Les miracles devant la science
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PARIS Assooiatiourdes Lettres et des Arts
miïïl PUIIIIIIR. 1!
Pau le D- COLLINEAU
Si oisease que soit unâ qaestion , du momânt qu'elle parvient à s'emparer de l'attention publique, force est bien de s'e.i occuper.
Or, quel tonq» fat jamais plan rtrtilQ «i miracles?
De nos jours, il ne se passe gaèrs denz fois vingtquatre heures sans que la renommée aux Cent-Bouches n'en publie un de plus urbi et orbt.
— A elle seule, Notre-Dame de Lumières — s'il faut s'en rapporter au tableau affiché dans l'Eglise qui lui est consacrée — a ressuscité 19 trépassés, lait recouvrer la vue à 187 aveugles, l'ouïe et la parole i 125 soards-maets, redressé 136 estropiés,
rendu ingambes 158 paralytiques, guéri 1S7 hernieaz et 135 âévreaz, remis enfin en santé 210 infortunés atteints de maladies diTerses.
C'est & faire dessécher de jalousie la docte fiaculte 1...
Mais, il importerait de s'accorder sur la valeur réelle des mots : Au vrai, qu'est-ce qu'un miracle t
Sur ce sujet, comme sur tous ceus qui voilent encore quelques obscurités, les avis sont partagés. I
Voltaire s'en plaint. — • Définissez les termes, < s'écrie-t-il (article Miracle, sect. ÏI, Dictionnaire I philosophique], ou jamais novia ne nous entendrons. 1 Mîraculum, res miranda, proâigium, portentum, 1 monstrum, miracle, chose admirable ; prodigium, i qui annonce une chose étonnante ; portentum, por- j teurde nouveautés; monstrum, chose à montrer par rareté.
Yoili les premières idées qu'on eat d'abord des miracles.
• Comme on raffine sur tout, on raffina sur cette définition. On appela miracle ce gui est impossible. Car, qu'est-ce que la nature? — Vous entendez par ce mot l'ordre éternel des choses. Un miracle serait donc impossible dans cet ordre. En ce sens Dieu ne pourrait faire de miranle.
■ Si vous entendez par miracle un effet dont vous ne pouvez voir la cause, en ce sens tout est miracle. L'attraction et la direction de l'aimant sont des miracles continuels. Un limaçon, auquel il revient ane
tète, est an miracle. La naissance de chaque animal, la production de chaqae végétfA sont des miracles de tous les jours.
■ Mais nous sommes si accoatumés à ces prodiges, qa'ils ont perdu leur nom d'admirable, de miraculeux. Le canon n'étonne plus les Indiens.
• Nous nous sommes donc fait une antre idée de miracle.
H C'est, selon l'opinion vulgaire, ce qui n'était jamais arrivé, et ce qui n'arrivera jamais. »
Ceci n'arrête pas M. Guizot. Ce novateur émérite. qui, comme chacun sait, aurait, plutôt que de suivre le courant démocratique de son temps, renouvelé I& moyeiràge, reconnaît sans ambages la réalité des miracles ; et, dans son Dictionnaire des synonymes, définit le phénomène en ces termes, d'one incomparable simplicité : » Etrange événement qui arrive contre l'ordre naturel. ■
On n'accuse pas d'une façon plus nette son respect pour les lois de la physiologie.
BossuBT, non moins jaloux de montrer sa vénération pour les grandes harmonies de l'univers, n'avaitpas hésité devant l'affirmation suivante :
< On dit d'un homme qui fait des miracles, qa'il a le don de miracles ; c'est-à-dire qu'il a reçu directement et spécialement de Dieu la grâce et le pouvoir d'arrêter et de rompre les lois de la nature. >
Il semble que l'on doive s'incliner devant l'orthodoxie de Bossutt et l'autorité de Gnizot.
LES KIR&CLBS
PoBTtant, je m'en tiens à Voltaire, et à l'opinion (le touâ, qui ma représente le sens coutmoD.
C'est pourquoi j'entends par mibaclb ce qui n'est Jamais arrivé, et qui n'arrivera Jamais... .
Parmi les récits de miracles dont le jagement pablic est obscurci, Iton nombre sont des contes à dormir deboat-
Quand on entend soutenir qae le culte de saint Victor fait passer la gale; que celui de saint Remy guérit la goutte ; que saint Âadevoir a le don de remettre en santé les enfants en langueur; ou bien qu'en l'an de grâce ôlI, lors du siège de la ville de Chartres, par les Normands, la cbemise de la Viei^e fat courage asement arborée sur les remparts par révfique Ganselm; et que cette stratégie d'un nouveau genre mît en fuite les assiégeants -, ou encore que saint Léonard a le pouvoir de délivrer les prisonniers ; quand on entend affirmer tout cela, on sourit et l'on passe.
Mais la question a un autre aspect : de temps k autre il ae produit, dans la nature, des faits dont le car&otire insolite est propre à enflammer les imaginations ardentes, et donne libre carrière aux commentaires les plus fantaisistes.
D'an ordre purement physique, tels que ces reflets de clochers, de calvaires, de croix qui se dessinent
DBViHT LA «CIBNCK 7
•ondala m firmament, arec la parfaite settetâ de contonrs des objets matériels, ces phénomènes conservent encore de sérieasea chances de rencontrer une interprétation plausible. Ils sont l'effet d'un coucoars de circonstances qae la connaissance appro- Ibodie des lois de l'optique permet de réaliser. Je iflnslsterai pas.
Si 'étranges qoUs paissent paraître, les phénomènes en qnestion se manifestant parfois spontanément, peuvent être ainsi reproduits artiâciellement et à loisir. Il suffit pour cela de disposer dans an ordre eavamment déterminé, l'objet choisi, un foyer Imnineux, des miroirs et des écrans.
Broder sur leur prodaction fortuite une histoire de miracle, en présence de la possibilité de les provoquer & nouveau par voie d'expérience, est aventorenx. Dans Tétat actuel de la science, fimaflnence €'aB démenti formel a de quoi faire brondier tes impudents.
Les phén<»nènes qui laissent i l'imposture le plus Hbre champ sont ceux qu'engendre quelque perversion plus on moinB «xceptiemielle des conditions pbysicrtogiques qui règlent le jeu de l'organisme humain.
Lear constatation est inopinée. Leur fatalité, leur indépendance de la volontésont absolues; learMzarntie est va sujet d'étonnement sans cesse renaissant. L'ignorance et la s«percherte travestissent avQC ane &iiaY)7able facilité ie fond de vérité incontestable aor leqnel ils reposent .
LES MI BACLES
C'est de cenz-là sartont que je me propose de parler.
Ces phénomènes insolites, d'ordre physiologique, dans lesquels la crédulité voit une intarrention surnaturelle, et que des sectaires dénaturent au profit de leur doctrine favorite, ne sont pas lettre close pour la science : elle en a la clé.
Je yais essayer de le prouver.
Laissant de côté les miracles au fond desquels il n'y a rien que leur absurdité même, réservant et signalant simplement pour mémoire les miracles qui ont pour base ta constatation de quelque effet d'optique plus ou moins saisissant, j'aborde la discussion de ceux dont le crédit repose, non sur une incompréhensible suspension des lois de la nature, non sur un caprice plus inadmissible encore de volontés suruatureliesjusqu'icid'ailieurs demeurées hypothétiques, mais seulement sur un fait physiologique n'ayant d'exceptionnel que son aspect étrange et sa rareté.
Des visions, des apparitions, des colloques avec la divinité, des accointances avec les démons, desrela^ tions suivies avec les saints, l'écrasement d'ennemis, la guérison inespérée d'infirmités réputées incura^ ,bles, en voiU le thème accoutumé.
, Lisez avec attention ces récits, et vous arriverez sans peine à cette conviction : c'est que l'incident
DBVANT LA, SCIENCE V
■phjai6\ogiqae, la réalité exceptionnelle, qui, je le répète, fait le fond du miracle, se trouve précédée et entourée de circonstanceâ particulièrement farorablés à sa pi-oduction ■
Ces conditiona: favorables, qui encadrent en quelque sorte le fait prodigieux, ont trait, d'une part, à la personne du miraculé : impressionnabilité, éducation, habitudes ascétiques et mystiques, aptitudes maladives , d'autre part, aux dispositions du milieu social dans lequel le miracalé est plongé.
— L'émotivité native da la femme ne la prédispose que trop aux perversions nerveuses du genre de celles dont le thaumaturge s'empare pour donner quelque vraisemblance à ses charlatanesi^uea ampUâcatiouB. Les miraculés sont des femmes, remarque avec justesse L- Assblihb {Marie AUicoque et le Sacré-Cœur) dans les neuf dixièmes des cas.
La facilité, en effet, avec laquelle la femme s'émeut, engendre trois ordres de faits :
Succession rapide des émotions les plus diverses r
Besoin d'en rechercher sans cesse de nouTellas et de plus vives;
Empire de ces émotions sur les idées, les raisonnements et le jugement.
Dépourvue de but, réduite à elle-même, l'émotion ne provoque qu'un sentiment de trouble éphémère et confis. Nalt-elle d'une idée, ou bien en crée-t-elle
10 LBS UIBAQI^a
oM» inatantaoéneD't cette idée s« transfiairme et s'offre à l'aaprit soas on jour iaattenda. Les retoom pcessWs et ûtdéams du phénomène iie font qu coa»pliquer ta scène qui se déroule mantalettflDt.
AifitaiioiiB aoadaioes, aspinttiona désordooikées, apprtiieftsions chuodriques, allangulBsemeoti avbits, bunmstaace d'opinion, soif da volnpiés inyatiqaa& on seasuelles ; telles sont, sur reutendetuent, le» ooiiBéQaeQces de rémotirité féminine, lorsque» par malhear, elle a f^'ancbi les limitas d'un éqoilitffa stable et assuré-
L'idée dont l'esprit est occupé, est ce qui donne un a&Tfii à rémotiOD. Mais là De se borne pas le rôle de l'idée.
Vidée est la force qni imprima à l'émotion aa direotliHi, gai en dét^mine à la fois et la nature, et le sens, et la portée.
lot, Mt U aalut et aussi le danger.
— Sur les genoux de l'église, la femme reçoit «ne initiation qni lui ouvre les portes d'un monde avec lequel les réalités de la vie n'ont rien de commun. Je dis > rien de commun ■ et n'exagère point- PrMiez le livre de l'abbé Herbet intitulé : THrecttonpour la conscience tfujie jeune personne pendant àon éducation. — (Lib. Périsse, 1854.) A la page 19 TOUS tronverez cette prière qu'il est prescrit de répéter chaque matin scrupuleusement :
DEVANT LA. ECIENCE 11
■ Seigneur ! C'est l'œuvre d'ua étra parûiit de ne jamais détourner du ciel les regards de son cœur, de passer au milieu des soina du monde sans se préoccuper d'aucun soin
> Dieu de bonté, délivrez-moi des soins de cette Tte, de peur qu'ils ne retardent ma course
■ mon Dieu, Douceur indicible, changez pour moi en amertume toute consolation de la chair qui me détourne des biens éternels
Plus loin, vous lirez encore :
■ Malheur à ceux qui vont chercher dans la science des hommes de quoi repaitre leur curiosité.
• C'est vous. Seigneur, qui élevez en an moment l'esprit humble, et qui le faites entrer plus avant dans les raisons divines de l'éternelle vérité que ceux qui auraient été instruits pendant dix ans dans la science des écoles.
c C'est voua qui apprenez à fouler aux pieds tout ce qui est sur la terre. » (Prière à réciter au dernier évangile de la messe.
— Détachée des splendeurs de la nature, A qanlle source la jeune catholique alimentera-t-elle cette impressionnabilité qui la rend bl facile à émouvoir t
N'ayez crainte ; c'est prévu :
Dans la contemplation, il y a trois degrés : la MB-
12 LBS MIRACLES
templation pare, la contemplation de Dien dans les divines ténèbres, la contemplation de Dien dans l'union saprême.
Ce n'eit pas à moi assurément qu'appartient cette iléconyarte, ni celle de ce gai suit non plus. J'extrais ces précieux documents des Lettres spirituelles sur l'oraison mentale.
De même qa'il y a trois degrés de contemplation, il y en a quatre d'oraison. Mais, citons le texte. • D'abord l'àme, par une grice particulière de Diea s'élerant aunlessus des images et des fantômes que l'imagination s'est formés des cboses sensibles, et au-dessus des idées et des caprîcesquerentendement s'est formés des choses spirituelles et de Dieu même, considère Dieu par les idées spirituelles acquises qai sont arrangées snrnaturellement, ou qui sont infusées de nouveau. ■
— Comprenez-vous, lecteurT — Pour moi, j'en fais l'humble aveu, quelque bonne volonté que j'y aie mise il m'est resté impossible de découvrir le sens exact lie cette remarquable période. Il me semble, pourtant, déchiffrer ceci : C'est que le premier degré de l'oraison tend à un obscurcissement volontaire de son propre discernement.
Je poursuis :
« Puis l'àme considère la divinité comme environnée d'une Inmière inaccessible et lumineuse, qui, . par son éclat, l'offasque et l'éblonit, et la couvre de ténèbres lumineuses. >
>ogk^
DEVAJIT LA SCIENCE 13
Qu'une lumière soit lumineuse, j'y consens ; maïs que des ténèbres le soient, voilà qui me passe.
Arrivons au troisième de^é :
• L'Âme, an troisième degré de l'oraison mentale, considère ses considérations , voit ses vues, discerne son discernement, examine si sa tranquillité est tranquille, si sa quiétude est quiète.
■ La quiétude et le repos augmentent, les puissances de l'âme sont comme dans un doux et agréable assoupissement durant lequel l'âme, s'oubliantde toutes choses et de soi-même , se re'pose tranquillement en Dieu, et opère d'une manière si simple et ai
tranquille qu'elle ne s'en aperçoit pas L'Âme se
perd en elle-même ne sachant ni où elle est, ni ce qu'elle fait... >
— Ne sachant ce qu'elle fait : Quel trait de lumière pour l'observateur, dans ces derniers mots.
Le quatrième degré tient de l'apothéose. La déiflcation commence.
I L'Âme semble moralement divinisée et transformée en Dieu. Alors, toutes ses puissances sont remplies de délices. Il y a jubilation spirituelle, ivresse spirituelle, et écoulement spirituel, liquéfaction de l'Âme, blessure ou plaie d'amour, recueil de l'Âme ou éclairspirituel....
a Le corps lui-même goftle des saveurs très
douces il est pénétré parfois de parfums, d'odeurs
très agréables. •
Yoyez-vous d'ici poindre sous ses aspects divers
l'hallucination 1 — J'insisterai tout à l'heure sur ce phénomène d'orâre maladif qui joue dans l'histoire critique des miracles un râle prépondérant.
Mais, dira-t-on, si l'abus de semblables méditations est de nature à exalter jusqu'au délire les imaginations vagabondes, elles doivent rester sans prises sur les esprits froids et pondérés.
La difficulté n'est pas pour arrêter nos théologiens.
Au cas où les pratiques purement mystiques demeureraient impuissantes à entraîner l'entendement dans le torrent de fantasmagorie où on l'invite à s'engoufErer, les pratiques ascétiques, par leur action directement perturbatrice du système nerveux, fourniraient un utile concours
C'est ici que les aberrations du sens commun na connaissent plus de frein.
Chez l'ascète pénitent, la préoccupation de l'eipiation domine. Les pratiques de dévotion sont accompagnées de sombres et eontinuelies terreurs- Mortifications, jebnes, macérations, solitude, vie sédentaire, lugubres cérémonies, insomnies, flagellations, sont les procédés généralement usités pour assouplir nn organisme rebelle, et le disposer à goûter les fruits que lui refusent les enseignements d'un mysticisme béat.
BEVANT LA. SCIENCE 15
A la fois débilitant, stapéâaat et irritatif, OQ volt ce funeste régime prescrit par toutes les sectes. Et il n'est pas sans intérêt de comparer entre elles les tortures physiques conseillées par les diverses Eglises dans le but fallacieux d'atteindre le suprême bonheur. On est frappé des analogies qui les rapprochent, en dépit des distances de temps, de mœurs et de lien.
Le Vedanta (sorte de panthéisme en grand honneur chez les Hindous) ne manque pas de faire à ses adeptes la recommandation suivante qui constitue on précepte fondamental du dogme :
• Le sage qui a reconnu que Dieu réside dans toutes les créatures, oublie toute idée de dualité. Il est convaincu qu'il n'y a qu'une seule existence Qui est Dieu, Alors, il dirige ses sens vers Dieu, seule origine de la connaissance de soi-même. ïl concentre sur lui tout son amour, détachant son esprit de tons les objets mondains, par une application continuelle de l'âme sur Dieu. Une personne ainsi dévouée à Dieu est estimée la plus parfaite parmi les adorateurs de
la Divinité Quand le sage aperçoit l'Etre tout-
pntssant, qaand il aperçoit la Cause éternelle, alors, abandonnant la croyance des bonnes et des mauvaises œuvres, il devient parfait, il obtient l'absoTp' tion entière. ■
Le renoncement à sa propre activité, le détachement des soins de la vie, l'anéantissement de soimême ne sont pas prêches en termes plus formels