OMÉGA
Cependant trois ou quatre années se sont écoulées. On a eu quelquefois, à de rares intervalles, des nouvelles de Jacques Bernard, mais jamais il ne s*est expliqué sur le résultat de son audacieuse entreprise. On sait seulement que le banquier de New- York , chose étrange , Ta reconnu ^ et que , chose pius étrange encore, il lui a ouvert un crédit. Clovis et Louis Ferrol sont toujours auprès de Jacques. .
Un jour enfin un large pli arrive à la maison d'Auteuil, à l'adresse de M. de Maurs ; la suscription était de la main de Fémigré, comme on appelait Jacques, et renfermait des traites pour une somme de cent cinquante mille francs.
« Eh! eh! la fortune est revenue! » s'écrie Pierre.
Il appelle Marcelle et Fernand, et leur lit à haute voix la lettre que lui écrivait son vieil ami.
« Enfin j'ai réussi, et comme autrefois cet Archimède, dont le père Fortin nous racontait Thistoire, moi aussi, je pourrai crier eurêka ! mais j'oublie que je ne sais pas le grec.
« En français, eurêka veut dire : j'ai fait fortune; oui, le monument est reconstruit, l'Amérique m'a rendu ce que l'Europe m'avait enlevé, c'est pourquoi je ne tarderai pas à retourner à Paris. Tu me connais trop pour penser que je veuille me reposer.... je continuerai donc, et tel tu m'as vu rue TaKbout, tel tu me reverras. Je veux mourir la main sur un portefeuille.
< Je ne te ferai pas la longue histoire de mes conquêtes métalliques. Il y a eu maintes escarmouches avant la bataille décisive. Comme un général d'année envoie des reconnaissances dans un pays où il porte la guerre, ainsi ai- je tâtonné an temps el pris langue au milieu d'un peuple pour qui la spéculation est Tunique fonds dé la vie. Ici, on te l'a dit peut-être, l'industrie est une danse macabre; une limite étroite sépare l'extrême opulence de l'extrême dénûment.... entre la misère et le million il n'y a que l'épaisseur d'un fil. J'ai passé la frontière, mais dans le bon sens.
« Un matin, j'ai eu une idée. Est-ce le hasard, est-ce une inspiration de mon génie? Je laisse à ta
vieille amitié le soin de répondre. Toujours est-il que je lançai en avant tous mes capitaux actifs et passifs, ceux que j*avajs et ceux que je n*avais pas, comme autrefois Napoléon son armée, la garde et la réserve. Mon Américain, l'Américain de mes illusions, me vint en aide. Cet homme croit en moi. Tant de conviction chez un banquier» est-ce assez bizarre? Use trouva que mon idée avait raison. J'avais mis le pied sur un terrain vague, au confluent de deux rivières, un de ces coinsrèvés par l'industriiî et le commerce ; je dirigeai de ce côté-là les rails d*un chemin de fer, et une viUe a poussé tout d*un coup sur mon désert. Tu as déjà compris qm }ê désert m'appartenait. Figure-toi une rue de Rivoli passant au travers des Landes. Voilà mon idée.
« Ici, les villes s'élèvent comme la marée ; jg,ii'sii plus eu d'autre peine que celle de vendre un ou deux arrondissements. Mon Américain, le banquier de NeM^-*York, se ffottait les mains. II a pris goût à l'aventure, et m'engage vivement à fonder une capitale. Je lui réponds gravement que j'y songerai.
« Quand ce fleuve de dollars eut franchi ma porte, j'avisai Glovis, qui, selon sa coutume, était garçon de recette, après avoir été expéditionnaire.
•' Eh bien! lui dis-je, me revoilà millionnaire!
« — C'était écrit, comme dit Machiavel, » me répondit flcgmatiquement ce philosophe en jaquette.
« Peut-être a-t-il raison; je commence à croire que je suis condamné aux millions à perpétuité.
« Je te renvoie la bagatelle que tu m'as prêtée,— et sur cette bagatelle j*ai bâti mon édifice, — pour que tu ne penses pas avoir affaire à un maniaque dont l'esprit est dérangé par le changement d*air. Cent cinquante mille fnincs de bon argent, cela peut passer pour une démonstration concluante en tous pays ; mais ce n'est qu'une restitution ; nous compterons plus lard. Si, par hasard, l'hôtel que faî habité, pendant un certain nombre d'années, rue Taitbout, était à vendre, rends-moi le service de me l'acheter. Tu recevras les fonds par le retour du courrier. Ne regarde pas au prix. C'est une fantaisie. Je te prie en même temps, ou, pour mieux dire, je prie ma chère Marcelle de choisir chez un joaillier les, parures qui lui rappelleront le mieux celles dont Mme Bernard s'est dépouillée au moment de la crise qui m'a fait chavirer. C'est une petite surprise que je lui ménage, et je crois bien que c'est la plus agréable de toutes celles que je puis lui offrir. Je n'envoie rien à ma mère ; j'irai la voir et l'embrasser. Pauvre chère femme, sa fortune c'est moi. Peut-être, hélas! attend -elle mon retour pour s'éteindre !
« Prépare-toi à me rencontrer au premier jour chez toi. Je ne t'écrirai plus. Je vais presser la liquidation de certaines affaires qui me retiennent encore
D'UN MILUONNAIRE. 329
ici, mais comme eu Amérique tout marche à la vapeur, elles seront promptemcnl terminées. Immédiatement après je partirai , et un matin je tomberai à Auteuil comme une bombe, une bombe en or.
« Je te demanderai à déjeuner. Surtout pas de* truffes !
« Et maintenant je t'embrasse, toi et les tiens.... A propos! ne dis rien de tout cela à Auguste et à Mme Colombey ; ils m*aimeraient trop s*ils me savaient riche. »
Marcelle mit un ch&le précipitamment et sauta en voiture.
« Vite chez le joaillier, dit-elle; ma pauvre Mme Bernard rira peut-être. »
Depuis que Jacques était parti, on sait que Joséphine demeurait à Auteuil, dans la maison de M. de Maurs. On sait aussi que rien ne pouvait surmonter l'incommensurable tristesse qui la dévorait. Elle avait la nostalgie du luxe. Elle ne sortait guère d'une grande pièce où elle avait réuni les objets sauvés du désastre de son mari et qui lui rappelaient les beaux jours de la rue Taitbout. On l'emarquait en elle des signes d'affaiblissement qui semblaient indiquer une décomposition générale. Il y avait des symptômes de paralysie, un certain embarras de la langue. Un lamoUisscinent du cerveau était à craindre.
Le speclacle de celle décadence était navrant. La
raison vaciUait. Renfermée dans sa cliambre el assise sur un grand fauteuil ^ près de la fenêtre, plus pâle qu'un spectre» décharnée, silencieuse, immobile, Joséphine passait de longues heures à ^suivre d*un regard atone les calèches qui fuyaient derrière les arbres. Sa pensée creusait un puits sans relâche.
Le lendemain du jour où M. de Mâurs avait reçu la lettre de Jacques, Marcelle entra le soir chez Joséphine ; elle était suivie dJun domestique qui portait une corbeille.
« Bonne nouvelle ! s'écria-l-elle. Que diriez-vous, ma chère madame Bernard» si mon ami, mon protecteur, Jacques Bernard, votre mari, revenait à Paris?
— Jacques ici? » répondit Joséphine en levant les yeux.
Elle regarda attentivement Marcelle ; une teinte rouge s'étendit sur ses joues. Elle remua les lèvres avec effort :
« Il a donc fait fortune? reprit-elle.
— Oui, madame, en voici les preuves qu'il vous envoie. »
Jtfarcelie ouvrit la corbeille et en tira plusieurs écrins qu'elle étala sur les genoux de Mme Bernard. A la vue des pieiTcries qui scintillaient, le visage de Joséphine devint pourpre.
« A moi tous ces diamants? dit-cUc.
D'UN MILUONNAIRE. 331
— A VOUS, bien à vous, « repartit Marcelle.
Joséphine s*en saisit; d'unje main tremblante, elle chercha à s'en parer. Un mouvement nerveux l'agitait tout entière.
« Ah! je ne peux pas! « continua-t-elle avec l'expression de l'anxiété et du désespoir.
Marcelle prit les joyaux et en couvrit Mme Bernard. Le contact de ces pierres étincelantes semblait rendre la vie à ce corps jauni; les diamants brillaient aux poignets, au cou, au corsage, aux oreilles, sur le front ridé de la malade.
« Donne -moi un miroir, je veux les voir, » poursuivit Mme Bernard.
Le miroir se trouva trop petit à son gré. Elle se leva et fit en trébuchant cinq ou six pas dans la chambre, devant la cheminée. Marcelle, qui la suivait des yeux, fut épouvantée du délabrement de ce pauvre corps rongé par de longs et inutiles regrets.
« Ne vous fatiguez pas,« dit-elle en voyant que pour se soutenir Mme Bernard appuyait ses mains, çà et là, sur les meubles.
Joséphine s'assit ou, pour être plus vrai, s'affaissa dans son fauteuil.
« Écoute, reprit-elle, fais- moi un plaisir.... Je suis sûre que M. de Maurs ne t'en voudra pas. »
Mme Bernard cherchait les mains de Marcelle en parlant. Elle articuhiit chaque son avec peine.
c Parlez, lui dit Marcelle, émue de cet accent plaintif.
— Allume toutes les lampes, toutes les bougies, Il me semblera que je suis au bal.... Oh! j*en donnerai encore!... je vais être riche.... je le suis déjà.... »
Marcelle, sans répondre, obéit à la prière de Mme Bernard. Bientôt Tillumination fut complète. Des flots de lumière inondaient la chambre. Joséphine promenait partout ses regards vitreux.
« Ahl dit-elle tout à coup, j'ai comme un ébbuissement, je n'y vois plus. »
Elle ferma les yeux et rejeta sa tête en arrière. Marcelle se suspendit à une sonnette. On accourut et on porta Mme Bernard sur son lit. Elle ne re* muait pas. Quelques contractions nerveuses de la face indiquaient seules qu'elle vivait encore. Un médecin qu'on manda à la hâte déclara qu'elle était en péril de mort.
Il était à redouter que la paralysie n'atteignit le cerveau.
' Vers le milieu de la nuit, Mme Bernard soupira et remua fiiiblement les lèvres. Marcelle approcha son oreille de cette bouche crispée par l'agonie. Un son vague lui fit comprendre que Joséphine de* mandait ses parures. Marcelle s'aperçut seulement alors que la moribonde les avait encore à son cou, à ses bras, sur son front. Elle l'en dépouilla et les
posa sur la courte-pointe. Un sourire détendit les traits de Mme Bernard ; ses doigts amaigris cher-» cbërent les joyaux. Elle les atteignit du bout des doigts, fit un efTort désespéré pour se relever cl rendit TAme, les deux mains crispées autour des perles et des diamants.
Jacques arriva deux mois après celte catastrophe. M. de Maurs, qui avait acheté l'hôtel de la rue Taitbout, le vit entrer un matin, sans qu'un billet l'eût averti de sa prochaine visite. Il lui sauta au cou.
< Mon déjeuner t'attend, lui dit Pierre; rassuretoi; il te rappellera celui que nous avons fait, un dimanche, chez un garde de la forêt, à Saint- Germain. .
Le vêtement que portait Jacques fit comprendre à M. de Maurs que la nouvelle de la mort de sa femme lui était parvenue à New- York. Pierre en cacha les détails à l'émigré, qui le questionna sur Femand et Marcelle.
Pierre ouvrit une porte voisine qui communi-» quait avec la chambre que si longtemps Alice avait habitée.
c Je l'ai donnée à mes enfants, » dit H. de Maurs, qui appela Marcelle et Femand.
Entouré par eux, Jacques avait les yeux humides.
c Je n'ai pas besoin de vous demander si le bonheur habite avec vous, dit-il. Je vous vois, cela sufTit. «
Marcelle el PerRand écliangèrenl un regard plein d'une tendresse que le temps avait mûrie.
Un petit garçon vint trébucher entre les jambes de Jacques.
c Ahl un petit inconnu! s*écria Jacques, qui souleva l'enfant.
— Ohl ce n'est pas tout!... » dit M. de Maurs. Marcelle rougit.
« Celui-ci s'appelle Jacques, dit-elle ; vous avez été son parrain sans le ss^voir.... Pierrette dort.
— Allons, dit Jacques, j'adopte le garçon, et je serai l'oncle d'Amérique de la petite fille. »
Quand il se retrouva seul avec M. de Maurs, il amena la conversation sur Auguste et Léonie.
« La mère s'en est allée, que sont devenus les enfants? » dit Jacques.
C'était la question que M. de Maurs redoutait. Il regarda par la fenêtre les arbres du jardin.
« Mme Colombey et son frère, dis-tu? ils se portent bien.... Yoilà quoique temps que je ne les ai vus.... Nous vivons si retirés, Fernand, Marcelle et moi.
— Bien, reprit Jacques, j'irai chez eux. » Et il n'osa pas pousser l'entretien plus avant- Jacques dtna à Auteuil.
Quand on fut au dessert, il tira de sa poche son carnet et y choisit une feuille de papier. « Voici, dit-il en l'étalant aux yeux de Pierre, te
bilan exacl de ma fortune. Elle estiissez rondelette, comme tu vois.
— Rondelette 1 s'écria M. de Maurs, c'est une boule, une mappemonde, un globe !
— Eh bien la moitié de ce globe appartient à Fernand.... Tu as mis les capitaux, j'ai mis l'industrie, partageons.
— Veux-tu bien te taire, abominable tentateur ! répondit M. de Maurs.... Si nous nous laissions séduire, quedeviendrions-nous, bonDieul...On prend goût aux millions quand on y a mordu, dit-on.... et alors, bonsoir, il n'y a plus rien.... ni repos, ni plaisir, m distraction. Vade rétro!
— Est-ce bien vrai? » dit Jacques.
M. de Maurs devint sérieux.
« Très-vrai!... Tu m'offres la fièvre.... je là refuse.
• — Tu as peut-ôlre raison, répondit Jacques en remettant le portefeuille dans sa poche ; si plus tard lu te ravises, je serai là! »
Dès le lendemain Jacques voulut se rendre compte de la position que ses enfants occupaient dans.la grande ville. Ce ne fut pas sans un certain battement de cœur qu'il entreprit ce dernier voyage. Quelles surprises ne lui ménageaient pas les luttes de sa vie ! Son absence avait été longue, et les hasards vont vite à Paris.
La fortune n'avait pas eu pour M Golombey les
336 IJES MISÈRES
mêmes sourires que pour Jacques Bernard. Li guerre d'Italie Tavait surpris dans d*immenscs opérations à la hausse; le spéculateur partageait cette opinion des gens à courte vue que la civilisation est une égide contre les catastrophes. Il s'était enlêlé, doublant toujours, et la troisième liquidation ra?ait ruiné de fond en comble. Il avait dû donner sa démission de directeur de la Compagnie parisienne. Il ne paraissait pas cependant qu'il eût rien changé à son train de maison. Léonie n'avait pas un cacheniir<i de moins. On remarquait seulement que son mari n'allait plus si souvent rue Chaplal.
Lorsque Jacques se présenta chez Mme Colombcy, elle était en peignoir du matin dans sa chambre; un l'oumisscur, debout devant die , lui présentait un méniDire.
« C'est.bien.... laissez Ife ce petit compte; je l'examinerai, dit-elle.
— C'est qu'il s'agit de sept mille francs, répondit le fournisseur, tandis que Léonie s'avançait vers son père.
— Je sais 1... Demain on passera chez vous. > Elle congédia le marchand du geste et jeta le papier sur une table.
< Il sera là en nombreuse compagnie, reprit-elle en riant.
— Toujours des mémoires! dit Jacques.
— Il ne ïaut jamais perdre les bonnes habitudes,»
D'UN MILUONNAIRE. 337
répondit Mme Colombey avec une audace de parti pris.
Quatre ans avaient passé sur la beauté de Léonie sans l'atteindre; c'était le môme éclat des veux, la même blancheur mate du teint ; seulement on remarquait en elle quelque chose de plus hardi, qui frappa Jacques désagréablement.
« Me trouvez-vous changée? » reprit-elle après qu'il l'eut embrassée.
Une femme de chambre entra sur ces entrefaites.
« Le carrossier de madame est là, dit cette fille; il assuré que c'est aujourd'hui le 30.
— L'almanach aussi le prétend.... Est-ce tout? » répliqua Mme Colombey.
La camériste s'approcha de Sii maltresse et mur-> mura un mot à son oreillç.
c Ah ! » lit-elle.
Elle laissa tomber un regard furtif sur son père. « Si je te dérange, parle, dit Jacques.
— Vous ne me dérangez pas ; mais si vous voulez passer dans mon boudoir, bientôt je serai tout à vous.... je n'ai qu'un mot. à dire à la personne qui
est là et qui attend. >
Jacques suivit la camériste, qui l'introduisit dans une pièce sombre; il y posa le pied et souleva la portière à demi.
Un moment après, M. de Brébal passa devant
Jacques sans le voir ; il avait le chapeau sur la lète et un cigare à la bouche.
Jacques Bernard sentit son cœur se tordre; il saisit son chapeau et sortit de la maison.
« Ah ! dit-il, je n'y rentrerai plus! »
Il savait maintenant ce que sa fille était devenue.... Devait-il espérer mieux de sou fils?
A cette époque, Auguste, comme on sait^ travaillait chez M. Sébastien Brunel et y gagnaitquelque argent. Il demeurait rue Bleue. Jacques s'y
rendit; il était alors dix heures du matin. Le cou-
cierge l'arrêta.
<t M. Auguste Bernard n'est pas chez lui, dit cet homme, mais si monsieur veut monter, Mlle Clélic lui répondra.
— Mlle délie? répéta Jacques.
— Eh! oui, Mlle Clélie,^c'est-à-dire Mme Auguste Bernard, » répondit le concierge.
Jacques prit un louis dans sa poche et le glissa dans la main de son interlocuteur.
« A présent, expliquez-vous, reprit-il.
— Monsieur, ce n'est pas une indiscrétion ; tout le monde racontera à monsieur ce que monsieur désire savoir. »
Cinq minutes après, Jacques apprenait que sou fils vivait avec une coryphée de l'Opéra, qui l'avait rendu père d'une fille; que Mlle délie menait la niaison et tenait les cordons de la bourse, et qU'elle
D'UN MlfXIONNAIRE. 339
De mauquait pas de se faire appeler partout Mme Auguste Bernard.
« Ce n'est pas pour en dire du mal, poursuivit le concierge» mais il serait impossible de rencontrer, du faubourg Montmartre au faubourg du Temple^ une créature plus aigre et plus acariâtre. Elle cherche noise aux gens avant d'avoir les yeux ouverts^ monsieur est comme un petit garçon auprès d'elle. Quand elle crie, il ne souffle mot, et ça lui aiTive régulièrement quatre fois par jour. On dit qu'elle n'est pas toujours aussi méchante. Il vient ici, de midi à trois heures, presque chaque jour et au mo- *mentoù M. Auguste est à la Bourse, un grand jeune homme blond qui a des moustaches en croc. Je n'ai jamais pu m'habituer à son nom. C'est comme un tas de cailloux qu'on frotterait contre une scie. Il paraît que «'est un prince russe. Mlle Clélie sort aussi quelquefois en catimini avec un voile sur le nez. Et ça prend des airs quand ça passe devant notre loge, et ça ne mettrait pas une pauvre pièce de cent sous dans la main d'un honnête homme qui s'éreinte à tirer le cordon ! Bien sûr que M. Auguste finira par épouser sa danseuse. Le père pourra se vanter d'avoir là une bru bien aimable! On raconte que ce brave homme est à l'étranger; il a été, dit-on, tres-riche, trcs-cossu, un millionnaire enfin! Drôle de famille qu'on 'lui présenlera quand il reviendra!... Si monsieur veut monter pour voir?
— Non, c*es( inutile, répondit Jacques écrasé.
— Monsieur ne laisse pas une carte? »
Jacques secoua la tête et s'éloigna le cœur serré. De toutes les personnes qui lui tenaient par les
liens du sang, sa mère exceptée, ou qu'il avait aimées, il ne lui restait plus à voir qu'Horteiise Frimond.
Jacques se fit conduire à Neuilly. Hortense habitait toujours la petite maison isolée, près de la rivière, au fond du jardin noir. La femme qui la servait conduisit Jacques dans cette pièce du rez-dechaussée où déjà il avait été reçu. Hortense s'y trouvait. Elle leva la tète languissamment et lui^ tendit la main sans tém(>igner aucune surprise. Ce n'était plus que l'ombre d'elle-même. Jacques ne la reconnut qu'au son de la voix. Il n'osait pas l'interroger; mais, tirant de sa. poche une lettre coupée aux plis, elle la lui présenta tout ouverte.
Cette lettre portait le timbre de Constantine; sir William l'avait signée.
Un frisson parcourut les veines de Jacques; sa main tomba sur ses genoux.
Une longue lettre écrite par l'officier que sir William avait sauvé enveloppait Its quelques roots que le soldat expirant avait adressés à sa mère, et racontait comment il était mort.
« J'ai demandé la tunique trouve de mon pauvre enfant et sa chemise pleine de sang, dit Hortense,
D'UN MILUONNAIRE. 341
après que Jacques eut achevé cette lecture.... les voilà. »
Elle ouvrit une armoire et lui fit voir ces reliques Ae la mort.
Jacques tomba auprès d'Hortense; les larmes jaillirent de ses yeux.
« Ah! pourquoi suis-je revenu ! murmura-t-il.
— Si vous me voyez si tranquille, c'est que je n'irai pas loin» » dit Hortense.
Quand il se retira, Hortense l'accompagna jusqu'à la porte du jardin.
« Je ne sors jamais de ce tombeau, dit*elle; je mourrai auprès de ce qui me reste de lui. »
La nuit était profonde; elle regarda le ciel noir.
« Ah ! que c'est long-la vie ! » reprit-elle.
Au moment de se séparer de Jacques, qui étouffait, Hortense lui prit les deux mains ensemble, et de cette voix qu'elle avait jadis :
« Au moins, vous, êtes-vous heureux ? dit-elle.
— Moi? je suis seul! » répondit Jacques.
Un mois après, et comme si elle avait voulu embrasser son fils une dernière fois avant d'expirer, Mme Antoine Bernard rendait son àmeà Dieu. Gertrude l'accompagna dans la tombe. Jacques veilla toute une nuit auprès des deux saintes femmes. La richesse seule lui restait.
A quelque temps de là, un soir, après ces longues heures de travail et d'élucubralions remplies par le
mourement orageux des affaires, Jacques éprouva un sentiment profond de lassiludo. Il lui semblait, pour la première fois de sa vie, qu'il manquait d'air. Les murs de son hôtel récrasaienl. Rien, pas un bruit, pas un son, pas un rire sous les hauts plafonds. Partout des dorures et personne dans les appartements.
Il prit le chemin d'Auleuil et poussa la porte du jardin, derrière lequel on voyait le chalet de M. de Maurs. Le jardinier, qui connaissait Jacques, le salua d'un air jovial.
« Monsieur vient bien tard, » dit-il.
Jacques fit encore quelques pas ; le chalet paraissait tout illuminé; les fenêtres du rez-de-chaussée étaient ouvertes. A travers le feuillage des lilas et des chèvrefeuilles, il aperçut plusieurs personnes assises autour de la table, dans la salle à manger; une grande clarté en sortait.
M. de Maurs, pris à Timproviste, fêlait le retour d'un voyageur avec lequel il s'était rencontré pendant près de quinze mois dans les solitudes de l'Orégon, et qu'un ami commun lui avait amené. L'essaim des souvenirs s'était joyeusement *abaltn parmi les convives. Pernand était auprès de Marcelle, dont le sourire intelligent et le regard bon semblaient éclairer la chambre. Son premier-né, barbouillé de confitures, allait et venait autour de la table, présentant à tout le monde son joli visage
rose; un autre enfant au maillot, tout rond, agitait ses petites mains et faisait entendre ce doux gazouillement qui dit tant de choses au cœur des mères ; Marcelle le couvait des yeux. M. de Maurs tenait un verre à la main. Fernand remplissait gaiement ceux de leurs hôtes ; la joie la plus aimable pétillait avec le vin de Champagne dans ce petit cercle d'amis.
Jacques entra, et, prenant un verre , Téleva audessus de la table :
« Messieurs, dit-il, pour un pauvre millionnaire, s'il vous plaît 1 » . .