‹ Les misères des enfants trouvésChapitre 8 sur 11 · G. DE M · texte numérisé non relu

G. DE M

139« LiV. E. Sue. — Enfants trouvé.s. — Éd. J. Rouff et C». 139e LlY.

3 juillet 18...

Tout est accompli.

Depuis le commencement de la semaine passée, M. de Montbar est

parti.

Aujourd'hui, Just et Régina se sont revus pour la première fois.

Ma maîtresse était encore bien pâle, bien amaigrie... mais qu'elle était belle, mon Dieu! qu'elle était belle de bonheur et d'amour! !

Ma tâche est finie... loyalement, courageusement finie, je peux le dire avec orgueil.

Maintenant, que ferai-je?

Désormais, à quoi serai-je bon à la princesse?

Mais moi?... cette habitude d'intimité domestique... si douce, si chère à mon cœur, malgré les tourments dont elle est parfois traversée, pourrai-je la rompre? Vivre loin de Régina?... ne p)lus la voir, presque à chaque instant du jour?... nréloigner... maintenant surtout que la voilà si heureuse?...

Aurai-je ce courage? résisterai-je à cette mélancolique satisfaction de me dire, en voyant le bonheur rayonner sur ses traits et sur ceux de Just :

c( A cette félicité... j'ai contribué... Ces épreuves douloureuses, mais nécessaires à la consécration de leur amour, qu'elles devaient rendre pur de tout remords, ces épreuves dont tous deux sont si glorieusement sortis, je les ai suggérées dans l'intérêt môme de leur tendresse, de sa grandeur et de sa dignité. »

Et c'est à ce moment que je quitterais Régina, après avoir eu si longtemps sous les yeux le spectacle désolant de sa tristesse, de ses malheurs !

Non... non... s'il m'est dû quelque récompense... telle sera la mienne, — la vue de cette félicité — à laquelle j'ai contribué de toutes les forces de mon dévouement ignoré... et qui doit l'être toujours...

Non... d'ici à quelque temps... si elle y consent du moins, je ne quitterai pas Régina.

Et si plus tard... cette douce et dangereuse habitude de vivre près de M"'" de Montbar s'est tellement incarnée en moi que je ne puisse m'y soustraire; si, s'accoutumant à me regarder comme un de ces bons et fidèles serviteurs dont on ne se sépare plus... la princesse me dit quelque jour...

— Martin... vous ne one quitterez jamais, n'est-ce 2ias?

Gomment la refuser? Le vœu de mon cœur ne sera que trop d'accord avec sa demande...

Et alors ma vie se passera dans une domesticité stérile, égoïste, sans rien qui la relève... car du moins jusqu'ici cette domesticité m'a permis de rendre à Régina des services que je n'aurais pu lui rendre dans une autre condition sociale. Mais ma tâche est accomplie... Mis au-dessus du besoin par la générosité du docteur Clément, ma vie ne peut-elle... ne doit-elle pas avoir un but plus élevé, plus utile... plus profitable à mes frères en humanité, comme disait mon bienfaiteur?

Pas de faiblesse; je consulterai Claude Gérard... Sa mâle et tendre parole me guidera encore une fois.

Qu'il soit béni du moins; car c'est à lui que j'ai dû d'appliquer à mon humble condition cette maxime si souvent pratiquée et répétée par lui :

n n'est fas de 'position y si infime qiCeTle soit, ou V homme de cœur ne 'puisse faire acte de dignité. . .

imiii

Indécisions de M. Duriveau. — Entrevue du comte et de Claude Gérard. — La prophétie.

Ici nous interrompons les Mémoii^es de Martin, pour rappeler au lecteur de ce livre les faits qui se sont passés ensuite de l'arrestation de Bête-Puante (ou plutôt de Claude Gérard, à qui nous restituerons son véritable nom).

Surpris sur le bord de l'étang de la métairie du Grand-Genévrier par le brigadier Beaucadet, embusqué avec quelques-uns de ses hommes près des ruines du fournil, Claude Gérard et Martin venaient de tomber entre les mains des gendarmes, lorsque le comte et son fils, avertis par Beaucadet, étaient arrivés sur le lieu de l'arrestation, afin de s'assurer qu'un de leurs domestiques devait se trouver à un mystérieux rendez-vous avec Bête-Puante, accusé d'avoir tiré un coup de feu sur M. Duriveau.

Nous rappellerons enfin au lecteur qu'ayant reconnu dans Claude Gérard, le braconnier, un homme que deux fois il avait mortellement outragé, le père de Scipion, par une odieuse bravade, s'était plu à donner en présence de Claude Gérard l'ordre de chasser maître Chervin et sa femme de la métairie du Grand-Genévrier.

Cette méchante action accomplie, Scipion et son père, remontant en voiture, étaient revenus au château du Tremblay pendant que les gendarmes emmenaient Claude et Martin.

De retour chez lui, le comte, suivant l'avis de Beaucadet, crut prudent de faire quelques recherches dans la chambre de Martin, sur qui de graves soupçons planaient alors.

Ces recherches furent d'abord vaines; mais M. Duriveau, trouvant une malle fermée, s'était cru autorisé à la forcer, et y avait pris un cofiret de bois renfermant le cahier manuscrit des Mémoires de Martin, accompagné d'une lettre au roi.

Cette correspondance de son valet de chambre avec un roi excitant vivement la curiosité de M. Duriveau, il avait emporté le manuscrit des Mémoires dans sa chambre, et s'était mis à les lire alors qu'une heure du matin sonnait à l'horloge du château du Tremblay.

Tell:s étaient, ou ie sait, les premières lignes des Mémoires de Martin :

« Je n'ai conservé qu'une idée confuse et incomplète des événements qui ont précédé ma huitième ou ma neuvième année. Cependant, de cet obscur passé déjà si lointain, j'ai gardé la mémoire d'une jeune belle femme dont les doigts agiles faisaient presque continuellement bruire les luseaux d'un métier à dentelle tout couvert de brillantes épingles de cuivre ; le cliquetis sonore des fuseaux faisait ma joie; il me semble l'entendre encore; mais, le soir, cette joie se changeait en admiration; couché dans mon petit lit, je voyais cette même jeune femme, ouvrière infatigable (ma mère peut-être), travailler à la lueur d'une chandelle dont la vive clarté redoublait d'éclat en traversant une eau limpide renfermée dans un globe de verre; la vue de ce foyer lumineux me causait une sorte d'éblouissement et d'extase auxquels le sommeil seul mettait un terme. »

Lors même que la curiosité de M. Duriveau n'eût pas été excitée par d'autres motifs, les lignes seules que nous venons de rappeler auraient suffi pour attirer vivement son attention, sinon son intérêt, sur ces Mémoires.

La jeune fille qu'il avait autrefois séduite était une ouvrière en dentelle, comme la jeune femme que Martin croyait être sa mère...

Elle se nommait Perrine Martin... et le valet de chambre dont il lisait les Mémoires se nommait Martin...

Enfin l'âge que celui-ci paraissaic avoir, certaines particularités de ressemblance physique, d'abord à peine remarquées par le comte, mais que ces premiers soupçons rappelèrent aussitôt à sa mémoire; toutes ces circonstances réunies, sans convaincre M. Duriveau que Martin était son fils... lui présentaient cette hypothèse comme possible.

On conçoit dès lors combien de causes excitantes, irritantes, avaient attaché le comte à la lecture des Mémoires de Martin.

Puis, au bout de quelques pages, M. Duriveau rencontra les noms de Bamhoche et de BasquAne, ces deux compagnons d'enfance de Martin.

Bamboche devenu ce meurtrier redoutable que l'on avait traqué la veille dans les bois du comte.

Basquine devenue l'une des plus célèbres artistes de l'époque... femme infernale selon ceux-ci, angélique selon ceux-là, mais doublement infernale selon le comie, car peu de jours s'étaient passés depuis que Scipiou avait audacieusement annoncé à son père qu'il eût à regarder Basqu-ine comme le suprême arbitre de son mariage à lui Duriveau avec M""" Wihon; insolente prétention qui avait amené cette scène déplorable,

effrayante, entre le père et le fils, scène à laquelle avait succédé de part et d'autre une suspension d'hostilités, le comte ayant le lendemain dit à son fils que, quelque bizarres que fussent ses prétentions à poser Basquine comme arbitre de ce double mariage, du père et du fils... il aviserait...

Puis venait dans les Mémoires la rencontre de Martin au fond de la forêt de Chantilly avec Régina, Scipion et Robert de Mareuil. . .

Quels souvenirs ces noms ne devaient-ils pas éveiller dans la mémoire de M. Duriveau !

— Scipion . . . son fils . . .

— Robert de Mareuil dont il avait été le rival... lors de ses prétentions à la main de Régina, qu'il devait un jour attirer dans un piège horrible... pour se venger de ses dédains...

Venait ensuite l'enfance et la première jeunesse de Martin chez Claude Gérard...

Claude Gérard... encore un nom écrit en lettres sinistres, ineffaçables, dans la vie du comte...

Là encore reparaissait Régina; Régina enfant, puis adolescente, puis jeune fille, et grandissant pour ainsi dire aux yeux de Martin à chaque anniversaire de la mort de la baronne de Noirlieu...

C'était ensuite cette pauvre folle que Claude Gérard entourait de ses soins pieux et touchants.

Un pressentiment invincible disait au comte que cette femme folle était Perrine Martin... dont il avait enlevé le cœur à Claude Gérard, pour la séduire, la délaisser ensuite, et lui faire plus tard enlever son enfant, afin de se débarrasser des exigeantes réclamations de cette mère qu'il abandonnait lâchement, la sachant réduite aux faibles ressources d'un travail opiniâtre.

Martin arrivait à Paris...

Encore des noms qui résonnaient dans la mémoire du comte Duriveau :

— Régina,

— Robert de Mareuil,

— Le prince de Montbar...

Et plus tard cette scène des Funambules, oii le comte assistait avec son fils, scène d'où datait, pour ainsi dire, la haine incurable de Basquine contre Scipion et — ceux de sa race oisive et méchante, — avait dit la jeune fille.

Plus tard, c'était le séjour de Martin chez le docteur Clément... puis les recommandations du docteur qui, près de mourir, chargeait Martin

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de veiller sur Régina, qu'il savait menacée de l'implacable vengeance de M. Duriveau...

Les pressentiments du docteur ne l'avaient pas trompé... Martin ne faillissait pas à la mission que son maître mourant lui avait confiée; il envoyait un sauveur à Régina prise au piège tendu par le comte, dans la maison déserte de la rue du Marché-Vieux.

Ce sauveur... c'était Just Clément... qui devait si cruellement châtier l'infâme conduite de M. Duriveau et lui imposer un duel dont les conditions mettaient désormais Régina à Tabri de calomnies infâmes...

Enfin, c'était M"'° Wilson, que le comte aimait d'une si ardente, d'une si folle passion, dont il retrouvait encore le nom dans le récit de Martin .

On le voit, ces Mémoires touchaient par tant de points à la vie de M. Duriveau, que cela seul eût suffi à expliquer l'opiniâtre curiosité avec laquelle il poursuivit cette lecture...

Mais lorsqu'il vint à songer que ce malheureux enfant abandonné, voué à tant de misères, à tant de chagrins, à tant de rudes épreuves subies avec résignation, avec courage, et dont il devait sortir pur... lorsque le comte vint enfin à songer, disons-nous, que Martin était sans doute son fils, il se sentit en proie à une frayeur mêlée de honte insupportable à la seule pensée de se trouver face à face avec Martin, dont l'esprit était si droit, le cœur si pur, le caractère si élevé.

Cette honte aurait déjà paru insupportable au comte, lors même que Martin eût encore ignoré le secret de sa naissance... Mais se remémorant quelques particularités de sa première entrevue avec lui, songeant à l'affection qui l'unissait à Claude Gérard, se disant enfin qu'il était peu probable que le hasard seul eût conduit Martin à entrer comme domestique chez lui, le comte éprouvait une nouvelle et plus terrible angoisse... il ne doutait plus que Martin ne fût instruit des liens qui les unissaient...

Ainsi, riche d'une fortune immense, cet homme d'un caractère impitoyable, d'une volonté de fer, d'une dureté, d'une audace sans pareilles, cet homme enfin, professant pour tant de nobles sentiments un cynique et indomptable dédain, rougissait, tremblait... à la seule pensée d'affronter le regard d'un pauvre valet... d'un malheureux enfant abandonné.

Mais aussi... ce valet possesseur de secrets si déshonorants... ce "calet avait une belle âme... et ce valet était son fils !

Si insignifiante qu'elle paraisse au premier abord, cette profonde perturbation dans les idées habituelles de M. Duriveau prouvait que la lecture des Mémoires de Martin, sur lesquels le comte réfléchissait ainsi, agissait déjà puissamment sur son esprit, à son insu peut-être...

1112 LES MISÈRES DES EXFAiMS TROUVÉS.

Puis, comme cet homme était surtout dominé par un immense orgueil, il finit par subir l'influence de cette autre pensée :

— Ce malheureux enfant trouvé, dont l'âme s'est montrée si haute en tant de circonstances difficiles, effrayantes... ce valet qui correspond familièrement avec un roi... c'est mon fiJs...

Enfin une comparaison forcée, fatale... rappelait à la mémoire du comte cette scène récente dans laquelle Scipion avait poussé l'audace de la révolte contre le caractère paternel jusqu'à l'excès le plus épouvantable. M. Duriveau ne pouvait non plus s'empêcher d'établir un parallèle entre Scipion et Martin.

Néanmoins, ces idées encore vagues, plutôt instinctives que mûrement raisounées, ne pouvaient avoir immédiatement toute leur puissance d'action : un homme de l'âge et de la trempe de M. Duriveau ne se transforme pas en un jour. La lecture des Mémoires de Martin jetant dans cette âme incroyablement endurcie quelques généreuses semences, les événements à venir pouvaient seuls les développer ou les étouffer...

Ainsi, après avoir un moment songé avec un orgueil involontaire que Martin était son fils... pensée d'une légitime, d'une généreuse fierté... pensée d'un Ion orgueil, si cela se peut dire, le comte retomba bientôt dans les ressentiments de l'orgueil le plus détestable : il se révolta contre la haute valeur morale de ce fils dont il s'était un instant félicité; l'envie, la haine, la colère, la honte lui soufflèrent au cœur les plus mauvaises passions. Dans sa joie cruelle, il se disait qu'au moins Martin était en prison, qu'il y resterait longtemps, car lui, Duriveau, le chargerait de toutes ses forces, userait de toute son influence, et elle était grande, afin de lui faire infliger une condamnation sévère, pour se débarrasser ainsi de la présence d'un misérable qui lui inspirait autant d'aversion que de crainte.

Puis, comme l'homme le plus méchamment perverti (surtout lorsque dans sa jeunesse il a connu des sentiments humains, généreux, et M. Duriveau avait ainsi commencé), comme l'homme le plus méchamment perverti, disons-nous, ne peut, quoi qu'il fasse, fermer tout à fait les yeux à l'auguste splendeur des grandes vertus, le comte, après avoir écouté son funeste orgueil qui lui disait de haïr Martin... écoutait sa conscience, son cœur paternel qui lui disait d'estimer, d'aimer ce digne et valeureux enfant.

Alors cette première tempête de détestables passions s'apaisait devant la puissante autorité du juste et du bien... comme les nuages des tourmentes se dissipent à l'éclat du soleil; le comte subissait de nouveau la douce, la pénétrante influence des rares qualités de Martin... Il admirait

Arrête!... — s'écria M. Duriveaii... >. (Pi^je 1117,)

cette résignation souvent douloureuse, mais jamais souillée par un seul mstant de révolte ou de haine contre sa terrible destinée, contre le père sans entrailles qui la lui avait faite, celte destinée! ! !... Jamais, dans ces pénibles confessions, le comte n'avait trouvé une parole de malédiction contre la société marâtre qui l'avait insoucieusement abandonné, lui Martin, dès son enfance, à tous les hasards de l'ignorance, de la misère et du vice...

140« Liv.

E. Sue. — Enfamts teouyés. — Éd. J. Rouff et G'^.

140» Liv.

1114 LES iMISÈRES DES ENFANTS TROUVÉS.

Non, non, résignation, — sacrifice, — devoir, — ces trois mots disaient la vie de cet infortuné.

Il y eut surtout un moment oii M. Duriveau ne put contenir son émotion en lisant ces deux ligues qui semblaient résumer la conduite de Martin envers Régina, Just et le prince de Montbar :

Il n'est 'pas de position, si infime qu'elle soit, oîc l'homme de cœur ne fuisse faire acte de dignité.

Maxime touchante dont Claude Gérard avait donné à Martin l'enseignement et l'exemple

Au moment où M. Duriveau relisait les lignes précédentes qui terminaient l'épisode de la princesse de Montbar et les Mémoires de Martin. quatre heures sonnaient au château du Tremblay.

La nuit, calme dans la soirée, était devenue orageuse; la tourmente mugissait au dehors, les grands arbres du parc, violemment agités par le vent, rendaient un bruissement sourd, prolongé, comme celui de la mer; on l'entendait de la chambre à coucher de M. Duriveau, située au rez-de-chaussée.

Profondément absorbé, le comte, le coude sur son bureau, la tête dans ses deux mains, poursuivait sa lecture et ses méditations; telle était sa contention d'esprit, qu'il ne s'aperçut pas d'un léger bruit causé par le grincement de la serrure d'une porte qui donnait dans son cabiuet de toilette où aboutissait, on l'a dit, l'escalier de la chambre de Martin.

Au moment où une nouvelle et violente raffale de vent ébranlait les volets extérieurs, la porte, dont le pêne avait légèrement glissé, s'ouvrit...

Mais elle resta entre- baillée.

C'est à peine si M. Duriveau fit attention au bruit de cette porte, qu'il crut entr' ouverte par la violence du vent, car, après avoir un instant tourné la tête de ce côté, le comte retomba dans ses réflexions; son visage énergique trahissait la lutte des sentiments divers dont son âme était agitée; mais, à ce moment, l'expression de ses traits semblait annoncer la prédominance des sentiments généreux... deux fois il secoua tristement la tête, tandis qu'un sourire de commisération effleurait ses lèvres, ordinairement aitières et dédaigneuses...

Alors la porte jusque-là seulement entre-bàillée s'ouvrit toute grande, mais lentement, et sur cette baie noyée d'ombre se dessina la figure de Claude Gérard. . .

La tête nue du braconuier ruisselait d'eau ainsi que sa casaque de peau de bêtes; à la fange noire dont son pantalon était couvert, on voyait qu'il venait de traverser des marais et des terrains tourbeux.

Voyant le comte occupé à lire, Claude Gérard, par son geste et par sa physionomie, sembla dire :

— Je m y attendais... f arrive à tem'ps...

Alors, il s'approcha de M. Duriveau sans être entendu de lui, grâce à l'épaisseur des tapis, et lui posa sa large main sur l'épaule.

Le comte fit un bond sur sa chaise et se retourna brusquement; mais, à l'aspect du braconnier, il resta muet, pétrifié.

Avant qu'il eût pu faire un mouvement... Claude Gérard s'était rapidement emparé du manuscrit des Mémoires de Martin, et avait enfoui ce cahier dans l'une des vastes poches de sa casaque, puis s'adressant au comte, il lui dit d'une voix sévère :

— Martin avait redouté cet abus de confiance, monsieur... Je suis arrivé à temps...

— Vous ici ! ! — s'écria le comte en sortant enfin de sa stupeur.

Et, se levant brusquement, il courut à sa cheminée et tira violemment le cordon d'une sonnette.

— Cette sonnette ne donne que dans la chambre de Martin... et il ny est 'pas... vous le savez bien... — dit froidement Claude. — Nous sommes seuls ici... volets et portes fermés...

— Tu veux donc m'assassiner! misérable! s'écria le comte en cherchant du regard quelque chose dont il pût se faire une arme. — Que viens-tu faire ici?

— Je viens vous dire, monsieur, — reprit Claude Gérard d'une voix triste et solennelle, — je viens vous dire que Perrine Martin, la mère de votre fils... est morte cette nuit...

— Morte? elle, la mère de Martin!... — s'écria le comte.

— Morte! il y a trois heures... — dit Claude Gérard, — ici, dans l'une de vos métairies, oii on l'avait transportée...

— Elle était ici, — murmura le comte atterré. — Elle est morte... Martin est mon fils!... il est donc vrai...

— Oui... Martin est son fils et le vôtre... oui, elle est morte! — répéta lentement Claude Gérard, comme s'il eût voulu faire entrer ces paroles au fond du cœur de M. Duriveau.

— Non, non, — s'écria celui-ci presque avec égarement, — c'est un rêve affreux...

— Si c'est un rêve, monsieur, — répondit Claude, — la cloche des morts, qui va sonner à l'aube, vous réveillera...

— Oh! cette mort... en ce moment... — murmura le comte anéanti, — quand tout le passé vient de m'apparaître...

L'accent, la physionomie de M. Duriveau révélaient alors une dou-

leur et des remords si sincères, que Claude Gérard en eut pitié, et il lui dit d'une voix moins menaçante :

— Au nom de ce passé... au nom de ce que votre fils a souffert... au nom du courage et de la résignation qu'il a montrés... repentez-vous..- Il est temps, croyez-moi!

Le comte, à la fois honteux et irrité d'avoir laissé pénétrer son émotion à Claude Gérard, se roidit contre les sentiments généreux auxquels il venait de céder et s'écria :

— ■ Sors d'ici... à l'instant, pas un mot de plus.

— Dieu se lasse à la tin... — reprit Clauie Gérard d'une voix plus élevée... — Prenez garde.

— T'en iras-tu ! — s'écria le comté exaspéré.

— Écoutez-moi, je vous en conjure, — reprit Claude Gérard d'une voix altérée, — je vous parle sans haine, sans emportement. Il y a dans tout ceci une volonté providentielle... C'est cette nuit... presque à la même heure oii expirait votre victime... la mère de Martin... de votre fils... qu'en lisant la vie de ce malheureux enfant... vous appreniez à le connaître, et, j'en suis sûr... à le plaindre, à l'aimer... Je vous dis qu'il y a dans tout ceci autre chose que du hasard... — répéta Claude d'une voix de plus en plus imposante, — oui... et si vous étiez assez aveugle, assez malheureux, assez désespéré, pour ne pas vous abaisser devant ce qu'il y a de mystérieux, de providentiel dans ces événements... prenez garde... un secret pressentiment me dit que vous serez frappé fatalement de quelque coup terrible.

Malgré son orgueil, malgré son endurcissement, le comte tressaillit à ces paroles de Claude Gérard, tant son accent solennel avait d'autorité... et d'ailleurs cet accent n'annonçait ni haine, ni menace, mais plutôt une sorte de commisération pour le comte, tant le braconnier semblait convaincu de sa prophétie.

— Un coup terrible... me frapper?... — murmura M. Duriveau en jetant un regard défiant et sombre sur le braconnier; — ce coup?... ta haine... le portera sans doute... tu voudras accomplir ta prophétie.

— Est-ce que vous n'êtes pas en mon pouvoir... à cette heure... et sans secours?... — dit Claude Gérard. — Non, — reprit-il tristement, — non, il ne s'agit pas de ma vengeance... Si vous vous repentez, elle serait inique et inutile... si vous persévérez dans le mal, alors... je vous le jure par l'éternelle justice de Dieu à laquelle je crois... une voix secrète, irrésistible, me dit que c'est une main... plus puissante qu'une main humaine, qui se chargera de votre punition.

A ces mots, le nom de Basquine sembla luire en traits de feu dans

l'esprit troublé du comte... tandis que, cédant à un sentiment, on pourrait dire à une sensation de pitié inexprimable, Claude Gérard tombait aux genoux du comte, et lui disait :

— Tenez... me voilà à genoux... à genoux devant vous... moi... moi... Claude Gérard, pour vous dire à mains jointes, au nom de Martin... au nom de votre autre fils, au nom de vous-même : Soyez bon, soyez père... accomplissez les promesses que vous m'avez autrefois faites lorsque je vous ai laissé une vie que j'avais le droit de vous ôter. Oh! repentez-vous... amendez-vous... sinon... je vous dis que je vois la main de Dieu prête à s'appesantir sur vous !

— Et je me laisserais imposer... intimider par tes jongleries, vieux misérable... — s'écria le comte, d'autant plus furieux, qu'un moment, malgré lui, il avait été épouvanté des menaces prophétiques de Claude en songeant à Basquineet à l'influence qu'elle avait sur Scipion, influence que la lecture des Mémoires de Martin faisait paraître au comte plus effrayante, plus redoutable encore; mais son indomptable orgueil se révoltant bientôt, il reprit, s'adressant à Claude Gérard :

— Ah ! tu crois avoir affaire à un homme lâche et crédule ? Ah ! tu viens me parler de morte, d'enfant trouvé... de justice du ciel? Pardieu! tu t'adresses bien. Eh bien ! je te dis, moi, monsieur le prophète, que la justice est pour moi, car la morte est dans sa bière et le bâtard est en prison.

A ces exécrables paroles, Claude Gérard se releva lentement, ne répondit pas un mot, jeta un dernier regard de pitié mêlé d'efl'roi sur le comte et fit un pas pour sortir.

— Arrête!... — s'écria M. Duriveau en se précipitant sur le braconnier, — si tu as échappé aux gendarmes ainsi que ton complice, tu ne m'échapperas pas, à moi... et le bâtard sera rattrapé... quand je devrais donner mille louis pour sa prise !

Claude Gérard repoussa si rudement M. Duriveau, que celui-ci, perdant l'équilibre, tomba à demi renversé sur son fauteuil pendant que le braconnier fut d'un bond dans le cabinet de toilette, enferma le conUc dans sa chambre à coucher en donnant un tour de clef à la porte, puis sautant par la fenêtre qu'il avait prudemment ouverte pour assurer sa retraite, il disparut rapidement à travers les bois du parc.

Quant à l'apparition inattendue de Claude Gérard dans la chambre de M. Duriveau, elle s'explique ainsi :

Le trajet de la métairie du Grand-Genévrier au bourg le plus voisin , était long et dangereux, il fallait traverser près de deux lieues de tourbières et de marais presque impraticables pour ceux qui ignoraient

les quelques veines de terrain solide qui sillonnaient ce sol marécageux et mouvant.

Beaucadet et ses gendarmes étaient à cheval ; une fois la lune couchée, ils se trouvèrent dans l'obscurité ; la tempête soufflait avec violence, les cavaliers ne pouvaient s'avancer qu'avec une lenteur et une prudence extrême à travers ces marécages, où leurs chevaux enfonçaient parfois jusqu'au ventre.

Les deux prisonniers se trouvaient donc à peine surveillés; ayant entendu Beaucadet conseiller à M. Duriveau une visite domiciliaire dans le réduit occupé par son valet de chambre, Martin frémit... ses Mémoires pouvaient ainsi tomber entre les mains du comte; tout bas il fit part de son anxiété à Claude Gérard ; celui-ci avait les mains liées; mais profitant de l'embarras oi^i se trouvaient les gendarmes, et de l'hésitation de leur marche, embarras nul pour le braconnier, depuis longtemps habitué à parcourir toutes les passes de ces marais, et qui, accoutumé d'errer la nuit, était devenu presque nyctalope, Claude Gérard répondit tout bas à Martin :

— Prends mon couteau dans ma poche, coupe mes liens, à la première occasion ; je réponds du reste.

Cette occasion ne se fit pas attendre; Beaucadet venait de crier à l'aide en sentant son cheval pour ainsi dire disparaître sous lui au milieu d'une fondrière; profitant de cet incident qui absorba l'attention des gendarmes, Martin coupa les liens de Claude; en deux bonds celui-ci atteignit un étroit sentier qu'il connaissait, et il avait disparu au milieu des ténèbres de plus en plus profondes avant que les gendarmes eussent pu seulement se douter de sa fuite.

Claude Gérard s'était dirigé en hâte vers le château du Tremblay. Il devait passer près d'une métairie isolée, où la mère de Martin avait été transportée. Claude, sûr de la discrétion du métayer, car il était bien souvent serviable à ces malheureux, y entra... afin de se rassurer sur l'état de Perrine Martin... Le métayer et sa femme, fondant en larmes, ne voulurent pas laisser Claude Gérard pénétrer dans la pauvre chambre où Perrine avait été transportée... Il comprit.

A ce coup terrible il chancela. Mais se rappelant le devoir impérieux qui l'appelait au château, il poursuivit sa route, franchit aisément la haie du parc, et arriva jusqu'aux bâtiments.

La porte du couloir de service où aboutissait l'escalier de la chambre de Martin était rarement fermée intérieurement, les domestiques qui s'attardaient dans le village se ménageant toujours ce moyen de rentrer sans bruit au milieu de la nuit. Martin avait, par précaution, remis une

double clef de sa chambre à Claude Gérard ; celui-ci put arriver ainsi chez le valet de chambre du comte; puis, à l'aide d'une allumette prise sur la cheminée, le braconnier se procura de la lumière, vit la malle forcée; la porte de l'escalier conduisant au cabinet de toilette de M. Duriveau était restée ouverte, Claude Gérard devina tout, descendit, colla son œil à la serrure de la porte de la chambre à coucher, et vit le comte occupé à lire.

Après avoir ouvert, ainsi qu'on l'a dit, la fenêtre du cabinet de toilette qui donnait sur le jardin, afin d'assurer sa retraite, Claude Gérard, profitant du bruit de la tempête, fit doucement jouer le pêne de la porte de la chambre du comte, et put s'approcher de celui-ci sans en avoir été entendu.

Hâtons-nous de dire que l'alarme des métayers chez qui Claude s'était arrêté en se rendant au château du Tremblay avait été causée par une syncope léthargique dans laquelle Perrine Martin était restée si longtemps plongée, que ces pauvres gens, croyant à sa mort, avaient fait partager à Claude Gérard cette triste conviction.

Huit jours après cette entrevue entre Claude et M. Duriveau, d'autres événements se passaient à Paris, dans l'hôtel de Basquine, où nous conduirons le lecteur.

L'hôtel (le Basquine. - Leporello et Astarté. — La Mère-Radis. — Un suicide par amour.

Un ami d'enfance.

La scène suivante se passe dans un charmant petit hôtel, situé entre cour et jardin, rue Saint-Lazare, habité par Basquine. Une partie du jardin donne sur un terrain vague, occupé par des matériaux de construction.

II est dix heures du matin : deux personnages qui ont figuré dans les Mémoires de Martin, Leporello et M"° Astarté, s'occupent de réparer le désordre qu'une réception prolongée assez avant dans la nuit laisse toujours dans un appartenant.

Astarté, quoique âgée de quelques années de plus que lorsqu'elle était au service de sa ministresse, à qui elle rendait, disait-elle, la vie si dure, a conservé sa taille élégante, ses magnifiques cheveux noirs, et son air impertinent et moqueur.

Leporello, l'ancien valet de chambre du baron de Saint-Maurice, a gagné en importance ce qu'il a perdu en jeunesse cavalière ; il a pris de l'embonpoint, sa figure est pleine, vermeille ; il paraît être dans une complète familiarité avec Astarté.

— Ah çà ! ma chère, — lui dit Leporello en interrompant ses soins domestiques pour s'étendre nonchalamment dans un excellent fauteuil, et tenant toujours son plumeau à la main, — causons un peu, ({Me ^q prenne langue... Arrivé avant-hier de Normandie à ton appel, entré ici hier à ta recommandation, occupé une partie de la nuit à annoncer dans ce salon plus de ducs, de princes, d'ambassadeurs, de marquis, de comtes... et autres gens du plus grand monde, que je n'en ai annoncé dans les meilleures maisons où j'ai servi, je n'ai pas encore eu le temps de causer un peu à fond avec toi.

— C'est vrai, mon pauvre Leporello, — dit M"' Astarté, en s'étendant à son tour paresseusement sur une causeuse, — les dernières voitures sont parties à quatre heures du matin, madame m'a gardée jusqu'à cinq heures, et je me lève.

— Je suis parbleu bien sûr, — reprit Leporello, — que tu ne m'au-

« ... Et quand elle a fumé sa résine... » (Page 1128.)

Liv. 141.

rais pas écrit de quitter la maison de la marquise de Mainval pour me faire perdre au change. D'abord ici mes gages sont presque doublés, et tu m'as présenté la bourgeoise comme généreuse et peu regardante...

— C'est-à-dire que ça en devient gênant... car, avec des personnes si confiantes... malgré soi, on a scrupule... taudis qu'avec les autres, ma foi!... c'est de bonne guerre!...

— Une actrice généreuse... — dit Leporello, — ce n'est pas étonnant; elle dépense l'argent comme elle le gagne... et il paraît que madame... en gagne gros...

— Plus de cent mille francs par an?...

— - C'est gentil... Sans compter les accessoires?

— Comment?

■ — Est-ce que parmi ces ducs, ces princes, ces ambassadeurs... il n'y a pas... quelqu'un? qui? hein? — dit Leporello en regardant sa compagne d'un air significatif.

— Nix... — fit gravement Astarté.

— Ah bah !... — et après un moment de réflexion, Leporello ajouta : — Je comprends... elle s'encanaille... c'est souvent comme ça... quelque croc?... qui la gruge...

Nix... — fit Astarté avec un redoublement de gravité.

— Un acteur, alors?...

— Nix.

— Nix... nix... nix... Enfin la fameuse M"* Basquine a au moins un amant, quand le diable y serait?

— Le diable y est... car elle n'a pas un amant.

— Alors elle en a deux?... trois?... onze?

— Pas un.

— Astarté, ma fille, vous devenez paradoxale dans vos propos.

— Tu sais pourtant bien qu'entre nous nous ne nous mentons pas.

— Quand c'est inutile.

— Bien entendu... et je n'ai aucun intérêt à te cacher si madame a des amants ou non.

— Allons, — dit Leporello en soupirant, — il faut te croire.

— Je vais d'ailleurs te mettre au courant de tout. Tu sais que j'ai quitté ma bêtasse de ministresse après l'histoire des radis ?

— Des radis?...

— Comment ! tu ne sais pas ?

— Que je n'en mette jamais un sous ma dent... de radis (et je les adore !) si je comprends ce que tu veux dire.

— J'étais donc excédée, fatiguée de ma mmw^re55e; car non contente

141° LiV. E. Sue. — Enfants trouvés. — Éd. J. Rouff et C". 141° LiV.

d'être sotte et crassement bourgeoise, elle était méchante comme un àne rouge, non pas pour moi, un instant! j'ai bec et ongles; mais elle était impitoyable pour une jeune nièce qu'elle avait, laide comme un monstre, il est vrai, la pauvre créature ! mais si bonne, si douce, que les larmes me venaient aux yeux en voyant les humiliations que, sans jamais se plaindre, elle endurait tous les jours de sa méchante bête de tante; ça m'a tellement exaspérée, que je me suis dit : Je ne resterai pas ici, mais je vengerai cette pauvre fille avant de partir , et je me ferai renvoyer pour quelque chose de très drôle. Un jour donc j'avais à coiffer ma ministresse pour un bal des Tuileries ; je prends à l'office une demi-douzaine de jolis petits radis roses avec leurs feuilles, je les traverse de grandes épingles noires, et tout en coiffant ma ministresse, je vous lui plante, sans qu'elle s'en doute, les petits radis derrière la natte du chignon.

— Astarté, tu es brave comme Cambronne !

— La ministresse avait avec ça deux touffes de marabouts blancs par devant. — Ah! ma chère petite, — me dit-elle en faisant son gros dos et se mirant dans sa glace, — je suis joliment bien coiffée ce soir, vous vous êtes surpassée.

— Le fait est que madame, avec cette coiffure, ma rappelle tout à fait madame la duchesse... — Parole d'honneur, ma petite? — Foi d'Astarté, madame, lui dis-je; — mais ce n'est qu'au bal que vous jugerez de l'effet de votre coiffure. — Là-dessus, elle part dare-dare, et toute seule; le ministre était malade, j'avais compté là-dessus. Elle arrive au bal des Tuileries : au bout d'un quart d'heure on faisait queue pour venir la voir, empressement qu'elle attribuait à l'effet de ses marabouts; aussi, elle se rengorgeait... et d'une force! j'ai tout su par une de mes amies à qui sa maîtresse a raconté la scène. — Mon Dieu! madame, — disait l'un à la ministresse, — que vous avez là une coiffure printannière ! jardinière !... je me permettrai même de dire maraîchère! — Ah ! monsieur!

— Madame, disait un autre, — votre coiffure ne sera jamais liors-iV œuvre .

— Ah! monsieur! — Mais c'est-à-dire qu'elle est à croquer, votre coiffure, — rispostait un troisième. — Ah! monsieur, ah! monsieur! — disait la ministresse en se pâmant de l'effet de ses marabouts. A la lin, l'amie en question, après l'avoir laissée pendant une demi-heure 'poser ainsi en ravière^ l'a avertie qu'on commençait à l'appeler un peu trop la Mère-Radis, et, par ma foi ! le nom lui est resté.

— Astarté, je t'adorais, — dit Leporello avec enthousiasme, — aujourd'hui je te vénère... Mais, malheureuse c'était un jeu à ne jamais trouver à te replacer.

— Au contraire ! ca m'a remis en voiiue dans le faubourg ::^aint-

Germain, où l'on me reprochait de m'ètre ralliée en servant chez nn ministre de Juillet; aussi je n'ai eu qu'à choisir: je suis entrée chez la comtesse de Cerisy, excellente maison, mais la comtesse est morte... Il y a de cela dix-huit mois; alors, le marquis d'Henneville, qui coquetait déjà autour de M"° Basquine, et qui était tout fier de se faire comme qui dirait son intendant, afin de se rendre nécessaire, a appris, par une de mes amies, femme de chambre de sa femme, que j'étais sans place; il m'avait vue chez M'"Me Cerisy, il m'a présentée ici... Depuis ce temps-là j'y suis restée.

— Je vois son affaire, à ce fin marquis, — reprit Leporello, — il se sera dit : Astarté sera dans mes intérêts, et c'est beaucoup d'avoir la femme de chambre... quand on fait la cour à la maîtresse.

— Ordinairement, oui ; mais ça ne lui a servi de rien... et pourtant Dieu sait que de mal il s'est donné autour de madame, les folies d'argent qu'il a faites pour des choses dont elle n'avait pas l'air de s'apercevoir; enfin, il a quitté sa femme, croyant que madame lui en saurait gré ; non content de ça, il a acheté, et Dieu sait quel prix, car il a voulu habiter tout de suite, une maison mitoyenne de celle-ci.

— Et pour quoi faire ?

— Pour être là... tout près de madame. -- Et il n'y avait rien entre eux ?

— Rien.

— Mais c'était un fou !

— Parbleu ! ! et voilà comme madame les arrange , mon pauvre Leporello; note bien encore que le marquis était un homme à la mode, comme ton ancien maître, et, comme lui, jeune, d'une très jolie figure, brave, aimable... mais son amour pour madame l'abrutissait. « Enfin, Astarté, — me disait ce pauvre marquis, car j'étais sa confidente, ■ — j'ai fait et je fais pour votre maîtresse ce que, sur cent hommes, dix ne feraient pas pour une maîtresse qui les adorerait : j'ai quitté ma femme, je me suis mis sa famille et la mienne contre moi, tout cela pour prouver à M"° Basquine que, malgré son indifférence, j'ai rompu avec le monde afin de ne vivre que pour elle,.. Et cela ne la touche pas. Si elle aimait quelqu'un, je renoncerais à tout espoir; mais elle n'aime personne, j'en suis sûr. J'ai dépensé beaucoup d'argent pour la faire suivre, ou espionner, à rO[)éra, ici, enfin partout où elle va... et rien... pas l'ombre d'une intrigue... » — C'est ce que je vous ai toujours répété, monsieur le marquis, — lui disais-je, — et vous ne vouliez pas me croire. — « Mais mainlenant je vous crois, — reprenait-il; — je suis sûr qu'elle n'aime personne. Cela m'empêche de me désespérer, car il faudra bien qu'elle finisse par m'ai-

mer... Il est impossible qu'elle résiste aux sacrifices de toute sorte que j'ai faits et que je ferai, sans qu'elle ait même besoin de me les imposer, et cela seulement dans l'espoir d'être aimé. » Enfin, je te jure, Leporello, que ce pauvre marquis me déchira l'âme; tantôt c'étaient des colères à faire frémir, tantôt des pleurs comme un enfant.

— Et ta maîtresse?'

— Un marbre... pis qu'un marbre... car un marbre ne rit pas...

— Elle riait!...

— Comme elle rit... quelquefois... et alors c'est à vous donner le frisson.

— Ah çà ! mais c'est donc le diable incarné que notre chère maîtresse ?

— J'en ai peur...

— Et ce pauvre marquis ?

— Mort...

— Mort... d'amour?... allons donc!

— D'amour... et d'un coup de pistolet qu'il s'est tiré dans le cœur.

— Astarté, pas de plaisanteries.

— La chose a été étouffée ; ou a parlé d'une attaque d'apoplexie foudroyante ; mais le marquis s'est bel et bien tué, à telle enseigne que c'est le comte Duriveau... tu sais?

— Oui, oui, le maître de Balard et de M""* Gabrielle.

— Justement... Eh bien! c'est le comte Duriveau, un de ses amis intimes, qui l'a trouvé étendu par terre en allant le voir un matin. Aussi, on dit que le comte Duriveau exècre madame depuis ce temps-là, et qu'il n'y a pas d'horreurs qu'il n'en dise... ce qui n'empêche pas son fils...

— Le fils du comte Duriveau?...

— Oui, le vicomte Scipion... Le malheureux est aussi amoureux de madame que l'a été ce pauvre marquis... et tant d'autres.

— Mais j'ai entendu dire hier ici que le vicomte Scipion devait épouser la fille de M""" Wilson... et que le père et le fils devaient se marier le même jour?

— C'est vrai; le vicomte Scipion épouse M"'' Raphaële.

— Et il est amoureux fou ?

— De notre maîtresse...

— Et l'exemple de ce pauvre marquis ne l'arrête point?

— Au contraire... tous ces malheureux hommes sont à se dire : — Quel triomphe... de triompher... là oii ce pauvre marquis s'est tué de désespoir, et oii tant d'autres ont été dédaignés !

— Et le vicomte Scipion n'a pas plus de chance que les autres ?

— Hum ! — fit Astartc d'im air de doute.

— Eufm!... je respire!

— Ne respire pas trop vite, mon pauvre Leporello. Sans doute, madame soigne le vicomte, elle a même pour lui des attentions que je ne lui ai vues pour personne... Ainsi, depuis qu'il est parti en Sologne pour la terre de son père, madame lui a écrit trois ou quatre fois par semaine... D'ailleurs, je crois qu'elle l'attend d'un moment à l'autre, puisqu'on dit que le double mariage du père et du fils doit avoir lieu à Paris.

— Et qu'est-ce qu'elle en dit, du vicomte ?

— Rien... etc'est encore à remarquer. . . car, lorsqu'il s'agit des autres... tiens, mon pauvre Leporello... je te défierais d'entendre madame parler pendant dix minutes d'un de ses patients , comme elle les appelle... sans...

— Se moquer... d'eux?

— Non, sans les mépriser... Elle vous a des railleries si dures, si sanglantes, qu'elle vous les marque comme d'un fer rouge...

— Et ces imbéciles d'hommes en raffolent mali^ré ca?

— Dis donc à cause de ça... et jusqu'aux rois qui s'en mêlent ou s'en sont mêlés.

— Des rois?

— Oui... dans le Nord. Madame est restée là pendant près de deux ans, comme première chanteuse de l'Opéra de la cour... et ma foi, le roi...

— En est devenu amoureux?

— Amoureux fou... comme les autres ; mais un beau jour, je ne sais ce qui est arrivé, on a dit que lors d'un rendez-vous avec madame, le roi a couru un grand danger... dont un inconnu l'a sauvé comme par miracle.

— Un danger, dans un rendez-vous? Ce roi avait donc un rival, alors ?

— Je n'ai jamais bien su la chose, ce n'était pas de mon temps ; le peu que j'ai appris, je le tiens de Juliette... Tu te rappelles bien Juliette, de chez la princesse de Montbar.

— Pardieu... oii était Martin... bon garçon, mais taciturne en diable.

— Justement; Martin avait accompagné la princesse... qui de princesse était devenue simple bourgeoise, vu que, depuis la mort du prince son mari, elle avait tout bourgeoisement épousé M. Just Clément, son amant... Eh bien! Juliette, qui, ainsi que Martin, était restée au service de la princesse ou de M""" Clément, si tu l'aimes mieux, l'avait accompagnée dans cette ville du Nord ; c'est pendant leur séjour que s'est passée cette aventure du roi et de M"' Basquine. Du reste, M. et M"'' Clément

allaient très souvent à la cour; le roi les aimait, dit-on, beaucoup; toujours est-il qu'après l'aventure dont je te parle, M"" Basquine, au lieu de finir son engagement, qui était encore de six à huit mois, est revenue en France, et c'est peu de temps après son retour que je suis entrée chez elle... Je te parle de cette histoire de roi pour te faire comprendre que notre maîtresse doit trouver tout simple qu'un marquis se tue pour elle... quand un roi a manqué d'y passer...

— C'est juste... et Martin?

— Je n'en ai pas entendu parler. Je crois qu'il est resté dans ce pays-là... je n'ai pas su pourquoi il avait quitté ses maîtres.

(Il est inutile de faire remarquer au lecteur qu'Astarté ignorait que Martin, de retour de voyage depuis peu de temps, était entré au service du comte Duriveau.)

— Mais, pour en revenir à notre maîtresse, sais-tu que ça m'a l'air d'une drôle de femme ! Et pourtant, à la voir hier faire les honneurs de sa soirée... on aurait dit d'une duchesse pour les excellentes manières... et puis belle... oh! belle à éblouir... Pourtant...

— Voyons, quoi?

— Est-ce que madame est toujours pâle comme ça?

— Toujours.

— ■ Elle n'a pas l'air de s'en plus mal porter... elle n'en est pas moins belle; mais c'est singulier... cette pâleur.

— Entre nous, Leporello, — dit Astarté d'un air mystérieux, — moi je crois que c'est ce qu'elle fume qui lui donne cette pâleur-là.

— Gomment! elle fume?... elle aussi?... Ah çà ! il paraît que c'est décidément la mode... quoique l'odeur du cigare pour une femme... me semble horrible. Enfin, puisque c'est la mode...

— Tu te trompes, madame ne fume pas de tabac...

— Mais quoi donc?

— Je n'en sais rien... elle met cela sur une espèce de petite coquille de porcelaine... c'est comme une résine... elle y met le feu et elle aspire la vapeur au moyen d'un long tuyau entouré de fil de soie et d'or.

— Ah çà ! et quel diable de plaisir trouve-t-elle à cela ?

— Ça l'endort...

— Ça l'endort ! et pourquoi cherche-t-elle à s'endormir?

— Pour se désennuyer...

-- Elle s'ennuie?

— Gomme une morte, mon pauvre Leporello, comme une morte !

— Elle... riche, belle, fêtée... entourée... elle s'ennuie!

— A mourir, te dis-je, et quand elle a fumé Sxi résine, elle reste six

La dernière fois, l'on a dételé ses chevaux. » (Page 1130.)

OU sept lieures étendue sur sou canapé, les yeux à demi ouverts, ne bougeant pas plus qu'une statue.

— Qu'est-ce que tu me dis là? c'est à n'y pas croire !

— Depuis six mois surtout son enuui empire; autrefois elle chantait quelquefois des heures entières, et toute seule ; ça paraissait l'amuser, quoique souvent elle s'interrompît pour foudre eu larmes... un air surtout... Une fois qu'elle se mettait à chanter cet air-h'u c'était fini, elle pleurait

142'= LiV. E. Sue. — Enfants trouvés. — É;?. J. Ujuf.- et O". 142° LiV.

comme une vraie Madeleine... Mais voilà plus de trois mois qu'elle n'a ouvert son piano, et au lieu de profiter d'un congé de quatre mois qu'elle a afin d'aller gagner cinquante ou soixante mille francs qu'on lui offre en Andeterre... elle aime mieux rester ici... fumer et dormir.

— Mais enfin, quand elle chante au théâtre... qu'on lui jette des fleurs, des couronnes et qu'on l'appelle à grands cris !

— Écoute, Leporello, tout le monde dit que les cinq dernières fois qu'elle a joué, jamais elle n'avait été ni plus applaudie ni plus belle... Eh bien! au moment de jouer, elle avait l'air encore un peu animée... mais, après son triomphe, en revenant ici, elle serait revenue d'un enterrement qu'elle n'aurait pas été plus sombre et plus morne.

— En vérité, c'est effrayant.

— La dernière fois, l'on a dételé ses chevaux. Tout l'orchestre et je ne sais combien de voitures remplies d'hommes et de femmes du plus grand monde l'ont accompagnée jusqu'ici...

— Et elle n'a pas dû être triste au moins, cette fois-là?

— Il est vrai, c'est la seule fois oii je l'ai vue rentrer l'air joyeux. — A la bonne heure, au moins !

— ■ Enfin, m'a-t-elle dit, c'est pour la dernière fois.

— Comment, la dernière fois? elle ne veut plus jouer?

— Il paraît que non...

— Cette année?

— • Non... plus jamais...

— Mais les applaudissements, la gloire ?

— Il faut qu'elle en ait par-dessus les yeux ; ou plutôt, je crois qu'elle a un ver rongeur dans le cœur.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! que tout ce que tu me dis là m"étonne !

— Elle avait même depuis assez longtemps renoncé à voir du monde; mais voilà un mois qu'elle s'est mise à recevoir.

— Et si elle est amoureuse du vicomte Scipion, comment arranges-tu cela?

— Je ne l'arrange pas du tout, je m'y perds, je n'y comprends rien. Depuis qu'elle lui écrit si souvent, depuis qu'elle le soigne, enfin, elle s'endort et paraît plus triste que jamais. Avant-hier, elle m'a effrayée... depuis onze heures du matin jusqu'à près de minuit, elle est restée daug son sommeil les yeux demi-ouverts; seulement, chose que je n'avais vue encore, pendant presque tout le temps de cette espèce d'assoupissement, de grosses larmes lui ont coulé des yeux.

— Pauvre femme !

— Il y a bien eu quelque chose qui m'a intriguée... Madame a fait

louer depuis peu de temps une vilaine maison oii personne ne demeure, et située rue du Marché-Vieux... du côté de la barrière d'Enfer. Connais-tu cela?

— Non; mais qu'est-ce que madame fait de celte maison oii personne ne demeure?

— Tu m'en demandes plus que je n'en sais...

Un violent coup de sonnette, retentissant dans l'antichambre, interrompit l'entretien de Leporello et d'Astarté.

Leporello alla ouvrir; le portier de la maison, la figure bouleversée, dit au valet de chambre :

— M"" Astarté est-elle là ?

— Pourquoi?

— Il faut que je lui parle absolument, et tout de suite... dit le portier. Puis il ajouta, pendant que Leporello allait chercher Astarté :

— Ah! mon Dieu... j'en suis encore tout saisi.

— Qu'est-ce qu'il y a donc, monsieur Durand? — dit Astarté, en arrivant précipitamment.

— Ah! mademoiselle... figurez-vous que tout à l'heure on frappe, je tire le cordon, et je vois entrer dans la loge un grand gaillard à barbe brune et à cheveux presque gris, quoiqu'il eût Tair jeune : du reste, pas mal vêtu, si vous voulez, mais une drôle de mine, et avec ça un large bandeau noir sur l'œil gauche. Enfin... une figure... une figure...

— Après, — dit impatiemment Astarté, — après?

— Basciuine demeure ici? — me dit-il d'un ton brusque.

— Oui, mademoiselle Basquine demeure ici, monsieur, ai-je dit à ce malotru, pour lui faire comprendre sa malhonnêteté. — Bon, qu'il me fait, et le voilà à arpenter la cour. Je m'élance après lui. — Monsieur... un moment, on n'entre pas ainsi; madame n'est pas visible. — La preuve qu'elle est visible, c'est que je vais la voir, — me répondit-il. Et il va toujours. Alors, ma foi, je l'arrête par le bras, et je m'écrie : — Si vous voulez entrer de force dans la maison... d'abord, je crie à la garde... Voilà mon caractère ! — A cette menace, ce diable d'homme a pâli, je l'ai bien remarqué, il s'est arrêté court, et m'a dit : — Allons, ne criez pas si haut, rentrons dans votre loge, vous me donnerez de quoi écrire un mot, vous le porterez tout de suite à votre maîtresse, et vous verrez de quelle manière on vous traitera... pour m'avoir refusé sa porte... — Ma foi ! cet homme m'a dit cela d'un tel air que, malgré sa mauvaise mine, j'ai craint d'avoir eu tort de ne pas le recevoir. Je lui ai donné de quoi écrire ; il attend dans ma loge... et voilà le billet qu'il demande que Ton remette à madame.

Ce disant, le portier donna à Astarté une lettre fraîchement cachetée.

— C'est impossible, — dit la femme de chambre, — je ne peux pas éveiller madame, elle s'est couchée à cinq heures du matin... elle ne m'a pas encore sonnée...

— Parbleu... envoyez-le promener, votre homme à barbe, — dit Leporello; voulez-vous que j'aille lui parler, moi?

— Non... reprit Astarté après quelques instants de réflexion, M. Durand a peut-être bien fait, et au risque d'éveiller madame, je vais lui porter cette lettre.

Dix minutes après, Astarté revenait en courant.

— Ah ! mon Dieu... quelle bonne idée j'ai eue, — dit-elle à Leporello, — de porter la lettre à madame 1

Puis, s'adressant au portier :

— Vite, vite, monsieur Durand, priez ce monsieur d'entrer, et amenez-le ici.

Le portier s'empressa d'obéir, et revint bientôt précédant Bamboche.

On se souvient peut-être que le bandit, accusé de deux mieurtres, et traqué de forêt en forêt après son évasion des prisons de Bourges, avait failli être arrêté par Beaucadet et ses gendarmes, dans un bois appartenant au comte Duriveau; mais rencontrant d'abord Bête-Puante, qui lui avait donné asile dans son repaire, puis, plus tard, M. Dumolard, qu'il avait dépouillé de ses habits, de son cheval et de cette bourse de cinquante-cinq louis que le gros homme regrettait si amèrement, Bamboche, à l'aide de cette somme, était parvenu, après des peines infinies, à dépister les gens de police mis à sa recherche, et enfin à gagner Paris, où il espérait, non sans quelque raison, être mieux caché. Songeant enfin à Basquine, dont il connaissait la brillante position, il avait espéré que la compagne de son enfance lui serait secourable.

Bamboche, dont l'épaisse barbe brune couvrait à moitié le visage, et qu'un large bandeau noir placé sur l'œil gauche déguisait encore, était proprement vêtu ; mais ses traits rudes, sa pâleur, sa physionomie farouche expliquaient et de reste l'hésitation que le portier avait eue à introduire sans observations un pareil personnage chez sa maîtresse,

— Voulez-vous, monsieur, vous donner la peine de venir par ici? — dit Astarté à Bamboche eu le regardant en dessous avec un mélange de curiosité, de crainte et de surprise, ne concevant pas l'empressement de sa maîtresse à recevoir un i)areil visiteur.

Une heure après l'entrée de Bamboche chez Basquine, Astarté venait trouver Leporello, et lui disait avec stupeur :

— Ah ! mon Dieu !... en voilà bien d'une autre !

— Quoi donc, ma chère?

— Cet homme, à bandeau noir, déjeunera ici.

— Ah bah !

— Dînera ici.

— Ah bah !

— Couchera ici.

— Diable!...

— Logera ici...

— • C'est donc un frère... au moii-is?

— Chut ! — fit Astarté d'un air mystérieux et en parlant à voix basse.

— Quoi donc?

— C'est un condamné politique... qui s'est échappé de prison oii il avait été mis lors des émeutes.

— Ah ! alors, je comprends... pauvre garçon... Condamné politique... ça me rappelle M. Lebouffi... le majestueux député de l'opposition dont nous avons tant ri... celui qui se savonnait le crâne à fond quand il devait parler à la tribune... afin de faire des effets de crâne comme mon ancien maître faisait des effets de linge.

— Ce malheureux monsieur, — reprit Astarté, — est, à ce qu'il paraît, las de faire des effets de prison, lui ! ! ! Aussi madame nous recommande le plus grand secret... Nous deux, seuls dans la maison, saurons que le prisonnier est ici... Il couchera dans la pièce qui est de l'autre côté de la lingerie, et qui donne sur le jardin; seule, j'en ai la clef; pour sa nourriture... tu prendras ce qu'il faut, en desservant, avant de reporter les plats à l'office...

— Très bien. Mais le portier qui l'a vu entrer, ce monsieur?

— Madame y a songé. Tu vas dire au portier de porter cette lettre tout de suite chez le vicomte Scipion... Pendant que M. Durand fera cetle commission, lu garderas la loge, et, à son retour, tu seras censé avoir ouvert la porte à l'homme au bandeau noir et l'avoir vu sortir.

— ■ Ça va tout seul... Mais le vicomte Scipion est donc de retour à Paris?

— Sans doute, j'ai reconnu son écriture parmi les lettres de ce matin que j'ai portées à madame tout à l'heure^ quand elle m'a sonnée pour me dire que l'homme à bandeau noir logerait ici. Enfin le vicomte est si bien à Paris, que madame te fait dire qu'elle n'y est absolument que pour lui... et qu'il doit venir sur les trois heures.

— Bon, je donnerai la consigne au portier en lui remettant sa loge, et je ne recevrai ici que le vicomte Scipion... Maisj^'y songe, je ne l'ai jamais vu.

— Peu importe, le portier le connaît. Il ne laissera monter que lui, tu pourras donc ouvrir au vicomte en toute confiance.

— C'est égal, pour plus de sûreté, avant de l'introduire, je lui demanderai son nom.

— Du reste, — dit Astarté, — voilà son signalement : la plus jolie figure qu'on puisse voir, cheveux châtains, petites moustaches blondes frisées, yeux bruns, grands comme ça, et des dents de perles.

— Diable, mademoiselle, il me paraît que vous l'avez joliment dévisagé, ce joli vicomte.

— Et pour achever, — dit Astarté en haussant les épaules à l'observation de Leporello, — ni trop grand ni trop petit, une taille charmante et une tournure aussi élégante que celle de ton ancien maître, don Juau.

— Avec tant de perfections, — dit Leporello, — je comprends que madame le soigne, comme tu dis ; aussi, à la place de notre maîtresse, j'aimerais mieux un joli garçon comme ça pour m'endormir, que... sa pipe de porcelaine.

— Veux-tu te taire, homme peu vertueux. Allons, va vite... chez le portier, moi je cours m'occuperde la cachette de l'homme à bandeau noir.

LXXXY

Scipion chez Basquine. — Arrivée de M. Duriveau — Projets et menaces.

Vers les trois heures, Leporello introduisit le vicomte Scipion Duriveau dans le salon de Basquine.

— Si monsieur le vicomte veut se donner la peine d'attendre un instant, — dit Leporello, — madame va venir.

Scipion fit un signe de tête, Leporello sortit.

Pendant que le vicomte attendait Basquine, celle-ci terminait sa toilette avec l'aide d'Astarté. Quelques robes de couleurs ou de façons diverses, éparses çà et là sur des fauteuils, annonçaient que Basquine avait essayé plusieurs toilettes avant de s'arrêter aune mise qu'elle voulait sans doute rendre irrésistible ; elle semblait avoir parfaitement réussi.

Basquine, alors dans tout l'éclat de son éblouissante beauté, s'était fait coiffer à la Sévigné; les mille boucles de ses cheveux, du plus beau blond cendré, s'étageaient, soyeuses, fines, légères, autour de son front charmant et caressaient le contour de ses joues pâles; mais, malgré cette pâleur, la carnation de Basquine était à la fois si veloutée, si transparente, si pure, que cette absence de coloris avait un charme d'autant plus singulier, qu'il contrastait avec la pourpre des lèvres et le feu de ses grands yeux aux sourcils châtains, presque noirs, comparés aux boucles vaporeuses de la chevelure où se jouaient l'air et la lumière ; deux gros nœuds de rubans d'un rose vif glacé de blanc complétaient cette coiffure.

Par-dessus sa jupe de soie rose, Basquine portait une sorte de tunique de satin noir, très décolletée, échancrée au corsage, descendant a peine aux genoux, et garnie eu cet endroit d'une haute broderie de jais noir, d'oii s'échappait un grand volant de dentelle noire tombant jusqu'aux pieds, transparent réseau à travers lequel on voyait les reflets glacés de la jupe rose; deux petites manches bouffantes interrompaient seules le délicieux contour qui joignait à des bras ronds, fins, potelés, des épaules àfossetles et une poilrine éblouissante. L'ouverture du corsage noir, échancré en V. aurait découvert presque la moitié de deux seins d'ivoire, ainsi que le large et Lkinc méplat qui les séparait, sans un gros nœud de ruban

rose, qui, placé à la pointe du corsage, jetait discrètement son ombre rosée sur la neige de cette ferme poitrine.

Basquine, alors debout devant sa glace, donnait aux légers anneaux de sa coiffure ce dernier tour... ce je ne sais quoi de négligé, de vrai, bien supérieur à Tapprêt et à la symétrie... Puis, à l'aide d'une boucle de jais noir, elle serra plus étroitement encore le large ruban qui servait de ceinture à sa taille incroyablement mince et qui, pour ainsi dire, brisée dès l'enfance de Basquine, avait conservé une souplesse, une grâce dont rincroyable flexibilité des danseuses espagnoles donnerait seule une idée ; Basquine pouvait comme elles faire onduler sa fine taille de couleuvre à droite, à gauche, en avant, en arrière, se tordre enfin comme un serpent, pendant que ses larges hanches oscillaient à peine sous un voluptueux balancement.

Il était impossible de rencontrer un ensemble plus séduisant que celui de Basquine ainsi vêtue. Jamais Astarté ne l'avait vue attacher un soin si minutieux à sa toilette, et jamais aussi elle n'avait vu sa maîtresse si jolie.

La camériste ayant entendu frapper discrètement à la porte de la chambre à coucher, demanda :

— Qui est là?

La voix de Leporello répondit en dehors :

— M. le vicomte Duriveau attend madame dans le salon, et voici une lettre que Ton vient d'apporter pour madame; il n'y a pas de réponse.

Astarté entr'ouvrit laporte^ prit la lettre que Leporello lui tendit, et la remit à sa maîtresse.

A peine celle-ci Teut-elle ouverte, qu'elle ne put s'empêcher de s'écrier : — Lui aussi... à Paris! !!

Après avoir attentivement lu cette lettre, qui lui était écrite par Martin, Basquine la jeta' au feu, et, pensive, la regarda brûler en souriant d'une manière étrange; puis, après quelques instants de rêverie, elle tressaillit et dit à Astarté :

— N'oubliez pas, je vous en prie, mes recommandations au sujet de la personne qui restera cachée ici... pendant quelques jours... Je reconnaîtrai votre zèle et votre discrétion.

— Madame peut être sûre que le secret sera gardé... et bien gardé.

— Je compte sur vous, Astarté. Songez que la moindre imprudence pourrait causer de grands malheurs...

— Que madame n'ait aucune crainte, je réponds jie Leporello comme de moi-même.

— Je vous crois... prévenez-le aussi que jen'y s^is absolument pour personne.

— Oh! tu es belle!... .. (Page 1138.)

Ce disant, Basquine traversa une pièce qui suivait sa chambre à coucher, et se trouva bientôt en présence du vicomte.

A la vue de Scipion, Basquine fut agitée d'un frémissement imperceptible. Un éclair de joie inferùale illumina son regard... Elle croyait toucher.... elle touchait à cette vengeance depuis si longtemps méditée... attendue... Et cette vengeance pouvait être épouvantable...

L'expression qui, pendant un instant, donna une effrayante expression

143* LlV. E. Sue. — Enfants trouvés. — Éd. J. Uolff et C'«. 143* LiV.

de méchanceté à la physionomie de Basquine, fut si rapide, que Scipion ne s'en aperçut pas... Loin de là, car bien qu'il fût habitué à l'éclat de la beauté de Basquine, jamais peut-être cette beauté ne lui avait paru plus merveilleuse et surtout plus voluptueusement agaçante ; aussi, à l'aspect de Basquine, frémissant d'amour, de désirs, il s'écria d'une voix triomphante :

— J'ai gagné!... Mon père viendra demain... Vous dicterez les conditions de mon mariage avec Raphaële.

— Ah! démon... — dit Basquine, en se jetant au cou de Scipion, et l'enlaçant de ses bras charmants.

— Êtes-vous content, diable rose? — répondit le vicomte en serrant pour ainsi dire entre ses dix doigts cette taille fine et ronde, tandis que, emporté par son impatiente ardeur, il cherchait de ses lèvres la bouche de Basquine; mais celle-ci sut échapper à ce baiser, et, quoique toujours retenue par Scipion, elle se rejeta si vivement en arrière et un peu de côté, que, grâce à sa souple cambrure, elle se plia pour ainsi dire en deux sur l'un des bras du jeune homme ; puis, restant renversée à demi dans cette pose, digne du provoquant abandon de l'Erigone antique, elle attacha sur les yeux de Scipion ses grands yeux humides, voilés, mourants... pendant que ses lèvres vermeilles, exhalant un soupir embrasé, laissaient voir, en s'entr'ouvrant, le blanc de ses dents.

Un nuage passa devant la vue de Scipion; ses joues s'enflammèrent; enivré, éperdu, se penchant vers Basquine, il lui dit d'une voix palpitante... avide :

— Oh ! tu es belle !... Je t'aime!... Enfin... tu es à moi!

Il avait à peine prononcé ces mots, que, agile et vive comme une couleuvre, Basquine échappait à l'étreinte passionnée du jeune homme, en disant, comme si elle se fût reproché d'avoir failli céder à un entraînement involontaire :

— Non... non... je suis folle!...

Puis, se jetant sur un fauteuil, au coin de sa cheminée, elle cacha sa figure entre ses mains.

Scipion courut à elle en s'écriant :

— Oh! tu veux en vain t'en défendre... tu m'aimes... tu es à moi... et...

Scipion n'acheva pas. Basquine, relevant la tête, partit d'un éclat do rire sardonique; ses traits avaient subitement repris leur expression ironique et dédaigneuse.

— Ah... c'est affreux! toujours la même!... — s'écria le vicomte avec dépit et amertume, quoiqu'il crût à la sincérité de Tamoureuse émotion

que Basquine avait paru ressentir; — tout à l'heure elle écoutait la voix de son cœur... et la voilà qui, pour se jouer de moi, reprend son masque insolent et moqueur... il faut que jusque dans son amour, elle soit comédienne !

— Et vous, n'ètes-vous pas le plus grand roué, c'est-à-dire le plus admirable comédien que je connaisse? Et qui me dit que votre fère viendra? Qui me dit que vous ne voulez pas, à Taide d'un mensonge, abuser, comme vous l'avez fait tant d'autres fois, de la candeur d'une pauvre fille?

— et Basquine baissa les yeux d'un air hypocrite.

— Mou père viendra demain! s'écria Scipion, je vous le jure !

— Un serment? — -dit Basquine en riant; vous allez me dire quelque insigne fausseté.

— Mais, — reprit Scipion avec une impatience fiévreuse, — ne vous ai-je pas écrit que, le lendemain de cette scène avec mon père, dans laquelle j'avais, je crois, montré quelque vigueur...

— Si votre récit était fidèle, et je le crois, vous avez été charmant, rempli d'insolence et d'audace... Battre le comte avec ses propres armes... à chacun de ses reproches lui répondre : — Ce que j'ai fait... tuVas fait!... c'était du dernier piquant...

— Eh bien ! ne vous ai-je pas écrit que, le lendemain de cette scène, il m'a dit : — « Bah ! j'étais un niais de me révolter hier contre les conditions que tu as posées à ton mariage et conséquemment au mien, mauvais garnement; je verrai Basquine, c'est la femme la plus à la mode de Paris ; elle est, dit-on, spirituelle comme un démon : nous sommes faits pour nous entendre. »

— Décidément, vous voulez que je raffole de votre père.

— De grâce, écoutez-moi, je parle sérieusement, — dit Scipion,

— puis il a ajouté : — « Seulement, pas un mot de cette démarche un peu Régence à ta pauvre Raphaële ; tout ce que je te demande, ce sont des égards pour elle jusqu'à ce que nous soyons mariés, toi et moi; après cela, ma foi ! tu t'arrangeras... » Voilà ce que m'avait dit mon père au Tremblay, il y a huit ou dix jours.

— Il y a huit ou dix jours, bon, mais depuis?

— Deux ou trois fois... il a voulu revenir sur celte promesse...

— Ah ! vous le voyez, vous me trompiez,. . .

— Mais écoutez-moi donc, et, au lieu de me railler, vous m'admirerez, peut-être.

— J'aime beaucoup vous admirer, mon cher Scipion...

— Vous le savez... mon cher père est le plus grand roué qu'il y ait au monde... Il s'en vante, il a raison; aussi ayant vu qu'il ne pouvait rien

obtenir de moi par la menace, au sujet de la condition que je mettais à son mariage... il y avait donc consenti; pourtant^ malgré celte promesse, comme il est très fin, il a essayé deux ou trois fois, depuis huit jours, de me reprendre en sous-œuvre... jouant alors, à ma grande surprise, un rôle tout nouveau pour lui, où, du reste, je l'ai trouvé médiocre, je le lui ai... confié.

— Et ce rôle?

— Il s'était déjà amusé à jouer le jsère féroce) il a voulu essayer du fère sensible... Et dans une scène à grand effet, il a pleuré... mais... ma foi... très bien !... très bien !...

— Le roué !... dit Basquine avec un sourire sardonique, — c'était très fort !

. — Pardieu î vous comprenez bien que je n'ai pas été sa dupe... une secondé. Mais il a eu un beau moment, et moi aussi...

— Voyons cela, démon?

— Il a pris une voix lamentable, et m'a dit : — Je pleure.. . pourtant. . . devant toi... et cela ne te fait rien. — Allons donc, lui ai-je dit, si je croyais à tes larmes... tu rirais trop...

— Scipion, je baiserai tout à l'heure vos beaux grands yeux... pour ce mot-là... Continuez, et tâchez de me gagner un autre baiser... Mais je brûle de savoir comment, avec tout cela, votre père consent avenir ici... subir mes conditions?

— Le baiser d'abord... oh ! le baiser.

— Non, non, voyons... dites... vite.

— Eh bien ! voyant que je le trouvais médiocre, en jpère sensiUe, l'auteur de mes jours a voulu se poser de nouveau en ^jère féroce. A ses anathèmes, j'ai répondu avec le sang-froid que vous me connaissez : — « Rappelle-toi donc cette excellente histoire de cet imbécile de mari que tu as fait pleurer à chaudes larmes en pleurant toi-même, afin de lui persuader que ton amour pour sa femme avait été platonique, tandis que le soir même tu avais un rendez-vous avec elle... Rappelle-toi donc encore qu'à ce propos tu m'as dit : — Il faut l'exercer^ ô mon fils ! à avoir LA LARME FACILE ; ça Sert leaucowp avec les femmes, et quelquefois même, tu vois, avec les maris. »

— Scipion... je t'adore ! — s'écria Basquine ; puis elle reprit avec un sérieux affecté : — Continuez, monsieur...

— Tu aurais dû ajouter dans ce temps-là, — ai-je dit à mon père : — La larme facile sert aussi pour attendrir les fils qu'on peut avoir; mais sur moi, ta rouerie lacrymatoire ne prend pas, je suis un fils... imperméable... —Voyant son jeu deviné, il est redevenu lui-même... c'est-à-dire

le 'père roué, et il m'a dit en riant : — « Allons, mauvais sujet... il faut toujours en passer par ce que tu veux; soit, après-demain... je verrai ta diable de Basquine. » C'est avant-hier qu'il me disait cela, et...

Scipion ne put continuer.

A ce moment, et malgré la défense expresse de sa maîtresse de ne laisser entrer personne, Leporello parut après avoir frappé ; il tenait à la main un plateau sur lequel était une lettre.

Cette lettre était du comte Duriveau, qui attendait dans la pièce voisine.

Basquine, très surprise à la vue de Leporello, lui dit :

— J'avais défendu absolument ma porte... que voulez-vous?

— Je demande bien pardon à madame, — répondit Leporello, — mais c'est une lettre très pressée, très importante, a-t-on dit, et j'ai cru pouvoir... malgré les ordres de madame...

— Donnez cette lettre^, — dit Basquine, et elle la prit.

Une légère rougeur couvrit aussitôt le pâle visage de la jeune fille, qui parut d'abord en proie à une vive inquiétude ; puis, après un moment de réflexion, elle sembla non seulement rassurée, mais triomphante, et s'adressant à Leporello :

— Vous pouvez laisser entrer la personne qui vous a remis ce billet. Leporello sortit.

— C'est insupportable, — dit Scipion en frappant du pied, — on ne peut pas être seul avec vous...

— Vite, vite, — dit Basquine en se levant et allant ouvrir la porte d'un petit boudoir qui communiquait au salon, — entrez là...

— Moi? — dit Scipion stupéfait, — et pourquoi?

— • Voulez-vous être présent à mon entretien avec votre père?

— Mon père?...

— Cette lettre est de lui; elle est on ne peut plus pressante, il demande à me voir à l'instant.

— Ah!... tu me crois, à présent, — s'écria Scipion avec une expression d'orgueil et de joie ! et il voulut enlacer Basquine entre ses bras.

— Vous êtes ce qu'il y a de plus diabolique au monde, — dit Basquine, en poussant doucement Scipion dans le boudoir. — Avoir réellement amené votre père à cette démarche... c'est inouï, étourdissant !

— J'ai tenu ma parole, — s'écria Scipion, l'œil et la joue en feu, saisissant les deux mains de Basquine, — maintenant à ton tour.

— Est-ce que je n'ai pas encore plus envie que toi de la tenir, cette parole... mauvais, démon? — murmura Basquine à l'oreille de Scipion, et

si près que ses lèvres effleurèrent la joue et les cheveux du jeune homme; puis elle ajouta :

— Vite, cache-toi... c'est ton père.

Et elle referma brusquement la porte du boudoir sur le vicomte.

La brusque arrivée du comte Duriveau, quoiqu'elle l'attendît prochainement d'après la promesse de Scipion, avait d'abord alarmé Basquiue... en cela que cette rencontre du vicomte et de son père pouvait amener de fâcheux résultats pour les projets qu'elle méditait ; aussi fut-elle un moment sur le point de refuser de recevoir M. Duriveau, chose fort simple et parfaitement possible; mais, réfléchissant bientôt que quelque issue, ou quelque caractère qu'il dût avoir, cet entretien, auquel Scipion assisterait invisible, pouvait peut-être admirablement servir ses idées de vengeance et de haine, elle s'empressa de recevoir le comte.

Au moment donc oh. elle venait de renfermer Scipion dans le boudoir, M. Duriveau fut annoncé par Leporello.

A un coup d'oeil furtif, investigateur, que le comte jeta autour de lui en entrant, Basquine se dit :

— Il croit que son fils est ici...

Puis, voyant le regard de M. Duriveau s'arrêter une seconde sur la porte du boudoir, elle se dit encore :

— Il se doute que Scipion est là... Tant mieux.

Elle ne se trompait pas... Le père de Scipion était venu ce jour-là et à cette heure-là parce qu'il savait son tils chez Basquine, car, le suivant de loin, il l'avait vu entrer chez elle.

La physionomie du comte avait une expression si sévère, si hautaine, si dure, que Basquine comprit soudain qu'il cachait quelque arrièrepensée sous l'apparente condescendance dont il faisait preuve eu subissant pour ainsi dire l'audacieuse volonté de sou fils.

Le comte, loin de paraître sensible à l'éblouissante beauté de Basquiue, ne put retenir, en la voyant, un tressaillement d'aversion.. . presque de terreur... car, malgré lui, il se rappela la prophétique menace de Claude Gérard, et la haine infernale dont Basquine était possédée contre Scipion et ceuœ de sa race, révélations que le comte devait aux Mémoires de Martin ; mais bientôt il se rassura, en songeant qu'il venait dans cette maison avec la certitude de sauver son fils de l'influence de cette femme dangereuse.

Basquine jeta un imperceptible regard sur la porte du boudoir oii elle venait d'enfermer Scipion, montra du geste un siège au comte et lui dit avec une tranquillité parfaite :

— Veuillez vous donner la peine de vous asseoir^, monsieur.

Le comte ne prit pas de siège, s'approcha de la cheminée, où il se tint debout, et, de là, dominant Basquine de toute sa hauteur, il lui dit d'une voix qu'il tâchait de rendre égale et calme :

— Vous vous attendiez sans doute à ma visite, madame, car j'ai pu arriver jusqu'à vous?

— En effet , monsieur. . . j'espérais avoir le plaisir de vous voir ?

— Expliquons-nous clairement, madame, — dit rudement le comte.

— J'ai voulu que mon fils épousât M"^ Wilsou... mon fils m'a déclaré hier encore qu'il se refusait positivement à ce mariage, si je ne venais pas... moi... son père... (et le comte appuya sur ces mots avec un courroux amer) m'entendre avec vous...

— Mais oui, monsieur, — dit Basquine, d'un ton sardonique et altier,

— j'ai cette prétention-là...

— Ah ! vous avez cette prétenlion-là... reprit M. Duriveau, en se contenant à peine; ainsi ce sont des conditions... que vous comptez m'imposer?

— Nécessairement, monsieur, et vous venez vous en informer de si bonne grâce... que j'éprouve un véritable plaisir à vous les faire connaître... les voici... D'abord je...

— x\ssez, madame ! — s'écria impétueusement le comte, — as ez ! Puisque vous me supposez assez lâche, assez vil pour accepter une telle ignominie... j'ai hâte de vous détromper.

— Alors... monsieur... — reprit Basquine avec un sang-froid parfait,

— tout en appréciant comme je le dois l'honneur de votre visite... puis-je savoir ce qui me vaut cette faveur? car je ne m'explique plus votre présence chez moi.

Le comte, dominé par l'ironique impassibilité de Basquine, tâcha de conserver du calme et reprit :

— Pour vous expliquer le but véritable de ma visite, madame, il faut reprendre les choses... d'un peu loin.

— Je vous écoute, monsieur,

— Madame, j'étais l'ami intime d'un homme que vous avez poussé au désespoir, à la mort... terrible extrémité... oii vous voudriez sans doute jeter mon fils...

— Je ne me répète jamais... monsieur, — répondit Basquine avec uu accent d'effrayante raillerie.

— Je crois, en effet, madame, à l'abondance de votre imagination... Je reprends... j'étais donc l'ami intime d'une de vos victimes; c'est vous nommer le malheureux marquis d'Henneville...

— Et c'est dire, reprit Basquine en interrompant le comte, — que vous êtes mon ennemi...

— Implacable... madame.

— Celte franchise... me plaît...

— Ge qui vous plaira peut-être moins, madame, c'est d'apprendre que je sais de quelle haine acharnée vous poursuivez mon fils... Cette haine, — ajouta le comte en haussant la voix, afin d'être entendu de Scipion, — cette haine date de bien des années déjà...

— Elle date de Tenfance, n'est-ce pas? — dit Basquine le plus indifféremment du monde. — L'enfant mendiant de la forêt de Chantilly... la petite chanteuse de Sceaux... la pauvre figurante des Funambules... c'était moi. Est-ce là ce terrible secret?

Le comte resta déconcerté. Il s'attendait à écraser Basquine sous cette révélation... elle la prévenait, pressentant ce qui allait suivre ces paroles.de M. Duriveau, et regardant comme plus adroit d'aller au-devant de ce reproche, quoiqu'elle ignorât de quelle manière le comte était instruit de ces particularités. Basquine poursuivit donc, profitant du désappointement de M. Duriveau :

— Votre fils ne m'a pas reconnue dans nos diverses rencontres, n'est-ce pas? Mais moi, qui ai probablement la mémoire... de la haine... je n'ai pas oublié ce méchant petit vicomte... et dès que l'occasion s'est présentée... j'ai traîtreusement enlacé dans mes filets ce pauvre cher enfant, qui est l'innocence et la candeur même, comme chacun sait... afin d'en tirer quelque vengeance... féroce... inouïe... Est-ce bien cela, monsieur? Ne sont-ce pas là mes détestables projets?

— C'est parfaitement cela, madame, — dit M. Duriveau en reprenant son sang-froid.

— Eh bien... monsieur?

— Eh bien ! madame, je ne veux pas que vous exalliez l'espèce de monomanie de dépravation dont mon fils est possédé, et dont je le guérirai, moi, radicalement et rudement...

Ce disant, le comte haussa la voix afin d'être entendu de Scipion, et poursuivit d'un accent aussi élevé :

— En un mot, madame, je ne veux pas que mon fils soit votre victime, pas même votre dupe... malgré ses précieuses dispositions pour ce rôle ridicule...

A ces mots de M. Duriveau, un éclair de joie diabolique illumina les yeux de Basquine, qu'elle tourna malgré elle vers le boudoir où était enfermé Scipion.

Puis elle reprit :

Ainsi, vous saviez que j'étais là"? » (Paj^e UjO.

— Je crains, monsieur... que votre fils ne soit pas parfaitement d'accord avec vous sur le rôle... peu flatteur... que, selon vous, il joue auprès de moi...

— C'est probable, madame; mon fils est très dépravé, sans doute; mais il est mallieureusement aussi très crédule, très aveugle. . . et très niais à votre endroit. Mais je me charge de lui ouvrir les yeux et de le déniaiser... toujours à votre endroit...

144« LlV. E. Sue. — Enfants trouvés. — Éd. J. Houff et G'». 144* LiV.

— Scipioii crédule? aveuglé? niais? — reprit Basquine en souriant, — mais savez-vous, monsieur, que vous me rendriez très fière? Circé l'enchanteresse ne transformait pas plus complètement ses amoureux... Cependant, malgré les sollicitations de mon amour-propre, je ne puis accepter votre bienveillante accusation et la toute-puissance que vous m'accordez; je demeurerai persuadée, si vous le permettez... que Scipion est resté malgré moi... ce que je l'ai toujours vu, le plus charmant, le plus hardi, le plus spirituel jeune homme que je connaisse. Peut-être allez-vous prétendre à votre tour, monsieur, que je m'aveugle sur lui... c'est possible... selon vous... il s'aveugle bien sur moi !

— Vous, aveuglée?... non, non, madame, — reprit le comte avec une ironie amère, — vos yeux sont aussi perçants qu'ils sont beaux,. Vous saviez parfaitement où vous conduisiez mon fils, en exigeant de ce malheureux fou qu'il eût l'audace de me déclarer que je devais vous considérer comme l'unique arbitre de mon mariage et du sien... Eh bien ! madame, mon mariage et celui de mon fils auront lieu... ils auront lieu... malgré vous... malgré lui... s'il le faut... En un mot, Scipion vous échappera malgré vous... et malgré lui, s'il osait me désobéir.

— Voyons, monsieur le comte, dit Basquine avec un accent finement railleur, digne de notre immortelle Céïimène, — vous qui êtes un homme de bonne compagnie, un homme d'infiniment de tact et d'esprit...

— Madame...

■ — Rassurez, de grâce, votre modestie effarouchée, je vais terminer par quelque chose de moins flatteur... peut-être... Gomment, vous dirai-je, un homme de bon goût et qui sait son monde comme vous le savez, peut-il venir parler de mariage forcé'? Pourquoi, je vous prie, ces airs de Géronte éperdu venant réclamer son fils chez quelque Cydalise, ou plutôt, pour monter à votre lugubre diapason... dirait-on pas que je veux sacrifier ce candide Scipion sur l'autel de quelque divinité infernale? Voyez un peu combien je suis vaniteuse, — ajouta Basquine en riant à demi, — il me semble à moi. .. qu'en rae sacrifiant Scipion... je ferais beaucoup de jaloux. Croyez-moi... vous aurez peine à me faire passer pour quelque terrible Barhe-Bleae. Vrai, je n'épouvante pas trop... le monde... Allons, monsieur le comte, allons, ne dérogez donc pas en faisant ainsi le bourgeois... redevenez ce sceptique et spirituel jeune-père, qui, vraiment grand seigneur, a galamment élevé son fils comme M. le duc de Richelieu avait élevé M. de Fronsac.

— Il ne s'agit ici, madame, ni de M. de Richelieu, ni de M. de Fronsac. . . je ne suis pas un grand seigneur... mon père était un aubergiste enrichi, mon fils est le petit-fils d'un aubergiste enrichi.

— Eh bien! monsieur, qu'à cela ne tienne; c'est vous qui, par vos grandes manières, faites de monsieur votre père un grand seigneur. Dans voire famille, au lieu de descendre... la noblesse remonte... comme dans je ne sais quel pays... voilà tout... Mais, de grâce, ne compromettez plus cet esprit moqueur, sceptique et brillant dont vous avez si généreusement donné le secret à votre fils... et surtout plus de ces imaginations bourgeoises, n'est-ce pas?

— Il me sera difficile, madame, d'accéder à votre désir, — reprit le comte, presque mis hors de lui par la doucereuse insolence de Basquine. — Mon fils a pu rêver qu'il était le fils d'un grand seigneur... Moi, aussi... j'ai pu faire ce sot rêve... Mais, depuis quelques jours, — ajouta gravement le comte, — je me suis éveillé... et je me charge de réveiller aussi mon fils un peu en sursaut... sans doute; mais, du moins, je charmerai son réveil par un bon et honnête mariage...

— Et Scipion consentira?

— Oui, madame...

— J'en doute.

— Moi, j'en suis certain.

— Vous possédez, monsieur, quelque miraculeux talisman, quelque philtre prodigieux?

— En effet... et ce talisman, ce philtre... le voici, — dit le comte en tirant un papier de sa poche, qu'il montra à Basquine avec un sourire de dédain et de triomphe.

— Et cet inestimable talisman, quel bon génie, quelle fée tutélaire est descendue de son empyrée pour vous faire ce don, monsieur?

— Ce génie tutélaire, madame, est tout simplement un magistrat.

— Un magistrat !

— Mon Dieu! oui... vous voyez que je deviens bourgeois effréné. J'ai donc... bour£reoisement avoué à ce magistrat les craintes sérieuses que m'inspirait l'amour de mon fils, et les actions indignes qu'il avait déjà commises, à l'instigation d'une femme exécrable... Usant alors de mon droit de père, j'ai obtenu de ce magistrat, qui a conféré de ma demande avec le procureur du roi, j'ai obtenu l'autorisation nécessaire pour faire enfermer mon fils... Cette autorisation est ce talisman que je viens de vous montrer.

Si mon fils ose se refuser d'obéir aveuglément à tout ce que j'exigerai de lui... aujourd'hui... tout à l'heure... demain... quand je voudrai... il sera conduit dans une maison de correction.

A ce coup imprévu, Basquine tressaillit; puis, reprenant bientôt son sang-froid sardonique, elle dit :

— C'est fort bien joué... j'en conviens, monsieur; Scipion n'est pas de force à lutter contre vous... le trait est piquant.

— Vous le voyez, madame, — reprit le comte triomphant, — j'avais raison de vous dire que je vous arracherais mon fils malgré vous... et, s'il le fallait, malgré lui.

— Vous m'aviez dit aussi que son mariage et le vôtre...

— • Seraient assurés en même temps. Certainement... et toujours par la grâce de mon talisman... car je dirai à mon fils : Ou vous épouserez M"^ Wilson sans condition... ou demain vous irez en prison... et vous concevez, madame, que de sa part l'hésitation ne sera guère possible. En tout cas, d'ailleurs, mes précautions sont prises... parfaitement prises... Qu'il se marie ou non... moi, madame, je me marie, et puisque vous avez cité M. de Richelieu, je ferai une dernière fois le grand seigneur, pour dire à mon fils ce que le père de M. de Fronsac disait à ce mauvais sujet.

— Et que disait M. de Richelieu à son fils, monsieur?

« — ■ Monsieur de Fronsac, — lui disait-il, — je me marie dans l'espérance d'avoir un fils qui ne vous ressemblera pas du tout. »

— De mieux en mieux... Encore une fois, monsieur, ce pauvre Scipion trouve en vous un rude jouteur... vous l'écrasez... Mais maintenant pourrai-je savoir... quel est le but de votre visite? Vous avez des sentiments trop élevés, vous êtes trop généreux... pour venir seulement ici afin de triompher à mes yeux, et de vous manifester à une humble iille comme moi dans l'éclat olympien de votre toute-puissance paternelle... dont un des plus beaux privilèges me paraît être celui de faire emprisonner les gens... ou de les marier de force. Cela sent bien un peu son cadi... Mais enfin le tour est cruel et bien joué... Cependant, monsieur, si bien joué qu'il soit, ce n'est pas, je pense, pour me le voir applaudir que vous me faites Thonneur de venir chez moi.

— En effet, madame, il m'a fallu un motif grave pour m'o.mener chez vous... pour m'abaisser jusqu'à vous donner, même pendant un instant, la pensée que j'étais assez misérable pour venir écouter vos insolentes prétentions...

— Ce motif, monsieur?

— Madame... — reprit le comte sans répondre à cette question, — mon iils est ici.

— Monsieur... — répondit Basquine en feignant la surprise et l'embarras.

— Je vous dis que mon fils est ici...

— Mais, monsieur...

— Il est là, — dit M. Duriveau en faisant un pas vers la porte du boudoir, il est là... j'en suis certain.

— Oui... il est là, — dit Basquine à voix basse et simulant une grande frayeur; — mais silence... je vous en conjure... je tremble qu'il ne vous ait entendu...

— J'ai parlé haut... afin qu'il m'entendît, ajouta le comte en faisant un nouveau pas vers la porte, — je le savais là depuis le commencement de cet entretien.

— Monsieur ! — s'écria Basquine en paraissant de plus en plus épouvantée, et se jetant au-devant du comte, Scipion... doit être... dans une irritation profonde...

— Vraiment?

— Oh!... prenez garde... monsieur...

— Que je prenne garde à l'irritation de M. Scipion? — dit M. Duriveau en souriant avec dédain.

— Je vous dis, monsieur... qu'à votre vue, il ne se possédera plus...

— Madame, laissez-moi ouvrir cette porte...

— Ah! monsieur... arrêtez! — dit Basquine en joignant ses mains tremblantes et paraissant éperdue. — Scipion serait déjà là s'il ne redoutait pas la violence de son premier mouvement.

— J'aurai, si vous le permettez, madame, le courage de braver ce terrible premier mouvement.

— Monsieur, de grâce !

— Madame... une dernière fois...

A ce moment, la porte du boudoir s'ouvrit brusquement. Scipion parut.

Il resta un instant sur le seuil, comme s'il eût voulu vaincre et refouler les terribles pressentiments qu'il «prouvait à la vue de son père.

— Les voilà en présence, — se dit Basquine en jetant un regard de joie féroce sur le comte et sur son fils : — Scipion, la révolte et la haine au cœur... son père, la menace à la bouche... Ils sont à moi !

LXXXYI

Le père et le fils en présence. — La promesse.

Scipion, après être resté un instant muet, immobile, à la porte du boudoir, s'avança lentement dans le salon, les traits livides, contractés par un sentiment de colère, de haine, de révolte contre son père, sur lequel il attachait un regard de sombre défi.

— Ainsi, vous saviez que j'étais là? — ■ dit-il au comte. — C'est pour cela que vous avez parlé si haut?

— Précisément... — dit le comte d'une voix inflexible. Puis se retournant vers Basquine :

— Voici pourquoi, madame, j'ai supporté l'horrible répugnance que m'inspirait une entrevue avec vous... Je savais mon fils chez vous... là, dans ce cabinet, et c'est devant vous... entendez-moi bien, devant vous... que je voulais lui donner cette rude leçon, qui, ma fermeté aidant, lui profitera doublement.

— Je n'ai perdu aucune de vos paroles... Monsieur, — répondit Scipion d'une voix sourde, — je me souviendrai.

— Je me chargerai, s'il est besoin, de vous rafraîchir la mémoire, — dit M. Duriveau, — de vous rappeler, s'il le faut, que c'est devant cette femme, dont la détestable influence vous a poussé au mépris de mon autorité... que je vous ai remis sous le joug de la puissance paternelle... que c'est, enfin, devant cette femme qui vous méprise, qui vous raille peut-être plus encore qu'elle ne vous hait... que je vous ai infligé cette humiliation salutaire.

— Et le but de cette belle exécution... dont vous vous faites si paternellement le bourreau, monsieur, — dit Scipion, — quel est-il?

— Gomme les paroles les plus généreuses, — reprit le comte, — les supplications les plus tendres, n'ont pu vaincre votre indomptable insolence...

— Ah !... la scène du père sensiUe, — dit Scipion en ricanant; — — je vous ai conté cela, ma chère... c'était d'un effet médiocre... Monsieur m'ayant averti dès longtemps qu'il s'était étudié à avoir la larme facile.

Le comte poursuivit impassible :

— Il ne me restait plus qu'un moyen, celui de vous frapper dans ce qu'il y a de vif en vous... votre orgueil... J'ai donc voulu... je veux abaisser cet orgueil, monsieur, l'abaisser si bas... si bas... que vous rougissiez même devant cette femme... et que cette femme même rougisse de vous î Maintenant, je défie votre fatuité de vice de se relever de cette chute... Vous, le roué, le contempteur de tout et de tous, vous voici réduit, de par l'autorité paternelle, à votre véritable proportion, celle d'un enfant moitié rebelle, moitié fou, que l'on châtie d'abord et que l'on guérit ensuite, puisqu'il persévère dans le mal... et dans sa ridicule monomanie de corruption.

— Monsieur, — s'écria Basquine, en affectant de craindre que le comte n'exaspérât Scipion, — prenez garde... ces paroles sont cruelles...

• — Laissez donc, ma chère, — reprit Scipion avec un insolent dédain, — je trouve la scène drôle... j'ai ma pensée... et mon projet; seulement, cette drôlerie a un côté de lâche hypocrisie qui pose l'autorité paternelle de monsieur sous une face nouvelle... Nous avons eu le 'père roué... le 'père féroce... le père sensible... nous voici au père tartufe... Car, ce matin encore, monsieur faisait avec moi le bon et gai compagnon, pendant qu'il avait en poche l'ordre de me faire enfermer... Hier encore, il me disait : Allons, mauvais sujet, puisgue tu le veux oMolument, je verrai Basquine; mais jpas îm mot de tout ceci à i/''"' Wïlson... D'ailleurs, — reprit Scipion, avec un redoublement de sarcasme, — cela ne m'étonne guère, le proverbe est vrai : Bon sang ne peut mentir. Le fils du père Bu-Riz-de-Veau, l'usurier enrichi, révèle toute la pureté de sa race; il agit comme devait agir son estimable père, lorsqu'il lui fallait attirer dans quelque piège le créancier récalcitrant dont il avait l'arrestation en poche. Allons, avouez, monsieur, que c'est rapetisser Judas.

— Mauvaise comparaison, — dit le comte avec un calme glacial : — quand on veut enfermer un fou... on se garde bien de l'avertir.

— Ah ! pardieu, l'excuse est bonne, — s'écria Scipion avec un éclat de rire sardonique; — voici cette auguste paternité qui s'affuble en argousin de Bicôtre !

Le compte haussa les épaules de pitié et dit à Scipion :

— J'excuse vos insolences, je dois les excuser... la présence de cette femme exaspère votre audace... Je me suis attendu à cela... c'était un des résultats prévus de la leçon que je voulais vous donner... Un dernier mot : si je n'avais pas le moyen de vous arracher aujourd'hui, tout à l'heure, à l'influence de cette créature, je vous répéterais qu'elle a fait serment de se venger sur vous comme elle s'est déjà vengée sur d'autres de toutes

les hontes, de tous les outrages mérités dont elle a été abreuvée depuis son ignoble enfance... car à l'âge de dix ou douze ans la prostitution, le vagabondage^ le vol lui étaient déjà familiers... à cette illustre... dont on dételle aujourd'hui les chevaux pour la porter en triomphe !

— Ah ! monsieur... grâce pour Tenfance... du moins ! — fitBasquine en cachant son visage dans ses mains, comme si elle eût été écrasée par ce reproche.

— Assez! monsieur... assez!... — s'écria Scipion.

— Allons donc... pauvre niais, lui dit son père, — vous croyez peut-être que je l'ai blessée. Calmez-vous; l'habitude précoce de la dépravation et de la honte a bronzé son coeur ; je lui dis cela devant vous pour bien lui prouver que je brave sa haine... comme on brave la vipère que l'on tient sous son talon... Oui, maintenant que, de gré ou de force, je vous tiens, je lui défends... je la défie de me nuire et de vous nuire. En voulez-vous une dernière preuve? je vous laisse avec. elle... car je suppose que vous ne voudrez pas sortir d'ici avec moi...

— Il est vrai... malgré le redoublement d'affection, de respect que votre paternité m'inspire... — dit Scipion avec un persiflage amer, je vous demanderai humblement... s'il vous plaît... la permission... de rester avec madame... Vous concevez... une fois seuls, nous aurons à causer un peu de vous...

— C'est juste... — dit M. Duriveau en prenant son chapeau.

— Vraiment... — dit Scipion, — vous ne me sommez pas de yar votre talisman et de par Je Roi de vous suivre?...

— C'est inutile, — dit le comte en se dirigeant vers la porte, — je vous donne jusqu'à ce soir six heures... pour vous décider...

— Mais jusque-là, — dit Scipion, — ne craignez-vous pas que je ne vous échappe?

— Pas le moins du monde, — dit le comte.

— Comment ! vous ne ne me demandez pas même ma parole comme 'prisonnier... de fère? — dit Scipion en continuant de ricaner à froid.

— Je n'ai pas besoin de votre parole, — répondit le comte en mettant la main sur le bouton de la serrure. — Il y a en bas... à la porte de l'hôtel de madame... deux agents de police... qui vous attendent.

Scipion ne put retenir un mouvement de surprise et de rage. Puis se baissant pour allumer un cigare au feu de la cheminée, afin de cacher sa rougeur et son émotion, il se redressa en disant :

— Vraiment vous êtes un homme de précaution, monsieur... mais do peu d'invention... Cette belle idée d'agents de police vous aura été suggérée par le souvenir des gardes du commerce du grand-papa

« Ces deux agents s'empressèrent de se rendre auprès du comte. » (Page H5a.)

Du-Riz-de- Veau l'usurier, qui s'entourait de ces braves gens comme les anciens barons de leurs hommes d'armes.

— Les leçons d'histoire de votre précepteur vous ont été du moins profitables, — dit le comte, avec un imperturbable sang-froid. — Du reste, la comparaison est juste, car ces deux agents de police ont l'ordre de vous suivre partout où vous irez, et, dans certaines circonstances, de vous arrêter immédiatement... Croyez-moi donc, faites vos adieux à

14.'5^ LlV. E. Sue. — Enfants trouvés. — Éd. J. Rouif et G'^. 145° LiV,

madame, le plus lot possible, et revenez ensuite chez moi... nous aurons aussi à causer; si, comme j'en suis certain, votre pauvre petite tête se calme, vous conviendrez, en retrouvant votre bon sens, que j'ai agi comme je devais agir, et vous deviendrez, ma fermeté aidant, un honnête garçon... — Puis se retournant vers Basquine : — Je vous laisse, madame... et sors de chez vous dans la plus parfaite quiétude d'esprit sur ce que vous pouvez tenter contre moi ou contre mon fils... C'est, je l'espère, ce que je puis avoir l'honneur de vous dire de plus cruel... de plus désespérant.

— C'est vrai, monsieur, répondit Basquine avec une humilité sardonique, — je reconnais l'impuissance de ma haine contre vous... J'ai péché... je me repens... c'est ma faute... ma très grande faute; croyez, d'ailleurs, monsieur, que je sais apprécier votre manière d'entendre et d'exercer l'autorité paternelle... Il y a quelque chose de si pénétrant, de si persuasif dans votre éloquence doublée d'agents de police, et qui montre la prison en perspective, que je ne doute pas que monsieur votre fils ne s'incline comme moi devant votre toute-puissance.

— Parlez pour vous, ma chère, — s'écria Scipion en donnant un libre cours à sa fureur, dont il n'était plus maître. — Quant à moi, je ne m'incline devant personne... et si l'on m'outrage... je me venge...

Le comte allait sortir; il s'arrêta, se retourna, toisa dédaigneusement son fils, et dit :

— Vous parlez, je crois, de vengeance?...

• — Oui... j'en parle, et je ferai mieux qu'en parler, — s'écria Scipion, hors de lui. — ^ Ah ! vous croyez, monsieur, que vous m'aurez impunément élevé... comme vous m'avez élevé? Ah! vous croyez qu'à l'heure dite, un caprice de votre volonté fera tout à coup de moi un fils respectueux, et de vous un père respectable?

Le comte fit un mouvement, mais il se contint. Scipion poursuivit avec une animation croissante :

— ■ Ainsi, vous m'aurez pris pour témoin de vos amours, pour confident de vos roueries... Vous m'aurez appris à tout railler, à tout insulter sur la terre... à commencer par votre autorité, dont vous faisiez litière à nos sarcasmes et à nos orgies. Et voici que, depuis huit ou dix jours, parce que l'intérêt de votre rage conjugale l'exige, il vous plaît de prendre au sérieux votre rôle de père. Cela fait pitié... Vous parlez du respect que je vous dois ! Vous n'avez plus le droit d'y prétendre, monsieur... du jour où nous avons bu dans le même verre le vin de l'orgie, et où nous avons échangé nos maîtresses.

A ces effrayantes paroles, le comte, atterré, ne put s'empêcher de courber le front.

— Vous souvenez-vous de ce souper, de cette nuit ? — reprit Scipion, triomphant de l'accablement de son père; vous avez troqué, vous, votre brune Sidonie contre ma blonde Zéphirine... vous vous êtes même plaint de perdre à ce troc... Mais tenez^ monsieur... brisons là... Seulement, prenez garde... vous jouez a.vec moi un jeu terrible... voyez-vous! Il ne s'agit plus ici de père et de fils; mais de deux anciens compagnons d'orgie devenus ennemis mortels, parce que l'un a joué à l'autre un tour infâme... et, de ce tour-là... je vous le répète, monsieur... je me vengerai, malgré vos agents de police, malgré votre prison et même malgré votre malédiction... si vous osez me la donner sans rire aux éclats comme cette fois 011 vous m'avez dit : ■ — Je te matidis, fils indigne... qui tombes sous la ioMe à la cinquième bouteille... Sur ce, monsieur... moi et madame nous ne vous retenons pas.

Le comte, qui avait rougi et pâli tour à tour pendant que Scipion parlait avec cette sacrilège audace... le comte ne répondit pas un mot^ tira sa montre de son gousset, y jeta les yeux et dit froidement à son fils : — Ilest trois heures... je vous ordonne d'être chez moià six heures... Et je vous déclare que vous y serez... de gré ou de force... Vous sentez bien qu'on vient toujours à bout d'un écolier rétif. Ainsi donc... à six heures... et n^y manquez pas.

Ce disant, le comte sortit, laissant, par comble de dédain, Scipion avec Basquine.

En quittant la maison, M. Duriveau, avant de remonter dans sa voiture, qui s'était rangée derrière le cabriolet de Scipion, fit un signe d'appel à deux hommes trapus, vigoureux, portant de vieux paletots d'une couleur douteuse et d'énormes cannes plombées; ces deux agents de police, qui s'étaient jusqu'alors promenés dans la rue sans quitter des yeux la porte de la maison de Basquine, s'empressèrent de se rendre auprès du comte.

— Redoublez de surveillance, leur dit-il; — que personne ne sorte sans être examiné attentivement; mon fils peut tenter de s'échapper sous un déguisement.

— Soyez tranquille, monsieur le comte, — dit l'un des deux agents, — nous avons bon pied, bon œil.

— Si à six heures mon fiis n'a pas quitté cette maison, — reprit le comte, — l'un de vous ira requérir l'assistance d'un magistrat pour eutrer dans cette demeure, oi^i vous arrêterez mon fils, que vous conduirez chez moi avant de le mener en prison.

— C'est entendu, monsieur le comte.

— S'il sort avant six heures, vous lui déclarerez qu'il vous accom-

llo6 LES MISÈRES DES ENFANTS TROUVÉS.

pagne chez moi, ou que sinon vous le conduirez immédiatement à la Conciergerie.

— Oui, monsieur le comte.

— Vous vous êtes précautionnés d'un fiacre?

— Oui, monsieur le comte, le voilà là-bas...

— Et... — ajouta M. Duriveau, sans pouvoir cacher une impression pénible, — si vous êtes obligés... d'employer la force pour vous emparer de mon fils, je vous recommande les plus grands ménagements.

— N'ayez pas peur, monsieur le comte, nous nous y prendrons comme lorsque nous avons à charger pour Saint-Lazare une de ces demoiselles qui, n'aimant pas ce voyage-là, mordent et égratignent comme de petites chattes en colère.

— Ainsi, c'est entendu, — reprit le comte. — Si vous êtes obligés d'en venir là... je vous le répèle, je vous recommande les plus grands ménagements; vous serez bien récompensés...

— Soyez sans inquiétude, monsieur le comte, nous servons nos pratiques selon leur acabit; nous répondons que monsieur votre fils n'aura pas à se plaindre de nos bonnes pelites manières.

— C'est bien ! — dit M. Duriveau en remontant en voiture.

Il avait fallu au comte un incroyable empire sur lui-même pour avoir supporté avec un calme apparent les derniers outrages de son iils ; mais, il faut le dire, pendant un instant, le comte était resté atterré, épouvanté sous le poids des sarcasmes de Scipion, auxquels il lui eût été impossible de répondre... car cette leçon terrible qu'à son tour le lils infligeait à son père devant Basquine, ce père indigne la méritait... il se l'avouait avec terreur en pleurant des larmes de sang sur l'exécrable éducation qu'il avait donnée à son (ils. Aussi, un moment, le comte fut-il au désespoir d'avoir cédé à la violence naturelle de son caractère, qui le poussait toujours aux extrêmes : tantôt, comme par le passé, à une familiarité révoltante, impie; tantôt, comme dans la scène précédente, à une rudesse de langage, à une àpreté de formes, malheureusement faites pour exaspérer jusqu'à la rage l'indomptable orgueil de son fils.

Mais venant à se rappeler ensuite que trois fois depuis huit jours (et, il faut le dire, depuis la lecture des Mémoires de 2Iartm, dont la salutaire influence, quoique encore latente, se développait de plus en ])lus en lui presque à son insu) ; mais le comte se rappelant, disons-nous, que, depuis huit jours, changeant tout à coup de langage, de conduite, rougissant du passée il s'était en vain montré envers son fils aussi sérieusement affectueux, aussi paternellement tendre qu'il s'était montré vicieux.

familier ou violent ; songeant enfin que ses reproches, remplis d'élévation, de sagesse, de bonté, songeant que les larmes sincères, douloureuses, que lui avait arrachées l'endurcissement de son fils, avaient été raillés par cet impitoyable enfant, comme une hypocrite jonglerie, M. Duriveau, poussé à bout, crut agir selon son droit, selon son devoir, selon l'intérêt de Scipion, en redoublant de dureté, dans l'espoir de réduire ce caractère intraitable.

Malheureusement M. Duriveau se trompait, le vicomte lui avait dit cette terrible vérité :

— Après l'éducation que vous m'avez donnée, ce n'est pas en un jour que vous ferez de moi un fils respectueux, et de vous un ])ère respectable.

La régénération de Scipion, de cette âme gangrenée par une perversité si précoce, eût demandé des soins d'une délicatesse toute maternelle, des ménagements infinis, en un mot, cette rare et intelligente connaissance du cœur, et surtout cette patience remplie de pénétration, de mansuétude et d'amour que le cœur d'une mère renferme seul peut-être...

Ces qualités essentielles manquaient à M. Duriveau, homme impétueux, énergique, absolu... Puis l'intérêt de sa folle passion pour M"'® Wilson le dominait et le forçait d'agir avec autant de précipitation que de rigueur; la conversion de Scipion eût demandé des mois, des années, peut-être, et il était indispensable aux projets de M. Duriveau que son fils fût régénéré en huit jours... Aussi l'imminence de ces intérêts irrésistibles pour lui, l'impuissance de ses tentatives d'autre sorte pour réduire son fils, forcèrent le comte de persister dans les voies d'extrême rigueur.

Et puis enfin^ que pouvait faire Scipion pour se venger, suivi pas à pas par les agents de police dès qu'il sortirait de chez Basquine ou arrêté chez elle s'il y séjournait au delà de six heures ?

Projets de vengeance. — Conseils de Basquine à Scipion. — L'évasion.

Nous rayons dit, Basquine et Scipion étaient restés seuls.

Après le départ du comte, Basquine et Scipion avaient un moment gardé le silence.

Basquine couvait pour ainsi dire d'un regard avide l'expression de révolte, de haine profonde, qu'elle voyait éclater sur les traits du vicomte...

— Oh ! je me vengerai ! — s'écria- t-il en tendant son poing crispé vers la porte par laquelle avait disparu son père. — Oh! oui... je me vengerai... Je me suis déjà vengé... il contenait à peine sa rage. Chacun de mes mots a porté coup !...

— Oui... des mots... et puis des mots... Voilà votre vengeance à vous !.. de vaines paroles !... — lui dit Basquine d'une voix sourde, avec un accent sardonique; — belle vengeance !... comme si les mots les plus durs, les plus insolents pouvaient jamais payer l'ignominie dont cet homme vous a couvert ! Sortez donc d'ici pour tomber sous la main brutale d'ignobles agents de police !

— S'ils me touchent, je les tue ! — s'écria Scipion.

— Vous ne les tuerez pas, — dit Basquine en haussant les épaules, — ils vous arrêteront et vous reconduiront chez votre père... comme un écolier qu'on mène en pénitence...

— Basquine... vous voulez donc me rendre fou de rage! — s'écria Scipion en frappant du pied avec fureur.

— Oui, je le voudrais, — reprit durement Basquine... — Vous n'auriez pas du moins la conscience de votre ridicule et misérable position... Cet homme vous a- t-il assez raillé, assez outragé, assez bafoué devant moi ! Tenez, il a imaginé je ne sais quelle histoire à propos d'une haine qui daterait de mon enfance et de la vôtre... Eh bien ! si cela était, votre père se serait chargé de ma prétendue vengeance, car je ne souhaiterais pas à mon ennemi mortel... une position plus honteuse, plus écrasée, plus atroce que celle que cet homme vous a faite I...

— Ne dirait-on pas que j'ai courbé le front devant lui ! — s'écria Scipion ; — ne l'avez-vous pas vu rougir, pâlir sous mes sarcasmes ?

— Encore une fois, des mois... des mots... voilà tout, — dit Basquiue. — Qu'est-ce que ça lui fait vos sarcasmes? Il a le beau rôle, lui... il vous domine, il vous mate... vous avez beau vous débattre... il vous tient dans sa main, il faudra vous soumettre, obéir lâchement comme un enfant qui demande pardon... sinon la prison, autre humiliation plus horrible encore. Voyez-vous l'effet dans Paris, à votre club... parmi vos amis et vos ennemis, quelle joie folle et moqueuse! Le brillant Scipion, le blasé, le roué, le plus redoutable de la bande, enfermé comme un sot ! Tenez... croyez-moi... ne cherchez pas à lutter contre votre père... vous serez brisé; vous n'êtes qu'un enfant... auprès d'un homme de cette trempe...

— Vous aussi? — s'écria Scipion avec autant de surprise que d'amertume, — vous aussi, vous m'accablez ?

— En vérité ! — s'écria Basquine en paraissant céder à une indignation factice, — ne dirait-on pas que vous avez subi seul les outrages de cet homme ? Ne m'a.-t-il pas aussi traitée avec le plus insultant mépris ? Ne m'a-t-il pas forcée... oh!... il l'a bien dit... et c'est ce qui fait ma rage, ne m'a-t-il pas forcée à. rougir de vous?

— Rougir de moi... — s'écria Scipion, — vous...

— Et qu'avez-vous donc fait pour me rendre fière? Est-ce du fond de votre ridicule prison que vous nous vengerez tous deux? ou bien si, vous mettant à genoux devant votre père pour lui demander grâce, vous consentez à épouser votre Raphaële? Sera-ce... de...

— Me railler dans un pareil moment ! s'écria Scipion en interrompant Basquine; — mais vous êtes donc sans pitié?

— Oui, je serai sans pitié... parce que vous vous êtes laissé jouer, duper par cet homme, et que je suis assez folle pour ressentir aussi amèrement, plus amèrement que vous, la honteuse position où vous êtes. Après tout, cela me serait bien égal à moi, si je ne vous aimais pas.

— • Mais, encore une fois, c'est à devenir fou, — s'écria Scipion exaspéré ; — que vouliez-vous que je fisse contre la force?

— Est-ce que je le sais, moi?... Il fallait être plus adroit, plus roué que cet homme qui s'est indignement joué de vous... qui vous a rendu ridicule...

Scipion leva ses deux poings vers le ciel avec une expression de fureur muette, impossible à rendre.

Basquine poursuivit :

— Oui, je serai sans pitié, parce qu'au lieu de trouver en vous,

comme je l'avais cru, cet amant que je rêvais depuis si longtemps, ce démon charmant, moqueur et hardi, avec qui je voulais rire, entre deux baisers, rire de tous ces niais qui, dupes de mon masque, me vénèrent, s'attellent à ma voiture ou se tuent pour moi, rire de ces pieuses grandes dames qui garantissent ma vertu... rire de tout... et de tous enfin... et c'est de vous maintenant que je serais, pardieu! tentée de rire, grâce au ridicule dont cet homme vous couvre... Oui, je serai d'autant plus impitoyable, que j'ai davantage espéré... Il ne fallait pas me monter la tète... malgré moi, ou plutôt malgré vous, car, Dieu me damne! je commence à croire, pauvre innocent, que vous ne l'avez pas fait expx^s... Il ne fallait pas me faire entrevoir la délicieuse et hautaine figure du pâle don Juan, de ce roué intrépide et charmant, pour laisser à sa place je ne sais quel petit jeune homme piteux, honteux, que monsieur son père vient relancer chez moi, en compagnie de gens de police...

— Que la foudre m'écrase, si je ne suis pas résolu à tout pour me venger ! — s'écria Scipion dans une effrayante exaltation. — Mais, pour se battre, il faut une arme^ et je n'en ai pas là sous la main.

Les yeux de Basquine semblèrent étinceler d'un feu souterrain ; elle reprit avec son ironie habituelle :

— Vous avez raison, on ne trouve pas tout de suite une vengeance... là, sous la main... Aussi, comme le temps presse... épousez Raphaële, vous serez un excellent mari... D'ailleurs, tenez, mon pauvre garçon, la résignation vous conviendra mieux... J'avais rêvé pour nous deux de si folles, de si étranges amours, que je ne sais pas oii je vous aurais conduit... Séparons-nous... Vous êtes impuissant à venger nos communes injures, pardonnez-les... Cela est d'abord d'un meilleur cœur... plus facile... plus prudent, vrai, mon cher Scipion, — ajouta Basquine avec un accent de dédain compatissant qui exaspéra le vicomte cent fois plus encore que les excitations les plus violentes à sa haine contre M. Duriveau. — Vrai, je vous parle sérieusement, vous n'êtes pas de force à lutter contre votre père.

— Encore!

— Oui... je dois maintenant, en amie, vous éclairer sur des dangers auxquels, dans l'audacieux orgueil de mon amour, je vous aurais peutêtre exposé, si vous aviez été mon amant...

— Que dites-vous?

— Vous sentez bien que...

Puis, s'interrompant, Basquine reprit :

— Tenez, mon pauvre garçon, pour vous donner une idée de ma fierté... stupide, monstrueuse, infernale... soit... je vous avoue que si

o ... Cette maison, je l'ai louée, personne n'y loge... et, après l'avoir visitée... « (Page 1167.)

Liv. 146.

j'avais un amant joueur, je le mépriserais... s'il perdait au jeu... Jugezmoi, d'après cela.

— Mais, enfin...

Je vous répète que vous n'êtes pas de force à lutter contre votre père... Jo veux vous ciLer un exemple entre mille... de son esprit diabolique et de son admirable audace.

— Vous le louez maintenant? — dit Scipion avec un éclat de rire désespéré.

— J'admire l'énergie, Tesprit et l'audace, même dans un ennemi; jugez combien je les aurais idolâtrés dans mon amant.

— Basquine, — mon père a dit vrai, — dit Scipion d'une voix sourde,

— vous me haïssez bien.

— Croyez cela, naïf garçon que vous êtes, et le triomphe de cet homme sera complet; mais, à cette heure... haine, défiance ou amour de votre part, peu m'importe; laissez-moi vous conter ce trait dont je vous parlais... Qui sait? vous y trouverez... peut-être un enseignement utile...

— dit Basquine en appuyant sur ces mots.

Puis elle reprit :

— Avez-vous entendu parler de la belle princesse de Montbar?

— Oui, — reprit Scipion après avoir regardé Basquine avec surprise;

— mon père voulait, je crois, l'épouser; mais quel rapport?

— Votre père en était passionnément amoureux, — dit Basquine sans répondre à la question du vicomte, — oui, passionnément amoureux, et cet amour, la princesse l'avait accueilli avec le mépris le plus hautain, le plus outrageant; votre père jura de s'en venger... or, le comte, mou pauvre Scipion, lorsqu'il s'agissait de vengeance... trouvait vite et bien...

— Courage... louez-le encore...

— Il le faut bien, car il n'y a pas un homme qui eût été, je crois, assez hardi pour faire ce qu'il a fait.

— Voyons, — dit Scipion en se contenant à peine, — voyons ce trait inimitable !

— Pendant un an, le comte joue le mo7't au sujet de la princesse, qui se défiait de lui, — reprit Basquine; — puis il loue une maison déserte, y installe une fausse paralytique, dans un appartement misérable et isolé. La princesse était fort charitable... elle est adroitement attirée seule dans la maison, sous prétexte d'une aumône à faire à la prétendue malade... et M""® de Montbar tombe ainsi au pouvoir de votre père, qui se venge d'elle, ma foi... comme on se venge d'une jolie femme qui vous a insolemment dédaigné. Tout ceci est demeuré secret... ainsi que c^ela devait

146"^ LlV. E. Sue. — Enfants trouvés. — Éd. J. Rouff et C'". 146° LlV.

arriver, cliacim ayant le plus grand intérêt à cacher cette aventure... Qu'eu dites-vous?

Scipion parut réfléchir, et ne répondit pas.

Basquiue continua :

— Voilà de quoi votre père est capable, et quand on déploie une telle vigueur, une telle opiniâtreté dans sa vengeance... vous sentez bien que l'on regarde à bon droit comme un jeu de réduire un eco/ier rétif, comme il dit.

— Oui, cela doit être arrivé ainsi, — s'écria Scipion en rassemblant ses souvenirs, — car c'est vers cette époque qu'î7 s'est battu en duel avec le capitaine Clément, qui depuis a épousé la prmcesse... Le motif de ce duel avait toujours paru invraisemblable. Il doit se rattacher à cette aventure... et...

Soudain Basquine partit d'un éclat de rire railleur et s'écria :

— Ah ! pardieu... la bonne idée...

— Qu'avez-vous? — dit Scipion.

— Ah! mon pauvre garçon... j'ai plus d'invention que vous...

— Comment ?

— Vous cherchez une arme... une vengeance?... j'en trouve une admirable... d'une rouerie diabolique.

— Que dites-vous?

— Mais, bah! vous n'oserez pas... Il faudrait que vous eussiez ahsolument, — et Basquine appuya sur ce mot, — que vous eussiez absolument la même audace, la même énergie que votre père... et vous n'êtes pas de celte trempe de fer.

— Taisez-vous... — s'écria Scipion, effrayant de frayeur. — Je ne sais pas à quelles horribles pensées... vous me pousseriez en me parlant ainsi...

— Pas d'enfantillage, Scipion... ou je garde mon idée pour moi... Mais avant de vous la dire... je veux voir si elle est réellement praticable... pour cela résumons en deux mots votre situation: Si vous refusez d'épouser Raphaële... c'est pour vous la prison.

— Et le désespoir pour mon père... car il n'épouse pas M'"^ Wilson, sa seule véritable passion... Eh bien! je subirai l'atroce humiliation de la prison... mais je le frapperai au cœur, j'y comptais bien. Ce bera toujours cela... en attendant mieux, et ce mieux... par l'enfer !... je le trouverai, que vous veniez ou non... à mon aide.

— Vous vous trompez complètement, mon pauvre Scipion, — dit Basquine en haussant les épaules; vous subirez l'atroce honte de la prison; votre père se moquera de vous et épousera délicieusement la jolie veuve.

— Vous êtes folle... ne sais-je pas bien qu'elle ne se mariera qu^à condition que je rende l'honneur à sa fille?...

— Vous raisonnez comme un enfant : M""" Wilson, avant tout, idolâtre sa fille... et lorsque cette tendre mère verra que vous aimez mieux aller en prison... que d'épouser cet ange... elle comprendra quel abominable mari vous auriez fait, se consolera fort de ne pas vous avoir pour gendre; et comme de plus M""^ Wilson est très pauvre et que votre père est colossalement riche, elle ne sera pas assez sotie pour manquer un pareil mariage... qui lui permettra par la suite d'assurer même l'avenir de sa fille, doublement compromis par vous... Il vous restera donc pour seule vengeance le plaisir d'écrire du fond de votre ridicule prison à M""" Wilson, wire seconde mère, pour la prier d'intercéder pour vous... et comme le bonheur rend indulgent, il se pourra que votre père, au comble de la félicité... vous pardonne le tour sanglant qu'il vous a joué.

A ces paroles de Basquine, Scipion tressaillit et resta un moment pensif.

Le vicomte, ainsi que son père et le monde, ignoraient que M"'° Wilson, cette vaillante femme, avait sacrifié un amour vif et partagé pour s'unir au comte Duriveau^ dans le seul but d'assurer ainsi l'union de Raphaële et de Scipion; mais pour ceux qui n'avaient pas le secret de cet admirable dévouement, et qui supposaient M""" Wilson éprise du comte Duriveau, il n'était pas présumable que cette femme, déjà obligée de renoncer au mariage de sa fille par le refus de Scipion, renoncerait à son propre mariage à elle, qui, lui apportant une fortune énorme, pouvait servir plus tard les intérêts de Raphaële.

Basquine, en présentant les choses sous ce point de vue, en apparence si raisonnable, voulait démontrer à Scipion l'incertitude de la seule vengeance qu'il comptait exercer contre son père ; aussi, cédant malgré lui à l'évidence de ce raisonnement, le vicomte répondit à Basquine avec une rage concentrée :

— Soit, ma vengeance n'est pas certaine, mais elle est possible...

— Et la mienne serait inévitable, terrible... — dit Basquine avec un accent de conviction et d'autorité qui frappa Scipion... — Oui, terrible... car ce ne serait plus seulement M""" Wilson qui refuserait d'épouser votre père, mais votre père lui-même, entendez-moi bien, qui, malgré son ardente et folle passion, serait forcé de refuser d'épouser M'"" Wilson...

— Que dites- vous?

— Oui, je sais un moyen immanquable d'empêcher le mariage de

il66 LES MISÈRES DES ENFANTS TROUVES.

votre père, et... affreux désespoir, torture horrible pour cet homme, c'est lui qui sera forcé de dire : — Le mariage est impossible ! ! !

— Oh! si cela se pouvait! — s'écria Scipion, palpitant de haine; puis il reprit : — Mais non, vous vous raillez de moi, Basquine!

— J'en étais sûre, — dit-elle avec un éclat de rire sardonique, — il ne veut pas me croire... parce qu'il a peur!

— J'ai peur!... — dit Scipion d'une voix convulsive, — parlez... et si vous avez dit vrai...

— Mon Dieu! — reprit Basquine en souriant, — ne prenez donc pas cet air sinistre... Ne dirait-on pas qu'il s'agit de quelque crime ténébreux... Non, il s'agit tout simplement d'une rouerie diabolique... et qui vous serait d'ailleurs d'autant plus permise que, cette fois encore, vous pourriez dire à votre père : J'imite votre exemple; ce que je fais... vous l'avez fait!

Scipion regarda Basquine avec surprise.

— Oui, reprit-elle, — plus j'y songe, plus le tour me paraît piquant... adorable... Que dis-je ! un tour... c'est une leçon... et des meilleures, et, comme disent les bonnes gens, des \)\\\^ providentielles ! 0\\\ si nous pouvions lui rendre au centuple, à cet homme, la sanglante leçon qu'il vous a donnée aujourd'hui, ne serait-ce pas charmant? Alors, je l'avoue... vous seriez un géant d'audace auprès de lui... Nous serions tous deux vengés, je raffolerais de vous, et...

— Basquine... vous me tuez avec vos réticences...

— Voyons... écoutez- moi, impatient démon... il faut d'abord que vous sachiez qu'il y a peu de jours, en vous attendant^ j'étais allée daus un quartier perdu... dans les environs de la barrière d'Enfer... Je cherchais une demeure obscure... déserte... isolée... j'avais alors mes projets sur vous...

— Une demeure obscure 1 déserte ! — dit Scipion intéressé malgré lui, — et pour quoi faire?

— Oh! il s'agissait d'idées très bizarres, très hardies... que vous auriez partagées, je crois, car vous ne sauriez imaginer ce que devait être la vie que je rêvais pour nous deux. Et comme rien n'est plus mortel dans l'amour que la monotonie même de la possession... je voulais... mais à quoi bon... parler de cela maintenant? J'étais donc dans ce quartier assez désert... lorsqueje traversai une rue... appelée la rue... la rue du Marché-Vieux. Connaissez-vous cela?

— Non... Mais qu'a de commun cette rue avec...

— Ayez donc un peu de patience, — dit Basquine, en interrompant Scipion. — Dans cette rue, — reprit-elle, — je trouvai justement la mai-

son qu'il me fallait... pauvre apparence... solitude... isolement presque complet des demeures voisines... Cette maison, je l'ai louée, personne n'y loge... et, après l'avoir visitée... il m'a semblé... qu'elle devait être à peu près dans les mêmes conditions d'isolement... que l'appartement... où votre diable de père avait attiré la princesse de Montbar... sous un prétexte de charité...

Basquine avait prononcé très lentement ces paroles en attachant sur Scipion un regard fixe et profond.

Le vicomte n'était pas encore sur la voie de l'infernale pensée de Basquine; pourtant il ressentait une sorte de vague angoisse mêlée d'une âpre curiosité.

A ce moment, Basquine, se levant de son fauteuil, alla s'asseoir à côté de Scipion, sur un divan, et lui dit à demi-voix :

— Je ne peux raconter tout haut ce qu'il me reste à vous confier de mon projet... On pourrait... nous entendre. Ecoutez-moi bien... cher démon... manqué... Approchez votre oreille.

Et sous prétexte de parler bas à Scipion, Basquine passa familièrement son bras autour du cou du jeune homme, et appuya son menton sur son épaule.

En sentant la douce pression du bras de Basquine, en sentant le souffle de ses lèvres caresser sa joue, Scipion ne put s'empêcher de tressaillir d'amour et de désir, malgré les tumultueux et implacables ressentiments de sa haine contre M. Duriveau.

— Nous voici donc en possession d'une maison isolée, solitaire, — poursuivit Basquine, à demi-voix; — maintenant voici ce que je suppose... il est maintenant quatre heures et demie... vous vous rendez chez M-»* Wilson...

— Chez M"'^ Wilson? — s'écria Scipion stupéfait.

— Plus bas donc, indiscret... — lui dit Basquine, en rapprochant la tête de Scipion de la sienne, par un mouvement brusque et coquet, rempli de grâce, puis elle ajouta :

— Oui... tu vas chez M"" Wilson...

— Et les gens de police? — murmura Scipion.

— Innocent! ! ! Et le mur de mon jardin qui donne sur cette maison en construction, — répondit Basquine en souriant. — Leporello te tiendra une échelle... et, leste et joli comme Chérubin, tu seras déjà loin.., que ces misérables seront encore à t'attendre à ma porte...

— C'est vrai... — s'écria Scipion, — j'avais oublié cette ressource... Ainsi à cette odieuse prison j'échapperai du moins...

— Je l'espère bien... Tu te rends donc chez M"'" Wilson, ton père

s'est bien gardé de l'instruire de rien... comptant toujours l'amener au mariage.

— Sans doute.-, mais qu'irai-je faire chez M"'° Wilson? — demanda Scipion dans sa stupeur croissante.

— ■ Tu iras faire, si tu le veux, cher démon, les yeux doux à Raphaële (je ne suis pas jalouse) en attendant sa mère, si celle-ci n'est pas rentrée; si, au contraire, tu la trouves chez elle... tu prends un air hypocrite et pénétré... Vous savez malheureusement prendre tous les airs que vous voulez, monsieur... et vous dites à M""® Wilson : — Ma chère et charmante belle-mère (il faut éloigner tout soupçon), je viens vous enlever... oui, vous enlever tout de suite sans même vous laisser le temps de dîner... J'ai un fiacre en bas... — Et où voulez-vous me conduire, mon cher Scipion? te dira M""® Wilson. — Faire une bonne œuvre... ma charmante belle-mère, — répondras-tu, — faire une action délicate... généreuse... mais qui ne y^eut avoir toute sa délicatesse... toute sa générosité... qu'accomplie par vous... car il s'agit d'une femme, d'une pauvre paralytique... dont vous pouvez être l'ange sauveur... Cette infortunée vous en dira davantage, car c'est son secret... Venez donc vite... chère belle-mère, les minutes sont des siècles pour ceux qui souffrent... Et elle souffre, cette malheureuse femme... pour laquelle je vous implore... M™® Wilson a un cœur excellent... elle te croit... tu l'emmènes...

Scipion commençait à comprendre. Une expression de joie farouche éclaira sa physionomie... cependant un frisson glacial courut dans ses cheveux.

Basquine poursuivit d'une voix plus basse, en se rapprochant plus étroitement du vicomte :

— M"^ Wilson... aussi aveuglément confiante dans tes paroles que M"*^ de Montbar l'avait été dans les prières de la fausse malade que faisait parler ton père (tu conçois tout ce qu'il y a de piquant dans ce rapprochement)... M'"" Wilson monte donc en voiture avec toi... tu la conduis... rue du Marché Vieux... au troisième... dans l'appartement isolé... désert... dont je te donne la clef... et là (ne trouves-tu pas, en effet, la leçon 'providentielle?...) et là, non moins audacieux que ton père lorsqu'il eut attiré W^ de Montbar dans un piège diabolique...

— Basquine!... — s'écria Scipion saisi de verlige, hésitant encore entre le désir et l'horreur de cette épouvantable vengeance, — c'est l'enfer... que cette pensée ! !

— Crois-tu qu'après cela, ton père, malgré son amour, épouserait ]\jnie ^viison? Quant à nous, nous sommes ce soir en route pour la frontière, demain hors de France. .. Amoureux toujours.. . et riches partout,

« Scipion passait par-desstis le mur. » (Page 1170.)

ij:ràce à mon talent... Que dis-tu de cette vie... mon pâle et beau don Juan? reprit Basquine, en jetant ses bras autour du cou de Scipion, et s'asseyant, pour ainsi dire, sur les genoux du jeune homme; — crois-tu que cet homme qui voulait t^'écraser de honte ne serait pas à son tour écrasé? Et quelle parole foudroyante à lui jeter de loin à la face : Tai fait ce que vous are: fait... mon fère...

147^ LiV. E. SuK. — Enfants trouvas. — Éd. J. Rouff et C'e. 147° LiV.

Dix minutes après cet entretien, la nuit, hâtive à cette époque de l'année, était venue.

Leporello appuyait une échelle le long du mur du jardin de Basquine (nous avons dit que sa maison était située eutre cour et jardin), et pendant que les agents de police redoublaient de surveillance à la porte de la rue, Scipion, grâce à l'obscurité de la nuit et au secours de Leporello, passait par-dessus le mur, descendait dans un terrain où s'élevait une maison en construction, et se glissant à travers deux planches de la clôture provisoire, sortait à deux cents pas au-dessus de l'endroit où croisaient les agents.

Une demi-heure environ après l'évasion de Scipion, Leporello et Astarté avaient ensemble l'entretien suivant.

— J'espère, mon pauvre Leporello, que, pour ta seconde journée de service ici, en voilà des aventures?

— Ne m'en parle pas, ma chère... j'en suis tout étourdi. Une fois M. le vicomte dehors... grâce à l'échelle et au terrain en construction, ne voilà-t-il pas ce condamné politique que madame cachait ici depuis ce matin qui prend le même chemin que M. Scipion, à l'aide de l'échelle que je lui ai aussi tenue.

— Et aussitôt après, c'est madame qui s'enveloppe d'un manteau, et sort à pied par la grande porte, afin d'aller rejoindre le fiacre que tu avais été lui chercher, et qui l'attendait au bout de la rue...

— Qu'est-ce que tout cela signifie, Astarté?

— Je n'en sais rien... et malgré moi je suis inquiète... il me semble qu'il va se passer quelque malheur. Je n'ai jamais vu à madame l'air qu'elle avait tout à l'heure, en écrivant une lettre qu'elle a emportée avec elle.

— A dire vrai, lorsque je suis rentrée lui annoncer que le fiacre l'attendait au bout de la rue, madame, ordinairement si pâle, avait les joues pourpres; son regard brillait si fort, que je n'ai pas osé, en lui répondant, la regarder en face.

Et puis, pendant qu'elle écrivait, elle avait l'air de rire toute seule...

Mais, quel rire!... ses lèvres se relevaient, et on voyait en dessous ses petites dents blanches serrées comme si elle eût été en convulsion.

— Tiens, Astarté, je suis comme toi... j'ai peur... Il doit se passer quelque part... quelque chose de diabolique... Et tout n'est pas encore lini pour aujourd'hui.

— Comment?

— Ce monsieur qui doit veuir entre cinq et six heures... à qui tu dois remettre la lettre que madame t'a donnée...

— C'est vrai, la voilà, cette lettre, — dit Astarté en la prenant sur la cheminée.

Tout cela m'a tellement bouleversée que je n'ai pas seulement regardé l'adresse... pour savoir le nom...

— Voyons, ce nom ?

— Ah! mon Dieu!... — s'écria x\starté, après avoir lu l'adresse... — En voilà bien d'une autre !

— Eh bien! ce nom?

— Lis.

— A Monsieur Martin, — dit Leporello.

Comment, Martin? — reprit-il, — notre ancien camarade Martin? c'est impossible, ce n'est pas le même; madame n'écrirait pas à un domestique.

— C'est juste... du reste nous le saurons bien; voilà bientôt six heures.

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