‹ Les Miracles du Mont Saint-Michel: fragment d'un mystère du XIVe siècle, publié avec introductionChapitre 2 sur 5 · EUGÈNE OF ROBILLARD DE BEAUREPAIRE · texte numérisé non relu

EUGÈNE OF ROBILLARD DE BEAUREPAIRE

AVRANCHES LIBI\AIF\1E D'AUGUSTR ANFI\AY, ÉDITEUR

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Lorsqu'on parcourt les divers manuscrits du Mont Saint- Michel, on est frappé du nombre considérable d'écrits qu'ils renferment sur la fondation et l'histoire merveilleuse de l'abbaye. Dès le 8« siècle, un chanoine de Saint- Aube rt, dont le nom est resté inconnu, ouvre ce cycle légendaire en racontant, dans un latin élégant, la révélation du Saint-Archange au Mont-Gargan et au Mont-Tumbe (1). A partir de ce moment, les transcriptions de ce pieux récit se multiplient et bientôt les mêmes faits reparaissent sous mille formes dans les hymnes, dans les cantiques et dans les oraisons dévotes. Au xn e siècle, Guillaume de Saint-Pair y puise les éléments de son roman (2), et ce

(1) Bibliothèque d'Avranches, Ms n° 34 ; Cartulaire, Ms n<> 80.

(2) Le Roman du Mont Saint-Michel, par Guillaume de Saint- Pair, publié par Francisque Michel. — Hardel, Caen. 1856.

sont encore les mêmes inspirations que nous retrouvons plus tard dans les compilations anonymes de la bibliothèque d'Avranches (1), dans certaines parties du travail de Dom Huynes (2) et dans ces innombrables livrets de pèlerinage, dont l'opuscule du cordelier Feuardent est resté le meilleur et le plus accrédité (3). Ces productions si diverses respirent un amour ardent pour le monastère; toutes sans exception ont pour but l'édification des lecteurs ou des pèlerins, et elles débutent généralement par des professions de foi et de pieuses invocations (4). C'est à cette littérature spéciale qu'appartient le Mystère dont nous nous occupons aujourd'hui. H raconte en effet, non pas la victoire de l'Archange sur le démon, mais bien les différents miracles par lesquels saint Michel révéla sa présence au Mont-Tumbe, et fit de ce rocher obscur, perdu

(1) Ms n<> 24 de la Bibliothèque d'Avranches.

(2) Histoire du Mont Saint-Michel, par Dom Huynes. Ms sur papier, Bibliothèque d'Avranches.

(3) Histoire de la Fondation de l'église de l'abbaye du Mowt Saint-Michel au péril de la mer. par F. Feuardent, Docteur en théologie de l'ordre de saint François. — Coustances, 1604.

(4) Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, de la glorieuse Vierge Marie, du glorieux archange monseigneur Saint- Michel, et de tous les benoîts espéris saints et saintes du paradis , ci sensuit la légende célébrée en sainte église d'icelui benott archange monseigneur saint Michel. — Ms n« 24, folio 62, Bibliothèque d'Avranches.

— 3 — ■ au milieu de la mer, un sanctuaire vers lequel devaient se diriger, pendant plusieurs siècles, les pèlerinages de l'Occident. Sous une forme nouvelle , nous y reconnaissons la reproduction des relations légendaires. Guillaume de Saint- Pair les avait mises en veirs romiens. L'auteur anonyme qui est venu après lui, en modifiant plus profondément leur texte, en a fait une série de véritables scènes dramatiques. Le procédé a changé, les détails ont été aussi plus ou moins altérés, — mais il est facile de s'assurer que le fond est resté le même.

Malheureusement cette œuvre, si intéressante par sa forme et sa destination, ne nous est pas parvenue en entier; nous n'en possédons qu'un double feuillet, qui a été découvert en 1861 , par l'habile et zélé conservateur des archives de la Manche, M. Dubosc, au milieu de papiers de rebut appartenant aux fonds des abbayes et des communautés religieuses. Quelque temps après, ce précieux document était communiqué à M. Léopold Delisle, membre de l'Institut, qui, après en avoir reconnu la valeur, a bien voulu mettre à notre disposition la transcription qu'il en avait préparée. C'est ce texte, établi avec un soin scrupuleux, que nous nous faisons un devoir de publier ici en le faisant précéder de quelques explications (1).

(1) Nous devons à l'obligeance de M. Léopold Delisle nonseulement le texte des Miracles du Mont Saint -Michel, mais encore diverses indications qui nous ont servi pour la rédaction de ce travail.

Nous le prions de recevoir tous nos remercîments.

Le manuscrit de Saint-Lo, écrit sur deux colonnes vers le milieu du xv 6 siècle, comprend, dans son état actuel, deux cent trente-huit vers, qui paraissent appartenir à quatre ou cinq scènes différentes. L'œuvre dont ils faisaient partie n'est pas en effet une production littéraire ordinaire ; c'est à n'en pas douter un drame véritable qui a dû être joué, dans le courant du xiv* ou du xv* siècle, au Mont Saint-Michel, en présence de ces foules immenses qui, à certains jours de fêtes privilégiées, encombraient les abords de l'abbaye.

L'origine du manuscrit, le caractère éminemment local du sujet, l'incitation aux pèlerinages, qui en est le but évident, et l'ensemble même de la composition, ne sauraient laisser le moindre doute à cet égard. La certitude devient encore plus complète, lorsqu'en étudiant le texte, on vient à remarquer que non seulement le poète a mis en scène et fait parler ses personnages, mais encore qu'il a pris soin de déterminer leur position, leurs gestes et jusqu'à leur attitude. Dans une scène, par exemple, où figurent deux époux et leur enfant nouveau -né, l'auteur nous avertit qu'à un moment donné les acteurs doivent s'éloigner du Mont Saint-Michel : Sponsus recedêns à monte; plus loin la femme, qui portait d'abord l'enfant sur ses bras, le passe à son mari, et ce changement est indiqué par l'annotation suivante: Ipsa tradit pnerum; enfin, nous voyons, dans un autre passage, l'abbé du Mont entrer dans l'église: Abbas intrando in ecclesiam; puis, après un court monologue, se tourner vers ses moines pour leur adresser la parole : Dicit fratribus suis. Ces mentions multipliées et significatives, tantôt insérées dans le tçxte, tantôt portées

en marge, rendent une plus longue discussion complètement inutile.

Les vers placés en tète du premier feuillet contiennent, avec une exhortation à mener une sainte vie, des actions de grâces adressées à Dieu et à l'archange saint Michel: On serait tenté d'y voir la fin d'une scène qui devait occuper quelques unes des pages qui nous manquent. Ces vers sont suivis immédiatement d'un dialogue entre deux époux, Spomus et Uxor sponsi, qui constitue, à proprement parler, une scène particulière. Toutefois, le peu de signification qu'elle offre par elle-même nous ferait penser qu'elle devait se rattacher aujrécit précédent. Il existe, au reste, dans les manuscrits du Mont Saint-Michel , deux relations qui sont en rapport assez exact avec les développements contenus dans les vers qui nous ont été conservés. Ils sont transcrits dans les recueils sous les titres suivants :

De quodam puero qui matri suœ dixit ut ipsvm deferret apud Montent sancti Michaelts. (1)

De muliere quœ in medio mari peperU. (2)

Le premier est l'histoire d'un pèlerinage entrepris à la suite d'une exclamation proférée par un enfant âgé de dix jours. Le fait est relaté dans les miracles de l'année 1333.

(1) Fundatio et miracula sancti Michaelis in lumbâ. Bibliothèque d'Avranches, Ms no 24, folio 28.

(2) U. Mo 10.

Le second, connu généralement sous le nom de Péril, appartient à la catégorie des miracles anciens et forme, sans contredit, une des plus curieuses légendes qui nous aient été transmises. Guillaume de Saint-Pair a raconté admirablement cette aventure étrange, où les détails naïfe abondent, et personne n'a décrit avec plus de simplicité et de charme la situation de la pèlerine surprise par les douleurs de l'enfantement au milieu de la grève, abandonnée par son mari et protégée par l'archange contre le flot montant de la mer :

Quer celé mer l'avironna, Meis à lie unques n'atoucha.

Corne coronne ert tôt entor.

Li floz veneit de grant redor En tant d'espace cum poieit Ses bras estendre, ne n'aveit Environ lie d'aiguë une goûte.

A sec se siet : Mais encore doute.

La mer crut haut, puis resemblout Le cerne où celé dame estout.

Jà seit icen que molt fut basse, Une goûte vers lie n'en passe.

Quant desqu'al cerne Fonde alout, En-es-le-pas s'en retornout; Ou autresi iluec freigneit Cum à rochiers e fremisseit.

Bien demostrout que forz esteit Cil qui issi la destreigneit.

Quant la dame est asséurée, Qui molt fut ainz espoantée, L'enfant a pris, si cum el pout E de cez undes le lavout, Cum d'autre eve prendre poieit

De celé mer où ele esteit; Meis la mer n'out poesté pas D'aleir sor lie ne sor ses dras. (1)

Le poète que nous essayons de faire connaître n'a rencontré, dans la partie de son œuvre que nous pouvons apprécier, aucun de ces traits gracieux qui abondent dans Guillaume de Saint- Pair,, et qui peignent au vif la foi de l'époque. Au début de ce fragment, il a saisi le moment où les deux époux avec leur nouveau -né, après avoir remercié saint Michel, quittent le Mont pour regagner leur demeure et il ne semble s'être proposé d'autre but que de représenter au naturel les embarras du départ, la reconnaissance des deux pèlerins et le souvenir toujours présent des dangers auxquels ils avaient échappé.

Sponsus recedens a Monte.

Penson d'errer ligierement

Ainz que la mer retourne en grève

S'el ne va par empirement,

Il n'y a chose qui nous grève.

Entre nos deulz sont recompassé

A maint que mal n'avon que plaindre

Pour plus aler ysnellement Cil enfant illec me baillez.

(1) Le Roman du Mont Saint-Michel, p. 116-117.

Ipsa tradit puerum.

Pour qu'il est né nouvellement La venez. Suymes bien taillez Et si mavient à le porter Gomme à ung asne à porter somme.

Uxor SPONSI.

Vostre glant peut bien inhorter A lui faire perdre son somme, Gardez qu'il n'ait le vis couvert Par tant a coup seroit aestainct.

Noble porteur ay recouvert Par quoy mon travail est destainct^ Portez le en pais sans haracier Il en pourroit estre péry.

Le mari répond assez gaîment à ces recommandations, multipliées , et le dialogue se ferme par une exhortation à prier Dieu pour les moines :

Prier pour eulx devrion bien , Quer jolis sont et bien metabtes.

Ces quelques citations donnent la physionomie générale de la scène, et , bien qu'à raison du peu d'étendue de ce passage il soit difficile d'avoir une conviction bien arrêtée, nous pencherions volontiers pour voir dans cette conversa-

tion de départ , ainsi que nous l'avons déjà dit , une continuation d'un miracle quelconque, ayant trait à une naissance extraordinaire et analogue au miracle de Péril.

La scène suivante, à peu près complète, ne soulève pas les même difficultés d'interprétation. Elle se rattache visiblement à la relation célèbre de l'épée et du bouclier, dont le texte original a été écrit par l'évêque de Dol, Baudry, et dont on rencontre plusieurs reproductions dans les différents manuscrits ie l'abbaye. Le roman de Guillaume de Saint-Pair renferme une version de ce miracle en langue vulgaire. Le manuscrit n° 24 en contient une autre un peu plus abrégée , mais qui ne manque pourtant ni de couleur ni d'inspiration :

DE L'ESCU t DE L'ESTE SATKCT-MICHIEL

t En ceste église du Mont Sainct-Hicbiel au péril de la mer, qui est dit et appelé Mont de Tumbe, sont deux enseignes comme de bataille. C'est assavoir ung escu et une espée, non pas convenables à aucun usaige de bataille, combien qu'ils aient semblance d'armes, mais plus semblent à gieu d'enfant et sont iceUes deux enseignes de matère d'aerain ainsi qu'il peut apparoir. Iceluy escu de fourme presque ronde, garny et anobly es quatre parties du signe de la croix et la dite espée figurée en manière de glayve...

> En une très loingtaine et remote région oultre Engleterre en laquelle pour lors regnoit un roi nommé Elgar,

avoit un très grant horrible et orgueilleux serpent, qui moult nuisoit au peuple et empoisonnoit les habitants d'icelle région par très grand soufflement. » (4)

Notre mystère ne nous offre pas le même luxe de description et ne reprend pas les choses d'aussi haut. A l'instant où la scène commence, le dragon a été tué, les armes de saint Michel ont été pieusement recueillies et les messagers porteurs de ces enseignes symboliques arrivent à la porte du Mont. Un personnage désigné sous le nom de Populus — le peuple — prend la parole et s'exprime ainsi :

A la place suymes venuz Que désirée avons souvent A saluer suymes tenuz L'abbé de cy et le couvent Et puis après notre message Raconteron sans nul défaut.

Surviennent alors deux autres acteurs : Consultus populi et Mainart abbas. Populus salue le dernier en ces termes :

Celui qui est sans finement Messeigneurs vous doint bonne estraine ; Si ouyr vous plaist benignement Le cas vous diron qui nous mené.

0) Bibliothèque d T Avranches, Ms n° 24, folio 49.

Mainart abbas Montis.

Volontiers vous escouteron

Quer vous nous semblez gens honnêtes

Par quoi point ne vous doubteron ;

Quer gens de bien pert que vous estes.

A voir à vostre filomie

Ignorer n'en fault nullement.

Après cette entrée en matière, Populos , encouragé par l'accueil bienveillant de l'abbé , fait connaître aux moines dans un bref récit les circonstances merveilleuses de la mort du serpent :

De rien ne tous mentiron mie, Pour nous seroit fait follement , Et vray qu'au party dont nous sommes Avoit un serpent molt cruel Nagairez qui femes et hommes Devouroit à perpétuel.

Du peuple la communité S'efforça pour le pourchacier Veant sa grant malignité s A le tuer ou le châtier La ou son reiraict il faisoit.

Sourvint de commun grant faison Quer touteffois qu'il luy plaisoit Envenymoit tout de poison.

En un maroys trouvé couché Fut dudit peuple habitué Ou il avoit été touché Et frapé à mort et tué.

Mainart arbas.

Qui fist cela?

Populus.

Nul ne savoit.

Gens y furent de mainte guise Y donc si sage n'y aveit De nostre eveque et gens d'église Qui sachent qui avoit frapée Geste beste cruelle et felle.

Mais son escu et son espée Laissa sanglants an plus près délie.

Ce sont là tous les développements que le poète a jugé à propos de donner à ce miracle , sur lequel tous les hagiographes se sont à Verni exercés. Le résumé iplacé dans la bouche de Populus, et que nous avons tenu à citer en entier, est exact comme un sommaire; mais l'inspiration a disparu , et Ton n'y rencontre ni l'écho des sentiments et des croyances de la multitude, ni le souvenir de ces mouvemeuts tumultueux qui devaient agiter ie peuple à'Oultre Engleterre, lorsqu'il s'avançait vers le dragon comme à une bataille rangée. — A ce point de vue, le compilateur du Ms N° 24 de la Bibliothèque d'Avranches , malgré ses négligences et ses inexactitudes, nous parait infiniment supérieur :

« Doncques s'assemblèrent les légions à un souverain matin joingtes o, grant crainte , armez de gavelos et armez de diverses manières. Les clers portaient devant les croiz et bannières et les reliques des saints ; les lais , espées et

lances en manières de gavelos, et néantmoins qu'ils fussent moult espouvantés et craintifs toutesfois pour la très-grant nécessité en quoy ils estoient, allèrent avant comme gens prestz à recepvoir la mort, les membres tremblants et toutesfois en toutes manières seurs de l'aide de Dieu par le confort et conseil de leur dict evesque qui estoit très sainct bomme. Doncques vindfent à approcher du lieu où icelle beste espoventable avoit accoustumé à converser et habiter, et estoit icelle région toute seiche et brullée et convertie en fallemeiches, eux regardant la grandeur et horribileté d'icelle beste qui estoit grande comme lé feste d'une montagne. A doncques furent en très-grande difficulté s'ils l'assailliroient ou s'ils s'enfuiroient. Toutesfois soy confiant en leur hardiesse et en Paide de Dieu, comme dict est , commencèrent a assaillir et a geter gavelos a gfant habundance, en faisant une très grande criée, et de toutes parts s'efforçoient d'assaillir. À doncques le serpent demourant immobile et sans remuer, comme s'il dormist et comme celui qui ja estoit mort, eulx s'assemblèrent sur cette morte chair venimeuse et horrible, tiraigiiafts et doubtans qu'il fut encore vif, et le détranchèrent pièce à pièce. Après qu'ils l'eurent dépiécé pièce à pièce, ils regardèrent entre les pièces dudit serpent ung petit escu et une petite espée, et cuidèrent aucuns d'eulx les dictes enseignes estre fantosmes pour ce qu'ils ne peussent croire que armeure de telle manière peust valoir a bataille. » (4)

(1) Bibliothèque d'Avranches, Ms n° 24, folio 49 et suiv.

ait été conservée. Bien qu'elle ne soit pas achevée, elle occupe presque entièrement le reeto et le verso du second feuillet, et comprend 116 vers. Le sujet, qu'il est difficile d'indiquer avec une précision rigoureuse, paraît être relatif à Tune de ces visites nocturnes que saint Michel faisait de temps en temps à son sanctuaire de prédilection.

Au milieu des guérisons extraordinaires, des conversions soudaines, des vœux de pèlerinages , les miracles auxquels nous faisons allusion, forment une catégorie à part, qui se distingue par un cachet spécial de mysticisme. Rien de plus varié, du reste, que les phénomènes par lesquels l'archange saint Michel avait coutume de signaler son passage. Tantôt c'est l'évêque Norgod qui voit tout d'un coup le Mont reluire comme un buisson ardent: Qualiter Norgodus prœsul montent saneti Michaëlis quasi ardere viderit. Tantôt c'est une flamme merveilleuse qui édaire la tour du monastère : De dariMe qu<B divimtus apparuit de nocte suprà turrim eôclesiœ Mmtis Tumbœ. Ailleurs, les religieux racontent la descente des esprits séraphiques dans le chœur de l'église, et leurs mélodies divines : Melos angdkum in eodem temporepersœpè fuisse auditum, ou bien encore les châtiments terribles que s'attirèrent les moines qui , dans un but de curiosité profane, voulurent surprendre les secrets dé ces mystérieux conciliabules : De custode ipsius monasterii percusso (1).

(1) Bibliothèque d'Avranches, Ms n<> 34. Miraculaper beatum archangelwn Michaelem patrata in ecclesia qum dicitur tumba, in periado mam sita, nomme ipsius archangeli fabricata. —

Guillaume de Saint-Pair, auquel il faut toujours recourir, lorsqu'il s'agit de l'histoire du Mont Saint -Michel, après avoir touché quelques mots des visites de l'archange, ajoute, en forme de réflexion, les vers suivants que nos reproduisons, parcequ'ils résument d'une manière frap- . pante les croyances de son époque :

Icele nuit par ces chemins

Trovereit l'en molt pèlerins

Qui trestuit veillent pour attendre

Si seint Michiel verront descendre.

Dex tant par est beneuré

Qui poit voier celé clarté

Seur poiet estre, cen m'est vis ,

Cil qui la veit qui parées

Li eirt trestot abandonnez

Quant de cest siècle eirt trespassez (1).

La venue du protecteur de l'abbaye ne se révélait pas toujours par ces signes consolants que cherchaient des yeux les pèlerins, et dans lesquels ils voyaient un gage de prédestination. Souvent il s'annonçait par le bruit du tonnerre, par la clarté sinistre des éclairs, par les mugissements du vent ou par le bris soudain des portes et des

Ces différents miracles se retrouvent encore dans le n° 24, et dans le curieux manuscrit dont M. Léopold Delisle a fait récemment don à la même Bibliothèque.

(1) Le Roman du Mont Saint-Michel, p. 03.

—'18 — fenêtres de l'église. En 1270, les annalistes racontent que, pendant une nuit sereine , trois coups de tonnerre retentirent et furent suivis d'une tempête effroyable , au milieu de laquelle on aperçut une figure de feu auprès du grand autel, et deux anges étincelants tenant le glaive en main, debout au-dessus du grand portail. Un phénomène analogue se passa la nuit de la Pentecôte de Tannée 1333.

La scène du manuscrit de Saint-Lo a trait évidemment à un prodige du même genre. Elle débute par une vive peinture de Tétonnement des moines à la suite de l'ouverture violente des portes et des fenêtres du monastère :

Abbas Montis.

Il est jour Jennyn. Lieve toy Et nous euvre celle fenestre Jay le cueur en si grant esmoy Que plus ycy je ne vuyl estre.

Pas ne seroit en ma puyssance De dormir ne de reposer.

One de tel fait n'eu congnoissance Je n'y saroye que supposer.

Jennyn répond brièvement sans rien ajouter de neuf aux réflexions de l'abbé, et bientôt on voit se réunir dans l'église les gardiens, — primas custos, — secundus custos, et tous les moines du couvent. L'abbé raconte alors qu'au milieu de son sommeil , après que toutes les portes et les fenêtres avaient été fermées avec soin , il vint une telle fraction que tout le monde crut que l'abbaye tout entière avait été envahie par une légion de malfaiteurs.

Pas ne dormismes longuement Qu'il vint une tel fraction Quonc ouy ne fut tel tourment De quoy soit faicte mencion.

De ce fusmez tous esvillez De dormir nous n'avions garde Et tous ainsi esmervillez Nous levasmes sans point de tarde , Guydans quaucuns larrons y fussent.

Lostel fust serchié promptement Et nulz pour serchier que ilz peussent Rien ny trouvèrent nullement.

Après avoir entendu le discours de l'abbé, qui se prolonge assez longtemps , les moines concluent que le fait signalé a l'apparence d'un miracle, et ils prennent l'engagement de jeûner pendant trois jours pour obtenir du ciel la manifestation de la vérité :

Et si la chose vient de luy

La luy plaise réitérer,

Aussi sel ne vient de par luy

Luy plaise le fait modérer,

Et si le fait est fantasie

Ne nous souffre plus tourmenter.

Cette délibération, qui laisse le récit incomplet, termine le manuscrit de Saint-Lo.

Ainsi qu'il est facile de le voir par ce rapide exposé, c'est là sans contredit un texte peu étendu , et qui présente dans toutes ses parties de bien regrettables lacunes. Hais tels qu'ils sont, ces deux cent trente-huit vers, détachés,

au hasard, de la composition primitive, gardent encore pour nous un vif intérêt de curiosité. Ils ne permettent pas sans doute de tout comprendre et de tout expliquer ; mais ils suffisent à nous faire saisir le procédé habituel de l'auteur, le caractère général de son oeuvre et l'importance qu'il convient de lui assigner. Comme écrivain, le moine qui composa ce mystère ne saurait être comparé ni au chanoine de saint Aubert, ni à Guillaume de Saint-Pair, ni à la plupart des hagiographes du xii e et du xm* siècle. Il n'en a ni la facilité abondante, ni l'imagination naïve, ni l'expression ardente et dévotieuse. Les sujets qu'il a traités ne présentent d'ailleurs rien de nouveau , et ajoutent peu , soit à l'histoire, soit à la légende du Mont Saint-Michel. L'intérêt du poème est ailleurs. Cet écrivain incorrect, inégal, dépourvu généralement d'inspiration, a composé en définitive un véritable mystère à personnages. Cette transformation de la légende en drame est un fait important à noter, et elle assure à ces fragments informes une valeur sérieuse et tout-à-fait exceptionnelle. A ce^ointde vue, les deux feuillets signalés par M. Léopold Delisle complètent heureusement l'histoire littéraire du Mont Saint- Michel et celle des pèlerinages, et i[s méritaient d'être publiés comme un spécimen des idées, des mœurs et de la langue de l'époque, et surtout comme une des plus curieuses tentatives de l'art dramatique en Normandie.

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