LES QUÊTES À DOMICILE
La première personne qui parut dans le cabinet de Jacques était un homme petit, sec^ anguleux, qui portait sur le nez une* paire de lunettes bleues et sous le bras un portefeuille de cuir noir, tout bourré de papiers qui saillaient par les coins. Son pantalon noisette avait des teintes blanchâtres sur les genoux; les manches et le col de son habit accusaient de longs services. Il salua obséquieusement Jacques Bernard, posa sur un meuble son diapeau fané et ouvrit le portefeuille de cuir noir, d*où il tira de grandes feuilles de papier qu*il se mit en devoir d'étaler sous les yeux du banquier.
« Avez-vous trouvé ce que vous cherchiez, monsieDrDupley? demanda Jacques.
— A peu près, monsieur, à peu près, répondit
rhomme au portefeuille. Pour que le problème soit ontièrement résolu, il ne faut plus qu'un tube de 'dégagement, dont une soupape règle le mécanisme et qui ait une force de résistance égale à la force dUmpuIsion communiquée par le piston. J*entrevois cette solution, je la poursuis, j*y touche; mais clic demande encore quelques efforts et une série d'expériences malheureusement fort coûteuses. Tai pensé qu*un homme tel que vous, qui comprend et honore la science, ne me retirerait pas son appui. »
M. Dupley n'avait pas perdu une minute pour déployer une demi-douzaine de planches dessinées à Tencre de Chine et zébrées de lignes rouges autour desquelles rayonnaient des chiffres et de petites lettres majuscules rangées symétriquement; tout en les étalant sur le bureau de Jacques, il laissait tomber quelques mots rares du bout des lèvres.
M. Dupley était un inventeur; il cherchait Tapplicalion de réieclricité comme force motrice, et avait dépensé déjà quelques milUcrs de francs, ramassés un peu partout, eu machines successives qu*il ne parvenait jamais à faire fonctionner régulièrement. Son entêtement égalait sa mauvaise fortune. Il lui mauquuit si peu de chose pour réussir : une roue, un tube, un pislon! Cependant, ce peu de chose n'arrivait pas, et M. Dupley, toujours
aveogle, après cent échecs» poursuivait naïvement son œuvre chimérique.
Âussil At qu'il était en quête d'une nouvelle sommei il apparaissait chez Jacques Bernard, qui réconduisait ou récoutait, selon son humeur.
« liaissez-inoi vos plans, j'aviserai, répondit-il ce jour-là en interrompant l'inventegr, dont le discours était tout plein de tuyaux, de leviers, de rouages et de condensateurs qui se heurtaient à chaque mot.
— Oh ! monsieur, je vous les laisse, ils sont en bonnes mains I Dailleurs, il ne faut plus que dix ou douze mille francs pour mener à bien cette entre- ' prisé : la science compte sur vous.
Jacques fit un signe de léte.
« Je reviendrai dans trois ou quatre jours, » ajouta M. Dupley, qui salua et se retira maladroitement ' en heurtant les meubles.
Ua second personnafçe entra bruyamment dans le cabinet. Son paletot blanc à larges revers laissait voir une cravate h grands bouts, piquée d'une épingle éUncelante, et un gilet écossais à carreaux noirs et gris. Ce personnage avait la voix haute, la toux retentissante, le geste fréquent et rapide; sa main caressait complaisamment sa barbe en collier.
« Bonjour, mon cher Bernard, dit-il en secouant h main du banquier comme un orage secoue les branches d^un chéfte, je ne fais que passer. Grande
nouvelle! j'ai reçu les documents que nous atlendions. de Madrid. Toutes nos espérances, sont dépassées, les mines de San-Juan d*01medo produisent le plus riche minerai de l'Espagne. Quinze parties d'argent sur soixante-neuf de plomb 1 Une maison de banque de la rue Laffitte , que vous connaissez bien, a eu vent^de Taflaire; mais mon amitié vous doit la préférence. Les mines de San-Juan sont i nous pour un million si vous voulez. Vous avez trop l'intelligence des afTaires pour en laisser échapper une qui prendra rang parmi les plus belles que la Bourse de Paris ait vues depuis dAc ans. Demain je dois rendre réponse. Voulez-vous que je vous envoie les papiers qui doivent asseoir votre conviction?
-^ C'est inutil^e, mon cher baron, mes fonds sont engagés. Je renonce aux mines de San-Juan d'Ol* medo. »
Le baron se récria, éclata, insista et fit rage. Jacques Bernard ne manquerait pas de regretter un jour de n*avoir pas accepté les excellentes propositions que lui offrait le comité de Madrid.... Le minimum du rendement serait de soixante à quatrevingts pour cent. . . . C'était une fortune qu'il rejetait. .. . Le baron prenait sur lui de remettre sa réponse i quarante-huit heures. Il ne voulait pas qu'un ami eût un jour à lui reprocher de n'avoir pas mis tout en œuvre pour le rendre mattrô d'une affaire sans
D'UN MILUONNAIRE. 31
égale.... Certainement, on avait surpris la religion de Jacques par de faux renseignements.... On savait à quoi s'en tenir sur ses capitaux!... Un banquier tel que lui avait toujours quelque petit million disponible.... D'ailleurs, sa signature suffisait. Le baron était consterné, stupéfait, indigné.... Il ne sortirait pas qu'il n*eût la parole de Jacques Bernard.
« Vous n'aurez rien, » dit Jacques.
Le baron s'emporta.... Jamais on n'avait vu d'ot>stinâtion comparable à celle de Jacques et plus malheureuse. Tout à coup, changeant de ton :
• Je vois ce que c'est.... Vous êtes gourmand, reprit-il avec un gros éclat de rire ; j'abandonne à votre profit la moitié de la part qui me revient sur kl somme réservée aux fondateurs. C'est trois cent mille francs que vous gagnez. »
Jacques secoua la tête.
« Merci, reprit-il ; gardez tout. »
Le baron comprit cette fois qu'il n'y avait rien à opérer. Il frappa du pied, boutonna son grand paletot I»lanc, et toussa coup sur coup avec le bruit d^on tromblon qu'on décharge.
« Et moi qui ne voulais pas aller rue Laffitte !... Tuez-vous donc pour des ingrats ! > s'écria-t-il.
Là-dessus il partit, en jurant qu'il ne remettrait plus les pieds chez Jacques Bernard.
Un monsieur qui marchait à petits pas, silencieusement, tel qu'un fantôme qui glisse sur un tapis,-
et parlail tout bas, lentement, onctueusetnent, avec le doux murmure d*un vent léger entre les pins, suivit le tempétueux baron.
Ce nouveau venu serrait son chapeau enUre ses deux mains à la hauteur de la poitrine ; il avait un pantalon noir, un gilet noir, un habit noir et des gants noirs ; tout cela étroitement collé sur yn corps chétif et des membres grêles, que le moindre choc pouvait faire voler en éclats. Un ruban, chamarré de difTérentcs couleurs, ornait la boutonnière la plus haute de son habit, et se cachait si modestement que, dès le premier coup d*œil, on le voyait.
M. Lamberlier s'inclina trois fois avant de parler. Il avait eu Tidée d*une société philanthropique pour Tamélioralion du sort des petits Savoyards. Les associés verseraient une somme mensuelle à l'aide de laquelle, une première mise de fonds étant obtenue, on subviendrait au besoin de deux ou trois cents petits malheureux, qu'on arracherait ainsi aux sollicitations du vice, aux entraînements du mauvais exemple. La société les emploierait à ses risques et périls. Ils auraient un lit, une nourriture, saine qu'ils prendraient en commun et à des heures régulières, et chaque soir un vertueux ecclésiastique leur ferait de bonnes lectures. On sauverait des âmes en même temps qu'on réaliserait -d'honnêtes bénéfices. Les premiers «souscripteurs,
parmi lesqoels on complaît les noms les plus honorables, avaient fait choix d'an homme pieux pour diriger l'établissement.
< Vous, monsieur, sans doute? > dit Jacques.
H. Lambcrtier sourUd'un air de componction en serrant plus étroitement son chapeau contre sa poitrine.
< On a vaincu ma résistance à force d'obsessions.» dit-il timidement.
Or, il manquait encore une somme de mille écus pour louer et approprier la maison qui devait rece- Toir la première colonie des jeiïnes parias de la Savoie, et quelques personnes charitables avaient pensé que H. Jacques Bernard serait heureux d'associer son nom à cette œuvre de bien.
Jacques ouvrit un tiroir, y chercha 4uelques pièces d'or et les remit à M. Lambertier.
< Je voudrais faire plus, monsieur, mais, vous le savez, chacun a ses Savoyards, » dit-il.
L'homme noir s'inclina comme un rameau de saule.
« Votre nom, monsieur, sera inscrit parmi ceux des bienfaiteurs de notre maison..., reprit-il benottement; encore quelques bonnes âmes qui vous ressemblent, et d'innocentes créatures sauvées de la misère vous béniront ! »
M. Lambertier se dirigea vers la porte à reculons. Il saluait encore dans l'antichambre.
« Si la maison des petits Savoyards s'ouvre jamais, je serai bien surpris ! murmura Jacques ; cela dépend néanmoins du çtiiffredes appointements réservés à la direction. >
Un homme d'un certain àg[e entra, vif, alerte, remuant; il était brun de peau, petit de taille, avec des yeux noirs et mobiles, plus inquiets que les an» tennes d'un scarabée. Il sauta sur la main de Jacques.
« Bonjour, Bernard,'» dit-il.
Jacques, un peu surpris, examina attentivement son interlocuteur.
< Tu ne reconnais pas Sylvain Goppernel, le petit Coppcrnel qui jouait aux billes dans le jardin du père Fortin? ditlepetitbomme. Âhlilya longtemps de cela, et on se fait vieux 1... Plus tard, nous nous sommes revus chez le bonhomme Duhamel, je voyageais pour la maison, loi, lu tenais la correspon* dance.... Ah! nhl tuas fait ton chemin et je t'en . félicite.... Personne ne le méritait mieux que toi.... toujours le preipicr à la besog^ne! et vigilant! et actif! et économe ! m'en as-tu prêté de ces pièces de cent sous que j'ai oublié de le rendre?
— C'est vrai, dit Jacques.
— Bon ! voilà que tu me reconnais ! Quiconque t'a donné une tape, du temps que nous jouiions aux barres, a fondu sur toi aussitôt qu'on a su que tu étais millionnaire, poursuivit Goppernel ; je n'ai .pas imité ces renards et cos loups.... pourquoi faire?
PViUcurs j'attendais une occasion. Elle esl venue et me voici. Tu ne refuseras pas de prêter un coup . d'épaule à un ancien camarade.... Tu te souviens de la fable : ^
On a souvent besoin d'un plus petit que soi.
~ El d'un plus gros aussi, répliqua Jacques.
— Tu n'es pas sot.... nous allons nous entendre. Tu comprends que j'ai jeté aux orties la percale et le calicot du bonhomme Duhamel. J'ai fait vingt métiers depuis lors. Maintenant, je suis homme de' lettres.... ne ris pas.... il n'en coûte que cinq ou six feuilles de papier blanc à noircir. J'en ai sali mille! Donc, je fonde un petit journal, le rer-/iu-
sani; le titre étincelle, san3 calembour. J'ai un
corps de rédaction prôt à tout, jeune, hardi, tapageur, et d'autant plus disposé à faire parier de lui qu'il est inconnu. Mes petits gars seront dons Paris comme des moineaux sur un cerisier. Gare aux fruits! Avantun mois, j'aurai trois mille abonnés, au bout de l'an, dix mille. Nous cultiverons l'anecdocte, et les badauds s'arracheront mon carré de papier. Que nous saurons bjen le saupoudrer d'initiales transparentes et de noms connus ! Tels les coquelicots dans un champ de blé ; cela tire l'œil : comprends-tu?
— Parfaitement. Est-ce un abonnement que tu désires ?
— Ahl fi! Pour qui me.... non, pour qui le prends-tu? Je fonde le Ver-luisant au capital de cinquante mille francs divisés en vingt-cinq parts de deux mille francs chaque. Je t'ai inscrit pour deux parts. Les voici. »
Jacques fit la moue.
« Hum ! dit-il.
— N'est-ce point assez ? répliqua l'imperturbable Coppernel, parle.... n'hésite pas. »
Jacques se pinça l'oreille.
« Tu dis deux parts? reprit-il, soit quatre mHIe francs?
— Quatre mille francs. Si lu les perds, tu les perdras. Si je réussis... lu aurasété un bon diable, quoi; que banquier, et je le revaudrai cela. Écoute donc! je n'ai plus trente ans.... j'ai des cheveux assez sols pour grisonner, et tout cela m'avertit qu'il est temps ée chercher un bon petit terrier pour la saison froide. Je ferai comme les ours quand ils sont bien gras. Aide-moi à creuser mon trou. Je n'ai qu'un ami cinq ou six fois millionnaire; prouve-moi que cela sert à quelque chose, et je crierai au miracle! »
Jacques ne répondit pas, mais, de la même main qui tout à l'heure taquinait son oreille, il écrivit trois mots sur un bout de papier.
— Tiens, dit-il ensuite à Coppernel, prends ce bon et passe quand tu voudras à ma caisse.
•— J'y cours, » dit Coppernel.
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Puis, lisant le papier qu*il balançait amoureusement à la hauteur des yeux :
« Quatre mille francs ! c*est invraisemblable ! > reprit-il.
Il serra le bon dans sa poche, et, prenant la main de Jacques Bernard :
« Adieu et au revoir ; il sera question de toi dans Landemeau, > dit-il.
Jacques attaqua de nouveau son oreille; il avait peur d*avoir fait une sottise.
La porte ouverte donna passa^j^e à une dame voilée à laquelle Jacques présenta un siège. Elle souleva son voile à demi et porta un mouchoir à ses lèvres en toussant*
C'était une femme qui paraissait avoir trente-cinq ou trente-six ans; elle avait dCi être remarquablement jolie : ses traits fatigués ne manquaient pas de Kne^e. Elle portait une robe de soie tout unie, un chÀle carré et un manchon. Son chapeau de velours n'était pas neuf. \
« Pardonnez-moi, monsieur, dit-elle d'une voix' qui tremblait, je suis un peu émue. Il faut que ma position soit bien affreuse pour me réduire à une démarche que je fais pour la première fois.
^ Ah 1 une intrigante qui joue la grande dame ! » murmura Jacques.
La dame au manchon s'assit et dirigea fuilivemcnt un regard humide sur le banquier; puis d'une
voix plaintive, avec des inflexions savantes dont
« Jacques aurait admiré le naturel au théâtre, elle
commença un récit habile^ où Tart se déguisait sous Tapparence d'une confession arrachée paf- le découragement. . .
Elle s'appelât Mme de Saint-Ay ; son père avait • appartenu à la magistrature, son mari » employé dans Tadministration publique, était atteint .d*une .
«maladie mentale qui se manifestait par crises. De
leur fortune, dévorée par un frère qui était 'en Amérique, il ne r-estait rien. Toutes les ressources . étaient épuisées, tous les bijoux de famille vendus; Mme de Saint-Ay vivait de son travail,* mais que peut le travail d'une femme élevée à ne rien faire! « Hélas! monsieur, ajoula-t-elle, c'est le luxe de nos premières années qui nous perd ! Oi) nous apprend à être heureuses, et c'est tout ! »•.
•Des amis de sa. famille sollicitaient pour Mme de Saint-Ay un bureau de tabac; elle avait quelque espoir dcl'obteuir... mais en attendant que devenir! En finissant, Mme de Saint-Ay porta à ses yeux lia mouchoir brodé tout couturé de reprises. Le . gesic, l'accent, le langage, la toilette, tout était en harmonie. La robe fanée, mais belle et d'une coupe élégante, répondait à la fatigue de l'œil un peu rouge au coin des paupières ; la poitrine se soulevait par intervalles avec des efforts contenus^ un léger tremblement agitait les lèvres; pas une tache
sur le pied bien chaussé et sur la jupe toule blanche ; elle lira un de ses gants, propres mais érailiés, et fit voir une main charmante, quoique frêle, et admirablement soignée.
- El l'on dit qu'il n'y a plus de grandes actrices! » pensa Jacques Bernard. •
Il aTait la conviction profonde que l'histoire de Mme de Saint-Ay appartenait à la famille des romans ; mais ce qu'il venait d'entendre était comme une représentation extraordinaire jouée à son bénéfice. Cela valait bien le prix d'une loge. Il prit dans sa poche deux ou trois louis et les glissa dans la main Odette et pâle de la fille du magistrat.
« Ah! monsieur, vous 6les bon! » dit-elle en lui pressant légèrement le bout des doigts.
Mme de Saint-Ay ramena son voile sur son visage, se leva et sortit.
« Bravo! » murmura Jacques Bernard malgré lui.
Et il s'étonna que Mme de Saint-Ay n'appartînt pas, en qualité de pensionnaire, au théâtre du Vaudeville ou du Gymnase.
« Après tout, reprit-il quant^elle eut disparu, peut-être ne sait-elle jouer qu'à domicile! »
La personne qui succéda à Mme de Saint-Ay entra d'un air délibéré. C'était une femme encore jeune, mise avec une rare élégance et douillettement enveloppée d'un grand cachemire qui descendait jusqu'aux talons; clic avait le teint frais, trop
frttis peut-être, de beaux cheveux blonds ; et sur son visage un mélange singulier d'audace et d'em* barras.
c Mme d'Obernai ! s'écria Jacques en faisant deux pas au-devant de la visiteuse.
— Chut! répondit celle-ci en portant un doigt à ses lèpres; si l'on me savait dans votre cabinet, on vous croirait en bonne fortune, et cela vous rendrait fat.
— Avouez qu'il y aurait bien de quoi, dit Jacques en baisant la main de la visiteuse.
— Taisez- vous!.., je viens ici pour vous gronder. » Jacques Bernard présenta un fauteuil à Mme d'O-
bernai.
c Quoi ! reprit-elle coquettement en jouant avec les boucles de ses cheveux, vous lancez une nouvelle affaire, un projet de chemin de fer, je. crois, qui va d'où vous voudrez à je ne sais où, on en parle partout, j'en vois le prospectus à la quatrième page de tous les journaux, on s)arrache les promesses d'actions, et vous ne réservez pas à vos amis quelques-uns de ces bons gâteaux! Ah! monsieur! »
Gela dit, Mme d'Obernai avança un joli pied qu'elle posa sur la grille du foyer.
Jacques s'excusa de son mieux ; il ne croyait pas que sa belle voisine eût une minute à donner à ces intérêts vulgaires.
« Vulgaires ! poursuivit Mme d'Obernai avec une
extrême solubilité , pensez-vous donc que les marchandes de modes nous fassent cadeau de ces robes qui TOUS paraissent si jolies et qui nous aident h l'être un peu? Nous payons vingt louis ce qui vaut cent francs! On nous vole, on nous pille et nous Dous laissons faire....
— Gomplaisamment.
— Oui, monsieur, complaisamment pour vous plaire , mais il y a des maris de par le monde! Et ils ont l'esprit si mal fait qu*ils n'acquittent pas avec un empressement bien vif les mémoires qu'on leur présente. Il y a ^ en outre, le chapitre de ceux qo on ne leur présente pas. Une femme , quelque peu répandue dans les salons, a mille caprices légitimes; on ne veut pas être laide à faire peur et mise comme si l'on revenait du fond des boi^. Quand on est jeune, quand on a une certaine réputation, il faut sauver l'honneur du pavillon; de là des ennuis qui nous rendent bien malheureuses et auxquels on ne veut pas renoncer par esprit de corps. C'est pourquoi j'ai compté que vous réserveriez une centaine de ces bonnes actions pour votre servante. Le^bénéfice que j'en tirerai m'aidera à ^ régler mon passif, comme vous dites, et vous ferez d'im seul coup beau cou p d' heureux .
— Et une heureuse, peut-être aussi ?
— Je ne dis pas non.... Voyons» est-ce convenu, mon cher monsieur Bernard ? »
Jacques s'inclina de nouveau ^urMa main de Mme irObernai et la baisa , mais en l'effleurant de ses lèvres :
«Hum! murmura-t-il, nhe grande dame qui s'avenlure siir le chemin de rin4riçue!... la pente est glissante ! »
Et , tout haut, il ajouta :
« Vous voilà mon associée, je reste votre oblige. »
Comme la solliciteuse touchait à la porte , elle se relourna :
« A propos, dit-elle, il n'est pas nécessaire, je crois, de parler de celte. pelite opération à ]M .d'Obernai.
— Tout à fait inutile! répondit Jacques.: il n'entend rien aux affaires. •
— Vous êtes un homme charmant , » répliqua Mme d'Obcnlai qui s'esquiva.
Jacques regarda la porte qui retombait sur le grand châle de cachemire.
« Je vois bien comment elle commence.... dit-il, mais comment linira-t-ellc? »
Un arlisle parut après Mme d'Obernai; il donnait un concert; il savait que M. Jacques Bernard aimait les arts, les comprenait, les protégeait. L'éHle de la société parisienne ne manquerait pas d'assister à cetlc solennité musicale. Ilcspérait donc bien que M. Jacques Bernard, le banquier dilctlanlc , prendrait quelques tillels, et il lui en olTrait vingt.
D'UN MILUONNAIRE. 43
•Hélas! monsieur, ma fortune, si grande qu'on la suppose, n'égale pas mon enthousiasme, » répondit Jacques; et il en prit cinq qu'il paya sur-le-cbamp.
c Le ladre! » murmura l'artiste en se retirant.
Une dame de charité qui quêtait pouf les pauvres honteux de l'arrondissement succéda au musicien. Son sac de velours était rondelet ; Jacques y déposa soQ cbole, après avoir jeté les* yeux sur une liste que la quêteuse tenait h la main , et qui était surchargée de noms.
Ce fat ensuite le tour 4'un monsieur chauve et couvert de vêtements râpés qui présentait à l'escompte des billets souscrits par un lils de famille. On ne regardait pas à l'intérêt. Jacques eut grand'peine à se débarrasser de cet honnête industriel.
Celui«ci sortait à peine qu'un jeune homme hai^illc avec une extrême iTcherche, mais un peu débraillé et tenant un cigare entre les dents, vint se placer devant la cheminée. Le dandy n'aVait pas été heureux au baccarat, et il devait payer dix mille francs dans les vingt-quatre heures.
« Vous connaissez mon père? dit-il à Jac(iues. Le cber homme a trois fermes dans la Beauce et deux maisons, rue de la Paix ; mais, s'il lui (allait tirer dii billets de banque de son escarcelle, il mourrait d'une attaque d'apoplexie foudroyante. Ëvilcz-moi on crime, el ava4iccz-moi cette somme sur ma slfoature. *
kk LES MISÈRES
Jacques prit son oreille entre le ponce et Tindex.
< Fort bien, dit-il ; mais«au bas de quoi mettrezvous cette signature? »
Le jeune homme haussa les épaules.
c Au basti'un morceau de papier timbré, répondit-il; la formé m'importe médiocrement.... Choisissez.
— - Sotte affaire et au diable le baccarat! reprit Jacques.... Vous m'appellerez arabe et tartarc si je refuse, et si j'accepte, j'ai presque l'air de me rendre complice de vos extravagances ! »
Le joueur salua.
« Eh bien ! soyez mon complice à trois mois de date et six pour cent d'escompte.... La vertu doit toujours être récompensée et remboursée. >
Jacques, qui souriait, se releva.
c Voilà un mot qui me met à l'aise, dit-il froide* ment; je n'en profiterai pas pour vous prier de porter votre signature ailleurs; mais où je pouvais voir le fils d'un ami, je ne verrai plus qu'un client. Voilà un mot pour mon caissier; il vous comptera dix mille francs tout net, et vous signerez un billet à ition ordre que j'enverrai à la Banque. Seulement, ne perdez plus. Il y a des clients avec lesquels la première affaire est toujours la dernière. »
M. Alfred Pellegriii se mordit les lèvres, hésita une seconde, prit le papier, et se retira sans répondre.
Un jeune homme, pâle, mince, velu simplement.
«lira aprèiî M. Alfred Pcllegrin. L'expression inlelllgenle, hardie, «ii peu fiévreuse* de son visage, frdppa Jacques, qui, du geste, montra un siège h ce visitear inconnu.
« Vous m'avez déjà rendu service, c'est pourquoi je Tiens à vous, dit ce jeune homme. Je m'appelle Victor Lejarrier. Un jour, sur ma demande, vous m'a^ compris dans une répartition d'aiCtions dont ia venle m'a rapporté un millier de francs. Secours oblige, monsieur. »•
Jacques s'inclina.
■ Une lettre m'avait porté bonheur, reprit M. LejUTier, une visite ne sera pas moins heureuse. Je ^is attaché en qualité de collaborateur à un Journal qui touche à l'industrie, aux théâtres, aux beauxtfts. Faute de quelque argent, YÉcho du Monde va périr. Petit malheur, direz-vous, et petite affaire î '%n, monsieur, grand malheur et grande atfaire, car ma vie y est attachée.... Il me faudra de nouveau chercher dans Paris ce petit coin qu| permet d'attendre. Ce n'est pas la lutte qui m'effraye, c'est l'in- Witude.... Et je n'ai plus cet âge où l'espoir est déjà du bonheur. Ce journal qui se meurt, c'est mon instrument de travail. Vous pouvez me le rendre. Le ▼oulez-vous? «
Tout cela avait été dit nettement, franchement, sans embarras.
« Remarquez, ajouta M. Lejarrier, que je n'ai au-
cun droit à votre bienveillance; pour vous, je suis un inconnu ; mais peut-être vous est-il arrivé, un jour, de risqiier quelque argent dans une entreprise hasardeuse.... Recommencez celte épreuve, »
Jacques Bernard interrogea le journaliste. Les réponses qu'il en obtint Télonnèrent par leur précision; elles étaient faites en. bons termes, sans emphase, sans réticences non plus. Aidé par une avance de fends, de collaborateur qu'il était, M. Lejarrier deviendrait rédacteur en chef du journal dont il assurait l'existence. Gela fait, il n'avait plus rien à redouter de l'avenir.
c Eh bien! je serai votre commanditaire.... Faites bien vos calculs; demain, je tiendrai prête la somme dont vous ave£ besoin, « dit Jacques.
Le visage de Victor Lejarrier changea de couleur.
c Ah! dit-il, comptez suc mon éternelle reconnaissance et sur un dévouement sans bornes ! A partir de ce moment, ma vie et ma plume sont à vous.... Je suis votre homme lige. «
Jacques fronça légèrement les sourcils.
« Voilà trop de dévouement et trbp de reconnais* sance en paroles, » pensa-t-il.
Et, comme H. Lejarrier se répandait en protestations nouvelles et en remerctments passionnés, le banquier l'arrêta : * .
< Un commanditaire ne demande que des comptes dit«»il.
D'UN MILUONNAIRE. • 47
M. Victor Lejarrier devint paie subitement, eu Saluant un peu bas :
« J'emporte votre promesse, dit-il; deipain, je reviendrai.
— C'est fâcheux, murmura Jacques; il avait bien commencé. »
Quelques visiteurs furent encore introduits dans le cabinet de Jacques. L'tm tirait de sa poche une liste de souscriptions en faveur des réfugiés monténégrins; un autre demandait qu'un premier crédit fût ouvert au profit d'une fabrique qui donnait du travail à quatre cents ouvriers et qui assurait aux bailleurs de fonds d'autant plus de bénéfices dans Tavenir qu'elle avait perdu davantage dans le (mssé.
«Est-ce vous, monsieur, qui dirigiez cette fabrique? demanda Jacques.
— Oui, monsieur.
— Et vous la dirigerez encore?
— Certainement ; ne faut-il pas que mon expé« rience serve à mes associés? » '
lacques Bernard sourit et prit le nom du directeur.
< Vous me tentez beaucoup, répondit-il, permettce-mol seulement de réfléchir. »
Un troisième solliciteur parlait d'un monument qa'on élevait à la mémoire d'un grand citoyen tout récemment découvert; pour que la statue sortit du Noc de marbre, il ne fallait plus qu'une bagatelle.
« Il y a UDe commission instituée pour centraliser les fonds, et je la préside, » ajoutait-il.
Un quatrième proposait^ une affaire roagnifiqae qui n'exigeait, pour être menée à bien, que quelques cenlaines de mille francs. Il apportait son intelligence, Jacques Bernard apporterait les capitaux, après quoi on partagerait. Un autre encore organisait un bal dont le produit devait assurer Feiistence d'une ferme-modèle qui ne demandait pour vivre qu'une liste civile annuelle de valses et de mazurkas. Une centaine de jeunes détenus y trouveraient un asile et du travail.
< C'est une belle pensée, dit Jacques, une pensée philanthropique; celui qui l'a conçue restera, je l'espère, à la tète de l'établissement agricole?
— Oh! non, répliqua vivement le solliciteur...* On pourrait crpire, tant l'opinion du monde est maligne, que le désir d'une place m'a fait agir. Cette place est destinée à l'un de mes parents. Je me réserve le titre modeste de fondateur.
— Très-bien ! pensa le banquier : les appointe^ ments au parent, la croix au fondateur ! »
D'autres mendiants en habit noir suivaient le philanthrope, et tous, les uns après les autres, sollicitaient, pressaient, demandaient, et, vingt fois repoussés, revenaient vingt fois à la charge. Rien ne les rebutait, et tous tendaient la main.
Ouand la dernière personne se fut éloignée, Jac-
ques ouvrit la porte derrière. laquelle M. de Maurs écoutait.
< Comprends -tu, à présent, dit-il, et penses-tu que mon déjà! soit si coupable? »
M. de Haurs soupira.
< Je comprends^ et je te plains ! > répondit-iK Jacques appela. Glovis, qui venait de quiller la livrée, parut.
• Je n'y suis plus pour personne! > s'écria le banquier .
Jacques allait et venait dans son cabinet. Une sorte de tristesse se faisait voir sur sa physionomie expressive.
■ Tu viens d'assister à Tune des scènes de la longue comédie qui se joue perpétuellement autour de moi, dit-il. Le matin, le soir, à midi, toujours et sans cesse, la demande, et encore la demande! Quel que soit le commencement d'une phrase, j'en connais la fin. La formule varie, le sens est toujours le
même. On dirait que c'est une loi à laquelle persmue, en m'abordant, ne voudrait manquer. Donnez ! donnez ! est un refrain qui sonne sans relâche à mes oreilles. Pas de conversation où il ne se glisse. L'un demande pour sa famille, Taulre pour son ami : ce sont les plus honnêtes ; ceux-là demandent pour eux : ce sont les plus tenaces. £t que de ruses! et que de bassesses! que de lâchetés ! et que de mensonges ! J'y suis fait, et j'en ai des nau-
sées. Toule pudeur, toute dignité, toute délicatesse,^, toute vergogne reslent à la porte de ce cabinet. On y entre la main lendue, la poche ouverlc. Et pas un ne m'épargne ! Ta as vu les femmes ! ta as vu les hommes, les amis après les inconnus, tous insalia-' blés! Ils ont demandé aujourd'hui, ils demanderont demain. Et, quoi qu'on fasse, quelle répulalion n'at-on pas? On est un Turc, un Shylock !' on^ n'a hi coeur ni âme, on est un homme d'argenti cl la foule vous le fait bien voir! On vous enlève niéme cette consolation de croire qu'on a des amis. Je suis banquier ; donc il n'y a plus qu'un peuple de solliciteurs autour de moi! On vous gdle <e plaisir.de donner, on empoisonne l'aumône; on est une cible, on tire sur vous ; on est une caisse, on vous force ! Que veuxtu que l'on devienne dans un pareil enfer? Les meilleurs s'y perdraient, et je n'étais pas de ceux là ! Les mendiants, — "des mendiants vêtus de soie et de velours parfois, — vous apprennent & tout soupçonner, à tout craindre, à tout appréhender. Le rire qui vous accueille n'est plus franc, la gaieté plus sincère. Aussitôt qu'un causeur vous entraine dan^ un coin et ouvre la bouche, on devine que le terrible | mot va venir; cela vous écœure! Comprends-tu maintenant, quand lu m'as parlé d'un service à te rendre, quelle secousse m'a tout à coup ébranlé?, J'avais entendu siffler le serpent! Et lu arrivais du bout du monde, et il y avait quinze ans que je ne
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f avais vul J'ai eu froid dans les Teines.... Certes, j'aoraîs dû me réjouir et remercier la Providence qu'un ami tel que toi eût besoin d'un peu de cet or que j'ai gagné au hasard ! Sais-je bien ce que j'en (ais, grand Dieu ! Mais non, la fatigue et l'irritation sont Tenues ayecle dégoût, et le premier mouvement a éfé le mauvais. Ah ! ne m'en veuille pas, et, comme tu me l'as dit tout à l'heure, plains-moi plutôt! >
Jacques marchait à grands pas, les narines gonflées, le front ridé ; son geste était violent, sa voix âpre, le fiel semblait déborder de son cœur.
« Je te plains, c'est vrai, dit Piene ; mais enfin, tu as, j'imagine, de quoi vivre grassement, même à Paris; pourquoi continuer, qui t'y contraint? et si cela t'harasse tant de gagner des millons, fais comme l'antique Sylla de l'histoire, abdique au mî^ lieu de la pourpre. >•
Jacques l'arrêta court.
« Et l'habitude! qu'en fais-tu î s'écria-t-iL Crois^ tu donc qu'on puisse avoir vécu pendant quarante années dans cette tcmpôle sans qu'on ait la fièvre jusque dans les entrailles? Abdiquer! c'est-à-dire chercher le repos, vivre tranquille, n'avoir plus ni crainte, iii inquiétude, ni aiigoissc ! Est-ce possible ? Demande au vieux marin s'il ne tressaille pas au bruit des vents, et, si du rivage où l'âge le retient, il ne regrette pas la mer et ses périls? Demande au soldat que la paix rend à son village si le soir, à lu
veillée, il n'aspire pas aa tumulte des batailles ? Et moi aussi j'affronle mille orages, moi aussi je combats ! J'ai rémotion ! J'ai pour armée les millions que je fais manœuvrer. Chaque affaire nouvelle est une campagne dont les conséquences peuvent aller jusqu'à la ruine; et la ruine, c'est notre déroute à nous. Combien n'ai-je pas vu de mes pareils tomber parmi les morts ! La victoire se traduit par des poignées de billets de banque qui s'entassent dans mon portefeuille ; ce sont mes conquêtes, et elles m'aident à en entreprendre de plus difficiles. Gomme au jeu sanglant de la guerre, il faut du sang-froid, dé l'audace, un coup d'œil prompt, celte intelligence qui fait prévoir les dangers, cette adresse qui les surmonte! Nous avons, nous aussi, notre stratégie, et nous gagnons des batailles déchiffres! Nos bilans en disent les résultats. Pour ennemis nous avons les banquiers, nos rivaux. Que de Russes, que d'Autrichiens, que d'Anglais à la Bourse ! Quant à cette fortune qui m'entoure, c'est une conséquence, rien de plus; c'est moins un but qu'un instrument. Je m'en sers, je n'en use pas. Quand la somme des ressources dépasse celle des. besoins, conu'nucr le métier que je fais serait folie si je ne courais pas après le mouvement. C'est l'art pour l'art, la spéculation pour la spéculation. J'y trouve le plaisir de la difficulté vaincue, le délassement de l'activité en permanence. Il en est de certains esprits comme de
ces liqueurs ardenles qui flambent jusqu'à la dernière goutte, aussitôt qu'une étincelle les a touchées; il faut qu'ils brûlent sans relâche et rien n'apaise la flamme qui les consume. Que faire d'ailleurs ? Je ne suis pas de la secte heureuse des contemplateurs qui s'absorbent dans la rêverie. L'action est ma vie, mon idole, mon Dieu ! Tu as assez vécu pour savoir qu'au delà d'une certaine consommation l'appétit d'unhomme, si robuste qu'il soit, est rassasié. Il n'est pas de désir honnête qui ne soit satisfait et largement avec vingt-cinq ou trente mille francs de rente.... mettons quarante mille pour les ambitieux. Tout ce qui dépasse ce revenu est donc inutile et n'ajoutera pas une parcelle à la somme de bien-être qu'x)n peut désirer ; jele sais, et rien ne m'arrête.cependant; et les millions gagnés ne sont que l'avant-garde des millions auxquels j'aspire. Les économiste^ me diront que je remplis une mission, sociale, et que je suis un des rouages par lesquels se meut la puissante machine du crédit public, que je fais circuler Iss capitaux à l'aide desquels l'indus- ^ trie enfante des merveilles.... Phrases que tout cela! J'ai l'esprit assez clair, Dieu merci, pour n'y pas cro'u^! j'ai un goût, une passion, une manie, si tu Tctn, et j'y cède. Il y a des imbéciles en grand nombre qui me portent envie ! Ceux d'en bas s'imaginent que je dévore des faisans bourrés de truffes et que JC' m'abreuvc de vins surnaturels; ils voient
en rêve des bataillons de cuisiniers s*évertuant à inventer, pour chatouiller mon palais délicat, des mets extrayaganls saupoudrés d'cpicês inconnues. C'est la vieille réputation deLucuIlus qui a mis à la mode ces sottises!... J*ai une gastradgie! Je bois de Teau! Ah! les dtners! mon estomac ne fonctionnait plus au troisième chemin de fer, et lu sais si la France en est sillonnée! 11 n'est pas d'affaire qui ne soit un prétexte à dîners, et si la semaine avait quinze jours on dînerait quinze fois par semaine ! Ceux d'en haut, les bourgeois, les rentiers, supposent que jna vie est un long enchaînement des plaisirs les plus vifs, les plus charmants. Il a d,es voitures! dit-on.... lia des chevaux !... Il a des loges à TOpéra et aux Italiens!... Il a des châteaux!... Qu'est-ce que cela prouve? Si bien que je m'y prenne, il m'est impossible de monter plus d'un cheval à la fois et de me servir de plus d'un coupé pour la môme course. Le reste est dans l-écu- . rie; c'est la part du luxe et de la vanité... . Ma femme en profile. Quand je vais au théâtre, après ces dîners dont je t'ai parlé, c'est l'heure où je suis le plus fatigué.... La musique m'assoupit. Mon château? je ne le vois jamais qu'au crépuscule, lorsque j'y vais en été, le soir, après avoir signé cent lettres. Or, quel petit boutiquier n'a pas le parc de Saint-Cloud ou de . Meudon pour s'y promener ? Seulement, il n'ci\paye pas Tentretien.... là est toute la différence. Si qublqu'un de mes employés travaillait commQ je tra*
vaille, il crierait à la tyrannie et ferait des barricades dans mes bureaux. Le dimanche est le jour du repos pour tout le monde, excepté pour moi. Jo le destine aux longs rapports, à Féludo des grands projets. Si je donne un bal, à sept heures du matin je suis dans mon cabinet, après avoir passé la moitié de la nuit à serrer la main à des gens qui me détestent. Ce n*est pas que je regrette toutes ces fatigues. Non, vraiment! (le sont mes plaisirs, à moi. Et d ailleurs, csl-ce qu'on s'amuse?,.. Et si par hasard cela arrive à certains prédestinés, -est-ce donc bien amusant de s'amuser?... Pour ma part, je n'en sais rien. Il y a le travail, il y a les affaires, il y a l'agitation, le mouvemeot^le bruit, l'incertifudel Le reste ne vaut pas cette feuille de papier que je déchire ! »
Jacques avait prononcé ce petit discours tout d'une haleine» allant et venant devant M. de Maurs, frappant de la main sur le marbre do la cheminée, le visage animé, l'œil en feu, sans amertume, mais avec l'accent d'un homme qui a renoncé aux meilleures choses de la vie. Il s'ouvrait comme il ne l'avait pas fait depuis un grand nombre d'années.
Pierre voyait à nu le cœur ulcéré de son ûmi.
« Hais enfin, tu as une fille, tu as un fils, s'il m'en souvient? > dit M. de Maurs tout à coup.
Jacques tressaillit ; une expression d'angoisse indéfinissable se peignit sur sa figure mobile.
c Une fille ! un filsl c*est vrai, dit-il, mais je n*ai pas d'enfanls ! »
Pierre se dressa.
« Ah ! que dis-lu ! s'écria-t-il.
— Gela te semble dur? reprit Jacques. Eli! j'en souffre plus que tu n'en es indigné! Cependant, avant de me condamnée, encore une fois, attends. >
Il froissa ses mains Tune contre l'autre en faisant quelques pas. M. de Maurs n'osait plus lui parler : il avail le cœur serré. '
< Toi aussi, tu as un fils, poursuivit Jacques avec effort ; Pernand doit être un grand garçon aujourd'hui?
— Grand, c'est vrai, il a vingt-cinq ans, répondit Pierre.
— Eh bien ! vous dînerez tous deux, avec nous. Tu feras connaissance avec ma femme!...
— Oh! je connais Mme Bernard.
— Tu Tas connue... mais il y a longtemps de celaf »
Jacques s'assit devant sa table et rangea quelques papiers.
L'inflexion .de sa voix surprit M. de Maurs, qui renonça à l'interroger.
«c Laissons tout cela, reprit le banquier; tu m*as demandé un conseil, n'est-ce pas, au sujet de quatre ou cinq cent mille francs que l'Amérique va t'envoyer?
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— Je ne peux cependant pas les empiler au fond d'an coffre, comme c'est l'habitade chez les Turcs! répondit Pierre en s'efforçant de rire.
— Ne me les conHepas non plus.... Entre nous/ na maison est une fournaise.... Je pourrais te rendre des lingots d*or ; je puis te rendre aussi une pincée dCcendrês. Achète une terre. Tu n'auras pas beaucoup de revenus, mais tu ne perdras rien.
— Merci, » dit M. dcMaurs en serrant la main du banquier, cl il sortit.