plus personnelle contribuera à expliquer la part de rigueur qui va se mêler désormais à tous les jugements du marquis de Mirabeau sur Turgot. Dès le 16 juillet 1776, il écrit a son ami Longo : « On dit que MM. Turgot et de Malesherbes vont en Italie ; en ce cas, vous verrez deux hommes qui ont le cœur droit et l'esprit gauche, et je ne sache rien de moins propre au gouvernement que ces deux qualités-là. * On sait déjà que le bailli se prêtait difficilement à l'idée que des hommes de robe pussent sauver la France ; il garde cependant d'abord une certaine sympathie pour le ministre tombé. « Le peuple, écrit-il le 25 août 1776, pleure assurément Turgot qui fut un honnête homme, quoique très-gauche. » Mais à mesure que l'ébranlement en sens contraire occasionné par les actes de Turgot et par ceux de ses successeurs se fait* sentir dans toutes les parties de l'administration, le bailli se prononce de plus en plus contre Tardent réformateur. « Tu sais, écrit-il à son frère, le 14 août 1778* que, dès les premiers jours de Turgot, j'ai dit qu'il n'y resterait pas. Je le dis à Dupont, qui m'assura toujours de la confiance et estime du roi pour son patron. Tu seras assez étonné que je te dise de
pension sur la domerie; l'abbé Roubaud, 3,000 sur les économats; Dupont, 8,000 de sa place d'inspecteur du commerce et 4,000 de gratification annuelle. Il met tout cela à son bien du M ois-les- Fossés. »
plus que ce fut un bien pour le royaume que cet homme fût déplacé ; car, avec de très-bonnes parties de système quant à l'économique, il avait pris aussi les systèmes d'urbanité parisienne. Or, nous ne sommes pas faits pour le républicisme, et s'il eût exécuté tous ses plans, il en aurait résulté ou le despotisme ou la république; car l'égalité, parmi les hommes, mène à l'un des deux invinciblement. »
Loin d'être étonné, le marquis abonde au contraire et même avec exagération dans le même sens que son frère. « Tu as très-bien jugé Turgot, lui répond-il le 29 août, c'était une tête fêlée, phi* losophique à la mode de ces messieurs, et dont les systèmes politiques allaient à tout confondre. Quant à son plan fiscal, il n'était pas à lui ; mais sa manière prématurée de l'annoncer, idéale et gauche de le prendre, dédaigneuse et butée de le conduire, l'aurait reculé de cent ans, s'il était possible. Il faut une dignité naturelle et un sens fort droit, ou infiniment d'esprit, pour être honnête homme et en place, et il n'avait rien de cela. Ce n'était qu'un vrai casse-col. »
Tant que son frère s'en prend à Turgot, le marquis est toujours prêt à applaudir ; mais le bailli ne s'en tient pas toujours à cette limite, et la chute du réformateur économiste le rend de plus en plus sévère pour l'économisme.
t Tes soinspaternéls pour l'humanité, écrit-il à son frère,
le 8 mars 1119, peuvent avoir fait du bien aux Suédois, aux Toscans, et à quelques étrangers ; mais ils ont prodigieusement nui, ainsi que tous les beaux paragraphes des économistes, à la Provence, au Languedoc, au Dauphiné, et à tous les pays où la commune fait communauté . Vous avez excité une rébellion générale de la canaille, qui argumente toute d'après l'égalité naturelle, et messieurs les avocats, procureurs et gratte-papier répètent vos arguments, en les accommodant à leur guise. — De quel droit, disent-ils, un homme qui n'a que les mêmes organes qu'un autre est-il seigneur, et l'autre vassal ? — Quand même ils auraient raison dans le fond, ce que je nie, détruire cette subordination, c'est comme détruire la religion et tous les autres usages anciens, ce qui est môme chose que bouleverser tout. Tu sais que je ne suis pas plus méchant qu'un autre, mais compte que les hommes ont toujours fait, font et feront toujours plus pour ceux qu'ils craignent que pour ceux qu'ils aiment. »
Ici, le marquis ne fait plus chorus ; il se sent piqué au vif, et il riposte énergiquement au bailli le 26 mars : c Donnerais-tu aussi dans le cri du vulgaire contre les économistes ? Nous n'avons pas en un seul endroit prêché l'égalité; nous avons, au contraire, démontré l'essence naturelle des distinctions et la nécessité sociale des prérogatives, qu'il ne faut pas confondre avec les privilèges, contre lesquels même nous n'avons rien dit nominatim, si ce n'est au sujet des exemptions d'impôts. Ce sont les philosophistes qui ont voulu tout confondre, et qui y tendent de droit et de fait, et par doctrine et par cabale. Au reste, ils ont été sur cela la mouche du coche, et n'ont pas
LE MARQUIS, LE BAÎLLÎ ET TUHGOT 41$
changé grand'chose à la face des choses humaines, qui tendent et tendront toujours à l'usurpation. Nous avons prêché l'humanité ; mais elle est dans la justice, et j'ai surtout évité de rien sous-entendre, et de laisser risquer aucun principe sans développement. »
Loin de désespérer de l'économisme physiocratique, le disciple de Quesnay croit plus que jamais à son triomphe. « Je ris, s'écrie-t-il, de voir des grenouilles qui se vantent d'arrêter le soleil. Dans dix ans on ne parlera plus d'économistes, disaient les parlementaires. Ils y SQnt beaucoup revenus depuis, et j'ai toujours dit à ceux des confrères qui m'en parlaient : c Ne vous fourrez pas là, ils ne savent ce qu'ils font. » Turgot a fait toutes sortes de fautes de caractère et d'ignorance des hommes ; mais il n'en a fait qu'une petite de jugement, c'est de n'avoir pas attendu que le pot au noir des abus vienne les cogner rudement et inévitablement. » Le marquis aime à répéter une phrase de la femme d'un fermier général, disant à son mari à propos des économistes: « A la fin, ils nous auront. *
Nous pourrions multiplier beaucoup ces discussions sur l'économisme et sur Turgot, qui abondent dans la correspondance des deux frères, mais nous devons nous borner. Qu'on nous permette seulement de citer encore un portrait inédit de r homme illustre qui, voulant prévenir la Révolution, contribua à la précipiter. Celui-ci est postérieur
à la mort de Turgot ; il est adressé par le marquis de Mirabeau non plus au bailli, mais à l'économiste italien Longo. Il est daté du 14 février 1787, et il est écrit à l'occasion de la Vie de Turgot par Condorcet, qui avait paru sous l'anonyme à la fin de 1786; le marquis juge à la fois Turgot, Malesherbe* et Condorcet :
c Vous définissez fort bien Turgot, qui avait une bonne âme, mais qui était un pédant de la première classe, gâté par les femmes ... (1) et par cette bande de sangsues philosophiques, les plus propres à gâter tous les hommes •t Jk faire oxtravaguer quiconque surtout a reçu de la nature un cœur à droite et un esprit à gauche ; gens infatuant leurs élèves de ce grand mot : la gloire ! qui est la pierre ponce de toute vertu vraie et simple ; la gloire ! dont ils font un petit cercle pour leurs adeptes, un vaste pour leurs dupes, un commode pour eux. La portion indélébile de caractère* d'enfant qui réside dans le bon Malesherbes, homme sonore, simple, et incapable de toute administration comme son chai, Ta garanti des plus dangereux écueils de cette infatuation, et il n!y a recueilli
(1) Nous avons dû supprimer ici quelques mots spirituels mais légers qui avaient copendant pour objet de rendre hommage à la pureté Ue» mœurs de Turgot, et nous les rempteçooa par cotte citation do Dupont (de Nemours), qui exprime très-bien la même idée. « M. Turgot, dit-il, aimait la société des femmes et arrait presque autant d'amies que d'amis; mais son respect pour elles était celui de l'honnêteté, dont l'accent diffère un peu de celui do la galanterie. » Il est si universellement connu que Turgot, quoique très-austère dans ses moeurs, aimait beaucoup la société des femmes, qu'on resto stupéfait quand «n lit cette sentence portée par M. Louis Blanc sur lui [Histoire de la Révolution française, t. I, p. 553) : « Son austère éloignement pomr tes iêmmea fut mne de ses faiblesse*. »
que des ridicules académiques. Ils voulurent le fourrer dans le gouvernement au moment' où la patience des renards de cour prêtait le terrain aux gaucheries opiniâtres de l'extatique Turgot. I) y a toujours du profit pour los habiles gens à laisser ces vertueux objets de l'infatuation populaire se perdre d'eux-mêmes et se discréditer eux et leur espèce auprès d'un jeune prince. Ce genre d'expérience fait place à l'axiome favori du pays qui dit que : les honnêtes gens ne sont bons par malheur ù rien ; et cela est très-certain au pays des malhonnêtes choses. Quoi qu'il en soit, voilà l'histoire de Turgot que vous ave* très-bien comprise. À l'égard de sa moderne histoire (celle que venait de publier Condoroet), il m'a paru : 1° qu'on y prononçait l'athéisme tout pur, et Ton m'a dit que c'était langage géométrique ; 2° on y lit des notes en algèbre; cela m'a paru neuf(i); 3° on y trouve adjonction de la politique du présent à la philosophie du présent ; cela est plus sérieux ; 4° excursion philosophico-politique sur les quatre parties du moade ; cela est fort beau pour nous autres trompettes du royaume deXiquée, mais il était inutile au moins d'en barbouiller la figure d'un homme qui fut administrateur toute sa vie, et qui dut s'occuper du positif et démêler du moins le possible actuel ; 5° cet écrivain réalise absolument tous les rêves de déménagement qu'on attribuait A Turgot quand on voulut le perdre et qu'on fit élever tout à coup la clameur de haro universelle, et l'on croyait au moins charger la' dose ; 6° d'Àngivilliers, ami et appui de Turgot, assure fortement que cette vie no lui ressemble
(il Cette réflexion du marquis est un pou ingratosous sa plume, car elle s'applique à huit pages de la vie do Turgot dans lesquelles Gondoroet s'évertue à prouver par une série de déductions algébriques la nécessité et la justice de l'impôt foncier nniffiic, r'csl-à-tlirc de l'axiome favori de tous los disciples de Qfcûinay.
ni à lui, m à ses plans el opinions. Je sais bien du moins un mot qu'il dit à Dupont, partant alors pour la Pologne et qui me le répéta ; c'était dans le temps où l'on parlait déjà de mettre Turgot en place, et où celui-ci, parlant des charités qu'on lui prêtait, disait : « On prétendra que je suis encyclopédiste et économiste : je ne suis* point encyclopédiste, car je crois en Dieu; je ne suis point économiste, car je ne voudrais pas de roi. »
Si cette phrase, transmise au marquis de Mirabeau par Dupont (de Nemours), a été réellement prononcée par Turgot dès 1772, elle est assez curieuse, car elle ajoute à la physionomie de Fillustre contrôleur général une nuance jusqu'ici inaperçue et qui aiderait peut-être à expliquer la rudesse amère quoique affectueuse encore de cette fameuse lettre du 30 avril 1776, récemment publiée pour la première fois par M. de Larcy et qu'il écrivit au roi, quelques jours avant sa disgrâce. Mais la phrase ne change rien d'ailleurs à l'idée qu'on peut se faire, en étudiant Turgot, des qualités et des défauts de son esprit et de Terreur principale de sa politique. Il est possible qu'en effet il ait différé des économistes en ce point qu'il était moins monarchiste qu'eux ; mais il n'en était pas moins foncièrement économiste physiocrate, même en politique, car il était aussi pénétré que les autres disciples de Quesnay de la conviction que la France ne pouvait être gouvernée que par une autorité unique et absolue. Dans le cas où le propos qu'on vient de citer
serait exact (ce que nous ne garantissons pas), il ne prouverait qu'une chose, c'est que, quand il disait au roi, au début de son ministère : t Tant que Votre Majesté ne s'écartera pas de la justice, elle peut se considérer comme un législateur absolu, » il aurait peut-être été capable d'accepter pour lui-même, à titre de dictateur d'une république, le rôle qu'il voulait faire jouer sous sa direction à un jeune roi, dont l'esprit, moins confiant que celui de son ministre, s'effrayait de porter le poids et la responsabilité d'une dictature (1). Ce serait élargir beaucoup
(1) L'affirmation du marquis sur le républicanisme de Turgot on vue de la France ne me paraît cependant nullement démontrée, quoiqu'elle se retrouve, je crois, chez quelques écrivains de nos jours. Aucun des travaux de Turgot ne la confirme expressément, pas même sa lettre au docteur Price sur les diverses constitutions des États-Unis, car tout en faisant des vœux pour la prospérité de cette nation nouvelle, il ne ménage pas les critiques à ses législateurs. Condorcet, dans son volume sur Turgot, où il le fait quelquefois parler un peu à sa guise, semble dire au nom de s#n ami qu'une constitution républicaine est la meilleure do toutes; mais il ajoute immédiatement (p. 262) que M. Turgot disait souvent : « Je n'ai jamais connu de constitution vraiment républicaine, » et qu'il déclarait, après avoir montré les difficultés, d'une pareille constitution, que dans Y état actuel des sociétés, l'exercice du droit législatif, accordé même à tous les propriétaires fonciers (car on verra plus loin qu'il n'a jamais accordé qu'à ceux-ci la qualité de citoyen), serait presque illusoire pour la plus grande partie du peuple, tandis que les monarchies ont de grands avantages. Le monarque, d'après le ministre physiocrate, n'a et ne peut avoir aucun intérêt à faire de mauvaises lois, avantage qui n'existe dans aucune aristocratie, c'est-à-dire dans aucun des gouvernements républicains anciens et modernes de notre hémisphère, et Condorcet. son ami, fait conclure par ces mots : «Des peuples naissants ou peu nombreux peuvent seuls avoir un législateur qui ne soit
41* ikà MtftÂBfeAlf
trop le ftâdte dé eëS études sur leà Mirâpèàti, que d'J fhire entrer un exposé complet de la politique Aê Turgot. Uri travail intitulé : Louis XVI et ThrQol, publié dans le Corïespondêtnt du 26 août 1866,; avec iëè documents flou veau* rôetieilltë par M. dé Larcy, met en relief tdUtôîi les belles et nobles tftîalitéè de l'éminëht miniètrè de Lottis XVI, la probité de sOtt fcarttfctèrë; âort grand ahioUf du bien , soi! intelligence Supérieure Servie pat* de vastes cennàisSttrieéS ; mais il rhet auâfei en pleine lumièW le côté chiméHtfUe de ses vues , l'inhabileté obstinée et dédaigneuse avec laquelle il attaqtte de front tous les obstacles, sans jamais chercher â en tourner âucUn, et il nous montre comment ses amis même les plus dévoués, notamment Malesherbes, Sont obligés de lui dire : t Pourquoi vouloir tant de choses à la fois ! Vous vous imaginez avoir l'amour du bien public ; point du tout, vous en avez la rage ; car il faut vraiment être enragé pour forcer en même temps la main au roi, à M. do Maurepas, à toute la cour, au Parlement , etc. * Il y a certainement quelque chose de touchant dans la réponse de Turgot, alléguant qu'on meurt jeune dans sa famille, et
pas un monarque. » Que Turgot ait philosophé parfois avec son atnl sut* les républiques Fédérativcs, cela n'ôto rien à la valeur des déclarations si positives que nous venons de citer et qui ne nous permettent pas de croire à ses intentions républicaines relativement à notre pays.
LE MARQUIS, LE BAiLLÎ ET TURGOT 41f
que la goutte héréditaire dont il Souffre l'oblige à se presser d'accomplir ses projets de réforme ; mais cette réponse même he part~elld pas aussi de la confiance toujours nuisible, qu'araH cet illustre homme d'État en son infaillibilité f N'est-ce pas fce sentiment qui l'empêcha dé corn* prendre que, si le rôle de Pierre le Grand avait été possible, dans un pays encore barbare, il ne Tétait plus chez nous au dix-huitième siècle, et qu'il ne pouvait plus être donné à un homme seul de transformer la France sans son intervention ? S'il eût seulement dépensé la moitié des efforts qu'il prodigua pour pousser vainement Louis XVI vers l'usage hardi du pouvoir absolu, à obtenir de ce malheureux roi la convocation des Etats généraux quinze ans plutôt (comme le demandait Malesherbes dès 1774), dans un temps où l'esprit révolutionnaire n'avait pas encore débordé le besoin des améliorations et des réformes légales, n'est-il pas permis de croire qu'il eût trouvé dans le concours de la majorité des Etats la force nécessaire pour vaincre la résistance égoïste des privilégiés et des monopoleurs déchaînés contre lui et en même temps le frein contre les tendances parfois chimériques de son esprit ? Mais il était trop physiocrate pour admettre une ou plusieurs assemblées au partage du pouvoir législatif, et quiconque prendra la peine de lire le volumineux mémoire écrit sous son inspiration, on pourrait presque dire sous sa dictée, par Dupont (de
Nemours), et qui contient le plan de l'organisation générale qu'il voulait appliquer à notre pays, reconnaîtra aisément qu'il n'était ni libéral ni démocrate dans le sens actuel du mot, et que ses idées politiques et administratives diffèrent trèspeu de celles de Quesnay ou de Mercier de la Rivière (1).
g III. — PROGRAMME ADMINISTRATIF ET POLITIQUE
DE TUROOT
Voici, d'ailleurs, un résumé succinct, mais exact, de ce long programme du ministre de Louis XVI.
Refusant absolument à la nation le droit d'intervenir, par ses représentants, dans les affaires politiques, Turgot ne lui accordait ce droit que dans les affaires administratives, et encore d'une façon très-incomplète. Il organisait dans ce but une série d'assemblées municipales, qui devaient représenter successivement la paroisse, le canton
(1) Quelques écrivains nous paraissent avoir exagéré la part de Dupont de Nemours dans ce mémoire, afin de diminuer la responsabilité de Turgot. L'ami du ministre dit en propres termes que toutes les idées de ce mémoire appartiennent à M. Turgot. A la vérité ce travail devait être revu et corrigé par l'auteur avant d'être présenté au roi, mais les idées sont si bien de Turgot qu'elles se retrouvent presque toutes, même les plus contestables, dans le travail de Condorcet, à une époque ou le mémoire dicté à Dupont de Nemours n'était pas connu.
ou Y arrondissement (Turgot emploie ce mot comme synonyme de canton), la province et enfin la France, au moyen d'une assemblée générale composée de députés nommés par chaque assemblée provinciale, qualifiée municipalité du royaume, et qui devait siéger à Paris pendant six semaines.
Non content d'exclure de ces diverses assemblées quiconque n'était pas propriétaire foncier (1), Turgot exigeait de tout propriétaire un minimum de revenu net de 600 livres en fonds de terre. Quiconque ne possédait pas ce revenu était libre de se réunir à un ou plusieurs propriétaires qui étaient dans le même cas que lui et de se faire déléguer par eux la représentation de leur part de revenu jusqu'à concurrence de 600 livres. En revanche, les propriétaires qui dépassaient le chiffre de 600 livres avaient un nombre de voix proportionnel à chaque multiple de ce chiffre.
Il est vrai que tout privilège d'ordre, de profession et de naissance disparaissait dans ce plan
électoral ; mais, quoiqu'il semble déjà très-com-
pliqué, il était enrichi d'une disposition essentiellement physiocratique qui n'était pas propre à
(1) Il est curieux de voir Condorcet, qui sera bientôt beaucoup plus démocrate que Turgot, écrire encore, en 1787, sous 1 influence de son maître, qu'« il est difficile de ne pas regarder les propriétaires fonciers comme étant seuls les membres essentiels de la société. »
#î LES MIRABEAU
la simplifier, en pe reconnaissant pour unique richesse quô ta produit net de la terre. Tous les di^iples 4$ Qu^snay, y compris Turgot, eu concluaient qus tous les propriétaires de maisons d&BS les yiïïm au las campagnes ne pouvaient être en petto seule qualité ni contribuables, ni électeurs. « Une maison, dit le mémoire de Twgot, est mm sarte de propriété à fonds perdu ; Jqç réparations emportent chaque année, et tous las A#$ de plus m plus, une partie de sa valeur ; Ot, au bout d'un siècle plus ou moins, il faut rebâtir la maison en entier» » Turgot proposait donc de n'accorder une voix électorale aux propriétaires 4a maisons dans les villes, qu'à la condition qu? la terrain but lequel serait bâtie leur maison vaudrait au moins 15,000 livres, indépendamment de l'édifice qui ne comptait pas, pe qui évaluait leur revenu à peu prés aux 600 livres de fente du plus modeste propriétaire foncier (1); et il ajoutait ces réflexions, qui paraîtront bien singuliàres aujourd'hui : < Il y a très-peu de possesseurs da maisons dont le terrain occupé par leurs édifices vaille quinze mille francs, on n'en
(4) Le marquis de Mirabeau, fidèle aux principes de l'École, affirme, de son côté, que les maisons ne constituent pas un fonds productif. Il semble cependant aux yeux du simple bon #eii6 que ai une maison a donné longtemps un gros revenu à •on propriétaire, revenu souvent très-supérieur à celui d'un tends de terre, ce dernier a pu aisément mettre de côté sur ce revenu assez d'argent pour la lé parer et môme la rebâtir sans aucune perte.
PROGflAMtyE J)E TURGOT *?3
trouverait pas cent à Paris ; il en résulter^ que la presque totalité des propriétaires urbains ne seront que des citoyens factionnaires et qu'il se trouvera, même dans les villes, de bien plus petites fractions de citoyens que dans les campagnes. »
C'est à l'aide de cette série d'asseiqb}ée9 municipales ainsi constituées que Turgot compte réaliser toutes les réformes administratives qu'il a en vue, y compris l'impôt foncier unique à la charge des propriétaires, qu'il n'annonce que vaguement, mais qu'il fait cependant eufrevoir à la page 548.
Nous n'insisterons pas sur la part d'idées justes qui se rencontrent dans ce volumineux document, quant aux moyens de soulager les pauvres par T intervention volontaire et intéressée des riches et de supprimer les faux frais qu'entraînent pour tous les citoyens des formes d'impositions essentiellement vicieuses. Quant à la liberté du con> merce et de l'industrie, nous eu avons déjà parjé ailleurs ; nuis nous deyons nous arrêter sur ufte idée généreuse en elle-même où éclate cependant l'insuffisance d'esprit pratique qu'on ne saurait méconnaître chez Turgot. Il propose au roi d'entreprendre immédiatement une réorganisation complète de l'instruction publique à tous les degrés. On sait déjà que c'était la thèse de tous les physiocrates ; mais ils la rendaient aussi étroite qu'obscure par leur manie d'absorber toute ins-
traction dans cette bouteille à T encre qu'ils appelaient l'instruction économique. Turgot n'est pas si exclusif; il demande au roi la formation « d'un conseil de l'instruction nationale sous la direction duquel seraient les académies, les universités, les collèges, les petites écoles... Ce conseil n'aurait pas besoin, dit-il, d'être nombreux, car il est à désirer qu'il ne puisse avoir lui-même qu'un seul esprit. Il ferait composer dans cet esprit les livres classiques d'après un plan suivi, de manière que l'un conduisît à l'autre et que l'étude des devoirs du citoyen, membre d'une famille et de l'État, fût le fondement de toutes les autres études qui seraient rangées dans l'ordre de l'utilité dont elles peuvent être à la patrie. » (Œuvres complètes, p. 506.)
Cette idée avait déjà été émise avant Turgot. Mais la présenter comme d'une exécution facile à un roi pieux, en 1775, dans un temps où le clergé avait encore la haute main sur l'instruction publique à tous les degrés, où l'Université elle-même, qui ne délivrait aucun grade sans une déclaration de catholicisme, subissait plus ou moins son influence, où le Collège de France, le plus libre des établissements d'instruction, était néanmoins sous l'autorité du Grand-Aumônier, où dans la plupart des petites villes et dans tous les bourgs et villages, les écoles étaient dirigées par des congrégations religieuses ; en un tel temps proposer l'exclusion immédiate du clergé de toute participation
à l'instruction morale, pour la confier exclusivement à des laïques, n'était pas le fait d'un appréciateur intelligent de la situation. Sans doute, on peut le louer d'avoir devancé la création de notre Conseil supérieur de l'Université, mais ce Conseil n'a presque jamais pu se passer de l'intervention des ministres des divers cultes reconnus, qui y ont toujours figuré. Tandis qu'il nous parait évident que Turgot voulait en exclure absolument le clergé ; c'est ce qui nous semble résulter des explications du ministre, malgré les ménagements de forme qui lui sont imposés par la piété du Roi. c Cette instruction, dit-il (l'instruction laïque), serait d'autant plus nécessaire que l'instruction religieuse est particulièrement bornée aux choses du ciel . . . elle ne su fût pas pour la morale à observer entre les citoyens. »
c Votre royaume, Sire, est de ce monde, et sans mettre aucun obstacle (bien au contraire) aux instructions dont l'objet s'élève plus haut, je crois ne pouvoir rieif vous proposer de plus avantageux que de faire donner à tous vos sujets une instruction qui leur enseigne tous les devoirs de la morale sociale, et l'intérêt qu'ils ont à remplir ces devoirs pour le bien public et le leur propre. »
Cependant où trouver, en 1775, tous ces maîtres et toutes ces maitresses d'école laïques, capables d'enseigner dans tous les bourgs et dans tous les villages de France aux enfants du peuple, non-seulement l'art d'écrire, de
4*6 LES MIR40ÇAI}
lire, dç compter, mais 1$ science dp tpus les devoirs de l'homme en société, même 4 l'Aide fi' un manuel fourni par le Conseil supérieur ? Qui aurait pu garantir tous pes professeurs de morale sociale, contre les inepties ou les .erreurs de leur interprétation ? Habitué à pe compter pour rien les difficultés, Turgot ne voyait que le bitf , pt dans un acpès d'enthousiasme, où Ton recoj*p^t aisément que Dupont de Nemours n'a été que \e copiste de ce mémoire, il disait au Roi : % Si Votre Majesté agrée ce plan, Sire, j'osp lui répondre ,que dans dix Ans s? cation ne sera pas reconnaissable, et que, parles lumières, parles bonnes pleurs, par le zèle éclairé pour son service .et pour celuj de la patrie, elle serait infiniment audessus de tous les autres peuples , * Ailleurs, il dit : « Votre peuple serait le premier des peuples Les enfants qui ont actuellement dix ans se trouveraient alors des bommes de vingt, préparés pour J'JStat, affectionnés à la patrie; soumis, non par prainte mais par raison, à J'^uJorité ; sçcoufablps envers leurs ponciiqyens, accoutumés # reconnaître et à respecter la justice, qui est le premier fondement des sociétés. » (Œuvres complètes, p. 508.)
Hélas ! ij n'y a pas seulement dix ans, il y a bientôt cent ans que la France agite sans .cess,e et résout parfois en sens contraire ces difficiles problèmes de l'instruction et de l'éducation. Le progrès ££t yi?ible, quoique lent, en matière d'ins-
truction populaire. L' est-il autant pojjr cette partie de l'éducation civique que Turgot rçe séparait pas de l'instruction et qu'il voulait rendre accessible à tous? S'il vivait, peut-être reconnaîtrait-il ljoimême qu'il parlait alors en utopiste.
Mais si cette utopie sur l'éducation morale et sociale, laquelle devait d'ailleurs être essentiellement royaliste, peut recommander Turgot à la sympathie des démocrates, il est un point important par où il se détache absolument, non-seulement de la démocratie actuelle, mais même du mouvement d'idées qui devait éclater après lui, en 1789. En lisant ce plan destiné à fournir au Roi les moyens d'accomplir toutes les réformes administratives utiles par le concours dépendant d'une série Rassemblées consultatives, p# est étonné de voir que le sentiment qui domine Turgot est la défiance continuelle des assemblées, avec la préoccupation constante de les maintenir dans un étal de subordination absolue à la volonté royale. Pour les assemblées de paroisses cela semble assez facile ; et cependant Turgot insiste pour que ces assemblées soient aussi peu nombreuses que possible. Suivant lui, elles doivent se réduire souvent à huit ou dix, même à cinq ou six personnes portant voix de citoyens, et la plupart d'après la procuration des citoyens fractionnaires. Cet arrangement accompagné de la pluralité des voix accordée aux plus riches, t rendrait, dit Turgot, les assemblées beaucoup plus raisonnables que $i ç p-
taient les gens mal instruits et sans éducation qui prédominassent. » (Pages 514 et 516.)
Quant aux assemblées d'arrondissement, Turgot, on Ta déjà vu, par sa combinaison destinée à réduire le plus possible les droits des propriétaires de maisons, est encore plus préoccupé de les fractionner. Il n'hésite pas à dire au roi : « Les assemblées nombreuses sont la peste de toute raison » (P. 534). Pour ce qui est des assemblées provinciales, composées des députés des assemblées du deuxième degré, elles ne dépasseraient guères le chiffre de trente, elles auraient deux sessions par an, une de trois semaines, l'autre de huit jours. Quant à la grande municipalité, la municipalité générale du royaume, composée d'un député de chaque assemblée provinciale, et réunie chaque année pour six semaines, avec un traitement de mille écus par député pour ces six semaines, elle serait aussi enfermée dans des attributions exclusivement administratives. Elle ferait, sous la direction des ministres, le partage entre les provinces des impositions fixées par le roi. Elle arrêterait les dépenses à faire, soit pour les travaux publics, soit pour les secours. Mais, même dans ce domaine restreint, c si l'assemblée générale ne se portait pas, dit Turgot, aux réformes que Votre Majesté aurait projetées, vous n'en seriez pas moins le maître de faire ces réformes de votre propre autorité, après avoir établi leur utilité; car, encore une fois, ces assem-
blées municipales, depuis la première jusqu'à la dernière, ne seraient que des assemblées municipales, et non point des Etats. Elles pourraient éclairer, et par leur constitution même elles éclaireraient sur la répartition des impôts et sur les besoins particuliers de chaque lieu; mais elles n'auraient nulle autorité pour s'opposer aux opérations indispensables et courageuses que la réforme de vos finances exige. Elles auraient tous les avantages des assemblées d'Etats, et n'auraient aucun de leurs inconvénients : ni la confusion, ni les intrigues, ni l'esprit de corps, ni les animosités et les préjugés d'ordre à ordre. » Et il ne vient pas à l'idée du ministre, que cette assemblée générale, composée de députés élus par toutes les assemblées provinciales du royaume, pourrait ne pas se prêter au rôle si effacé et si docile qu'il prétend lui imposer.
Ainsi, l'idée fixe de Turgot était de réformer la France, en maintenant entre les mains du Roi le pouvoir politique le plus absolu. Cette idée était celle de toute l'École physiocratique, unanime à repousser comme une opinion funeste, c'est le mot deQuesnay, ce que nous appelons aujourd'hui le gouvernement parlementaire.
La générosité qui porterait, dit, en 1777, le futur républicain Condorcet, à laisser à des assemblées le soin de prononcer sur leurs intérêts ne serait qu'une cruauté hypocrite. Ce serait abandonner en pure perte le plus grand avantage des monarchies, celui de pouvoir détruire l'édi-
flce des préjugés avant qu'il se soit écroulé dé lui-même, et de faire des réformes utiles, même lorsque la foule des hommes riches et puissants protège les abus* celai enfin do suivre un système régulier, sans être obligé d'en sacrifier une partie à la nécessité de gagner les suffrages.
(Vie de M. Turgot, p. 146-146.)
Si donc les physiocrates ont été parfois, comme le leur reproche Tocqueville, révolutionnaires avec excès, c'est seulement dans les questions âdmîriistratives. Par leur philosophie élevée et humaine, par leurs idées sur l'inviolabilité dé ïâ propriété et de la liberté individuelle, par une portion dé leurs opinions économiques, Turgot et ses coreligionnaires peuvent être considérés comme des précurseurs des hommes de 1789; par leur politique ils s'en détachent nettement. L'Assemblée constituante, tout en s'inspirant de leurs principes à d'autres égards, rompit absolument avec eux sur ce point, puisqu'elle posa en principe que toute nation chez laquelle les pouvoirs n'étaient pas divisés n'avait pas de Constitution. Mais elle ne sut pas établir en pratique cette division des pouvoirs, elle sacrifia le pouvoir exécutif à une assemblée unique, et elle entraîna le pays dans une série de constitutions anarchiques qui lui firent considérer comme une délivrance le retour à l'autorité absorbante d'an seul homme. Lorsqu'après de grandes catastrophes, la France revint à un régime constitu-
PROGRAMME tJË TtfRGOT 43Î
tiontiel mieux combiné que celui de 1789, qui aurait pu prévoir qu'après en avoir joui trentecinq ans elle l'abandonnerait si facilement, pour en accepter pendant dix-huit ans là parodie ht plus mensongère?
Peut-être, lorsque les physiocrates repoussaient la théorie de Montesquieu sur la pondération des pouvoirs, n'obéissaient-ils pas seulement â cette tendance propre aux utopistes naturellement ennemis dé la délibération? Peut-être avaient-ils aussi lé sentiment de la difficulté d'introduire chez une nation si longtemps soumise au pouvoir absolu de ses rois, ce mécanisme admirable mais délicat du gouvernement parlementaire, qui impose à tous les représentants des deux pouvoirs, une somme presque égale d'intelligence, de désintéressement et de patriotisme.
En tous cas ils avaient au moins sur les partisans actuels du gouvernement absolu une notable supériorité. Sincèrement persuadés que pour faire le bien de la nation, il fallait renfermer son intervention dans le cercle d'une consultation administrative, ils voulaient en môme temps garantir les citoyens contre toute oppression, toute injustice, toute spoliation, ert vertu des lois fondamentales de Yordre naturel. Ces lois, Turgot les affichait peut-être moins que les autres disciples de (Juesnay, mais il les acceptait comme eux, et s'en servait pour repousser le dogme de l'utilité sociale.
La doctrine des physiocrates n'a donc pas le caractère brutal qui vise ouvertement à la domination par la force. Mais elle s'en rapproche, en ce sens qu'elle est également imbue d'un esprit dictatorial, préférant la promptitude et la facilité de l'exécution à toutes les garanties de sagesse que donne la nécessité d'avoir raison devant des assemblées libres. Et voilà pourquoi nous ne croyons pas avoir commis une injustice, en faisant aux physiocrates et à Turgot leur part de responsabilité dans les doctrines absolutistes qui se maintiennent en France, malgré les effroyables catastrophes qu'elles ont produites.
La rapide étude que nous avons faite du programme administratif et politique de Turgot, nous a permis de constater combien ce ministre s'est inspiré des principes communs à toute l'École physiocratique. Ce n'est donc pas précisément par dissidence sur le fond des choses que le marquis de Mirabeau se montre de plus en plus acerbe dans ses appréciations sur Turgot. Il est surtout irrité de son échec, qui rejaillit sur les économistes, et il insiste sur les erreurs et les maladresses qui Font produit; mais il faut bien ajouter aussi qu'il avait une raison particulière pour se consoler difficilement du renvoi de Turgot. La chute de ce ministre avait en quelque sorte entraîné sa propre chute. Depuis treize ans, une épée de Damoclès était suspendue sur sa tête. Sa femme, séparée de lui, le menaçait chaque jour d'un grand scan-
dale s'il ne consentait à lui laisser la libre disposition de toute sa fortune personnelle. Les hommes d'affaires qui l'entouraient et l'excitaient, pour l'exploiter, cherchaient le moment favorable pour une attaque ; ils le trouvèrent précisément lors de la réaction violente contre les économistes qui suivit le triomphe du Parlement sur Turgot. Dans les premiers jours de septembre 1776, on répandit partout dans Paris un mémoire où l'auteur de TAmi des hommes était littéralement traîné dans la fange, t Elle vient enfin, écrit le marquis de Mirabeau à son frère, le 9 septembre 1776, de jeter à toutes les portes un mémoire plein d'horreurs, où je suis accusé de tout en tous genres. > Ce ljbelle, écrit en forme de mémoire judiciaire, était signé Marie-Geneviève de Vassan, marquise de Mirabeau; il était contresigné Beauséjour, avocat, et pour donner de suite une idée du ton de cette production que la marquise, en empruntant la plume de son avocat, décorait .publiquement de sa signature, nous sommes obligé, non sans nous excuser de cette citation, de reproduire seulement ce passage par lequel s'ouvre l'exposé des faits relatifs au mariage des deux époux : c Le marquis de Mirabeau, dit la marquise, vint à Paris en 1741, pour y chercher du secours qu'il n'avait pas pu trouver dans les facultés de Bordeaux et de Montpellier contre des maladies qui ne provenaient sûrement pas d'un produit net. *
434 U£S MIRAPPAU
Au temps de la grande popularité de l'auteur de /M/pi des hommes, de telles Attaques auraient probablement soulevé l'opinion en sa faveur ; mais outre que i'économisme était ajor? très-mal porté, le chef de secte, successeur 4e Quesuay, avait au le malheur d'ennuyer souvent le public par ses trop nombreuses élucubratious ; il avait môme souvent prêté à rirq par un mélange de pédantisme et d'exaltation, remarqué surtout dans un récent discours prononcé par lui en l'honneur de Quesnay, et dont nous avons parlé. Ce mémoire si injurieux trouva donc de nombreux lecteurs tout disposés à l'accueillir et à s'en amuser. Madame Du Deffand elle-même, en écrivant è madame de Choiseul, jugea plaisant de s'approprier l'ignoble jeu de mots que nous venons de citer, et tous les recueils du temps se régalèrent du mémoire où l'on vilipendait l'apôtre des physipcrates,
Devant une agression aussi scandaleuse, le marquis de Mirabeau avait à choisir entre deux partis. Nous verrons comment il fut conduit à en prendre un troisième, le plus mauvais de tous, et qui devait avoir pour lui les conséquences les plus désastreuses : mais ceci nous oblige à nous séparer définitivement de la physiocratie pour aborder un sujet qui, quoique moins austère, a cependant aussi son importance, car il s'agit de peindre les mœurs d'une société qui se dissout, et de raconter l'histoire d'un mauvais ménage au dix-huitième siêole.
LE MARaUIS ET fcA MARQUISE ©JE MIRABEAU. — UN MAUVAIS RÉNAQE SOUS L ANCIEN RÉGIME. — pRE MIÈRES HOSTILITÉS ENTRE J.E JfAJU JtT LA FEMlfJB.
c Je sais, écrivait Turgot À Mme de Grafflgny en 1751, que les mariages d'inclination peine ue réussissent pas toujours. Ainsi, de ce qu'an choisissant on se trompe, on conclut qu'il m faut pas choisir : la conséquence est plaisant© | » L'illustre homme d'Etat poussa jusqu'à l'excès l'application de ce principe très-juste, qu'en fait cTuniop conjugale il importe de bien choisir. Il avait une si haute idée du mariage, qu'il ne se maria jamais, c II méprisait trop, dit son premier biographe Dupont de Nemours, la façon dont on contracte parmi nous cet engagement, pour être facile à marier. Il lui fallait la réunion de trop de rapports, il fallait surtout qu'il trouvât tout rattache-
ment qu'il pouvait payer ; c'est un des plus grands malheurs qu'ait pu éprouver son âme sensible que de ne l'avoir pas rencontré, ou de n'avoir pas été à portée d'en profiter pour la douceur, le repos et la consolation de sa vie. »
Mais si Turgot dut regretter quelquefois de n'avoir pu se décider à tenter cette grande aventure, en revanche son confrère en physiocratie, l'auteur de TArni des hommes , le marquis de Mirabeau, eut à se repentir cruellement d'avoir trop abondé dans le système contraire, en se mariant au hasard, et avec une étourderie bizarre que nous avons déjà exposée dans un des précédents chapitres de ce travail. Nous avons dit que nous ajournerions le tableau des conséquences fâcheuses de cette union si légèrement contractée, jusqu'au jour où elles éclatèrent devant le public, en septembre 1776. Puisque nous voici arrivés à cette époque décisive, c'est le moment d'essayer de peindre l'association de deux caractères incompatibles et également fougueux, dont le conflit nous aidera plus tard à analyser et à expliquer autant que possible l'homme inexplicable qui s'appelait Mirabeau.
Si j'avais le goût d'un certain vernis romanesque, dont tant d'écrivains de nos jours aiment à enduire des ouvrages affectant cependant de grandes prétentions à l'importance historique ou philosophique, ce qui leur permet de concilier l'amour plus ou moins sincère de la vérité et de
la science avec la préoccupation très-vive du grand débit de la marchandise, je trouverais ici une belle occasion d'écrire un roman très-coloré qui aurait les apparences d'une histoire. Mais autant j'apprécie un bon roman qui se donne pour ce qu'il est, autant je répugne à voir l'esprit d'invention intervenir dans un récit présenté comme vrai ; étant de ceux qui, dès qu'on se place devant eux sur le terrain de la vérité, tiennent d'abord à avoir satisfaction sur ce point, et qui enfin, pour employer une phrase familière mais exacte, veulent avant tout savoir si la chose est arrivée. Je me garderai donc de défigurer, en lui donnant une tournure dramatique et fantastique, l'exposé des querelles violentes du père et de la mère de Mirabeau. Je m'attacherai, au contraire, à étudier la cause comme le ferait un juge d'instruction, pesant le pour et le contre, laissant parler tour à tour les intéressés et les témoins, et plus occupé de fournir au lecteur les moyens de juger par lui-môme les diverses figures qu'il verra passer sous ses yeux, que de lui dicter son jugement.
La physionomie morale du marquis de Mirabeau, qui va se dessiner de plus en plus dans ce conflit, s'est déjà montrée avec de nombreux contrastes dans nos précédents tableaux ; mais celle . de sa femme est, on peut le dire, complètement inconnue du public. M. Lucas de Montigny, dans son zèle pieux pour la mémoire de Mirabeau, a
cru devoir passer sous silence presque tous les faits relatifs à sa mère et à l'influence funeste qu'elle exerça sur lui. Il a résumé l'histoire des deux époux, en quelques lignes .qui sont aussi défavorables à l'un qu'à l'autre; mais comme rien n'a été précisé, le public ne sait guère qu'une chose, c'est que les deux époux eurent des procès. Ces procès ne sont connus que par ce qu'en dit Mirabeau dans ses Lettres de Vincennès, écrites à une époque où il est complètement engagé dans le parti de sa mère et furieux contre son père, et comme on ignore généralement ce que nous prouverons plus tard, en a vie de Mirabeau, que dans les querelles de ses parents il a changé de parti et s'est montré tour à tour également violent et contre son père et contre sa mère, il en résulte qu'on est assez disposé à considérer la marquise de Mirabeau comme la plus innocenie et la plus persécutée des victimes.
Or, rien ne serait plus facile que de plaider la thèse contraire, si nous voulions nous en rapporter non-seulement au marquis de Mirabeau, mais à son frère le bailli, dont ie iecteur a pu apprécier là loyauté et la sincérité. Ce dernier fut toujours convaincu, nous l'avons établi déjà par quelques citations, que la source de tous les malheurs de son frère aîné et de tous les écarts de ses enfants était dans son funeste mariage et dans le caractère de sa femme. On l'a déjà entendu
UN MAUVAIS MÉNAGE S0tfë L'ANCIEN RÉGIMÇ 489
dire â son frêrê : t Quiconque a Une femme destructrice travaillera en vain à faire une maison, si habile qu'il soit. Or, dépuis la création du monde, on ne vit pas une femme de l'espèce de celle que Dieu t'a donnée, ni des enfants de l'espèce des tiens. »
Dans une autre lettre inédite, datée du 14 avril 1783, le bailli peint avec plus d'énergie encore la femme de son frère par cette terrible phrase : < Tu t'es allié â une femelle qui, sans avoir aucun agrément de son sexe, en a tous les vices et ceux du nôtre. » Quel portrait flamboyant en laideur iioùs pourrions broder sur ce canevas s'il était accepté comme l'expression exacte de la vérité! (1) Mais quoique le témoignage du bailli ait plus de valeur que celui de son frère, parce qu'il est plus désintéressé, encore faut-il se demander, avant de l'accepter comme décisif, dans quelles circonstances il se produit et s'il a toujours été aussi violent. Au moment où le bailli parle si durement de sa belle-sœur, celle-ci, âgée de cinquante-huit ans, plaide avec acharnement contre son mari depuis neuf ans ; elle vient d'obtenir contre lui un jugement qui le ruine. Le bailli, tendrement attaché à son frère, ne peut pas être impartial.
(1) Daû9 une lettre antérieure du 7 février 1780, le baUli dit encore de sa belle-sœur : « C'est la femme qui réunit au plus haut point tous les vices et tous les défauts des deux
sexes. »
Le mari est naturellement encore bien plus suspect dans son jugement sur sa femme, lorsqu'on écrivant à son frère en 1783, il résume, en ces termes, ses impressions durant la période où il vivait avec sa femme : c II est de faitque j'ai beaucoup souffert; vingt ans de cohabitation avec la folie à soi accrochée (sic) par l'honneur, le devoir, les liens d'amour-propre et de vanité ; folie lardée de détails inimaginables et qu'il est impossible de supposer qu'on n'y soit, serrent bien l'âme et la fatiguent; Poisson (le précepteur de ses enfants), au retour de la promenade, a bien des fois frémi de l'air de resserrement et de terreur avec lequel je rentrais dans la maison. » Il n'est pas moins suspect lorsqu'il condense, en quelque sorte, tous les agréments de sa vie conjugale dans cette phrase que nous avons citée ailleurs : c Les vingt ans que j'ai passés avec cette femme ont été vingt ans de colique néphrétique. »
D'abord il exagère un peu la durée de la vie commune ; il n'a pas vécu vingt ans avec sa femme. Il l'épousa le 21 avril 1743, et elle quitta le domicile conjugal à la fin de mars 1762 ; cela ne fait que dix-neuf ans. Mais, même limitée à dix-neuf ans, la vie commune n'aurait pas été possible dans les conditions où le marquis nous la présente, et il ne serait pas moins impossible que, dans de pareilles conditions, le ménage eût pu s'enrichir de onze enfants (1). Pour prouver,
(1) Les mémoires judiciaires qu'écrivent ou font écrire l'un
du reste, que le marquis de Mirabeau exagère singulièrement l'antipathie que sa femme lui aurait toujouî's inspirée, il suffît de recourir au témoignage de son frère, qui sur ce point est en contradiction directe avec le sien. Aussitôt en effet que la guerre est ouvertement déclarée entre les deux époux, et que le bailli croit pouvoir s'expliquer librement sur sa belle-sœur avec son frère, il ne cesse de reprocher à celui-ci sa faiblesse envers sa femme au temps où il vivait avec elle, et l'obstination qu'il mettait à fermer les yeux sur ses défauts, en espérant que les autres ne s'en apercevraient pas : « Ton attachement à cette digne moitié, lui écrit-il, dans cette même lettre du 14 avril 1783 dont nous venons de citer un passage, te faisait vouloir la cacher derrière ton pouce et la soutenir envers et contre tous. > — « A qui as-tu cru, lui dit-il dans une autre lettre, du 22 février 1783, avoir caché les défauts et les vices de ta femme? Tu ne me les a pas cachés huit jours, au moins en partie, ma mère de même. Toi seul tu te les cachais, et parce que tu la soutenais, dis-tu, pour qu'on ne la foulât pas aux pieds, tu croyais nous avoir convaincus.... D'ailleurs, on ne dit jamais tout à un mari sur le compte de sa femme; mais je te jure que toi seul te cachais les défauts de la tienne, mais tu ne
contre l'autre les deux époux mentionnent tantôt dix, tantôt onze enfants. 11 est probable qu'il y en eut un qui mourut en naissant; cinq seulement survécurent à leur père.
442 LES MIRAÔEÀÙ
les eachais à péteôtihe. Si CaStagrty, Gàfçon, Poièson et toils te disaient lent avis, fis té diraient la même chose que moi. i
Il y a donc dans l'histoire dé fce mauvais ménage deux et même trois périodes distinctes que ndtis éXpoftéftms successivement. Dans les premières années de leur mariage, Héft n'annonce, ce me semble, cheilës detttf époux, ld haine féroce qui doit un joui* éclater entre éUx. Li Jeune femme, âgée dé dix-sept anô, A épousé tin jeune homme dé vingt-huit ans qui, ott lé sait déjà, était agréable dé sa personne et à qui l'eêprit ne manquait pas ; elle éprouve poui4 lui utfë passion this^-vivé, d'un genre, il est Wai, Un peu vulgaire, et qui rt'â même pas pour effet dé la porter à se coltiger de ses défauts afin de plaire davantage a son mafi ; mais Cette pàé&ion aide naturellement un jeune mari à les Supporter. Ici se présente probablement à l'esprit des lecteurs ôU des lectrices Une question Intét'essanté, celle de savoir si dans sa jéUnêsse la mère de Mirabeau était laide où jolie. Le témoignage du bailli, qu'on vient dé ditèi1, semble indiquer que Sa bellé-sœur était fort laide, puisqu'il dit qu'elle n'avait aucun des agréments de sott sexe ; mais on ne peut oublier qu'il parle ici dans un temps où il tte voyait plus en elle qu'une vieille femme furieuse et odieuse. A la vérité, il précise mieux encore dans un passage cité ailleurs, mais qu'il est presque nécessaire dé reproduire ici ; c'est celui où il ra-
conté à son ftdM, ettH80; que, des lé& premiers teïhps du mariage dé ëèltti-éi* qtiàfld lui, bailli, Cherchait à recortitoande* son aîné à leurs amie communs pour le MM entrer dans la ëàirièrë diplomatiqiié, cMciiti lui disait i * Riais oti assure que volhe frère a époUëé «iiè tfes /rf& Hditmleê ctéattttes qu'il y ait kû monde ! VWtt 66riipreriesj qu'il est impossible d'emplctyei* Uh homme qui a une pareille femme, à moine cffi'i} ne la lfiiséé en France quand il éët en pa^s ëtttmgei*. *
Ce secorid témoignage à ceitèUttëmeht pliis de valeur* qUe le premier ; ttn petit ëtiooî'e objecter dépendant qile ce propos, pëU flatteur pour l'ainôUN propre de l'aîné, né lui est raéôtttë par sbil Cadet que trente-sept ans après sort nlàriagë. Le bailli, d'ailleurs, dit que la jôUUë fetaiïië passait poU* uhë créattifè trêfc-ridibulé ; elle {tofaVait l'être par ses hiariiêtes plutôt que #àt sa figure, et quand il àjotitë : fc Le silence absolu de tous â sort sttijët me fit bien Vofr que je il'étaié pas lé seul à qui elle déplQt; > tout cela ne dit pas encore cjtt'ëllë fût absolument loi de. En nous voyant ainsi discuter obstinément ateé le bailli sur ëe poiht délicat, bu fecolmaifra du môihs que nous cëitibattons de hotre toieUx contré l'hypothèse la plus disgt*acieu&ë; mais ée n'est pas seulement par bonne volonté, c'est aUssi par conscience. Ce qui nous embartasse pour prendre utt parti dans le débat, c'est que nous avons vu au château dé Mirabeau un portrait au pastel, que l'on croit authentique,
et que Ton nous a dit représenter la mère du fameux tribun au temps de sa jeunesse. Or* cette figure n'est pas précisément laide : elle offre, il est vrai, dans les yeux et dans la bouche une expression d'effronterie sensuelle qui nous a paru assez marquée, mais, dans son ensemble, elle n'est ni irrégulière ni désagréable ; et pourtant M. Lucas de Montigny lui-même, l'ajtfeur des Mémoires de Mirabeau, à qui appartenait pe portrait, parlant du mariage du marquis, dit qu' c il épousa une jeune femme plus recommandable par les avantages de la naissance et de la fortune que par les agréments de la ligure. > Ce qui signifie évidemment, en style poli, que l'auteur avait ouï dire que la marquise de Mirabeau était laide. Nous penchons donc décidément pour l'hypothèse de la laideur, d'autant plus que le portrait a pu être flatté par le peintre. Mais, même en admettant que sa iigure ne fût point agréable, et quoiqu'elle manifestât un caractère tracassier, turbulent, intempérant, qui se prononcera de plus en plus, et que nous essayerons de peindre tout à l'heure, non-seulement d'après ses ennemis, mais même d'après ses amis, la jeune marquise de Mirabeau trouva d'abord dans son mari un juge indulgent plus que sévère, mettant son amour-propre à la faire valoir plutôt qu'à la déprécier, disposé, comme le lui reprochait plus lard le bailli, à la défendre en raison même du peu de bienveillance qu'elle rencontrait chez
sa mère et son frère, tous deux mécontents d'un mariage désavantageux, au moins dans le présent, et qu'ils avaient désapprouvé. La femme, de son oôté, s'oppose aux désagréments suscités à son mari par ses parents à elle, qui se sont promptement brouillés avec leur gendre, et elle s'associe malgré eux à toutes les combinaisons qu'il juge conformes à ses intérêts. Aussi les premiers témoignages du marquis sur sa femme ne portentils nullement l'empreinte de ce sentiment d'amertume douloureuse qu'il prétendra plus tard avoir éprouvé dès le début de sa vie conjugale.
Dans ce compte rendu d'affaires rédigé pour sa postérité, que nous avons mentionné ailleurs et qu'il commença trois ans après son mariage, il parle de sa femme assez froidement, il est vrai, mais toujours sur le ton de l'apologie plutôt que de la critique. Voici, par exemple, ce qu'il en dit en septembre 1747 : « Ma femme; et moi, nous avons beaucoup entrepris, mais nous n'avons rien dissipé. Ma femme n'a jamais eu de jeunesse à cet égard, et ne s'en est senti que par l'inexpérience; du reste, elle a toujours fait de son mieux, et si elle a péché, c'est par le trop de volonté ; mais on se forme à ses dépens, et assurément nous avons mené une vie très-propre à nous rompre [à bien des peines et détails. »
Dans une lettre à son ami le duc de Nivernois, auquel il annonce, en 1749, la naissance de son fils le futur tribun de la Constituante, parlant
U6 L£8 IfUUBXAU
des pauvres paysan* du Bignon qui souffrent par suite d'une disette, il a soin de mettre en lumière les actes de bienfaisance de sa femme, autant que les siens ; c Je suis assez charitable d'action et de discours, éerit-il, et fais travailler tous ces pauvres gens tant qu'il s'en présente ; ma femme, qui l'est aussi, panse avec un courage de tempérament les ulcères les plus hideux, a bien des recettes et donne cinq sols à chacun de ceux qu'elle a pansés. » Le bailli, qui, après la rupture violente des deux époux, prétendait qu'on ne parlait pas aisément à son frère des défauts de sa femme au temps de leur vie commune, n'est pas aussi embarrassé qu'il le croyait pour lqi en parler, et le marquis cherche presque constamment à excuser sa femme. Un jour, par exemple, celleci avait songé à faire un cadeau à ce beau-frère qu'elle savait mal disposé pour elle ; le bailli soupçonne à tort que l'idée de sa belle-sœur lui a été suggérée par son mari, désireux de le rendre plus indulgent ; cette combinaison supposée le choque, et il refuse d'abord le présent en écrivant à son frère, le 2 novembre 1766 : « J'ai été choqué de voir que tu n'eusses pas senti que, malgré les imperfections de ta femme, son état de mère de famille me la rendait chère et assez pour n'avoir pas besoin que tu m'attirasses de sa part ces petites mièvreries. » Le marquis proleste qu'il n'est pour rien dans l'idée de sa femme, t Je lui dois justice sur cet article, écrit-il à son frère,
UN MAUVAIS MÉNAGfi SOUS L'ANCIEN RÉGIME 447
comme te n'aimas pas à recevoir et que d'ailleurs elle est gauche, je l'ai souvent arrêtée et jamais poussée, » et il ajoute avec une nuance d'ironie portant sur l'accent limousin de la marquise, quelle parie toujours très-bien du ehevalier mon brêire. Le chevalier, depuis bailli, est parfois assez rétif pour trouver mauvais que sa belle-sœur parle de lui, même pour faire son éloge, parce que sa gaucherie est apparemment si grande qu'elle nuit même quand elle veut servir. Dans une lettre du £6 juillet 1159, où il est question de ses rapports avec les ministres, je le vois écrivant À son frère : « Je t'en conjure, nulle sorte de confidence avec ta femme ; je ne lui soupçonne pas de méchanceté, mais son babil éternel, son imprudence et ses envies de me louer, dont je l'ai priée mille fois de se dispenser, me font plus de peur que la méchanceté des autres. »
Plus d'une fois aussi on voit le bailli reprocher à son frère la faiblesse de caractère qui l'empêcha de contenir l'humeur tracassière et acariâtre de la marquise. Pendant cet exil au Bignon que nous avons raconté, quand le marquis', de plus en plus fatigué des défauts de sa femme et désespéré de se voir réduit au tête-â-tête eonjugal, veut absolument rompre son ban sans dire pourquoi, le bailli profite de l'occasion pour laver la tête au mari, suivant lui trop débonnaire : c Je sais, lui écrit-il le 9 février 1761 , que tu as des raisons particulières de ne t' aimer pas où tu es, mais ceci doit te faire
faire des réflexions sur le défaut des calculs de l'esprit. Tu en as plus que nous tous, mais nous avons vu plus clair que toi sur cela dès le commencement, et tu Tas pu diminuer. Tu le pourrais peut-être encore, si tu prenais une résolution ferme de tenir chez toi la place que tu y dois tenir. »
Ainsi le même homme qui, après sa rupture avec sa femme, a conquis, grâce à elle et à son fils, un instant coalisés contre lui, et grâce aussi à des torts réels, la renommée du plus féroce des époux, a passé pendant toute la durée de sa vie conjugale, aux yeux de sa mère, de son frère, de ceux de ses commensaux dont le bailli citait plus haut les noms, et de ses amis les plus intimes, tels que le duc de Nivernois ou la comtesse de Rochefort, pour un mari plein de faiblesse et qui ne sait ni contenir ni diriger sa femme, et c'est à ce tyran domestique que le bailli adresse avec la plus entière sincérité, le 16 juin 1776, ces lignes : c Tu as été trois millions de fois trop bon mari. »
Sans prendre à la lettre l'énorme hyperbole du bailli, il est incontestable que, pendant les dix-neuf ans que dure sa vie conjugale, le marquis, à le juger par ses lettres, ne donne point l'idée d'un mari oppresseur. Soit par amour-propre et pour ne pas avouer qu'il s'est trompé, soit parce qu'il en prend son parti, il ne se plaint presque jamais des défauts de sa femme, et quand il en parle, c'est comme s'il parlait d'un malheur inhé-
rent à l'état conjugal. S'efforçant par exemple en 1756, dans un temps où il comptait déjà treize ans de ménage, de déterminer son frère à venir vivre avec lui, et cela par un sentiment de tendresse fraternelle d'autant plus désintéressé que le bailli, à cette époque, n'ayant aucune situation fixe, ne peut lui être qu'une charge, il lui écrit : c Au pis aller, cher frère, je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions pas passer notre vie ensemble ayant les mômes liaisons à la ville, avec de la campagne, du cabinet, de l'histoire naturelle, etc . Les petits désagréments domestiques sont partout ; et tels me tourmentent quelquefois qui te respectent, toi ! Si tous les cadets avaient un frère aussi dévoué, on n'en verrait pas tant hors de leur famille. »
Ce passage semble évidemment indiquer que le caractère turbulent de la marquise se sentait plus contenu par son beau-frère que par son mari. Quelquefois le dissentiment habituel de sa mère et de sa femme qui vivent presque toujours sous le même toit, arrache au mari quelque exclamation violente qu'il ne peut contenir en écrivant à son frère: t Tu sais, lui dit-il le 4 août 1758, qu'elles ne seraient pas huit jours ensemble sans moi. Dragons de la vie ! J'y suis fait ! > Dans ses lettres à la comtesse de Rochefort, qui le goûte beaucoup lui-même, à cause de l'originalité de son esprit, mais à laquelle il a vainement tenté de faire agréer sa femme, il figure avant sa t. n 29
rupture avec la marquise, à l'état de mari un peu opprimé, mais qui en a pris son parti et qui tourne volontiers la ohose en plaisanterie. Il dit, par exemple, que pour entretenir son appétit, il a toujours de la oontvadiotion à table, et que ses oommensaux appellent sa femme madame Xantippe . Dans une discussion métaphysique sur le caractère, pour prouver qu'il n'en a pas, il prétend que ses valets disent habituellement : c Oh I Mon* sieur est si bon 1 » et que sa femme fait chorus en disant de lui ; c C'est un bon homme, et rien de plus. » Mais M1110 de Roohefort n'est pas la dupe de soi* apparente jovialité : c je prétends, moi, lui écrjt-eUé, que vous avez un caractère, et j'en tire ma preuve de ce que vous me dites peur me prouver que vous n'en avez point. Voua ne sentiriez pas les contraintes et les contrariétés si vous étiez facile. Vous vous y soumettez parce que vous êtes bon, et votre soumission vous fait croire que vous êtes souple, tandis qu'elle m'apprend seulement que vous n'êtes pas heureux. » Et en effet il n'est pas heureux, parce qu'il n'est pas de son côté aussi faoile à vivre qu'il aime à le faire croire, ni aussi bon que le croit M** de Rochefort.
La preuve qu'il ne se résignait pas aussi facilement qu'il le dit aux défauts de sa femme, â l'époque où ils vivaient ensemble, se trouve dans un portrait détaillé qu'il a tracé d'elle, après leur rupture à la vérité, mais avec l'intention de la
peindre telle qu'elle était dans les premières années de leur mariage, quand elle n'avait encore que des défauts graves et avant qu'elle fût devenue, dit-il gracieusement, « un monstre de folie effrénée dans tous les genres. > Ce portrait, quoique influencé sans doute par l'état de violente hostilité des deux époux au moment où il est écrit, donne cependant une idée très-vive du fonds d'antipathie qui exista toujours entre ces deux natures ; probablement exagéré, il est trop précis pour être inexact. Ce qui achève d'ailleurs de lui donner une singulière et affligeante excentricité, c'est qu'il est écrit par l'auteur dans un but moral et pour corriger de ses défauts une de ses filles, la seconde, celle qu'il aimait le plus . Elle est mariée au marquis Du Saillant, et elle vit presque toujours avec son mari et ses enfants dans la maison de son père. Il va sans dire que, pour oe seul fait, elle est détestée de sa mère, de son frère le futur orateur et d'une de ses sœurs, qui sont alors ligués avec la mère contre le père. Quoique aimant beaucoup sa fille, le marquis de Mirabeau a cru s'apercevoir qu'elle avait de jour en jour une tendance plus marquée à contracter, par les goûts, les manières, les habitudes, une fâcheuse ressemblance avec sa mère. De plus, elle est devenue, suivant lui, assez susceptible pour supporter difficilement les remontrances directes. Il veut donc la ménager tout en la moralisant, et dans ce but il profite d'une ab-
sence qu'elle vient de faire, pour lui adresser un portrait qui 'représente avant tout sa mère, mais qui prétend aussi la représenter un peu ellemême. Le marquis est d'ailleurs si content de son idée qu'il en fait part à son frère le bailli, lequel ne parait pas la désapprouver. Voici maintenant cette lettre inédite; quoiqu'elle soit un peu longue, nous la publions presque tout entière, en ne supprimant que quelques phrases insignifiantes. Nous espérons qu'on nous excusera de n'avoir pas cru pouvoir retrancher ce qu'elle offre parfois de trop expressif.
22 juin 1776.
Je ne veux, ma chère fille, ni tourmenter, ni faire le pédant; seulement profiterai-je de l'occasion de votre absence pour vous rappeler en général que vous tenez de fort près à une furieuse race, mais telle que vous ni moi ne la pouvions imaginer si scélératement et coupablement folle; vous en verrez des preuves quand nous nous rejoindrons. Or, pour vous prémunir contre toute ressemblance à ce côté-là, je vous dirai ou rappellerai seulement les mœurs, manières, tics, habitudes et progressions de déchéance de la souche que j'ai tant étudiée.
Elle avait eu la plus pestilentielle et impudente éducation, ce qui fait de grandes différences (4). Tout, dès l'abord, néanmoins sembla se tourner en conjugalité; seulement hochaient la tète les matrones et gens sensés en ce qu'elle semblait tenir pour établi qu'il n'y eût rien
(1) Il veut dire par là quo sa fille, dont l'éducation s'est faite au couvent de Montargis, a été boaucoup mieux élevée que sa femme.
d'indécent dans le mariage, ni caresses publiques, ni visibilité de son lit, prisant hautement la fécondité, faisant ventre avant le temps et autres indications d'où les chastes inféraient que nature lui avait refusé toute pudeur naturelle. Au reste tellement conjugale à sa mode qu'il était impossible à son mari de s'écarter de deux lieues sans avoir des scènes de pleurs et de négociations consola* triées, parce que cet homme peu sage et sans prévoyance n'avait pas eu la précaution de rompre cela de bonne heure. Le jeu d'abord ne lui était de rien, elle voulait lire, mais ne put de sa vie ouvrir un livre sérieux ou seulement vrai qu'elle ne s'endormît. Quant aux ouvrages d'aiguille, elle en commençait mille plus chiffons les uns que les autres, les salissait, laissait traîner, à moins qu'elle ne se fût imposé quelque tâche de serviettes on de torchons. Alors le pied tordu, la jambe doublée, et couverte de jupons pendouillants et de manteaux de lit de travers, la tête à quatre doigts du genou, elle oubliait tout, les heures, l'ordre domestique qui tient tant à l'exemple, la répugnance de son mari qui ne se mit jamais à table qu'on ne fût habillé, et unissait en brusquant les valets, le temps et les heures, d'où vint qu'on aimait mieux qu'elle ne fît rien que de travailler. Quant à ses mœurs particulières, nulle trace de pudeur, le plus beau joyau des femmes. Hommes et femmes, ouvriers, marchands, oisifs, valets, tout entrait dans sa chambre, qu'elle fût au lit ou non. On la voyait échevelée, dépoitraillée, courant après un mantelet ou un mouchoir; tout en désordre dans sa chambre, enseigne distinctive de l'appartement des filles de joie. 1^* mœurs rangées de sa belle-mère et les répugnances de son mari contrariaient et gênaient sur cela, mais ù la "n tout se lasse. On ne vécut plus que de caehotene*, ut une femme est perdue ou bien près de la voie <k'*<{" ^N" en est là avec ses amis et protecteurs naturel». On ecu-
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tendait, on séduisait les valets pour des déjeuners de traverse ou des goûters de fantaisie, en prenant garde que Monsieur ne vît* . . A table souvent nul appétit, ou gourmandise ; jamais de sa vie n'y débutant, dans l'un et l'autre cas, que les bras croisés ou derrière le dos et la physionomie absente ; jamais ne B'oocupant des convives, de servir, d'offrir, de penser enfin qu'une femme ohes soi est en sentinelle et non pas en quartier de repos ou de maraude. S'il lui prenait des aocès de joie ou de loquacité, comme naturellement elle avait le trait et la plaisanterie, tant que la chance tournait pour elle, lé robinet uns fois lâché, elle n'en était plus la maîtresse et l'accès dé rire et de parler prenait peu à peu l'air d'une attaque dé-vapeurs. Fallait- il s'habiller Ou sortir è telle heure, toujours retardement» et les avertissements opérant contradiction et humeur. Le soir s'endormant aussitôt le souper, à moins qu'elle ne jouât; mais ce sommeil était pénible, livré et comme abandonné : le bas du corps jeté en avant, les jambes ouvertes aveo une forme d'indécence excessive et toujours agitées comme de quelqu'un qui souffre. Fallait-il l'éveiller ? son premier mouvement était d'humeur et jamais aucun sentiment d'activité, de vigilance) ni d'effort sur soi-même. Du reste, facile à l'emprunt, et oubliant les avances qu'on lui avait faites .. . A. peine eût-on tété du jeu qu'on eût joué les pieds dans l'eau.
Je ne vous dis ici, ma fille, que les attitudes et mœurs extérieures, et à vrai dire, sauf les traoas et humeurs avec les domestiques, il n'y paraissait que cela, G'est de là néanmoins qu'on est parti pour devenir un monstre de folie effrénée dans tous les genres.
Ce portrait de la marquise de Mirabeau par son mari est certainement peu flatté, mais on est
porté à penser qu'il n'est pas dénué de ressemblance quand on le compare à un autre portrait de la même personne écrit par son fils, non pas au moment où celui-ci, en 1781, prendra parti contre sa mère avec une violence qui est jusqu'ici restée dans l'ombre, mais en 1777, à l'époque où, prisonnier de son père qu'il déchire à belles dents dans ses Lettres de Vincennes, Mirabeau plaide pour sa mère et s'attendrit sur ses malheurs. Ce qu'il écrit parfois sur elle est d'autant plus significatif qu'il l'adresse à une personne qui a toute sa confiance et qui partagé sa sympathie pour sa mère, à madame de Monnier. On peut juger
par la page qui suit si ce défaut de pudeur et cette fougue intempérante reprochés par le mari à sa femme, ne respire pas dans le ton même du fils parlant de sa mère, et dans la singulière transi* tion qui le conduit de Ninon de Lepelos à elle.
C'était Ninon de Lenclos, écrit-il, qui disait qu'elle remédiait Dieu tous les soirs de Bon esprit, et qu'elle lé priait tous les matins de la préserver des erreurs de soti oœur. Je dis erreur pour que le mot effarouche moins ma pauvre mère. Mois qu'est-ce que Ninon entendait par les sottises de son cœur ? Les faux pas multipliés où l'entraînaient sa complexion et son tempérament. Ellemême n'approuvait sûrement point ses légèretés ou plutôt ses prostitutions ; jamais on ne fut plus aimable en amitié et plus méprisable en amour. Ma pauvre mère a d'autres inconvénients encore à redouter de sa constitution presque aussi fougueuse qu'à viagt ans; c'est l'em-
portement où elle l'entraîne, l'inégalité, les indiscrétions et les imprudences que x>ette inégalité nécessite. Je lui ai dit qu'elle était trop vraie ; mais dans le fait elle n'est que trop inconsidérée. A mesure que ses sens se sont éteints, sou caractère a pris de leur ardeur, et l'habitude du malheur et de la contrariété a encore accéléré cet embrasement. . . Ce sont les ravages de l'imagination qui, n'ayant plus de diversions du côté des sens, aigrissent le caractère, qui portent certaines femmes à des excès de déraison, tels que ceux qui font tant de tort à l'infortunée que nous plaignons. C'est cela qui me rend croyable cette puérile malice d'aller arracher des fruits non mûrs pour faire enrager des religieuses qu'elle hait. Encore s'il y avait de la gaieté et de l'invention dans ce ressentiment, on en rirait; mais malheureusement la tristesse et l'humour ennuient et irritent lorsqu'ils ne touchent pas, et c'est ce qui arrivera à ceux sous la dépendance de qui elle est (1).
La part de concordance qui se rencontre dans ces deux témoignages, émanés l'un d'un ennemi et l'autre d'un défenseur, nous permet, je crois, d'admettre que la marquise de Mirabeau exerça plus d'une fois la patience de son mari, même au temps où sa jeunesse rendait celui-ci plus indulgent. Le genre d'obsession qu'elle lui faisait subir ressort des lettres mêmes, que plus tard les avocats de la marquise citent dans leurs mé-
(1) Lettres originales du donjon de Vincennes, t. I, p. 130- 134 ; plus loin, Mirabeau revient encore sur le caraclèro impétueux de sa mère : « Elle sera, dil-il, toujours la dupe de sa propre violence et de ses conseils. »
comme une preuve des mauvais procédés du mari.
Voici, par exemple, un passage qu'ils empruntent dans ce but à une lettre du marquis à sa femme; elle est datée du 29 août 1752 : « Vous avez tort de dire que je ne vous aime pas ; jo vous suis fort attaché, et par devoir, ot parce quo vous en avez besoin, et par reconnaissance mémo de la sorte d'attachement turbulent dont vous tno faites enrager depuis dix ans ; et si je no voua aimais pas vous me seriez insupportable A bion moins que cela. . . » Ces quelques lignes no rompirent pas précisément la tendresse conjugal^ mais elles ne donnent pas non plus l'idée d'un tyran domestique bien farouche ; elles nous semblent plutôt indiquer la fin de cette première p4~ riode de la vie conjugale, où l'âge de* <V<m% époux compense plus ou moins YinwjmpnUl/iUUi de leurs caractères et de leurs goûts,
Ici s'ouvre une deuxième période penda/it laquelle cette incompatibilité se prononce <\* \,\a% en plus. La femme qui était d'abord nm t,h$*tw pour la maison déjà obérée, dans la/juoJJ'j <*JJ** était entrée, a recueilli, en 1750, par la witi 'Ui son père, une partie de la fortune qu'ail'; tutu nu jour, et il est vraisemblable que w,% prM*hii'<tt* à l'égard de son mari et de sa b<;JJ<s- //*/;/< t,uS augmenté, en même temps que m% tUfaui* uh *\) minuaient pas.
Le mari, de plus en plus dég'/ût/» tht £MtH<
d'attachement dont elle le poursuit, cherche des diversions et se dérange plus ou moins; mais comme il ne sait pas encore* ce qu'il apprendra plus tard, que sa femme, malgré le sentiment trds-vif qu'elle a dé ses droits sur son mari, n'est pas plus que lui un modèle de fidélité eon* jugale, il lui présente la perspective d'une sépa<ration A l'amiable' avee d'assez grands ménagements et sous la forme lA plus avantageuse pour tous les deux. C'est encore Aux mémoires judiciaires de la femme contre sort mari que nous empruntons une lettre dé ce dernier, qui hoUS parait la représentation exacte de l'état des ohosétt entre eux, après quinze ans de mariage; La citation, faite par les avocats de la marquise, n'est pas complète» Trois passages offrent des lacunes flgtt* rées par des points, et il nous paraît plus que probable que ces points remplacent des phrase! qui auraient été plus nuisibles à la femme qu'au mari. Mais la première phrase, quoique tronquée, suffit cependant pour donner une idée du principal grief de la femme, car le lecteur ne doit pas se méprendre sur lé sens du tnot Séparé, puisqu'il s'agit de deux époux vivant ehcore^ sous le même toit. Voie! maintenant là lettre, elle est
datée du 15 juillet 1168 t
Vous dites, écrit le marquis à sa femme, que je me suis séparé de vous : j'ai cru que vous pensiez tout cottime moi, qu'après ottaf eafaàts on poutmi s'arrêter Vous
demandes la renvoi d'une fille qui est depuis huit ans dans la maison, parce qu'elle vous a manqué. .... Vous m'en faites parler par des tiers; j'accorde la chose, et
vous voulez que je la jette dehors Si votre maison
vous déplaît si fort, je ne puis en Bôrtir tant que ma mère existera ; Bans oefa, vous sériée la maîtresse de la dénaturer en entier et de la mener à votre fantaisie; j'y payerais pension, ou vivrais en garçon ailleurs ; mais, tant que ma mère vivra, il faut que je la soutienne et que je l'assiste. Vous devriez penser de même pour la vôtre ; et ne pouvant vous souffrir ici, je vous laisserais la maltresse de vivre ches elle ou chez vous ; je vous rendrais votre bien ; vous ooncourriea de quelque chose à l'entretien et à l'éducation de nos enfants, et eela se ferait pat* arrangement et sans éclat. Si c'est là où vous en voulez venir, j'y donne les mains tout à l'heure par arrangement fait et bien scellé chez M. Desjobert ; sinon, tâchez do demeurer tranquille dans votre maison, et étudier un peu rAêê goûia et j'étudierai les vôtres, sa*, à la longue, le métier de tout forcer ne vaut rien. Je suis Y Ami de* hommes, et la conscience de ma femme m'en est lo meilleur témoin. J'en appelle à elle, car les plaidoyers no sont rien. Au reste, Caton renvoya sa femme ; et quand OU lui voulut dire les si et les mais, il montra son soulier: t II est bien fait, dit-il, cependant il me blesse, et personne de vous ne sait par où ». Je ne renverrai pas la mienne» mais si elle me renvoie, je me tiendrai pour bien renvoyé, et vous pouvez compter sur ma parole d'honneur.
La période aiguë, représentée par cette lettre, nous prépare à une rupture entre les deux épotix, et cependant la vie commune se prolonge encore près de quatre ans. L'aventure éclatante
arrivée à VAmi des hommes à la fin de 1760, c'està-dire son emprisonnement de huit jours à Vincennes et son exil au Bignon, dont nous avons parlé dans un chapitre précédent, donnent lieu de la part de la femme à de grandes démonstrations de tendresse conjugale, que le mari, dans ses lettres à son frère ou à la comtesse de Rochefort, semble disposé à ne pas prendre au sérieux, mais qui cependant l'aident probablement à supporter encore l'état conjugal, jusqu'au moment où il trouve une occasion de décider sa femme, à la fin de mars 1762, à se rendre en Limousin auprès de sa mère, dont la santé inspire des inquiétudes.
Tous les mémoires judiciaires , imprimés plus tard au nom de la marquise, disent à cette occasion : elle fut chassée. L'assertion était fausse, et c'est pour la démentir que VAmi des hommes publia la seule lettre de sa femme qui figure dans soi) mémoire en réponse aux accusations de celle-ci. Cette lettre est datée du 1er avril 1762, et écrite par la marquise dès le lendemain de son arrivée en Limousin. Elle prouve que nonseulement celle-ci n'a pas été chassée, mais que les deux époux se sont séparés en bons termes et que le mari a même promis à sa femme d'aller la rejoindre prochainement.
Nous citerons seulement la partie de cette lettre qui confirme notre assertion, le reste étant insignifiant :
Maman a été fort aise, mon cher ami, de me voir arriver. Je compte bien sur ses bontés et sa tendresse, elle m'a donné trop de marques de Tune et de l'autre pour on douter ; mais elle a été effrayée de mon arrivée si subite. Je loi ai dit que sa santé en était le seul objet. Je l'ai trouvée bonne, cher mari, et ce qu'elle a eu n'a rien été. Elle déeire beaucoup vous voir ; vous ne pouvez lui refuser cette satisfaction, ma tante aussi ; venez vito, je vous en prie. Je crains toujours, si vous retardez, que la santé de madame votre mère ne dérange vos projets... Donnezmoi de vos nouvelles, je suis inquiète de vous, qui mo serez cher, telle chose qui arrive , jusqu'à mon dernior jour. Venez; matante, maman vous en conjurent; elles doivent vous récrire. On propose mémo quelque chose de fort avantageux pour ma fille, dont maman vous envoie le détail ; je crois, cher mari, qu'il ne faut pas le manquer, ou pour l'aînée ou pour la cadette ; cela prouve que la province désire notre bien, et croit que do s'allier à nous est avantageux. Adieu, je suis toute hors de moi ; je vous embrasse, et vous prie de venir, le plus tôt sera le mieux, je vous en prie. J'embrasse mes onfants, je respecte votre mère.
Dans un long post scriptum, nous trouvons encore cette phrase qui n'est pas d'une fommo irritée contre son mari : t Adieu, je me recommande à la bonté de votre cœur, pour les autros et pour moi. »
Cependant, quoiqu'il n'y ait point encore do rupture entre les deux époux, nous constatons par des lettres du marquis à son ami le duc do Nivernois et à la comtesse de Rochefort, qu'il a déjà le projet do mettre à proiit le voyage do sa
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femme, pour réaliser le plan de séparation à
l'amiable dont il était déjà question quatre ans auparavant, dans sa lettre du 13 juillet 1758. Pans ce but» quelques mois après le départ de la marquise, il se rend en Limousin auprès d'elle et de sa mare pour obtenir un arrangement oon~ forme à ses vues ; il trouve ces deux personnes très-peu disposées à s'y prêter, et il revient à Paris fort mécontent, G'est sans doute à cette époque, soit à la fin de 1762, soit au commencement de 1763, que le hasard lui procure contre sa femme des armes à l'aide desquelles il espère la contraindre à subir sa volonté, qui est de la maintenir en Limousin avec une pension. « Tu as vu, éorit-il plus tard, en 1781, à son frère, cette femme dans tous les temps ; j'ai tout supporté jusqu'à oe que j'ai appris le fumier qu'un honnétç homme ne doit pas couvrir de son manteau. »
Quel était au juste ce fumier dont il sera souvent question entre les deux frères, dans le long et furieux procès qui va suivre ? Il consistait en documents écrits de la main même de la marquise st très-compromettants pour son honneur. Gomment étaient-ils tombés entre les mains de son mari? Il semblerait, d'après cette même lettre de 1781, dont on vient de parler, que ces documents auraient été livrés au marquis par l'intermédiaire de la famille de Caraman et d'un M. Pastey. Mirabeau l'orateur en avait sans doute entendu parler, car dans ses lettres de Vincennes, au
moment où il est encore du parti de sa mère, il écrit à M** de Monnier en ces termes : « Tu peux te rappeler, par ce que je t'ai dit autrefois, que mon pore avait des armes contre elle (sa mère), non pas de celles dont on peut se servir en justice; mais, dans l'obscurité des bureaux de ministre, tout est bon, quand le crédit aide aux pièces justificatives. »
Sa mère, en effet, prétendait qu'on donnait à ces papiers une interprétation calomnieuse, tandis que je vois tous les amis du marquis de Mirabeau les considérer comme très-graves et trèsdéshonorants pour elle. C'est après les avoir lus que M- de Rochefort écrit le 8 août 1768 : t II faut qu'il (le marquis) arrive ici muni de toutes les belles pièces qu'il possède, pour les montrer à qui il appartiendra. Mais qu'aucune main n'en approche, ni de près ni de loin... Il n'a maintenant de véritable croix que sa femme, et il a beau jeu pour s'en débarrasser. »
Nous constatons aussi, dans la correspondance du bailli» que ces documents étaient variés ; car, dans une des phases du procès, c'est lui qui est chargé de les communiquer confidentiellement à l'un des ministres, et il écrit le 10 décembre 1779 à son frère : c Je lui montrai un des petits papiers et le blanc-seing ; il me dit : Il faudrait enfermer cette femme-là. » Le marquis écrit de son côté au bailli, le 89 décembre 1773 : t Je te charge de communiquer en particulier à la vicomtesse (de
Castellane, je crois) les deux ou trois papiers principaux du petit paquet et lui dire : qu'opposer aujourd'hui à la crainte de se voir conduit à dévoiler de telles infamies, qu'on ne peut éloigner quelqu'un qui plaide, c'est se moquer des gens. » Mais quoique les deux frères parlent souvent de ces infâmes papiers, comme ils les connaissent tous deux, ils en parlent en termes qui ne les définissent pas très-nettement. Cependant, à force de. chercher, nous sommes arrivé à nous éclairer, au moins sur la nature de l'un d'entre eux, et c'est le bailli qui, très-accidentellement, nous fournit cette explication. Son frère lui parle de faire entrer son second fils, depuis Mirabeau - Tonneau , dans le régiment Dauphin : c Je ne voudrais pas pour lui, répond le bailli, le 28 août 1778, du régiment Dauphin, parce que le misérable à qui avait été donné ce certain et horriblement scandaleux certificat... est dans ce corps-là. * Or les mots que nous remplaçons par des points définissent le certificat assez brutalement, pour nous obliger à employer une périphrase, en disant que, suivant les deux frères, il résultait de ce document que la marquise, se trouvant sans doute dans un état d'ivresse physique, aurait eu l'effronterie de délivrer à un officier du régiment Dauphin une attestation écrite de sa main, signée de son nom, et dont les termes constataient indirectement son propre déshonneur. Mais nous apprenons
aussi, dans une autre lettre du marquis, que dans le cours du procès qui va suivre, la femme défiait hardiment son mari de produire en justice la pièce en question, parce qu'elle entendait faire plaider par son avocat que cette pièce n'était qu'une plaisanterie de société , dont on lui faisait un crime (1). Ce qui est certain c'est que le marquis de Mirabeau ne se décida jamais à communiquor publiquement ces pièces à la justice. Nous chercherons plus loin à nous expliquer les motifs de cette réserve, qui, dès qu'il fut engagé dans le procès scandaloux qu'il voulait éviter, ne pouvait plus que lui nuire.
Quoi qu'il en soit, aussitôt que l'auteur de 1/17/27 des hommes se voit nanti de ces documents, il change de ton avec sa femme, qu'il avait laissée en Limousin résolue a revenir à Paris. Il s'oppose formellement à son retour, en lui insinuant qu'il a les moyens de l'empêcher ; elle insiste, il ne répond même plus à ses lettres. Bientôt elle apprend les mauvais bruits qui courent sur son compte, et c'est elle maintenant
(1) Quelqu'un, qui connaissait très-intimement l'auteur des Mémoires de Mirabeau, nous assure que M. Lucas do Monti" jrny avait acheté assez cher, pour lo détruire, un certificat de la marquise de Mirabeau, analogue à celui dont parle le bailli. Mais l'ami qui nous fournil co renseignement croit se rappeler que co certificat aurait été délivré par elle à son cocher. N«m« espérons qu'il se trompe, et que cette pièco est exactement la même que celle dont il est question dans la lettre citée plu* haut. Sinon. H faudrait admettre chez la mère do Mirabeau un- bizarrerie bien étrango dans le dérèglement.
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qui va prendre la parole dans une lettre fort longue à son mari, qui n'a jamais été publiée et que nous croyons devoir reproduire presque tout entière, quoiqu'elle soit peu intéressante au point de vue littéraire. Mais il nous semble que quand on cherche à peindre avec vérité une personne que l'on n'a pas connue, et qui fut la mère de Mirabeau, ce qu'il y a de plus sûr, c'est de la laisser se faire connaître elle-même par le genre de manifestation le plus expressif après celui de la présence et de la parole, c'est-à-dire par une lettre écrite ab irato, sans préparation et sans préoccupation du public. L'écriture seule de la marquise fournirait matière à des réflexions : elle est brusque, rapide, confuse; il n'y a pas un signe de ponctuation, pas un / qui soit. .barré, chaque mot se termine presque toujours par un trait ressemblant à un s, et il n'y a pas un seul alinéa en quatre pages. L'orthographe est d'une incorrection rare, même pour un temps où les femmes les plus distinguées écrivaient encore avec un complet dédain de la régularité en cette matière (1).
Nous ne reproduirons pas l'orthographe de la marquise de Mirabeau, de crainte d'augmenter par là le caractère confus et singulièrement dé-
(1) Nous avons des autographes des femmes les plus spirituelles et les plus cultivées du dix-huitième siècle, de la comtesse de Hochcfort, par exemple, et de la duchesse de Choiseul; elles commettent les fautos d'orthographe les plus grossières.
cousu do sa lettre, mais nous reproduirons exactement les constructions vicieuses qu'elle emploie. La lettre est datée du 3 février 1763, par conséquent elle n'est pas encore séparée par un an d'intervalle de celle du 1er avril 1762, que nous venons d'emprunter à un des mémoires judiciaires du marquis. C'est maintenant au lecteur à juger si l'épître est bien d'une femme indignée en apprenant que son honneur est attaqué par son mari, ou d'une femme irritée mais effrayée, qui consent à tout ce qu'on exige d'elle en feignant de n'avoir peur de rien, qui renonce à son droit sur ses enfants avec une facilité singulière, et qui garde toute sa sollicitude pour la question d'argent.
Vous ne daignez pas me répondre sur mon retour à Paris, Monsieur, où je crois mon honneur attaché, par tout le bruit et l'esclandre que Ton a fait de ma conduite (I), que d'autres auraient pu regarder comme elle est : facilité et bon cœur. J'ai un devoir absolu : je veux voir ma fille avant qu'elle se fasse religieuse (2); je lo dois : je veux, par mes discours, mes craintes, mes resolutions, éprouver sa vocation et la combattre. Un parti pris pour toujours est une chose à laquelle on ne saurait trop faire attention. On veut me séparer de mes enfants, qu'ils ne prennent aucun goût pour moi, pour
(1) Ces premiers mots soulignés l'ont été par la marquise ellemême, et c'est nous qui avons signalé quelques autres phrases comme étant les plus significatives.
(2) Il s'agit de l'aînée des trois filles de la marquise, qui allait se faire, et qui se fit, en effet, religieuse.
qu'ils n'en dépendent pas. J'espère qu'ils sont assez bien nés pour ne pas me manquer, et je ne veux le devoir qu'à leur cœur ; mais les procédés que Ton a pour moi, dans un temps où j'ai sacrifié repos, santé, où je me suis mise tout entière pour vous complaire (1), doit (sic) me faire attendre à tout, et je suis préparée, je veux môme aller droit à l'orage : on me fait toutes sortes de menaces, et elles me viennent indirectement. Si j'avais le mal* heur de perdre maman, il faut que mon sort soit décidé de son vivant, que je sois punie si je le mérite, et justifiée si je n'ai de torts que de facilité et de bon cœur. Dites vos griefs, Monsieur, faites-les valoir, je dirai les miens en réponse, et si j'ai quelques torts, ils sont tous' émanés des vôtres. La façon dont vous m'avez traitée a changé mon cœur pour vous : il est ulcéré et il ne guérira jamais. Vous voulez que je reste ici? Eh bien, j'j consens. Je demande une pension pour mes gens, pour moi, que je ne sois point à charge à maman et que je puisse lui en donner une sur ce que vous me donnerez pour mes gens et moi. Je veux deux mille écus sans retenue, c'est mon dernier mot, et comme je veux n'avoir point de discussion d'intérêt avec un mari, et que si l'on n'avait pas forcé mon caractère, je regardais mes intérêts confondus avec les siens; je veux, dis-je, deux mille écus par an, cinq cents écus tous les trois mois, et je veux que ce soit M. de Saint-Etienne, à Limoges, qui soit chargé de me payer, ou M. de Lenclud; je resterai en province et promets de ne jamais retourner à Paris, puisque ce voyage révolte tant. J'abandonne tous mes projets qui pouvaient être utiles pour ma famille, je sacrifie mes amis, ma famille qui, quoique absente,
(1) Elle l'ait allusion ici à dos travaux d'agriculture, en Limousin, qu'elle a surveillés pendant l'hiver, pour plaire à son mari.
m'aimera, du moins je m'en flatte, et qui n'adoptera pas le9 torts qu'on a voulu me donner, que ma conduite justifiera (sic).
Je resterai ici sans en bouger, voilà mon dernier mot. Réponse positive et sûre et engagement de votre part invariable, car, pour moi, rien ne m'ébranlera, je ne reste qu'à cette condition, je donne ma parole d'honneur de la tenir, sans cela je pars pour Paris au commencement d'avril, comme je l'ai déjà dit, et comme je devrais faire. Tout m'y porterait, môme les menaces que l'on m'a faites. Réponse positive et engagement solide de votre part. Monsieur, il est temps que je ne sois pas traitée comme une servante, je ne suis pas faite pour cela, ni par état ni par fortune.
Suivent ici des détails insignifiants et que nous supprimons, sur des travaux et des réparations commencées par la marquise en Limousin.
Je crois que je n'exige que ce dont j'ai besoin, et qu'il en restera encore pour l'entretien de mes enfants, auquel je dois concourir, on no veut pas que ce soit par me» soins, je n'en suis pas capable, on a jugé que les étrangers en étaient plus dignes, je désire, pour le bien de la chose, que cela réussisse.
Je veux payer et finir ce que j'ai entrepris par vos ordres, et je m'occuperai de choses plus utiles pour mon bonheur à venir. Voilà mes dernières résolutions, vous y répondrez si vous m'en croyez digne, mais si vous n'y répondezpas, je prendrai des arrangements en conséquence. Je veux mon sort décidé, et qu'il ne dépende pas du caprice ni de l'humeur de ceux qui président à votre façon de penser et qui vous donnent des conseils. Je n'irai jamais à Paria. Ou croyait me tenir par là, soit ; mais je
veux au moins ne dépendre de personne pour mes besoins journaliers, c'est assez de me faire quitter pour toujours parents, amis, séjour où naturellement je pourrais et devrais être. Payez-moi et rendez solides vos arrangements, et surtout que je n'aie point à faire à vous pour l'argent; que ce soit ou M. de Saint-Etienne ou M., de Lenclud qui en soit chargé. Réponse, s'il vous plaît, ou je pars. Vous pouvez me faire arrêter en chemin Il est inutile que vous vouliez m'emmener.
Quand vous viendrez, je resterai ici et n'en bougerai, en conséquence de ma pension assurée comme je l'ai dit. Peut-être, en mon absence, à la longue, m'aimerez-vous davantage et me rendrez-vous la justice qui m'est due à tous égards. Pour moi, j'aurai toujours les sentiments que je dois avoir pour le père de mes enfants, et je ne leur inspirerai jamais, quand je les verrai, que respect et amour pour lui. Je les regarderai comme des monstres s'ils y manquaient. Vous imaginez bien, Monsieur, *Vie les six mille francs dont je me contente par an ne sera (sic) que pour le temps où j'aurai le bonheur d'avoir maman ; cette pension, si j'avais le malheur de la perdre, ne me suffirait pas pour tenir une maison.
Vassan de Mirabeau.
Si Ton peut juger de l'état d'un cerveau par le caractère d'une lettre, ne semble-t-il pas que celle-ci porte avec elle le signalement intellectuel de la personne qui l'a écrite? Quant à la belle promesse de n'inspirer jamais à ses enfants que du respect et de l'amour pour leur père, on verra bientôt comment elle fut tenue. Le mari, il est vrai, nous a déjà prouvé que sur ce point il no fut pas plus scrupuleux que sa femme.
La situation des époux, en 1763, est donc celleci : la marquise de Mirabeau s'engage d'ellemême à rester en Limousin, sans jamais revenir à Paris, à la condition de recevoir de son mari une pension de 6,000 livres, payable par trimestre. Le mari accepte cet arrangement par une lettre du 8 mars 1763; il fait même payer la pension par mois. L'arrangement était assez équitable en lui-même, puisque cette somme représentait à peu près la moitié du revenu apporté par la marquise dans la maison conjugale depuis la mort de son père ; et il était naturel qu'elle contribuât par l'autre moitié aux frais d'entretien, d'éducation et d'établissement des cinq enfants laissés à ;la charge du mari. Mais on a vu dans la lettre de la femme qu'elle demande à faire stipuler un nouvel arrangement pour le cas où sa mère viendrait à mourir, et qu'elle réclame, dans cette hypothèse, une augmentation de pension.
Quelques mois après cette lettre, sa mère ellemême, la marquise de Vassan, arrive à Paris, en août 1763, pour traiter cette question avec son gendre. Celui-ci s'engage, par écrit, à porter, après la mort de sa belle-mère, la pension personnelle de sa femme de 6 à 10,000 livres.
11 semble qu'à partir de ce moment, tous les désirs exprimés par la marquise de Mirabeau étant satisfaits, la séparation à l'amiable se pourra
maintenir entre les deux époux, sans orages et sans combats. Mais quoique la femme ait promis de se suffire en Limousin avec ses 500 livres par mois, elle aime passionnément lo jeu, elle y consomme son revenu d'avance, fait des dettes, et prétend que son mari n'a pas le droit de s'en mêler. Comme les créanciers s'adressent à lui, le mari essaye imprudemment de faire des retenues partielles sur la pension mensuelle ; la marquise jette les hauts cris. Elle avait d'abord vécu à Limoges ou à la campagne, avec sa mère. Celle-ci, en avançant en âge et quoique trèsdévouée à sa fille, supportait difficilement son caractère ; elle prit le parti de se retirer chez une de ses petites-filles, mariée au marquis Du Saillant et établie alors dans un château du Limousin. Quoique la marquise de Mirabeau eût ellemême choisi son gendre, au bout de quelques mois elle s'était brouillée avec lui et par suite avec sa fille, celle-là même à qui le marquis devait adresser plus tard ce portrait de sa mère si accentué en laideur, que nous avons cité plus haut. Le séjour choisi par Mme de Vassan inquiétait donc et irritait Mm* de Mirabeau, qui s'était installée comme pensionnaire libre dans un couvent de Limoges, mais qui prétendait forcer son gendre à la recevoir malgré lui dans son château, tandis que le marquis de Mirabeau lui enjoignait de Paris, de s'y refuser. De plus, on écrivait à l'auteur de Y Ami des hommes que sa femme, quoique âgée
PREMIÈRES HOSTIUTlfe ENTRE LES ÉPOUX 478
de quarante ans sonnés, se compromettait en Limousin avec un garde^du^corps.
Tous ces motifs déterminèrent le marquis â recourir, pour la première fois de sa vie, à une arme dangereuse dont il devait faire bientôt un étrange abus, au détriment de son repos et de sa popularité. Il obtint en 1766 du ministre Bertin, qui était cependant parent par alliance de sa femme, une lettre de cachet contre celle-ci, la maintenant prisonnière dans le couvent de Limoges, qu'elle avait habité jusque-là librement.
Qu'on nous permette à ce sujet une réflexion sur la puissance de l'intérêt personnel, ou de la passion, contre les principes qui semblent le plus franchement adoptés par l'esprit. En 1755, onae ans avant l'époque où le marquis fait pour la première fois enfermer sa femme, il raconte dans ce compte rendu à sa postérité dont j'ai déjà parlé ailleurs, que le régisseur de la terre de Mirabeau l'avait engagé à demander deux lettres de cachet contre deux vauriens de la commune ; qu'il avait eu la faiblesse d'y consentir, mais que sa demande n'avait point été accueillie par le gouvernement, et il ajoute ces lignes, d'autant plus curieuses qu'elles nous paraissent plus sincères : c Je ne le ferai plus et je m'en repens, quoique ma demande n'ait eu aucun effet. Il y a des tribunaux réglés pour tout ; ils ont leurs défectuosités, mais nous sommes faits pour les souffrir, et non pour employer les moyens que la
Providence nous a départis de plus qu'aux autres à intervertir Tordre de la justice. Je ne le ferai plus, et je recommande à ceux qui me succéderont, s'ils ont la patience de lire ceci, de ne le jamais faire, quelque plausibles que puissent être leurs raisons particulières, selon le cas, car c'est un grand abus pour les conséquences. » Qui eût dit au marquis de Mirabeau, quand il écrivait ce passage, qu'il était destiné à combattre contre une partie de sa famille à coups de lettres de cachet ? En essayant ce procédé sur sa femme, il commettait d'abord une iniquité : car, outre qu'il n'était pas en droit de se faire juge dans sa propre cause, s'il avait contre elle de justes griefs, elle en avait aussi contre lui de très-légitimes, dont nous parlerons bientôt. Mais il commettait de plus une grande imprudence; il aurait fallu la contenir en la ménageant, il cherchait à l'épouvanter, et il l'exaspérait avec d'autant plus d'étourderie, qu'au fond il redoutait encore plus qu'elle le scandale et les effets d'un procès en séparation de corps et de biens.
Le caractère de la marquise, tel que nous l'avons déjà représenté d'après le témoignage de son mari et de son fils, nous semble confirmé de nouveau, à cette occasion, par la lettre d'un témoin désintéressé dans la querelle des deux époux, mais qui se trouve par hasard exposé à en souffrir. Ce n'est rien moins que la respectable supérieure du couvent de Limoges dit Y Abbaye des
AlloiXy où la marquise vivait d'abord comme pensionnaire libre, et où elle vient d'être enfermée par lettre de cachet. On jugera par la lettre de la supérieure , Mme de Lentilhac , au marquis , si la mesure prise par celui-ci a eu pour effet d'adoucir le caractère de sa femme :
Limoges, 9 Mai 1160.
Il faut, Monsieur, que je veuille bien mériter vos bontés pour consentir à garder M™ la marquise de Mirabeau encore. Presque tous les jours j'essuie quelque scène. Elle en a donné une au sujet de sa pension : ne recevant que quatre cents francs, elle a cru que j'avais les cent qui lui manquaient. Elle s'est levée du lit pour venir dans mon appartement m'en demander raison ; sa vivacité était si grande qu'on craignait qu'elle ne m'insultât de paroles. Les religieuses, ses amies, ne pouvant la contenir , furent chercher Mme l'abbesse de Bonnesagne que j'ai ici, à qui j'avais confié la crainte qu'elle ne me fit une autre querelle
Rien ne peut la calmer ; elle écrit partout que je ne la nourris pas et que je demande douze cents francs pour la compagnie que lui tiennent quelques-unes de mes religieuses, que je veux vendre la régularité. Elle porte des plaintes de moi à tous venants. Assurément, Monsieur, je n'ai que de bonnes façons pour elle. Tout me l'inspire: c'est votre épouse, c'est une dame d'un grand nom, douée de tout l'espru du monde, aimable au possible, qui saura se faire aimer et respecter quand elle le voudra (1), mais elle ne veut plus de mon amitié.
(1) Faut -il accepter, comme rigoureusement exact, ce passage que notre impartialité nous a fait un devoir do reproduire, en ne supprimant do la lettre de l'abbesse que quelques longueurs
Pour vous plaire, Monsieur, je la garderai encore^ espérant que vous ne me donnerez pas le chagrin de l'avoir longtemps. Je n'y puis plus tenir, je ne vous demande rien et déchargez -m'en, que je vous aie cette
obligation sans être obligé de porter mes plaintes au ministre 1 Elle fait train quand elle sait que j'ai reçu do
vos nouvelles. Son peu de tôte Ta rendue malheureuse et elle m'y rend. Je lui passe tout, je fais semblant d'ignorer tout ce qu'elle dit de moi, dans l'espérance que vous me délivrerez de mes peines. Ma reconnaissance sera aussi grande que les sentiments de distinction avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.
Citons seulement le début assez comique de la réponse du marquis àl'abbesse : t Je vous dois, madame, une reconnaissance infinie de votre patience et j'espère que je vous la devrai jusqu'au bout. Les scènes et les bouffées sont passagères, je les connais depuis vingt-trois ans, mais je sais aussi qu'elles reviennent souvent, et comme vous êtes moins faite que personne pour y être
insignifiantes/ No serait-ce pas un compliment sur sa femme, quo cette bonne religieuse a cru devoir faire dans la pensée d'Gtre agréable au marquis ; sinon faudrait-il en conclure que la marquiso de Mirabeau était très-spirituelle et très-aimable quand elle le voulait? Nous avons entendu, il est vrai, son mari lui-même dire : Elle, avait le trait; et on peut y croire d'autant mieux, qu'il est difficile d'admettre que la mère de Mirabeau fiU absolument dénuée d'esprit; mais, sauf un autre document que nous citerons en son lieu et où il est question do son amabilité, nous n'avons rien trouvé qui s'accorde avec cotte donnée et nous devons ajouter que, dans les deux ou trois cents lettres d'elle qui ont passé sous nos yeux et qui ont été écrites à diverses époques, rien n'est plus rare que do renconlror un passage qui éveille l'idée d'une femme spirituelle.
exposée, certainement j'aurais abrégé le temps de votre tolérance si j'en étais le maître. * Et il ajoute qu'il faut encore un peu de temps au ministre Bei*tirt pour préparer sa femnie et ceux des parents de celle-ci qui ont pris sa cause en main, à accepter un compromis entre les deux époux, lequel fut en effet rédigé par le ministre et présenté à la prisonnière le 3 juillet 1766. En voici la substance : la marquise de Mirabeau s'engage à se retirer comme pensionnaire libre dans tel oouvent de Limoges qui lui conviendra, à n'en sortir que pour faire des visites de bienséance dans la ville, et A né point faire de visites ou tout autre voyage dans le reste de la France sans avoir prévenu son mari et obtenu son agrément. Le mari, de son
côté, s'engage à demander la révocation de la lettré de cachet qui retient sa femme à l'abbaye des Alloix, ôt à continuer à lui faire payer sa pension de 500 livres par mois, sans retenue. Et à la fin du compromis il est dit qu'un triple de l'acte sera remis entre les mains du ministre Saint-Florentin, « à l'effet d'empêcher par la suite que de nouvelles plaintes donnent lieu à solliciter dos actes de F autorité du roi, tant que la présente convention sera fidèlement exécutée. * Quelques jours après, le roi, qui d'ailleurs ne s'en doute guère, envoie à la supérieure de l'abbaye des Alloix un ordre ainsi conçu : « De par le roi. — Chère et bien amée, nous vous mandons et ordonnons de mettre en liberté la dame de Mirabeau, que vous
*# rire* dans votre maison- Si n'y
lnci**tar**tfeBt notre plaisir... Donné à
Yen#iJle L compromis, le marquis de Mira- ArrIH' 't désormais assuré contre toute attalfeâU/eJa part de sa femme. Il se trompait cruel- <lae t g/ie n'aspire plus qu'à se venger de lui, ieit[xs ce moment s'allume entre eux une haine froce, qui ^^ *a n©utraWté difficile à leurs cinq enfants, car chacun d'eux ne vit bien avec son père qu'à la condition d'être détesté par sa mère, et réciproquement. Nous exposerons les conséquences de cette situation en racontant la vie de Mirabeau, que nous verrons passer tour à tour d'un camp dans l'autre. Nous ne voulons nous occuper que de sa mère dans cette partie de notre travail. Mais, pour montrer la difficulté du rôle de conciliateur que le fils aîné essaya parfois, citons seulement quelques lignes d'une lettre inédite de celui-ci à son ami Boucher ; elles compléteront d'ailleurs le portrait de la marquise do Mirabeau, t Ma mère, écrit Mirabeau le 18 novembre 1779, a déchargé sur moi un pistolet, de fureur d'un mot de conciliation que je lui lâchai, il y a huit ans. * Apparemment le pistolet fit long feu, quoique Mirabeau ne le dise pas, mais le fait est significatif comme expression des sentiments tendres de l'épouse et delà mère.
Contenue d'abord par l'engagement qu'elle venait de prendre, la marquise se résigna à rester
à Limoges, et ensuite, avec la permission de son mari, dans la petite ville de Saint-Junien, en attendant, pour commencer la guerre, que la mort de Mmo de Vassan, sa môre, qui décéda à la fin de 1770, lui en fournît les moyens. On se rappelle que le marquis s'était engagé envers sa belle- mère à porter, après la mort de celle-ci, à 10,000 livres la pension annuelle de sa femme. Il va sans dire qu'il comptait que sa belle-mère n'ajouterait rien aux charges naturelles de son héritage; mais quoiqu'il la fit surveiller par son gendre, chez qui elle demeurait, et qu'il eût môme obtenu contre elle, dans la dernière année de sa vie, où elle était tombée en enfance, une sentence d'interdiction, elle eut le temps de faire un testament très-valable. Par ce testament, usant de la liberté, qu'elle s'était réservée dans le contrat de mariage de sa fille, de disposer d'une partie de ses biens, elle léguait à celle-ci, à titre de bien parapher nal, c'est-à-dire non soumis au régime de la communauté établi dans le contrat, une terre d'un revenu de 8,000 livres de rente, en stipulant expressément que sa fille en jouirait à part de son mari, et sur ses propres quittances. Comme la marquise de Mirabeau prétendait en même temps que l'engagement pris par son mari envers sa mère déporter sa pension à 10,000 livres subsistait, elle exigea qu'il lui fournît un revenu de 18,000 livres, en gardant toujours la charge des dots et de tous les frais d'établissement des en-
fants. Son mari, suivant elle, devait se trouver encore trop heureux d'en être quitte à ce prix, attendu qu'elle lui avait apporté une fortune immense qu'elle évalue tantôt à 50, tantôt à 60 mille livres de rente. La question d'argent jouant un grand rôle dans tout ce débat, nous devons dire que l'assertion de la marquise était singulièrement exagérée. Son mari a toujours soutenu, et avec des chiffres à l'appui, qu'après avoir élevé une famille nombreuse, n'ayant reçu de sa femme pendant treize ans que 4,000 livres de rente, la totalité des revenus de celle-ci, après vingt-sept ans de mariage, s'élevait à 31,300 livres, et qu'en déduisant les charges, fondations, dettes, legs particuliers de Mme de Vassan, réparations annuelles, plus la part contributive de la femme dans les dots et frais d'établissement des enfants communs, le revenu net appartenant personnellement à sa femme, se réduisait à 10,500 livres. Or, c'était presque exactement la somme que le marquis s'était engagé à lui fournir dans l'arran* gement fait avec Mme de Vassan.
Le marquis est intéressé, il est vrai, dans celte circonstance, à diminuer le revenu de sa femme, autant que celle-ci à l'augmenter, et il se peut que son compte ne soit pas absolument exact; mais ce qui nous donne la conviction que les chiffres de la marquise sont fantastiques, c'est qu'ils augmentent à mesure que sa colère augmente et que ses mémoires se multiplient. Son
premier avocat, dans un premier mémoire, imprimé pour les juges en 1774, mais non publié, et d'ailleurs écrit d'un ton modéré, estime le revenu total de sa clientèle à 43,000 livres, et à mesure qu'elle change d'avocat, son revenu monte jusqu'à 60,000 livres.
Dès qu'il connut le testament de sa belle-mère, le marquis, se considérant comme trompé par elle, non-seulement refuse de l'exécuter, mais il refuse également l'augmentation de pension de 4,000 livres, et prétend maintenir sa femme au régime antérieur de la pension de 6,000 livres. C'était de plus en plus imprudent^de la part d'un homme qui veut éviter un procès en séparation. A la vérité, le marquis comptait sur l'engagement souscrit, en 1766, par sa femme, de ne pas quitter le Limousin sans sa permission, et il espérait la ramener ainsi à renoncer au bénéfice du testament de sa mère, et à se contenter des 10,000 livres de pension qu'il entrait réellement dans ses vues de lui accorder.
Mais la marquise trouvait en Limousin des appuis et surtout des hommes d'affaires qui, alléchés par l'espoir de tirer parti de sa fortune,' s'associaient à sa fureur, la poussaient à une guerre ouverte, et la rassuraient en lui disant, ce qui était vrai, qu'un gouvernement, même absolu, ne peut pas empêcher indéfiniment une femme de plaider contre son mari. Toutefois pour plaider il faut do l'argent, comme dit le Scapin de
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Molière, et il en faut beaucoup. La marquise avait déjà beaucoup de dettes ; son mari ne les reconnaissait pas ; il envoyait régulièrement à sa femme 500 livres par mois, qui fondaient dans ses mains, et se déclarait prêt à soutenir envers et contre tous une lutte qui paraissait assez dangereuse pour que les hommes d'affaires hésitassent à en avancer les frais. Rassuré par cet état de choses, l'auteur de F Ami des hommes était à mille lieues de supposer que l'argent, ce nerf de la giferre, qui manquait à sa partie , comme il disait, allait tout à coup abonder chez elle, et qu'il serait, incjirectement il est vrai, mais trèsréellement fourni par lui-môme.
En novembre 1769, il avait marié au jeune marquis de Cabris la troisième et la plus belle de ses filles, de laquelle il parle d'abord avec un enthousiasme sans bornes. Il lui avait donné, comme à sa sœur aînée, une dot de 80,000 livres, mais il n'avait pu obtenir pour elle de M™6 de Vassan, sa grand'mère, le même supplément de dot accordé à l'autre sœur, la marquise du Saillant. La jeune mariée en avait conçu une jalousie trèsâpre contre sa sœur, une animosité très-injuste contre sen père, car celui-ci avait fait de son mieux pour qu'elle reçût de Mme de Vassan le môme avantage accordé à Mm€ du Saillant; c'était plutôt la marquise de Mirabeau qui s'y était opposée. Gomment le marquis aurait-il pu se douter que le premier usagé que cette fille,
PREMIÈRES HOSTfUTÉS ENTRE LES ÉPOUX 483
d'abord si vantée par lui, ferait des 80,000 livres qu'il avait empruntées pour lui donner une dot, serait d'abuser de son ascendant sur un jeune mari, dont la tète était si faible qu'il devint fou au bout de quelques années, pour l'entraîner à ge rendre avec elle' de Provence en Limousin, et â apporter à sa mère vingt mille livres destinées à lui Tournir les moyens d'entrer en campagne contre son père.
En échange de ce témoignage d'amour filial, Mmo de Cabris exigea et obtint de sa mère, en sa faveur, une donation testamentaire de G0,000 livres, destinée à rétablir à son profit l'équilibre entre sa sœur aînée et elle. Nous exposerons, dans la vie de Mirabeau, la guerre furieuse qu'elle soutint à cette occasion, non-seulement contre son père, mais contre son oncle le bailli. Nous verrons qu'elle nie le fait de la donation exigée par elle, mais nous verrons aussi que le fait est affirmé, non-seulement par ôo& père et son oncle, mais aussi par son frère aîné, l'orateur, qui, d'abord ligué avec elle, entraîné par elle dans l'hostilité la plus violente contre son père, a fini par la prendre en horreur.
Ce fut donc avec une grande surprise que le marquis apprit tout à coup, au commencement de décembre 1773, que sa femme, séparée de lui depuis 1762, et qu'il croyait tenir à demeure en Limousin, en vertu du fameux compromis de 1760, venait d'arriver à Paris, sans sa permis*
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der(l). — Mais, dît-il, où logera-t-on ? — Au corps de garde si l'on veut, répondis-je ; et je vis à tout ce dialogue qu'il y avait un peu de peur au quartier. *
Intimidée par l'attitude du bailli, détournée douôétnent par le ministre Bertin, son parent, d'entttttier une action en séparation de corps, la marquise de Mirabeau se borna, dans cette première Attaqué, à actionner son mari en délivrance du lë&s de la terre de Brie qui lui avait été fait par sd mère, et elle demanda de plus que celui-ci fût condamné à lui fournir en même temps la pension de 10,000 livres. Un premier arrêt lui accorda la jouissance de cette terre, dont le revenu était évalué â 8,000 livres; mais le mari fut déchargé à ëon égard de toute pension, sauf une provision de 4,000 livres, qu'il dut lui payer; et enfin, par la nouvelle entremise du ministre Bertin et de la comtesse de Bérulle, parente de la marquise, il fut passé entre les époux un second compromis, par lequel la marquise s'engageait à retourner en Limousin et à y continuer sa demeure, en jouissant du revenu de la terre de Brie, et son mari à lui payer de nouveau par fractions une somme de 10,000 francs, et à fournir de meubles en bon état le château de ladite terre.
(i) La marquise se présente comme dénuéo do ressources , ne voulant pas encoro avouer le prêt de 20,000 livres qu'elle a reçu de sa 1111e ; mais quoique les deux frères ne connaissent pas encore ce prêt, ils savent qu'elle no manque pas d'argent.
Mais la marquise s'ennuya bientôt de ce séjour. Sa régie, très-inhabile, lui rapportait moins que la précédente pension de 6,000 livres. Elle se plaignait que son mari lui avait fourni de vieux meubles hors d'usage ; elle écrivait aux ministres qu'il ne tenait pas toutes les conditions de leur dernier compromis ; elle se persuadait de plus en plus qu'il vivait dans le luxe à ses dépens; ses créanciers et ses procureurs la poussaient. Elle résolut de rentrer à tout prix dans la possession de sa fortune, dont elle s'exagérait chaque jour la valeur, et d'intenter résolument contre son mari une action en séparation de corps, en commençant par se faire refuser l'accès du domicile conjugal. Le 30 mai 1775, à sept heures du malin, le marquis de Mirabeau, qui n'avait pas vu depuis
treize ans sa partie dont l'aspect lui était devenu odieux, la vit tomber comme une bombe, assistée de deux notaires , dans la maison qu'il occupait rue de Vaugirard. Laissons-le raconter lui-même à son frère le bailli, qui se trouvait alors en Rouergue dans sa commanderie de Sainte-Eulalie, l'effet produit sur lui par cette apparition: On verra qu'il cherche à tourner la chose en plaisanterie, et à se faire illusion sur les conséquences de la démarche de sa femme, mais c'est sans doute parce qu'il craint d'alarmer la tendre sollicitude de son frère, car dans une autre lettre au marquis du Saillant, son gendre, auquel il raconte le même fait, il dit : c Je sens que de tels chocs pourraient achever ma vieillesse. >
Le diable de Papcfiguiôres tomba, cher frère, le 30 mai, à huit heures du matin (1), dans mon salon. Heureusement Saint-Pierre, qui d'ordinaire y frotte plus tôt ou plus tard, l'y arrêta, sans quoi elle venait à ma chambre, où j'étais encore. 11 lui dit que j'avais cédé la maison et la ramena dans l'antichambre, où elle reconnut les portraits de famillo, cl sans doute toi, avec ton bâton à la main. Il ferma la porte, je gagnai mon cabinet, sa fille (madame du Saillant) vint lui parler. Elle prit acte d'un prétendu refus d'habitation devant deux notaires, elle le laissa et fut tout de suite assigner en séparation. Il est à noter qu'en ce temps M. de M au repas venait de lui écrire qu'il nommerait un magistrat, et, sur son rapport, m'obligerait à tenir le compromis. Bref, son attaque en justice a bridé l'autorité. M. de Maurepas y a fait de son mieux et le fait encore, parce que, si elle pouvait cesser une fois plaidoirie, on y pourvoirait. Le fait est que tout cela n'est que tracas et tympanisation par lesquels à la fin elle rebutera tout le monde. Elle aurait voulu que je lâchasse, en défense, quelque mot injurieux ; les légistes n'attendent que cola pour prononcer séparation de corps qui entraîne celle de biens. Elle a dit à M. de Maurepas que, fût-elle aux limbes, on plaiderait pour elle, etc. Mais, au fait, la plaidoirie n'a pas le sens commun, et on la laisse s'enferrer d'elle-même. Elle fut contente l'année passée des conditions du dernier compromis. La grande fortune qu'elle s'attribue et à moi ne nous est pas venue depuis; nous ne nous sommes pas mordus non plus depuis ce temps-là. On lui offre de me faire tenir le compromis, et elle vient plaider la plus folle comme la plus importante des séparations, incidemment, sans aucun motif que de mensonges, et demander habitation après quinze ans qu'elle s'en est elle-
(t) Lo prorès-vcrbal drossé par les notaires dit sept heures. Ce désaccord prouverait peut-être un peu d'émotion chez le marquis.
môme jugée indigne (1). Tout cela no demande que de se boucher le nez et passer tranquillement son chemin jusqu'à ce qu'elle ait été déboutée, et alors l'autorité bien instruite aura peut-être son temps.
Dans son récit de l'invasion de sa femme, le marquis oublie de constater un trait assez piquant, qui prouve que celle-ci avait l'œil à tout pendant qu'il se cachait, en se disant absent. Ce trait termine le procès-verbal des notaires, où il est dit que « la dame de Mirabeau a requis acte aux notaires soussignés, de ce qu'elle déclare que, pendant la rédaction du présent procès-verbal, elle a aperçu ledit sieur marquis de Mirabeau en robe de chambre, tant dans le salon du premier étage dont la porte a été fermée par le domestique, que depuis à la fenêtre du corps de logis sur le derrière, au-dessus des remises, ainsi que de ce qu'elle prend pour refus par ledit seigneur son mari de la recevoir chez lui. »
Malgré la confiance apparente qu'il témoigne pour rassurer son frère, le marquis de Mirabeau ne se dissimule pas la difficulté de sa situation. Ne voulant pas vivre avec sa femme, il ne veut
(1) Le marquis, par cotte phrase, fait sans nul doute allusion à la lettre citée plus haut, dans laquelle sa femme s'engageait si formellement à ne plus rentrer dans le domicile conjugal. Mais, outre qu'il se trompe sur la date do la lettre, qui est du 23 févrior 1763, et ne date par conséquent que de douze ans, la lettre ne pouvait avoir qu'une valeur morale aux yeux de la justice Toutefois elle en avait une, ot il est singulier qu'il ne l'ait pas produite dans ses défenses.
pas davantage être séparé d'elle judiciairement, parce que la séparation de corps entraîne celle des biens. Est-ce seulement par cupidité qu'il refuse de laisser à sa femme la libre disposition de ses biens? Nous sommes porté à penser que non; car dans les diverses négociations entre les amis de la marquise et les siens qui précèdent l'éclat du procès devant le Parlement, nous le voyons se prêter à des concessions qui lui ôtent pour ainsi dire tout intérêt personnel dans la gestion des propriétés de sq femme : ne lui demander plus guère que des garanties de nuepropriété en faveur des enfants, garanties destinées à empêcher que ses biens ne soient dissipés par elle , et comme en définitive ils le furent , cette conséquence plaide en sa faveur. Il veut aussi échapper aux embarras cruels d'une liquidation judiciaire entre deux époux dont les intérêts ont été confondus pendant plus de trente ans, et qui, conduite sous l'influence d'une femme furieuse, par d'avides agents d'affaires, l'exposera à une suite interminable de procès. Aussi, tout en se déclarant invincible, cherche-t-il à arrêter le combat par un arrangement. Mais la marquise, de son coté, tout en feignant de se prêter à tout, afin de pouvoir reprocher à son mari d'avoir poussé les choses à l'extrême, ne veut entendre à rien ; elle est excitée d'ailleurs par sa fille, Mme de Cabris, qui est venue la rejoindre à Paris et s'associer à elle dans la guerre engagée contre
son père. Elle a obtenu le 4 janvier 1776, par une première sentence, la séparation de corps; son mari, qui avait fait défaut devant le Châtelet, a fait appel devant la Cour du Parlement, et, tandis que le procureur et les amis de celui-ci cherchent à prolonger la procédure pour amener un arrangement, les conseils de la femme l'excitent à en appeler au public, en profitant du moment où la chute de Turgot a rendu les économistes très-impopulaires, et où le principal disciple de Quesnay est en butte à la fois aux railleries du public et à la défaveur du Parlement. C'est alors qu'apparaît, en septembre 1776, cet injurieux mémoire dont nous avons dit un mot à la fin du chapitre précédent, et dont les allégations ont été évidemment fournies par la marquise , qui -d'ailleurs n'hésite pas à le signer en même temps que son avocat. J'ai dit l'effet produit par ce mémoire, où tous les genres d'accusations étaient portées contre Y Ami dos hommes, et où sa femme-, séparée de lui depuis quatorze ans, le dénonçait au public comme un type abominable de débauche, d'hypocrisie, de rapacité frauduleuse et de tyrannie. Quelques citations des lettres du marquis à sa femme, assez habilement découpées et empreintes de cette vanité exorbitante dont ne se défendait pas toujours le chef des physiocrates , aidaient à le faire voir sous un jour aussi ridicule qu'odieux. Cependant ceux qui fi'*»* îAnt-de ce pamphlet, Grimm ou Bachau *f
reconnaissent qu'il est aussi mal écrit que brutal. On y voit s'étaler presque à toutes les pages un genre d'accusation qui figurait alors comme un ingrédient indispensable dans tous les mémoires sur procès en séparation de corps; et qui faisait le grand amusement du public. C'est le grief de la femme au sujet de sa santé compromise par son mari, et c'est seulement à la fin d'un mémoire où elle s'est présentée comme la victime d'un empoisonnement continuel, que cette tendre mère semble s'apercevoir qu'elle ne sert pas précisément les intérêts de ses enfants; aussi se croitelle obligée de dire que ses cinq enfants sont bien portants, et elle ajoute ceci : « Ils ont été assez heureux apparemment pour ne pas apporter en naissant le vice du sang de leur père, et ils ont été assez sages pour se garantir de ces maladies cruelles. »
Pour compléter l'effet de ce chef-d'œuvre, la mère et la fille, Mm6 de Cabris, alors associées, firent imprimer presque en même temps , sous forme de Mémoire du comte de Mirabeau, des lettres écrites par le futur tribun , qui venait de quitter le fort de Joux pour se rendre à Dijon, et adressées par lui au ministre Malesherbes, auprès duquel il attaquait son père très-violemment, et souvent aussi très-mensongèrement , comme nous le prouverons plus tard. Il repousse avec raison, dans les Lettres de Vincennes, la respousabilité de cette publication, faite à son
insu et sans son aveu, par sa mère et sa sœur. Malheureusement il ne tardera pas à s'engager luimême dans la lutte , et à envoyer de Hollande à sa mère un mémoire composé par lui pour être publié au nom de celle-ci contre son père , et qui fut en effet publié.
Le scandale produit par ces deux premiers mémoires ayant sans doute nîonté à la tête de la marquise, elle entreprend d'intimider les amis de son mari. Elle sait que l'un des plus zélés et des plus dangereux pour elle est le duc de Nivernois ; elle lui avait déjà écHt, pour lui demander de garder la neutralité, une lettre que nous n'avons pas, et à laquelle le duc avait sans doute répondu courtoisement; mais elle soupçonne qu'il continue à agir en faveur de son mari, et, après lui avoir envoyé son chef-d'œuvre à elle, elle lui adresse le pamphlet de son fils, qu'elle vient de faire imprimer, en accompagnant cet envoi d'une lettre qui permettra au lecteur d'apprécier de nouveau ses sentiments, sa véracité et son style. Celui de cette lettre est cependant un peu plus soigné que son style ordinaire . Le début en a peut-être été retouché, mais les incorrections habituelles de son langage reparaissent bientôt.
12 octobre 1776.
Votre réputation, votre esprit, Monsieur, tout m'avait
engagé à prendre la plus grande confiance dans ce que
vous avez eu la bonté de m'ècrire, si je n'avais été forcée
«le me readre aux preuves. Vous m'avez fait l'honneur
do me mander que vous ne sortiriez point d'une inaction prescrite à tout homme sage dans toute affaire semblable, quel que puisse être son sentiment intérieur, et que votre conduite ne s'écarterait jamais de cette règle.
Permettez-moi, Monsieur, de vous faire quelques observations relatives à ce qui se passe depuis l'instant où je suis à Paris. M. de Mirabeau qui a trop à gagner de dira au public l'intérêt que vous prenez à lui, ainsi que certain Desjobert, son conseil, qui jadis Tétait de ma mère, et que M. de Mirabeau regardait comme un fripon, puisqu'il me Ta écrit de sa main bien signée, que mon avocai a (sic); ce dit sieur Desjobert s'est vanté, dis-ja, ainsi que M. de Mirabeau, que vous l'avez cautionné comme le plus honnête homme, le plus vrai, le plus incapable de manquer à sa parole. Il fallait donc, Monsieur, qu'il ne me mit pas dans la dure nécessité de prouver le contraire à mes juges et au public, qu'il profitât de mon honnêteté, de mes sacrifices pour éviter la publicité de cette malheureuse affaire, qu'il est prouvé que j'ai retardée tant que j'ai pu (1). Il ne devait pas vous engager à faire des démarches pour faire appointer mon affaire dans l'espérance qu'elle ne se jugerait jamais, comme il l'a dit à son avocat dont il a repris le sac, il y a près de six mois, en lui ajoutant : Mon affaire est au crochet, elle ne se jugera jamais. Si on ne s'était pas opposé à me laisser avoir l'audience, il n'y aurait point eu de mémoire : un seulement pour mes juges. Mais on voulait multiplier les frais et me mettre hors d'état d'obtenir justice. Il ne pouvait rien de tout cela sans vous, Monsieur; il aurait mieux valu pour lui, pour moi, pour sa famille, qu'il eût pris des conseils qui l'auraient porté a être juste et à
(1) Elle la retardait si bien qu'elle choisissait pour publier son mémoire le moment où, comme dit son mari, il no pouvait servir à rien auprès de ses juges, le Parlement étant alors en vacances.
éviter l'éclat qui existe et qui m'a plus coûté qu'à lui, puisqu'il m'y a forcée.
Il y a dix-huit mois que je suis ici, il n'y a qu'un mois que mes mémoires paraissent; j'ai patienté jusqu'au dernier moment en manquant de tout, en fournissant à tout (1). Je sais, Monsieur, que je n'ai pas le bonheur, malgré les faits et les preuves de mes mémoires, de vous avoir persuadé ni attendri sur mon sort. Ce sont pourtant tous écrits et actes do M. do Mirabeau ; mon avocat n'a fait que les assembler. En voilà de mon fils qui paraissent ; peutêtre vous toucheront-ils davantage? Je no les distribue pas, mais, on ayant une certaine quantité à distribuer, j'ai l'honneur de vous en faire porter un (2) .
Il (le marquis) voulait encore une autre victime qui est près do moi, que j'ai envoyée chez son père, à son arrivée : c'est la marquiso de Cabris, que son mari a désiré qui (sic) vînt essuyer mes larmes. Elle no paraîtra pas dans mon malheureux procès; elle est trop honnête, et moi, pour qu'elle s'en môle. M. de Mirabeau devrait être phus content de celle-là que du reste de sa famille (3); elle n'a manqué ni à père, ni à mèro, et quand on en sacritie un on peut bientôt manquer à tous ses devoirs. Le mari de ma fille, M. le marquis de Cabris, est celui qui m'a si généreusement aidée d'argent dans les crises que j'ai éprouvées.
Voilà un bien long détail, Monsieur, je vous en de*
(1) Elle no manquait point de tout puisqu'elle fournissait à tout, elle avait d'ailleurs pour y suffire, outre les 20,000 livrée que lui avaient prêtées sa fille, une sério de provisions obtenues contre son mari et s'élevant à 40,000 livres.
(2) La distinction est naïve, surtout quand on sait que c'est elle qui Ta fait imprimer, et à l'insu de son fils.
(S) Maintenant que l'on connaît les faits, on jugera si le marquis devait êtro content de sa fille, qui était d'ailleurs l'agent le plu* actif do la lutte scandaleuse dans laquelle elle poussait sa mère.
mande d'avance mes excuses, mais quelqu'un qui lutte contre l'injustice ne craint point de se plaindre et de réclamer ses droits usurpés par la tyrannie et le despotisme. C'est à vous, Monsieur, que j'adresse mes plaintes contre des préventions qui vous ont fait faire des démarches auxquelles votre cœur et votre humanité doit (aie) répugner; elles m'ont porté coup pour le soulagement à mes maux en retardant mon affaire. Vous avez cru donner le temps à des conciliations toujours infructueuses, M. de Mirabeau voulant être juge dans sa propre cause, et ayant toujours évité et rompu toute négociation.
Rien ne saurait me départir des sentiments que l'on vous doit ainsi que du respectueux attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être,
Vasban, marquise de Mirabeau.
Voici la réponse du duc de Nivemois. On y reconnaîtra aisément la circonspection polie qui distingue un diplomate et un homme de cour. '
14 octobre 1776.
J'ai reçu, Madame, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire avant-hier, avec l'imprimé qui y était joint. Je ne puis, à cette occasion, qu'avoir l'honneur de vous répéter combien je suis affligé de voir éclater tant de discorde dans. une famille dont j'ai désiré toute ma vie l'union et le bonheur.
J'ai l'honneur d'être avec respect, Madame, etc.
Le duc de Nivernois.
Attaqué par sa femme devant le public et devant le Parlement, d'une façon aussi outrageante, il semble que le marquis ne pouvait guère se re-
fuser à la séparation de corps; mais il pouvait, ou bien y acquiescer en demandant à la justice, dans l'intérêt de ses enfants, de garantir le patrimoine de sa femme contre les folles dissipations de celle-ci, ou bien prendre à son tour l'offensive, attaquer sa femme sans ménagement, révéler aux tribunaux et au public tous ses griefs contre elle, produire en justice ces fameux papiers, par lesquels, suivant lui, elle se dénonçait elle-même comme coupable des plus honteux dérèglements ; obtenir, par suite, que la séparation de corps fût prononcée contre la marquise, et qu'elle fût, par justice, suivant la législation d'alors, enfermée dans un couvent. Le moment n'est pas encore venu d'expliquer le dangereux système de conduite qu'il adopta et qui lui valut d'abç>rd un triomphe apparent et momentané, car la marquise fut déboutée de sa demande en séparation par un arrêt du 12 mai 1777.
Dans tous les cas, il paraissait étrange qu'un écrivain alors célèbre se laissât publiquement traîner dans la boue, sans répondre un mot. Les admirateurs de Y Ami des hommes, et il en avait encore un assez grand nombre en France et en Europe, s'étonnaient de son silence et lui manifestaient leur étonnement. Voici d'abord ce qu'il répond à ce sujet, le 19 janvier 1777, à l'économiste italien Longo, son disciple enthousiaste : « Tant pis si ceux qui ne me connaissent que de réputation aiment à voir déchirer l'image favo-
rable qu'ils s'étaient faite de moi ; s'ils prennent leurs notions dans des libelles ignobles ou des lardons de gazette, cette insipide crédulité ne saurait m'engager à courir après eux pour les détromper. » Le bailli lui-même était assez d'avis que son frère ne laissât pas sans réponse les libelles publiés par sa femme, c Répondre, lui réplique le marquis, et à qui et à quoi? Pour attirer de nouveaux mensonges? On dit que c'est mépris du public ; comme si le public était mon juge ! » Cependant il se décide enfin, mais il répondra à sa manière ; la seule chose qui, suivant lui, Tait touché parmi les nombreuses et injurieuses accusations que les libelles renferment, c'est l'imputation d'avoir mal administré son patrimoine et celui de sa femme, et il ne veut répondre qu'à celle-là. Il rédige dans ce but, en janvier 1777, un gros mémoire destiné à prouver qu'il fut toujours un sage et habile administrateur. On sait déjà, par le chapitre où nous avons étudié sa gestion, qu'il nous est impossible d'être de son avis sur ce point. Dès le début de ce mémoire, il déclare nettement qu'il ne parlera pas d'autre chose : « Il m'est sans doute permis, dit-il, de mépriser tout ce que contiennent de plus les libelles répandus contre moi avec autant de malignité que de profusion. » En terminant le long exposé de son administration, il ajoute ces lignes : c Le public avait une sorte de droit au compte que je lui rends de l'administration des biens que
la Providence et les lois m'ont confié*, puisque j'avais été compromis sur ce point d'une manière aussi authentique qu'injurieuse et fausse, et j'ai oru devoir ce compte, ne fût-ce qu'à ceux envers lesquels j'avais contracté des engagements, À l'égard de mes chagrins domestiques, c'est ma charge à moi seul, et j'ai fait ce qui m'a été possible pour que nul autre que moi n'en supportât le poids. Je n'ai donc rien à dire de plus que 09 que j'ai dit ; je mets seulement In vérité à la place du mensonge. Je ne veux ni me plaindre ni récriminer (1). *
Il y avait certainement une part de dignité dans cette attitude, mais il y avait aussi une part d'embarras ; §i l'auteur de tAmi de» hommes eût été un mari irréprochable, il se fût senti plus à l'aisa pour faire justice de sa femme et des imputations ignominieuses qu'elle avait accumulées contre lui. Le ton brutal qu'employait la marquise en exposant à son avocat et en faisant imprimer les */**reura de son mari prouvait certainement qu'elle cherchait avant tout à les exagérer, et qu'elle ne craignait pas même d'en inventer. Elle lui attri*bue, par exemple, deux enfants illégitimes, deux jumeaux. Je vois dans toutes ses lettres qu'il rit de cette accusation et met sa femme au défi de la justifier. Mais elle ne se contentait pas d'enfler
il) C'est seulement en post scriptum qu'il ajoute la lettre de sa femme du \ct avril 17G2, déjà citée par nous, et destinée à prouver qu elle n'a pas été chassée.
plus ou moins la liste des irrégularités de son mari dans le passé, elle l'attaquait aussi dans le présent ; elle le menaçait en quelque sorte dans la personne d'une femme qui lui était très-chère, et qui fut la plus profonde et la plus durable affection de sa vie. Cependant, soit qu'elle craignît de pousser à bout son mari, ou bien qu'elle redoutât plus ou moins la haine dangereuse de la personne en question, elle se contentait de la désigner par des périphrases. Dans son premier mémoire elle disait : « Une autre femme, dont la personne est beaucoup plus connue que les qualifications et Tétat (ceci est faux), semble avoir fixé l'inconstance du marquis de Mirabeau. » Dans un autre mémoire rédigé* par son fils, celuici, après avoir dit qu'en 1762 la marquise avait été chassée du domicile conjugal, ajoutait ce passage, qu'il devait bientôt payer cher : « Sa place était déjà remplie par une de ces femmes intrigantes, séductrices dangereuses, qui n'ayant point assez de vertus pour être mères de famille, ont assez d'adresse et d'impudence pour en usurper les droits. »
Ces attaques, encore voilées aux yeux du public, inquiétaient évidemment le marquis de Mirabeau et le paralysaient plus ou moins. Il craignait n son tour, s'il disait toute la vérité concernant sa femme, qu'elle n'en vînt à l'attaquer dans ce qui lui était le plus sensible et à mettre en scène, ouvertement et sous son nom, la personne à la-
quelle il était absolument dévoué. Or, cette personne ayant exercé une grande influence sur l'auteur de l'Ami des hommes et ayant sa part de responsabilité dans la guerre qu'il soutient contre sa femme et deux de ses enfants, ne peut pas être exclue du tableau que nous avons entrepris de tracer. Nous essayerons donc maintenant, tout en continuant le récit de la vie orageuse de la marquise de Mirabeau, de peindre en regard de celte figure ardente, impétueuse et peu agréable, la physionomie séduisante, distinguée, mais artificieuse de M"6 de Pailly.
MADAME DE PÀILLY. — SES RAPPORTS AVEC LA COM- TESSE DE ROCHEFORT. — MADAME DB PXILLY]eT LA FAMILLE DU MARQUIS.
C'est dans l'ouvrage de M. Lucas de Montigny, dans les Mémoires de Mirabeau que le publie a trouvé, pour la première fois, quelques informations sur M"" de Pailly, et sur le rôlo qu'elle joua dans les querelles de la famille de Mirabeau au dix-huitième siècle (1). Mais
(1) Peut-être faut-il noter ici qu'avant l'outrage de M. Lucas do Montigny, il parut, en 1824, une compilation sur Mirabeau •n quatre Tolumes , qui contient , à l'occasion do Mm« de Pailly, une énorme bévue. L'auteur de cette compilation avait lu, dans un des mémoires judiciaires de la marquise, qu'une de ses femmes de chambre, nommée Éléonore, abusant do son crédit sur son mari, lui avait occasionné des désagréments'; et,
d'une part, l'auteur de ces Mémoires ne nous apprend rien, ou presque rien, sur l'origine, le caractère, le genre d'esprit de Mme de Pailly, parce qu'il entre, dit-il, dans ses vues d'éviter autant que possible de s'occuper d'elle ; et d'autre part il insiste beaucoup, notamment au livre X, sur les conséquences funestes de sa liaison avec le marquis, il la rend responsable do tous les malheurs domestiques de la famille de Mirabeau, et en particulier des égarements et des fautes du futur tribun (1).
Nous nous efforcerons de tracer ici de l'amie du marquis de Mirabeau un portrait plus c.m-
ayant lu, d'un autre côté, dans Les lettres de Vincennes, quelques mots do Mirabeau contre Mme de Pailly, entre autres ceux-ci au lieutenant de police : a Vous n'ignorez pas que M,n* de Pailly domine impérieusement chez son ami », le compilateur en avait bravement conclu que ces deux personnes n'en faisaient qu'une, ut il n'avait pas hésité à transmettre, à la plus lointaine postérité que Eléonore de Pailly était une ancienne femme de chambre de la marquise do Mirabeau. M. Lucas de Montigny, qui relève souvent les erreurs de l'écrivain on question, n'a pas pris la peine de relever celle-là, qui est cependant une des plus grossières.
(1) Ce sont sans doute ces accusations qui ont inspiré à deux auteurs dramatiques contemporains l'idée de mettre cette dame en scène dans une pièce de théâtre, où elle joue le rôle d'une traîtresse de mélodrame. Quoique cette pièce tragi-comique dostinéc à peindre la jeunesse do Mirabeau soit un fouillis fantastique où la vérité des caractères, des situations et des rapports entre les divers personnages est défigurée de manière a donner des crispations nerveuses à quiconque connaît un peu lo sujet, nous ne voudrions pas jurer que l'ouvrage n'ait ou un certain succès, et n'ait contribué à forcer encore dans l'osprit du public a physionomie de Mm* de Pailly.
plet et s'il est possible plus exact. Ce n'est pas que nous soyons porté à adopter, à son sujet, une opinion diamétralement opposée à celle qu'exprime sur elle M. Lucas de Montigny. Il est évident que la situation fausse qu'elle avait acceptée rendit son rôle naturellement et presque nécessairement malfaisant ; cette situation était d'ailleurs, en elle-même, peu compatible avec un caractère vraiment fier et loyal. Mais, dans un temps où Ton nous présente tous les jours, comme des personnes distinguées et intéressantes, un assez grand nombre de femmes du dix-huitième siècle, qui se démariaient pour s'associer à un homme marié lui-même et séparé de sa femme, il n'y a pas de raison pour juger Mme de PaiUy plus sévèrement que celles de ses contemporaines qui se sont trouvées dans le même cas, attendu qu'elle avait autant d'esprit et d'agrément que les plus notables d'entre elles, et qu'elle l'emporte sur plusieurs par la solidité et la durée de son attachement pour le marquis de Mirabeau. Elle l'avait aimé quand il était encore d'un âge à se faire aimer pour lui-même, quand il était entouré de l'éclat d'une réputation alors florissante, et elle resta sa consolation et son appui lorsqu'il n'était plus qu'un vieillard impopulaire, infirme, accablé de soucis, assailli par ses créanciers, par ceux de sa femme, par ceux de ses fils, et ruiné.
Il est vrai que beaucoup d'autres femmes se sont trouvées dans la même situation que M"** de Pailly, sans qu'il en soit résulté ni des procès scandaleux, ni des haines furieuses entre deux époux, ni des guerres intestines entre des enfants presque tous également désordonnés ; mais ne serait-ce pas une injustice que de décharger de toute responsabilité le père, la mère et les enfants, pour la concentrer tout entière sur la tête d'une seule personne, et de partir de l'idée, comme semble le faire M. Lucas de Montigny, que si Mme de Pailly n'eût pas existé, Mirabeau, par exemple, avec l'organisation déréglée qu'il tenait de ses parents, placé entre un père et une mère foncièrement antipathiques l'un à l'autre, et aussi violents l'un que l'autre, eût été un modèle de sagesse, de piété filiale, de délicatesse et de désintéressement ?
Désireux avant tout de distribuer équitablement sa part de responsabilité à chacun des personnages qui figurent tour à tour dans notre travail, nous le ferons pour Mme de Pailly comme nous l'avons fait pour la marquise de Mirabeau. A la fin du précédent chapitre, nous avons déjà annoncé l'amie du marquis comme une personne séduisante, distinguée, mais artificieuse, parce qu'en effet, quand on a pu l'étudier dans la diversité de ses attitudes, on reconnaît en elle cette nuance qui était en quelque sorte l'accompagnement obligé de sa position ; mais on se trom-
perait beaucoup si on se la figurait avec les allures accentuées d'un Tartuffe, qui ne peut faire illusion qu'à un Orgon. Ce n'est pas seulement le marquis de Mirabeau qui voit en elle une âme élevée, désintéressée et dévouée ; mais parmi les membres de la famille au sein de laquelle elle exerce une influence qui ne lui appartient pas naturellement, il n'en est pas un, sans excepter Mirabeau lui-môme, souvent injurieux pour elle, qui ne lui ait reconnu parfois, et très-sincèrement, des qualités nobles ou attrayantes. Quant aux étrangers qui s'abandonnent sans défiance à l'impression agréable qu'elle produit sur eux, ceux-là lai attribuent précisément un caractère exempt de tout artifice.
Dans leâ Œuvres posthumes du duô de Nivernais, on trouve le récit d'une fête donnée à la comtesse de Rochefort, au palais du Luxembourg, qu'elle habitait alors ; on y voit figurer Mmê de Pailly en compagnie de Mm* la maréchale de Mirepoix, de la duchesse de Cossé- Brissac, de plusieurs autres grandes dames, de l'archevêque de Bourges, de l'archevêque de Pô* rigueux et de deux abbés. Après les divertissements dont se compose la fête, l'un des atnïs de la maison , déguisé en bouquetière des rues, offre des bouquets aux invités en chantant un couplet familier composé par le duo de Nivernois, destiné à caractériser chacun d'eux. Vdlci le
couplet que la bouquetière adresse à Mm* de Pailly :
J'aperçois la belle Bernoise, Qu'on aime ici, tout comme là :
Elle n'est fine ni sournoise, Son pays n'a point de cela.
L'humeur douce et l'âme sensible, Chacun sait bien qu'elle a cela.
Mais elle entend très-mal la Bible.
Elle a cela, ce défaut-là, Et c'est le seul défaut qu'elle a (1).
De son côté, la comtesse de Rochefort caractérise les lettres de Mme de Pailly en ces termes : « Ses lettres sont l'image de sa physionomie; elles sont pleines de sentiment et de grâce. » J.-*J. Rousseau, qui Ta connue pendant le court séjour qu'il fit dans la maison de campagne du marquis de Mirabeau à Fleury, l'appelle « ma bonne et belle compatriote » (2). Le bailli de Mirabeau, à son tour, si habituellement hostile à la marquise sa belle-sœur, disposé parfois à se défier de Mme de Pailly, et qui finira par se montrer également sévère pour l'amie de son frère, exprime souvent aussi pour elle des sentiments sympathiques : « J'admire les idées de Mme de Pailly, écrit-il à son frère le 13 septembre 1766 ; malgré l'épaisseur de ma judiciaire, j'ai démêlé
(1) Mme de Pailly était protestante. — Œuvres posthumes du duc de Nivernois. t. II, 4e partie, p. 48.
(2) Correspondance de Jean-Jacques liousseau, t. IV, lettre du 12 août 1767.
chez elle un esprit aussi droit et aussi fin qu'il en soit jamais né sur toutes les collines helvétiques. » Et ejifin Mirabeau lui-même, qui ne l'aime pas, quoiqu'il n'éprouve aucune gêne, comme nous le verrons, à la flatter quand il le croit utile à ses intérêts, a émis parfois sur elle des jugements d'autant plus importants, au point de vue de la vérité, qu'il la juge en ennemi et devant des personnes qui ne la connaissent que par lui. Prisonnier à Vincennes, par exemple, et persuadé, non sans raison peut-être, que Mme de Pailly, qu'il a publiquement outragée, n'est pas étrangère à sa captivité, il écrit à son ami Boucher une lettre confidentielle et inédite, datée du 30 mai 1779, de laquelle j'extrais ce passage : « M™ de Pailly a de l'élévation et de l'activité dans l'esprit, de sorte qu'elle est capable de saisir et de jouer un rôle de générosité, quoique son cœur ne la produise pas. » Ce n'est donc pas une personne vulgaire qui s'est trouvée fatalement engagée dans toutes les querelles de la famille orageuse que nous cherchons à peindre.
On sait déjà, d'après tout ce qui précède, qu'elle était née en Suisse ; je crois même que la qualification de belle Bernoise, que lui donne le duc do Nivernois, est strictement exacte. Elle appartenait à une famille protestante d'origine française, réfugiée dans ce pays probablement après la révocation de l'édit de Nantes. Son père, M. de Malvieux, était capitaine d'une des compagnies
suisses au service de la France. On voit dans ses lettres qu'après la mort de son père, elle est très* occupée d'obtenir du duc de Ghoiseul le paye* ment des dettes contractées par lui pour l'entretien de sa compagnie. Je suppose, d'après son style très-élégant et très-français, que M1U Marie de Malvieux fut élevée en Franee. Elle y avait une sœur mariée à un M. Jarron, qui occupait, je ne sais à quel titre, un appartement concédé par le roi au petit Luxembourg ; elle a habité pendant plusieurs années chez cette sœur, et comme la comtesse de Rochefort était logée également au Luxembourg, celle-ci nomme souvent, dans ses lettres, Mme de Pailly ma voisine. M11' de Malvieux fut mariée jeune à un autre officier suisse, que je crois aussi d'origine française, M. de Pailly, et qui était également au service de la France. Dans des actes authentiques revêtus de sa signature, je vois qu'elle signe trois noms, de Malvieux de Martines de Pailly ; je ne sais si c'est à son mari ou à son père qu'appartient le second de ces trois noms, mais cette accumulation de particules in* dique peut-être de sa part des prétentions de naissance plus accentuées que justifiées.
M. de Pailly, rentré dans sa patrie, vivait en 1767 à Lausanne avec quatre sœurs non mariées, et quoique 6a femme séjournât presque toujours en France, il n'y eut point de rupture entre eux. On constate dans sa correspondance qu'elle allait de temps en temps à Lausanne, où elle était bien
reçue par son mari et ses belles-sœurs. Nonseulement les deux époux, quoique presque toujours séparés de fait, à partir de 1762, vécurent en bons termes, mais on apprend par une lettre du marquis de Mirabeau, en 1788, que Mme de Pailly finit par hériter à la fois et de son mari, dont elle n'avait point eu d'enfants, et de ses belles-sœurs. M. de Pailly était, du reste, beaucoup plus âgé que sa femme. Parlant de lui, le marquis de Mirabeau dit en 1760 : cil a au moins quinze bonnes années de plus que moi . \> Gomme il en avait alors lui-même quarante-cinq, il s'ensuit que M. de Pailly en avait soixante. Or, sans savoir la date exacte de la naissance de M"* de Pailly, nous apprenons par le marquis qu'elle avait trente ans en cette même année.
A quelle époque M*6 de Pailly connut-elle le marquis de Mirabeau ? Dans une lettre à la comtesse de Rochefort, datée du 19 juillet 1762, il dit au sujet de son amie : « Il y a sept ans que je reçois d'elle des lettres » ; ce qui ferait remonter leurs relations à 1755. On voit en effet, à partir de cette date, qu'elle est nommée parfois, quoique rarement, dans la correspondance des deux frères, mais ces relations ne paraissent pas, dès cette époque, avoir été de nature à inquiéter la marquise de Mirabeau, car celle-ci, dans un de ses mémoires judiciaires contre son mari, publié en 1777, lui attribue, à partir de 1749, une liaison suivie avec une autre personne, morte au moment
où elle prend le public pour confident, et qu'elle attaque avec une extrême violence en la nommant par son nom, tandis qu'elle ne fait commencer la responsabilité de Mme de Pailly, qu'elle désigne sans la nommer, qu'à partir de l'époque où elle a quitté elle-même le domicile conjugal, c'est à-dire en 1762. Cette responsabilité nous semble par là même un peu allégée, en ce sens que ce n'est pas Mme de Pailly qui a porté le trouble dans un ménage déjà et depuis longtemps troublé, où nous avons vu, dès 1758, le mari proposer à sa femme une séparation à l'amiable. Mais on ne saurait contester non plus que l'attachement du marquis pour une personne belle, jeune encore et très-séduisante, n'ait contribué à lui rendre insupportable l'idée de recommencer à vivre avec sa femme. Aussi, lorsqu'il découvre ces papiers déshonorants pour la marquise, dont nous avons déjà parlé, et qui mettent sa conscience à l'aise pour la tenir loin de lui, il nous semble que, tout en s'indignant de cette découverte, il en est plus heureux qu'affligé.
Dans une autre partie de ce travail, en racontant l'exil du marquis au Bignon, en décembre 1760, après la publication de la Théorie de l'impôt, nous avons déjà montré Mme de Pailly apparaissant pour la première fois dans la vie intime du marquis de Mirabeau, et consentant, sur la demande même de sa femme, si Ton en croit le mari, à venir passer quelques jours au Bignon