‹ Les misères d'un millionnaireChapitre 2 sur 29 · LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C

KOB PIBBRB-SARHAZin, H* 14 (Prdda TEcolt de modecine)

Croit dt trsdvciion re«fnrf

Il in*a toujours été impossible de m'habituer au pronom personnel Je. La, première lettre de ce petit mot, si plein d'importance et de vanité, a un aspect arrogant. Elle se hausse le plus qu'elle peut comme une personne qui a un désir immodéré de se faire remarquer. La seconde, plus humble, est pareille à an laquais qui suit un grand seigneur ; et toutes deux ensemble ont , dans la forme , quelque chose d'insolent, de prétentieux et de dominateur qui m'irrite et me choque.

Cette même horreur et cette invincible antipathie que m'inspire le Je, le Moi la partage. Quiconque tura subi la suffisance et la fatuité d'un importun

qui, debout devant une chenrïinée, se lance dans de longs récits dont il est l'insupportable héros, rue comprendra. Le Moi est alors comnne un tyran qui vous persécute, et quand l'orateur ouvre la bouche pour côniniencer une phrase par l'inévitable Je, on dirait qu'il parle de Gharlemagne ou de César.

Au moment d'entreprendre ce Fécit, que j'aurais pu intituler les Mémoires dun pauvre homme riche, cet insurmontable éloignement s'est réveillé avec une force nouvelle. J'ai compris que le Je et le Moi m'empêcheraient d'aller jusqu'au bout: C'est pourquoi on me permettra de supprimer du même coup ces deux vilains mots, et de parler de mon individu

à la troisième personne, comme s'il s'agissait d'un ami que le hasard m'aurait fait coudoyer journellement dans le cours orageux de ma vie.

Cela dit, je.... non, Jacques Bernard commence.

L*h6tEL de la rue TAITBOUT.

Il est s<$pt heures du matin. Un homme est assis de^nt une table couverte de papiers , dans un cabioet dont les fenêtres s'ouvrent sur un vaste jardin. Autour de lui sont rangés des pupitres chargés de gros livres et de registres à dos de maroquin vert, dont les coins sont protégés par une'garniture de Cuivre. Des casiers étiquetés masquent un des côtés du cabinet. Deux grandes carj|s de géographie pendent au mur. Sur Tappui de la cheminée en marbre jaune d'un dessin roide, on voit une pendule d'un assez beau modèle, deux flambeaux coifTés d'abatjour et deux vases de porcelaine trapus , d'où sort tin fouilUs de papiers jetés pôle-mèle dans leur gorge arrondie. Un grand feu de coke brûle pénl- Uement dans la grille Tentrue installée au milieu

du foyer. Un lapis à rayures bleues et grises couvre le parquet. L'ameublement se compose de quelques chaises et d*un divan de cuir marron usé sur les bords. Un baromètre est accroché dans un coin, entre le tableau de la Compagnie des agents de change près la Bourse de Paris, et un cadre de bois d'acajou percé d'ouvertures dans lesquelles sont inscrits le jour de la semaine et le quantième du mois. On y voit, en lettres et en chiffres noirs sut fond blanc, ces mots et cette date: Jeudi, 27 novembre 185.. Pas une œuvre d'art dans ce grand cabinet éclairé par deux fenêtres ; rien qui distraie la pensée et attire le regard, si ce n'est une magnifique toile signée d'un nom célèbre. Cette toile représente une femme âgée, coiffée d'un bonnet de tulle, le corsage pris dans un tîihu de mousseline. On dirait le visage honnèle, sain, bien portant, d'une tranquille matrone hollandaise d'après Gérard Dow.

Ce portrait est placé au-dessus du fauteuil occupé par Jacques Bernard.

Quelques vieux arbres aux branches dépouillées frissonnent dans le jardin, un merle court dans une pelouse jonchée de feuilles mortes, au milieu desquelles un bassin de pierre moussue reçoit un jet d'eau. Un gros lierre tapisse le mur, le long duquel tourne une étroite allée à demi cachée par des massifs de lilas que peuple une bande de moineaux égayés par le matin. On n'entend aucun

brait. La plume de Jaôques Bernard est suspendue au-dessus d'une large feuille de papier, toute tachetée de chiffres; il en augmente le nombre par moments. Sa tète repose dans l'une de ses mains. Il écrit et il calcule. Par une porte entr'ouverte on aperçoit une longue pièce qui fait partie des bureaux. Elle est vide.

Jacques Bernard est en habit de ville. A-t-il passé la nuit devant sa table, cherchant la solution du problème qui l'occupe, ou vient-il à peine de quitter son appartement pour donner à tous l'exemple de Taclivité? Ce feu qui rougit dans Tâtre n*estpas un indice; on peut croire qu'il commence à flamber comme on peut supposer qu'il s'éteint. Une lampe est encore surlel)ureau. Tout alentour sont mille notes éparses, des lettres, des liasses de documents, des agendas, deux ou trois registres ouverts. Jacques Bernard les consulte quelquefois des yeux ; d'autres fois il prend l'un des feuillets dispersés à portée de sa main, et en lit attentivement le contenu. Cela fait, sa plume inscrit de nouveaux chiffres dont il a patiemment mesuré les colonnes. Quand il n'écrit plus, quand il ne lit pas, il jette un regard rapide sur le jardin d'où vient un jour pAle et froid. L'expression de ce regard indi-. que qu'il n'en voit ni les arbres, ni la pelouse, ni la fontaine. Il suit intérieurement*la progression de son calcul.

Jacques Bernard paraît avoir cinquante-sept ou cinquante-huit ans. Le front est large, saillant, dépouillé. Quelques touffes de cheveux gris frisent autour des tempes et sur le derrière de la tète. II a le visage plein, lé menton carré et vigoureux, les sourcils mobiles, le nez court, les yeux vifs et profonds, la bouche expressive, grande et bien dessinée ; le sang circule sous la peau claire et colorée; tous les signes de la persévérance, de l'obstination, de la fermeté sont empreints sur cette face d'un caractère puissant; il y a de la bonté dans le large pli des lèvres, de l'intelligence dans ce front ouvert, une sorte de gaieté se démêle dans l'ensemble de ces traits où le travail a mis son sceau, mais une gaîté voilée, affaiblie, étouffée presque par l'habitude des longues préoccupations ; on y lit une disposition heureuse à la bienveillance, à l'abandon, mais conteime et comme enchaînée par des courants de pensées que les assauts successifs de la vie ont rendues de plus en plus amères. Ils expriment moins la résignation religieuse qu'une sorte de bonhomie ironique, pliée à tout, que le mal n'étonne pliui, mais qui volontiers inclinerait vers le bien, si les circonstances le permettaient. Vêtu du froc et dans un réfectoire, Jacques Bernard aurait tout à fait l'apparence d'un moine quelque peu rabelaisien ; enveloppé d'une robe de chambre, et dans le silence d'une bibliothèque, on le prendrait

saiis efTort pour un philosophe de l'école railleuse de Swift. En redingote noire et en pantalon gris, , c*est un banquier qui étudie les chances bonnes et mauvaises d'une opération où quelques millions TODt être engagés.

Par un de ces tics particuliers aux hommes 'qui travaillent beaucoup, il se pince le bout de l'oreille à intervalles inégaux; dans ces momenis-là ses yeux deviennent fixes, il creuse sa pensée plus profondément et en aide le jeu intérieur par un mouvement machinal des doigts. Tout à coup son visage s'iUamine, ses lèvres qui remuent semblent prononcer sans bruit la formule qu'il attendait, et sa plume crie sur le papier qu'elle égratigne en courant.

L*h6tei auquel appartiennent le jardin et le cabinet est l'un des plus somptueux de la rue Taitbout. Il est élevé de deux étages sur rez-de-chaussée ; deux ailes en retour encadrent une vaste cour dans laquelle sept ou huit voitures se mouvraient à Taise. On y descend par un perron de cinq marches. Tout alentour sont les écuries et les remises. L'un des étages qu'elles supportent est disposé pour la caisse «lies bureaux; il communique par un escalier noir avec le cabinet de Jacques Bernard et la grande pièce qui le précède, où sont les* pupitres du chef de la correspondance et de ses employés. L'étage opposé sert au logement des gens de service. La

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plus grande partie de riiumense rez-de-chaussée auquel an parvient par une porte cintrée, flanquée de deux statues de bronze armées de torchés, est réservée pour les réceptions. C'est une lonjg[ue série de sidons magnifiquement meublés. Kien n*y rappelle la tradition et la durée; fauteuils, consoles, guéridons, canapés, tentures, tout semble avoir été pris la veille dans un magasin d*un tapissier à la mode. On chercherait vainement ces menus objets qui sont comme le témoignage honnête et muet de la famille, et qui font qu*on se souvient du père et de raîeul. Ces salons sont riches, mais ils n'impliquent pas ridée du passé. Plus haut sont les appartements de M. et de Mme Jacques Bernard; ils occupent tout un côté de l'hôtel. Le côté voisin appartient à leur fille, Mlle Léonié Bernard, et à leur fils Auguste. Au second étage, diverses chambres, décorées avec le même luxe, sont destinées à certaines personnes avec lesquelles la maison de Jacques Bernard entretient des relations d'affaires suivies, et auxquelles le banquier offrei une hospitalité fastueuse quand, par hasard, elles arrivent à Paris.

Cependant Thôtel semble se réveiller. On entend des portes s'ouvrir et se fermer. Les valets d*écurie attachent leurs chevaux à des anneaux de fer et les pansent dans la cour. Les voitures sortent de la remise et sont nettoyées à grand renfort de seaux

(Tcao. Des commis passent devant la loge du concierj^e et gagnent les bureaux. Un garçon de salle entre en sifflant dans le cabinet de Jacques Bernard; il tient i la main une manne remplie de bois et Qoe espèce de corbeille en cuivre rouge chargée de coke.

• Eh ! Clovîs ! peut-être pourriez - vous- siffler moins fort et entrer plus tôt, » dit Jacques qui conlioac son travail.

\ la vue de son maître, Ciovis s'arrête un moinent ; la chanson qu'il siffle meurt dans sa ?orgc.

«Pardon, monsieur, dit-il en balbutiant, je ne savais pas que monsieur.... mais certainement, si fataissii.... »

U pauvre homme ne peut pas aller plus loin

<^tse tait essoufflé comme s'il avait fait une longue course.

lacques Bernard, sans lever les yeux, lui fait signe de poser la mcinne et la corbeille de cuivre au coin de la cheminée; Ciovis s'empresse d'obéir • et se retire précipitamment.

«Allons! murmure-t-il, à quelque heure qu'on ^ lève, monsieur est toujours le premier à Tou- 'rage!... C'est écrit, comme dit Aristote! »

H murmure encore un instant, regarde la porte du cabinet, prend un livre, hausse les épaules, s'assoit et frappant sur le volume ouvert :

« Parlez-moi de ça! dit-il, voilà un sage qui vous enseigne le mépris des richesses ! »

Et il s'endort sur un tome dépareillé de Jean- Jacques Rousseau.

L'observation de Glovis se renouvelait tous les jours et dans des circonstances toujours semblables^ Il oubliait seulement que l'heure à laquelle il se levait ne variait jamais, qu'elle suivait le réveil du jour bien plus qu'elle ne le précédait.

« Allons, c'est écrit ! > était sa formule ordinaire.

Elle lui donnait, dans le langage habituel, une sorte de parenté morale avec les Turcs, bien qu*il fût Picard de naissance. Le temps seul de son verbe favori changeait : parfois il était au présent, parfois à l'imparfait; mais qu'il s'écriât: C'est écrit ou c'était écrit ! Clovis aurait pensé que sa phrase n'était pas régulière s'il l'eût commencée ou terminée autrement.

Cette locution n'était pas seulement un témoignage de son respect pour une grammaire inconnue, c'était encore un hommage qu'il rendait à une sorte de fatalité mystérieuse dont il se croyait la victiaie éternelle. Si Glovis perdait une lettre ou s'il attrapait un rhume; c'était écrit! si le feu ne prenait pas malgré le secours d'un soufflet dont il fatiguait la poche, ou s'il oubliait, chemin faisant, une commission dont il était chargé, c'était écrit ! Et ces deux paroles sacramentelles, il les prononçait avec

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la résignation d*un derviche qui sait (pxe rien ne prévaut contre Allah ; mats il avait grand soin de les faire suivre du nom de quelque philosophe fameux qu'il attrapait au hasard dans l'arsenal en désordre de sa mémoire. Que ce fût Bacon ou Brahma dont k souvenir se présentât le premier, peu lui importait. Il avait un philosophe à mettre en avant ; l'honneur était sauf.

Qovis remplissait dans Thôtel des fonctions élastiques auiqueUes il était impossible de donner un nom : garçon de bureau, valet de chambre, cocher au besoin, intendant ou régisseur dans Foccasfon, il balayait le cabinet de son maître aussi bien qu'il écrivait une lettre sous sa dictée. On n'avait jamais pu Fastreindre à un emploi déterminé, Clovis ayant fansTesprit une vague inquiétude qui se traduisait par une envie singulière et irrésistible de faire autre chose que celle pour laquelle on l'avait désigné. Sa probité sévère et son dévouement absolu égalaient seuls cette nécessité radicale de changement qui était en lui. Les plus vieilles connaissances de Jacques Bernard avaient toujours vu Clovis près du l^quier, nettoyant un jour un fusil de *chasse comme un garde, et, le lendemain, apurant les comptes d'un fermier comme un secrétaire ; ajoutons que Jacques et Clovis étaient du rnème pays et fresque du même âge. Constatons encore que Clo- ^ s appelait Clovis tout court, qu'il était Clovis pour

tout le monde, et que, s'il avait un aulrc nom, personne du moins ne le savait. C'était Glovis pour les étrangers, et Glovis pour les gens de la maison. Il causait volontiers. Le caractère de sa physionomie était de n'avoir point de menton, et, par compensation, des oreilles longues comme celles d'un faune.

Dix heures venaient de sonner ; le chef de la correspondance et les employés qui travaillaient sous SCS ordres étaient à leurs places. Le calcul que Jacques Bernard poursuivait, depuis si longtemps déjà, touchait à sa fin ; il n'avait voulu recevoir personne, et comptait bien ne pas sonner avant d'avoir mis la dernière main à son travail, lorsque de nouveau la porte de son cabinet s'ouvrit et Glovis parut marchant à pas légers.

« Encore toi^ murmura Jacques Bernard.

— G'était écrit ! répondit Glovis, mais il y a là quelqu'un qui demande à parler à monsieur, et ce quelqu'un a l'air fort pressé et fort désireux de parler à monsieur.

— Tu sais bien que ma porte est fermée jusqu'à ce que j'appelle.... Tu diras à ce quelqu'un de revenir'cette après-midi ou demain matin ... Je suis occupé.... Il ne fallait pas entrer.

— C'était écrit! monsieur; c'était écrit! comme dit Pythagorc.

— Alors, va-l'en. »

Glovis fit quelques pas du cAté de la porte len-

lemcnt» puis se ravisant tout b, coup, c( d*un air sournois :

• Je ne sais pas pourquoi , mais j'ai idée que j*ai m ce monsieur quelque part, il y a longtemps..., ce pourrait bien être un ami particulier de monsieur...; peul-èlre monsieur ferait-il bien de le reccToir.... »

Jac(|ues po.^^a sa plume.

« Ah! il csl écrit que tu no. Ten iras pas!... Sais-lu le nom de cet ami ?

— Je n*oscrais pas en répondre..., la sagesse apfrend qu'il faut se méfier du témoignage de ses jeux.... Au surplus, voici la carte que ce monsieur iA*a remise, en in*assurant que monsieur donnerait ordre de le faire cnlrer aussitôt que monsieur aurait ^ le nom qui est écrit dessus. »

Tout en parlant Clovis avait posé une carte sur la table et presque sous la plume de Jacques Bernard, <|ui la prit sans répondre, mais par un mouvement où Ton sentait Timpatience.

• Pierre de Haurs ! s'écria-t-il tout à coup, après â^oir jeté les yeux sûr le petit morceau de carton

îu'il avait entre les doigts.... Pierre de Maurs ici!

-* C'est écrit! monsieur, oui, c'est écrit! comme

fil Sénèque, répliqua Clovis joyeusement.

—Eh! que ne le disais-tu plus tôt! Voilà un grand

V'art d'hture que lu aurais dû le faire entrer! — Sans doute! sans doute! mais ce ijui est écrit

est écrit, monsieur le sais bien ! D*ailleurs, il ne m'appartenait pas de peser sur les résolutions de monsieur en me mêlant de choses qui ne sont pas les miennes. Si monsieur n'avait pas voulu regarder cette carte que j'ai glissée le plus près que j'ai pu de ses yeux, j'aurais dit à M. de Maurs de s'en aller et je me serais bien gardé de le nommer. C'est égal, c'est une jolie surprise que je fais là à monsieur! >

Tandis que Glovis expliquait com plaisamment les causes de son silence, Jacques Bernard, quittant son fauteuil, ouvrait précipitamment la porte du cabinef. Pierre entra, et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.

Glovis s'esquiva d^un air joyeux et répétant à demivoix :

« C'était écrit! c'était écrit! comme dit Montaigne. »

Lorsque le moment de la première efCusion fui passée Jacques tira un fauteuil près du feu, ferma la porte qui faisait communiquer son cabinet avec la grande pièce voisine, et s'approcbant de Pierre, à côté duquel il s'assit : j

« Çà, dit-il en lui prenant la main, ta présence me rajeunit.... Il y a bien quelque chose comme dix ans que je ne t'ai vu.

— Quinze, s'il te plaît, quinze ! mon ami, avec deux ou trois autres en sus, répondit Pierce.

— Brr! cela fait frissonner! répliqua Jacques....

D'UN MILUONNAIRE. 15

Gommeot (ait-on pour virre quinze anaées en si peu de temps?... Il me semble que c*est hier que lu t*es embarqué au Havre.... Mais comment, surtout, faisla pour que tant d'années passées en fatigues de tOQtes sortes t'aient si peu changé ? Tel tu es parti, tel ta reviens. Les voyages conservent donc t

— Hum ! hum ! dit Pierre en soulevant les touffes de cheveux qui ombrageaient ses tempes, il y a im^ par-d, par-là, quelques mèches qui grisonneoL... Vois I

— Tu me la donnes belle I s'écria Jacques gaie* Dient. Mes cheveux ont pris la fuite, et ce qui m'en reste est presque blanc. Regarde !.»

U j eut quelques minutes de silence, pendant lesquelles les deux amis semblèrent sonder en esprit TaUme de leurs souvenirs et remonter le cours du temps; ils soupirèrent ensemble, comme s*ils se bossent compris sans parler.

t Ah ! qu'il y a longtemps ! » murmura Jacques.

Ns, échangeant une nouvelle poignée de main ^vec Tami qu'il revoyait après une si longue abseDoe:

« Kl maintenant, d'où viens-tu ? reprit-il.

-*-De Rio-Janeiro, répondit Pierre.

--Cependant, si je me le rappelle bien, tes derlîiires lettres étaient datées de Québec ?

^ Certainement, mais ces dernières lettres que ta as reçues étaient les premières que je t'avais

écrites; tu m*ns si peu et si rarement répondu, que j'ai pensé te faire plaisir en arrêtant toute correspondance.

— Tu as eu tort, mais à ta place j'aurais ceiiainemeut Tait comme toi, ainsi qu*à la mienne tu aurais*probabIcment agi comme j'ai fait.

— Je veux bien le croire, puisque tu me le dis, mais je n'en vois pas bien la nécessité.

- — C'est qu'il y a bien des choses que tu no comprends pas encore.... Tu arrives des antipodes, mon ami.... ton éducation est à refaire.

— Je m'en suis bien un peu aperçu, et je ne demande pas mieux que d'y travailler ; mais quel rapport vois-tu entre les antipodes et notre correspondance 1

— Un très-grand.... tu voyages et Je reste. Autour de toi, ce sont les pays qui changent, comme les décors d'un opéra, sous l'œil du spectateur ; autour de moi, ce sont les événements, c'est-à-dire tout.

— Les hommes aussi, par conséquent?

— Oh ! les hommes sont les mêmes partout ! au Palais-Royal tels qu'ils étaient au jardin d'Ëden ; mais Paris est le seul pays oii l'on puisse faire le tour du monde sur les boulevards, le seul où l'on trouve des Californies entre deux pavés.

— Au fait, ne m'a-t-on pas dit que tu avais fait fortune, et même un peu plus gue cela ?

D'UN MILUONNÀIRE. 17

— Ta as mis le doigt sur la question, mon vieux Pierre. On est banquier et on travaille autant et plos qa*un manœuvre ; on a des millions et on ne se repose pas. Certes, on n'oublie rien, et il y a ton»jours au fond du cœur un petit coin où Ton garde intact le souvenir des amis qu'on ne voit plus et des joars qui ne reviendront pas ; mais le mouvement des affaires vous entraine, vous domine, vous maîtrise. On tourne dans un cercle implacable d'agitations corrosives qui vous inoculent une sorte de fièvre à laquelle on s'habitue, et dont plus tard on ne peut se passer. On s'y plie, on s'y soumet, on s'y résigne, d'abord avec lassitude, avec trisleise, puis on s'y accoutume, on s'y plaît et on en rit. Ce qui était im supplice devient un besoin. On se délecte dans un labeur écrasant, on se repose dans cette fatigue. Tout ce qui n'est pas du domaine des affaires, tout ce qui n'appartient pas à ce monde eidusif où le chiffre rayonne et commande, on le supprime. On pense encore, et par éclairs, à un temps où l'on s'amusait, où l'on était jeune, où l'on connaissait des choses qui s'appelaient le plaisir, la conversation, la lecture, la promenade, la chasse, foelquefois on soupire, comme nous l'avons fait loul à l'heure, puis on retourne à son travail comme le bœuf à son sillon, et le joug ne déchire pas. L'occasion, maintes fois venue de le briser, on ne la ^isitpas, on la repousse même, et on marche à

pas opiniÂlres dans ce dur chemin tout assombri d'horizons arides. Pourquoi? on ne sait! Et voilà pourquoi, moi qui t'aime, moi qui n'ai rien oublié de nos jeunes années, moi qui t'attendais, je ne l'ai pas écrit ! Me pardonnes^u 1

— El ne suis-je pas ici dans ton hôtel , au coin de ton feu? N'est-ce pas chez toi que je suis allé dès mon arrivée à Paris ?

— Alors, parle-moi de toi, et dis-moi par quel hasard tu étais au Brésil quand je te croyais encore dans le Canada ? >

Pierre sourit.

« Toi aussi , tu viens de poser le doigt sur la plaie, reprit-il ; comme toi, j'ai ma passion, ma ftinlaisie , si tu veux , — mieux encore, — ma folie, et j'y obéis avec le même empressement, la même obstination que tu mets à servir la tienne : j'ai la manie des mauvaises herbes et des vieux cailloux comme tu as celle des affaires et des spéculations; je suis naturaliste comme tu es banquier. Il y a seulement cette différence entre nous que, si tu as un rang officiel dans le monde flnancicc, un nom que la Banque respecte, un crédit européen, une réputation méritée de capitaliste formidable, moi je liens dans le monde savant la place d'un zéro qu'aucun chiffre ne précède. Je n'ai de fauteuil dans aucune académie , on ne sait pas que j'existe, et il n'est point de journal qui s'occupe de ma pau-

D^UN MILUONNÂiftE. 19

f re petite personne. Ma science est une science sans brevet, une science d'amateur. Ma vocation est celle d*an fantaisiste; et si j'étais bien sûr que ta mémoire fût discrète comme un silo, j'ajouterais bien bas que j'ai la triste conviction qu'à l'Institut on me prend pour un Bohême.

-Toi?

— Et oui, moi I je n'aj voulu de mission d'aucun gouvernement» et je n'ai adressé de rapport à personne. Tai Toyagé comme les pionniers défrichent, a?ec mes seules ressources , et en prenant conseil de mon seul plaisir. Si maintenant mes promenades ^r^bondes ont eu quelque bon résultat , mes correspondances modestement orgueilleuses n*en ont pas instruit l'univers. Je collectionne et j'annote pour mon amusement particulier.

— Sst-ce ainsi que tu feras toujours T

— Eh ! qui sait ! Il peut se faireque l'envie d'êtr* quelque chose me prenne à mon tour. J'ai des notes, des documents, beaucoup de petits papiers écrits à la hâte, sous le wigwam d'un sauvage ou la lenle nomade d'un chasseur, quelquefois dans la cabine d'un bateau à vapeur, le plus souvent sur mes Kcnoux.dans une pirogue.... Si jamais je regarde au fond de mes portefeuilles, j'ai grand' peur que mes contemporains ne soient exposés à une jolie petite avalanche de volumes.... J'en frémis d'avanoel... Bien certainement Ils ne me le pardonneront pas. >

Jacques se mit à rire :

« A tout péché miséricorde ! > dit-il.

M. de Maurs était parti du Havre en 1840. Il avait seulement alors Tintcntion d'étudier la Nouvelle- Ecosse et une partie du Canada. La chose fuite, et l'amour de la iloie et de la faune américaines le * poussant toujours plus avant, il avait exploré le fleuve Saint-Laurent dans tout son cours, les grands lacs intérieurs, descendu la vallée du Mississipi, visité la Louisiane, traversé les montagnes Rocheuses, parcouru TOrégon et gagné la Californie et la mer Paciflque, en coupant au milieu des solitudes inconnues du continent. Les provinces du Mexique et du Texas fournirent à sa curiosité de nouveaux aliments qu'il n'eut garde de négliger. Les déserts et les forêts, les prairies et les lacs l'avaient conduit de proche en proche jusque dans la Colombie et In Guyane. Après une assez longue visite aux républiques espagnoles, où il avait eu le diverUssement de sept ou huit révolutions, une nouvelle étape le lit passer des bords de l'Orénoque à Lima. Le Pérou l'avait retenu quelque temps, ainsi que le Chili, après quoi un matin, un peu las de cent excursions dans la Patagooie et la Terre de Feu, il s'était rendu de Buenos-Ayres à Rio-Janeiro, d'où un bateau à vtfpeur anglais venait de le ramener à Liverpooh II regrettait de n'avoir pas remonté le fleuve des Amazones jusqu'à sa source.

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« C'est un voyage Irès-faclle, ajouta-l-il; sauf les G^inians, les bëtes féroces, les sauvages, les flèches empoisonnées, la fièvre jaune, les ouragans, les inarais peslilenliels et la faim, on n'y court point de

danger. »

Quand M. de Maurs eut terminé le récit de son odyssée, Jacques Bernard respira.

< Je n'ai fait que l'écouter et je suis harassé ! dit-il. Se peut-il qu*on marche tant 1 Les arbres sont des arbres partout cependant, et les hommes donc! Et qu*as-tu rapporté de ces pays lointains?

— Des pierres, des plantes et des peaux de bétes.... Les ramasser ce n'est rien 1 mais où les meltrai-je à présent? je suis épouvanté à la pensée du nombre incalculable de caisses qui me suivent.

— Rassure-toi ; on trouve encore des hôtels à Paris.... Mais ton fils.... tu ne m'en parles pas?... Depuis ton arrivée, ton silence me fait presque peur.

— Oh ! si je ne te parle- pas de Fernand , c'est qu'il se porte* bien.... J'imagine également que ta fomille est en bon état.... peut-être même est-elle augmentée?...

— Non, ma foi ! J'avais Auguste et Léonie.'.». j'ai toujours Léonic et Auguste. »

Un domestique vint annoncer que plusieurs personnes attendaient dans l'antichambre.

« Glovis n'est donc pas là ? Il savait bien ] ce-

pendant, que je ne voulais pas être dérangé ! s'écria Jacques.

— Le cocher de madame est un peu malade ; Clovis a attelé le coupé, a pris la livrée d* Antoine, et il conduit madame, > reprit le domestique. *

Jacques Bernard laissa échapper un geste d*impatience.

c Eh bien 1 qu'on attende, dit-il; je sonnerai tout à l'heure. »

Pierre posa la main sur le bras de son ami.

c Non pas, reprit-il, je vais te laisser; mais, avant, j'ai quelque chose encore à te dire.

— Quoi donc ?

— Presque rien, un service à te demander.

— Déjà !» fit Jacques.

L'expression de son visage changea subitement. Elle était ouverte, joyeuse, confiante, épanouie; on y voyait le reflet des sentiments les meilleurs ; un nuage passa dessus. Ce fut comme J'effet d*un coup de vent sur la surface brillante et polie d'un lac. Les sourcils se rapprochèrent, un pir se forma au coin des lèvres, la gaieté des yeux s'éteignit ; tous les traits devinrent à la fois secs et durs. M. de Maurs le regarda curieusement.

tf Eh! eh! dit>il, voilà une exclamation qui me parait singulière tout au moins! Pourrais-tu me traduire en bonne prose le sens de ce petit adverbe en quatre lettres ? » '

D'UN MILUONNAIRE. 23

Jacques se gratta Toreille sans quitter Pierre des yeuic. Un certain embarras se lisait sur sa physionomie.

« Le mot est parti un peu vite, j*en conviens, répondit-il ; à l'air de ton visage je crois bien que j'ai eu tort, mais enfin parle d'abord , et après je serai aussi franc dans mes explications que tu pourras Tèlre dans ta demande.

— Eh bien ! reprit M. de Maurs, un de ces hasards qui semblent romanesques, et qui parfois se rencontrent sous les pas des personnes les plus sensées, m'a fait découvrir, au fond de la Louisiane, un vieux gentilhomme qui portait les armes et le nom de notre famille. Son aïeul était originaire du Poitou ; le flot de la colonisation française l'avait, en

se retirant, oubliô* sur les rives du Mississipi, comme une épave abandonnée sur la grève par la marée. Jean de Maurs était célibataire. Il nous retint six mois sur sa plantation. Nous repré)9entions pour lui la patrie inconnue. Mon fils était son «Eliacim. Nous partîmes cependant. A quelque temps de là , une lettre, reçue à San-Francisco, m'apprit que le vieux planteur était mort, instituant mon fils son légataire universel. Notre intention , tu le comprends, n'est pas de vivre dans la Louisiane ; si beau qu'on trouve le pays et si intéressante qu*y soit l'étude des sciences naturelles, il y a trop de moustiques dans.Ie voisinage du Mississipi; j'ai donc fait vendre les terres

et les nègres du même coup. Or, le prochain paquebot m'apportera le prix de celle vente, débarrassée de legs particuliers assez importants. C'est une somme ronde de quatre ou cinq cent mille Trancs, qui va tomber sur les bras d'un voyageur médiocrement habitué à manier de tels capitaux. Fernand m'en laisse la libre disposition, quoique majeur depuis quatre ou cinq ans déjà. C'est mon fils dans la plus large acception du mot, mais nous vivons en frères. J'ajouterai même que ce surcroît de richesses arrive fort à point, nos longs voyages ayant quelque peu écorné le patrimoine paternel. Un bon conseil ne me serait donc pas inutile, et je viens te prier de me le donner.

— Est-ce tout? répliqua Jacques Bernard.

— Tout. •

Les deux amis se regardèrent de nouveau un instant sans parler. Le visage de Jacques s'éclairait, mais l'embarras ne disparaissait pas encore. M. jde Maurs rompit le silence le premier.

« Voyons, reprit-il, veux-tu que je traduise en langue vulgaire ce déjà spontané qui tout à l'heure est parli de tes lèvres, je n'ose pas dire de ton cœur? Tu as eu peur qu'un apprenti savant, un curieux qui, sous prétexte d'études, va gaspillant son bien à travers le monde et croquant le fonds avec le revenu, ne fût entré ici pour t'cmprunter quelque argent. Est-ce bien cela?

— C'est vrai, » répondit Jacques résolument.

A son tour, la physionomie de M. de Bfnurs se rembrunit, une moue légère contracta sa bouche.

« Hum! dit-il, je ne te croyais pas si banquier que cebl Peste! quel progrès. »

Jacques lui saisit la main.

« J*aî eu tort, je te le répète, repril-il avec une eitrëme vivacité; mais, avant de m*accuser, comprends bien le milieu terrible où je vis.

— Terrible, en effet, s'il t'amène à me parler ainsi....

— Tu m'en veux ?

— J'arrive des antipodes, tu le sais. »

Pierre fit un mouvement comme pour se lever, lacqucs le retint.

• NoD, dit-il, tu ne partiras pas sans m'avoir jugé. Tiens, l'heure à laquelle la porte de mon cabinet s'ouvre ordinairement est passée depuis un long moment. Un flot de gens de toute espèce est là qui m'attend. Je ne les ni pas vus. Entre là, dans cette pc(i(e pièce où je me retire quand j'ai un travail dlFticile à terminer. Ija portière soulevée, tu entendras Mement ce qu'on dit ici. Cette réception fmie, je Rappellerai et tu me condamneras.... si tu peux. >

Tout en parlant, Jacques avait ouvert la porte étroite du cabinet où il n'y avait que deux chaises ^t une table devant une cheminée.

« Y consens-tii? repril-il.

— Soit, > dit M. de Maurs.

Et il passa dans le cabinet.

Jacques Bernard sonna immédiatement.

« Faites entrer, > dit-il.

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