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LXXXVIII

La rae du Marché-Vieux. — Mort de Scipion. — Arrestation de Bamboche.

Le hasard sembla vouloir satisfaire à la curiosité de Leporello et d'Astarté : un coup de sonnette se fit entendre... et Leporello, ayant été ouvrir, s'écria :

— C'est lui... Astarté...

• C'était en effet Martin, sorti des prisons d'Orléans depuis deux jours, son innocence ayant été démontrée par l'instruction; arrivé le matin à Paris, Martin avait aussitôt demandé à Basquine de le recevoir le jour même.

La surprise de Martin égala celle de ses deux anciens camarades de servitude, qu'il ne s'attendait pas à retrouver chez Basquine ; mais la vive préoccupation oii il semblait plongé laissait peu de place à l'expression de son étonnement. Aussi, lorsqu'il eut répondu aux exclamations de Leporello et d'Astarté :

— Oui, c'est moi, mes amis, je suis bien content de vous voir, — il ajouta précipitamment :

— Votre maîtresse est chez elle ! il faut que je lui parle absolument.

— Madame n'y est pas, — dit Astarté, assez piquée de la froideur de Martin, — mais elle a laissé cette lettre pour vous.

Autre sujet de stupeur et de commentaires pour Leporello et Astarté: à peine eut-il lu cette lettre, qu'il devint pâle comme un mort, et s'écria d'une voix déchirante :

— Ah ! ce serait affreux ! !

Puis il disparut.

En un instant il fut hors de la maison. Voici ce que Basquine écrivait à Martin :

« Viens à l'instant rue du Marché-Vieux... Bamboche et moi nous t'y attendons...

« Nous allons être tous trois vengés...

« Bamboche, de Scipion... le bourreau de sa fille Bruyère.

« Toi... du comte Duriveau, le bourreau de ta mère...

« Moi, de Scipion et de son père, race infâme, que moi... fille du peuple, j'ai juré de poursuivre jusqu'à la mort. »

Martin, remontant éperdu dans le cabriolet de place qui l'ayait amené, se fit conduire à toute bride rue du Marclié- Vieux.

Avant de suivre Martin dans sa course éperdue, disons que Basquine, en sortant de chez elle pour monter dans le fiacre qui l'attendait, s'était d'abord rendue chez la mère de Raphaële ; là, elle avait fait demander par le cocher si M™^ Wilson ne venait pas de sortir avec M. le vicomte Scipion. Une réponse affirmative ayant été donnée, Basquine s'était fait conduire chez le comte Duriveau; et, bien certaine qu'il serait chez lui, attendant son fils, elle avait fait remettre par le cocher une lettre écrite d'avance, et qui devait être à l'instant même portée au comte.

Cette lettre était ainsi conçue :

« Allez chez M""" Wilson, vous apprendrez que Scipion vient de sortir avec elle... Abusant de sa confiance, il la conduit rue du Marché- Vieux y 'pour se venger de vous. . .

« Souvenez-vous de la princesse de Montbar, et devinez le reste...

« Tel père, tel fils. »

Puis, cett^ lettre confiée au concierge de l'hôtel du comte, Basquine avait ordonné à son cocher de la mener rapidement rue du Marché- Vieux, pendant que Martin s'y rendait de son côté en toute hâte.

En parcourant ce même chemin que, plusieurs années auparavant, il avait suivi, amenant un vengeur à M""" de Montbar, attirée dans un piège odieux tendu par M, Duriveau, Martin se voyait sous l'obsession d'un rêve pénible. Par quelle fatalité, se demandait-il, cette même maison, et sans doute le même appartement qui avait été le théâtre d'une action infâme du comte Duriveau, devait-il être aussi le théâtre de la vengeance de Basquine?

Bientôt, Martin se souvint avec effroi que lors de sa dernière entrevue avec Basquine il lui avait raconté (selon son habitude de ne rien cacher à ses deux amis d'enfance, sur la discrétion absolue desquels il avait cru jusqu'alors pouvoir justement compter), il avait, disons-nous, raconté à Basquine comment il était parvenu à sauver Régina de l'horrible guet-apens oii elle avait failli être victime du comte Duriveau.

Martin alors supposa (il ne. se trompait pas) que cette confidence avait plus tard donné à Basquine la pensée de la terrible vengeance qui devait s'accomplir à ce moment.

Quelques secondes avant que le cabriolet qui le conduisait à toute bride se fût arrêté devant l'allée de la maison de la rue à\\ Marché- Vieux, Martin, à la faveur de la faible clarté d'un réverbère lointain, vit une

femme sortir en courant de cette maison fatale... et bientôt disparaître dans la brume obscure où était plongée l'autre extrémité de la rue.

Cette vision soudaine disparut si rapidement, qu'il fut impossible à Martin de distinguer la figure ou la taille de cette femme, et de reconnaître si c'était ou non Basquine...

Le cabriolet ayant atteint la maison, Martin sauta à terre, trouva la porte entr'ouverte ; il la poussa si brusquement qu'en retombant elle se referma d'elle-même, le pêne de la serrure ayant joué par ce choc.

Sans s'inquiéter de cet incident, Martin traversa l'allée noire, et gravit précipitamment Tescalier au milieu des ténèbres ; ses pressentiments lui disaient que la scène de vengeance à laquelle Basquine le conviait se passait au troisième étage... dans ce même lieu où le capitaine Just avait arraché Régina des mains de M. Duriveau.

A son grand étonnement, Martin n'entendit pas le moindre bruit en approchant de cet appartement ; enfin il toucha le palier.. . une pâle lumière, s'échappant de la porte ouverte, le guida... [il traversa la première pièce...

Mais frappé d'horreur et d'épouvante, il fut forcé de s'arrêter au seuil de la seconde chambre... et de rester un instant dans l'ombre, appuyé au chambranle de la porte; il se sentait défaillir, incapable de faire un pas.

Voici... le tableau qui s'offrit aux yeux de Martin :

Scipion, livide, moribond, sans mouvement, les cheveux souillés du sang qui, d'une large blessure béante à la tempe droite coulait lentement sur sa joue, était couché sur un lit.

Agenouillé au chevet du lit, les mains jointes, se tenait le comte Duriveau; son gilet blanc était ensanglanté, et son visage, baigné d'une sueur froide, était plus livide encore que celui de son fils agonisant.

Vers le milieu de la chambre, on voyait une lourde chaise de bois à demi brisée, au milieu d'une mare de sang, à côté d'un châle appartenant à M"^'^ Wilson.

En face de la porte où se tenait Martin presque défaillant, les figures de Basquine et de Bamboche se dressaient immobiles, pâles, implacables, et se détachant à demi sur les ténèbres de la pièce voisine où ils se tenaient silencieux, à deux pas du seuil de la porte.

Le comte ne les avait pas aperçus... Ses yeux fixes, ardents, malgré les larmes dont ils étaient voilés, s'attachaient sur les yeux mourants de son fils; la bouche de M. Duriveau, entr'ouverte par une contraction spasmodique de la mâchoire, semblait ne plus pouvoir se refermer; il laissait échapper des sanglots convulsifs, strangulés, seul bruit qui rompit çà et là l'effrayant silence de cette scène...

LES MISERES DES ENFANTS TROUVÉS. llTo

La figure de Scipion, quoique déjà marquée de l'empreinte de la mort, était encore charmante... Ses lèvres, froides et bleuâtres, s'agitant faiblement sous sa petite moustache blonde, semblaient chercher un dernier sourire sardonique, et découvraient ses dents du plus pur émail. Il appu3^ait sa tête sur son bras replié... et sa main, délicate et blanche comme la main d'une femme, disparaissait à demi parmi ses cheveux châtains, dont parfois elle étreignait quelques boucles soyeuses, cédant ainsi aux crispations machinales de Tagonie.

Enfin... le comte Duriveau fit un violent effort pour prononcer quelques paroles, et ses mots entrecoupés sortirent de ses lèvres tremblantes.

— J'ai tué... mon fils... j'ai tué mon fils...

Cela était affreux... On eût dit que ce misérable, dans l'espèce de délire oii il demeurait plongé, prononçait forcément, fatalement, ces paroles... et qu'il n'en trouvait pas d'autres... car il répéta une troisième fois en secouant convulsivement la tête :

— J'ai tué mon fils... j'ai tué mon fils...

A ce moment, les yeux de Scipion, jusqu'alors mourants, demi-clos, s'ouvrirent tout grands... et pendant quelques secondes une dernière étincelle de vie et de jeunesse rendit ce regard plus limpide, plus brillant, plus beau qu'il n'avait jamais été...

A mesure que les yeux de Scipion s'ouvraient davantage, ceux de son père, qu'ils semblaient attirer par une sorte de fascination, s'agrandirent aussi, et s'arrondirent d'une manière si efi'rayante, que la pupille s'entoura d'un cercle de blanc.

Les lèvres de Scipion s'agitèrent alors faiblement comme s'il eût voulu parler.

Le comte s'en aperçut et murmura ces paroles, les seules... toujours les seules, qui venaient à son esprit troublé :

— Il va me dire : Tu as tué ton fils ! tu as tué ton fils !

Scipion se prit bientôt à sourire d'une façon étrange, et dit d'une voix de plus en plus affaiblie, qui expira avec son dernier soupir :

— Tu m'as... tué... mais... c'est égal... j'ai gagné... Tu n'épouseras pas... M'""... Wilson... c'est ta faute... Je suis... ton exemple... j'ai fait ce que tu as fait... tu sais... la princesse... de Montbar... Dis donc, qui aurait cru pourtant que le jeune père... deviendrait le père.., assassin? c'est drôle... Je vais... conter ça... à grand- papa Bu-Biz-de-Veau...

Au seuil de l'éternité, cet indomptable et malheureux enfant terminait sa courte vie par un dernier sarcasme.

-^ Scipion... mon fils... ne meurs pas ! — s'écria le comte d'une voix terrible, car la réalité le rappelait à lui.

Et se jetant à corps perdu sur le cadavre de son fils, il couvrit son visage, ses cheveux, ses mains de baisers insensés.

Un souvenir, fugitif comme l'éclair, vint rappeler à la pensée de Martin, comme contraste d'un redoutable enseignement, la mort sublime du docteur Clément... les paroles remplies de grandeur et de sérénité que lui et son noble fils avaient échangées à cette heure solennelle ! !

Martin restait pétrifié d'épouvante; Basquine et Bamboche, qui, du fond des ténèbres oii ils se tenaient, venaient d'apercevoir leur compagnon d'enfance... muets... effrayants... l'oeil sec et ardent, lui montraient d'uri geste impitoyable ce malheureux père se roulant sur le corps inanimé de son fils...

Cette froide férocité exaspéra Martin et l'arracha de sa stupeur. Traversant «rapidement la chambre sans être aperçu du comte qui, éclatant en sanglots déchirants, en cris inarticulés, se tordait sur le lit, ses lèvres collées au visage glacé de son fils, Martin, saisissant Basquine par le bras, s'écria d'une voix basse, mais pleine de colère, d'indignation et de menace :

— Non, vous n'insulterez pas par votre présence à la douleur... aux remords de ce père qui a tué son fils... Basquine... vous vous êtes fait une arme homicide d'un secret que je vous ai confié... comme à une sœur... C'est infâme...

— Frère... je te vengeais... aussi... — répondit sourdement Basquine.

— Non, vous n'aurez pas la force de rester là... pour que ce malheureux vous voie... vous, la cause de ce crime aiïreux! — s'écria Martin d'une voix à la fois si déchirante... si suppliante, quoique contenue, que Basquine-, déjà atterrée du reproche de Martin, se recula plus profondément encore dans l'ombre de la seconde pièce... de façon à ne pouvoir être aperçue par le comte... tandis que Bamboche, les bras croisés sur sa large poitrine, continuait de contempler cette horrible scène avec une joie sauvage.

Soudain, un bruit sourd et encore confus qui, semblait gronder au dehors de la maison, arriva jusque dans l'appartement; bientôt après, des coups violents ébranlèrent la porte de l'allée, porte qui s'était refermée sur Martin.

Ce bruit n'attira pas Tattention du comte Duriveau, presque fou de douleur, de désespoir; serrant toujours entre ses bras le corps inanimé de son fils, il poussait des gémissements convulsifs, des cris déchirants, inarticulés : mais Bamboche, sans cesse en éveil, au premier retentissement des coups de plus en plus violents qui ébranlaient la porte, rejoignit

« — Ils sont maintenant au second étag-e... » (Page 1179.)

Basquine au fond de la pièce où elle s'était retirée, obéissant aux ordres de Martin ; puis, entr'ouvraut une des fenêtres qui donnaient sur la rue, le bandit s'écria :

— La garde ! ! je suis pris... La police était à ma piste... on m'aura reconnu... et suivi pendant mon trajet de chez Basquine ici... S'ils m'arrêtent... — dit-il avec un ricanement féroce et ouvrant un large couteaupoignard., — ça leur coûtera bon !

148^ LlV. E. Sue. — Enf.ants trouvés. — Éd. J, Rouff et C'^. 148^ LlV.

— Un meurtre ! — s'écria Martin en courant au bandit, — un meurtre... toi... jamais!

— Je suis à mon second ! — dit Bamboche avec une effrayante ironie en se dégageant de l'étreinte de Martin.

— Il est donc vrai !... tu étais justement poursuivi... — murmura Martin, anéanti. Ta as tué !

— Mais, ce meurtre, dit Basquine à Bamboche, en frémissant, — car il lui avait caché ce crime, afin d'obtenir un refuge chez elle, — ce meurtre... c'était pour te défendre? dans une rixe?

— J'ai tué deux fois... et pour voler, — répondit Bamboche d'une voix brève. — Maintenant, un de plus... deux de plus... pour me sauver... tant pis î on ne me coupera le cou qu'une fois... Adieu, mes amis, je vous ai revus... Votre main... et en avant !

Basquine et Martin, frémissant d'épouvante, repoussèrent la main que Bamboche leur tendait.

— Ah! — dit le bandit avec une émotion farouche, — l'assassin... vous fait horreur... vous ne voulez pas seulement toucher sa main... Tant mieux... ça va me rendre féroce comme un tigre... je tuerai pour tuer...

Tout à coup, au milieu du tumulte qui redoublait au dehors, l'on entendit les voix des gens de justice crier :

— Au nom de la loi!... ouvrez... ouvrez...

— Oh ! mon Dieu ! — s'écria Martin frappé d'une idée subite, — c'est horrible... ce malheureux... qui vient de tuer son fils... on va l'arrêter tout couvert... de sou saug...

— Arrêté avec un comte... assassin!... Quel honneur pour moi! — s'écria Bamboche avec un éclat de rire diabolique.

Malgré l'espèce de délire où il était plongé, M. Duriveau, rappelé à lui par le bruit toujours croissant qui se faisait au dehors, se redressa brusquement du lit de mort de son fils, écouta; puis apercevant Martin, qui, éperdu, sortait de la chambre sans issue où se tenaient encore Basquine et Bamboche :

— Martin ! — s'écria le comte en se reculant avec stupeur, — ■ vous ici !...

— La garde est en bas... — s'écria Martin; — elle va monter...

— Ah !... j'ai tué mon fils... — murmura M. Duriveau en frissonnant, — l'échafaud m'attend ! . . .

— Et la fuite... impossible... — reprit Martin, désespéré.

— • Oh ! sauvez-moi !... — murmura le comte dans le premier égarement de son épouvante, — sauvez-moi !... vous êtes aussi mon fils, vous ! Ce n'est pas pour insulter à mon désespoir... à mon crime... que vous

ôtes venu là. J'ai appris à vous connaître; vous êtes généreux. Vous êtes ici, c'est pour mo sauver... n'est-ce pas? Vous avez été secourable à tant d'autres... ayez pitié de moi. Oh ! l'échafaud ! Eh bien ! oui, je suis Lâche... j'ai peur... je vous implore...

— La porte est enfoncée, — s'écria soudain Martin; — le malheureux... est perdu!

En effet, la porte venait de céder; le bruit du tumulte extérieur, jusqu'alors amorti par cet obstacle, fit, pour ainsi dire, explosion dans l'escalier, dont les marches inférieures résonnèrent bientôt sous des pas précipités.

— Ils montent! — s'écria Martin en prêtant l'oreille. — Ah!... ils s'arrêtent au premier... Mais ils vont venir ici... Oh! ne pouvoir sauver ce malheureux... sauver mon père de l'échafaud ! ! !

Il y eut dans l'accent de Martin, lorsqu'il prononça ces mots, quelque chose de si déchirant, que le comte, se jetant pour la première fois dans les bras de son fils, reprit, non plus avec abattement et terreur, mais avec fermeté :

— Oui, je suis... votre 'pire... je vous le dis... devant le cadavre de ce malheureux enfant... doublement ma victime... oui, je suis votre père... et du moins, cette dernière fois, vous ne rougirez pas de moi.

— Que faites-vous ! — s'écria Martin en voyant le comte se diriger vers la porte. — Ils sont maintenant au second étage... qu'ils visitent. — — Les entendez-vous?... Oii allez-vous?

— Me livrer... avouer mon crime... Le sang que j'ai versé doit retomber sur ma tète, — dit le comte avec une résignation pleine de courage et de majesté. — Allons, mon fils... ■ — reprit-il, — allons... votre bras... Ce n'est pas le cœur... ce sont les forces... qui me manquent...

A peine le comte veuait-il de prononcer ces mots en se dirigeant vers la porte, que Bamboche, jusqu'alors resté inaperçu dans l'ombre de la pièce voisine, en sortit rapidement, et dit à M. Duriveau, d'un ton rempli de dignité qui contrastait étrangement avec la brutalité ordinaire de son langage :

— Monsieur, ce n'est pas le comte Duriveau que je vais sauver de l'échafaud... c'est le père de Martin...

— Que veux-tu faire? — s'écria celui-ci, — oii vas-tu?

— Dire que j'ai tué le vicomte... On me croira... j'entre ici pour voler, vais-je dire... il était avec une femme, ils crient... je l'assomme d'un coup de chaise; cinq minutes après, son père qui le cherchait pour le faire emprisonner, arrive ici... il voit son fils sanglant, se jette sur lui, et... voilà pourquoi ton père a du sang à son gilet.

1180 LES MISÈllES DES ENFANTS TROUVES.

— Accepter de vous im tel sacrifice, s'écria le comte, — jamais...

— Explique-lui donc vile que j'en ai déjà tué deux, — dit Bamboche à Martin, — un Je jjIms ne fait rien, je n'ai qu'une tète à couper... Adieu, frère... une dernière prière (et deux larmes mouillèrent les yeux féroces du bandit)... Viens avec Basquine la veille du jour... ou... (et il porla la main à son cou)... tu comprends... Encore adieu, frère...

Et, avant que le comte et Martin eussent pu faire un mouvement, Bamboche s'élanoa dans l'escalier comme s'il avait eu l'espoir de s'échapper en se frayant un passage à travers les gens de police et les soldats dont il trouva une partie sur le palier du second étage, éclairé par plusieurs lumières. — Le voilà... je le reconnais... arrêtez-le, — s'écria un agent à la vue de Bamboche, qui, pâle, la tête nue, les vêtements en désordre et brandissant son couteau, se précipita d'un bond sur le groupe, blessant légèrement un agent, non par férocité, — car je pouvais le tuer, dit-il plus tard à Martin, mais je voulais rendre la scène plus vraisemUatte. Bamboche, malgré son énergique résistance, qu'il savait d'ailleurs devoir être vaine, fut facilement terrassé et garrotté; puis, pendant quelques moments de calme qui suivirent son arrestation, il dit avec son affreux cynisme :

— Maintenant, causons. J'avoue les deux meurtres dont je suis accusé, et, de plus, un troisième...

— Un troisième meurtre ! — s'écria le magistrat qui accompagnait la force armée, — un troisième meurtre !

— Oui, un |)etit jeune homme. Il était ici en rendez-vous avec une femme. Je suis entré dans cette maison pour voler, j'ai surpris les amoureux, ils ont eu peur, ils ont crié au voleur. Pour faire taire le jeune homme, je l'ai assommé à coups de chaise. Et voilà.

— Mais où cela s'est-il passé, misérable? — s'écria le magistrat.

— D'ailleurs je suis fâché d'avoir été si brutal, — • dit Bamboche sans répondre à la question qu'on lui faisait, — car le père est arrivé... et voir ce père se jetant sur le corps de soniils, malgré moi, ça m'a fait mai.

— Mais où cela s'est-il passé? — reprit le magistrat.

— En haut... au troisième, — dit Bamboche, — vous y trouverez le père. Il paraît qu'il épiait son fils et qu'il aura voulu le surprendre avec cette femme, car il est arrivé lui et un autre homme, au moment où je venais de faire le coup; ils n'ont pensé qu'à tâcher de secourir le petit jeune homme, le père s'est jeté sur lui... môme qu'il s'est tout abîmé de sang... Moi, j'ai filé... vous m'avez pincé... mon affaire est claire... mais je ne bouderai [)as devant la guillotine...

Il est inutile de dire que, grâce au sang-froid et à la croyable présence et ressource d'esprit de Bamboche, servies d'ailleurs par la vraisemblance de ses aveux et par une partie réelle de ses assertions, le crime du comte Duriveau ne fut pas un instant soupçonné ; son trouble sa pâleur, l'embarras même de ses réponses aux premières questions du magistrat, que celui-ci d'ailleurs ne poursuivit pas, par un sentiment de conA'enance et de pitié pour une si grande infortune, furent attribués à la terrible émotion où ce malheureux père devait se trouver ensuite du meurtre de son fils.

En demandant et en obtenant un ordre d'emprisonnement contre Scipion, le comte n'avait pas caché qu'il voulait soustraire son fils à l'influence d'une passion dangereuse; il parut donc très naturel que le vicomte, se voyant sur le point d'être arrêté dans la maison de Basquine, se fût échappé de chez elle^ et fût venu l'attendre dans cette demeure obscure et isolée. Ainsi s'expliquait encore la présence de Basquine sur le théâtre du crime, puis plus tard aussi la venue du comte^ qui avait pu être instruit de l'endroit où s'était caché son fils pour fuir la prison.

Enfm, comment penser qu'au lieu de croire aux aveux si probables d'un brigand déjà coupable de deux meurtres, on pouvait songer à accuser du meurtre de son fils un homme considérable, posé dans le monde, comme l'était le comte Duriveau, et par ses relations et par sa fortune immense?

Le procès de Bamboche s'instruisit rapidement; déclaré coupable de trois meurtres, le bandit fut condamné à la peine de mort.

Ni Martin ni Basquine n'avaient oublié la promesse faite à leur compagnon d'enfance.

La veille du jour de l'exécution, les trois amis, grâce à une permission spéciale, devaient une dernière fois se réunir dans la cellule où Bamboche attendait la mort.

Les trois amis d'enfaïKC. — Dernière entrevue. — Mort de Basquine et de Daiiibociie.

La cellule où se trouvait Bamboche était meublée d'un lit de fer, d'une table et d'un banc scellés aux dalles du sol. Derrière la porte épaisse, on entendait les pas mesurés d'une sentinelle. Basquine et Bamboche étaient réunis depuis un quart d'heure environ, lorsque la porte du cabanon s'ouvrit, et le geôlier introduisit Martin auprès du condamné.

Depuis l'arrestation de Bamboche, rue du Marché-Vieux, Martin n'avait pas revu les deux compagnons de son enfance; il ne put s'empêcher de fondre en larmes, lorsqu'il répondit à leur cordiale étreinte. Après cette première émotion, sincèrement partagée par les trois acteurs de cette scène, Martin dit à Basquine :

— D'après ta lettre, j'étais allé pour te prendre chez toi...

— J'avais mes raisons, mon bon Martin, pour te devancer ici, — dit Basquine en échangeant un regard mystérieux, étrange... avec Bamboche; — c'est un secret dont tu auras plus tard lexplication.

— Avant toute chose, — dit vivement Bamboche à MarUu, — Bruyère?... ma fille?

— Elle va bien, — répondit Martin; — j'ai été la chercher dans le refuge où Claude Gérard l'avait fait se cacher pendant qu'on la croyait noyée. Une brave fille de ferme lui portait chaque jour quelque nourriture dans cette retraite. L'innocence de Bruyère a été si évidente, que l'accusation d'infanticide est tombée d'elle-même.

— Et maintenant oii est-elle, la pauvre enfant? — demanda Bamboche.

— Auprès de ma mère et de M. Duriveau, — répondit Martin.

— Allons, son sort ne m'inquiète plus, — dit le condamné d'une voix légèrement émue, — et elle ne sait... rien... de moi, n'est-ce pas?

— Rien... Ma mère... la comble de soins... de tendresse pendant ses moments lucides...

— Comment ! — dit Basquine, — la folie... de ta pauvre mère...

— Après une crise léthargique, tellement prolongée qu'on l'a crue

morte... — reprit Martin, — ma mère est reveuue à la vie... mais sa raison, à peine raffermie, s'est altérée de nouveau... moins gravement, il esterai, que parle passé... Maintenant... sonaberration consiste à rester quelquefois un jour entier dans un état de morne stupeur, pendant laquelle, insensible à tout ce qu'on lui dit, elle ne prononce pas une parole. Ces accès passés. — reprit Martin, — elle revient à son bon sens.

— Et ton père?... demanda Basquine.

— En huit jours, ses cheveux sont devenus blancs, — dit Martin ; — il a pour jamais quitté Paris, il a fait transporter en Sologne le corps de Scipion... et depuis... M. Duriveau n'a pas quitté le pays... où il se fixe pour toujours...

— Et maintenant, comment est-il pour toi? — dit Bamboche, — pour ta mère?

■ — Il a fait publier les bans de son mariage avec elle, — dit Martin.

— Quoique l'esprit de ta pauvre mère ne soit pas encore remis ? — dit Basquine étonnée.

— Oui... — répondit Martin. — « Ma cruauté lui a fait perdre la raison, — a dit M. Duriveau, — je dois tacher de la lui rendre à force de soins affectueux... Je l'ai déshonorée... je dois lui rendre l'honneur en lui donnant mon nom. »

— Quel changement! — dit Basquine avec un sourire amer, et elle ajouta : — Et M'"" Wilson?

— Elle est partie en Angleterre avec sa fille... — répondit lentement Martin, — mais il lui reste peu d'espoir de conserver cette infortunée... Raphaële se meurt...

— Et Claude Gérard?... — demanda Bamboche.

— Il ne quitte pas ma mère et M. Duriveau. Celui-ci lui a fait humblement la réparation la plus éclatante... Claude... revenu de la misanthropie farouche où l'avaient jeté d'indignes persécutions, n'a pu être insensible à l'horrible douleur, aux remords incessants de M. Duriveau, qui cherche sa seule consolation dans une expiation qu'il veut grande et féconde... Il a les projets les plus vastes, les plus généreux pour le bonheur de cette contrée qui lui appartient presque tout entière, et que la maladie et la misère décimaient depuis si longtemps.

— Je dis comme Basquine, — quel changement ! — reprit Bamboche. Puis il ajouta avec un affreux ricanement :

— Ce que c'est que de tuer son fils, pourtant! il n'y a rien de tel pour moraliser un homme.

— Tu es toujours le même... — dit tristement Martin à Bamboche. — A cette heure encore!...

— Pardieu! à cette heure, surtout, — dit le brigand en éclatant de rire. — Parce qu'on me coupe le cou demain, tu veux que ça me rende aujourd'hui bonhomme... et vertueux.

— ■ Tu te calomnies encore. — dit Martin ; — ton dévouement pour mon père a été admirable.

— Le beau mérite! j'étais pris tout de même:

— Et lorsque chez le docteur Clément, afin de ne pas me faire accuser, tu as renoncé au fruit du vol que tu venais de commettre... cela encore était beau et bien... Qu'à ce moment suprême, ces bons souvenirs te consolent au moins!

— Bah!... ces beaux sentiments-là ne m'ont pas empêché de tuer à coups de hache un vieillard et sa femme pour leur voler vingt-trois francs...

— Mais de ce crime affreux... tu te repens? — s'écria Martin.

— Pas du tout... j'avais faim... j'avais froid; avec ces vingt-trois francs, j'ai acheté une roulière et j'ai vécu huit jours...

— Écoute... mon pauvre Martin. — dit Basquine à son compagnon, qui frémissait d'un tel endurcissement, — si je voulais excuser Bamboche, je te dirais : Toi-même... malgré les enseignements de Claude Gérard... malgré la bonté, l'élévation naturelle de ton cœur, après quatre jours d'une lutte affreuse contre la faim, le froid... le manque de travail, n'as-tu pas... dans ton désespoir, failli devenir complice du cul-de-jatte?...

— C'est vrai, — dit Martin avec accablement.

— Et plus tard, reconnaissant l'impossibilité matérielle de vivre, — reprit Bamboche. — mais reculant devant le suicide, n'as-tu pas attendu la mort dans une cave?... Eh bien! moi qui ai vu mon père mourir sans secours, au fond des bois, et déchiqueté par les corbeaux; moi qui, au lieu d'avoir eu Claude Gérard pour mentor, ai joui des conseils paternels du€ul-de-jatte et de la Levrasse, moi qui ai été achevé par une éducation de prison, moi qui enfin ai été élevé en loup... eu loup j'ai vécu... en loup je meurs, en mordant les barreaux de ma cage... Je ne mérite ni ne demande intérêt ou pitié : comme j'ai commencé... je finis... On me coupe le cou... on fait bien^ on le peut... Dans mon enfance, la société m'a traité en chien perdu... quand j'ai eu des crocs, je l'ai traitée en chien enragé... c'était fatal... voilà tout.

En prononçant ces dernières paroles, le rire de Bamboche était contracté, presque douloureux.

Était-ce douleur morale, douleur physique? Martin ne put le deviner; il remarqua seulement que la pâleur de Bamboche semblait augmenter encore.

LES MISÈaES DES ENFANTS TROUVÉS.

" Murtin appela du secours. » (Pago 1191.)

— Il ne faut pas oublier, vois-tu, mon pauvre Martin, — reprit Basquine, toujours impassible, — que Bamboche et moi nous avons été viciés, corrompus dès l'enfance, et plus tard... abandonnés à tous les hasards du vice et de la misère!

— Et pourtant, — reprit Martin avec amertume, — vous deux aussi... vous auriez pu être sauvés... j'en atteste... les jours que nous avons passés... dans notre lie... vous en souvenez-vous encore?... Qui aurait

149" LiV. E. Sue. — Eniants trouvés. — Éd. J. Rouff et C", 149° Liv.

dit, mon Dieu!... lorsque, par ces belles nuits d'été, nous écoulions tous deux la voix inspirée de Basquine, en appelant de tous nos vœux une vie honnête, laborieuse... qu'un jour... tous trois... nous nous retrouverions... hélas! au sinistre rendez-vous d'aujourd'hui!

Et Martin ne put retenir ses larmes.

A ce moment, Bamboche, dont la pâleur avait paru redoubler depuis quelques instants, s'interrompit. Sa figure farouche se contracta de nouveau; il éprouvait une pénible oppression.

— Qu'as-tu ï... — lui dit vivement Martin.

— Rien... — reprit le brigand en échangeant de nouveau un singulier regard avec Basquine... — Je suis de fer... tu sais, — ajouta-t-il en s'adressantà Martin et lui tendant la main; — mais toi seul... et Basquine, vous mordez sur ce fer... et vous von^ là... tous deux aujourd'hui... quand demain... enfin ça remue le bronze... mais ça passe... c'est passé.

— Ta main est glacée... — s'écria Martin en retenant entre les siennes la main que le bandit lui avait donnée.

— A mains fraîches, chaudes amours... tu sais le proverbe, — dit Bamboche en riant.

Et il retira brusquement sa main de celles de Martin.

— Gela n'a rien d'étonnant... moi aussi j'ai les mains froides, — dit Basquine, — tiens...

— Glacées... aussi, — reprit Martin de plus en plus étonné...

— G'est tout simple, — dit tranquillement Basquine; — l'émotion...

— Pardieu, oui... l'émotion... • — reprit Bamboche. Et ses traits redevinrent calmes.

Malgré ces rassurantes paroles, Martin ressentit une angoisse vague, inexprimable; il crut voir sur le front de la jeune fille des plissements brusques, convulsifs, comme si elle avait parfois lutté contre une vive douleur... et pourtant Basquine parlait avec une ironie froide et placide...

— Veux-tu, mon bon Martin, — reprit-elle après un moment de silence, — une dernière preuve de cette vérité : que notre enfance et notre première jeunesse à moi et à Bamboche ayant été viciées, gangrenées par d'horribles dépravations, nous sommes iataiement devenus incurables?... c'est que j'ai au cœur autant de haine, autant de désespoir que lui.

— Toi... — s'écria Martin, — toi, comblée de tous les dons de la jeunesse, de la beauté, de la fortune, du génie! toi, dont la'gloire retentit d'un monde à l'autre... Ah!... c'est blasphémer que parler ainsi! Bamboche a du moins pour excuse l'atmosphère corrompue où il a été forcé de vivre! 11 a pour excuse la misère, l'avilissement, la honte de soi, le mépris dont on est abreuvé, implacables ressentiments qui, noyant le

LES MISÈRES DES ExNFANTS TROUVÉS. 1187

cœur de liel et de haine, vous exaspèrent. Qu'il exècre ce moude qui l'a abandonné dès son enfance à toutes les fatalités du mal... il paye de sa tête le droit de le maudire, ce monde!! Mais toi... toi... qui, après une première jeunesse cruellement souillée, torturée, je le sais... es arrivée, eu deux ans à peine, au comble de la fortune et de la renommée... toi... à qui ce monde prodigue l'or, les triomphes, les ovations, qu'il n'accorde pas même aux souverains... comment oses-tu parler de haine, de désespérance, lorsque tu ne devrais respirer qu'amour, mansuétude et reconnaissance?

Basquine avait écouté Martin avec un calme sardonique, échangeant parfois un regard avec Bamboche, qui, pour cacher peut-être ses douleurs, s'était accoudé sur la table, appuyant sur ses deux mains son large front, que parfois perlaient çà et là les gouttes d'une sueur froide...

Basquine dit en souriant à Martin :

— Ainsi... je te parais un monstre d'ingratitude envers ma brillante destinée?

— Non... — reprit Martin avec une douloureuse amertume, — tu dois être si horriblement malheureuse... que je n'ai plus le courage de te blâmer...

— Malheureuse... oui... — dit Basquine de sa voix nette et tranchante, — oui, je suis malheureuse, autant et plus que je ne l'ai jamais été autrefois...

Martin n'ayant pu retenir un geste d'indignation pénible, la jeune lille reprit :

— Ainsi... tu crois, toi, qu'il suffit de quelques bouquets, d'un peu d'or, d'un peu de génie, d'un peu de renommée, qu'il suffit... de beaucoup de tout cela, môme, si tu veux... pour purifier tout à coup une âme et un corps qui, pendant seize ans, ont traîné... dans toutes les fanges de la misère et du vice?

Martin regarda Basquine avec effroi... il ne trouva pas un mot à répondre... elle continua.

— Ainsi... parce que la foule m'aura crié Iravo... i^arce que quelques grandes dames, quelques reines... m'auront dit : Ma chère amie, vous êtes sublime! parce que tous les hommes que j'ai connus, des plus obscurs jusqu'aux rois... m'auront dit ou écrit en résumé ceci : Vous êtes helïe, adorahle... inimitable... voulez-vous que je sois votre amant^. lu crois que cela m'a empêchée d'avoir été prostituée à huit ans... et, deux ans plus tard, d'avoir été le jouet... la victime, et pis que cela (puisque je ue me suis pas enfuie ni tuée), la complice des monstrueuses dépravations du duc de Gastleby?...

Martin, de plus eu plus épouvanté, commençait d'entrevoir une partie de l'affreuse vérité... quil avait plus d'une fois pressentie; mais cette vérité lui semblait si désespérante, qu'il s'était toujours efforcé d'eu détourner sa pensée.

— Voyons?... crois-tu qu'il a suffi d'un bain d'or ou do la famée de l'encens qu'on brûlait à mes pieds pour me purifier de telles souillures?

— reprit Basquine avec ce calme glacial qui rendait sa parole si poignante, — crois-tu qu'elle n'est pas corrosive, incurable, cette lèpre de l'âme que Ton gagne forcément en étant saltimbanque, vagabonde, voleuse, chanteuse des rues ou figurante à six sous?... Crois-tu que cela n'engage pas l'avenir que de livrer son corps sans amour^ même sans désirs... car une dépravation précoce avait tué mes sens avant même qu'ils fussent éveillés... et je n'ai jamais été qu'un marbre vivant.

— Oli! mon Dieu!... mon Dieu!... ces révélations, c'est affreux.

— Tu m'as crue redevenue vierge peut-être, — continua la malheureuse fille avec son implacable ironie, — comme si tu ne savais pas que, belle, jeune, sans ressources, je devais être forcée d'abandonner mon corps aujourd'hui pour du pain, demain pour obtenir de coucher une nuit dans un garni, pêle-mêle avec des voleurs et des filles ? une autre foispour obtenir du maître d'une taverne la permission de chanter dans son bouge, ou d'un directeur de théâtre la faveur de monter sur ses planches !.., Et cela n'avilit pas... et à tout jamais? Et l'atmosphère de la gloire,. comme tu dis, suffirait à dissiper ces souvenirs qui vous rongent? à vous faire faire peau neuve? à vous faire suer cette lèpre? Non! non! . •

— Maintenant, — reprit Martin avec accablement, — je comprends...

— Et d'un pareil avilissement à la méchanceté, à la haine, au désespoir, y a-t-il donc si loin? — s'écria Basquine en s'exaltant davantage.

— Tu viens me parler de mansuétude, d'amour, de reconnaissance pour ce monde qui me couvre d'or, de bouquets et de bravos, parce que mon chant et ma figure charment ses yeux et ses oreilles. Que demain je sois laide et sans voix, qu'aurait-il pour moi, ce monde aujourd'hui à mes pieds? dédain et oubli. Il m'a pris comme on ramasse une fleur sur son chemin, sans s'inquiéter si elle a poussé sur un sol vierge ou sur un fumier. La fleur fanée, on la jette avec indifférence.

— Mais enfin... la gloire? — s'écria Martin, qui ne pouvait se résigner à admettre un incurable désenchantement au milieu d'une existence en apparence si heureuse, si brillante, — ces applaudissements de tout un peuple enivré?

Basquine haussa les épaules.

— Chez la Sevrasse... dans mes ignobles scènes avec le intre, à

l'âge de huit ans, n'ai-je pas été applaudie avec frénésie, n'ai-je pas aussi fait fureur? ne s'est-on pas aussi battu pour moi à la porte de nos tréteaux? Et encore... va, crois-moi, les bravos des mains gantées de blanc m'ont semblé plus tard moms retentissants que les bravos des mains calleuses qui applaudissaient mon enfance.

— Mais la conscience d'être une artiste sublime! — s'écria Martin. — Sur ce li'gilime orgueil, tu n'étais pas du moins blasée.

Basquine éclata de rire.

— Oui... je me suis dit cela plusieurs fois; il l'a bien fallu... En vérité je suis une artiste suUime... évidemment j'ai un talent immense... Eh bien! après?...

Martin resta sans réponse devant ces mots : — Eh lien! après?

Mots d'autant plus effrayants, que l'expression de dédain, de lassitude, avec laquelle Basquine les avait prononcés, prouvait qu'elle parlait sincèrement.

— Soit! — continua-t-elle, — j'ai ressenti une fois, dix fois, si tu veux, ce que tu appelles un juste et noble orgueil à propos de mon génie... et puis, après? n'est-ce pas toujours la même chose... la même glorification de soi par soi, devant soi?... Au bout de six mois, cela donne des nausées... à force de ridicule.

— Mais, — reprit Martin, disputant le terrain pied à pied, — si ton âme est aussi morte aux joies de l'orgueil, la gloire ne donne-t-elle pas de l'or?

— De l'or?... je n'ai pas besoin d'être parée pour être belle... et je n'ai personne à qui je veuille plaire... J'ai si longtemps souffert de la misère... que le nécessaire est une sorte de luxe pour moi. Pourtant j'ai voulu essayer de la magnificence; au bout d'un mois j'en étais excédée... Qu'est-ce que la stupide jouissance du luxe auprès de l'enivrement de la gloire?... et la gloire même ne m'enivrait plus.

— Mais avec l'or... on fait le bien...

— Eh! mon Dieu, j'en ai fait du bien, et beaucoup! Dès que j'ai été riche, je me suis mise en quête de ma famille... mon père et ma mère étaient morts... je n'ai retrouvé que deux frères et une sœur... les autres... morts aussi, ou disparus... on ne savait pas... Est-ce qu'on sait jamais ce que ça devient, des malheureux comme nous? ça naît, ça meurt; qui s'en inquiète?... Mes deux frères et ma sœur ont eu par moi leur sort assuré; à d'autres aussi j'ai donné, beaucoup donné... et puis un jour. . de la charité, comme de la gloire... comme de l'or... j'ai dit : — A'près?...

— Ainsi, — reprit Martin avec une stupeur douloureuse; — ainsi, ton cœur, vicié dès l'enfance, et désormais fermé... à toutes les émotions

pures, généreuses, fécondes... ne vit plus à cette heure que pour ce sentiment stérile, affreux comme la mort : — La haine!

— Oui! oh! oui, longtemps je l'ai du moins goûtée, savourée, cette sauvage et âpre jouissance, — s'écria Basquine de plus en plus pâle, et dont le front commençait à se perler de sueur comme celui de Bamboche. Lui, le regard fixe, la Icte appuyée dans ses deux mains, souriait parfois aux désespérantes paroles de Basquine avec un rire sinistre, souvent convulsif, douloureux, pendant que ses traits livides, contractés, s'altéraient de plus en plus; mais Martin, pour ainsi dire palpitant sous l'obsession des terribles aveux de Basquine, ne s'apercevait pas de l'espèce de lente décomposition qui se manifestait sur la figure de Bamboche.

— Oui, longtemps je Tai savourée, l'àpre et sauvage jouissance de la haine, — reprit Basquine. — Oh! avec quelle joie j'ai cliarmé, séduit, enivré, pour la désespérer ensuite jusqu'à la mort... cette race maudite des Scipion et des Castlel)]]! ... Que de larmes, que d'affreux sacrifices, que de sang je lui ai coûtés à cette race infâme!... Mais... — ajouta Basquine d'un air sombre, — bientôt... ces ressentiments même, qui étaient toute ma vie, se sont affaiblis...

— Que dis-tu? — s'écria Martin.

— Alors, pour les raviver, — reprit Basquine, — je m'en allais seule... à pied, dans ces quartiers où nos pareils pullulent et disputent chaque jour leur vie à la misère et à tous les vices qu'elle engendre... Dans cet affreux spectacle, je retrempais vigoureusement ma haine ; je donnais là ce que j'avais d'or, et puis, le cœur gonflé de haine, je revenais attendre chez moi, dans mon salon, ces riches, ces heureux du jour... qui n'avaient que mépris ou dureté pour ces maux de nos frères, de nos sœurs... abandonnés ou misérables, comme nous l'avons été... Oh ! alors je lirais de la race que je poursuivais des vengeances féroces. . . l'avilissement, la ruine. .. le suicide... le meurtre du fils par le père... mais bientôt la lassitude... le dégoût... m'accablaient de nouveau. Alors, pour ne plus penser, je me livrais à l'engourdissement de l'opium.

— Oh ! infortunée ! infortunée ! murmura Martin.

— Une dernière espérance m'avait soutenue, la vengeance que je devais tirer de Scipion et de son père, vengeance terrible... car c'était du même coup venger Bamboche... toi et moi... Cette œuvre sanglante, je l'ai accomplie... sans pitié... sans remords, et puis je suis retombée dans mon accablement, et plus que jamais... j'ai dit... je dis... gloire, amour, richesse, charité, vengeance... et pardonne ce blasphème, ô mon frère... amitié... vanité... tout est vanité... je suis devenue dévole, tu le vois... sauf la religion, et... je...

Basquine ne put coDtiuiier : son énergie fébrile, soutenue par un incroyable courage... faiblit tout à coup; ses yeux se troublèrent; ses lèvres, déjcà froides, devinrent violettes; elle trembla convulsivement, ses dents s'entrechoquèrent.

— Mon Dieu, Basquine... qu'est-ce que tu as? — s'écria Martin... en conrant à elle, et l'aidant à s'asseoir sur le lit de la cellule ; puis, de plus en plus effrayé, il ajouta : — Bamboche, mais vois donc... Basquine...

— Je la vois bien^, — dit le bandit en abaissant ses mains qui jusqu'alors avaient à demi caché son visage, et il montra ainsi à Martin des traits déjà défigurés... par les approches de la mort.

— • Ciel!... qu'avez-vous tous deux? s'écria Martin, — du secours... du secours !...

— Silence, lui dit Basquine en faisant un dernier effort pour mettre sa main glacée sur les lèvres de Martin. — Laisse-nous... Bamboche échappe à l'échafaud... moi... j'échappe à la vie ! ! !

— Ah! c'est horrible... tous deux ! ! ! — s'écria Martin bouleversé.

— Le poison ! ! ! peut-être ! ! !

— Oui, — dit Basquine, — dans une bague... que j'avais au doigt... Le geôlier n'a rien vu...

— Oh! — s'écria Martin, — si jeune... si belle... mourir ainsi désespérée ! ! !

— Et à ce moment encore... et... plus amèrement que... jamais... je dis : Apres?... — murmura Basquine d'une voix expirante.

— Adieu, Basquine, adieu, Martin, — ajouta Bamboche à l'agonie,

— je meurs comme un chien; je ne crois... je n'ai cru à rien... mais j'ai été fidèle... aux... serments... de... noire... enfance.

Et écartant d'une main défaillante les revers de sa casaque de prison, il mit à nu sa large poitrine, sur laquelle on lisait ces mots tatoués en caractères indélébiles :

Basquine imur la vie. Son amour ou la mort, lo février 182G. Amitié fraternelle et pour la vie à Martin. 10 décembre 1827.

— Ah !... — s'écria Martin avec désespoir, — j'en atteste ce généreux sentiment d'amitié qui a toujours survécu en vous .. vous étiez nés pour le bien... mais impitoyablement abandonnés, dès l'enfance, par une société marâtre... vous mourez ses mart^Ts !

— Frère... encore ta main, — dit Basquine en se renversant mourante sur le lit; — appelle maintenant au secours... tu le peux! !..

Martin appela du secours eu effet... ce secours fut vain. Seul, le lendemain, à la nuit, Martin accompagnait au champ du repos éternel le double cercueil de Basquine et de Bamboche.

L'expiation. —Nouvel aspect de la Sologne.

Le château du Tremblay. — Anciennes connaissances. — Claude Gérard. Martin,

M. Duriveau, dame Perrine, la Robin, Bruyère, Petit-Pierre, dame Chervin.

L'association. — Lettre du roi.

Plus d'une année s'était écoulée depuis la mort de Basquine et de Bamboche.

Le mois d'octobre touchait à sa fm.

Un voyageur qui eût, environ quinze mois auparavant, parcouru cette partie de la Sologne oii s'est passé l'exposition de ce récit, et qui, à répoque oii nous sommes arrivés, aurait traversé cette même contrée, se serait demandé par quel prodige il la voyait, pour ainsi dire, complètement métamorphosée.

En effet, en quinze mois au plus, ces cinq ou six lieues de territoire, qui appartenaient à M. Duriveau, ce pays jadis si misérable, si désert, si inculte, si fiévreux, et tellement envahi par les eaux stagnantes, que leurs exhalaisons étaient devenues presque mortelles pour les rares habitants des métairies, ce pays, disons-nous, avait absolument changé non seulement d'aspect, mais, si cela peut se dire, de nature...

Plus de ces brumes humides, pestilentielles, qui couvraient, dans une immense étendue, ces laudes à demi submergées sous les eaux croupissantes; plus de sol noirâtre, spongieux, couvert çà et là de chétives bruyères, dans lequel bêtes et gens enfonçaient jusqu'aux genoux; plus de ces plaines sans fin, nues, arides, désolées, à travers lesquelles erraient çà et là quelques maigres bestiaux cherchant une pâture insuffisante au milieu des genêts et des ajoncs, pendant que de pauvres petits bergers, en haillons et tremblant la lièvre, traînaient leurs pas languissants à la suite de leurs chétifs troupeaux; plus de ces marais à Ponde épaisse, immobile et couleur de plomb^ oiï se reflétaient parfois les murailles crevassées de quelque misérable métairie, bâtie de boue, et couverte d'une toiture de chaume à demi effondrée...

Tout enfin, dans ce pays, en peu de temps, avait changé, tout...

« ... Et un liomme à cheval les suiveille tous. » (Page 1200.)

jusqu'à l'air que l'on y respirait... air alors aussi salubre, aussi pur, aussi léger qu'il était autrefois pesant et méphitique.

Bientôt le voyageur aurait eu le secret de cette incroyable métamorphose, en remarquant de larges canaux maçonnés en briques, coupés çà et là par des ponts à la fois élégants et solides, sous lesquels coulaient incessamment des eaux abondantes, alimentées par des conduits souterrains, dont la pente, habilement calculée, amenait constamment dans ces

[oO° LiV. K. Sue. — Enfants Taou\i:s. — Éj. J. RouKr- et C'«. 150* LiV.'

canaux, artères principales, les eaux stagnantes qui, faute d'écoulement, submergeant, détrempant, pourrissant le sol, depuis des siècles, le frappaient d'infection et de stérilité.

En(in, ô prodige du travail et de l'intelligence de l'homme ! secondées par le capital, ces eaux, naguère le fléau de ce pays, comptaient alors parmi sa richesse... Sortant des canaux, elles affluaient dans d'immenses bassins naturels formés par plusieurs étangs, conservés en raison de l'élévation relative de leur niveau ; puis, de là, remontant dans de vastes réservoirs, à l'aide de moulins à vent d'un mécanisme aussi simple qu'ingénieux (1), elles pouvaient se distribuer sçlon les besoins de l'agriculture, par mille conduits d'irrigation.

Ainsi ces terrains immenses que nous avons vus, au commencement de ce récit, boueux, méphitiques, incultes, étaient déjà complètement assainis, défrichés, et, dans beaucoup d'endroits, façonnés pour les ensemencements d'automne...

Et non seulement sur ces cinq ou six lieues carrées du territoire que possédait M. Duriveau le sol avait ainsi été métamorphosé, mais encore... les habitants... jadis si hâves et si maladifs, étaient devenus florissants de santé.

Sur toute l'étendue des immenses propriétés du père de Martin, on ne voyait plus une seule de ces métairies... ou plutùt de ces tanières horribles oii s'étiolait une race abâtardie par les fièvres et par les plus dures privations.

Le petit village du Tremblay lui-même, composé d'environ deux cents masures non moins délabrées que les métairies, avait aussi disparu et ne contrastait plus par sa misérable apparence avec le magnifique château du comte Duriveau.

Ce château lui-même avait subi une complète transformation.

Le corps de logis principal avec ses deux ailes en retour était resté debout, et l'on avait prolongé ces deux ailes de façon à composer un immense parallélogramme, en les réunissant par de nouveaux bâtiments qui, faisant face au principal corps de logis, reliaient ainsi ces deux ailes à leur extrémité.

Une large galerie de briques suivant intérieurement les lignes de ce

(1) Nous saisissons avec empressement cette occasion de rendre publiquement liommage et justice à l'admirable invention de M. Durand, qui, après des travaux et des combinaisons d'une difficulté extrême, est parvenu à établir des moulins à irrigations, qui, mus par la force du vent, s'orientent d'eux-mêmes et s'effacent d'eux-mêmes lors des bourrasques. Cette grande et utile invention, que nous voyons fonctionner depuis bientôt deux ans. a déjà rendu et doit rendre les plus immenses services à l'agriculture, en donnant des moyens d'irrigalion aussi faciles que peu coûieux.

parallélogramme formait une terrasse au premier étage, et, au rez-dechaussée, un abri qui permettait de circuler autour de ces vastes conslructions, sans craindre le soleil ou la pluie.

Tout le terrain renfermé dans l'intérieur des bâtiments était distribué en un jardin d'agrément; ses massifs, ses quinconces, divisés par des allées, aboutissaient tous à un rond-pomt oii s'élevait une fontaine jaillissante; celte espèce de monument de pierre et de foute d'un style simple et sévère se terminait par un ornement sphéroïde sur lequel on lisait en grandes lettres cette inscription, maxime favorite du docteur Clément, citée dans les Mémoires de Martin :

A'UL n'a droit au SUPERFLU TANT QUE CHACUN n'a PAS LE NÉCESSAIRE.

La nuit, ce jardin, ces arcades, ainsi que les bâtiments, étaient éclairés par le gaz, dont la vive lumière rayonnait aussi cà et là, dans une partie du parc planté d'une futaie séculaire que l'on avait conservée et qui s'étendait derrière le château.

Enfin, à droite de ce parallélogramme, parmi de nombreux bâtiments ajoutés extérieurement, se dressaient les immenses cheminées de plusieurs machines à vapeur, destinées soit à abréger ou faciliter certains travaux, soit à élever dans dévastes réservoirs les eaux qui circulaient dans toutes les parties de cet immense établissement.

Nous l'avons dit, le mois d'octobre touchait à sa iin. Il faisait une de ces tièdes et charmantes journées assez fréquentes en automne.

Une voiture légère, espèce de phaéton, attelée de deux chevaux de modeste apparence, mais agiles et vigoureux, s'arrêta sur le point culminant d'une route nouvellement ouverte et d'où l'on découvrait les constructions dont nous venons de parler.

Un homme et une femme, jeunes encore, étaient dans l'intérieur de la voiture dont l'homme conduisait lui-même l'attelage; tandis que, sur le siège de derrière, se tenaient assis un ])0tit domestique d'une quinzaine d'années et une femme de chambre; deux malles de cuir placées sur la caisse de devant du phaéton annonçaient que M. et M"'*" Just Clément (tel était le nom de ces personnages) voyageaient à petites journées.

— Mon ami, quelle peut donc être la destination de ces immenses bâtiments? — demanda Régina à son mari. — Vois donc... c'est un cou[) d'œil magnifique.

— En efîet, — répondit Just en paraissant partager la surprise et l'admiration de sa femme, — est-ce un château, est-ce une exploitation

rurale, est-ce ime maimfacLure? je ne sais... Et puis, l'on dirait que tout le paj's que nous parcourons a subi depuis quelque temps une transformation complète... Ces canaux de construction récente... ces ponts nombreux, ces barrières fraîchement peintes, ces routes parfaitement établies, et dont plusieurs sont à peine terminées, ces chemins nouvelleoient plantés d'arbres, ces immenses défrichements, tout annonce une incroyable activité de travail.

— Et cependant, nous n'avons rencontré personne sur notre route... Gela est étrange... n'est-ce pas, Just?

— C'est très singulier, en effet, Régina... mais, si tu veux, nous allons suivre cette route qui paraît aboutir aux bâtiments de l'aile, gauche, et là, en notre qualité de voyageurs touristes et curieux, nous demanderons et nous saurons, sans doute, la destination de ce magnifuiue établissement.

— Et peut-être, — dit Régina, — nous permettra-t-on de le visiter.

— Je n'en doute pas, madame, — répondit gaiement Just, — si vous vous chargez de présenter cette. requête.

— Allons, allons, monsieur Iç flatteur, — répondit Régina non moins gaiement, — dirigez nos pauvres chevaux vers ce palais enchanté.

— J'obéis, dit Just en regardant sa femme avec tendresse, — et maintenant c'est à toi, jolie fée Charme- des- Y eux, d'user de ta toutepuissance pour faire tomber les obstacles qui pourront s'opposer à notre curiosité.

— Malgré mon peu de foi dans mon rôle de fée, nous essayerons, monsieur... — répondit Régina en souriant; puis elle ajouta: — Mais sérieusement, mon bien-aimé Just, avoue que rien n'est plus charmant que notre indépendante manière de voyager à travers ce pays solitaire. Si nous avions suivi la grande route, nous aurions perdu cette bonne aubaine pour notre curiosité.

Au bout de dix minutes environ, la voiture de Just et de Régina lit halte devant la porte d'une cour immense, clôturée de barrières peintes en vert, et qui longeait une des parties latérales du parallélogramme.

Just s'était arrêté à cet endroit au lieu de poursuivre son chemin jusqu'à l'entrée principale du palais, ainsi que disait Régina, parce qu'à la porte de la cour dont nous parlons, Just venait d'apercevoir une femme qu'il comptait interroger.

Cette femme, robuste et jeune encore, était simplement mais parfaitement vêtue d'une robe de futaine de couleur foncée ; d'un bonnet à la paysanne d'une blancheur éblouissante, chaussée de bons bas de laine et de souliers de cuir bien propres; elle portait autour du cou, et non

sans une certaine fierté, par-dessus son fichu de cotonnade rouge, un cordonnet de soie bleue, à laquelle pendait une petite médaille d'argent.

Les traits rudes, hâlés de cette femme, étaient loin d'être beaux ; mais sa figure pleine, vermeille, annonçait la santé, la franchise et la bonne humeur.

Hàtons-nous de prévenir le lecteur que, dans cette virile créature. il retrouve une de ses anciennes connaissances : la brave Robin, qu'il a \Tie vêtue d'ignobles haillons, alors quelle était fille de vacherie chez le métayer maître Ghervin, que le comte Duriveau avait si impitoyablement chassé de sa ferme.

A la vue de la voiture dont Just et Régina descendirent pendant que le petit domestique gardait les chevaux, la bonne Robin s'avança courtoisement et peut-être aussi un peu curieusement vers les visiteurs.

— Pourrions-nous savoir, madame, — lui dit Just en la saluant avec ■ une parfaite politesse, — à qui appartiennent ces magnifiques bâtiments ?

— A moi, monsieur, répondit naïvement la Robin en faisant sa plus belle révérence.

— Comment! à vous? — s'écria Just sans cacher sa surprise. — Ces magnifiques bâtiments sont à vous?

— Oui, monsieur, — reprit la Robin sans la moindre fierté, — c'est à moi... et c'est aussi... à Petit-Pierre que voilà.

Petit-Pierre était une autre de nos connaissances, c'est-à-dire le petit vacher que nous avons vu pâle, les yeux caves, éteints, les lèvres blanches, à peine vêtu, marchant pieds nus, épuisé par les fièvres qui le minaient depuis sa naissance; mais au moment où nous le revoyons, le petit vacher est méconnaissable, il n'est plus pâle, le sulfate de quinine (1) habilement administré à plusieurs reprises, a depuis longtemps cou'pé les fièvres. Une nourriture saine, des vêtements chauds, de bonnes chaussures, une habitation salubre, et surtout le complet assainissement du pays, ont assuré la guérison de Tenfant; et il eût été impossible de reconnaître le pauvre petit vacher de la métairie du Grand-Genévrier dans ce jeune garçon bien vêtu, à la joue rebondie, aux yeux pétillants, à la démarche vive et alerte.

Petit-Pierre traversait la cour au moment où, le désignant à Just et

(1) Disons en passant que ce médicament souverain pour la guérison des fièvres intermittentes qui [déciment les populations de Sologne est d'un prix tellement élevé, qu'il est matériellement impossible aux prolétaires des campagnes de s'en procurer, et de jjayer la visite du médecin qui en réglerait l'emploi; le prix du médicament seul en quantité nécessaire pour guérir la fièvre, et en admettant qu'il n'y ait pas rechute (ce qui arrivera infailliblement deux ou trois fois avant la guérison complète), le prix du médicament, disons-nous, absorberait le pain de toute une famille pendant quatre ou cinq jours.

à Régina. la In'ave Robiu le citait comme l'un de ses copropriétaires. L'enfant croyant que la Robin l'appelait, s'avança de quelques pas; puis, soudain, il s'arrêta timidement à l'aspect des étrangers. Just, de plus en plus étonné, dit à la Robin :

— Ainsi, ce jeune garçon est, ainsi que vous, madame, propriétaire de cet établissement ?

— Oui, monsieur, et aussi propriétaire de toutes les terres, de tous les bestiaux, de tous les chevaux, de toutes les volailles, de toutes les récoltes... enlin, il est propriétaire de tout, quoi... ni plus ni moins que moi... et que les autres!

— Ah!... vous et lui n'êtes pas les seuls maîtres de tous ces biens? — demanda Régina, en échangeant avec Just un regard qui semblait dire : Cette pauvre créature n'est pas dans son bon sens. Aussi reprit-elle : — Il y a d'autres propriétaires encore?...

— Je crois bien, madame... nous sommes en tout sept cent soixantetrois associés-propriétaires.

— Sept cent soixante-trois propriétaires? — dit Régina en souriant... — c'est beaucoup.

— Dame... Madame, plus on est, mieux ça vaut, car un chacun apporte ses bras au travail, — répondit la Robin, sans paraître peinée de ce grand nombre de copartageants.

— Alors, — reprit Just, — faites-nous la grâce de nous dire si c'est à vous ou à quelque autre de vos associés que nous devons nous adresser pour visiter votre magnifique établissement, et savoir k quel usage il est destiné.

— Ça, monsieur, c'est une autre affaire, — reprit la Robin; — les visiteurs, quant il en vient, ça regarde maître Claude, et comme justement ce n'est pas l'heure de l'école, car l'heure du repas de midi va bientôt sonner pour tout le monde qui est revenu des champs, maître Claude pourra vous conduire partout. — Puis s'adressant au jeune vacher, la Robin ajouta : — Eh! Petit-Pierre, va prévenir maître Claude qu'il y a là un monsieur et une dame qui demandent à voir VAssocialiori.

Au moment où Petit-Pierre allait exécuter l'ordre de la Robin, Just le rappela, et tirant de sa poche une carte de visite sur laquelle étaient ces mots : — Monsieur et madame Just Clément, il dit à Petit-Pierre :

— Mon ami, ayez la bonté de remettre cette carte à la personne que vous allez trouver, ahn qu'elle sache du moins le nom des visiteurs qui désirent parcourir ces établissements.

Petit-Pierre prit la carte, et se dirigea en courant vers une des portes du bâtiment.

— Si monsieur et madame voulaient, en attendant maître Claude, jeter un coup d'oeil sur notre vacherie, dont je suis sous-directrice, — dit la Robin avec un certain orgueil en montrant du bout du doigt sa petite médaille d'argent, — ça passerait le temps.

— Certainement, et avec grand plaisir, — répondit Régina en prenant le bras de Just et suivant la Robin.

Celle-ci, traversant la cour, ouvrit une des portes d'une immense étable aux murailles bien crépies, blanchies à la chaux, aux râteliers et aux mangeoires de chêne, brillant de propreté, au carrelage de briques, traversée dans toute la longueur du bâtiment par un petit ruisseau d'eau limpide et courante.

Trois cents vaches admirablement soignées, au poil vif, lustré, étaient symétriquement alignées dans cette vacherie bien aérée, bien éclairée par de nombreuses fenêtres ; autant d'enfants, dont la plus âgée n'avait pas douze ans, toutes vêtues comme la Robin, mais ne portant pas ainsi qu'elle de petite médaille d'argent, marque distinctive de ses fonctions, allaient et venaient dans l'étable, relevant la litière lorsqu'elle dépassait la natte de paille qui la bordait, visitant les mangeoires et les râteliers afin de s'assurer que la provende était consommée; tandis que de temps à autre on entendait le tintement harmonique de plusieurs cloches de toniques différentes suspendues au coudes vaches conductrices de chaque division du troupeau.

Just et Régina restaient saisis d'étonnement à la vue de l'ordre, de la merveilleuse propreté qui régnaient dans cette immense vacherie.

— En vérité... — dit Just à la Robin. — je n'ai jamais rien vu de pareil... c'est admirablement tenu!

— N'est-ce pas, monsieur? — dit la bonne fille, — et si ça vous paraît comme ça, qu'est-ce donc que ça doit nous paraître à nous... qui, dans le temps, étions habitués à voir ces pauvres bêtes... dans des étables presque sans toit ni portes, oii nous couchions pêle-mêle avec elles, et où il pleuvait presque autant que dehors, sans compter une boue !... et quelle boue !... pire que dans les marais... jamais de litière fraîche... et si mal nourries... les pauvres bêtes... pas mieux que nous, faut le dire... Aussi, comment prendre goût à soigner son bétail dans des étables sales à faire lever le cœur, au lieu qu'ici... vous voyez... c'est une vraie fête. Autrefois, chaque métayer, chaque paysan du pays avait son étable, son grenier, son four, son foyer... A cette heure, nous avons une étable pour tous, un grenier pour tous, un foyer pour tous; ça coûte cent fois moins, et c'est cent fois mieux; et puis, enfin, c'est A nous, ces bêtes... elles sont à moi comme à ces filles... comme à ces petites filles que vous voyez

là... Alors, dame... on s'y met à coeur joie... à l'ouvrage. Il y a plaisir et profit! La maîtresse Ghervin, directrice des vacheries, me commande... je commande à ces bonnes filles, qui ont pour apprenties ces peLites-là... Personne ne se rebiffe, on obéit avec contentement, parce que tout appartient à un chacun, et que la besogne de chacun, petits ou grands, est profitable à tous...

Just et Régina s'étaient plusieurs fois regardés avec une surprise croissante en écoutant le langage naïf et sensé de la Robin. En devisant ainsi, ils étaient arrivés à l'extrémité de la vacherie... limite du domaine de la bonne fille, qui ajouta :

— Si vous n'attendiez pas maître Claude, je vous conduirais dans rétable des vaches en gésine et de celles qui allaitent, et puis dans la laiterie... C'est ça qui est superbe à voir... il y a une machine qui va toute seule, et qui lat quatre et cinq cents livres de beurre par jour... même que nous en mangeons, de ce bon beurre... C'est pas comme autrefois, où nous ne le voyions que pour le faire et pour le porter au marché ; à nous autres le caillé aigri... au bourg la bonne crème... Et les perchoirs !!!... — s'écria la Robin avec enthousiasme, — et les basses-cours !... La vacherie n'est rien auprès. Vous verrez les perchoirs... qui sont sous la direction de Bruyère, une petite fille aussi belle que le jour... aussi bonne que le bon Dieu est grand... et si connaisseuse et savante aux choses des champs, qu'elle en remontrerait aux plus vieux laboureurs et bergers !

— Et cette jolie petite merveille habite ici? — demanda Régina avec intérêt.

— Oui, madame... elle a eu bien du chagrin... dans le temps! mais je crois que ça se passe... D'ailleurs, comme elle n'avait jamais été bien gaie, la peine, ça s'aperçoit moins chez elle que chez une autre... Mais vous verrez ses perchoirs, ses basses-cours. Il y a toujours là trois ou quatre mille volailles... dindes, oies ou pintades, divisées par troupeaux de deux cents... un enfant de dix ans et un chien suffisent à conduire chaque troupeau, et un homme à cheval les surveille tous. Il en va des volailles comme du beurre et du lait. Autrefois, nous ne connaissions du goût des oies et des dindes que nous élevions, que pour avoir entendu dire que c'était un très bon manger. Aujourd'hui , nous en mangeons souvent, et en proportion, notre association en vend pour plus d'argent qu'autrefois n'en vendaient toutes les métairies réunies ensemble. Dame ! c'est tout simple, à cette heure, ces bêtes, bien nourries, pondent davantage... les petits, bien soignés, ne meurent plus par dizaine... sans compter que les renards et les fouines... qui venaient encore dévorer au moins la moitié des couvées dans les métairies isolées, sans clôtures, en

« ... Il a donc assemblé ses métayers ainsi que les habitants de ce pauvre village, et leur a dit : » (Page 1206.)

Liv. 151.

se frottent pas à venir se régaler ici... Et si vous voyiez là les bergeries... c*est encore ça qui est beau ! et les écuries donc !... Il y a là soixante superbes paires de chevaux de labour... dans une seule écurie. C'est un fier coup d'œil, allez... pour le soin et pour la propreté. Dame! vous comprenez, l'amour-propre; je ne voudrais pas, moi, qu'on pût dire que la bergerie, ou l'écurie, ou les basses-cours font la nique à nos vacheries... Et comme l'écurie est autant à mui que la vacherie est à ceux qui soignent la bergerie, les perchoirs ou l'écurie, nous avons tous intérêt à bien faire et à être contents du bien faire des autres. A quoi bon se jalouser, puisque tout profite à tous.

— Mais , — dit Just, de plus en plus surpris, — je vous entends parler d'un triste passé, dire autrefois tout allait de mal en pire pour les bêtes et pour les gens; par quel miracle... ce passé si malheureux s'est-il ainsi transformé?

— Tenez, monsieur, — dit la Robin, — voilà maître Claude... il vous expliquera ça mieux que moi.

En effet, Just et Régina, qui, pendant cette dernière partie de l'entretien, étaient sortis de la vacherie pour revenir dans la cour, virent Claude Gérard conduit par Petit-Pierre, s'avancer vers eux.

Claude Gérard portait toujours sa longue barbe grisonnante, mais il avait quitté ses habits de peaux de bête pour des vêtements moins sauvages. Ses traits avaient perdu leur caractère farouche : ils étaient alors empreints d'une gravité douce et mélancolique.

En recevant la carte de Just, Claude s'était félicité de ce que le comte Duriveau et Martin se trouvassent absents et occupés à surveiller, àdeux lieues de là, quelques travaux. M. Duriveau et son fils ne pouvant et ne voulant, pour des motifs bien différents, paraître devant Régina et son mari. Claude s'était donc chargé de recevoir ceux-ci.

Just, on se le rappelle peut-être, avait noué quelques relations avec Claude Gérard, alors que celui-ci remplissait les fonctions d'instituteur près d'Evreux. Aussi, à sa vue, rassemblant ses souvenirs, après l'avoir attentivement regardé, à mesure qu'il s'approchait, Just lui dit, charmé de cette rencontre inespérée :

— C'est à monsieur Claude Gérard, ancien instituteur près d'Évreux, que j'ai l'honneur de parler?

— Oui, monsieur, — répondit Claude, en s'inclinant devant Just, — oui, monsieur, et en lisant votre nom sur la carte que vous avez bieii voulu m'envoyer, j'ai été très heureux du hasard qui vous amenait

— Je n'ai pas besoin non plus de vous dire, monsieur, — reprit Just,

151« LlV. E. Sue. - Enfants trouvés. — Éd. J. Iloutr iît 0=. lui» LlV.

1204 LES iMISERES DES ENFANTS TROUVES.

en tendant cordialement sa main à Claude, • — combien je suis heureux de vous retrouver dans une pareille circonstance. Puis, s'adressaut à sa femme, Just ajouta :

— Je vous présente M. Claude Gérard, ma chère Régina... je n'ajouterai qu'un mot : mon père disait, en parlant de M. Gérard : — C'est un des nôtres... car, dans mes lettres... j'avais souvent entretenu mon père de la vive sympathie, de la vénération profonde que m'inspiraient le caractère et l'esprit de M. Gérard.

— Just a raison... monsieur, — dit gracieusement Régina en s'adressaut à Claude; — celui dont le docteur Clément a dit : — C'est un des nôtres, doit être, pour tous les gens de cœur, un homme considérable, pour Just et moi... un ami...

Et Régina tendit à son tour sa belle main a Claude, qui la serra légèrement en s'inclinant, pensant néanmoins, avec une secrète amertume, que Martin... n'avait de sa triste vie reçu une pareille faveur de Régina... lui... lui... à qui elle devait tout, à son insu.

— Mon Dieu, monsieur, — reprit Just, — nous sommes dans un pays de merveilles... Mais bien que ces miracles me semblent un peu plus faciles à expliquer maintenant que je sais votre présence en ces lieux enchantés... dites-moi donc le secret de l'incroyable transformation que ce pays a subie... et dont les signes se sont révélés, se révèlent à chacun de nos pas ?

— Nous venons de visiter la vacherie avec une brave et intelligente personne, qui nous a on ne peut plus charmés par son naïf bon sens... — ajouta Régina; — en un mot, monsieur, permettez-nous de vous faire les questions que nous nous adressions tout à l'heure à nous-mêmes à la vue de ces bâtiments... Est-ce un palais? est-ce une immense exploitation rurale? est-ce une non moins immense fabrique?

— C'est un peu... tout cela, madame, — reprit Claude en souriant doucement, — et si vous voulez avoir la bonté de m'accompagner... en très peu de mots je vous donnerai le secret de cet apparent mystère.

Claude Gérard, offrant son bras à Régina, lui fit traverser un passage qui conduisait de la cour des vacheries à l'une des vastes galeries qui entouraient le jardin renfermé dans l'intérieur du parallélogramme ; puis, sortant de cette galerie, Claude se dirigea, toujours accompagné des deux visiteurs, vers la fontaine monumentale dont nous avons parlé ; indiquant alors à Just l'inscription qu'elle portait, il lui dit : — Depuis longtemps vous connaissez cette maxime, monsieur Just : Nul n'a droit au superflu tant que chacun n'a 'pas le nécessaire...

A cette citation d'une généreuse ]»eiisée ({u'il avait si souvent en-

tendu formuler par son père dans ces mêmes termes, Just, stupéfait, ne put d'aliord répondre, puis une larme mouilla sa paupière, et il regarda Régina aveo un attendrissement ineffable.

— Je vous comprends, mon ami, — lui dit-elle, non moins impressionnée que son mari; — je suis fière de partager votre glorieuse émotion... en retrouvant pratiquée sans doute ici cette maxime que votre père pratiquait avec une si admirable générosité.

— Vous ne vous trompez pas, madame, — reprit Claude Gérard, — et telle est l'irrésistible puissance des grandes vérités... que l'application de cette généreuse pensée du docteur Clément a suffi pour opérer les prodiges dont vous vous étonnez...

— Oh! de grâce, expliquez- vous, monsieur, — dit Just; — vous sentez que pour moi ces détails sont maintenant d'un double intérêt.

Après un moment de silence, Claude Gérard reprit :

— Un homme puissamment riche avait longtemps vécu dans l'oisiveté, dans l'insouciance du sort misérable du plus grand nombre de ses frères en humanité... ainsi que disait votre père, monsieur Just, Soudain frappé au cœur par un malheur affreux... cet homme, transformé, régénéré par cette terrible épreuve... n'a désormais demandé de consolations qu'à la pratique des grands principes de la fraternité humaine. Au lieud'être stérile... sa douleur a été féconde...

— Cette transformation, quoique tardive, annonce du moins un généreux naturel, — dit Régina.

— ■ Chercher l'oubli d'horribles chagrins dans Taccomplissement du bien... cela fait tout pardonner, — dit Just.

— S'ils savaient que celui dont ils parlent avec tant de sympathie... et qui aujourd'hui en est digne, est le comte Duriveau ! — pensa Claude.

Puis il reprit :

— • Pour cet homme, monsieur Just, cette maxime de votre père : — Nul n'a droit au swperflii, tant que chacun n'a 'pas le nécessaire... cette maxime a été, je vous l'ai dit, une révélation... Possesseur de ce magnifique château et des immenses domaines qui en dépendent, il a regardé autour de lui... et partout il n'a vu que misère, maladies, ignorance et désolation... Cet homme s'est dit alors : « Ce pays est d'une insalubrité mortelle, d'une stérilité désolante, je veux, en sacrifiant mon superflu, que ce pays devienne salubre et fertile ; ses habitants, épuisés, maladifs, sont décimés par des fièvres terribles ; /e 2;eM^ qu'ils deviennent sains, robustes, et que leur vie ne soit plus fatalement abrégée... Us habitent de misérables tanières où ils endurent les plus cruelles privations ; je veux qu'ils aient des demeures salubres, riantes, où ils ne manqueront

de rien de ce qui est nécessaire à la vie... Ils sont voués à un labeur écrasant, presque toujours accompli avec dégoût, parce qu'il est insuffisant à leurs besoins; je veux que leurs travaux soient attrayants, variés, intelligents, productifs, afin que l'amour du bien-être et que le sentiment de la dignité morale leur fassent aimer, honorer leurs travaux. Ils vivent enfin misérables, faibles^ ignorants, trop souvent ennemis, par le fait de Visolement; je veux qu'ils deviennent heureux, puissants, éclairés, affectueux; qu'ils deviennent frères enfin par le fait de Y association, dont je leur donnerai l'exemple. — Cet homme a voulu cela, — ajouta Claude Gérard, — et ses volontés se sont réalisées...

— Rien de plus généreux que ce raisonnement, — s'écria Just. — Je ne m'étonne pas de la fécondité de pareils principes, mais de leur application si prompte et sur une si large échelle.

— C'est qu'alors qu'il s'est agi de l'application, — reprit Claude Gérard. — cet homme a senti que l'heure du sacrifice et de l'abnégation était venue.

■ — Comment cela, monsieur? — dit Régiua.

— Cet homme a compris que, dans l'état de misère et de routinière ignorance où étaient plongés ceux qu'il voulait régénérer, il fallait, pour les amener à cette régénération morale et matérielle, offrir à leur intérêt des avantages réels, frapper leur esprit par un généreux exemple... Il a donc assemblé ses métayers ainsi que les habitants de ce pauvre village, et leur a dit : « Depuis que je vis au milieu de vous, j'aurais dû accomplir les devoirs rigoureux auxquels ceux qui possèdent tout sont oUigés envers ceux qui ne possèdent rien... J'ai à expier... le passé... l'avenir m'absoudra, je l'espère; voici ce que je vous propose : — le territoire de cette commune est de six mille arpents à peu près, qui m'appartiennent, sauf trois cents arpents morcelés entre vous ; associons-nous. Que vos terres et les miennes ne fassent plus qu'une propriété qui soit nôtre; qu'il en soit ainsi de nos troupeaux, de nos chevaux. Dans cette association vous donnerez vos bras, votre industrie; moi, le sol, les constructions et l'argent nécessaire aux premières cultures ; en fournissant ainsi à l'association les moyens, les instruments de travail, j'apporte à moi seul autant que vous tous ensemble ; loyalement j'aurais donc le droit de prélever pour moi seul la moitié de nos bénéfices... mais, à ce droit, à cette inégalité, je renonce au nom du sentiment de fraternité qui me rapproche de vous; je ne demande dans les produits de notre association qu'une seule part... égale à celle de chacun de vous... et, cette part, je veux la gagner comme vous par mon travail, en appliquant toutes les forces de mon intelligence à la bonne administration de nos affaires.

J'ai vécu pendant quarauto ans dans une oisiveté funeste et stérile; j'ai beaucoup à me faire pardonner; aussi, du jour de notre association, nul plus que moi, je vous l'assure, n'aura plus de zèle, plus de respect pour l'intérêt commun. »

' — C'est admirable! — s'écria Just.

— Un tel renoncement, — dit Régina avec émotion, — un tel hommage cà la dignité, à la fraternité du travail... est d'un magnifique enseignement.

— Et la promesse que cet homme a faite, — dit Claude, — il devait la tenir religieusement.

— Et l'association a dû se constituer aussitôt, — dit Just.

— Non, — dit Claude ; — quoiqu'elle offrit à ces pauvres gens des avantages inouïs, il a fallu vaincre des défiances, des préjugés, malheureusement inséparables de l'ignorance et de l'espèce d'asservissement dans lesquels vivaient ces malheureux : — « Que risquez-vous? — leur disait cet homme de bien que vous admirez, monsieur Just, — essayez... Je me charge du premier établissement; de plus, j'assurerai votre existence pendant deux années ; vous quitterez vos tristes et homicides demeures pour des logements sains, riants, commodes; vos travaux écrasants, infructueux, seront rendus productifs et attrayants par leur variété. Essayez, vous dis-je, de cette association. Que risquez-vous? Les parcelles de terre que vous joindrez à celles que je mets en commun vous reviendront dans deux années. Si votre condition ne vous paraît pas améliorée, vous pourrez alors retourner habiter vos masures qui restent debout... »

— Et ils n'ont pas résisté longtemps à l'évidence de ces avantages? — dit Just.

— Près de deux mois, — répondit Claude Gérard.

— C'est incroyable! en présence d'avantages si évidents, — dit Régina.

— Hélas ! madame, — reprit tristement Claude Gérard, — ces malheureux étaient depuis si longtemps habitués à être traités avec insouciance ou dureté ; on les avait accoutumés à avoir si peu de confiance dans la bonté humaine, qu'ils se demandaient, avec une sorte de défiance craintive, pourquoi l'on montrait à leur égard tant de désintéressement et de générosité.

— Vous avez raison, monsieur, — dit Régina, — cette défiance est une sanglante satire du passé !

— Mais enfin, — reprit Claude, — l'association s'est formée. Six mois après, les constructions nécessaires étaient terminées, et bientôt l'ancien village a été démoli avec une sorte de joyeuse solennité. Quant

au bouheur, à l'aisauce dont jouit maintenant cette population naguère encore si horriblement misérable, veuillez m'accompagner, et... ce que vous verrez vous montrera les merveilleux résultats de cette association.

Ce disant, Claude Gérard conduisit Just et Régina dans le bâtiment principal, formant autrefois le château; ses pièces immenses avaient été transformées en école pour les jeunes garçons, et, pour les jeunes filles, en crèches, en salle d'asile pour les enfants de l'association. Une vaste pièce donnant dans le jardin d'hiver (qui avait été conservé) servait de lieu de réunion et de réfectoire pour ceux des membres de l'association qui préféraient manger ensemble au lieu de porter. chez eux les mets provenant de la cuisine commune. Les étages supérieurs étaient consacrés à la lingerie, à l'infirmerie, aux magasins de matières de toutes sortes qui s'ouvrageaient dans de vastes ateliers, car cette association était à la fois agricole et industrielle; de la sorte, les longues soirées et les nombreuses journées d'hiver, pendant lesquelles le travail des champs est impossible, étaient fructueusement utilisées; les associés y trouvaient des occnpations variées, et le revenu général s'accroissait d'autant.

Quant au logement des associés, il se composait, selon l'exigence de leur famille, d'une ou deux chambres, donnant toutes sur le jardin intérieur, bien aérées en été, bien chauffées en hiver par la vapeur. On utilisait ainsi le feu incessant de l'immense cuisine; des conduits amenaient partout en abondance l'eau et le gaz lumineux, les enfants et les adultes couchaient la nuit dans des dortoirs, sous la surveillance des pères et des mères de famille, alternativement chargés de ce soin ; la cuisine, le blanchissage, en un mot, tous les travaux de métier ou de ménage se faisant dans des endroits spéciaux, les logements des associés n'étaient absolument destinés qu'à l'intimité, au repos et au sommeil, ils étaient tenus avec une extrême propreté; plusieurs associés avaient môme déjà employé une partie de leurs bénéfices à orner leur demeure particulière avec une certaine élégance.

Just et Régina, de plus en plus émerveillés, entrèrent bientôt, sous la conduite de Claude Gérard, dans une vaste salle oi^i une cinquantaine de jeunes filles et de jeunes femmes, brillantes de santé, proprement vêtues, étaient occupées à travailler, soit à la dentelle, soit à différentes pièces de lingerie. Parmi les travailleuses, Just et Régina reconnurent la brave Robin et ses compagnes de la vacherie, qui, pendant le temps qu'elles n'employaient pas à l'étable, venaient travailler, selon leur aptitude et leur goût, soit à la dentelle, soit à la lingerie, tandis que d'autres préféraient s'occuper au jardin, à la buanderie ou aux cuisines.

Rien n'était plus gai, plus animé que cette réunion de jeunes tra-

« Régina tenait à la main un beau bouquet de rteurs. » (Page 1211.)

vailleuses ; le léger babil de celles-ci, les rires frais et doux de celleslà, les petits chautounements des autres, formaient le plus joyeux murmure.

Soudain Just et Rcgina restèrent émus, frappés, d'un tableau touchant qui s'offrit cà leur vue.

Dans la vaste salle de travail, venait d'entrer dame Perrine... marchant doucement, sa main appuyée sur l'épaule de Bruyère.

152° LiV. E. Sue. — Enfants trouvés. — Éd. J. UoLfF et G'^ 152° LiV

La mère de Martin, encore très belle malgré sa pâleur, avait l'air un peu souflFrant ; mais sa physionomie exprimait la plus ineffable bonté ; vêtue de noir selon sa coutume, un simple bonnet blanc laissait voir ses larges bandeaux de cheveux noirs.

Bruyère, réglant soigneusement sou pas sur celui de sa mère, qui s'appuyait doucement sur son épaule, avait conservé son costume d'une originalité charmante et sauvage : quelques brindilles de bruyère rose ornaient sa jolie figure ondée; ses bras ronds, légèrement hâlés, étaient demi-nus : seulement des bas blancs et des brodequins de cuir avaient remplacé ses bottines tressées de jonc et ses sabots; on lisait sur sa ravissante figure, pâle et affectueuse comme celle de sa mère, les traces d'une mélancolie remplie de résignation... La pauvre petite Bruyère regrettait toujours son enfant... qui lui avait cependant coûté tant de larmes... tant de honte.

— Mon Dieu ! monsieur Gérard, — dit tout bas Régina, — quelle est donc cette charmante personne qui vient d'entrer, et sur laquelle s'appuie cette dame d'une figure si noble et si douce?

— Je n'ai, de ma vie, rien a'u de plus joli que cette jeune fille, avec ces bruyères roses dans ses cheveux, — ajouta Just; — quelle douceur dans les traits! quelle intelligence dans le regard!...

— Et quel charme, quelle grâce dans ses moindres mouvements! — ajouta Régina.

Claude, visiblement touché de l'admiration que témoignaient Just et Régina à la vue de Bruyère, leur dit :

— Cette dame pâle, à la figure noble et douce, est la femme de celui qui a fait tout le bien que vous admirez...

— Sa femme! — dit Régina avec émotion, — elle doit être bien fière... bien heureuse... de lui appartenir!

— Oui... elle en est heureuse... et fière... — répondit Claude.

— Et cette charmante personne, — dit Just, — c'est leur fille?

— C'est la fille... de cette dame pâle... — répondit Claude, — etla fille adoptive de celui dont nous parlons... mais il l'aime... aussi tendrement... que si elle lui appartenait par les liens du sang.

— Et a-t-il un fils? — demanda Just.

— Oui... monsieur... — répondit Claude.

— Et un fils... digne de lui, sans doute? — demanda Régina.

— Oui, madame, — reprit Claude avec une émotion profonde, — un... digne fils... un vaillant fils.

A ce moment, dame Perrine^ ou plutôt M""" Duriveau, après avoir donné quelques conseils à plusieurs jeunes filles qui travaillaient aux

métiers cà dentelle, ee dirigea vers Claude, toujours précédée de Bruyère, sur l'épaule de laquelle elle s'appuyait ; puis s'apercevant alors que des étrangers accompagnaient l'instituteur, elle rougit légèrement, tandis que Bruyère levait sur eux ses grands yeux timides et étonnés.

— Madame, — dit Régina d'une voix émue en s'avançant vers la mère de Martin avec un air de déférence et de respect. — permettez à deux étrangers de vous exprimer leur profonde admiration pour l'homme généreux qui a changé ce pays, jadis si misérable, nous a-t-on dit... en une véritable terre promise... que son nom, que l'on ne nous a pas prononcé jusqu'ici... sans doute pour satisfaire à la modestie de son caractère, soit à jamais béni...

— Du moins, il nous est doux, madame, — ajouta Just, — de pouvoir vous dire à vous, la digne compagne de ce grand homme de bien, à quel point nous sommes touchés de tout ce que nous venons de voir... et combien nous vous sommes reconnaissants au nom de l'humanité tout entière.

A ces mots, la légère rougeur qui, depuis un instant, colorait le pâle visage de M""" Perrine, augmenta encore; une expression de mélancolique fierté brilla dans ses grands yeux noirs, qui devinrent humides; puis, toujours digne dans sa simplicité, elle répondit à Just et à Régina :

— Je vous remercie pour mon mari des éloges que vous voulez bien lui accorder, madame... Croyez-moi... il les mérite... car, s'il a un regret... c'est de n'avoir pas fait encore... tout le bien... qu'il désirerait faire.

Puis s'inclinant légèrement, M""** Duriveau, après avoir échangé avec Claude Gérard un sourire de douce satisfaction, s'éloigna lentement avec Bruyère.

Une heure après environ, Just et Régina ayant achevé, sous la conduite de Claude, la visite de V Association, étaient revenus attendre leur voiture sous la galerie de briques qui régnait à l'intérieur du parallélogramme, Régina tenait à la main un beau bouquet de fleurs d'automne cueillies dans les parterres et que Claude lui avait offertes.

— Telle est, madame, — lui disait Tinstituteur, — la toute-puissante fécondité de ce grand principe : la fraternité humaine, que cette association qui, grâce à l'excellente organisation du travail de tous (1), donne à

(1) Nous n'avons pu que donner une idée très sommaire et très imparfaite de ce que peut être une association à la fois agricole et industrielle, basée sur ces trois éléments : le capital, le travail et l'intelligence. Nous renvoyons ceux de nos lecteurs qui seraient curieux d'en connaître l'organisation pratique à l'excellent petit livre de M. Mathieu Biiancourl : Organisation et associatirni du travail, à la librairie Sociétaire, 10, rue de Seine.

tous imminimum, c'est-à-dire le nécessaire, qui en im mot leur assure la satisfaction légitime de tous les besoins de Tàme et du corps, et qui plus tard donnera même le superflu à ceux qui voudront l'acheter par un surcroît de labeur; cette association, dis-je, est non seulement une admirable institution au point de vue moral, mais elle serait encore, au point de vue de l'intérêt, une excellente affaire pour le fondateur, s'il n'avait, par un noble désintéressement, renoncé à tous les bénéfices qu'il aurait pu loyalement réclamer par Y apport de sa part dans l'association... Gela est si vrai, que déjà deux propriétaires voisins, émerveillés des résultats que nous avons obtenus, ont conclu avec leurs métayers et leurs journaliers une association pour une exploitation à la fois agricole et manufacturière... dont ils font, eux, riches propriétaires, les premiers frais d'établissement; ainsi, non seulement ils pratiqueront le bien sur une immense échelle... mais encore ils augmenteront leur fortune.

— Et cela ne m'étonne pas, monsieur, — reprit Jast; — mon père avait une maxime qui, dans cette circonstance encore, trouve son application : Fais ce que dois... le lien adviendra. Autant l'égoïsme est stérile... autant la fraternité est féconde... et...

Just fut interrompu par un cri d'effroi de Régina : il retourna vivement la tête vers elle... il la vit pâle... indignée, frémissante...

— C'est lui !... — s'écria-t-elle en se rapprochant vivement de Just comme pour se mettre sous sa protection... et, dans ce brusque mouvement d'épouvante, la jeune femme laissa tomber le bouquet qu'elle tenait à la main.

Just, suivant la direction du regard effrayé de sa femme, vit à dix pas de lui, se détachant sur l'ombre projetée par un des arceaux de la galerie.... M. Duriveau, immobile... les traits bouleversés parla stupeur que lui causait cette apparition inattendue... terrible... car elle lui rappelait et son infâme tentative sur Régina et le meurtre de Scipion qu'il avait frappé, alors que ce malheureux enfant allait se rendre coupable du môme crime sur M""' Wilsou.

Ignorant la présence de Just et de Régina, le comte revenait à l'instant de visiter des travaux au dehors ; sa figure était presque méconnaissable ; ses cheveux tout blancs encadraient son visage creusé par la douleur, parles remords... Sa taille, naguère encore droite et svelte, s'était voûtée... enfin la physionomie navrée, l'attitude brisée de ce malheureux, trahissaient son incurable désespoir.

— Ah!... venez... Régina... venez... — s'écria Just avec aversion à l'aspect du comte : puis saisissant vivement le bras de sa jeune femme, il fit un pas pour sortir avec elle en disant :

— La présence de cet homme... dans cette noble maison... c'est presque un sacrilège ! ! !

Claude Gérard, arrêtant Just au moment oii il allait s'éloigner, lui dit d'une voix grave et pénétrée :

— C'est M. Duriveau... qui a fait tout le bien... que vous venez d'admirer... monsieur.

— Lui!... — s'écria Just, à son tour immobile de surprise.

— Lui... — répéta Claude; — il a été bien coupable... mais il a beaucoup expié...

— Le comte Duriveau!... — répéta Just comme s'il ne pouvait croire à ce qu'il entendait, tandis que le père de Martin, anéanti, atterré, le front baissé, n'osait... ne pouvait faire un pas.

— Oui, — reprit Claude Gérard, en continuant de s'adresser à Just etàRégina, — après la mort de son fils qu'il a perdu... par un événement affreux. . ce malheureux père... rougissant d'ailleurs de sa vie passée, a tenté de distraire une douleur... pourtant incurable... vous le voyez... en changeant... comme vous l'avez dit, ce misérable pays... en imevéritahle terre promise... Encore une fois, monsieur Just... — ajouta Claude d'une voix profondément émue, — au nom de son repentir... au nom de sa douleur... au nom du bien qu'il a fait et de celui qu'il fera encore, qu'il lui soit pardonné...

Just et Régina se regardèrent... sans dire une parole, ces deux vaillants cœurs se comprirent.

Émus... graves... presque solennels, les deux époux s'approchèrent de M. Duriveau, qui, la tête inclinée sur sa poitrine, semblait cloué à sa place... écrasé de honte et de repentir.

— Monsieur, — dit Just d'une voix pénétrée, en tendant sa main au comte, — permettez-moi... de vous serrer la main...

M. Duriveau tressaillit, releva vivement la tête... ses yeux, éteints, rougis par les larmes, brillèrent d'une joie inaccoutumée; il regardait Just avec une sorte d'angoisse craintive, osant à peine répondre k cette avance.

— Monsieur... — ajouta Régina d'une voix altérée, en présentant à son tour au comte sa main tremblante, — nous savons tout ce que vous avez fait de généreux... de grand... que le passé soit oublié...

Lorsque M. Duriveau sentit ses deux mains presque aiïectueusement pressées par Just et par Régina, ses larmes coulèrent malgré lui, il ne put que dire d'une voix étouffée :

— Merci ! oh ! mon Dieu! merci...

— Adieu, monsieur... -- reprit Just, — comptez sur deux amis... de

plus... qui maintenani ne prononceront votre nom... qu'avec le respect qu'il mérite.

Les chevaux des deux voyageurs arrivèrent.

Après un dernier et triste regard adressé au comte, Just aida Régina à monter dans la voiture, qui s'éloigna bientôt... laissant M. Duriveau immobile à sa place.

Cette scène touchante avait eu un témoin caché.

C'était Martin...

Il n'avait osé reparaître devant Régina ; abrité derrière le pilier d'une des arcades, il avait tout vu... tout entendu...

Claude Gérard, essuyant ses yeux du revers de sa main, ramassa le bouquet que Régina avait laissé tomber.

Dès que la voiture fut éloignée, Martin courut à son père, et, se jetant dans ses bras, lui dit :

— Courage... mon père, courage... vous les avez entendus, ce sont deux amis de plus... Ah!... croyez-moi, avoir conquis dételles amitiés, c'est une noble et généreuse consolation!!!...

— Oh ! oui... — reprit le comte en embrassant son fils avec efïusion, — cela m'a fa;t du bien de m'entendre dire cela... devant toi... — Puis baissant la tête avec un nouvel et morne accablement, M. Duriveau murmura à voix basse :

— Hélas!... ils ne savent pas... que j'ai tué mon fils...

— Claude Gérard le sait... — dit Martin, — c'est un grand cœur aussi... et il vous aime... mon père... il vous respecte...

Le comte tendit la main à Claude, et après la lui avoir affectueusement serrée, il s'assit sur le mur d'appui de la galerie, comme s'il eût senti ses forces faillir après une si vive émotion; puis il parut absorbé dans ses pensées.

Claude Gérard, se rapprochant alors de Martin, lui dit à demi-voix :

— Tu étais là... toi... dont Régina a toujours ignoré le dévouement sublime! Du moins... je lui ai rappelé ton nom,

— Comment? — dit Martin avec émotion.

— Et Martin... monsieur Just? — ai-je dit au mari de Régina : — ce fidèle serviteur que votre digne père avait placé auprès de madame? Qu'est-il devenu?

— Il nous a quittés dans un voyage que nous avons fait dans le Nord, — a répondu Régiua.

— Oui... je vous l'ai dit, Claude... — reprit Martin, — mes forces étaient à bout... Cette malheureuse passion ne s'était pas assoupie... et

la vue du bonheur enivrant de Régina... avait, je l'avoue à ma honte, épuisé mon courage... J'ai préféré redevenir artisan... jusqu'au moment où j'aurais assez gagné pour revenir en France.

— J'ai regretté Martin, — m'a dit ensuite Régina; —c'était un serviteur probe et zélé...

— Un serviteur... probe... et zélé... — dit Martin, avec une résignation mélancolique. — Voilà le seul souvenir qu'elle conservera de moi !

— Claude Gérard, attendri, contempla un instant Martin en silence; puis lui donnant le bouquet que Régina avait laissé tomber, il ajouta :

— Tiens, mon pauvre enfant... prends ces fleurs; elle les avait tout à l'heure à la main.

Martin saisit ardemment le bouquet, le porta à ses lèvres par un mouvement passionné, et ses larmes tombèrent sur les corolles parfumées.

Le soir de ce jour, M. Duriveau, qui avait éprouvé une sorte de défaillance après sa rencontre si émouvante, si imprévue, avec Just et Régina, était retiré dans sa chambre modestement meublée, comme celle des autres membres de l'association.

M'"' Perrine et Claude Gérard étaient assis aux côtés du comte, tandis que Martin, accoudé sur le dossier de son fauteuil, attachait ses regards affectueux sur son père, à qui Bruyère présentait un breuvage réconfortant avec une prévenance filiale.

Soudain la porte s'ouvrit, et l'on remit à Martin une large enveloppe qu'un courrier venait d'apporter à l'instant.

C'était une lettre du roi.

— Vous permettez, mon père? — dit respectueusement Martin à M. Duriveau, qui répondit par un signe de tête rempli d'affection.

Martin lut cette lettre qui se terminait ainsi :

« Mes vœux suivront partout M""' Just Clément... car je n'oublierai jamais que sa mère a fait preuve du plus admirable dévouement en sacrifiant sa réputation pour sauver la vie d'une femme que j'aimais passionnément, qu'elle chérissait comme une sœur... et qu'une indigne trahison avait mise en danger de mort, lorsque, prince royal, j'étais venu à Paris en 1814.

« Je n'ai pas besoin de vous répéter que j'ai gardé et que je garderai le plus religieux silence sur vos confidences...

« Les projets dont je vous avais entretenus dans mon avant-dernière lettre, en vous renvoyant le manuscrit de vos Méuioires, sont, à cette heure, réalisés; je suis heureux de vous en instruire, les bonnes et saines pensées qui m'ont amené à ces réformes, à ces résolutions, c'est à vous en partie que je les dois.

« Ainsi que je vous l'ai dit et que vous l'aviez pressenti, la lecture de vos Mémoires a été féconde pour moi... en attirant mon attention sur des faits et sur des misères que je ne soupçonnais pas...

Voici sommairement les déterminations que j'ai prises, et qui ont été adoptées :

« Défense aux hateleurSy sous les peines les 'plus sévères, d'exploiter l'enfance dans leurs exercices.

« Avènement des instituteui^s du peuple au rang de fonctionnaires puUics de première classe, ayant le pas sur les aictorités civiles, 7nilitaires et religieuses, car celui qui rend l'homme Jionnête, instruit et laborieux, celui qui, enfin, le crée moralement, doit marcher au premier rang.

« Fondation de crèches, salles d'asile, écoles industrielles et agricoles pour les adultes, ateliers pvMics oit V honnête homme momentanément sans travaux trouvera du pain et un abri, maisons de retraite pour les invalides civils.

(( Fermeture immédiate des cabarets , qui sollicitent incessamment les plus mauvaises passions.

« Le père de famille n'osera pas s'enivrer chez lui, ou, il trouvera d'ailleurs mille empêchements à ce vice.

« Peines sévères contre T ivresse.

« Ouverture de cirques nationaux subventionnés, dans lesquels, les jours de fêtes, la population trouvera, pour le quart de l'argent qu'elle déjjensait à s'abrutir et à s'empoisonner au cabaret, des délassements et des spectacles généreux et virils.

« Ce sont là de premières réformes : elles s'accompliront, je le crois, sans résistance, parce que j'ai pour moi le bon droit et que je m'appuie sur les déshérités contre les privilégiés.

« S'il le fallait... je conspirerais ouvertement contre l'aristocratie de naissance et de fortune... très puissante ici, et, roi, je me niettrais à la tête de mon peuple...

« Adieu. J'ai été heureux de vous écrire cette lettre ; elle vous prouvera du moins que je n'ai pas oublié la dette que j'ai contractée envers vous, car je m'efforce de m'acquitler selon le vœu de votre généreux

« Claude Gérard lut la leLtie... » {Page 121S.)

cœur en tâchant que mon nom ne soit pas prononcé sans quelque reconnaissance par oios frères en humanité.

« Votre dévoué, « G. 0. »

jj;me perrine, lorsque Martin eut terminé la lecture de cette lettre, demanda à son fils, avec la naïveté de l'indiscrétion maternelle :

153® LiV. E. Sue. — Enfants trouvés. — Éd. J. Rouff et C'". 1.^3° LiV.

— De qui est cette lettre, mon enfant ?

— Du roi... ma bonne mère, — répondit simplement Martin.

— Du roi?... dit Bruyère toute surprise.

M""® Duriveau et son mari se regardèrent avec une expression d'orgueil.

— Peux-tu me la lire... cette lettre?... — dit à son fils M. Duriveau, presque timidement.

— Lui... non ; — dit en souriant Claude Gérard, — il n'oserait pas... mais moi... je m'en charge, si Martin y consent.

— Si mon père... si ma mère... le désirent, — répondit Martin.

— Si nous le désirons?... — dit vivement M. Duriveau, en s' adressant à sa femme. — Il nous le demande, Perrine.

Claude Gérard lut la lettre...

Lorsqu'il eut terminé cette lecture, M. Duriveau, les yeux baignés de douces larmes, s'écria d'une voix émue, en tendant ses bras à Martin:

— Mon fils, mon noble et digne fils, si longtemps méconnu... Ah! ce n'est pas d'orgueil... c'est de tendresse que je pleure...

Puis, après avoir serré avec effusion Martin et Bruyère contre son cœur, M. Duriveau ajouta, en tendant la main à Perrine et à Claude Gérard :

— Ah! vous avez raison ! avec une femme et un ami comme vous... des enfants comme Bruyère et Martin... l'expiation continuelle du mal par le bien... il n'est pas permis de désespérer de l'avenir!

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