‹ Les misères des enfants trouvésChapitre 2 sur 11 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Le perron du Musée. — Mœurs du grand monde. — L'inconnu du cabaret des Trois- Tonneaux.

Un grand-nombre de voitures encombraient déjà les abords du Louvre, lorsque mon maître descendit à la grande porte du Musée.

— Tu vas suivre la voiture, — me dit Robert de Mareuil, — tu remarqueras bien où le cocher va se placer, puis tu reviendras m'attendre à celte porte...

— Oui, monsieur... lui dis-je.

Après avoir refermé la portière, j'exécutai les ordres de Robert, et je revins me placer près de la porte du Musée, au milieu d'un grand nombre d'autres domestiques.

Cette première épreuve 'publique de ma condition, si cela se peut dire, me fut d'abord pénible ; les manières de Robert à mon égard étaient dures, méprisantes; mais bientôt je trouvai une sorte de consolation dans ces pensées : que d'abord j'avais accepté cette humble condition dans le seul espoir d'être utile à Régina ; puis, que j'avais sur mon maître Robert de Mareuil quelque supériorité morale. Je me disais cela sans orgueil, je me connaissais des sentiments de droiture, d'honneur, de délicatesse, auxquels Robert de Mareuil était toujours demeuré étranger, si j'en jugeais du moins par ce que je savais de sa conduite. J'avais enduré des souffrances, résisté à des épreuves dont la seule pensée eût épouvanté Robert de Mareuil; certes, dans ime position aussi désespérée que la mienne l'avait été souvent, il se fût tué, ou il fût devenu criminel.

Cette supériorité de moi sur lui bien constatée par une comparaison réfléchie, mon état de servitude ne m'humilia plus : je ne pourrais mieux exprimer ce que je ressentais qu'en me comparant à un homme de cœur, doué d'une grande force physique et d'un grand courage, qui. pour accomplir un devoir sacré, supporterait les mépris ou les menaces d'un pauvre être, lâche et frêle, qu'il briserait d'un souffle.

En un mot, nos rôles me semblaient complètement intervertis ; je regardais ma subalternité envers Robert de Mareuil comme une singularité; j'acceptais ma position comme une position bizarre, mystérieuse, qui

non seulement pouvait me mettre à même d'accomplir une action généreuse, mais qui offrait une ample matière à mes observations et à ma curiosité. Confondu au milieu d'un grand nombre de domestiques^ à la porte du Musée, je regardais, j'écoutais attentivement; je devais déjà à mon état de domesticité des renseignements trop précieux pour ne pas trop désespérer d'en acquérir encore.

En me mêlant çà et là aux groupes de domestiques, je remarquai qu'à l'exemple de leurs maîtres ils se séparaient en classe aristocratique et en classe bourgeoise : les valets de pied de grandes maisons, reconnaissables à leur haute taille, aux boutons armoriés de leurs livrées, à la légère couche de poudre qui couvrait leurs cheveux, formaient un groupe très distinct des laquais de la bourgeoisie, auxquels ils n'adressaient jamais la parole, non par orgueil peut-être, mais par une conséquence de leurs relations sociales; les maîtres fréquentant le même monde, les serviteurs se retrouvaient, chaque soir, ainsi que leurs maîtres, dans un petit nombre de maisons qui, avec certaines ambassades (ainsi que je l'appris plus tard), composaient les lieux de réception de la fme fleur de la haute aristocratie parisienne ; les relations de la bourgeoisie étant, au contraire, immensément divisées, ses domestiques, ne se rencontrant pas dans les mêmes centres de réunion, ne formaient point de groupe compact comme celui des laquais des grands seigneurs.

Ce fut vers ce dernier groupe que je me dirigeai, espérant peut-être apprendre quelque chose sur l'inconnu du cabaret des Ïrois-Tonneaux, que je croyais être le prince de Montbar.

Au bout d'un quart d'heure d'audition (mes camarades étaient loin de parler bas), je fus presque effrayé de ce que je venais d'apprendre sur le grand monde parisien : intrigues amoureuses, scènes de famille, intérêts de fortune, rien ne paraissait ignoré de mes aristocratiques camarades, et encore l'espèce même de leur service, les reléguant au vestibule ou derrière la voiture, ne les introduisaient pas dans l'incessante et complète intimité du foyer, ainsi qu'il arrive pour les valets de chambre.

Cet entretien à bâtons rompus que je venais d'entendre, les faits qu'il me révélait, me frappèrent tellement, pour plusieurs motifs, qu'il m'est resté presque tout entier à la mémoire.

— Tiens ! te voilà au Musée, — avait dit un laquais aristocratique à un autre de ses camarades; — hier, aux Italiens, tu m'avais dit que vous alliez à la course du bois de Boulogne?

— Oui, mais l'ordre de la marche a changé : nous avons été, après les Italiens, à l'ambassade de Sardaigne, et là on a changé d'avis, et on s'est donné rendez-vous pour ici, c'est sûr.

— Il y était donc hier soir, à l'ambassade?

— Parbleu... puisque nous y allions... ^7 y était. Mais il a filé presque aussitôt que nous sommes arrivés... Je crois que nous commençons à joliment l'embêter... le fait est que Madame se fane diablement...

— Je Fai vue avant-hier chez la duchesse de Beaupréau. . . ta maîtresse est une femme finie, mon cher.

— Que veux-tu?... les blondes... et puis le chagrin, car elle a l'air d'y tenir à mort... et lui, plus du tout... Autrefois il arrivait partout avant elle, et s'en allait en même temps, lui donnait son manteau, faisait appeler ses gens quand elle venait seule... Mais à présent... ah ! bien oui, il arrive le dernier et il s'en va le premier... Et puis, c'étaient des visites de deux et trois heures dans la matinée... Voilà cinq jours qu'î7 n'a pas mis les pieds à l'hôtel.

— Ta maîtresse est enfoncée... mon cher.

— Ça me fait cet effet-là... Tiens, aujourd'hui encore... elle croyait le trouver ici... je ne vois nulle part son cabriolet et son superbe cheval gris, qui fait retourner tout le monde quand il passe.

— C'est malin... il lui aura dit qu'il venait au Musée pour quELLE n'aille pas le relancer au Bois, oii il sera allé. Je te dis que la vicomtesse est flambée... Mais tiens, la voilà qui sort déjà; cours vite chercher ta voiture.

— C'est vrai... il n'est pas venu, elle est vexée d'attendre, et elle file... Adieu, Pierre.

— Adieu, mon vieux.

— Puis, se retournant vers quelques-uns de ses camarades présents à l'entretien précédent, le valet de pied ajouta :

— Regardez donc le mari, a-t-il l'air coq d'Jnde?

— Jocrisse, va !

— Quel grand flandrin !

— C'est égal, elle est encore gentille..

— Fait-ELLE une moue ?

— Le fait est qu'ELLE a l'air vexé.

Je tournai les yeux vers l'endroit que mes voisins (dont je gaze et dont j'abrège les propos) indiquaient du regard, et, sur le perron assez élevé qui précède la grande porte du Musée, je vis une jeune femme blonde, aux traits un peu fatigués, mais charmante encore ; elle semblait profondément triste, abattue ; elle était mise avec autant de goût que d'élégance ; parfois elle jetait au loin sur la place des regards navrés ; celui qu'elle attendait, sans doute, ne venait pas... Un grand jeune homme, à figure fade et niaise, le mari sans doute, donnait le bras à cette jeune

femme, d'im air nonchalant, ennuyé; pendant quelques minutes qui précédèrent l'arrivée de leur voiture qu'ils attendaient, le mari et la femme n'échangèrent pas une parole. Je ressentais une impression douloureuse à la vue de cette jeune et jolie femme, qui, ignorant les graveleux et honteux propos provoqués par sa présence, restait accablée, pensive, sur ce perron changé pour elle en pilori... puis j'éprouvais une sorte de stupeur en songeant que ce qui me paraissait devoir être enveloppé d'un m^^stère impénétrable, le secret du cœur d'une femme, était aussi facilement pénétré et livré aux lazzi grossiers des antichambres ; je ne pouvais concevoir que l'écho de ces plaisanteries brutales ne vînt jamais jusqu'à l'oreille de la femme, de l'amant ou du mari, et je m'étonnais singulièrement de ce bizarre mélange d'insolente raillerie et de discrétion si profonde...

Soudain, je tressaillis de surprise ; un très beau coupé vert, à livrée verte et orange, venait de s'arrêter au pied du perron ; de cette voiture je vis descendre lestement l'inconnu du cabaret des Trois-Tonneaux. Je pus d'autant mieux m'assurer de son identité, que, connaissant probablement la jeune femme blonde, il l'aborda, lui serra la main familièrement, ainsi qu'à son mari, et causa quelques instants avec ces deux personnages.

Si la distinction, la rare beauté de cet inconnu m'avaient déjà frappé, alors que, vêtu d'habits sordides, il venait s'enivrer d'eau-de-vie dans une taverne, cette distinction, cette beauté me semblèrent plus remarquables encore... à cette heure que je le voyais vêtu avec élégance et recherche; sa physionomie, tandis qu'il parlait à cette pauvre jeune femme blonde, était remplie de grâce, de finesse et de charme; j'admirai avec quelle exquise courtoisie il conduisit la triste délaissée jusqu'à sa voiture avancée au pied du perron; puis l'inconnu remonta rapidement les degrés, et entra au Musée d'un air empressé.

J'allais enfin connaître le nom de ce jeune homme; j'avais remarqué la couleur de la livrée de ses gens, et je vis bientôt s'avancer de mon côté le valet de pied qui venait d'accompagner la voiture.

— Monsieur, — dis-je à ce garçon d'une taille de tambour-major, — cette belle voiture verte derrière laquelle vous étiez n'appartient-elle pas à M. le prince de Montbar?

— Oui... jobard, — me répondit le colosse après avoir dédaigneusement toisé ma modeste livrée bourgeoise, et paraissant très choqué de ma familiarité.

Trop satisfait du renseignement que je venais d'obtenir pour me soucier beaucoup de la peu flatteuse épithète dont on m'avait salué, je m'éloignai de cet orgueilleux confrère.

Plus de doute pour moi, l'inconnu du cabaret des Trois-Tonneaux

était le prince de Montbar; sans doute, il venait au Musée dans l'espoir d'y rencontrer Régina. Celle-ci était sans doute déjà arrivée, car, après quelques recherches, je découvris parmi les domestiques la livrée du comte Duriveau, qui avait dû conduire au Louvre Régina et son père. Désirant autant que possible m'assurer du fait, je m'approchai du groupe cil j'apercevais deux valets de pied vêtus de livrée brune à collet bleu et galonnée d'argent. L'entretien paraissait fort animé de ce côté.

— Voyez-vous, chez nous on s'enfonce, — disait un laquais à livrée bleue et à collet jaune. — Hier encore, malgré Tordre de ne pas les recevoir, le tailleur et le boucher, qui n'avait, lui, rien reçu depuis près d'un an qu'il a cessé de vouloir fournir la maison, ont forcé la consigne; ils ont trouvé monsieur sur le grand escalier. Et ils lui en ont dit... ils lui en ont dit... que d'en bas nous les entendions se disputer.

— Ne pas payer le tailleur... ça se fait encore... à la rigueur, dit un autre d'un air senten lieux, — mais ne pas payer le boucher... c'est dégoûtant... c'est des gens qui dégringolent;... faut pas rester là^ mon garçon.

— Sans compter que M. le marquis avait fait des billets à Hubert, son cocher, pour la nourriture des chevaux, et voilà le troisième billet qui n'est pas payé. Avant-hier... c'était la couturière qui a fait une scène en remportant une robe de bal qu'elle ne A^oulait laisser à Madame que moyennant de l'argent comptant... C'est tous les jours des avanies... quoi... on nous croit si riches... Avec notre grand train, qui est-ce qui dirait cela pourtant?

— C'est comme chez nous, dit un chasseur que je reconnus pour l'avoir vu la veille dans la boutique de la Levrasse. — M. le duc a tout fricassé... et il va mettre en gage, chez un usurier, l'épée et les décorations en diamants de son père.

— Filez de là, mes enfants... filez de là.

— Et mes gages?... — dit l'un, — on me doit cinq mois...

— Restes-y un mois de plus, c'est six mois que tu perdras... Tiens, voilà justement les valets de pied du comte Duriveau; si tu pouvais entrer là... c'est une maison solide comme le pont Neuf.

Puis faisant quelques pas vers un des domestiques du comte Duriveau, l'un des deux interlocuteurs lui dit :

— Bonjour, Auguste...

— Bonjour, mon vieux.

— Dis donc, il n'y aurait pas une place de valet de pied chez vous, pour un ami?

— Chez nous... non... mais je crois qu'il y a une place à l'antichambre de M. le vicomte.

— Le fils de ton maître?

— Oui.

— Un gamin de cet âge-là ! une antichambre ?

— Ne m'en parle pas, ça fait suer, mais c'est comme ça; il a un appartement complet, et, pour son service, ud valet de chambre, deux valets de pied et sa voiture ; il sort quand il veut, avec ses camarades et son gouverneur... le plus grand farceur qu'on puisse voir. Tiens... à preuve qu'il mène ce soir M. le vicomte aux Funambules : c'est Jacques qui a été louer la loge. Il se peut bien d'ailleurs que M. le comte y aille aussi... Le petit vicomte est à bonne école... allez!!! Il est déjà revenu gris deux ou trois fois.

— Ça commence bien.

— Et méchant, et insolent. .. C'est égal, j'oublierai jamais la danse qu'il a reçue, il y a plusieurs années, dans la forêt de Chantilly; c'était des petits mendiants qu'il avait agonises de sottises, et qui se sont joliment revengés; ils l'ont entraîné dans le bois, et, sans une ronde de gendarmes, on ne sait pas ce qu'il serait devenu...

— C'est ça qui est bien fait...

— Eh! mon Dieu!... tiens, M"° de Noirlieu, que nous avons amenée aujourd'hui au Musée avec M. le comte, était de la même partie, elle avait aussi été enlevée par ces petits bandits. Elle avait huit ou neuf ans alors... Je n'oublierai jamais ça; quelle drôle de scène!

Régina était au Musée, je continuai d'écouter, espérant apprendre autre chose.

— Hum! — dit celui des deux laquais qui cherchait une place pour son compagnon, — ça doit être un dur service avec un gamin pareil?

— Bah ! on s'y accoutume, et puis il n'y a pas grand'chose à faire, on est deux pour son antichambre.

— Ma foi! s'il est si méchant qu'on dit, il n'y a pas de presse.

— - C'est pas encore tant méchant que méprisant qu'il est. Tiens, il y a deux ans, il avait été avec trois de ses camarades et son grand farceur de gouverneur diner à Sceaux... chez un restaurateur; le gouverneur, que ça n'amusait guère et qui avait choisi Sceaux exprès, attable les trois gamins, prend la voiture et file chez une femme qui habitait Chàtillon...

— A la bonne heure ! voilà un gouverneur !

— Quand nous sommes revenus, les gamins avaient fait monter une petite chanteuse des rues de treize ou quatorze ans qui jouait de la guitare, et ils lui avaient fait tant d'horreurs et l'avaient tant maltraitée, le petit vicomte surtout, que c'était comme une émeute autour du restaurant : on voulait faire un mauvais parti au petit vicomte et à ses amis. Mais... —

« Cette preuve de vigueur et de sang-froid comique causa un enlhousiasme général. » (P. 743.)

dit tout à coup le laquais à son camarade, —je te raconterai cela une autre fois... voilà mon maître... quand je te reverrai, nous parlerons delà place... Ce disant, le valet de pied du comte Duriveau se dirigea en hâte vers le perron, dont je m'approchai aussi, supposant que Robert de Mareuil, mon maître, ne devait pas arriver longtemps après Régina; je la vis s'arrêter sur le perron; elle donnait le bras à un homme de cinquante ans environ; c'était (je' l'appris plus tard) le baron de Noirlieu, son père;

93° LiV. E. Sue. — C.m-am--; niouviis. — Éd. J. Rouff et Ci°. 93° LiV.

d'une taille grêle déjà voûtée, il avait les cheveux gris, les yeux caves, ardents^ les orbites profondes; la maigreur de son visage, le sourire amer, contracté, presque stéréotypé sur ses lèvres, donnaient à ses traits une expression de tristesse maladive, presque farouche.

Régina, vêtue avec une simplicité austère, portait une robe noire et un chapeau de crêpe blanc, moins blanc que son pâle visage encadré de cheveux de jais... sa physionomie était d'une gravité glaciale. Le prince de Montbar et le comte Duriveau s'empressaient auprès d'elle; le comte, souriant, obséquieux, s'adressait tour à tour soit au baron, qui lui répondait brièvement d'un air distrait, soit à Régina, qui me parut l'accueillir avec une extrême froideur. Le prince de Montbar, au contraire, se tenait envers la jeune fille sur une réserve calculée peut-être, car elle me sembla un peu affectée; néanmoins l'air riant, dégagé, il s'occupait surtout du baron, qui paraissait un peu se départir, à son égard, de sa sombre taciturnité; deux ou trois fois, cependant, le prince adressa quelques mots à Régina; elle lui répondit, non pas comme au comte Duriveau avec une apparence de froideur hautaine, mais en baissant les yeux comme si elle se fût sentie contrainte, embarrassée.

Enfin, à quelques pas derrière ce groupe principal, dont il ne faisait pas partie, j'aperçus Robert de Mareuil; la joie rayonnait sur son visage.

Les gens de M. Duriveau arrivèrent; Régina, son père et le comte prirent place dans une magnifique berline brune, derrière laquelle montèrent les deux valets de pied. Au moment où elle s'éloignait, le regard de Régina se leva et s'arrêta si directement, si longuement, sur Robert de Mareuil, que le prince de Montbar, resté un moment sur la dernière marche du perron, se retourna vivement d'un air surpris pour tâcher de voir à qui s'adressait l'expressif et long regard de M"° de Noirlieu; mais soit hasard, soit calcul, Robert de Mareuil trouva moyen de se dissimuler aussitôt derrière deux ou trois personnes qui sortaient du Musée. Le prince, assez dérouté, rejoignit son coupé, qui s'éloigna bientôt.

Robert de Mareuil, m'apercevant alors, me fit signe du doigt d'aller chercher la voiture. Je l'amenai. Au moment oîi je fermais la portière, mon maître me dit, sans dissimuler sa joie :

— Chez moi, mon garçon... et vite.

Arrivés dans notre demeure, je montai sur les pas de Robert; nous fûmes reçus par Balthazar, qui, ayant sans doute épié notre retour, nous attendait penché sur la rampe de l'escalier. Incapable de se contenir, Robert de Mareuil s'écria du plus loin qu'il aperçut le poète :

— Elle est à moi ! ! !

— Elle est à nous... victoire!... — s'écria le poète.

Et lorsque la porte de l'appartement fut refermée sur nous, Balthazar se livra aux plus folles démonstrations de joie. Robert de Mareuil, qui aurait dû au moins sentir tout ce qu'il y avait de grave même dans son triomphe, partagea néanmoins les joyeuses excentricités du poète, excusables chez celui-ci, mais révoltantes chez Robert... et sans songer sans doute à ma présence, les deux amis se prirent par la main et commencèrent à bondir, à sauter, à danser de joie et en s'écriant :

— Victoire!... viva Régina!

Cette première efiervescence passée, le poète s'écria :

— Robert, soyons reconnaissants envers la Providence... célébrons dignement ce beau jour... Il y a des semaines que je vis de l'exécrable cuisine du gargotier de la rue Saint-Nicolas... Offre-moi ce soir à dîner au Rocher de Cancale.

— ■ Adopté!...

— Et après, nous irons au spectacle... Je n'ai pas besoin de te dire où je grille d'aller, aux Funambules ! ! ! pour y voir enfin ce diamant caché! cette merveille ignorée! cette Basquine dont m'a parlé Duparc.

— Adopté... les Funambules, — dit Robert, — ça sera doublement gai, car ce petit théâtre est aussi le rendez-vous de tous les viveurs quelque peu atteints d^ébriété.

— Martin va aller avec la voiture commander pour six heures un dîner à cinquante francs par tête... sans le vin... et louer une avantscène ou une loge aux Funambules... s'il y en a, — dit Balthazar.

— Très bien, — reprit Robert.

— Allons, Martin, tu partageras nos liesses, — s'écria Balthazar, — on te fera servir à dîner dans un coin du Rocher de Cancale, et tu iras au parterre des Funambules.

— Tiens, — me dit Robert de Mareuil en me mettant de l'or dans la main, —tu donneras cent francs au Rocher à compte sur le dîner... tu payeras la loge, le reste sera pour toi.

— Mais, monsieur, je ne sais pas où est le Rocher de Cancale et...

— Tu va^ monter sur le siège, à côté du cocher, il te conduira, naïf Martin, — reprit Balthazar; — dis-lui seulement ces deux mots sacrés : Rocher, F iincDiibules , et il t'emportera sur l'aile de ses zéphirs cà quatre pattes.

— Maintenant, — dit Robert à son ami, au moment où je sortais de l'appartement, — il faut que je te raconte comme ça s'est passé... elle est à moi, oh ! bien à moi, te dis-je.

Au moment où je fermais la porte, j'entendis Balthazar s'écrier :

— Viva Résina !

Les Funambules. — Le vicomte Scipioii. — Bamboclio. — Basquiue. le mauvais génie.

— Allons aux Funambules ; nous y verrous cette Basquine, dont un connaisseur m'a parlé comme d'une merveille inconnue, avait dit Balthazar à Robert de Mareuil.

Je ne pouvais en douter, il s'agissait, cette fois, de la compagne de mon enfance. A cette pensée, ma joie fut bien grande. J'allai d'abord, d'après l'ordre de mes maîtres, commander le diner au Rocher de Canccde, puis le cocher de remise me conduisit aux Funamhules ; je lus l'affiche, on donnait le Bonnet enchanté ; parmi les noms des actrices, je cherchai celui de Basquine, je !e trouvai humblement inscrit tout au bout d'une ligne. Sans doute la réputation de la pauvre fille n'était pas alors brillante. Ce devait être, ainsi que l'avait dit Balthazar, une merveille encore peu connue; je me fis indiquer le bureau de location des loges, espérant là quelque chose de Basquine; le buraliste, après avoir reçu mon argent en échange du coupon de la loge, me dit :

— C'était la dernière qui me restait, mon brave ; notre théâtre devient à la mode... il y a aujourd'hui des loges louées par des marquis, des comtes, des capitaines; enfin du beau monde, comme aux Italiens.

— M'"" Basquine ne joue-t-elle pas ce soir. Monsieur? — lui demandai-je.

— Non, c'est la fameuse Glorinda qui joue le rôle de la fée d'Argent.

— Pourtant j'ai vu sur l'affiche le nom de Basquine.

— Ah ! oui !... la petite figurante... elle a un bout de rôle... celui du mauvais génie; elle ne reste pas un quart d'heure en scène...

— On dit que, malgré cela, Basquine a montré déjà bien du talent, monsieur?

— Du talent! une figurante à dix sous par soirée!... du talent!... ah ! jeune homme, vous me faites de la peine !

— Pourriez-vous me dire où demeure M"° Basquiue, monsieur?

— Où elle demeure ! — s'écria le buraliste en éclatant de rire, — apprenez, jeune homme, que des figurantes à dix sous par soirée ne demeurent pas... ne demeurent jamais... ça perche quelquefois, et encore...

Et le buraliste me tourna le dos.

Assez désappointé, je pensai que du moins je verrais Basquine le soir, me fiant à mon inspiration du moment pour trouver le moyen de lui parler après le spectacle.

Balthazar tint sa promesse ; pendant qull dînait joyeusement avec Robert de Mareuil, célébrant d'avance la conquête des millions de Régina, on me servit, dans une espèce d'office, le plus splendide repas que j'eusse vu de ma vie; je fis peu d'honneur à ce régal, préoccupé que j'étais et des moyens de revoir Basquine et des craintes que m'inspiraient, pour l'avenir de Régina, les espérances de Robert de Mareuil. certain, disait-il. d'être aimé d'elle.

Le dîner de mes maîtres terminé, ils me firent appeler : j'ousTÎs la portière de leur voiture, et elle roula jusqu'aux Funambules.

Balthazar m'ayant donné de quoi largement payer ma place, j'entrai au parterre; je n'avais de ma vie été au spectacle; aussi mon étonnement, ma curiosité furent d'autant plus excités que j'arrivais durant un entr'acte et au milieu d'un épouvantable tumulte, incident d'ailleurs commun à ce bruyant théâtre.

La position irrespectueuse de plusieurs spectateurs de Tavant-scène causait ce grand tapage. Tous mes voisins du parterre, montés sur les banquettes, vociféraient de toutes leurs forces :

— A la porte ! à la porte ! face au parterre ! . . . — tandis que les galeries et le paradis répétaient ces cris en chœur, avec accompagnement de sifflets, de huées, de trépignements à assourdir.

Les spectateurs de l'avant-scène, causes de ce vacarme, se tenaient assis sur le rebord de leur loge, continuant de tourner le dos au public.

Enfin, soit qu'ils craignissent une véritable émeute, soit qu'ils crussent avoir, par la persistance de leur attitude, suffisamment protesté contre la tyrannie populaire, ils se retournèrent lentement, en jetant sur la salle un regard de dédain ; néanmoins cette défaite de l'avant-scène fut saluée par un immense cri de victoire formulé par des ah^ ah, ah, triomphants, partis de tous les coins insurgés de la salle, et cet incident n'eut pas de suite.

Cette loge, voisine de celle où se trouvaient Robert de Mareuil et Balthazar, était occupée par quatre personnes. Je connaissais déjà deux d'entre elles, le comte Duriveau et son fils le vicomte Scipion. J'avais vu le premier la veille chez le père de Régina, et, le matin même, au Louvre; quant à Scipion, quoiqu'il eût plusieurs années de plus que lors de la

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scène de la forêt de Chaulilly, et qu'il eût beaucoup grandi, ses traits avaient peu changé : c'était le même charmant visage aux cheveux blonds et bouclés, remarquable par une expression de hardiesse et d'impertinence précoces. Quoique le vicomte Scipion fût à peine adolescent, il ressemblait bien plus à un petit jeune homme, comme on dit, qu'à un enfant.

Lorsque le vicomte se retourna vers la salle, il avait le teint animé, l'œil brillant, irrité; je fus frappé du geste insolent et hardi dont il sembla défier les spectateurs en leur montrant la badine de jonc qu'il tenait de sa petite main, gantée de gants glacés.

De la part d'un homme, cette forfanterie eût sans doute soulevé un nouvel orage; mais la bravade de Scipion fut, au contraire, accueillie par de grands éclats de rire et des bravos ironiques. Je ne sais où la colère eût entraîné cet enfant, dont les lèvres se serraient de rage, si son père ne l'eût amicalement emmené au fond de la loge. Un adolescent à peu près de l'âge de Scipion, et un homme à figure intelligente, mais basse et sournoise, accompagnaient le vicomte et son père ; d'après ce que j'avais entendu dire le matin par les gens du comte, l'homme à figure sournoise devait être et était en effet le gouverneur de Scipion ; l'adolescent, un des compagnons de ce dernier.

Malgré mon peu d'usage du monde, il me semblait singulier que le comte eût choisi ce spectacle pour y conduire son fils, non à cause de l'espèce des pièces que Ton y jouait, les féeries semblent faites au contraire pour amuser les enfants ; mais le comte ne devait pas ignorer que ce théâtre servait souvent, disait-on, de rendez- vous aux gens qui voulaient passer une folle et bruyante soirée après des libations exagérées. Bientôt les trois coups, solennellement frappés derrière le rideau, commandèrent un silence général, l'orchestre joua une lugubre ouverture ; dans mon impatience de voir paraître Basquine, je m'adressai à l'un de mes voisins.

— Verra-t-on bientôt M'"" Basquine? — lui dis-je.

— Qui ça, Basquine ?... Ah ! cette blonde qui joue le mauvais génie... non, pas encore... sa scène est à la fin de l'acte.

— Basquine a beaucoup de talent, n'est-ce pas, monsieur?

— Ma foi ! je ne sais pas; elle est assez drôlette. Quand elle fait ses simagrées diaboliques, elle a l'air méchant comme un démon ; mais il y a un moment où elle veut chanter; oh ! alors... merci... c'est aussi embêtant qu'à l'Opéra.

— Ah ! monsieur, comment pouvez-vous dire cela ! — reprit mon voisin de gauche, — Basquine joue son bout de rôle avec une expression ! et puis elle a une voix!... une voix !... Moi, je ne viens que pour l'entendre chanter ce petit morceau.

— Chacun son goût, — reprit mon voisin de droite. Puis, s'adressant à moi, il me dit tout bas :

— N'écoutez pas ce monsieur, il n'y connaît rien; cette Basquine n'est pas une actrice, c'est une mauvaise figurante de deux liards, maigre comme un clou... et qui fait sa tragédienne... je vous demande un peu... aux Funambules !... si ça ne fait pas pitié ! Mais regardez-moi Clorinda, qui joue la fée d'Argent... A la bonne heure! voilà une actrice! je vous recommande ses mollets, etc., vous allez voir cette prestance!

Je laissai dire le partisan des mollets et des etc. de M"'' Clorinda ; la toile se leva : je jetai un regard dans la loge occupée par Robert de Mareuil et par Balthazar ; ce dernier, placé sur la première banquette, était radieux, épanoui : il semblait s'amuser fort, tandis que Robert, assis dans le fond de la loge, paraissait soucieux et sombre. Je ne i)Ouvais concilier cette tristesse avec la certitude oîi était Robert de Mareuil d'être toujours aimé de Régina. Cette étrangelé me rappela l'altération des traits de Robert ensuite de son entretien secret avec la Levrasse, entretien dont Balthazar même avait été exclu. Quoique ces observations me donnassent fort à songer, je ne m'occupai plus que de la féerie, ne pensant qu'au moment où allait paraître Basquine.

Ces dernières pensées me ramenèrent aux mille souvenirs de mou enfance, souvenirs à la fois si doux et si amers. Bientôt même j'oubliai la pièce qui se jouait et ce qui se passait autour de moi, certain d'être rappelé à la réalité par la voix de Basquine dès qu'elle entrerait en scène.

Un nouvel incident vint m'arracher à mes réflexions.

En face de la loge du comte Duriveau, une loge était restée vide :

deux hommes mal vêtus venaient de s'y installer, en enjambant la

séparation de la galerie où ils avaient d'abord pris place ; les locataires

* de la loge arrivant et la trouvant occupée, il s'ensuivit une bruyante

altercation, la représentation fut un moment suspendue.

Les deux intrus, dont l'un était de petite taille, gesticulaient dans l'intérieur de la loge et semblaient vouloir défendre le terrain pied à pied; soudain on vit deux grands bras saisir le plus petit des récalcitrants, le le soulever, le passer par-dessus la séparation de la galerie et le laisser retomber à la place qu'il avait quittée pour s'introduire dans l'avant-scène.

Cette preuve de vigueur et de sang-froid comique causa un enthousiasme général; le paradis, le parterre éclatèrent en bravos, et une foule de voix s'écrièrent :

— L'auteur ! l'auteur !

Car l'homme aux deux grands bras, jusqu'alors presque inaperçu, s'était retourné vers le fond de la loge, afin, sans doute, d'en exclure

l'autre intrus de la même façon ; mais celui-ci, ainsi que son compagnon transbordé dans la galerie, disparurent presque aussitôt pour échapper aux huées de la salle.

Celte exécution ne suffit pas ; la curiosité générale était trop vivement excitée; on voulait, à toute force, contempler l'auteur de cette vigoureuse plaisanterie, et le parterre, le paradis, la galerie reprirent avec un formidable ensemble :

— L'auteur ! l'auteur !

Cet appel flatteur ne parut pas faire violence à la modestie de Y auteur du fait si admiré ; il s'avança au bord de la loge d'un air extrêmement satisfait de lui-même, et salua cavalièrement le public en mettant la main sur son cœur avec un air de confusion grotesque.

Les cris, les bravos redoublèrent. L'homme aux grands bras, voulant sans doute alors faire participer à cette flatteuse ovation une personne qui l'accompagnait, se retourna, et moitié de gré, moitié de force, il amena au milieu de la loge une assez jolie femme, à l'air eâ"ronté, quoiqu'un peu troublée par cette présentation inattendue.

Les avis furent partagés sur ce procédé de l'homme aux grands bras.

Les uns l'applaudirent avec enthousiasme, et ceux-là... il les salua de nouveau.

Les antres sifflèrent (Scipion Duriveau et son camarade furent de ce nombre, ; l'homme aux grands bras les salua aussi avec un imperturbable sang-froid.

Une division hostile allait peut-être éclater entre les siffleurs et les approbateurs, lorsque les neutres dans la question réclamèrent à grands cris la continuation de la pièce...

Ce dernier avis réunit les dissidents, le silence se rétablit peu à peu. L'homme aux grands bras s'assit d'un côté de sa loge, la jeune femme à l'air effronté s'assit de l'autre, et la pièce continua.

Quant à moi... je restais immobile... palpitant... Dans l'homme aux grands bras je venais de reconnaître Bamboche.

Sa taille était haute, robuste et dégagée. Il portait comme autrefois ses cheveux noirs très ras, qui, marquant ainsi leurs cinq pointes autour de son large front, donnaient à ses traits un caractère particulier ; aussi j'avais tout d'abord reconnu mon ancien compagnon d'enfance; ses favoris bruns et touff'us, son épaisse moustache de même nuance augmentaient encore l'expression résolue de sa figure énergiquement accentuée ; mais sa physionomie, au lieu d'être, ainsi qu'autrefois, farouche et sardonique, me parut à la fois joviale, insolente et railleuse. La mise de Bamboche annonçait à la fois le luxe et le mauvais goût : une grosse chaîne d'or

Repoussant de son froid dédain les prières de la lée. » (Page 750.

serpentait sur son gilet de velours nacarat : il portait des boulons de brillants à sa chemise, et les manches de son habit marron, retroussées jusque par-dessus le poignet, pour plus de commodité, laissaient voir ses larges mains d'une propreté douteuse ; il les étalait ainsi sur le rebord de la loge afin de faire admirer sans doute les bagues de pierreries qui étincelaient à ses gros doigts. Croyant sans doute du meilleur air de paraître avoir la vue basse, Bamboche, malgré l'éclat de ses grands

94® LiV. E. Sue. — Enfants trouvés. — Éd. J. Rouff et O". 94* LiV.

yeux gris ouverts, joyeux et brillants, regardait de temps à autre, et fort gauchement, à travers un binocle d'or. La compagne de Bamboche, à laquelle il ne prêtait d'ailleurs qu'une médiocre attention, était coiffée d'un frais chapeau rose, et portait un très beau chàle sur ses épaules.

La féerie continuait; mais je n'avais d'yeux que pour Bamboche; mon cœur battait violemment, je reconnaissais la vérité de cette prédiction de Claude Gérard :

« Tu retrouverais tes compagnons dans dix ans, dans vingt ans, que tu ressentirais aussi profondément que par le passé cette amitié d'enfance qui te lie à Basquine et à Bamboche. »

En effet, il me semblait que depuis quelques jours à peine je venais d'être séparé de mes compagnons. Je ne me demandais pas par quels mo^'ens hasardeux, coupables sans doute, criminels peut-être. Bamboche, naguère ruiné, poursuivi comme contrebandier, et complice avoué de la Levrasse et du cul-de-jatte dans je ne sais quelles affaires ténébreuses, pouvait de nouveau afficher un certain luxe. Je ne me demandais pas si la confiance avec laquelle il osait se montrer en public témoignait de son incroyable audace ou de son innocence... je ne songeais qu'à la joie de le revoir. Malgré moi mes yeux devenaient humides en pensant que bientôt nous allions nous dire : — Te souviens-tu? — Une chose m^inquiétait. Bamboche savait-il que Basquine allait paraître sur le théâtre?... avait-il pour le même amour qu'autrefois?... La présence de la femme dont elle était accompagné mon ami d'enfance compliquait encore les questions que je m'adressais à moi-même, et dont j'espérais connaître la solution dans l'entr'acte. Bien décidé que j'étais à aller demander Bamboche à la porte de sa loge, en attendant, je ne le quittais presque pas des yeux. Sa compagne, s'étant penchée à son oreille, lui dit quelques mots tout bas; aussitôt, et quoiqu'il parût s'amuser de la féerie comme un enfant. Bamboche fit. à sa compagne un signe affirmatif et sortit de la loge.

— Voas désirez voir Basquine, — me dit, quelques moments après, mon voisin de gauche, partisan déclaré de la pauvre figurante. — Attention ! elle va paraître... Voilà déjà le tonnerre, les flammes de l'enfer et tout le bataclan qui annoncent son entrée.

Je laisse à penser quels regards curieux, impatients je jetai sur la scène.

Le théâtre représentait alors une forêt sombre et profonde, le tonnerre grondait, de fréquents éclairs illuminaient la scène...

La vue de et décor, le bruit de ce tonnerre amenèrent dans mon esprit un rapprochement puéril peut-être, mais qui me causa une impression étrange, presque effrayante.

Plusieurs années auparavant, dans une sombre forêt, où retentissait aussi le bruit de la foudre, qu'illuminait aussi la sinistre lueur des éclairs... trois enfants abandonnés et trois enfants riches s'étaient rencontrés.

Cinq de ces enfants : Scipion presque adolescent, — Robert de Mareuil, — moi et Bamboche — devenus hommes, — Basquine devenue jeune fille, se retrouvaient ce soir-là, ignorant mutuellement leur présence à ce théâtre bouffon, représentant encore une forêt dont les échos répétaient le bruit de la foudre.

Régina seule manquait... mais le souvenir que je conservais d'elle la rendait pour ainsi dire présente à cettte scène.

Au moment où le tonnerre redoublait de fracas derrière le théâtre, une trappe s'ouvrit et vomit de grosses flammes rouges, ainsi que le comporte l'introduction de quelque personnage diabolique, puis, l'éruption ayant cessé peu à peu, je vis sortir Basquine du fond des enfers.

Elle devait avoir seize ou dix-sept ans; sa taille, au-dessus de la moyenne, était svelte et remarquablement élégante, on pouvait seulement lui reprocher un peu de maigreur... maigreur causée sans doute parla mJsère ou par les chagrins...

Basquine portait un maillot couleur de chair qui dessinait le charmant contour de ses jambes ; la beauté de ses bras, l'éclatante blancheur de sa poitrine et de ses épaules, semblaient plus éblouissantes encore par le contraste de sa courte jupe noire semée de figures cabalistiques rouges et argent ; sur son front couronné de magnifiques cheveux blonds relevés en tresses, se dressaient deux petites cornes d^argent mobiles comme des aigrettes, tandis que, derrière ses larges épaules, polies comme da marbre, se balançaient deux ailes de crêpe noir... onglées de griffes d'argent.

Malgré cet appareil satanique bien voisin du ridicule... cette apparition me causa une impression profonde, tant je fus frappé du caractère véritablement diabolique rpie Basquine avait donné à ses traits cependant si remarquables par leur angéHque pureté; ne portant pas de rouge, elle semblait d'une pâleur alarmante ; ses grands yeux illuminaient seuls de leur éclat son visage blanc comme un linceul... Il faut renoncer à peindre l'indéfinissable contraste de ce regard brûlant d'une ardeur presque fiévreuse, et de ce sourire amer... glacé... qui contractait cette figure d'une beauté divine... Un vague instinct me disait que ce n'était pas là un masque pris à plaisir, et seulement pour le besoin du

rôle... Non... non... je me rappelais trop bien avec quel accent de ressentiment farouche Basquiue avait porté ce sinistre toast de haine aux riches, après avoir été comme nous dédaigneusement repoussée par les 'petits riches de la forêt de Chantilly ; je me rappelais trop bien quelle joie sauvage avait éclaté sur ses traits jusqu'alors si doux, lorsque, la nuit venue, j'emportai dans mes bras Régina évanouie... Non, non, je sentais que dans ce rôle de mauvais génie, l'âme de Basquine, exaspérée sans doute par le malheur, se révélait tout entière sur son visage. La fatalité l'avait faite pour ce rôle... que le hasard lui donnait... L'impression profonde qu'elle produisait sur quelques esprits d'élite prouvait assez qu'il y avait là autre chose que la reproduction d'un rôle insignifiant par luimême.

L'apparition de Basquine, son attitude, son geste, sa physionomie puissamment dramatiques ne furent pas d'abord applaudis; pourquoi? Je me l'explique maintenant : pour le plus grand nombre des habitués de ce théâtre, Basquine n'était qu'une jolie figurante, un peu maigre et trop pâle. Quant aux rares spectateurs capables d'apprécier sa valeur, ils applaudissaient généralement peu... Je me trompe : Balthazar s'écria :

— Elle est étourdissante... sublime!...

Et il applaudit avec fureur.

Peut-être ces applaudissements auraient-ils eu de l'écho, car souvent rien n'est plus électrique que l'admiration, mais souvent aussi un rien glace l'enthousiasme ; il en fut ainsi cette fois : des ricanements railleurs, des chut réitérés partant de l'avant-scèue du vicomte Scipion, paralysèrent l'entraînement que les chaleureux bravos de Balthazar allaient peut-être provoquer ; le poète ne se découragea pas, il recommença d'applaudir de toutes ses forces... Cette maladresse d'ami causa de nouveaux chut qui ne partirent plus seulement de la loge du vicomte.

Quant à Basquine, sans doute complètement absorbée par son rôle, elle semblait étrangère à ce qui se passait dans la salle; mais un nouvel incident vint arracher la pauvre figurante k ses illusions scéuiques.

LY

Succès et mésaventures de Basquine. — Scène dramatique sur la scène et dans la salle. Les trois amis sont réunis.

Pour comprendre cet événement qui vint brusquement troubler Basquine au milieu de son rôle, quelques mots sur la marche de la scène sont indispensables, scène puérile, niaise si l'on veut, mais dont Basquine savait tirer des effets saisissants.

Une fois sorti des enfers, le mawcais génie... (elle représentait le mauvais génie, antagoniste de la bonne fée) Basquine, un moment immobile, croisait ses bras sur sa poitrine, puis s'approchait lentement d'Arlequin endormi sous l'égide lulélaire de la fée d'Argent, représentée par Glorinda, actrice rondelette, à la figure épanouie et aux appas indiscrètement accusés.

Vêtue de gaze rose et argent, tenant d'une main une corne d'abondance en or, la protectrice d'Arlequin y puisait des fleurs qu'elle jetait de toutes ses grâces sur son protégé endormi, emblème significatif des riantes destinées qu'elle lui ménageait.

Basquine, les bras toujours croisés sur sa poitrine, s'avançait à pas lents vers la fée d'Argent; il est impossible de rendre avec quelle pitié sardonique elle semblait contempler les vains enchantements de la fée, qui s'évertuait à couvrir son protégé de fleurs allégoriques... Il y eut surtout un moment où Basquine, haussant légèrement les épaules, fit un dernier pas vers Glorinda... un seul pas... mais accompagné d'une ondulation de cou si vipérine, et d'un regard si chargé de menaces et de sombre fascination, que la bonne fée semblait frappée de cette immobile épouvante dont est saisie la victime que le reptile charme avant de la dévorer. S'avançant alors pas à pas vers Basquine, comme entraînée par un attrait magique, Glorinda, d'une main tremblante, lui tendait sa corne d'or. Basquine prenait une fleur, une belle rose fraîchement épanouie : elle la montrait avec un sourire satanique et glacé, comme pour lui faire admirer encore le tendre éclat de cette fleur; puis, l'approchant de ses lèvres, elle jetait sur la rose un léger souffle... et la rose, devenant noire à l'instant, s'effeuillait d'elle-même.

Non, jamais je n'oublierai le geste, l'attitude, le regard, le sourire, la physionomie de Basquine... tout ce qui se révéla enfm chez elle d'impitoyable ironie, de sanglant sarcasme, lorsque, de son souffle mortel, elle flétrissait cette fleur fraîche, brillante comme les espérances et les illusions du jeune âge... avec quel dédain, abaissant ses grands yeux brillants d'un feu sombre, elle contemplait ensuile les débris de la fleur qu'elle foulait aux pieds.

Je ne pensais pas que la scène pût monter encore : je me trompais, bientôt vint une péripétie plus émouvante.

Après la rose, Basquine prenait dans la corne d'or un frais et virginal bouquet de myrte et d'oranger... emblème, sans doute, de la fiancée d'Arlequin... Saisie d'un nouvel effroi, la fée d'Argent se jetait aux genoux de Basquine, les mains jointes, suppliantes, semblant demander grâce jiour le bouquet.

Basquine... d'abord impitoyable, repoussant de son froid dédain les l^rières de la fée, serrait le bouquet d'une main convulsive et triomphante;... mais soudain Basquine parut s'attendrir... regarder le bouquet avec une compassion croissante... Peu à peu les traits de la jeune fille se transfigurèrent, son visage reprit cette expression de douceur angélique, d'adorable candeur... que je lui avais vue si souvent dans son enfance... Loin de flétrir le bouquet de myrte, Basquine le caressait du geste, du regard, avec une tendresse innocente et charmante... Il est impossible d'imaginer ce qu'il y avait alors de grâce enchanteresse, d'irrésistible séduction dans le jeu de Basquine; aussi la fée d'Argent, souriante, heureuse, rassurée, baisait les mains du mauvais géiiie, croyant le bouquet sauvé... Hélas! vaine espérance... Tout à coup l'ange redevenait démon ; d'un souffle Basquine flétrissait le bouquet en poussant un éclat de rire sardonique, mais sonore, harmonieux; puis elle fondait, si cela se peut dire, les dernières vibrations de ce sinistre éclat de rire dans l'andante d'un air de Iravoure, d'un caractère puissant et farouche (musique composée par elle, je l'ai su depuis), dont les paroles avaient à peu près ce sens :

« Je suis le génie du mal, le mal est mon domaine; mon souffle glacé flétrit toutes les joies; je n'ai qu'à paraître, et le bonheur se change en tristesse, etc. »

Basquine chantait cet air, aux paroles plus que médiocres, avec une si admu^able expression, qu'elle leur donnait un accent terrible; sa voix de mezzo-so'prano, à la fois grave, veloutée, sonore, vibrante, faisait tressaillir toutes les cordes de mou âme...

Et je n'étais pas seul profondément impressionné par ce rare talent. ..

Suspendu, comme on dit, aux lèvres de Basquine, je jetai par hasard les yeux sur la loge occupée par Balthazar et par Robert de Mareuil, loge située presque sur le théâtre.

Le poêle écoutait Basquine avec un intérêt et une admiration qu'il traduisait par les gestes, par les mimes, par les altitudes les plus excentriquement enthousiastes; Robert de Mareuil, au contraire, écoutait dans une extase recueillie... D'abord assis dans le fond de la loge, puis, comme attiré malgré lui par le chant, par le jeu, par la beauté de Basquine, il avait peu à peu avancé la têle, et, s'appuyant d'une main sur le rebord de la loge, ne quittait pas Basquine du regard, il semblait fasciné.

En face, mais à un étage supérieur, se trouvait la loge de Bamboche. L'absence de celui-ci èe prolongeait; la jeune femme qui l'avait accompagné était encore seule. Elle me parut, comme le plus grand nombre des spectateurs, il faut l'avouer, assez indifférente ou ignorante du merveilleux talent qui se révélait tout à coup chez Basquine, pauvre figurante inconnue... talent qui néanmoins s'imposait tellement, que les plus rebelles à son empire le subissait à leur insu. Car, pendant que mon voisin de droite écoutait Basquine avec un muet ravissement, mon voisin de gauche, s'adressant à moi :

— Je vous l'avais bien dit... l'entendez-vous, cette Basquine... comme elle vous serre la cœur, comme elle vous attriste!... Ne dirait-on pas qu'on a peur d'elle, qu'on la déteste?... et c'est ma foi vrai... je la déteste! A-t-elle l'air méchant! pour un rien je la sifflerais. Parlez-moi de Clorinda... à la bonne heure! elle ne vous attriste pas... celle grosse réjouie...

Je ne sais ce que j'aurais répondu à mon voisin, sans l'incident dont j'ai parlé et qu'il me faut expliquer.

Basquine était, je crois, à la moitié de son air : elle le chantait avec une énergie, une puissance croissante, lorsqu'un événement inattendu l'interrompit tout à coup.

Le vicomte Scipion avait trouvé plaisant de jeter sournoisement sur la scène une poignée de pois fulminants, sans doute achetés d'avance pour cette espièglerie... déjà plus d'une fois essayée, disait-on, sur ce petit théâtre.

Basquine, au milieu du morceau qu'elle chantait, posa par hasard le pied sur plusieurs de ces pois ; leur explosion lui causa une frayeur si vive, qu'elle sauta en arrière; mais son pied s'embarrassant dans une partie du décor, presque à fleur de terre, qui cachait la trappe d'où elle était sortie, Basquine trébucha... et tomba, mais tomba d'une manière si déplorablement ridicule... que des éclats de rire inextinguibles, accom-

pagnes d'une bordée de sifflets aigus, partirent d'abord de l' avant-scène du vicomte, et eurent pour écho une explosion générale d'hilarité. Le ridicule atroce de la chute de Basquine prêtait d'autant plus à rire aux spectateurs, que la pauvre fille représentait un personnage menaçant et terrible...

La malheureuse créature, se relevant livide, jeta sur la loge du vicomte Scipion un regard effrayant de désespoir et de haine... puis elle voulut fuir la scène; mais, dans son trouble, elle se trompa deux fois de coulisse.

Alors, les huées, les sifflets, les éclats de rire redoublèrent jusqu'à ce qu'elle pût enfin trouver une issue où elle disparut éperdue.

A ce moment, de nouveaux faits portèrent le tumulte à son comble.

Porteur d'un sac d'oranges galamment achetées pour sa compagne, Bamboche rentrait dans sa loge alors que se passait l'incident de^f^ois fulminants et de la chute de Basquine, incident dont les péripéties, malgré leur gravité, furent rapides comme la pensée... Reconnaître notre compagne d'enfance... s'écrier d'une voix de stentor : — Basquine, me voilà ! — sauter sur le théâtre, courir à la loge du vicomte, souffleter, pour ainsi dire, d'un seul revers, Scipion, son père, le gouverneur, à l'instant où disparaissait Basquine, enfoncer d'un coup de pied le châssis d'une des coulisses, et pénétrer ainsi derrière le théâtre pour y rejoindre la pauvre figurante, tout cela fut pour Bamboche l'affaire d'une minute.

La stupeur causée par l'incroyable audace de cet homme tint pendant quelques secondes les spectateurs muets, immobiles; ils en étaient encore à se demander s'ils devaient en croire leurs yeux, que déjà Bamboche avait disparu : mais bientôt le tumulte, un moment suspendu, devint efifroyable.

Quant à moi... dès que Bamboche eut pénétré dans la coulisse sur les pas de Basquine, une pensée prompte comme l'éclair me souleva pour ainsi dire de ma place, me fit traverser en un clin d'oeil, et je ne sais comment, les rangs pressés des spectateurs dont j'étais entouré; puis, sortant du théâtre, je fus en quelques bonds à la porte des acteurs, s'ouvrant sur le passage où j'avais été le matin louer la loge; à l'instant où j'arrivais là, palpitant, je fus violemment heurté par deux personnes qui, s'élançant de l'intérieur, s'enfuyaient. C'étaient Bamboche et Basquine, enveloppée d'un manteau; elle se soutenait à peine... — Sentant le danger, l'inopportunité d'une reconnaissance en pareille situation, et apercevant la voiture de mes maîtres, à deux pas de moi, je dis à Bamboche en lui prenant le bras :

— Voilà une voiture... montez vite.

« ...Y jeta, pour ainsi-dire, Basquine. » (Page 753.)

Et en une seconde j'eus ouvert la portière aux deux fugitifs. Ce secours inespéré venait si à propos, que Bamboche, sans chercher à savoir comment cette voiture se trouvait là si à point, y jeta, pour ainsi dire, Basquine, s'y élança après elle, en me disant :

— Vous serez bien payé... Allons où vous voudrez, mais grand train.

— Barrière de l'Étoile, très vite, — dis-je au cocher, éveillé en sursaut sur son siège.

95« LiV. E. Sue. — Enfants trouvés. — Éd. J. Rouff et C^'. 95^ LlV.

Et je m'élançai derrière la voiture.

Nous nous éloignâmes rapidement; mais je pus voir une grande foule s'ameuter tout à coup autour du théâtre, tandis que brillaient au loin les fusils des soldats que l'on venait sans doute de chercher au poste voisin.

Je ne me sentais pas de joie, je couvais des yeux cette voiture derrière laquelle j'étais monté et oii se trouvaient mes amis d'enfance. Soudain le cocher, averti sans doute par une secousse du cordon qu^il tenait enroulé autour de son poignet, arrêta ses chevaux... Presque en même temps, l'une des glaces s'abaissa brusquement, et j'entendis la voix de Bamboche s'écrier avec un accent d'effroi :

— Arrêtez... arrêtez.. . elle se trouve mal. Mon Dieu !... que faire?...

Nous ne courions plus aucun danger d'être poursuivis, nous nous trouvions sur le boulevard Saint-Denis ; je courus à la portière.

— Mon garçon, — me dit Bamboche, — ^ je ne sais pas d'où diable tu es sorti pour me venir en aide si à propos, je sais encore moins pourquoi tu nous es venu en aide; mais tu ne t'en repentiras pas... Cette chère fille qui est avec moi se trouve mal... Il faudrait tout de suite de l'éther, du vinaigre... Après cela nous irons chez moi... et tu pourras emmener la voiture...

Voici d'abord pour acheter de l'éther ; tu garderas le reste. Et Bamboche me mit un double louis dans la main.

— Merci, monsieur, — lui dis-je en dissimulant mon émotion, et éprouvant un certain plaisir à garder quelques moments encore mon incognito. — Il doit y avoir plus d'un pharmacien dans la rue Saint-Denis, nous allons la parcourir avec la voiture.

— Tu as raison... vite... vite.

Et Bamboche abaissa les autres glaces de la voiture pour donner plus d'air à Basquine, qu'il soutenait entre ses bras et qui me parut «ans mouvement.

Mon conseil était bon; en quelques minutes nous eûmes trouvé une boutique de pharmacien; j'y achetai un flacon d'éther... Bamboche le fit respirer à Basquine; peu à peu elle reprit ses sens...

— Maintenant, chez moi, — me dit Bamboche. — Hôtel des Pyrénées, rue du Petit-Lion-Saint-Sauveur, n° 17.

Je donnai cette adresse au cocher, et je repris mon poste, rassuré sur la santé de Basquine, ravi de la surprise que j'allais causer à mes deux amis, et oubliant complètement mes maîtres, probablement fort inquiets de moi et de leur voiture, s'ils étaient sortis du théâtre.

Arrivé rue du Petit-Lion-Saint-Sauveur, je dis au cocher avant d'ouvrir la portière :

— Lorsque les personnes que nous avons conduites, par ordre de mon maître, seront descendues, vous vous en retournerez, on n'a plus besoin de vous...

Basquine, bien que revenue à elle, semblait toujours très faible; il fallut que Bamboche la prit presque dans ses bras pour la faire descendre de la voiture; puis, une fois dans la rue, et pendant que les chevaux s'éloignaient, Bamboche dit à la jeune fille :

— Attends... avant d'entrer dans l'hôtel, laisse-moi bien croiser ton manteau et en rabattre le capuchon; ces imbéciles de portiers d'hôtels garnis sont si curieux, si bavards, que la vue de ton costume de théâtre ferait événement dans la maison.

— Tu as raison, — répondit-elle d'une voix faible et en frissonnant. Pendant que Bamboche s'occupait de cacher le costume de Basquine

sous son manteau, j'étais resté dans l'ombre ; je dis alors à mon ami, parlant le plus bas qu^il me fût possible, pour dissimuler ma voix :

— Monsieur... voilà le restant des quarante francs que vous m'avez donnés.

— Je t'ai dit que c'était pour toi, mon garçon.

— ■ Merci, monsieur... mais si vous croyez me devoir quelque reconnaissance, accordez-moi autre chose.

Et je remis l'argent dans la main de Bamboche.

■ — Et que diable veux-tu me demander? — reprit-il de plus en plus surpris.

— - Permettez-moi de vous dire deux mots chez vous en particulier...

— Allons, soit ; aussi bien, il y a dans cette aventure quelque chose que je tiens à éclaircir.

Suis-nous.

Bamboche frappa, la porte de l'hôtel s'ouvrit, mon ami passa rapidement devant la loge du portier; mais celui-ci s'écria en s'avançant :

— Qui êtes-vous, monsieur?

— Eh pardieu! moi... vous ne me reconnaissez pas! — dit Bamboche sans s'arrêter.

— Mais qui, vous?

— Eh ! tonnerre de Dieu ! le capitaine Bambochio.

— Ah! pardon, mille excuses, monsieur le capitaine, je ne vous avais pas reconnu, — dit le portier avec une humble déférence, qui me prouva que mon ami jouissait d'une certaine considération dans la maison.

Je coupai court à l'interrogatoire que le portier allait m'adresser à mon tour en lui disant :

— Je monte avec M. le capitaine.

— Très bien ! mon garçon, — reprit le portier.

Puis, se ravisant, il fit précipitamment quelques pas en dehors de sa loge, et, s'adressant alors à Bamboche qui commençait déjè à gravir Tescalier :

— Monsieur le capitaine, j'ai oublié de vous dire que M. le major était venu trois fois vous demander.

— Que le diable l'emporte et vous aussi ! — répondit Bamboche en continuant son ascension.

— Monsieur le capitaine a toujours le mot pour rire, — dit le portier, qui me parut habitué aux façons brutales de mon ami, et ne s'en formaliser nullement.

Bamboche s'arrêta sur le palier du second étage; nous entrâmes chez lui ; une petite lampe brûlait dans l'antichambre ; Bamboche ouvrit une porte latérale, et dit à Basquine :

— Entre là... il doit y avoir de la braise sous la cendre, rallume le feu, réchauffe-toi...

Je reviens dans cinq minutes.

Puis, se retournant vers moi lorsque nous fûmes seuls :

— Maintenant, mon garçon, à nous deux... dis-moi d'abord... Mais ma dissimulation était à bout, je me jetai brusquement au cou

de Bamboche, en m'écriant :

— Tu ne reconnais pas Martin!...

Bamboche stupéfait recula d'abord d'un pas, se dégagea de mon étreinte comme pour mieux m'envisager; puis m'attirant et me serrant à son tour contre sa poitrine, il s'écria d'une voix étouffée par l'émotion en tournant la tête du côté de la pièce voisine :

— Basquine ! . . . C'est Martin !!!...

J^entendis, pour ainsi dire, faire un bond dans la chambre; la porte s'ouvrit, et Basquine, encore à demi enveloppée dans son manteau, se précipita dans ^antichambre, me sauta au cou, mêlant ses embrassements muets, ses larmes, aux embrassements, aux larmes de Bamboche et aux miennes, car nous pleurions tous trois.

Il y eut un moment de long silence... pendant lequel nous nous tenions tous trois étroitement serrés... silence seulement interrompu, çà et là, par le bruit de ces sanglots de joie profonde, convulsive, qui font bondir le cœur...

Oh! béni soyez-vous, mon Dieu! qui, par de tels instants, faites

oublier des jours... des années d'infortune! Béni soyez-vous, mon Dieu, qui avez si magnifiquement doué vos créatures, que les plus perverses, que les plus misérables, puissent encore goûter ces ravissements, dont l'ineffable douceur, dont la sainte élévation les rapproche de votre divinité!

Nous étions là trois victimes de la fatalité. Nous avions bien souffert, nous avions commis bien des actions coupables, notre avenir était sombre, plus sombre encore que notre passé. Et pourtant, dans cet élan divin qui confondait nos âmes, ces souffrances, ce sombre passé, cet effrayant avenir, étaient oubliés.

Et ces fautes! conséquences presque forcées de la misère et de l'abandon, ces fautes ne devaient-elles pas être aussi oubliées, pardonnées par votre paternelle miséricorde et votre justice, ô mon Dieu !... car tout n'était pas flétri, tout n'était pas mort dans l'âme de ceux qui, après avoir failli, étaient encore capables de ressentir si religieusement les célestes enivrements de l'amitié.

LVÎ

Confidences.

— Allons donc dans ma chambre, que nous nous voyions au moins le Liane des yeux ! — s'écria Bamboche après la première explosion de joie causée par noire rencontre- Nous entrâmes dans la pièce voisine, beaucoup mieux éclairée par deux bougies, allumées sur la cheminée.

Basquine, ayant quitté sa coiffure démoniaque, restait enveloppée de son manteau de soie noire, serré à la taille par une ceinture.

Il y eut un nouveau moment de silence, pendant lequel nous nous regardâmes tous trois avec cette curiosité pleine d'intérêt et d'attendrissement qu'inspire toujours la première entrevue qui suit une longue séparation.

L'énergique figure de Bamboche avait dépouillé son caractère habituel de railleuse audace, ses yeux encore humides s'attachèrent tour à tour sur moi et sur Basquine, tandis que celle-ci, une main dans la main de notre compagnon et l'autre fraternellement appuyée sur mon épaule, me contemplait en souriant de ce sourire triste et pensif qui lui était habituel dans son enfance lorsqu'elle parlait de sa famille et de son père.

Vus de près, les traits de Basquine paraissaient encore plus fins, encore plus purs qu'à la scène, mais aussi on y remarquait davantage l'empreinte de la misère et du chagrin ; son teint, autrefois d'une transparence rosée, quoique un peu bruni par le hâle, s'étiolait alors sous une pâleur maladive; ses lèvres, jadis d'un vermillon si vif, avaient blanchi; enfin il fallait la grâce, la svelte élégance des attaches de son cou et de ses épaules, pour faire oublier sa maigreur. Hélas ! que dirais-je, ce charmant visage de seize ans, déjà flétri, décoloré, trahissait l'habitude de privations et de peines si amères, que les larmes me vinrent aux yeux.

— Tu me trouves bien changée, n'est-ce pas, Martin? — me dit Basquine, devinant la cause de mon émotion^ — moi... je t'aurais reconnu tout de suite...

Puis s'adressant à Bamboche, en me montrant du regard :

— Comme il a l'air loyal et bon! n'est-ce pas?

LES .AJrSÈRES DES ENFANTS TROUVÉS. 7d9

— Ça me rappelle... ce que je disais à Claude Gérard... l'homme que nous avons volé et qui a recueilli Martin, — reprit Bamboche. — « D'après ce que vous m'apprenez de Martin, je vois d'ici sa figure grave et douce, où se peint son caractère. » — Je ne m'étais pas trompé, c'est bien cela,

— ajouta Bamboche en me regardant fixement, — oui, c'est bien cela; c'est bon à voir, une loyale figure... ça repose...

— Toi... — dit Basquine à Bamboche, avec un singulier accent d'affection, de reproches et de mélancolie, — tu n'es pas changé, tout s'émousse sur toi... rien ne peut mordre sur ta nature de fer...

— Rien n'y peut mordre... excepté Martin... excepté toi... Basquine secoua la tète.

— En vous revoyant tous deux, j'ai pleuré comme un enfant...— poursuivit Bamboche, sans paraître remarquer le mouvement de Basquine;— dame... après tant d'années d'absence... nous voir enfin réunis...

— Vous retrouver le même jour... toi, — me dit Basquine en me tendant la main. — Et toi! — ajouta-t-elle en donnant son autre main à Bamboche.

— Tu ne m'en veux plus? — lui demanda Bamboche presque avec crainte.

— Entre nous trois... ne devons-nous pas tout nous pardonner? — dit doucement Basquine.

Puis un éclair brilla dans ses yeux, sa lèvre sardonique se contracta, et elle ajouta :

— C'est pour d'autres qu'il faut cultiver nos haines.

— ^ Il y a donc longtemps que tu n'avais vu Bamboche? — demandai-je à notre compagne.

— • Trois ans, — me répondit-elle.

— Oui... trois ans, — reprit Bamboche sans oser, pour ainsi dire, regarder Basquine.

■ — Ainsi, tu ignorais qu'elle dût jouer ce soir! — dis-je à notre ami.

— Je ne la savais pas à Paris, et je n'avais pas seulement lu l'affiche,

— reprit-il. — Quand je suis entré dans ma loge, le tapage commençait... cabale montée, j'en suis sûr... par ces méchants gants jaunes de l'avantscène. Malheureusement... je n'ai eu que le temps de les souffleter.

— Dans cette loge, tu l'as reconnu? — lui dis-je.

— Qui?

— Scipion!... le petit vicomte!

— Le gamin de la forêt de Chantilly ! — s'écria Bamboche.

— Martin a raison, — dit Basquine d'une voix sourde, — c'était le vicomte.

— Tu le savais donc là? toi, ma pauvre Basquine, — lui demandai-je.

— Non ; tout entière à mon rôle, je ne me doutais pas de la présence du vicomte; sans cela, je me serais attendue à tout de lui...

— Pourquoi donc? — dis-je à notre compagne.

— Tu l'avais donc déjà revu depuis la scène de la forêt? — ajouta Bamboche aussi surpris que moi.

— Oui... car on croirait qu'une fatalité me rapproche toujours de cette méchante petite créature... — reprit Basquine avec un ressentiment concentré. — H y a deux ans je l'ai revu... et il y a deux ans, j'ai été, comme aujourd'hui... humiliée, outragée... jusqu'au vif... jusqu'au sang...

— Le misérable! — m'écriai-je; — mais d'où lui vient cet acharnement contre toi?

— Je n'en sais rien... — reprit Basquine.

— Oh! vicomte... vicomte... — dit Bamboche, — toi, ton père... je vous rejoindrai... Je te vengerai, Basquine...

— Je n'ai besoin de personne... — dit fièrement la jeune fille; — je sais vouloir et attendre.

— Et il y a deux ans... crois-tu que Scipion t'ait reconnue? — lui dis-je.

— Non... pas plus qu'il ne m'a reconnue aujourd'hui, j'en suis certaine... L'instinct du mal et le hasard l'auront guidé... Je vous dis... qu'il V a des fatalités...

Puis, passant sa main amaigrie sur son front, Basquine reprit tendrement :

— Et toi... as-tu aussi beaucoup souffert? Es-tu heureux à cette heure ?

— Mais j'y songe maintenant, — dit Bamboche en m'examinant avec une expression de surprise presque douloureuse, — toi... toi... une livrée ! !

— En effet... — ajouta tristement Basquine, — réduit à cela... toi?

— Pardieu, c'est tout simple... — s'écria Bamboche avec un accent de raillerie amère, — c'est une âme d'or... il n'y a pas de condition assez misérable pour lui... c'est comme toi, Basquine... tu as été admirable pour moi et...

— Oublions cela, — dit la jeune fille en interrompant Bamboche.

— Oui... oublions cela, — reprit-il avec amertume. Et il ajouta d'un ton grave dont je fus pénétré :

— Tu l'entends, Martin, et pourtant pour elle j'ai été brutal, méchant... impitoyable...

— Tout cela est passé... — répondit simplement Basquine.

Basqiiine. (Page 768.

Liv. 96.

— Tout cela est passé, — dit Bamboclie d'an air navré, — cela est passé... comme ton amour pour moi...

— L'amour! ! ! — dit Basquine en haussant les épaules, et ses traits reprirent cette expression d'ironie glaciale dont j'avais été si frappé dans son rôle du mauvais génie, — tu vois, Martin... il me parle d'amour... à mon âge... mais, mes pauvres enfants... j'ai commencé si jeune... que maintenant... pour l'amour... j'ai cinquante ans...

Il y eut entre nous trois un moment de pénible silence... Malgré son rude cynisme. Bamboche restait atterré, comme moi, de voir cette jeune iille, ce trésor de beauté, de grâce, d'intelligence et de génie, déjà et à jamais flétrie dans ce qui fait rayonner ou ambitionner la beauté, la grâce, l'intelligence et le génie...

— Rassurez-vous, — nous dit Basquine en nous prenant la main, à Bamboche et à moi, — dans ce cœur que toutes les misères humaines ont fait saigner jusqu'à ce qu'il fût desséché ; dans ce cœur où l'amour a été tué dans une dégradation précoce, il restera toujours, comme disait autrefois Bamboche, tm ijetit coin de tendre amitié pour vous deux... Mais nous oublions que Martin doit être impatient de savoir ce qui nous est arrivé à tous deux...

— Ah ! mes amis, — leur dis-je, — combien de fois j'ai été préoccupé de ces pensées : où sont-ils? que deviennent-ils? et surtout par quel sinistre événement ont-ils disparu, le soir du jour où j'ai été arrêté après le vol commis chez Claude Gérard? Car jugez de mon désespoir, mes amis, lorsque arrivé au rendez-vous que nous nous étions donné en cas de poursuite... vous savez...

— Oui, — dit Bamboche, — au pied d'une croix de pierre, située au haut de la montée de la grande route...

— Mais puisque tu avais été pris, toi, comment es-tu venu le soir à notre rendez-vous? — me demanda Basquine.

— Grâce à la généreuse confiance de Claude Gérard; je vous expliquerai cela : j'arrive donc près de la croix de pierre... là, que vois-je? le petit châle de Basquine et quelques-unes des pièces d'argent au milieu d'une mare de sang.

— Raconte-lui tout, — dit Basquine à Bamboche, — il saura ensuite ce qui m'est arrivé.

— Je finissais d'empocher l'argent de Claude Gérard, quand tu nous as donné le signal d'alarme, — reprit Bamboche, — je voulais aller à ton secours.

— C'est moi qui l'en ai empêché, — dit Basquine; — nous nous perdions sans te sauver, JMartin, et il m'était venu un autre projet...

9G^ LiV. E. Sue. — Enfa.nts trouvés. — Ed. J. Rouff et C'«. 9G* LlV.

— Tu avais raison; Claude Gérard fût facilement venu à bout de moi et de Bamboche.

— Peut-être... car j'avais mes pistolets... — reprit celui-ci, — j'étais déterminé... il y aurait peut-être eu un meurtre... ce qui est arrivé vaut mille fois mieux... quoique j'aie manqué de laisser ma peau dans l'affaire... Je suis donc le conseil de Basquine... Te voyant pris, nous nous sauvons en nous faufilant au milieu de genêts; nous trouvons, au bout du champ, un tas de fagots; j'en déplace trois ou quatre, et nous nous blottissons dans cette cachette.

— Voilà quel était mon projet, — reprit Basquine, — nous devions d'abord t'attendre toute la nuit au rendez-vous convenu... si tu n'y venais pas, plus de doute, tu étais pris : nous voulions alors le lendemain parcourir le village, soit en mendiant, soit en chantant, et, une fois instruits de ton sort, nous aurions agi en conséquence.

— Mais le diable en a voulu autrement, — reprit Bamboche. — • Oui, — lui dis-je, — le diable ou le cul-de-jatte?

— Gomment sais- tu cela? s'écrièrent à la fois Basquine et Bamboche.

— Continuez... continuez, mes amis.

— Eh bien ! tu ne le trompes pas, — reprit Bamboche, — le cul-dejatte en a décidé autrement ; car, comme dit Basquine, il y a de singulières fatalités... Donc, une fois la nuit venue, nous avions été t'attendre à notre rendez-vous : il faisait un clair de lune superbe. Assis au pied de la croix de pierre, je m'amusais à compter notre argent dans le chàle de Basquine... f-^a roule était déserte ; nous nous croyions seuls; mais voilà qu'une main de fer m'empoigne brusquement par la nuque : — Sauve-toi, Basquine.

— Ça été son premier cri, — dit la jeune lille.

— Mon second cri a été quelque chose comme : Tonnerre de Dieu! Et me voilà à me débattre de toutes mes forces, a(in de me dégager et de prendre un de mes pistolets... J'y parviens, mais le gredin de cul-de-jatte...

— Je ne me trompais pas, — dis-je à Bamboche, — il s'était sans doute tenu caché derrière la base de la croix de pierre.

— Juste, — ■ poursuivit Bamboche. — Dans la lutte, le brigand m'arrache mon pistolet au moment où je venais de l'armer, et me le tire dans les côtes, ici, à droite, j'ai une cicatrice à y fourrer le pouce. Comment ne m'a-t-il pas tué? Que le diable m'emporle si je le sais...

— Mais ce misérable, tu l'as revu? — m'écriai-je.

— Pardieu... il est venu aujourd'hui ici me demander trois fois... c'est lui qu'on nomme /e Major. Tu n'as pas entendu le portier m'annoncer sa visite?

— Tu vois ce misérable? — répétai-je avec un accent de reproche.

— J'en ai revu bien d'autres, — s'écria Bamboche. — Que veux-tu? je pratique sur une grande échelle l'oubli des injures... et des coups de pistolet à bout portant... Recevant donc du cul-de-jatte' une telle dragée en pleine poitrine... je tombe sur le coup... Basquine se sauve en criant à l'assassin ! au secours!... et la pauvre enfant est tellement saisie d'épouvante, que, perdant complètement la tête, elle court sans savoir oii elle va... Finalement, pendant une quinzaine de jours, elle est restée folle de frayeur. Elle te contera ça... car c'est à dater de ce coup de pistolet qu'elle et moi nous avons été séparés... pour la première fois...

— Pauvre Basquine, — dis-je en prenant dans mes mains les mains de la jeune fille, — et toi, qui t'a sauvé. Bamboche?

— Un brave voiturier; il s'en allait à vide sur cette route, environ une heure après l'événement... il me voit baigné dans mon sang, quasi mort, à quelques pas de la croix; il me relève, me met sur sa charrette, comptant me transporter à cinq ou six lieues de là, dans un bourg oii il y avait un chirurgien. Mais, comme le lendemain dans la matinée nous approchions de ce bourg, des gendarmes rencontrent la voiture, le charretier raconte la chose, on fait mettre le premier appareil sur ma blessure, et l'on me mène à l'hospice de la ville voisine ; on me guérit, et comme je suis bien forcé d'avouer que je n'ai ni asile ni ressources, on m'envoie finir ma convalescence en prison, comme vagabond.

— En prison! — m'écriai-je.

— Oui, reprit Bamboche, — et j'y suis resté jusqu'à dix-sept ans. Tu conçois que ça m'a achevé, car les mépris, les duretés de la geôle ne vous rendent pas tendre, quand on est déjà coriace, et la société des petits voleurs n'est pas faite pour développer en vous le sens moral. Après cela, il faut être juste, il y a du bon dans la prison ; soyez un tantinet vagabond ou voleur, vous recevez là une éducation que le plus grand nombre des enfants du peuple ne reçoivent jamais : en prison on apprend à lire, à écrire, à compter, un peu de dessin, et un métier si on n'en a pas... on emporte une petite épargne; et souvent même, vois comme cela est encourageant, en sortant, on est placé tout de suite. Cependant, je n'appréciai pas comme je devais les avantages de ma position : j'ai d'abord voulu me briser la tête contre les murs, et puis, par réflexion, j'ai voulu la briser aux autres, et puis enfin je me suis résigne à ne rien briser du tout, me disant : J'ai treize ans, c'est trois ans à faire : faisons nos trois ans. Je vais bien t'étonncr, Martin; ces trois ans ont passé comme un songe, car une fois que j'ai eu mordu à la lecture, j'ai été possédé de la rage de lire et d'apprendre. On obtenait tout de moi,

en me promettant des livres. Ce que j'ai lu est incalculable; je faisais en deux heures la tâche d'une demi-journée, afin de consacrer le reste du temps à la lecture. On m'avait montré le métier de serrurier, et je martelais comme un Vulcain, pour qu'on me laissât ensuite dévorer des volumes. Du reste, c'est une justice à me rendre, mes amis, et à vous aussi, je ne contractai pas la moindre amitié en prison : la place était prise : j'étais fort, j'eus des flatteurs, je les méprisais; j'étais méchant, j'eus des eunemis, je les bravais; mais des amis, jamais : je vécus seul, confit dans mon fiel. Car j'en ai fait... le diable le sait, et il y avait de quoi. Tu comprends, Martin, ce que j'étais devenu à l'âge de seize ans, surtout si tu joins à tous mes mauvais ressentiments ma cruelle incertitude sur votre sort à tous deux, et la violence de mon amour pour Basquine, poussé parfois jusqu'au vertige, car entre ces quatre murs de prison, l'éloignement de mes souvenirs rendaient ma passion encore plus ardente qu'avant notre séparation. Je sortis de la prison, bronzé au mal, noué moralement, comme un arbre tordu par le vent.

— Je m'explique maintenant, — dis-je à Bamboche, — l'effroi que la prison inspirait à Claude Gérard. — « Te faire mettre en prison, malheureux enfant, — me disait-il, lorsqu'il m'eut arrêté lors de notre vol, — c'est te perdre, c'est te dépraver à jamais. »

— Claude Gérard avait raison cette fois, comme tant d'autres, — reprit Bamboche ; — le mauvais pli était pris, et bien pris ; en sortant de prison, oii j'étais devenu assez bon ouvrier serrurier, je fus tout de suite recommandé à un patron. Ma ligne ainsi tracée, j'avais un gagne-pain et l'intelligence ouverte par l'instruction. Avec ça je pouvais crever de misère, comme tant d'autres... mais j'avais du moins une chance. Il était trop tard : la vie de prison m'avait achevé complètement, le travail m'était insupportable, tous mes appétits, comprimés pendant si longtemps, faisaient rage. J'entrai néanmoins chez un maître serrurier ; il avait une sœur, une veuve de trente-six ans, coquette, avenante et riche d'une soixantaine de mille francs. Si je travaillais peu à la boutique, je faisais en revanche le beau parleur, je chantais des chansons joyeuses, souvenirs de notre pitre et de la Levrasse, sans compter les grimaces et les tours d'équilibre; grâce à ces belles séductions, je tournai la tète de la veuve : un beau jour, je l'enlevai; je jetai ma blouse aux orties et nous vécûmes en riches bourgeois. Ça ne m'empêchait pas de ne songer qu'à Basquine et à toi. Entreprendre un voyage à votre recherche, c'était mon idée fixe ; mais il fallait du temps, de l'argent, et la veuve gardait la bourse. Tout cela est ignoble, mon brave Martin; j'aurais pu gagner mes cinquante sous ou trois francs en travaillant comme un nègre, mais

j'avais eu jusque-là en prison tant de misère... que, ma foi !... tiens, ça me coûte de te raconter à toi ces vilenies-là... J'arrive à quelque chose qui te plaira davantage... parce que, là... j'ai été à peu près bien... Sur ces entrefaites, le hasard me fit rencontrer Basquine... elle avait alors treize ans. Deux coups frappés assez rudement à la porte de l'appartement interrompirent le récit de Bamboche ; il fit un geste de surprise et d'impatience, alla dans l'antichambre, et moi et Basquine, nous entendîmes les paroles suivantes échangées entre Bamboche et son interlocuteur à travers la porte qui s'ouvrait sur l'escalier :

— Qui est là? — demanda Bamboche.

— Moi... le Major.

— Va-t'en au diable... et reviens demain matin.

— C'est très pressé.

— Ça m'est égal.

— C'est pour l'affaire Robert de Mareuil, c'est la Levrasse qui m'envoie.

— Écoutez bien, monsieur le Major, si vous ne descendez pas à l'instant l'escalier, de bonne grâce... je vais sortir et vous le faire descendre plus lestement que ne le comporte votre âge vénérable.

— Mais je vous dis, capitaine, que c'est si pressé que...

— Monsieur le Major!!! — fit Bamboche d'une voix tonnante eu donnant un tour de clef à la serrure, comme s'il allait sortir.

Sans doute la menace de Bamboche fut efficace, car il referma la serrure à double tour, en disant :

— A la bonne heure...

Et il rentra dans la chambre.

— Tu connais Robert de Mareuil, — lui dis-je frappé de ce que je venais d'entendre.

— J'ai cet honneur-là... — dit Bamboche d'un ton sardonique. — Quelle canaille ! . . .

— Lui!.,. — m'écriai-je.

— Je crois bien...

— Tu en es sûr ?

— Je m'y connais et j'en réponds.

— Nous parlerons plus tard de Robert de Mareuil, — dis-je à Bamboche, après un moment de réflexion. — Continue ton récit.

— C'est moi qui le continuerai pour lui, reprit Basquine, car il dirait mal ce qu'il y a eu de bon, de généreux dans sa conduite envers moi.

— Tu as raison, Basquine... lui dis-je, — nous t'écoutons.

Histoire de Basquine. — Elle devient servante d'auberge. — Changement de position.

Le sérail d'un lord.

Plus j'examinais Basquine, plus je remarquais en elle une élégance de manières dont je n'avais pas été tout d'abord frappé, et qui me rappelait vaguement Régina, car je ne pouvais juger d'après un autre point de comparaison, ma vie s'étant jusqu'alors passée dans les plus infimes conditions.

La révélation du talent de Basquine m'avait causé plus d'admiration que de surprise; il me paraissait la conséquence, le développement presque logique de ses dons naturels, déjà si remarquables dès son enfance ; mais cette grâce, cette distinction de manières, qui ne s'acquiert que par l'habitude du grand monde, comment Basquine les possédait-elle? comment son langage était-il devenu toujours correct, réservé, souvent choisi, quelquefois éloquent et élevé?

Bamboche, avec sa verve cynique, railleuse, et son éducation de prison, alimentée par une foule de lectures bonnes ou mauvaises, parlait le langage qu'il devait tenir, et son geste trivial, ses façons grossières ou violentes ne. démentaient en rien ses paroles ; mais chez Basquine, d'où venait cette harmonie si complète entre la distinction de ses manières et celle de son langage?

Gomment avait-elle pu désapprendre à ce point les enseignements Vulgaires, ignobles, obscènes, de la mère Major, de la Levrasse et du paillasse, horribles enseignements dont la corruption avait infecté son enfance ?

Ce mystère dont j'étais vivement préoccupé devait bientôt s'expliquer.

— Tu vas entendre Basquine, — me dit Bamboche, — tu verras ce que la pauvre petite a souffert... Auprès d'elle... je menais en prison une vie de sybarite.

— J'ai toujours subi le malheur avec résignation... — dit Basquine; — mais rhumiliation, le mépris... l'insulte, oh! c'est de cela... que j'ai le plus souffert;

« ... Je l'accompacrnai pendant assez longtemps. » (Page 770.)

Après un moment de silence, Basquine reprit :

— Écoute, Martin, et tu verras que nos destinées, sans doute diverses, sont du moins pareilles en misères... Bamboche te l'a dit, en le voyant tomber sous le coup de pistolet du cul-de-jatte, l'épouvante me rendit à peu près folle ; je pris la fuite en criant au secours!... à l'assassin!... Le cul-de-jatte me poursuivit sans doute pour me tuer aussi... mais la frayeur me donna une telle célérité, qu'échappant au bandit, je me jetai

97' LlV. E. Sue. — Enfants trouvés. — Éd. J. RouFf et C'«. 97*^ LiV.

dans un taillis oii il perdit mes traces. Ces souvenirs sont pour moi très vagues, car l'épouvante troublait complètement ma raison ; je passai la nuit blottie dans ce taillis.

Au point du jour, je sortis et marchai à l'aventure; il paraît que je rencontrai dans la campagne un bouvier qui conduisait son troupeau à la foire d'hiver de Limoges.

— Comment : il 'paraît que tu rencontras? — dis-je à Basquine. surpris de cette expression dubitative.

— Je dis : il paraît, mon bon Martin, parce que c'est seulement plusieurs jours après cette rencontre que je sortis peu à peu de l'hébétement 011 m'avait plongée la vue du meurtre de Bamboche; j'appris alors par le bouvier les détails de ma rencontre avec lui : le tintement des clochettes que portaient quelqnes-unes de ses vaches ayant probablement attiré mon attention, je me dirigeai du côté de ce troupeau, et je l'accompagnai pendant assez longtemps, rendant même quelques services au bouvier avec un instinct purement machinal, en aidant ses chiens à conduire son bétail.

Cet homme eut pitié de moi; il me prit pour une idiote dont on avait voulu se débarrasser en l'abandonnant et en la perdant; à la couchée, il me fit donner à souper et une bonne litière dans l'étable : au point du jour, je fus sur pied; malgré la neige qui tombait avec abondance, je suivis courageusement le bouvier. Plusieurs jours se passèrent ainsi, pendant lesquels, à la croissante surprise de mon protecteur, mon hébétement se dissipa peu à peu ; ma raison commençait à se remettre de son violent ébranlement; enfin la veille, je crois, de notre arrivée à Limoges, après une nuit passée dans un profond et lourd sommeil, je m'éveillai complètement revenue de cette longue aberration. Ma première pensée fut de m'écrier, presque machinalement, en regardant autour de moi : — Bamloche! Martin!... Puis seulement alors j'eus vaguement conscience de ce qui m'était arrivé, tout étonnée de me trouver seule couchée dans une étable...

Entre ce réveil de ma raison et l'instant du meurtre de Bamboche, il existait une lacune que je tâchais en vain de combler; le bouvier entra et me dit :

— Allons, en route, petite.

Je lui demandai ce qu'il me voulait, comment je me trouvais dans cette étable, et je lui racontai (sauf quelques détails) l'aventure qui m'avait rendue sans doute folle d'épouvante; la commisération de ce digne honame augmenta, et il me dit comment il m'avait rencontré et regardée comme une idiote abandonnée. Je sus de lui que je me trouvais

alors à trente ou quarante lieues de Tendroit où Bamboche avait été tué (je le croyais mort), et où tu avais sans doute été arrêté, Martin.

Malgré la pitié que je lui inspirais, le bouvier ne pouvait me garder à sa suite; son commerce forain le conduisait d'une province à une autre, et, son troupeau vendu, il devait acheter des mulets dans les environs de Limoges.

— Je ne peux pourtant pas, petite, te laisser comme ça sur le pavé, — me dit-il ; — l'hôtesse chez qui je loge ordinairement dans mes voyages est une bonne femme; je lui demanderai de te prendre pour aider ses servantes; tu auras, du moins, en attendant mieux, du pain et un abri. Nous arrivâmes le soir dans un des faubourgs de Limoges, à l'auberge où s'arrêtait ordinairement le bouvier ; sa demande en ma faveur fut assez mal accueillie par l'aubergiste ; mais enfin elle consentit à me garder. Je restai quelque temps dans cette auberge, servante des autres domestiques, vivant de leurs restes, et couchant dans un coin de l'écurie. Je croyais Bamboche mort ; quarante lieues peut-être me séparaient de l'endroit où je t'avais perdu, mon bon Martin, et si dure que me semblât ma position dans l'auberge de Limoges, je n'osais pas en sortir pour recommencer seule une vie vagabonde comme l'avait été la nôtre. Depuis un mois je vivais dans cette auberge, lorsque j'en sorlis par une étrange aventure...

Et comme Basquine semblait hésiter à continuer : ■ — Peut-être ces aveux te sont pénibles, — lui dis-je en voyant sa physionomie s'attrister.

— Non... — reprit-elle avec son sourire amer et glacé, — non... souvent, au contraire, j'évoque ce souvenir et bien d'autres... Ils retrempent mon courage, mon énergie, ma volonté... j'y puise de nouvelles forces pour marcher opiniâtrement vers le but que je veux atteindre... et je l'atteindrai, oh! oui... je l'atteindrai!

Je fus frappé de l'inflexible résolution avec laquelle Basquine prononça ces dernières paroles, et du sombre éclat de ses grands yeux.

— Quel est donc ce but que tu poursuis ? — dis-je à Basquine en interrogeant aussi Bamboche du regard.

— Je n'en sais rien, — me répondit-il ; — il y a trois ans que je l'ai vue, et elle ne m'a fait là-dessus aucune confidence... n'est-ce pas, Basquine ?

— Non, reprit-elle.

Et elle continua après un nouveau silence :

— J'étais donc servante des servantes dans cette auberge. Elle se trouvait à mi-côte d'une pente rapide où les voilures ne pouvait cheminer

que très lentement. Un jour où le givre glacé, tombé pendant la nuit, rendait cette montée presque impraticable, je me trouvais assise sur un banc à la porte de l'auberge, lorsque je vis passer d'abord un courrier vêtu de rouge, magnifi(iuement galonné d'or; il précédait de peu de temps plusieurs voitures appartenant, selon ce que j'entendis dire autour de moi, au milord-duc de Gastleby, grand seigneur irlandais, immensément riche, vo^-ageaut avec une suite nombreuse. Il avait séjourné pendant deux jours à Limoges, et ses cuisiniers étaient partis la veille au soir avec deux fourgons remplis de provisions pour aller préparer son repas dans la ville oii il devait passer la nuit.

— Quel luxe ! — m'écriai-je.

Cela n'était rien, mon pauvre Martin, — reprit Basquine, — le matin même un autre fourgon rempli d'un mobilier portatif, accompagné d'un valet de chambre tapissier, devançait ce haut et puissant seigneur, qui trouvait ainsi à son arrivée dans toutes les auberges plusieurs chambres meublées de la manière la plus splendide et la plus commode.

— Tant de prodigalités, c'est à n'y pas croire...

— Le gaillard entendait la vie, — dit Bamboche.

— Et que dirais-tu donc, mon bon Martin, — reprit Basquine, — si je te parlais d'une espèce de voiture qui terminait la suite du duc de Gastleby, et oi^i se trouvaient deux chevaux de selle (1), avec leurs palefreniers, car il se pouvait que monseigneur eût la fantaisie de faire une partie de la route à cheval.

— Faire voyager des chevaux en voiture? que dis-tu de cela, Martin? — me demanda Bamboche.

Et comme je regardais fixement Basquine, croyant qu'elle se jouait de ma crédulité, elle reprit d'un ton sardonique :

■ — Sans doute ces prodigalités étaient folles, mais le duc de Gastleby jouissait de près de quatre millions de rentes en terres, et quelqu'un de sa suite me disait plus tard que bien des fois il avait vu en Irlande, dans les domaines de sa seigneurie, des familles entières de paysans rester nues sur la paille pourrie de leur tanière, pendant que la mère ou une des filles lavait au ruisseau les haillons de ces misérables... Que veux-tu, mon bon Martin, sans ces contrastes, le monde serait d'une désolante platitude...

Ce froid sarcasme, chez celte jeune fille de seize ans, me navrait et m'effrayait à la fois. Basquine continua :

(I) Ces sortes de voitures s'appellent des caravanes; elles sont conduites en poste et servent au transport des chevaux de course ou des chevaux de chasse lorsqu'on veut leur éviter les fatigues d'une longue route.

— J'étais donc assise sur im banc à la porte de l'auberge, regardant de tous mes yeux cette file d'équipages qui s'avançaient lentement, lorsque, tout à coup, la première voiture, celle du duc, s'arrêta, d'après l'ordre transmis aux postillons par un des domestiques placés sur le siège de devant.

A travers la glace de la portière de cette voiture, j'aperçus deux petits yeux d'un bleu clair dont je n'oublierai jamais l'expression, attachés opiniâtrement sur moi ; je ne vis que ces deux yeux, car la figure de ce personnage qui me regardait si obstinément disparaissait presque entièrement cachée au milieu des fourrures d'une pelisse et d'un bonnet de voyage.

Toutes les voitures s'étaient arrêtées. Au bout de quelques minutes d'attente et de plusieurs allées et venues de la part de différentes personnes de la suite du duc qui, le chapeau à la main, venaient lui parler à. la portière, je vis une femme de trente ans environ, d'une figure agréable et distinguée, descendre de l'une des voitures de suite, se diriger vers l'auberge et demander l'hôtesse.

« — Va conduire cette dame à notre bourgeoise, au lieu de rester là à regarder les mouches, — me dit une des servantes en me poussant rudement par le bras.

« — C'est justement ce que je désirais, ma chère fille, — dit l'étrangère à la servante avec un accent anglais assez prononcé. »

Puis, me prenant par la main,, elle me dit du ton le plus caressant :

— « Conduisez-moi à la maîtresse de l'auberge, mon enfant. »

Je conduisis l'étrangère ; elle resta quelques moments enfermée avec l'aubergiste, et celle-ci me dit en sortant :

« — Petite, tu es ici par charité, tu n'as pas de chemise sur le dos, on ne sait pas d'où tu viens, tu n'as pas de parents, je ne pourrais pas te garder longtemps, parce que tu manges plus que tu ne gagnes.

« Cette dame te trouve gentille, elle a pitié de toi ; si tu veux aller avec elle, tu monteras dans ces belles voitures que tu vois, et tu seras bien heureuse; décide-toi.

« Mais je te préviens que si tu refuses une si bonne aubaine, demain je te mets à la porte, vrai comme je te le dis. »

— Pauvre enfant ! comment refuser une pareille offre, dans la position oii tu te trouvais? — dis-je à Basquine.

— Aussi j'acceptai bien vite, me répondit-elle, — et pourtant non sans un serrement de cœur inexplicable, quoique tout cela me parût un beau rêve.

La dame, que je nommerai désormais miss Turner;, me prit par la

main, ayant sans doute l'ordre de ne pas me présenter alors au duc de Gaslleby : elle me fit monter dans la voiture qu'elle occupait, et la file d'équipages poursuivit sa route. Lorsque je fus un peu remise de ma stupeur, je regardai autour de moi; je me trouvais dans une berline à quatre places, toutes occupées, car j'étais entre miss Turner et une jeune négresse aux traits non pas difformes et épatés, mais d'une grande régularité; son manteau de voyage laissait entrevoir un costume d'une originalité charmanle; à ses bras nus, polis comme de l'ébène, brillaient des bracelets d'argent; en face de moi, je vis deux autres jeunes femmes : l'une, très grasse, d'une blancheur éblouissante, avait les cheveux d'un blond très pâle, les yeux bleu clair et les joues très roses : celle-ci était flamande.

Enfin la quatrième, d'une figure commune, quoique assez piquante, était coiffée d'une marmotte, et vètuc avec le luxe des riches écaillères de Paris lorsqu'elles s'endimanchent. Catherine (elle s'appelait ainsi) était en effet une fille du quartier des Halles. Elle avait l'air gouailleur, insolent, hardi, et, ainsi que je l'ai su depuis, elle empruntait presque toujours son langage à ce vocabulaire toléré au carnaval. Ces grossièretés ne manquaient pas d'un certain esprit, et divertissaient fort le duc de Gastleby, qui souvent, après boire, s'amusait du cynisme effronté de cette créature, ramassée par le duc lui-même dans l'un des cloaques les plus fangeux de Paris.

— C'est impossible... — m'écriai-je... — de notre temps, de pareilles mœurs !

Cette espèce de sérail voyageant à la suite d'un homme...

— Pauvre Martin, il s'étonne encore de quelque chose, — dit Basquine à Bamboche.

— Basquine n'invente rien, et ne dit même pas tout. — reprit Bamboche.

Ce milord-duc a existé.

J'ai connu, dans la plus que mauvaise société oii je vis, des témoins ou des complices de ses... Uzarreries,

— Que veux-tu, Martin? — reprit Basquine avec son rire sardonique, — on naît tout-puissant par la fortune et par le rang : on est blasé vite et tôt; il faut alors du nouveau, de l'étrange... Je ne vis d'ailleurs, à bien dire, que ce jour-là les créatures qui composaient le sérail du duc^ car une fois arrivée au terme de ma destination, ma vie fut la plus isolée et la plus étrange du monde. Au relais suivant, miss Turner, mandée auprès du milord-duc, me quitta un instant, revint bientôt, me fit signe de la suivre. Je quittai la voiture du sérail, et, seule avec

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miss Turner, je m'installai dans une calèche ordinairement occupée par l'intendant et le secrétaire du duc de Gastleby ; mais cette fois ces importants personnages se placèrent comme ils purent dans d'autres voitures de suite.

Dans la pjremière ville oii nous passâmes, miss Turner m'acheta de quoi me vêtir convenablement. Je voyageai toujours seule avec elle; on nous servait à part dans les auberges, et je partageais sa chambre. Très silencieuse, très réservée, cette jeune femme ne répondait que par monosyllabes à toutes mes questions, et ses réponses, empreintes d'ailleurs d'une sorte de déférence, se bornaient à peu près à ceci :

— Soyez tranquille, mademoiselle. Monseigneur vous donnera l'éducation qu'il donnerait à sa fille.

Vous ne savez pas le bonheur que vous avez eu de rencontrer Monseigneur sur votre route. Il n'est pas de seigneur meilleur, plus généreux.

— Tout ceci est bien étrange, — dis-je à Basquine.

— Plus étrange encore que tu ne peux le penser, Martin; du reste, lorsque nous fûmes arrivés au château du duc, je m'abandonnai complètement aux douceurs d'un bien-être si nouveau pour moi. La femme de chambre de miss Turner me servait; la table du duc était d'une délicatesse, d'une somptuosité inouïes, mais nous mangions séparément. Ma santé, appauvrie par les privations, devenait de plus en plus florissante; miss Turner s'extasiait sur ma beauté croissante, disant qu'en quelques jours je n'étais plus reconnaissable ; j'occupais un appartement meublé avec une élégance, un luxe, une recherche dont il est difficile de se faire une idée; tous les jours je montais en voiture avec miss Turner, et nous nous rendions dans un parc réservé, où je pouvais courir et jouer à des jeux de toute espèce. Souvent aussi miss Turner me faisait monter sur un petit cheval, doux et apprivoisé comme un chien ; la hlle du plus grand seigneur ne pouvait, je crois, avoir une existence comparable à la mienne.

— Et tu n'avais pas encore vu le milord-duc? — lui dis-je.

" — Non. Je ne lui fus présentée que trois semaines environ après notre arrivée au château, résidence toute royale, j'oubliais de te le dire, et si admirablement située au milieu d'un des plus beaux sites du midi de la France, que la température y était, disait-on, aussi douce qu'à Hyères; c'est là que milord-duc passait souvent une partie de l'hiver.

— Mais pourquoi tardait-on ainsi à te présenter à cet homme? — demandai-je à Basquine.

— On attendait l'arrivée de plusieurs caisses d'habillements compo-

sant un magnifique trousseau, commandé pour moi à Paris, chez les meilleures faiseuses...

. Avant de poursuivre, je dois te dire, Martin, que miss Turner était une personne de manières accomplies, et qu'elle m'avait sans cesse reprise avec douceur et fermeté sur les manques d'usage et sur les grossières expressions qui m'étaient familiers. Je m'étudiais, pour lui complaire, à observer ses recommandations.

La veille du jour où je fus présentée au duc de Castleby, miss Turner me dit :

« Vous voilà presque une petite lady accomplie, pour les manières et pour le savoir-vivre; j'espère que Monseigneur sera très content de ce que vous avez si bien profité de mes leçons. »

Le jour de la présentation arriva. Si j'entre dans quelques détails sur ma toilette, mon bon Martin, c'est non par coquetterie, mais parce qu'elle avait, d'après les ordres du duc, un caractère enfantin très prononcé.

Mes cheveux, séparés au milieu de mon front, tombaient en grosses boucles sur mon cou et sur mes épaules; j'avais les bras nus et une robe de magnifique mousseline des Indes brodée, avec un pantalon pareil, des bas de soie blancs à jours et de petits souliers de satin noir.

A force de m'entendre répéter par miss Turner et sa femme de chambre que j'étais charmante ainsi, je finis par me regarder dans une psyché placée dans mon cabinet de toilette (il va sans dire que mon appartement était des plus complets^ depuis l'antichambre jusqu'à la salle de bain); après m'ètre ainsi contemplée, j'avoue en toute humilité que je me trouvai très belle.

— Maintenant, — me dit miss Turner de son air grave et compassé en tirant d'une caisse une magnifique poupée.

^"ùici une poupée que Monseigneur vous donne ; il faudra l'en remercier, entendez-vous?

— Oui, miss Turner, dis-je en admirant ce jouet, véritable merveille, sans oser y toucher.

— Prenez donc votre poupée, — me dit ma gouvernante.

— Mais, — lui répondis-je, — est-ce que nous n'allons pas chez Monseigneur ?

— Si, mademoiselle, nous y allons, et Monseigneur désire que vous apportiez votre poupée avec vous.

Assez surprise, je l'avoue, de cette recommandation, je suivis ma gouvernante chez Monseigneur.

« Je vis entrer, à cheval sur un de ces grands clievanx de bois... » (Page 780.)

Cette dernière partie du récit de Basquine me déroutait complètement, et, dans ma naïveté, je dis à la jeune fille :

— Ces soins, cette éducation que l'on te donnait prouvent du moins que ce milord-duc n'était pas un méchant homme.

Basquine me regarda fixement et partit d'un éclat de rire sardonique qui me fit frémir.

yS" LiV. E. Sue. - Enta.nts xnouvÉs. — Éd. J. Rolff et C'"^. 98° LiV.

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