LVI.II
Basquine est présentte à lord Castleb^'. — Singulier passe-temps d'un homme blasé Éducation de Basquine.
— Avant de continuer ce récit... mon bon Marlm, et pour te préparer à entendre des choses... que tu croiras à peine, — reprit Basquine,
— dis-moi : connais-tu l'aventure du hon Louis XV avec M"° Tiercelin?
— Non... — répondis-je à Basquine, assez surpris de cette question,
— je ne connais pas cette aventure.
— Durant mon séjour chez le duc de Gastleby, — reprit Basquine,
— j'ai été par hasard à même de lire beaucoup d'écrits sur le règne de Louis le Bien-Aimé. Voici l'aventure. Ce bon roi, passant un jour par les Tuileries, remarqua dans le jardin une petite fille de onze ans à 'peine!... entends- tu bien, Martin, de onze ans. C'était l'enfant d'un bourgeois de Paris, nommé Tiercelin, qui vivait de ses rentes... le roi eut un caprice pour cette petite fille, et... elle fut mise dans le lit royal par la marquise de Pompadour, rivale indulgente, comme vous voyez.
— Oh!... cela est infâme, — m^écriai-je avec stupeur. Basquine poursuivit avec impassibilité :
— Louis XV fut, chose assez rarC;, fidèle pendant deux ans à la petite Tiercelin... Cette fidélité épouvanta courtisans et courtisanes, et, par suite de je ne sais quelle intrigue du duc de Choiseul, la pauvre enfant fut, ainsi que son père, jetée à la Bastille... tous deux y restèrent quatorze ans (1).
— Aussi, l'histoire dit-elle Louis le Bien-Aimé/... — reprit Bamboche en éclatant de rire.
— La morale de ceci, — reprit Basquine, avec son accent de raillerie amère, — c'est que Louis XV était un naïf écolier auprès du milord-duc
1,1) Voici ce qu'on lit dans les Mémoires hisloriques de PEUCHiix, tirés des arcliives de la police, tome III, pages 106, 108, 114, etc. :
« Un dos traits qui ont le plus mis en évidence la corruption de la police sous le règne de Louis XV, c'est l'affaire de la demoiselle Tiercelin. C'était une enfant d'une figure charmante, âgée au plus de onze ans, que Louis XV remarqua sur son cliemin, en passant à pied dans les TinleriPs... 11 en parla le soir même îi Lebel, son valet de chambre. Celui-ci, pour qui les goûts
de Gastleby, et qu'il eût mieux valu pour moi rester en prison quatorze ans que de vivre comme j'ai vécu... dans l'opulente maison du milordduc.
Effrayé de l'expression de Basquine, lorsqu'elle prononça ces derniers mots, je m'écriai :
— Tu as donc été retenue par force auprès de cet homme ?
— Non... — me dit-elle, — j'y suis restée volontairement.
Et comme je paraissais ne pas comprendre la contradiction de ses paroles, Basquine continua :
— Avant de citer l'aventure de Louis le Bien- Aimé, j'en étais restée, je crois, à ma présentation au milord-duc; vêtue d'une magnifique toilette enfantine, portant ma belle poupée d'une main, je donnai l'autre à à ma gouvernante ; et nous traversâmes d'abord une admirable galerie de tableaux, puis des salons tous plus splendides les uns que les autres, et nous arrivâmes à l'appartement particulier du milord-duc ; à l'exception de ses deux valets de chambre de confiance, aucun des gens de la maison ne pénétrait jamais dans ces appartements. Ma gouvernante, s'arrêtant avec moi devant une porte recouverte de velours rouge, sonna d'une façon particulière; l'un des deux hommes de confiance nous ouvrit, il échangea quelques mots en anglais avec miss Turner, qui me remit alors aux mains de ce nouveau personnage et me dit : « — Corso (c'est le nom de ce valet de chambre italien) va vous conduire auprès de Monseigneur; soyez bien sage, comportez-vous comme une petite lady bien élevée, et souvenez-vous de tous mes conseils. » — La porte se referma sur ma gouvernante, je restai seule avec ce Corso, dont la figure à la fois efféminée et basanée, les yeux noirs, perçants, profondément charbonnés, m'inspiraient une vague répulsion. — « Si mademoiselle veut me suivre, — me dit-il respectueusement en me prenant la main, — je vais la conduire auprès de Monseigneur. » — Et Corso me fit traverser un premier salon, puis une espèce de boudoir complètement lambrissé de glaces, dont le plafond était en glaces, ainsi qu'une partie du parquet; Corso toucha à un ressort que je n'aperçus pas, un panneau de glace glissa dans une rainure, et tenant toujours mon guide par la main, je le suivis
de son maître n'étaient pas un mystère, pensa vite aux moyens de satisfaire les nouveaux désira du monarque... La jeune fille fut donc enlevée et livrée au roi... »
Et plus loin :
« La marquise de Pompadour saisit avidement cette occasion de se débarrasser d'une rivale qui pouvait devenir très dangereuse; elle fortifia M. de Choiseul dans ses soupçons, et le roi signa, dans un moment de colère, une lettre de cachet contre la fille Tiercelin et contre son père... Les notes secrètes relatives à cette ignominieuse intrigue font voir qu'elle dura depuis 1754, que la jeune Tiercelin fut mise dans le lit du roi jusqu'en 1736, que l'ordre de renfermer le père et la fille à la Bastille fut signé. Us y restèrent pendant quatorze ans.')
avec une inquiétude croissante dans un corridor complètement obscur, et garni d'épais tapis oii s'amortissait le bruit de nos pas. Au bout de quelques minutes, une porte s'ouvrit. Corso me poussa légèrement devant lui, et lorsque je me retournai vivement vers mon conducteur, il avait disparu, et il me fut impossible de reconnaître par quelle issue j'étais entrée. De ma vie, je n'oublierai cette scène : je me trouvais dans une espèce de rotonde toute tendue de draperies noires semées de larmes d'argent et éclairée par une lampe funéraire aussi en argent ; la senteur pénétrante des parfums les plus suaves et les plus violents remplissait cette pièce sépulcrale, meublée d'une sorte de banc circulaire en ébène poli, sans oreillers ni coussins. Au milieu de la rotonde était une table recouverte d'un tapis de velours noir, brodé d'argent comme la housse d'un cercueil; sur cette table, je vis un ^^e/îY ménage, comme disent les enfants, mais un petit ménage d'une magnificence incroyable ; toutes les pièces de ce service en miniature étaient en or, rehaussé d'émail et de pierres fines; je remarquai surtout une soupière grande comme une tasse, un chef-d'œuvre d'orfèvrerie; rien ne manquait, depuis des plats de toute dimension jusqu'à des huiliers et carafes de cristal de roche, grands comme des flacons de poche, et des salières oii un pois eût tenu à peine.
— Et les paysans des domaines de cet homme, parqués à moitié nus dans des tanières, disputaient leur nourriture aux pourceaux, — lui dis-je, car le tableau de celte horrible misère était sans cesse devant mes yeux.
— Ces gens-là, mon l)rave Martin, — dit Bamboche, — élèvent, nourrissent et conservent le gibier à grands frais, mais ils ne tiennent pas à conserver le paysan...
• — J'étais à la fois éblouie et effrayée de ce que je voyais, — reprit Basquine. — J'aperçus plus loin, sur une étagère à dessus de marbre noir, toute une batterie de cuisine en argent et dans les mêmes proportions que le service. Un grand réchaud, sous lequel brûlait de l'esprit de vin, devait servir de foyer et de fourneau; il n'y avait dans ces préparatifs enfantins rien d'inquiétant; mais le profond silence qui régnait dans celle pièce tendue de draperies funèbres commençait à m'effrayer, lorsque l'un des pans de la tenture se souleva. Alors... je crus rêver; je vis entrer, à cheval sur un de ces grands chevaux de bois, superbes jouets qui se meuvent par un ressort caché, je vis entrer un homme de taille moyenne, assez replet, et paraissant avoir soixante ans environ; il portait une perruque blonde à longs tire-bouchons; un grand col de chemise rabattu et une veste très courte à laquelle se boutonnait son
pantalon... en un mot, ce singulier personnage était vêtu comme un petit garçon de mon âge... Pour compléter Tillusion sans doute, il soufflait de toutes ses forces dans une petite trompette de fer-blanc. Ce fut ainsi qu'il fit le tour de la rotonde, en cavalcadant sur son cheval de bois.
— Heureusement c'était un fou ! — m'écriai-je en respirant après un moment d'horrible angoisse.
— Un fou? — dit Basquine en me regardant; — puis elle ajouta, en échangeant un regard avec Bamboche, — oui, mon bon Martin... c'était un fou...
Et après un instant de silence, Basquine reprit :
— Milord-duc, car c'était lui, se laissait en effet aller parfois à des... manies qui touchaient à la folie. Ma première impression, à la vue de ce vieillard, grotesquement vêtu en enfant de dix ans et jouant comme un enfant de cet âge, fut d'éclater de rire... Mais ce rire n'ayant aucun écho dans cette profonde et sinistre solitude, car milord-duc, ayant cessé sa cavalcade, était descendu de cheval, et, muet, impassible, me couvait de ses petits yeux bleu clair, qui luisaient au milieu de sa figure d'un rouge de sang, l'épouvante me gagna de nouveau et atteignit bientôt à son comble, car ce qui m'avait d'abord paru si bouffon me semblait alors de plus en plus effrayant; je me mis à pleurer et à pousser des cris aigus.
— Et cela était effrayant, en effet, — dis-je à Basquine; — il me semble faire un rêve horrible...
— Il fallut, — reprit-elle, — les paroles affectueuses, paternelles du milord-duc (il parlait très bien français) pour me calmer et me remettre en confiance... Lorsqu'il me vit rassurée, changeant aussitôt de ton et sans faire la moindre allusion à la manière dont il m'avait fait recueillir sur la grande route, et aux soins que depuis l'on avait eus pour moi, il me dit en affectant le zézayement d'une prononciation enfantine : « — Tu m'appelleras Toto, tu me tutoieras, nous allons faire la dînette... Tu as là une bien belle poupée!... Oh! mais moi aussi j'ai de beaux joujoux... je te les ferai voir, mais faisons d'abord la dînette... »
Et comme je regardais Basquine d'un air stupéfait, pouvant à peine croire ce que j'entendais, elle reprit avec son sourire sardonique :
— Et Toto, duc et pair d'Angleterre, jouissait naturellement dans le monde de toute la considération, de toute l'autorité qu'imposent un grand nom et une fortune immense... De plus, comme il avait daigné représenter son pays dans je ne sais quelle ambassade de cérémonie, deux ou trois souverains l'avaient bardé de leurs plus beaux cordons... Du reste, — ajouta Basquine avec un redoublement d'ironie, — lorsqu'il n'était pas
habillé en Toto, milord-duc avait l'air respectable et sévère. Par hasard, je le vis un soir se promener dans sa galerie bras dessus bras dessous avec l'archevêque de la ville voisine, car milord-duc était fort bon catholique... et chaque dimanche on disait la messe au château; le duc, te dis-je, marchait le front haut et fier, portant un grand cordon bleu sur son gilet blanc et une plaque de diamants sur son habit noir... Et vraiment, dans ce grand seigneur... je n'aurais jamais reconnu Toto, avec qui j^avais fait ma première dînette.
— Ah ! si Ton pouvait, pour les Yoiv en dedans, retourner la peau de bon nombre de respectables vieillards, surtout parmi les vieux roués politiques, la pire espèce de dépravés ! — dit Bamboche, — que de Toto on trouverait sous ces masques austères !
— Pour revenir à ma première dînette, — reprit Basquine, — nous la fîmes dans le petit ménage d'or, après avoir préparé ce dîner en miniature dans les casseroles d'argent sur le réchaud à l'esprit-de-vin. Bientôt, chose assez étrange, les goûts et la gaieté de mon âge reprirent le dessus; je finis par m'amuser beaucoup de ce passe-temps; mon camarade Toto se montrait fort expert dans cette cuisine enfantine. Immédiatement après la dînette, Toto me fit voir ses joujoux; il y en avait d'admirables... et de singuliers... de véritables merveilles de mécanique. Ils avaient dû coûter des sommes considérables. Mais soudain, Toto, s'interrompant au milieu de son exhibition, me dit d'un air désolé : « — Voilà bientôt trois heures, bobonne va venir me chercher pour ma leçon, c'est ennuyant; à demain, pas vrai ?» — Telle fut ma première entrevue avec milord-duc, car, ayant sans doute tiré une sonnette invisible, la porte masquée par laquelle j'étais entrée s'ouvrit, Corso y apparut, et, sur un signe de son maître, m'emmena par le même chemin que j'avais suivi pour venir, puis il me remit aux mains de miss Turner, qui m'avait attendue en dehors de la porte de l'appartement particulier de milord-duc. Lorsque, encore tout étonnée, je racontai ces étrangetés à miss Turner, elle y coupa court en me disant sévèrement : « Une fois pour toutes, mademoiselle, pas un mot de tout cela, ni à moi, ni à personne, ou vous perdrez toutes les bontés de monseigneur. » Cette première dînette ne fut que ridicule, — reprit Basquine, — mais le ridicule préludait à l'horrible.
En effet, dans ma naïveté j'avais dit à Basquine : — Cet homme est un fou...
La suite de notre entretien, que ma plume se refuse à rapporter, me prouva que cet homme était un de ces monstres conduits à d'ef-
froyables monomanies, et par la satiété, et par le précoce abus de tous les plaisirs que peuvent procurer d'immenses richesses acquises sans labeur, dès Tadolescence, par le fait seul de l'héritage.
— Du reste, — continua Basquine, — ma gouvernante, miss Turner, semblant complètement ignorer ce qui se passait, toujours réservée, impassible, s'occupait de mon éducation avec une persévérance, avec un zèle résultant de son obéissance aux ordres de son maître. Miss Turner m'apprit donc à lire et à écrire : excellente musicienne, elle cultiva et développa mes dispositions naturelles pour le chant, m'enseigna le piano, le dessin, l'histoire, la géographie; j'aurais été, comme elle le disait, la fille du milord-duc, que mon éducation, je crois, n'eût pas été suivie avec plus d'intelligence et plus de soin.
— Ce qu'il y a d'affreux, — m'écriai-je, — c'est de faire tourner une action généreuse en soi à l'accomplissement des plus monstrueux caprices... de faire marcher ainsi de front le développement de l'esprit... et la plus exécrable souillure...
— En effet, — reprit Basquine, — tandis qu'une moitié de ma vie se passait dans l'étude et dans une sorte d'austérité, car miss Turner ne se départait jamais à mon égard de son extrême réserve, l'autre moitié de ma vie... se passait dans un enfer... dont l'efifroyable souvenir me poursuivra jusqu'à la mort.
— Et tu ne pensais pas à fuir? — dis-je à Basquine.
— Je ne le voulais pas, — reprit-elle avec une sorte d'exaltation, — car à cette époque j'ai entrevu, pour la première fois, le but que je veux atteindre, et que j'atteindrai, — ajouta-t-elle avec une sombre Résolution.
— Je ne te comprends pas, Basquine...
— Écoute, Martin... tu m'as connue bien malheureuse, n'est-ce pas? tu as vu ma douleur quand on m'a arrachée des bras de mon père mourant... tu sais combien mon enfance a été misérable, maltraitée, flétrie... nous avons été saltimbanques, vagabonds, voleurs... eh bien! malgré cette dégradation si précoce... j'avais toujours au moins conservé au fond de l'âme quelque vague remords, quelque vague aspiration vers une vie moins souillée... Vous vous rappelez cette soirée dans notre île...
— Oh! oui... oui... — m'écriai-je.
— On n'en a pas beaucoup, de ces souvenirs-là, — dit Bamboche, ■ — et on les garde... dans le bon coin.
' — Eh bien ! — reprit Basquine avec une exaltation toujours croissante, — alors je me respectais encore assez à mes propres yeux pour tâcher d'excuser ma flétrissure, en me disant :
— C'est la fatalité, c'est l'abandon qui m'ont fait ce que je suis.
Mais, après quelque temps de séjour chez le milord-duc, je fus si effroyablement dégradée par ce monstre, que je perdis même jusqu'au remords de cette dégradation dernière...
Mais aussi, à mesure que l'éducation développa mon intelligence, s'éveilla en moi un besoin, un désir de vengeance, qui grandit de jour en jour... et devint mon idée fixe... incessante. De ce moment, j'acceptai mon sort avec une joie sinistre... Et j'accomplis des prodiges de travail; tout le temps dont je pouvais disposer, je l'employais à m'instruire, à acquérir autant qu'il était en moi ces talents aimables, ces manières distinguées, séduisantes, qui donnent aux femmes une grande puissance. Le milord-duc, par un raffinement de corruption diabolique, favorisait mes goûts d'étude. Il fit venir pour moi, et moyennant un prix excessif, un excellent professeur de chant et de composition, qui avait, pour ainsi dire, créé les artistes les plus remarquables de cette époque, et dont les œuvres sont maintenant populaires. Mais^ à propos de cet artiste, — ajouta Basquine en souriant doucement, — apprends, mon bon Martin," un trait qui t'épanouira le cœur, qui te reposera un moment de toutes les sinistres choses qu'il me faut te conter... Aux yeux de l'artiste dont je te parle, excellent et digne homme s'il en fut, je passais pour la fille adoptive du duc, car je serais morte de honte si mon professeur avait pu supposer ce que j'étais alors... Ce dernier admirait d'autant plus l'apparente sollicitude dont j'étais entourée, qu'il devait lui-même, me disait-il, sa carrière à un être aussi généreux que mystérieux : « — J'étais possédé du feu. sacré, — me disait l'artiste, — mais pauvre, inconnu, sans ressources, les moyens d'étudier me manquaient, car c'est à peine si j'avais du pain.
« Un jour je vois entrer dans ma mansarde un homme assez âgé, mal vêtu, à l'air dur, à la parole brusque, au regard pénétrant; ses questions me prouvent qu'il connaît toutes les particularités de ma vie, de ma vocation, et le résultat de sa visite est l'assurance d'une pension qui, en efi'et, m'a donné les moyens d'étudier, de travailler, de me produire... et de me faire un nom; malheureusement pour ma reconnaissance, je n'ai vu mon mystérieux bienfaiteur que cette seule fois... »
— Mais savez-vous au moins son nom? — dis-je à l'artiste, qui me répondit :
« — Il m'a dit se nommer M. JuST.
« Il se mil à travailler résuliinienl de son élat de serrurier. » (Page 789.)
Et l'homme d'affaires chez qui je touchais ma pension n'a jamais voulu m'en apprendre davantage sur cet homme singulier. »
— M. JusT, — s'écria Bamboche en interrompant Basquine, — voilà qui devient fort étrange...
— Pourquoi cela? — lui deraandai-je.
— Un jeune peintre, que j'ai connu dans mes jours de prospérité et qui est maintenant illustre, m'a raconté qu'il devait aussi sa car-
99° LlV. E. Sue. — Enfants trouvés. — Éd. J. Rouff et C». 99" LiV.
rière au généreux appui d'uu protecteur mystérieux, et qui se nommait M. Just.
— Sans doute, c'est le même! — m'écriai-je.
— Probablement, — reprit Bamboche, — car, peu de temps après que Tavenir du jeune peintre, le meilleur et le plus honnête garçon du monde (quoiqu'il m'ait connu), a été assuré, un jeune statuaire de ses amis, artiste de la plus belle espérance, mais plongé dans une misère atroce, a été, comme le jeune peintre, miraculeusement secouru par ce diable de M. Just, que ni Tun ni l'autre n'ont vu, non plus, qu'une seule fois... mais qui doit être d'ailleurs joliment renseigné, ou avoir le nez diablement fin, pour si bien placer ses bienfaits, car le jeune statuaire, son protégé, a déjà une grande réputation.
— Ah ! merci, Basquine, — m'écriai-je en respirant, — cela fait du bien... cela calme d'apprendre ces belles et nobles actions... Non, non, tous les hommes ne se dépravent pas par l'opulence; il est de grandes âmes qui font de la richesse un sacerdoce... car. Dieu soit loué! s'il y a des ducs de Castleby, il y a aussi des M. Just !... Ah ! que ne donnerai-je pas, — m'écriai-je avec enthousiasme, — pour contempler ce e:rand homme de bien!
Mort de lord Castleby. — Basquine chante dans les cafés et retrouve Bamboche. Histoire de Bamboche. — Divers moyens d'existence.
— Hélas ! mon pauvre Martin, — me dit Basquine, — il faut que du ciel je te fasse retomber dans l'enfer... et que je continue mon récit : avec un professeur comme celui dont je t'ai parlé et que j'eus pendant trois mois, tu dois penser que je fis des progrès rapides. Enfin, ce que je vais te dire, mon bon Martin, te semblera absurde ; pourtant rien n'est plus vrai et ne prouve plus la force de ma volonté; je n'avais pas d'esprit, je voulus apprendre à avoir de l'esprit... Pour savoir ce que c'était que l'esprit... je lus, j'étudiai les écrivains les plus remarquablement spirituels, et je retirai du moins de leur commerce un jargon qui pouvait tromper les moins connaisseurs, car le milord-duc, qui avait connu dans ses nombreux voyages les gens les plus distingués de l'Europe, me dit un jour, tout émerveillé : « — Je crois, Dieu me damne ! que cette petite est devenue spirituelle... » — Rassure-toi, Martin, — ajouta Basquine avec un triste sourire, — je ne ferai jamais d'esprit avec toi...
— Mais cette vengeance que tu poursuivais? — lui dis-je.
— Cette vengeance!... — s'écria-t-elle, — pour l'assurer, il me fallait travailler chaque jour à acquérir ces talents, ces avantages, ces séductions qui me seraient un jour des armes terribles... non contre le milord-duc, cela m'eût été impossible, mais contre toute celte race oisive, stupide, insolente ou infâme, dont le milord-duc personnifiait l'horrible vieillesse... et dont le petit Scipion personnifie l'horrible adolescence!
— Je commence... à te comprendre, Basquine, — dis-je, frappé de l'expression implacable des traits de la jeune fille.
— Ah! race impitoyable! — s'écria-t-elle avec une exaltation menaçante,— ah! pendant que vous regorgiez du superflu, mon père mourait de douleur, de misère... et l'on m'achetait, tout enfant, pour quelques pièces d'argent. Ah! votre exécrable insouciance de notre sort, à nous autres misérables, m'a laissé flétrir à cet âge sacré oii les plus criminelles ont du moins été pures! Ah ! lorsque je vous ai tendu une main innocente
788 LES MISERES DES ENFANTS TllOUVES.
encore, quoique souillée... vous m'avez repoussée !... Ah! grands seigneurs blasés, vous avez fait de moi... le jouet et la victime de vos sanglantes débauches, prenant plaisir, par une ironie infernale, à éclairer d'autant plus mon intelligence, que vous me dégradiez plus affreusement comme créature... Ah! vous m'avez abîmée d'outrages, d'opprobres! de tortures! Ah! la contagion de votre effrayante perversité m'a corrompue jusqu'à la moelle, et je n'ai pas douze ans!... Mais attendez... attendez... un jour j'aurai seize ans... l'âge de la candeur et de l'innocence... l'âge où la beauté brille de tout son éclat, l'âge qui met en relief les séductions, les talents que j'ai acquis et que j'acquerrai encore; attendez, attendez, et alors, forte des vices que vous m'avez donnés, forte de la haine impitoyable que vous m'avez inspirée, forte de mon cœur mort avant l'âge où il s'éveille... forte de mes sens éteints avant l'âge où ils s'allument, forte surtout du mépris, de l'horreur que votre race soulève en moi... attendez... et vous verrez de quelles passions éperdues, folles, criminelles, je saurai vous enivrer! Oh! vous m'aimerez... un jour!.,, et je serai vengée!... \
L'attitude, le geste, la physionomie de Basquine pendant qu'elle prononça cette imprécation furent empreints d'une résolution si formidable qu'involontairement je m'écriai :
— Basquine... tu m'épouvantes...
Basquine passa la main sur son front couvert d'une rougeur brûlante, garda un moment le silence, et me dit :
• — Pardon, mon bon Martin, de me laisser aller à ces entraînements... mais avec toi et Bamboche, je ne cherche ni à me dissimuler ni à me contraindre... Je poursuis mon récit. Il me reste d'ailleurs peu de chose à vous dire. Un événement imprévu me fit quitter la maison du milordduc... Il mourut subitement d'apoplexie... Son neveu, son unique héritier, arriva bientôt par la diligence pour recueillir cette immense succession. Ce neveu, déjà fort riche, mais aussi avare, aussi rigoriste que son oncle avait été prodigue et débauché, chassa du château toutes les femmes que le milord-duc y avait rassemblées, et auxquelles il n'avait d'ailleurs laissé aucun legs... Miss Turner seule avait amassé un pécule considérable. Elle garda son impassibilité ordinaire en me voyant chasser comme les autres créatures du sérail; cependant elle me donna vingt francs et une fort belle guitare dont elle m'avait appris à jouer. — Petite, — me dit-elle, — avec ce gagne-pain, ta jolie figure, vingt francs dans ta poche, une bonne robe et un petit paquet de linge, tu ne dois pas être inquiète de ton sort. — Ge fut ainsi que je quittai le château du duc de Castleby au commencement de l'été, n'ayant qu'un but, celui d'aller à Paris, son-
géant déjà vaguement au théâtre... où je pouvais mieux que partout ailleurs, à force de travail, de zèle et de volonté, atteindre le premier degré de la position que je rêvais, idée fixe, unique, opiniâtre, ardente comme la vengeance. Ma route du midi à Paris se passa sans incident remarquable; le temps fut presque toujours magnifique, et grâce à ma guitare, dont j'accompagnais mon chant dans les cafés et autres lieux publics des villes où je m'arrêtai, je possédais en arrivant ici à peu près le double de ce que je devais à la générosité de miss Turner... Bientôt le hasard me fit rencontrer Bamboche, je croyais mon cœur mort... bien mort... pourtant, à la vue de notre compagnon d'enfance, je tressaillis de bonheur, de joie et d'espoir...
— Quand je la rencontrai, — dit Bamboche, — je vivais avec ma veuve y sœur de mon bourgeois; je quittai la veuve, bien entendu...
— Oui, dit Basquine, et tant que je restai avec lui, il se mit à travailler résolument de son état de serrurier, afin de subvenir à mes besoins, parce qu'il ne voulait pas, par jalousie, me laisser aller jouer de la guitare dans les cafés...
— Je le reconnais là... — lui dis-je.
— Mais... — reprit Bamboche avec un accent de regret, — elle ne te dit pas tous les chagrins dont je l'ai accablée pendant ce temps-là; mes brutalités, mes violences causées par ma jalousie et par...
— A quoi bon parler à Martin de ces tristes souvenirs ? — dit Basquine en interrompant notre compagnon, — tu n'avais pas tort. Bamboche, de te plaindre, non de mon affection... mais de ma froideur... Je n'en aimais pas d'autre, il est vrai... mais je ne t'aimais pas comme tu aurais voulu être aimé... En te revoyant, j'avais cru un moment sentir revivre ce malheureux amour qui datait de l'enfance... je me trompais; les sentiments hors nature ne se survivent pas... c'est déjà bien assez étrange qu'ils durent quelque temps... Et puis, vois-tu... Martin, j'étais uniquement possédée du désir d'étudier mon art ; une voix secrète me disait que par lui seul j'atteindrais ce but, cette vengeance... qu'alors je poursuivais, comme aujourd'hui, avec une opiniâtreté invincible, avec une foi aveugle dans l'avenir; la jalousie, les reproches incessants de Bamboche à propos du peu d'amour que je lui témoignais, m'affligeaient; j'eusse été mille fois heureuse s'il eût accepté, comme je l'en suppliais, une affection fraternelle; mais ses obsessions, ses emportements me devinrent à la fin insupportables, car il souffrait cruellement de ma froideur, et mes chagrins de chaque jour étaient autant d'obstacles à la voie que je voulais suivre... aussi un soir...
— Quand après mon travail je rentrai chez nous, — reprit Bamboche
eu inlerrompant Basquine, — elle avait disparu... Depuis ce jour... je ne l'ai revue... qu^aujourd'hui...
— Et depuis ce temps-là... qu'es-tu devenu?... — lui demanda Basquine avec un touchant intérêt, — dis-le-nous, car pour moi, tu seras toujours mon frère, comme Martin!... Dans quelque position que nous nous trouvions jamais tous trois, nous serons, oh!... j'en suis sûre... j'en atteste no.tre émotion de tout à l'heure et l'inaltérable souvenir que nous avons conservé les uns des autres... nous serons fidèles aux serments de notre enfance.
— Oh! oui!... toujours!... — m'écriai-je, ainsi que Bamboche. Et nous prîmes chacun une des mains de Basquine.
Après un moment de silence, je dis à Bamboche :
— Reprends ton récit... Après la disparition de Basquine, qu'es-iu devenu?
— J'ai d'abord cru que j'allais devenir fou, tant son départ m'exaspéra... Je l'aimais, vois-tu, Martin, comme je n'ai jamais aimé ni n'aimerai jamais... La preuve... c'est que pour elle je m'étais senti des délicatesses qui me vont... comuie des souliers de satin à un bœuf... car, au lieu de travailler comme un enragé pour faire aller notre petit ménage... quand j'ai eu rencontré Basquine, j'aurais pu retourner chez ma veuve et lui soutirer d'un coup plus d'argent que je n'en ai gagné en me carnageant pour nous faire vivre nous deux Basquine, tant qu'elle est restée avec moi. Eh bien! non... faire manger à Basquine le pain de ma veuve... ça ne m'allait pas, et pour tout autre que Basquine ça ne m'aurai l-il pas été comme un gant? Quand je te dis, Martin, qu'après toi et elle il faut tirer l'échelle aux bons sentiments.
— Avoue du moins, — lui dis-je, — qu'il est déjà grand et beau de voir notre affection mutuelle nous imposer des sentiments pareils... si restreints qu'ils soient.
— Pour restreints, ils le sont, je t'en réponds; aussi, après le départ de Basquine, j'ai repris ma volée... d'oiseau de nuit ou de proie... Vers ce temps-là, je rencontrai la Levrasse. — Ah! vieux gueux! — lui dis-je, — tu es donc toujours en vie? —Ah! grand brigand, — me répondit-il, — tu as donc voulu me faire cuire en daube dans ma voiture ? — Et toi, tu as donc été assez coriace pour ne pas vouloir cuire? Ça ne m'étonne pas; mais la mère Major? — Elle était plus tendre, elle... tu le sais bien, mauvais garnement, — me répondit la Levrasse. — Elle a parfaitement cuit.
— Ah ! mon Dieu, — m'écriai-Je ; — et l'homme-poisson ? — car j'avais souvent songé à lui depuis notre séparation.
— C'est vrai, — dit Basquine. — Pauvre Léonidas! il était aussi
enfermé dans la voiture au moment où tu y as mis le feu. La Levrasse t'en a-t-il donné des nouvelles, Bamboche?
— L'homme-poisson a échappé au court-bouillon, — m'a dit la Levrasse; mais ce gredin de Poireau, le pitre, a été asphyxié. C'est toujours ça, — reprit Bamboche, et il continua : — La Levrasse était déjà établi marchand de jouets d'enfants passage Bourg-l'Abbé; mais il faisait, disait-il, par délassement, la banque... vieux danquiste! Il s'y connaît. Allons, — lui dis-je, — je te pardonne; tu n'as eu qu'une joue de rissolée, c'est mesquin, n'y pensons plus. — Ah! tu me pardonnes? A la bonne heure, — me répondit la Levrasse, — et pour te prouver que je suis sensible à ta clémence, je t'invite à dîner demain, nous causerons.
— Je n'eus garde de manquer au rendez-vous; le vieux brigand m'étudia, m'observa, me fit jaser, et au dessert, entre la poire et le fromage, il me dit : — Écoute, je fais la banque, et, comme banquier, j'achète souvent, pour un morceau de pain, des créances très légalement exigibles, mais difficiles à recouvrer, tantôt parce que les débiteurs ont filé en pays étranger, tantôt parce que les compères trouvent moyen de mettre leurs biens à couvert... Jusqu'ici, faute d'un associé intelligent, je n'ai pas tiré tout le parti possible de ces affaires, il y aurait pourtant de l'or en barre à gagner. Tiens, un exemple entre ])lusieurs : j'ai acheté quinze mille francs une créance de soixante-douze mille et tant de livres sur un M. Rondeau; il a de quoi payer largement : il possède six à sept cent mille francs, réalisés, avec lesquels il a filé en Angleterre, oii le gaillard mène grande et joyease vie; légalement je ne peux rien, car, dans ce cas, il n'y a pas d'extradition possible, mais, en employant la contrainte morale... — Gomment? — Suppose, mon ami Bamboche, que je te fasse don de ma créance, bien valable, bien en règle, à toi qui es sans le sou? Qu'est-ce que tu ferais, sachant que de l'autre côté du détroit il y a un compère qui a de quoi grandement payer, et qui... j'oubliais cette circonstance importante, est poltron comme la lune? — Pardieu, — dis-je à la Levrasse, — ce n'est pas malin, j'irais trouver mon débiteur, je le prendrais par les oreilles, et, à grands coups de canne, je me ferais payer... — Il y a du bon dans ce que tu dis là, — reprit la Levrasse; mais, — en Angleterre comme en France, on pince les créanciers qui instrumentent à coups de canne, mais on n'arrête pas un créancier qui, je suppose, suivrait incessamment son débiteur dans les rues, dans les promenades, dans les spectacles, en lui disant tout liant et en public :
— Monsieur, vous me devez légalement soixante-douze mille francs, vous avez de quoi me les payer, vous vous y refusez, vous êtes un fripon. — Or, devant un pareil cauchemar, le débiteur s'exécute ; s'il ne s'exécute
pas, on cherche d'autres moyens... et avec ta caboche... Bamboche... ou les trouve. — Combien me donnez-vous ? — dis-je à la Levrasse, — et dans huit jours je vous fais payer de votre M. Rondeau. — ■ Je paye les frais de ton voyage et je te donne cinq mille francs... Voyons, ne me fais pas les gros yeux ; je te donne dix mille francs... veux-tu bien laisser ta canne tranquille; je consens à quinze mille... lu les toucheras chez le correspondant, où le sieur Rondeau ira payer. — Va donc pour quinze mille francs. — Je pars pour Londres; huit jours après, la Levrasse avait son argent, moi ma part; quand je me suis vu à la tête de cette fortune, je me suis dit : Il faut que je retrouve Martin et qu'il en goûte.
— Bravo Bamboche !
— Claude Gérard ne l'a pas voulu... C'a été pour moi un mauvais voyage... oui, doublement mauvais, — ajouta Bamboche en prenant tout à coup un air sombre qui me surprit.
— Pourquoi doublement mauvais ? — lui dis-je, voyant que, pensif, il gardait le silence.
— ■ Parce que je ne t'ai pas trouvé, Martin... Et puis...
— Et puis?...
— Maudite... maison de fous... va... — murmura-t-il à demi-voix. Pour le moment ces paroles me semblèrent inexplicables ; aussi
dis-je à Bamboche :
— Explique-toi.
— Non, — reprit-il en tressaillant ; — à quoi diable vais-je songer?... Claude Gérard n'ayant donc pas voulu te lâcher, — ajouta Bamboche en reprenant son entrain, — je suis revenu à Paris, et, alors, ma foi! roule ta bosse; mais, comme il n'y a généralement que les chenapans de ma sorte qui aient du bonheur, quand j'en ai été à mes derniers mille francs, j'ai joué au n° 113, et, en deux jours, j'ai gagné cinquante mille francs; tu me manquais d'autant plus, mon brave Martin, que j'avais plus d'argent... Je ne dis rien de toi, Basquine... Si j'avais su où te trouver...
— Je te crois. Bamboche, — dit Basquine; — partager avec moi cet argent si facilement gagné, qu'était cela auprès du rude travail d'artisan que tu t'es imposé pendant que nous avons vécu ensemble?...
— C'est vrai, ça ne m'a pas été si rude à gagner, mes cinquante mille francs. Au lieu de la lime et du marteau toute la journée... quelques coups de râteau sur le tapis vert... et encaissés les doublons!... Alors, ma foi! grand tralala! Appartement superbe, chevaux, voitures, table ouverte, et un calendrier de drôlesses, depuis Amélie jusqu'à Zélie... toutes les lettres de l'alphabet y ont passé, mordieu ! Je me faisais appeler le capitaine B-ector Bambochio ; je m'étais fabriqué cette capitainerie-
« Je continuai de chanter dans les cafés des villes où je passais. » (Page 796.)
là en entendant le père la Levrasse parler du Texas, où il avait manigancé je ne sais quelle affaire. Pendant que j'étais en train, je me suis orné d'un père marquis et d'un futur beau-père grand d'Espagne. Pendant un an, j'ai mené la vie d'un joueur; ça ressemblait comme deux gouttes d'eau, pour les émotions, à notre vie vagabonde. Mais tout a une fin, même la bonne chance : la rouge m'avait toujours traité en enfant gâté, elle a fini par me traiter comme feu la mère Major après nos amours;
100® LlV. E. Sue. — Enfants TP.ouv.is — Éd. J. Rouff ict C''. 100° LiV.
794 LES iMISÈRES DES ENFANTS TROUVÉS.
alors j'ai voulu folâtrer avec la noire : la noire a été cent fois pire encore. J'avais déjà dégringolé de mon bel appartement de la rue de Richelieu pour tomber dans un méchant hôtel de la rue de Seine... Là, pendant quelque temps, j'ai carotté ma vie en excitant des duels entre mes voisins les étudiants et leurs amis. Je me faisais accepter comme témoin : déjeunant du pistolet, dînant de l'épée, soupant de l'espadon... J'oubliais de te dire que j'avais un goût passionné pour Fescrime, et tant de dispositions, qu'en dix-huit mois Bertrand... l'incomparable Bertrand, à la salle duquel je me présentai comme fils de famille, avait fait de moi, non pas un tireur élégant, habile, correct et foudroyant comme il en fait tant, ma nature sauvage ne s'y prêtait pas, mais il m'avait donné, comme gaucher, un jeu horriblement dangereux et hérissé. Cette réputation-là, pratiquement établie par un duel où j'avais crevé le ventre d'un créancier révolté, qui pasait pour gros mangeur d'hommes, m'avait aidé singulièrement dans mes recouvrements pour la Levrasse... mais enlin son sac à créances s'était vidé; mes petits étudiants et leurs amis s'étaient tous battus les uns contre les autres... On m'avait mis à la porte de mon hôtel, j'étais pendu au croc du diable et prêt... ma foi... à faire cent fois pis que je n'avais fait, lorsque je rencontre le cul-de-jatte, le Mentor de mon jeune âge.
Le digne homme s'était rangé; il mitonnait alors une affaire de contrebande, cigares, étoffes, liquides, le diable et son train; je connaissais pas mal de monde, plus de mauvais que de bon; je me charge de placer sa contrebande chez des jeunes gens et chez des filles, moyennant courtage. Je vivotais, demeurant au siège de notre société, impasse du Renard, mais la mèche contrebandiste est éventée... Il n'y avait pas de preuves contre moi, je file... Je ruminais un mauvais coup, lorsqu'une idée me vient : je suis vigoureux, la nature m'a doué de cinq pieds sept pouces, — me dis-je, — je vais me vendre comme remplaçant militaire.
Une fois acheté, je joue le prix de ma vente. Si je gagne, je me remplace moi-même; si je perds, je me fais soldat, et je n'en ai pas pour deux mois sans être fusillé comme insubordonné... — Ce que c'est que les cartes, pourtant!... Juste comme les femmes : un caprice reprend à la nmge. Je gagne dix mille francs, je rachète un remplaçant, et me voilà remonté sur ma bêle... Mais, à moi, un malheur ne vient jamais seul, ni un bonheur non plus, — et Bamboche nous tendit avec émotion la main à moi et à Basquiue. — Le vieux gueux de la Levrasse avait de nouvelles créances à recouvrer; il joignait à cela l'agrément d'offrir de l'argent comptant aux fils de famille qu'il savait devoir être riches à la mort de
papa et de maman. Les bonnes chances du jeu me permettaient de me mêler à une compagnie déjà diablement mêlée, bien entendu ; là j'amorçais quelques jeunes pigeons égarés du colombier paternel. La Levrasse les plumait, et j'avais ma part du duvet... Le cul-de-jatte avait fait le plongeon pendant un bout de temps; il reparaît à la surface de la boue de Paris, j'en fais mon second... et par respect pour ses cheveux blancs, je lui confère le grade de major... ce sont ses invalides; lorsqu'il y a des créanciers récalcitrants, il sonde le terrain... et me sert au besoin de témoin...
Tel est l'état de mes affaires, mes enfants... J'ai dans ce secrétaire, que vous voyez là, cinq mille et quelques cents francs à votre service... J'avais pris depuis quelques jours la drôlesse que vous avez vue ce soir aux Funambules, où j'étais allé sans lire l'affiche. M""" Bambochio, que le diable la retrouve, m'avait dit : — Allons aux Funambules, c'est bon ton... — j'y suis allé... et... je vous l'ai dit, mes enfants, comme toujours j'ai eu deux bonheurs à la fois, qu'est-ce que je dis deux?... j'en ai eu trois, quatre, cinq, car je me suis donné la douceur de soufQeter le vicomte Scipion, son père et d'autres en allant au secours de cette pauvre Basquine. Voilà ma confession; maintenant, Basquine, comment diable t'avons-nous retrouvée sur ce théâtre ?
Basquine rencontre à Sceaux le vicomte Scipion. — Elle entre au Itiéàtrc — Fia des confldences. Balthazar quitte Paris. — Ses dernières recommandations à Martin.
— Après avoir quitté Bamboche, — reprit Basquine, — je m'éloignai de Paris, de crainte de le rencontrer et de céder à de nouvelles instances ; je continuai de chanter dans les cafés des villes oii je passais. Quoique mon public fût aussi grossier que notre ancien public, lorsque nous faisions partie de la troupe de la Levrasse, je tâchais de donner à ma voix, à mon accent, à ma physionomie, le plus d'expression possible; tout devenait ainsi pour moi un sujet d'étude et d'observation sur les moyens de captiver, d'émouvoir les spectateurs. J'essayai même de composer les paroles et les airs de quelques chansonnettes qui furent assez goûtées de mon auditoire en plein vent. Préoccupée du seul but où tendaient toutes mes pensées, j'étais à peine sensible à la dure pauvreté, aux dégoûts, aux ignobles contacts que m'imposait mon nouveau vagabondage, misères qui auraient dû m'être d'autant plus pénibles, que durant mon long séjour chez le milord-duc, j'avais connu tous les raffinements d'une vie opulente. Le hasard m' ayant amenée à Orléans, un soir je chantai dans un café d'assez bas étage; je me trouvais en voix, mon succès fut très grand. Parmi les auditeurs, je remarquai un homme de cinquante ans environ, d'une figure très intelligente^ mais dont la couleur empourprée trahissait son ivrogne d'une lieue ; l'aspect de ce personnage me frappa d'autant plus qu'il était vêtu d'une façon bizarre. Sa mauvaise redingote laissait entrevoir une espèce de vieux justaucorps de velours bleuâtre éraillé où se voyaient les vestiges de quelques anciennes broderies de similor, et son pantalon rapiécé s'échancrait sur des bottes de maroquin éculées, autrefois rouges.
— Quelque vieil acteur, je parie? — dit Bamboche.
— Justement, — reprit Basquine. — Ce personnage, qui usait à la ville sa défroque de théâtre, était un vieux comédien d'opéra-comique de province; son ivrognerie continuelle l'avait fait récemment expulser du théâtre de la ville ; on l'appelait la BaguenavAÎlère. Doué d'assez d'esprit
naturel, très gai, très bon convive, les oisifs se le disputaient : aussi était-il toujours entre deux vins, à moins qu'il ne fût complètement ivre... La Baguenaudière, après m'avoir écoutée chanter avec beaucoup d'attention, ne m'applaudit pas, mais vint à moi, et me dit : — Je suis un vieux routier... je me connais en voix et en talents... Si tu travailles, ma petite, avant quatre ou cinq ans tu seras première chanteuse à l'Opéra de Paris... Situ le veux, je te donnerai des leçons, je n'ai rien à faire, ça m'amusera. — J'acceptai avec une vive reconnaissance.
— Et cet homme avait-il véritablement du talent ? — demandai-je à Basquine.
— Si ce malheureux, — reprit-elle, — avait pu mettre en pratique les excellentes théories qu'il professait sur son art, il se fût fait un nom illustre parmi les grands comédiens de son temps. Le professeur que le milord-duc m^'avait donné était un excellent chanteur et un compositeur remarquable, mais il n'était nullement acteur. La Baguenaudière, au contraire, était assez bon musicien (il remplissait les rôles de bouffe dans l'opéra-comique), surtout comédien consommé. Personne mieux que lui ne connaissait théoriquement les innombrables ressources de son art, depuis les effets du comique le plus franc jusqu'aux effets dramatiques les plus élevés; pourquoi cet homme d'une si merveilleuse intelligence, et qui détaillait, analysait également un rôle de Molière, de Racine ou de Corneille, avec une incroyable profondeur de sentiment et d'observation. pourquoi cet homme était-il devenu et resté médiocre chanteur d'opéra?... C'est une de ces contradictions aussi fréquentes qu'inexplicables. J'acceptai Foffre de la Baguenaudière; il fut pour moi dans ses leçons d'une sévérité, d'une dureté presque brutales ; mais dans les moments lucides que lui laissait l'ivresse, il me donna des enseignements qui furent pour moi une véritable révélation... Malheureusement, ces inestimables leçons eurent un terme. De plus en plus dominé par l'ivresse, la Baguenaudière tomba dans un abrutissement qui devint de l'idiotisme ; on fit acte de générosité en le plaçant, je crois, dans un dépôt de mendicité; plusieurs fois ce malheureux homme m'avait conseillé de me rendre à Paris, et de tâcher de me faire accepter, à quelque prix que ce fût, dans un petit théâtre, certain, disait-il, qu'une fois casée, n'importe où, et si je continuais à travailler, je finirais par me faire connaître... Je partis donc d'Orléans pour venir à Paris, continuant de gagner mon pain en chantant sur ma route. J'arriv-ai ainsi à Sceaux... ce fut là, — dit Basquine dont le front redevint sombre, menaçant, — ce fut là que, depuis la scène de la forêt de Chantilly, je revis le vicomte Scipion pour la première fois ; c'était jour de fête : espérant gagner quelque chose en allant chanter dans
la meilleure auberge du village, je me la fis enseigner. Je venais d^achever une chanson devant plusieurs personnes attablées au milieu du jardin de ce restaurant, lorsqu'un garçon de service vint me prévenir que l'on désirait m'entendre dans l'un des salons du premier. — Tu vas avoir des pièces blanches, — me dit le garçon, — car ce sont des personnes riches... — Je suivis mon guide, il ouvrit une porte, et je me trouvai en présence de Scipion et de deux de ses camarades. La scène de la forêt de Chantilly m'était restée si présente, que je reconnus tout d'abord le vicomte; lui ne se souvint sans doute pas de moi; d'ailleurs il me parut, ainsi que ses amis, très animé par le vin. — x\llons, chante, petite gueuse, — me dit-il grossièrement et presque sans me regarder, — je te payerai mieux que ces canailles du jardin. — Tiens, ramasse, — et il me jeta insolemment une pièce de cinq francs qui roula par terre. J'étais si émue des souvenirs de toute sorte que la vue de ce méchant enfant éveillait en moi, que je ne fis d'abord aucune attention à ses grossièretés ; muette, immobile, je ne ramassai pas l'argent; mon silence attira son atttmtion ; se levant alors de table, il dit quelques mots à Toreille de ses deux camarades ; l'un cournt pousser le verrou de la porte... et alors commença contre moi une scène d'ignoble brutalité. Je me défendis, pleurant, suppliant à voix basse, sans oser appeler au secours, sachant qu'en cas de scandale, le maître de l'hôtel me donnerait tous les torts et me chasserait ignominieusement... Mes prières, ma frayeur enhardirent ces petits misérables; ma résistance obstinée exaspéra Scipion; déjà animé par le vin, il entra dans un accès de rage, m'accabla d'injures, me frappa si méchamment au visage... que mon sang coula... Me dégageant alors par un effort désespéré, je me précipitai à la fenêtre, que j'ouvris en criant au secours... J'avais la figure ensanglantée; les personnes attablées dans le jardin, me voyant ainsi, se levèrent en tumulte; un des camarades de Scipion, épouvanté, courut ôter le verrou de la porte ; le maître de l'auberge entra, rejeta tout sur moi et me chassa brutalement; mais plusieurs spectateurs de cette scène prirent parti pour moi, et sans l'arrivée du gouverneur de Scipion, qui, aidé de l'aubergiste, fit passer le vicomte et ses camarades par une porte de derrière, où ils montèrent aussitôt en voiture, la foule indignée leur eût fait ])eut-être un mauvais parti.
— Mauvais gredin, — s'écria Bamboche, — c'est toujours le même méchant gamin de la forêt de Chantilly... faudra pourtant que ça finisse pour lui par quelque chose d'un peu rude... Il commence à avoir l'âge...
— Cela me regarde... j'attendrai... — dit Basquine avec sa froide ironie. — Si je vous parle de cette autre indignité de Scipion, mes amis, c'est que, rapprochée de la scène de ce soir... cela prend un caractère de
fatalité étrange... — ajouta Basquine en s'animant peu à peu, — c'est que, sans doute, le mauvais génie du vicomte le jette toujours sur ma route... le pousse à m'accabler d'outrages faits pour exalter la vengeance d'une femme jusqu'à la férocité... — s'écria Basquine, l'œil étincelant, les nariues gonflées, les traits contractés par une expression de ressentiment implacable, — ce n'était pas assez de m'avoir, toute petite, impitoyablement repoussée, de m'avoir plus tard injuriée, souffletée, il faut encore que le mauvais sort du vicomte l'amène ce soir au théâtre... car vous ne savez pas, vous deux, ce qu'il y a de désespérant pour moi dans ce qui s'est passé; je ne vous parle pas de l'immiliation à la fois ridicule et atroce que j'ai soufferte... des huées, des insultes dont j'ai été poursuivie ; mais sachez que ce n'est qu'après des efforts de volonté inouïs, après des privations incroyables, que j'étais parvenue à entrer à ce malheureux théâtre ; ne chantant plus dans les rues, j'étais obligée de vivre avec les dix sous par jour que l'on me donnait comme figurante; c'està-dire de ne pas manger de pain à ma faim, et de coucher pêle-mêle dans d'horribles repaires, avec ce qu'il y a de plus crapuleux dans Paris.
— Ah ! pour une femme, c'est affreux, — m'écriai-je. — Mon Dieu ! que tu as dû souffrir !
— L'espoir, la conviction de réussir et de me venger un jour me soutenaient, — dit Basquine; — je redoublais de zèle; aussi, chance imprévue pour moi, un directeur de théâtre de province assistait ce soir à la représentation; s'il eût été satisfait de mon chant et de mon jeu, il m'offrait un engagement de huit cents francs... c'était bien peu... et cependant c'était tout pour moi, car, une fois ce premier pas fait, je me sentais certaine d'arriver, à force de travail et d'opiniâtre volonté;... mais, vous le concevez, — ajouta Basquine avec un accent de sombre désolation, — après ma ridicule et ignominieuse chute de ce soir... toute espérance est perdue de ce côté... Je ne sais si j'oserai même me représenter à ce malheureux théâtre oii j'avais eu tant de peine à me faire admettre... Il n'importe... je n'ai que seize ans !... — poursuivit Basquine avec un accent d'indomptable opiniâtreté, — je recommencerai sur de nouveaux frais... je chercherai d'autres moyens... je n'abandonne pas ma vengeance, moi... je veux parvenir... je parviendrai. Oui, toute avilie, toute faible, toute isolée, toute misérable que je suis, je parviendrai... Oh! béni sois-tu, Scipion... la nouvelle haine que tu m'inspires doublera mon énergie... Béni sois-tu... car si je ne meurs à la i)eine... toi et ceux de ta race... vous...
Puis s'interrompant soudain, en nous regardant Bamboche et moi, presque avec confusion, Basquine nous dit :
— Pardon... pardon, mes amis, de vous oublier pour ces ressentiments... Plus tard nous parlerons de l'avenir... mais aujourd'hui que nous voilà réunis, après tant d'années d'épreuves et de séparation... ne songeons qu'au bonheur de nous revoir et de pouvoir au moins nous dire ce que nous n'avons peut-être dit à personne... cela calme, cela console... cela encourage... Ma confession est terminée, Martin; celle de Bamboche l'est aussi... A ton tour maintenant. Tu ne sais pas avec quelle impatience nous attendons ton récit.
Je racontai aussi brièvement que possible tout ce qui m'était arrivé depuis notre séparation... et, je l'avoue^ emporté par l'effusion, me faisant scrupule de cacher quelque chose à ceux-là qui, dans leur confiance expansive, venaient de m'initier aux plus secrètes pensées de leur cœur, aux plus tristes mystères de leur vie... je ne leur cachai ni mon respectueux amour pour Régina, ni les alarmes que me causaient les diverses poursuites dont elle était l'objet.
Et d'ailleurs, en outre de l'aveugle et légitime confiance que m'inspirait l'affection de Basquine et de Bamboche, je comptais sur la connaissance que ce dernier semblait avoir des antécédents de Robert de Mareuil, pour attendre au besoin un utile concours de mon ami d'enfance.
Je fus enfin amené à cette confidence, peut-être indiscrète, et par rémotion sincère, profonde, que témoignèrent Basquine et Bamboche en m' entendant raconter ma lutte obstinée contre le mauvais sort, et par leur angoisse, je dirais même leur effroi... lorsque, dans mon récit, ils me virent sur le point de faillir.
— Ah! je respire... — s'écria Basquine. — Martin... un moment tu m'as fait peur... — dit Bamboche, lorsque je leur eus raconté comment la rencontre providentielle de Régina m'avait sauvé de l'infamie.
Contraste bizarre, encore pour moi inexplicable à celte heure, ces deux êtres n'espéraient plus rien, n'attendaient plus rien des sentiments honnêtes, élevés, généreux, et ils comprirent et ils apprécièrent avec la plus touchante sympathie tout ce qu'il pouvait y avoir de courageux et de bien dans ma conduite, durant ces temps de rudes épreuves. Il en fut de même au sujet de mon amour pour Régina.
— Tu crois en Régina, comme ma pauvre mère croyait à la sainte Mère de Dieu, — me dit Basquine émue, — ce n'est plus de l'amour... c'est de la religion.
— Martin, — me dit Bamboche d'une voix grave, lorsque j'eus ter-
Nous oubliâmes le préseul et l'avenir, dans ce cordial souper quidura jusqu'au jour. » (P. 805.)
Liv. 101.
miné ma confession, — tu es la meilleure créature qu'il y ait au monde... Tu vas rire, quand je te dirai .^ue je suis content d'être ce que je suis... parce que je t'apprécie mieux... que si je te valais... que si j'étais à ta hauteur.
— Bamboche, l'amitié t'aveugle, — lui dis-je en souriant.
— Eh ! tonnerre de Dieu. . . je ne veux pas faire de phrases, — s'écriat-il, — et pourtant ça n'empêche pas que plus on est bas placé et mieux l'on juge de l'élévation d'une montagne...
— Il a raison, — reprit Basquine; — l'amitié ne nous aveugle pas... Elle nous empêche seulement d'être envieux ou injustes... Va... mon bon Martin... — ajouta Basquine avec un sourire navrant, — ce n'est jamais la beauté qui sait le mieux apprécier... la beauté... c'est la laideur... lorsqu'elle est inoffensive et sans envie...
— Et puis, vois-tu, — reprit Bamboche, — le diable n'y peut rien... Tu resteras Martin, comme Basquine et moi nous resterons Basquine et Bamboche; nous sommes maintenant coulés en bronze, toi dans le bon moule, nous dans le mauvais ; gratter ce bronze, c'est s'amuser à s'arracher les ongles; et c'est un sot jeu, car, après tout... qu'est-ce que cela fait? Basquine et toi, m'aimez- vous moins parce que je suis un sacripant. .. en attendant que je devienne cent fois pis? Non... vous m'aimez comme je suis...
— Parce qu'il y a encore en toi d'excellentes qualités, — dis-je. Il secoua la tête et me répondit :
— Je n'ai que deux qualités : Être à Basquine, à la vie, à la mort... et d'une; être à toi, Martin, à la vie, à la mort... et de deux... c'est le fond de mon sac... Mais qu'est-ce que cela fait? Basquine et moi, t'aimons-nous moins, parce que tu es aussi haut par le cœur que nous sommes bas? Non, nous t'aimons comme tu es... Mais où nous sommes égaux et pareils, c'est par notre dévouement les uns pour les autres... Quant à cela, vois-tu, Martin, ne fais pas le fier... je te vaux, et Basquine nous vaut tous les deux. Nos confessions ont eu cela de bon, qu'elles nous apprennent que nous avons besoin les uns des autres ; quant aux moyens de nous aider, nous les trouverons... et, comme je ne m'embête pas... pensons d'abord à moi... Pour le quart d'heure, je n'ai besoin de rien du tout. Reste vous deux : Basquine et Martin... Il faut que Basquine, malgré sa chute de ce soir aux Funambules, conserve en province l'engagement qu'elle espérait... ou plutôt, mieux que cela... il faut qu'elle ait un superbe engagement à Paris.
— Gomment cela? dit Basquine.
— Que le diable m'emporte, si je le sais, — dit Bamboche; — mais
101° LlV. E. Sue. — Enfants trouvés. - Éd. J. Houff et C". 101° LiV.
tu l'auras, et un engagement de premier rôle encore, j'en réponds...
— Oui, nous en répondons, — m'écriai-je. — Balthazar Roger, le poète, un de mes maîtres, est fanatique du talent de Basquine. Un journaliste influent, de ses amis, partage cette admiration... il n'y a pas de meilleur cœur que celui de Balthazar... il aura été navré de l'événement de ce soir, ma pauvre Basquine... Je me fais fort de l'engager à te recommander de toutes ses forces à son ami le journaliste.
— Et une fois lancée par les journaux, — s'écria Bamboche, — c'est toi, Basquine, toi, qui dicteras les conditions... Quand je te disais que nous te ferions engager comme premier rôle !... Quant à toi, Martin... ou plutôt quant à M"° Régina, qui maintenant n'aura pas de serviteur plus zélé que moi, puisque tu l'aimes autant que tu la respectes, elle ne tombera pas entre les mains du Robert de Mareuil... c'est moi qui te le dis. Tu ne sais pas ce que c'est que cet homme-là... je suis un saint auprès de lui... mais, sois tranquille, on le démolira, et une fois celui-là démoli (il paraît que c'est le plus menaçant), nous nous occuperons des autres... du prince de Moutbar et du père de ce gredin de petit vicomte. Ça fera deux bouchées... pas plus... A quelle sauce les mangerons-nous? Je n'en sais rien, mais nous la trouverons... nous venons bien, grâce à toi, de trouver le moyen de faire engager Basquine...
Et comme je paraissais douter un peu de ses procédés expéditifs et immanquables, Bamboche ajouta :
— Si tu dis un mot de plus, je m'engage formellement à te faire épouser M"® Régina... Mais non, — reprit aussitôt Bamboche en me tendant la main d'un air repentant, — pas de plaisanteries avec ce nom-là... Pardon, Martin. . . pardon, j'ai eu tort. . . C'est déjà beaucoup que tu acceptes mon aide... Mais, vois-tu?... mon brave... pour lutter contre des Robert de Mareuil, des Bamboche valent mieux que des Martin.
— Robert de Mareuil, m'as-tu dit, Martin, était ce soir aux Funambules? — reprit soudain Basquine après un silence pensif.
— Oui, — repris-je, — à l'avant-scène à gauche...
— C'est cela... — dit-elle vivement. — Quoique placé dans le fond de la loge, il s'était beaucoup avancé... vers le théâtre.
— Justement, — dis-je à Basquine ; il semblait attiré, fasciné par ton jeu et par ton chant.
— Singulier hasard ! — reprit Basquine, — je l'avais un instant remarqué; car, toute à ma scène... je ne pensais qu'au personnage que je représentais...
— Le Robert de Mareuil paraissait fasciné, — s'écria Bamboche en regardant Basquine d'uu air d'intelligence.
LES MISERES DES ENFANTS TROUVÉS. 80t
— Oui... — reprit celle-ci en souriant de son rire sardonique, — comprends-tu ? un ami du vicomte ? un des coryphées de cette race que j'abhorre ?
— Pardieu ! si je comprends ! — s'écria Bamboche.
— Moi aussi, — leur dis-je, — je crois comprendre. Mais prenez garde... Robert de Mareuil... est...
— Ne te mêle pas de ça, Martin, — dit Bamboche en m'interrompant. — Il y a de la grosse ouvragé dont tu ne dois pas t'occuper... ça te salirait les mains, tu es trop délicat! D'ailleurs, sois tranquille... nous ne ferons rien sans ton avis... Mais au diable les affaires pour ce soir... ça nous vole notre meilleur temps... Nous n'avons plus rien à nous apprendre, régalons-nous un peu du temps passé ; commençons-les : — Te souviens-tu "i. — et soupons... Moi, la joie m'allonge les dents. Heureusement, j'avais fait préparer à souper pour moi et pour feu M""^ la capitainesse Bambochio. A table, mes amis... à table... Ça ne vaudra peut-être pas la cuisine de ce pauvre Léonidas Requin. Vous souvenez-vous? quels fameux ragoûts de mouton il nous faisait !
— Et les matelotes donc... il y excellait... en sa qualité d'hommepoisson, — dit Basquine, en cédant ainsi que moi au joyeux entraînement de Bamboche.
• — Et sa manière d'éloigner les curieux, — dis-je à mon tour, — lorsqu'ils venaient l'étudier de trop près dans sa piscine... vous rappelezvous?
— ■ Parbleu, si je m'en souviens, — dit Bamboche en approchant du feu une table somptueusement garnie qu'il alla chercher dans son salon, où elle était toute préparée... — C'est lors de notre dernière représentation chez la Levrasse, que Léonidas a fait sa plus belle peste en manière de niche aux curieux!... J'étais dans la seconde enceinte, et j'ai senti cette odeur empoisonnée... c'était à étrangler,
— Et ce jour-là même, pauvre Basquine, — lui dis-je, — te souviens-tu du danger que ce monstre de mère Major t'a fait courir... tu te rappelles ! dans la pyramide humaine.
Et sous le charme irrésistible de ces mots magiques pour des amis d'enfance, enfin réunis après une longue séparation : — te souvienstu?... tout au souvenir de notre vie passée, nous oubliâmes le présent cl l'avenir^ dans ce cordial souper qui dura jusqu'au jour.
Au matin, je regagnai le logis de mes maîtres, gravement inquiet de
savoir commeut ils auraient considéré mon absence, car il me fallait à tout prix rester au service de Balthazar, ou plutôt au service de Robert de Mareuil, dont j'avais tant d'intérêt à pénétrer les démarches; je me préparai donc à m'excuser, grâce à une fable assez adroitement arrangée. J'entrai dans l'appartement de mes maîtres; la clef était sur la porte; j'ouvris.
A ma grande surprise, je trouvai Balthazar faisant sa malle. Pauvre et digue poète! elle fut bientôt pleine, et le plan architectural du splendide palais qu'il devait faire bâtir la remplissait en grande partie.
La physionomie de Balthazar était grave, triste; je ne l'avais jamais vu ainsi ; en m'apercevant il me dit affectueusement :
— Ah ! te voilà, Martin ?
— Monsieur, — lui répondis-je tout confus, — excusez-moi... si... hier... j'ai manqué...
— Ne parlons pas de cela, Martin... je n'ai plus le droit de te gronder... mon pauvre serviteur d'un jour... je pars...
— Vous partez, monsieur? — m'écriai-je, et involontairement j'ajoutai :
— Et M. le comte de Mareuil... votre ami?...
— Mon ami ?. . . — reprit le poète en accentuant ces mots presque avec amertume, — mon ami?... il reste ici... il gardera cet appartement : l'hôtel et le quartier lui conviennent.
— Mais vous... monsieur?...
— Moi, mon garçon... je vais passer quelque temps à la campagne...
Sans aucun doute, une grave et brusque rupture avait éclaté entre le poète et Robert de Mareuil.
Après un assez long silence, Balthazar me dit en tirant un papier de son portefeuille :
— Je te dois une soixantaine de francs pour les commissions que tu as faites pour moi, mon garçon... car tu sens bien que les gages capitalisés en millions... ce sont de mauvaises plaisanteries... bonnes quand on est gai... Excuse-moi de t'avoir fait attendre si longtemps... ton argent.
— Ah ! monsieur...
— Je voudrais mieux récompenser tes soins, ton zèle et ta délicatesse, car... jamais, pauvre garçon... tu n'as osé me demander un argent qui t'était bien nécessaire sans doute... si je ne t'en ai pas donné plus tôt, c'est que... tout bonnement, je n'en avais pas... le trimestre de ma petite pension n'était pas encore échu, mais il le sera demain.
Voici le reçu que tu porteras à l'adresse qui est indiquée... tu toucheras cet argent pour moi, sauf soixante francs que tu garderas, et tu m'enverras le reste par un mandat sur la poste, à Fontainebleau, au bureau restant.
— Oui, monsieur... je vous remercie bien, — lui dis-je en prenant le papier.
— Mais j'y songe, — reprit le poète en souriant, — -j'ai une si indéchiffrable écriture, que je ne sais si tu pourras lire l'adresse... Essaye un peu.
Je lus le reçu assez difficilement, il est vrai ; il était ainsi conçu :
« Je reconnais avoir reçu de monsieur Renaud, rue Montmartre, n° 10, la somme de trois cent cinquante francs 'pour le trimestre échu de la 'pension que Monsieur Just a la générosité de me faire.
« Paris, etc. »
— Ah ! mon Dieu ! — m'écriai-je après avoir lu : — Encore mo7isieur Just!
— Qu'as-lu donc? Que veux-tu dire? — me demanda le poète.
Et je racontai à Balthazar ce que j'avais appris des autres libéralités de cet homme singulier.
— C'est extraordinaire, — me répondit le poète d'un air pensif; — il faut que M. Just soit le diable en personne : je mourais aussi de faim, quand il m'a déniché; comment savait-il que j'étais orphelin? que mon pauvre père, le meilleur des hommes, ruiné par une banqueroute, m'avait laissé sans ressources, et qu'avec la rage d'écrire j'avais la conscience d'arriver un jour à me faire un nom à force de travail ? je l'ignore. Ce qu'il y a de certain, c'est que M. Just, qui a bien l'air le plus rébarbatif et le plus brutal du monde, m'est apparu un beau jour ; qu'après un long entretien, oii il m'a fait voir qu'il était incroyablement instruit de tout ce qui me regardait, il m'a laissé une lettre pour ce M. Renaud, qui depuis m'a toujours payé celte pension, si utile pour moi et si peu attendue. Je n'ai jamais revu d'ailleurs M. Just ; seulement l'homme d'affaires me disait chaque fois : — « Ça va bien, continuez, vous êtes un garçon laborieux... vous arriverez, on vous surveille, on sait ce que vous faites... » Mon seul désir, — ajouta le poète en soupirant, — est de voir un jour M. Just^ car c'est à lui que je devrai tout... si je parviens...
— Oh ! je l'espère pour vous, monsieur.
— Et moi aussi... Maintenant... dis-moi... je te sais un brave
808 LES iMISÈRES DES ExNFANTS TROUVÉS.
garçon... écoute mou couseil : il se peut que M. Robert de Mareuil, qui me remplace dans cet appartement garni... te propose de rester à son service...
— Eh bien ! monsieur ?
— Eh bien ! n'accepte pas... ne te laisse pas séduire par l'appât du gain... reste ce que tu étais, un bon et fidèle commissionnaire, je ne puis t'en dire davantage... Mais, du reste, — reprit dignement le poète, — comme jamais je ne désavoue mes paroles, tu pourras dire à M. le comte de Mareuil que c'est moi... entends-tu bien? que c'est moi qui t'ai donné le conseil de ne pas rester à son service. Allons, mon pauvre Martin, une dernière commission ; porte cette malle aux voitures de Fontainebleau...
Je me sentais tout ému de l'accent affectueux du poète, et malgré les mille pensées qu'éveillait en moi sa rupture prochaine avec Robert de Mareuil, me souvenant des intérêts de Basquine, je dis à Balthazar :
— Hélas! monsieur, vous partez justement lorsque j'ai un grand service à vous demander...
— Quel service, mon garçon?
— Hier soir... monsieur, vous avez été témoin du grand malheur qui est arrivé à cette pauvre Basquine.
— Les misérables ! les bélîtres ! les ânes ! — s'écria le poète. — Elle est sublime... elle, sur ce théâtre... c'est une perle... au fond d'une huître...
— Eh bien ! monsieur... je vous l'ai dit, j'ai connu Basquine toute petite... Hier soir, j'ai trouvé moyen de la revoir... après son malheur; un de nos compagnons d'enfance et moi, nous sommes restés près d'elle cette nuit... tout son avenir est perdu après un tel scandale, car, pour comble de malheur, la pauvre fille comptait sur un engagement pour la province, qui devait se décider hier soir... le directeur assistait à la représentation; mais, après un tel événement... vous concevez... et pourtant, monsieur, si vous vouliez...
— Que puis-je faire à cela?
— Vous n'êtes pas sans connaître des journalistes... On dit que si les journaux disait du bien de Basquine...
Le poète m'interrompit.
— Je ne devrais pas m'intéresser à Basquine, non à cause de son talent, je l'admire ; de son caractère, je ne le connais pas ; mais parce que, sans le vouloir... elle a...
Mais le poète n'acheva pas et reprit :
— Il n'importe, la justice avant tout... j'écrirai à Duparc le journa-
... « Lui prit les deux mains, et le contenant malgré ses efforts... » (Page 813.)
liste, le tout-puissant Duparc; justement il est fanatique de Basquinc... il va l'entreprendre... c'est une révélation à faire, une nouvelle étoile à signaler au monde! — s'écria Balthazar, en s'animant malgré lui... — Sois tranquille, Martin, je ferai mieux que d'écrire à Duparc, tout à l'heure avant mon départ j'irai le voir, et, de plus, je me charge d'illustrer Basquine : je lui dédierai une épître... qui paraîtra dans tous les journaux, pendant que Duparc battra la grosse caisse dans son feuille-
102^ LlV. E. Sue. — Enfants trouvés. — Éd. J. Rouff et C'a. lO'l" LiV.
810 LES iMISÈUES DES ENFANTS TROUVÉS.
ton, le commun des martyrs de la presse fera chorus... ç,i fiat lux... un nouvel astre aura lui,
— Ah! merci, monsieur, — m'écriai-je, merci de...
— C'est moi qui te remercie, mon digne Martin, — me répondit Balthazar d'une voix émue. — Je m'en allais de Paris le fiel au cueur, l'amertume à la bouche ; grâce à loi je m'en irai avec une douce et bonne pensée, celle de faire rendre justice à une pauvre sublime créature ignorée et persécutée... Allons, merci, Martin! adieu, mon garçon!... compte sur moi pour ta protégée... reste un bon et honnête garçon, et surtout... surtout n'entre pas au service de M. de Mareuil.
Puis, prenant son vieux chapeau et son parapluie, le poète jeta un dernier coup d'oeil presque mélancolique autour de lui, et dit :
— Chère et modeste petite chambre, que de beaux songes d'or j'ai faits dans tes murs! que de bonnes heures de travail et d'espérance j'ai passées ici !
Puis, haussant les épaules, comme s'il se fût reproché ces adieux, il s'écria :
■ — Allons, voilà-t-il pas que j'adresse de poétiques adieux aux murailles d'une chambre garnie! Allons... au revoir, Martin, compte sur moi pour Basquine... Je veux être l'Herschcll de cette nouvelle constellation... et si cela est nécessaire pour ta protégée, écris-moi poste restante, à Fontainebleau, en m'envoyant l'argent. D'ailleurs je reviendrai à Paris... dans un ou deux mois peut-être., et en passant, je regarderai si tu es à ton coin. Adieu, mon garçon... n'oublie pas ma recommandation, c'est capital pour toi : — N'entre pas au service de M. Robert de Mareuil.
Le poète parût.
Le jour suivant, malgré les avis réitérés de Balthazar, j'entrai au service de Robert de Mareuil
Un mariage secret. — Robert de Mareuil, Régina, Rasquine, Ramboche, Martin, la Levrasse et le cul-de-jatte se trouvent en présence.
Depuis un mois qu'avait eu lieu ma rencontre avec Basquine et Bamboche, j'étais entré au service de Robert de Mareuil, malgré les conseils de Balthazar ; un soir, j'assistais, invisible, à la scène suivante, qui se passait dans une petite maison située vers la partie la plus déserte du quartier des Invalides.
Il était nuit.
Au fond d'une chambre du rez-de-chaussée, assez délabrée, se dressait un autel improvisé; néanmoins le tabernacle, l'Evangile, les burettes, etc., rien n'y manquait; quatre grands flambeaux plaqués d'argent, garnis de cierges, éclairaient seuls cette pièce et y répandaient une triste clarté.
A quelques pas de l'autel on voyait deux chaises placées à côté l'une de l'autre ; le plus profond silence régnait dans cette chambre, où il ne se trouvait alors personne.
Minuit avait lentement sonné au loin, depuis un quart d'heure, lorsque le roulement sourd d'une voiture ébranla les vitres, puis j'entendis le bruit de plusieurs portes brusquement ouvertes et refermées, pendant que des pas précipités couraient sur le plancher d'un appartement situé au-dessus du rez-de-chaussée, où je me tenais caché.
11 se fit ensuite un nouveau silence, et une femme, enveloppée d'un manteau à capuchon rabattu, après avoir traversé rapidement la chambre où était dressé l'autel, disparut par une porte latérale; mais, au bout de quelques instants, cette porte s'entr'ouvrit et se referma à différentes reprises, comme si la femme qui venait d'entrer dans cet endroit voulait épier ce qui se passait ou plutôt ce qui allait se passer.
Un homme de haute taille, entrant ensuite, examina un instant les préparatifs ; il trouva sans doute encore trop de clarté, car il éteignit deux des quatre cierges et sortit, laissant cette grande chambre presque plongée dans les ténèbres que de si faibles luminaires dissipaient à peine.
Ce personnage venait de disparaître, lorsque les deux battants de la porte du fond s'ouvrirent... un homme, accompagné d'une femme, s'avança lentement vers l'autel.
Cet homme était Robert de Mareuil; cette femme était Régina.
Deux autres personnes les suivirent à quelques pas de distance.
La jeune fille avait l'air calme, recueilli, résolu; les tresses de ses épais cheveux noirs encadraient son beau visage, pâle et transparent comme un camée; sa robe noire un peu traînante, sa taille élancée, son port de tête haut et fier donnaient à sa démarche une grande majesté... Robert de Mareuil était pâle aussi, et, malgré son assurance affectée, un observateur eût surpris çà et là les tressaillements d'une profonde angoisse sous ce masque menteur.
Robert et Régina s'agenouillèrent sur les deux chaises préparées à l'avance; les deux hommes dont ils étaient accompagnés se mirent aussi à genoux, mais à quelques pas en arrière.
Pendant un instant, le regard de Régina s'arrêta sur le comte avec une touchante expression de confiance et de tendresse, puis détournant soudain la vue et courbant le front, elle joignit les mains et sembla prier avec ferveur... La jeune fille venait de voir entrer un prêtre revêtu de ses insignes sacrés ; marchant à pas comptés, il tenait le saint calice entre ses mains.
Le prêtre s'approcha de l'autel, donna sa bénédiction aux assistants, et commença à célébrer la messe du mariage, pendant que les deux hommes, les témoins de Robert et de Régina, tenaient, selon l'usage, une pièce d'étoffe étendue au-dessus de la tête des deux fiancés.
Lorsque le prêtre vint à demander à Robert et à Régina s'ils consentaient à se prendre pour époux, la jeune fille releva le front et prononça le oui solennel d'une voix ferme. Robert, qui de temps à autre jetait autour de lui des regards inquiets, répondit d'une voix mal assurée.
Après l'échange des alliances, et alors que le prêtre faisait aux deux époux une exhortation sur leurs devoirs, j'entendis le tintement des grelots de plusieurs chevaux de poste qui entraient dans la cour de la maison. A ce bruit, Robert tressaillit de joie, et de ce moment il contraignit si peu son impatiente anxiété, que, se levant de sa chaise avant la fin de la cérémonie, il prit Régina par la main et lui dit d'une voix précipitée :
— Partons, Régina... partons... nos moments sont comptés...
La jeune fille jeta sur le comte un regard surpris, et d'un geste expressif sembla le rappeler aux convenances qu'il oubliait si étrangement. Le comte se mordit les lèvres, ses traits se contractèrent, et le
bout de son pied frappa convulsivement le plancher, jusqu'au complet accomplissement de la cérémonie sacrée.
— Venez... vite... — dit alors le comte à la jeune fille.
Et la prenant brusquement par la main, il fit un pas pour s'éloigner de l'autel; mais Régina, se dégageant de la main du comte, et s'adressant au prêtre, lui dit d'une voix remplie de douceur et de dignité :
— Mon père... maintenant que j'ai l'honneur de porter le nom de M. de Mareuil... maintenant que, bénie par vous^ notre union est indissoluble et sacrée, je puis vous exprimer ma profonde reconnaissance pour le saint concours que vous venez de nous prêter. Ce concours me prouve assez, mon père, qu'instruit de tout par M. de Mareuil, vous approuvez ma conduite, et que vous appréciez la gravité des circonstances qui m'ont forcée à contracter mystérieusement un mariage qui demain ne sera un secret pour personne...
— Régina... — s'écria Robert de Mareuil en frappant du pied, — vous ignorez le prix du temps que nous perdons...
— Qu'avez-vous, mon ami? — lui répondit la jeune fille, —que craignez-vous ? ne suis-je pas votre femme devant Dieu et devant les hommes? Est-il, à cette heure, une puissance humaine qui puisse rompre... nos liens?
— Non... oh! non... — s'écria Robert avec un accent de triomphe, — Régina, vous êtes à moi... pour toujours, vous êtes ma femme!
— Ah! bah!... tu crois cela, toi? — dit tout à coup l'un des deux hommes qui avaient servi de témoins au mariage.
Cet homme était Bamboche.
— Vraiment ! monsieur le comte, — reprit-il, — tu crois que mademoiselle est ta femme?...
A ces mots de Bamboche, Robert de Mareuil, livide, effrayant de rage et de désespoir, s'élança d'un bond sur mon ami d'enfance ; mais celui-ci, d'une force athlétique, lui prit les deux mains, et le contenant malgré ses efforts, dit à Régina, d'un ton respectueux :
— Excusez-moi, mademoiselle... mais il fallait laisser aller les choses jusqu'au bout; vous allez maintenant tout savoir.
A ces mots le prêtre, qui se préparait à sortir de la chambre, s'arrêta aussi stupéfait que le compagnon de Bamboche... le second témoin... qui n'était autre que le cul-de-jatte.
Régina, promenant tour à tour ses regards effarés sur les acteurs de cette scène, incompréhensible pour elle, restait immobile comme une statue.
— Fermez les portes... — cria Bamboche à voix haute.
Puis il prêta l'oreille... Presque aussitôt on entendit les clefs des deux portes tourner à l'instant dans les serrures ; sortant de ma cachette, 011 je revins bientôt, j'avais été fermer l'une de ces portes... la femme à manteau encapuchonné avait fermé l'autre.
— Maintenant, monsieur le comte, dit Bamboche à Robert, en lui rendant la liberté de ses mouvements, — développez vos grâces... mais à bas les mains, ou je vous casse la tête avec ce joujou.
Et Bamboche tira prestement de sa poche un fléau brisé, arme terrible entre les mains d'un homme aussi alerte et aussi vigoureux.
Robert, retrouvant bientôt son sang-froid et son audace, se rapprocha vivement de Régina, en s'écriant :
— Régina... nous sommes tombés dans un affreux guet-apens... mais, ne crains rien, je te défendrai jusqu'à la mort.
Ce disant, il entoura Régina de l'un de ses bras, comme pour la protéger.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! Robert, — murmura la jeune fille d'une voix éteinte, en se serrant contre M. de Mareuil avec épouvante, — où sommes-nous?... qu'est-ce que cela veut dire?
Et du regard elle montra Bamboche.
— Je ne sais ce que prétend ce misérable... il est capable de tout... il veut nous voler peut-être... ou exploiter le mystère dont nous avons été obligés d'entourer notre mariage... — répondit Robert à la jeune fille. — Il n'importe... ne crains rien de ce bandit... je suis là.
— Mais, Robert... — reprit Régina avec stupeur, — vous m'avez dit que cet homme... témoin de notre mariage, était... un de vos amis... et cet autre homme aussi?
Et elle montra le second témoin, le cul-de-jatte.
Atterré par cette observation, Robert reprit en balbutiant :
— Sans doute... et je ne comprends pas... je les croyais tous deux mes amis... des hommes honorables...
— Nous?... des hommes honorables ! — dit Bamboche en éclatant de rire. — Puis s'adressant au cul-de-jatte : — Dis donc, vieux brigand, entends-tu M. le comte?... Il nous traite dH honorables ! Bah! un jour de noces... on est généreux !
— Régina... — s'écria Robert hors de lui, — ils ont raison, ce sont des infâmes!... Oui, je vous l'avoue... pressé par le temps, craignant d'ébruiter, de compromettre notre mariage... en m'adressant à des personnes de notre monde, j'ai été forcé de m' abaisser jusqu'à demander à ces misérables d'être nos témoins... mais...
Régina^ par un mouvement rempli de dignité, se dégagea brusque-
meut des bras de Robert. Ce n'était plus Tépouvante, mais un étonnement douloureux qui se peignait sur les traits de la jeune fille, et elle s'écria :
— Ainsi.... Robert... yous m'avez menti!... vous m'avez avilie!! Convier, comme témoins de notre union, deux misérables... deux infâmes... ainsi que vous le dites... c'est une cruelle insulte, c'est un sacrilège.
Puis se retournant vers le prêtre qui, plongé dans une incroyable stupeur, paraissait croire à peine à ce qu'il entendait, à ce quil voyait, Régina lui dit, avec un accent de honte et de douleur navrante :
— Ah !... mon père... pourrez-vous pardonner?...
— Assez, mademoiselle, — s^écria Bamboche en interrompant Régiua, — assez, je vous en supplie... tout ceci a trop duré pour vous.
Puis il ajouta en s'adressant au prêtre, accompagnant ses paroles d'un sreste menaçant :
— Allons vile ! monsieur le curé, à bas ta défroque, ou je te l'arrache... vieille canaille...
En un instant, le faux prêtre eut dépouillé le surplis et Fétole... Ce faux prêtre était la Levrasse.
— Mon Dieu! oii suis-je?... — s'écria Régina, en proie à une croissante épouvante, — oii suis-je?... mon Dieu, ayez pitié de moi.
Et, éperdue, les mains jointes, suppliante, elle se jeta à genoux devant l'autel.
— Quoi ! — s'écria Robert à son tour en feignant la surprise et l'indignation, cet homme serait un faux prêtre !
— Pas mal ! — dit Bamboche, — pas mal l'étonnement ! Puis s'adressant à la Levrasse :
— Entends-tu Robert de Mareuil?... Il ignorait, le pauvre agneau, que tu étais devenu curé... de rencontre.
La Levrasse grinçait des dents de rage; mais, contenu par la frayeur que lui inspirait Bamboche, il se borna à lui montrer le poing en s'écriant :
— Ah ! grand gueux !... ah ! traître... c'est plus de cent mille francs que lu me fais perdre... Puis il ajouta en frappant du pied avec fureur, et s'adressant à Robert de Mareuil :
— Y comprenez-vous quelque chose, Mareuil? Quel intérêt peut-il avoir à tout perdre, ce brigand-là? quand c'est lui qui a tout mené? quand tout était fini et allait comme sur des roulettes?
— Ah ! vous ne savez pas quel intérêt j'ai à vous démasquer? — reprit Bamboche, —j'ai un intérêt bien simple... vous allez lé connaître.
S'adressant alors à Régina, toujours agenouillée, et qui se croyait sans doute sous l'obsession de quelque horrible vision :
— Excusez-moi, mademoiselle, si je suis forcé de prolonger quelques
instants encore cette scène si pénible pour vous, mais vous devez tout savoir. Vous souvenez-vous... il y a huit ou neuf ans de cela... d'avoir rencontre dans la forêt de Chantilly trois petits mendiants qui vous ont implorée?
— Oui... je me rappelle... cela, — dit Régina qui semblait rêver.
— Vous seule, — reprit Bamboche, — avez eu pour ces trois enfants. . . j'étais l'un d'eux... des paroles de douceur et de pitié. Pourtant, exaspérés par la dureté des personnes qui vous accompagnaient, ces enfants un instant ont voulu vous entraîner avec eux... Je n'ai oublié, mademoiselle, ni notre cruelle conduite ni l'intérêt que vous nous avez témoigné, et aujourd'hui je m'acquitte... Le bonheur a voulu que je devienne un franc gredin ; je dis le bonheurj parce que si j'avais tourné à l'honnêteté, je ne me serais certainement pas trouvé en relations d'affaires et d'amitié avec M. le comte de Mareuil que voilà...
Robert ne répondit rien... il méditait sans doute le moyen de sortir de cette position désespérée.
— Si M. le comte de Mareuil n'était que criblé de dettes, contractées pour subvenir aux passions les plus bêtes et les plus dégradantes, ce ne serait peut-être rien ; son amour ou au moms sa reconnaissance pour vous, mademoiselle^, aurait pu opérer sa conversion... Mais, loin de là... non seulement il vous ment, il vous trompe, il vous trahit d'une manière infâme... mais... encore...
Et comme le comte, exaspéré, allait de nouveau s'élancer sur Bamboche, celui-ci dit d'une voix impérieuse à la Levrasse et au ciil-de-jatle :
— Contenez monsieur dans une Tposïiion décente... ou sinon... puisque je suis en train, demain j'irai causer ailleurs de choses qui vous concernent.
A ces mots, la Levrasse, le cul-de-jatte et Robert de Mareuil échangèrent un regard rapide et farouche qui me firent bondir de la place où je me trouvais, prêt à courir au secours de Bamboche ; j'étais armé et préparé à tout; mais mon ami d'enfance reprit avec une dédaigneuse audace :
— Pas d'enfantillages... D'abord à moi seul je ne vous crains pas... — et il tira de sa poche une paire de pistolets qu'il déposa sur l'autel, bien à sa portée.
— Et puis, — poursuivit-il en jetant un regard du côté où j'étais, — il y a là, tout près, un bon et solide garçon qui ne me laisserait pas dans l'emljairas...
— C'est ce damné Martin... j'en suis sûr, — s'écria la Levrasse.
En entendant prononcer mon nom, Robert tressaillit, parut un moment
LES MISÈllES DES ENFANTS TiiOUVÉS.
~. « Au moment où ma tête rebondit sur le sol, jentendis une seconde détonation... et je perdis connaissance... » (Page 82i.)
rassembler ses souvenirs et ferma ses deux poings avec rage, pendant (^ue Régina, muette, le regard opiniâtrement attaché sur Robert, ne semblait pas remarquer l'incident soulevé par mou nom.
— Que ce soit Jacques, Pierre ou Paul, qui soit là... prêt k venir me donner un coup de main, — reprit Bamboche, peu importe; mais je vous ordonne à tous deux de contenir les emportements de M. le comte... Je veux dire tranquillement ce qui me reste à dire...
103" LiV. E. Sue. — Enfants trouvés. — Éd J. Rouff f.t C'^ 103" LiV
Robert de Mareuil, redoublant d'audace, haussa les épaules avec dédain et dit à Bamboche :
— Parlez... parlez... je ne vous interromprai pas... et vous, Régina... écoutez-le aussi^ je vous en conjure... au nom de notre amour.
Régina ne répondit rien ; ses yeux restèrent obstinément arrêtés sur Robert, qui ne put soutenir ce regard d'une fixité menaçante; la physionomie de la jeune fille n'exprimait plus alors ni douleur, ni épouvante, mais une indignation mêlée de mépris, dont une sombre curiosité semblait seule arrêter le terrible éclat.
— En deux mots, j'ai fini, — reprit Bamboche. — M. le comte était en prison pour dettes... il a dit à la Levrasse, ce digne usurier que vous voyez là : « Je peux faire un riche mariage, qui me mettra à même de vous payer... Rendez-moi la liberté provisoirement; si je n'accroche pas la dot, vous me ferez retourner en prison... » — Ça me va; mais, pour vous éperonner davantage, — répondit l'autre, — faites-moi de fausses lettres de change, en contrefaisant ma signature; une fois richement marié, je vous rends vos faux billets contre les espèces que vous me devez... mais si vous ne savez pas empaumer l'héritière, ma foi! vous irez aux galères... Talonné par cette peur-là, il faudra bien que vous enleviez le mariage... — Le mariage a été en effet enlevé...
— Continuez, monsieur... — dit Régina avec un calme impassible.
— Régina... si vous saviez... — s'écria Robert, — je...
— La jeune fille interrompit le comte d'un regard de mépris écrasant, et dit à Bamboche :
— Poursuivez, monsieur... La leçon pour moi... est terrible... je la subirai jusqu'au bout.
— Ayez ce courage, mademoiselle, vous vous en trouverez bien... L'affaire du faux curéÎMt arrangée entre M. le comte et mes deux complices, vu l'impossibilité de trouver' un véritable prêtre ; cependant, comme il fallait, pour que M. le comte fût maître de votre fortune, que non seulement vous vous crussiez mariée, mademoiselle, mais que votre mariage fût parfaitement en règle... M. de Mareuil, lors de votre majorité, vous eût fait contracter une autre union à l'état civil... Celle-ci, réelle^ valable, aurait eu pour prétexte de régulariser votre premier mariage devant le prêtre, mariage qui, légalement, ne signifie rien. M. le comte, vous le voyez, est très ferré sur son code conjugal.
— Et moi qui ai donné en plein dans le panneau ! — murmura la Levrasse.
— Tu sais bien, vieille canaille, — pardon, mademoiselle, entre nous ca se dit, — que j'ai dû prendre part au complot, afin d'être à même de le
faire échouer. Si j'ai laissé aller les choses jusqu'au point où elles eu sout, mademoiselle, c'a été pour vous démontrer clairement riudignité de M. le comte... et aussi pour tâcher de tous prouver ma reconnaissance à ma manière, en vous empêchant, mademoiselle, d'épouser un homme déshonoré... qui eût fait la honte et le malheur de votre vie.
— Je vous remercie... monsieur... Votre conduite est en cette circonstance celle d'an homme d'honneur et de cœur, — dit Régina avec une sombre tranquillité, et elle continua de tenir sous son regard fixe, implacable comme celui d'un juge, Robert de Mareuil, sans lui adresser un seul mot.
Ce silence, auquel le jeu de la physionomie de Régina donnait une expression terrible, était plus effrayant que les reproches les plus amers. les plus véhéments...
Robert, anéanti, éperdu, semblait fasciné par ce regard d'un inflexible acharnement. Enfin, voulant tenter un effort désespéré, il s'écria :
— Eh bien! oui... Régina, j'ai été coupable; j'ai été criminel... mais si vous saviez à quels égarements peut vous entraîner un amour insensé ! ! si vous saviez combien ma passion pour vous...
— Basquine... s'écria Bamboche en interrompant Robert, — viens, ma fille... et apporte la lettre si passionnée qu'avant-hier encore t'écrivait ce cher comte...
Au nom de Basquine, Robert devint livide; son saisissement fut tel, qu'il s'appuya au long du mur de la chambre pour ne pas défaillir.
— Vous n'avez pas idée, mademoiselle, — reprit Bamboche en s'adressant à Régina, de la vivacité de la passion de ce gentilhomme pour cette pauvre fille; c'a a commencé le jour même oii ce digne comte vous avait rencontrée au Musée... Le soir il a vu jouer Basquine aux Funambules... et, ma foi ! il a été fasciné... ce qui ne l'a pas empêché de songer à son mariage avec vous, mademoiselle; au contraire... car, une fois enrichi, il aurait tenu les magnifiques promesses qu'il faisait à Basquine... Allons donc, ma fille.
Une des portes latérales s'ouvrit, Basquine parut, toujours enveloppée dans son rnanteau, dont le capuchon à demi relevé découvrait sa figure empreinte alors d'une joie véritablement diabolique; ses yeux brillaient d'un sombre éclat ; un sourire glacé contractait ses lèvres sardoniques ; elle tenait à la main plusieurs lettres ouvertes.
Robert (le Marenil est démasqué. — Arrivée de la police. L'évasion. — Balfhazar devient célèbre. — Blessure de Martin. — Mort de Robert de Mareuil.
Martin recouvre la vue.
A la vue de Basqiiine, Robert, anéanti, s'écria avec une rage folle :
— Mais c'est donc l'enfer, ici !
Basquine s'approcha lentement de M"° de Noirlieu, et lui tendit les lettres du comte. Régina, toujours calme, prit une des lettres, la parcourut d'un regard attentif et la rendit cà Basquine en lui disant d'une voix ferme :
— Je vous remercie, mademoiselle... c'est bien...
— C'est ma reconnaissance envers vous, mademoiselle, — dit Basquine, — qui m'a aussi engagée à démasquer cet homme...
— • Votre reconnaissance?
— Oui, mademoiselle, et aussi le désir d'expier un tort... un grand tort envers vous.
— Envers moi?
— Il y a bien des années, dans la forêt de Chantilly...
— C'était vous ! — dit vivement Régina, — c'était vous?
— Oui, mademoiselle, moi... lui, — et elle montra Bamboche, — et un autre enfant... Mais oubliant la générosité de votre accueil, nous avons osé...
— Vous aviez été si durement repoussés, que votre colère était concevable; mais je me rappellerai toujours, — poursuivit Régina en détournant dès lors les yeux de dessus Robert avec dégoût et aversion, — qu'aujourd'hui vous m'avez rendu un grand service... vous m'avez sauvée de la honte...
M. de Mareuil, poussé à bout, écrasé sous les témoignages de son ignominie, jeta soudain le masque, il s'écria avec une horrible expression de rage et de méchanceté, en s'adressant à Régina :
— Eh bien! oui... je vous ai trompée^ oui, je vous ai trahie, oui, je vous aurais sacrifiée à cette créature infernale ; mais si je suis déshonoré, vous le serez aussi... on saura que je vous ai enlevée... votre père re:"u-
sera de vous recevoir, votre honte sera publique, on croira que vous avez été ma maîtresse, et je serai vengé... fière et orgueilleuse femme que vous êtes. Oui... on dira... telle mère... telle fille...
A cette injure, qui blessait au vif ce qu'il y avait au monde de plus sacré pour Régina, la mémoire de sa mère, la jeune fille, à la fois sublime et effrayante d'indignation, s'élança, prompte comme la foudre, et frappa Robert au visage en lui disant :
— Lâche!
— Bien... noble fille! — s'écria Basquine avec transport.
Sans Bamboche, qui se jeta au-devant Robert, qui, livide, furieux, se précipitait sur elle, Régina eût couru le plus grand danger ; mais, rudement contenu par la main puissante de Bamboche, M. de Mareuil, malgré ses efforts, ne put exaler qu'en imprécations et en menaces sa rage impuissante.
— Oh... tu seras déshonorée... toujours!... — murmurait-il contenu par Bamboche, qui lui dit avec un sang-froid moqueur :
— Allons donc, mon cher comte, pas de ces infâmes illusions-là... mes précautions sont parfaitement prises... Mademoiselle... sous la conduite d'un guide sûr et dévoué, va rentrer chez son père... personne ne se sera aperçu de la courte absence qu'elle aura faite... moi et Basquine nous garderons le secret, c'est tout simple. Ces deux gredins, nos honorables amis, seront muets sur la chose... et pour cause. Quant à vous, mon gentilhomme, si vous avez le temps de parler avant de prendre la fuite ou d'être arrêté... vous voudrez eu vain diff'amer mademoiselle, on ne vous croira pas...
— Prendre la fuite, lui ! — s'écria la Levrasse exaspéré, — il faudra bien que je me venge sur quelqu'un, ce sera sur lui... il ira aux galères... et...
Plusieurs coups violemment frappés du dehors aux volets de la chambre oii se passait la scène que je raconte, interrompirent la Levrasse; au même instant on entendit ces mots prononcés d'une voix forte :
— Au nom de la loi... ouvrez...
A ces mots redoutables tous les personnages dont je parle restèrent interdits, effrayés.
— Diable!... — dit Bamboche, — je ne m'attendais pas à cette politesse... de la police... elle est par trop honnête.
Puis s'élancant vers Réçrina :
— Ne craignez rien... mademoiselle... fiez-vous à moi.
Profitant de ce mouvement, Robert de Mareuil, sans être remarqué par Bamboche, s'empara des pistolets que celui-ci avait déposés sur un des coins de l'autel.
— Au nom de la loi... ouvrez... reprirent les mêmes voix du dehors. Bamboche était resté auprès de Régina; soudain il renversa d'un
coup de poing les chandeliers et leurs cierges. La chambre ainsi plongée dans une obscurité profonde, je ne vis plus rien...
Connaissant les êtres de la maison, je me précipitai hors de l'endroit oii je m'étais tenu jusqu'alors, j'ouvris la porte fermée un quart d'heure auparavant sur l'invitation de Bamboche, et je me précipitai dans la pièce où s'était célébré le faux mariage et oh. se heurtaient à tâtons, éperdus d'effroi, la Levrasse, le cul-de-jatte et Robert de Mareuil.
Afin de savoir oii se trouvait Bamboche et de me rapprocher de lui, je poussai un cri qui, dans notre enfance, nous avait souvent servi de signal. Remarquant alors que je passais devant une porte ouverte (je m'en aperçus au courant d'air frais qui aussitôt frappa mon visage), je restai un moment immobile, et j'entendis, dans la direction d'un corridor qui aboutissait à cette porte, la voix de Bamboche qui répondait à mon appel; guidé par sa voix, et suivant ce corridor, j'arrivai dans le jardin de la maison.
La nuit était si noire, qu'on ne voyait pas à deux pas.
— C'est toi? — me dit vivement Bamboche.
— Oui.
— Où est le fiacre ?
— Dans lamelle... il attend... près de la petite porte.
— Mademoiselle, — dit Bamboche à Régina, — rien n'est perdu, suivez le guide que je vous donne, il vous reconduira chez vous... Vite, vite, vous n'avez pas un moment à perdre. J'avais tout prévu... sauf une descente de police... Allons, Basquine, filons de notre côté, j'aperçois làbas de la lumière.
J'entendis Bamboche et Basquine s'éloigner en courant, pendant que Régina, se cramponnant à mon bras, me disait d'une voix étouffée, palpitante de terreur :
— Oh! sauvez-moi, monsieur, sauvez-moi de la honte...
— Suivez-moi, mademoiselle, — lui dis-je.
Et je l'entraînai, mou bras forcément passé autour de sa taille, car je la sentais prête à s'évanouir; il fallut qu'elle se mît à courir avec moi; l'allée que nous suivions nous conduisit à une petite porte, un fiacre y attendait, le cocher sur le siège, le fouet en main, la portière ouverte... j'avais choisi l'excellent homme qui m'avait recueilli mourant de faim.
Je portai, pour ainsi dire, Régina dans la voiture, et m'adressant au cocher :
— Ventre à terre... rue du Faubourg-du-Roule... je vous dirai où il
faudra vous arrêter... je monte derrière la voiture pour vous laisser plus libre dans la conduite de vos chevaux.
Le cocher fouetta son attelage.
J'allais m'élaucer derrière la voiture, lorsque je me sentis violemment arrêté, et à la lueur des lanternes du fiacre qui s'éloignait, je distinguai un moment les traits livides de Robert de Mareuil; à la vue de la voiture déjà loin de nous il cria de toutes ses forces :
— Arrêtez ! arrêtez ! . . .
J'empêchai les cris du comte en lui appuyant ma main sur la bouche, craignant qu'il ne fût entendu des gens de police dont la cohorte venait d'envahir la maison.
Grâce à ma force, de beaucoup supérieure à celle de mon maître, je conservai, malgré ses efforts désespérés, l'avantage dans cette courte lutte; quoique dans sa rage il me mordit cruellement la main, je parvins à étouffer sa voix jusqu'à ce que la voiture eût disparu dans un tournant.
Je comptais sur l'agilité de ma course pour la rejoindre, pensant qu'au pis aller Régina aurait la présence d'esprit d'arrêter le cocher à quelques pas de l'hôtel de Noirlieu, et d'y rentrer par la petite porte qui, après avoir servi à son évasion, était par nos soins demeurée entr'ouverte.
Lorsque je voulus mettre fin à ma lutte avec Robert, ce fut lui qui, à son tour, m'étreignit de toutes ses forces en me disant :
— Ah!... c'était toi... fidèle serviteur... celte fois... tu ne m'échapperas pas...
— Oui... c'est moi, — lui dis-je en tâchant de me débarrasser de lui. — Vous vouliez commettre une infamie... je l'ai empêchée.
— Ainsi... tu me trahissais... tu étais le complice de Bamboche et de Basquine... Et tu m'as perdu... fidèle Martin, — murmura-t-il entre ses dents serrées de fureur.
Puis déployant dans ce moment suprême une vigueur incroyable, il parvint à passer sa main entre mon cou et ma cravate, à saisir celle-ci, et à lui imprimer un mouvement de torsion si puissant, que je suffoquai... mes forces m'abandonnaient.
— Tu comprends, fidèle serviteur, — dit le comte avec un ricanement féroce en continuant de me maintenir à demi étranglé, — tu comprends qu'un comte de Mareuil n'est pas du gibier de galère... Je me tuerai... mais avant, tu mourras...
Cette lutte acharnée, désespérée, se passait dans une profonde obscurité; mais à un mouvement que je sentis faire au comte, de sa main droite, pour fouiller dans sa poche, tandis que, de sa main gauche, il
tordait violemment ma cravate, je me rappelai les pistolets de Bamboche que le comte avait saisis sur l'autel au moment de l'arrivée de la police ; soudain je sentis le froid du canon de l'une de ces armes appuyé sur ma tempe.
Un dernier effort de ma part fit dévier le coup, mais ne l'empêcha pas de partir... une flamme éblouissante me brûla la vue; il me sembla qu'un fer rouge me traversait le cou, tandis qu'une commotion foudroyante me jeta à la renverse.
Au moment où ma tète rebondit sur le sol, j'entendis une seconde détonation... et je perdis connaissance
Quant aux événements qui avaient précédé le faux mariage du comte et de M"" de Noirlieu, on les devine facilement; Robert de Mareuil était parvenu à correspondre avec Régina, et, à force d'instances menteuses, de passion feinte, il avait su l'amener à l'imprudente démarche si heureusement déjouée par Bamboche.
Quoique toujours inconnu et invisible à Régina, je fus le seul intermédiaire de cette correspondance entre elle et mon maître, pour qui mon zèle ne parut pas se démentir. Il y avait, je le sais et je me le reproche quelquefois, une sorte de trahison dans ma conduite envers Robert de Mareuil. Mon but était louable, car il s'agissait de faire échouer l'odieuse machination de cet homme et de le démasquer; mais la voie était tortueuse, perfide. Pourtant, effrayé du danger que courait M"° de Noirlieu, je n'hésitai pas à tenter de la sauver par le seul moyen qui fût à ma portée, et puis, en obligeant M. de Mareuil à choisir un autre agent que moi, la réputation, l'honneur de M''' de Noirlieu pouvaient être compromis par des indiscrétions dont j'étais incapable ; du reste, Bamboche, qui avait trouvé moyen d'entrer assez avant dans la confiance de Robert, par l'intermédiaire de la Levrasse, m'épargna la répugnante combinaison du mariage simulé: l'idée appartenait au comte, l'exécution à Bamboche.
J'ai su plus tard la cause de la rupture de Balthazar et de Robert de Mareuil.
Celui-ci, lors de la représentation des Funambules, avait éprouvé à la vue de Basquine une impression si soudaine, si profonde, que sans chercher à la dissimuler au poète, il lui dit : « — J'ai maintenant un motif de plus d'épouser Régina et ses millions, je veux être l'amant de cette Basquine... Je la rendrai une des femmes les plus à la mode de Paris, dûl-il m'en coûter des monceaux d'or. )>
Balthazar, jusqu'alors assez aveuglé par l'amitié pour surmonter les
<< ... Et je fus ti-ansporlc à lIIôlel-Diuu. » (Page 827.)
scrupules que soulevait en lui la cupide spéculation du comte, fut révolté de ce dernier trait de cynisme, il rompit à jamais avec Robert, après de pressantes et vaines tentatives pour le ramener à des pensées plus dignes, en lui remontrant l'odieuse noirceur de sa conduite.
Néanmoins, Baltliazar n'oublia pas la promesse qu'il m'avait faite au sujet de Basquine. Le lendemain du jour où la pauvre fille s'était vue si outrageusement traitée aux Funambules, par suite d'une cruelle plai-
104'' LiV. E. Sue. — Enfants trouvés. — Éd. J. Rouff et C'«. 104* LlV.
santerie du vicomte Scipion, on lisait, dans l'un des journaux les plus influents de Paris, un long article sur Basquine, écrit et signé par un célèbre critique, ami intime de Balthazar. Cet article racontait d'abord avec une indignation sincère l'espèce de guet-apeus dont Basquine avait été victime sur le théâtre des Funambules; puis^ arrivant à l'appréciation du talent de cette jeune fille jusqu'alors inconnue, le critique en parlait avec une admiration si chaleureuse, si persuasive, si convaincue ; il appuyait son enthousiasme sur une analyse à la fois si délicate, si savante et si profonde du jeu et de la rare puissance de Basquine, qu'il proclama dès ce jour la plus grande tragédienne lyrique de notre temps, que cet article excita une attention, une curiosité universelles; et la foule... mais une foule des plus choisies, se porta aux Funambules.
Le directeur, ébloui de ce succès inattendu, courut supplier à mains jointe la pauvre figurante, qui n'avait pas osé reparaître au théâtre, de venir y reprendre son rôle du mauvais génie. Lorsijuc Basquine reparut, ce fut un enthousiasme général, une véritable ovation. Car, — chose peu commune, — le talent incontestable de Basquine se trouvait à la hauteur des éloges presque hyperboliques qu'en avait publiés l'ami de Balthazar : une fois l'attention publique éveillée sur ce nouveau prodige dramatique, la presse se fit l'écho des louanges que l'on décernait à la jeune actrice. Enfin, Balthazar, fidèle à ses promesses, publia, dans le journal de son ami le critique, une É pitre à Basqiùne...
Chose étrange, cette épître, véritable chef-d'œuvre, étincelante de verve et d^esprit, sublime d'enthousiasme, et remplie de la plus touchante mélancolie, de la plus noble émotion, alors que le poète racontait la lutte douloureuse, incessante, d'une jeune fille de seize ans, pauvre^ inconnue, isolée, sans appui, ayant à surmonter les obstacles sans nombre dont sont hérissés les abords du plus obscur théâtre, cette épître, ici saisissante comme un roman, ou tendre comme une élégie, ailleurs amère et incisive comme une satire, plus loin folle, bizarre et hardie comme un rêve fantastique; cette épître, enfin, généreuse comme une bonne action, fut aussi pour Balthazar le signal d'un succès étourdissant... Son talent, jusqu'alors seulement connu de quelques amis, fut publiquement révélé par cette éj)ître, son nom retentit dans toutes les bouches, et ses œuvres, jusqu'alors dédaignées, ou plutôt ignorées, commencèrent d'être recherchées, appréciées ainsi qu'elles devaient l'être. Peu de jours après l'apparition de cette épître, je reçus de Balthazar un joyeux billet ainsi conçu :
« Gloire à toi! mon digne Martin, ton amie d'enfance est lancée, mon nom fait un train d'enfer, et les libraires se battent à ma porte, mais je
ne les admets eu ma présence que marchant à quatre pattes... tenant entre leurs dents une bourse de seqidns d'or (je veux des sequins, c'est vénitien en diable).
(' Voilà ma vengeance... elle est simple et digne... Sérieusement, mon brave Martin, tout ceci ne serait peut-être pas arrivé, si tu ne m'avais pas supplié de faire rendre justice à l'incomparable Basquine... et de lui rendre moi-même hommage; encore une fois, gloire et merci à toi, mon digne Martin; tu as fini ce qu'avait commencé mon protecteur inconnu Just, le bien nommé, à qui je puis maintenant remettre la pension qu'il me faisait si généreusement; un autre aussi malheureux que je l'étais en profitera à ma place.
« Je termine par ce rébus à la hauteur de ta naïve et respectable intelligence :
« Une bonne action a toujours sa récompense.
« Ton ex-maître et toujours affectionné,
c( BaLTHAZAR. ))
L'éclatant triomphe de Basquine fut un nouvel aliment pour la folle passion de Robert de Mareuil; cette passion servait trop nos projets et l'inexorable haine que Basquine avait vouée à la race des fS'cipions, ainsi qu'elle disait, pour que notre compagne ne parût pas encourager l'amour qu'elle inspirait. Elle berça le comte des plus ardentes espérances, et tous deux échangèrent une correspondance passionnée, qui, révélée à M. de Noirlieu, devait être une arme terrible contre Robert.
Cet homme se vengea cruellement de moi, car non seulement je faillis succomber à la blessure que j'avais reçue, la balle m'ayant traversé les muscles du cou, mais je faillis être aveuglé par l'explosion de ce coup tiré à brûle-pourpoint; pendant près d'une année je fus complètement privé de la vue.
Ensuite de cette lutte avec Robert, les agents de police, venus pour arrêter Bamboche qui leur échappa, me ramassèrent baigné dans mon sang à quelques pas du comte de Mareuil, qui s'était fait sauter la cervelle, et je fus transporté à l'Hôtel-Dieu
Lorsque je revins à moi, couché sur un lit de cet hôpital, j'avais les yeux couverts d'un bandeau. A un mouvement que je fis pour ôter ce linge, un infirmier, qui me veillait sans doute, me dit :
— Ne cherchez pas à ôter ce bandeau, mou garçon, vous n'y verriez pas plus clair.
— Il est donc nuit?... où. suis-je?
— Vous êtes à l'Hôtel-Dieu, et il fait grand jour.
— Alors, pourquoi ne verrais-je pas clair? — • Parce que vous êtes aveugle.
A ces mots effrayants, j'arrachai le bandeau; j'ouvris les yeux malgré d'atroces douleurs... je ne vis rien... que de vagues ténèbres.
A ce coup affreux, ma première pensée fut pour Régina... J'étais à jamais hors d'état de la servir, de veiller sur elle, car les événements passés me prouvaient que, si infime et si obscur que fût mon dévouement, il pouvait être utile à M"® de Xoirlieu.
Je me demandai aussi avec inquiétude ce qu'étaient devenus Basquine et Bamboche ; de secrets pressentiments me disaient que lui et le cul-de-jatte étaient l'objet des recherches de la police; je songeais enfin avec anxiété qu'il restait deux prétendants à la main de M"® de Noirlieu, qui, délivrée du comte de Mareuil, pouvait fixer sou choix sur le prince de Montbar... ce jeune homme en apparence si merveilleusement doué, si séduisant, et dont les brillants dehors cachaient une dégradation profonde... Et malheureusement ma cécité^ mes cruelles douleurs, l'absence ou la fuite de Bamboche devaient me laisser, au sujet de Régina, dans une longue et cruelle incertitude.
Un singulier événement vint cependant fixer mes doutes.
J'étais à l'Hôtel-Dieu depuis un an : ma blessure du cou était cicatrisée, mais l'état de ma vue ne s'améliorait pas; je faisais partie de la division confiée aux soins du docteur Clément, l'un des premiers chirurgiens de l'Hôtel-Dieu ; cet homme, d'une réputation européenne et d'une puissante originalité, s'était tout d'abord intéressé à moi, m'a-t-il dit plus tard, en raison de la courageuse résignation avec laquelle je supportais d'horribles douleurs, et de la manière simple, digne, réservée, avec laquelle j'avais subi plusieurs interrogatoires d'un juge d'instruction, au sujet du tragique événement dont j'étais l'une des victimes; mon langage, la manière dont je remerciai le docteur Clément de ses soins augmentèrent encore la bienveillance qu'il me portait.
Depuis quelque temps le docteur m'avait soumis à un nouveau traitement dont il espérait beaucoup de succès. Le jour vint où l'on devait lever un certain appareil qui recouvrait mes yeux ; le docteur convia à cette opération, sans doute curieuse, l'un de ses confrères. Il lui fit l'histoire de ma maladie, pendant les préparatifs dont s'occupaient sans doute les aides.
— Et depuis combien de temps est-il dans cet état? — demanda le confrère du docteur Clément.
— Depuis un an, — répondit-il; puis il ajouta plus bas à son ami :
— Eh! mon Dieu... tenez, ce pauvre garçon est entré ici juste la veille du jour 011 je vous ai demandé de venir en consultation avec moi auprès de M"^ de Noirlieu ; car, je vous l'avoue... je ne pouvais et je ne puis me rendre compte des étranges symptômes nerveux qui s'étaient tout à coup manifestés chez elle.
— Je crois que nous ne nous trompions pas, — reprit l'ami du docteur, — en attribuant ces singuliers symptômes à quelque émotion violente et soudaine;... pourtant, notre chère malade niait opiniâtrement avoir éprouvé le moindre saisissement. A propos, comment va-t-elle?
— Moins bien qu'avant son mariage, — reprit le docteur Clément;
— aussi, je la veille avec une grande sollicitude... c'est une femme si rare... quel cœur! quelle àme! comme c'est beau, comme c'est pur, comme c'est élevé!...
— Du reste, il est impossible de voir une union mieux assortie... — reprit le confrère du docteur ; — le prince de Montbar est un des hommes les plus aimables, les plus distingués que l'on puisse rencontrer.
— C'est possible, — reprit brusquement le docteur Clément.
Puis, apercevant sans doute un de ses aides qui était allé chercher quelques objets nécessaires à la levée de l'appareil, le docteur ajouta :
— Ah! voilà... ce que j'attendais... nous allons maintenant lever l'appareil...
Il est aussi inutile qu'impossible de rendre les émotions auxquelles je fus en proie pendant cette opération qui allait peut-être me rendre la vue... au moment oiî j'apprenais le mariage de Régina et du prince Montbar... mariage que pour tant de raisons j'avais redouté.
La vue me fut rendue.
Après de longues et minutieuses précautions destinées à empêcher la lumière de me frapper trop brusquement, il me fut enfin possible de contempler les traits de mon sauveur...
Le docteur Clément. — Martin entre à son service. — Le prix. d"une opération.
Lorsque ma guérisou fut complète, j'entrai comme valet de chambre secrétaire chez le docteur Clément. Il m'avait proposé cette place ensuite d'une longue conversation dans laquelle, lui racontant fidèlement les principaux événements de ma vie (sauf ce qui touchait Régina), je lui annonçai qu'en sortant de l'Hôtel-Dieu, je me trouverais absolument sans ressources.
En acceptant Toffre généreuse du docteur, sans tenter de chercher au moins les moyens d'échapper à cette nouvelle domesticité, j'obéissais à cette même pensée qui déjà m'avait mis au service de Balthazar, ou plutôt de Robert de Mareuil : — l'espoir de ne pas rester étranger à la vie de Régina. — Car le hasard m'avait instruit de l'intérêt rempli de sollicitude que le docteur Clément lui portait; par cela même que ce mariage, dont j'avais été si fort effrayé pour M"^ de Noirlieu, était accompli, mon œuvre de dévouement ignoré, loin d'être achevée, mlmposait de nouveaux devoirs : de cette union avec le prince de Montbar pouvaient résulter pour Régina de nouveaux malheurs.
Faut-il enfm avouer un rêve qui me semblait alors presque insensé?... je songeais souvent qu'ayant, par ma condition chez le docteur, quelque accès dans la maison de la princesse de Montbar, je pourrais peut-être un jour entrer à son service... Et alors... de quels soins, de quelle vigilance, de quelle ardente sollicitude n'aurais-je pas entouré ma