‹ Les missions anglicanes: Ouvrage précédé d'une lettre-preface de Mgr Le RoyChapitre 1 sur 24 · RUE MADAME ET RUE DE RENNES · texte numérisé non relu

RUE MADAME ET RUE DE RENNES

Lettre de Monseigneur Le Roy

Evêque titulaire dTAlinda, supérieur

général de la Congrégation du Saint-Esprit

et du Saint- Cœur de Marie,

TariSf le i8 septembre i8^^

Mon révérend et bien cher Père^

yai lu avec Vattention qu'il mérite votre travail sur Les Missions Anglicanes. Combien il est intéressant et que de réflexions il suggère!

Ce que vous écrive:^^ je Vai vu : Pai vu fonctionner par le monde toutes ces Sociétés établies pour la diffusion de la foi protestante ; fai vu les journaux et les revues de propagande faits pour tous les âgeSy toutes les conditions^ tous les pays ; fai vu les livres de religion y d'histoire^ de philologie j édités gratuitement

par des sociétés fondées dans ce but, distribués aux indigènes et multipliant Vaction de V apostolat ; fai vu enfin les divers prédicantSy clergymen, instituateurSy médecins, diaconesses^ auxiliaires de tout genre^ travaillant avec T^èle et conviction, bâtissant, voyageant, catéchisant, écrivant, agissant, surtout lorsque^ en face d'eux^ se dresse l'Eglise catholique. Sans doute, che:j[ les Protestants^ Vapostolat est une carrière : carrière excellente, en somme y qui permet de donner cours au ^^èle en V honorant et en le rétribuant. Avec le traitement quUl reçoit, le missionnaire protestant peut se jaire une vie facile, élever sa famille et se ménager une retraite pour ses vieux jours. Oest une des différences qui le distinguent du missionnaire catholique^ et plusieurs trouvent que cette di^érence est sensible. Mais il n'est pas moins certain que son dévouement est réel, son succès souvent appréciable et son argent bien gagné.

Le missionnaire protestant excelle surtout à se servir des indigènes et à les mettre en mouvement : il en fait des prédicantSy des maîtres d'école^ des agents de toutes sortes. Peu importe que de temps à autre les néophytes interprètent mal le dogme ou la morale : les erreurs de doctrine ne tirent pas à conséquence

— à moins qu*elles ne se rapprochent trop de la vérité catholique — ; et quant aux erreurs de conduite^ si elles sont trop criantes^ on remplace le délinquant^ et tout est dit. Ce soin et cette facilité qu'à le Protestantisme de faire marcher VlndigènCy comme instrument de conversion pour ses compatriotes, sont une de ses plus grandes forces.

Par ailleurs^ pendant que le missionnaire catholique s'occupe de préférence

— peut 'être trop — de V esclave ^ du lépreux^ du malade^ de Vorphelin^ de tous les miséreux et de tous les vaincus de la vie^ le Protestant va droit au chef, au jeune homme, à tous ceux qui ont Vin-

combler cette regrettable lacune en fon^ dant une « Imprimerie apostolique. » Daigne Dieu la bénir !

Cependant il ne faut pas que f oublie le principal moyen de propagande : V argent. Iciy deux choses me paraissent éga-^ lement admirables : Vinépuisable géné^ rosité avec laquelle des fidèles protestants soutiennent Vœuvre de lapropagation de leur Foiy et le moyen prestigieux que trouvent les missionnaires de faire dis^ paraître ces sommes énormes sans obtenir plus de résultats. Au Gabon^ la Mission presbytérienne. d'Amérique^ depuis plus de $o ans, reçoit ^oo ooo francs chaque année. Total : 15 millions. Eh ! bien y y a^t-ilpour 15 millions de résultats ?Non^

vraiment non et Von se demande

même comment on arrive à jeter tout cet argent sur la côte africaine avec une si remarquable discrétion ; car enfin^ avec de pareilles sommes^ il semble que la Mission catholique aurait partout construit des centres d'évangélisation et enrôlé

ij^'^l"

T- ;-3 .-- '''^/X'^'VeTTi^^^

en Suisse^ en Hollande et en France ^ à soutenir ses missionnaires à Vétranger^ dans le but de propager ce quHl estime être la vraie Foi chrétienne. Avouons-le^ nous sommes^ sous ce rapport^ dans un état d'infériorité notoire. Notre œuvre de la Propagation de la Foi est inconnue dans beaucoup de pays catholiques^ et parmi ceux qui la connaissent^ fidèles^ religieux^ prêtres^ évéqueSy combien peu lui donnent la place qui lui revient ?

Votre travail sera pour plusieurs une révélation. Il leur montrera que le fidèle protestant n*est pas un indifférent et que son missionnaire n*est pas toujours un simple € marchand de bibles. > Puisset'il aussi nous exciter tous à mieux com^ prendre notre devoir pour la propagation de VEvangiUy et à prier Dieu qu'il ramène à la vérité intégrale tous ces hommes à côté desquels on aimerait tant à marcher ! I^os efforts réunis amèneraient le monde aux pieds du Christ, Jusques à quand, en nous réclamant du

-wm- -^ -r^

même chef^ formerons-nous des troupes ennemies?

Veuille^ agréer ^ cher et révévend Père y avec mes sincères félicitations j l'hommage de mon affectueux respect en U.S.

f Alexandre LEROY.

Ev, fit, (TAlindat Sup, Gen, Cong, S, Sp,

Les historiens, qui s'appliqueront plus tard à mettre sous les yeux des hommes de leur temps le tableau du xix* siècle, ne seront pas embarrassés pour indiquer l'événement qui s'y montre avec le plus de relief et qui y tient le plus de place.

Tous s'accorderont à reconnaître que cet événement est la formation de l'Empire Britannique.

Le colosse de l'Empire Romain avait fait Tétonnement des siècles passés ; il ne semblait pas que rien de semblable dût jamais surgir dans le monde. Et voici que tout d'un coup, dans ce siècle

• .;; V- .. r «^ -"^•npi^g^ ^

qui s'achève, le monde a vu s'élever, avec une rapidité à peine croyable, un Empire qui, par son étendue, par le nombre et l'importance de ses possessions, par le nombre de ses sujets, et surtout par le nombre et la rapidité de ses moyens de communication, dépasse de beaucoup TEmpire de Rome. Nous écrivions, en 1896, dans notre volume :

La crise religieuse en Angleterre :

€ La Grande-Bretagne, c'est-à-dire l'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande, a une superficie de 120,83a milles carrés — on sait que le mille anglais est de 1,609 mètres — et une population de 37,500,000 habitants ».

€ La Grande-Bretagne n^est que le point central, le cœur de l'Empire Britannique. C'est dans les cinq parties du monde que sont les possessions qui constituent cet immense Empire ».

€ En Europe, Malte et Gozo présentent une assez faible population, en« viron 160,000 habitants; mais si Ton y

\rt^^

ajoute les possessions que l'Angleterre sVst acquises en Asie, en Afrique, en Amérique, en Océanie, on obtient le chiffre énorme de 31a millions d'habitants, c'est-à-dire environ un cinquième de la population du globe. Ces 312 millions occupent une superficie de 9,000,000 de milles carrés. Sur ces 312 millions d'habitants et ces 9,000,000 de milles carrés, l'Angleterre domine en maîtresse. On dirait presque que la terre est son domaine. Ses vaisseaux vont de l'île de Chypre aux îles Fidgi, de la Tasmanie à Socotora, de Ceylan aux Bermudes, de Hong-Kong à l'île Maurice, de l'Australie et de la Nouvelle Zélande aux Indes (i) >•

Mais, depuis 1896, l'Empire Britannique s^est encore agrandi, et même d'une manière considérable. Il s'agrandit sans cesse, et avec une rapidité qui va toujours en augmentant. C'est ainsi

(i) La Crise religieuse en Angleterre, chap. VI, pp. 91 et 92.

que seulement depuis 187 1 le nombre des sujets de race anglaise de la reine Victoria s'est accru de 12,000,000, et le nombre de ceux de race étrangère de 112,000,000. Depuis 1 871, l'Empire Britannique a reçu un accroissement de 2,854,000 milles carrés. Les revenus se sont élevés dans la mêtae proportion. En 1 871, le revenu de l'Afrique méridionale par exemple n'atteignait pas un million ; aujourd'hui il dépasse dix millions. Dans ces chiffres on ne tient compte ni de l'Egypte, ni du Soudan ; les conquêtes les plus récentes de l'Angleterre n'y sont pas comprises.

Il y a dans le développement sans exemple de cet Empire quelque chose d'autant plus vertigineux qu'il continue toujours, et dans des proportions énormes. Tout récemment, par la victoire d'Ondurman et l'entrée à Kartoum, puis par la cession de Fashoda, l'Angleterre est devenue maîtresse de cette

ligne de possessions immenses qui va du Cap à Alexandrie.

Voilà l'événement le plus en vue du siècle qui s'achève.

A cet événement colossal s'en rattache un autre qui le complète et qui donne à cette conquête du monde parles Anglais un des traits saillants de sa physionomie. C'est une conquête commencée par les armes et la politique, et achevée par la religion.

Les Anglais ont compris que, pour conquérir un peuple d'une manière durable, la force ne suffit pas, mais qu'il faut y ajouter la persuasion, aller jusqu'aux âmes, aux volontés, aux consciences, et établir entre les conquérants et les peuples conquis une union fondée sur l'unité de vues, d'idées, et, autant que possible, de croyances.

Un éminent écrivain de la Revue des Deux MondeSy M. Etienne Lamy, disait récemment dans un article snr La France du Levant : € Seules n'ont rien à craindre

de l'avenir 1 la confecien gleterre vis prend que i prêcher sa à sa domir faire remp parmi ces pi en toutes n ses usages t et aimer, el pour conso

Le nouve politain de:

vait dans janvier 189 demain. 11 Calcutta ce de Directei vrow en Ar dans une 1( son départ

« En un :

(1) Numéro (

vrai missionnaire des Indes, ce n'est pas TEglise, c'est l'Etat. Car, il est impossible de mettre une civilisation empreinte d'un christianisme élevé en face d'une civilisation d'un autre genre sans produire un grand effet sur elle. La théorie que l'Angleterre peut introduire dans l'Inde des lois et des coutumes chrétiennes, des institutions chrétiennes, une société chrétienne, l'esprit et le tempérament du christianisme, sans y introduire les éléments de la pensée et de la croyance chrétienne, n'a besoin que d'être énoncée pour être aussitôt rejetée (i). >

C'est exactement la pensée du gouvernement. Le Vice-Roi actuel des Indes, lord Curzon a tenu à dire bien haut dans une phrase qui a eu un grand écho :

< Le spectacle que présente notre domination sur les Indes est celui de la puis-

(x) Proceedîngs of the CM S. for the year, 1898- 1899, P* 1^5'

sance Britannique, secondée par un idéal chrétien (i) ».

Ceux des Anglais qui sont anglicans comme un grand nombre de Français sont catholiques, sans avoir aucune conviction religieuse, ont du moins cette conviction que l'œuvre des missions étrangères est une œuvre puissamment civilisatrice, et qu'à ce titre elle mérite d'être encouragée, favorisée, soutenue et aidée de toutes manières.

A la réunion annuelle d'une des associations dont nous parlerons dans cet ouvrage, tenue à Londres au mois de mai 1899, le révérend Whitehead, évêque nommé de Madras, assurait qu'il y avait lieu de se demander avec effroi si, au moment où la religion des Hindous viendrait à s'écrouler dans les Indes, le christianisme serait assez répandu pour être en mesure de prendre sa place. Cette religion, l'infl uence des Anglais lui enlève peu à peu le crédit dont elle jouit. C'est

(I) Md.

r un

INTRODUCTION IQ

comme un édifice qu'ils minent par la base. € Or, dans l'Inde, disait Tévêque anglican, la religion domine tout et tient une place dont un Anglais du xix* siècle ne peut se faire une idée. L'écroulement de la religion des Hindous et des Mahométans, c'est-à-dire de la religion de deux cent millions d'hommes, ressemblerait à la chute de l'Empire Romain. En fait de pouvoir de reconstruction, on ne voit que le christianisme. >

Aussi, malgré son scepticisme, le Times lui-même n'hésitait pas à dire à cette même époque, au milieu de mars 1899, à l'occasion du centenaire de la fondation d'une grande association dont le but est de promouvoir les missions anglicanes, que « c'est là une institution qui peut se présenter hardiment à n'importe quel Anglais, que tout Anglais doit compter avec elle comme avec une puissance civilisatrice et formatrice (i). >

(i) Ibid, p. 17.

Parmi les nombreux discours prononcés aux grandes fêtes d'anniversaire dont nous venons de parler, le plus significatif, au point de vue auquel nous nous plaçons ici, est celui du vicomte Cranborne, le fils aîné de lord Salisbury. Si Ton veut se former une juste idée du rôle que les missions anglicanes jouent dans TEmpire Britannique, du complément qu'elles lui apportent, 'du prestige qu'elles lui donnent, de l'étroite connexion qui existe entre les missions et l'empire, il ne suffit pas de lire le discours, il faut l'étudier, nous dirions volontiers qu'il faut le méditer. Tous les mots portent.

Voici ce discours :

«Messieurs, nous autres ici, eixGrande- Bretagne, nous sommes fiers de notre Empire. Nous le voyons étendre ses limites dans les deux hémisphères et dans toutes les parties du globe habitable. A chaque décade, bien plus, chaque année, nous voyons des milliers de milles carrés

de pays se ranger sous le sceptre de la Reine et reconnaître la suprématie du peuple anglais. Vraiment, il nous arrive parfois de trembler en considérant la lourde responsabilité qui pèse sur nous.

Parfois aussi, il nous est impossible de réprimer un mouvement d'horreur à la pensée de l'effusion de sang que cette extension de notre Empire nécessite.

Cette effusion de sang peut-elle être justifiée? Peut-on apporter des raisons en faveur de cette responsabilité si pesante ? On le peut, mais en s'appuyant sur une seule considération : c'est uniquement parce que nous sommes convaincus que, grâce au génie de notre peuple et à la pureté de notre religion, nous sommes capables de conférer aux peuples qui nous sont soumis, des bienfaits tels que nulle autre nation ne pourrait leur en conférerd'aussi grands.

C'est uniquement parce que nous savons que la prédication de l'Eglise du Christ fait partie du programme du Gouverne-

'r%:->-'-'.» 4' •^•'ét-jpi

ment Britannique que nous sommes en mesure de justifier TEmpire dont nous sommes si fiers .. »

Ce n'étaient point des vues purement personnelles que le vicomte Cranborne exprimait en cette circonstance, mais Topinion commune en Angleterre. Les missions anglicanes permettent aux Anglais de se persuader et de prétendre que s'ils ont l'ambition de conquérir le monde, c'est pour le civiliser. Comme ils ne peuvent le civiliser qu'en propageant le christianisme, ils travaillent à le propager: ils croient et ils disent que c'est là leur mission providentielle. Il leur semble que leurs missions sont de nature à justifier leurs conquêtes et à leur faire pardonner par le monde entier les proportions exorbitantes de leur Empire.

11 est maintenant entendu et, dans toutes les occasions, les Anglais disent couramment que les missions font partie essentielle de l'Empire, qu'elles sont de Tessence de l'Empire. C'est ce que

disait encore l'évêque de Londres, le D' Creighton, dans son discours d'ouverture du grand Congrès de TEglise anglicane tenu à Londres au milieu d'octobre 1899.

€ Les missions étrangères ne peuvent plus être regardées comme un luxe, comme la marotte de quelques enthousiastes, ou comme un appendice toléré de notre œuvre civilisatrice dans le monde. Elles sont de l'essence même de cette œuvre. Outre leur succès immédiat, le nombre de conversions qu'elles opèrent, et d'autres considérations de ce genre, elles sont nécessaires pour expliquer ce que sont les Anglais, ce qu'ils essayent de faire, comment ils comprennent la vie, et de quel œil ils regardent leur prochain. »

Il n'est pas rare que des missionnaires catholiques et des missionnaires anglicans se rencontrent et travaillent sur le même terrain. Les exemples de dévouement et de renoncement portés jusqu'à

34 INTBODUCnON

rhéroïsme qae donnent nos mission* naires n*ont pas été perdus pour les anglicans. A la longue, ils ont produit sur eux la conviction qu'exprimait récemment, à propos de la célébration du premier centenaire d'une association destinée à soutenir les missions anglicanes dont nous parlerons avec quelques détails, un ancien magistrat anglais dans les Indes. < L'œuvre de l'évangélisation des peuples, disait M. Cust, demande une vie consacrée tout entière à les servir^ à les servir de tout cœur, à les servir en se renonçant soi-même. L'Eglise de Rome nous donne depuis trois siècles Texemple de ce renoncement. Ses travaux étant marqués à ce cachet, que ne sont-ils les nôtres (i) ! » Que les succès des missions doivent être achetés au

(i) \ lîfe»semc«« t whole-heaited service, a self-sacri- 6cing service» i$ n^)uin^i. The Chorch of Rome bas for thtee centUKÎes exhibitCNl this amount of self-sacrifice. W'hen ihey are such, would that thcy were cars ! — Tht fhil^\^<fki: ami /m/vrù/ aspect <*/ tbt missùmary movt"

prix du sacrifice et du renoncement, c'est là une idée qui, au contact des missionnaires catholiques, s'est fait jour dans l'esprit des missionnaires anglicans et qui gagne chaque jour du terrain parmi eux.

Le développement et le perfectionnement des missions anglicanes ne viennent pas uniquement de la formation de l'Empire Britannique et du contact avec les missionnaires catholiques. Ils ont une autre cause encore : le réveil religieux qui a été opéré en Angleterre par le Méthodisme d'abord, et plus tard paf le mouvement d'Oxford. De plus il est juste d'y voir, comme du reste darns le développement des missions catholiques, une des conséquences et des manifestations de ce mouvement général qui pousse les nations civilisées à ne point garder pour elles seules le bienfait de leur civilisation, mais à le répandre au loin et à le communiquer au monde entier. Ce mouvement est un des traits caractéristiques de notre siècle. Aujourd'hui, grâce à la

muliplicité et à la rapidité des moyens de communications^ il n'y a plus de distances. Les moyens inventés dans ce siècle pour faire voyager la pensée, sont aussi rapides que la pensée elle-même.

Les véhicules de cette voyageuse immatérielle semblent participer à son immatérialité. Ils se jouent des obstacles que leur oppose la matière. Sur les ailes qu'ils lui donnent, en quelques minutes, la pensée traverse l'océan, franchit les déserts, et fait le tour du monde. Quant aux hommes eux-mêmes, s'ils ne volent pas aussi vite que leur pensée, il n'en est pas moins vrai de dire qu'ils volent en quelque sorte, tant est grande et extraordinaire la rapidité avec laquelle ils se transportent d'un bout du monde à l'autre. La parole du prophète a presque cessé d'être une figure : véritablement les porteurs de la Bonne Nouvelle volent comme des nuées (i).

(i) Qui sunt isti qui ut nubes volant ? — Isale, ch. LX. 8.

Profitant des avantages que leur offrent les inventions modernes, ils volent dans toutes les directions, à tous les rivages, et jusqu'aux terres les plus lointaines et les plus inaccessibles. Depuis un demisiècle il semble que nous assistions à une sorte de translation du christianisme de l'Europe dans les autres parties du monde.

C'est là un spectacle à la fois consolant et inquiétant.

Consolant parce qu'il donne au monde une preuve nouvelle et éclatante de la vitalité de cette Eglise avec laquelle N.-S. a promis de demeurer jusqu'à la fin des siècles.

Inquiétant en ce qu'il y a lieu de craindre, à la vue de l'indifférence et de l'hostilité que le christianisme rencontre en Europe, que Dieu ne retire à quelquesunes des nations européennes le flambeau que leurs missionnaires vont porter dans les autres parties du monde.

L'inquiétude devient poignante quand

on considère que Terreur ne montre pas moins d'empressement que la vérité à profiter de cette extraordinaire facilité des communications, et qu'elle dispose de bien plus grandes ressources. C'est ainsi que, pendant que nos missionnaires vont enseigner la vérité aux peuples lointains, d'autres missionnaires de plus en plus nombreux, et puisant dans une caisse inépuisable, ne se lassent point de leur porter Terreur. Partout où nos missionnaires jettent le bon grain de la vraie foi, les missionnaires protestants sèment Tivraie de Thérésie, et souvent, et dans une foule d'endroits, cette ivraie étouffe le bon grain. Chaque année, seulement dans la Grande-Bretagne, les protestants de toute nuance dépensent plus de vingt-cinq millions pour leurs missions. Les revenus annuels des diverses sociétés protestantes anglaises pour les missions forment un total qui dépasse vingt-cinq millions.

M. Eugène Stock, qui a étudié de très

près la question des missions, assurait au congrès de l'Eglise anglicane tenu au milieu d'octobre 1899, que « le nombre des missionnaires envoyés par cette partie de la chrétienté qu'on appelle protestants s'élève en ce moment à quatorze mille ! (i) » Il assurait également que « les infidèles convertis au protestantisme dans le monde entier peuvent s'évaluer à 3,375,000.

Il semble que, dans le monde entier, à l'heure actuelle, Terreur soit en progrès sur la vérité, l'hérésie sur la vraie foi.

En 1786, les nations protestantes ne gouvernaient que 1 5 7 millions d'hommes; en 1890, le chiffre de leurs sujets s'élève à 520 millions. Il est vrai que le catholicisme a fait des progrès aussi, mais dans une moindre proportion. En 1786, les nations catholiques ne comptaient

(i) M. Eugène Stock a publié en 1899 "° grand ouvrage en trois volumes : The history of the Church Missio' nary society, its environments, bis men and his work,

:r^rr

que 154 millions de sujets; elles en comptaient 243 millions en 1890.

Au point de vue de la catholicité, la supériorité numérique du protestantisme n'a aucune portée, aucune signification.

Le catholicisme est une seule et même religion ; le protestantisme est une collection de religions qui n'ont aucun lien entre elles si ce n'est qu' « elles se réclament du Christ (i) », et qu'elles sont séparées de l'Eglise catholique.

Il n'en est pas moins vrai que depuis son origine, c'est-à-dire depuis la fin du XV® siècle, le protestantisme a fait des progrès sur lesquels il n'est pas possible de fermer les yeux,

A la fin du xv* siècle, la population soumise à des nations où régnait le christianisme ne s'élevait qu'à cent millions.

(x) Dans le synode de Lausanne en 1857, & la ques* tion : qu'est-ce qu'un chrétien ? deux cents ministres répondirent : « Le chrétien est celui qui se réclame du Christ. »

INTRODUCTION 3l

Le christianisme, à cette époque, c'était le catholicisme. Il n^y avait pas de protestants; le protestantisme n'existait pas encore.

En 1700, la France n'avait que 19 millions d'habitants; elle en a aujourd'hui 38 millions. La Grande-Bretagne n'en avait que 8 millions, et de ce chiffre minime elle s'est élevée à un chiffre qui égale celui de la France : 38 millions.

Quand l'Armada faisait trembler l'Angleterre, l'Espagne se glorifiait d'avoir 42 millions de sujets : aujourd'hui force lui est de se contenter de 17 millions.

En somme, sur 890 millions de sujets gouvernés, en 1890, par des nations chrétiennes, 127 ou 128 millions sont gouvernés par les schismatiques grecs, 243 millions par des nations catholiques, et 520 millions par des nations protes* tantes!

De plus, parle traité qui a suivi la ré-»cente guerre entre l'Espagne et les Etats- Unis, environ huit millions de sujets

32 INTBODDCTION

gouvernés par un sceptre catholique ont passé sous la domination protestante.

Au commencement du xvii' siècle c'étaient encore les nations catholiques qui tenaient le sceptre du monde. L'Espagne déclinait, mais la France montait.

Le Portugal était à l'apogée de sa puissance. Malgré des brèches, le Saint-Empire romain continuait à être le premier Etat continental de l'Europe. La Pologne

! „^;j encore le respect par sa

nte épée. Le royaume de Naples t point sans prestige et sans gloire, olonies hors de l'Europe, àl'excepde quelques possessions anglaises illandaises, étaient catholiques. Les s, les sciences et les arts brillaient vif éclat et couronnaient les races !S d'une auréole qui, hélas 1 a singu- Dent pâli.

:ette époque, l'Angleterre, en proieà évolution au dedans, peu étendue ihors, jouisisaitd'une puissance fort ée. La Prusse, simple principauté,

faisait petite figure en Europe. Les Etats- Unis n'existaient pas.

Aujourd'hui la Pologne est morte.

L'Espagne déjà grandement affaiblie vient de recevoir de sa guerre avec les Etats- Unis un coup dont elle aura de la peine à se relever. Le Portugal n'est plus que l'ombre de lui-même. L'Italie a des soubresauts qu'elle prend pour des élans de vie : en réalité elle n'est plus qu'un cadavre qu'on galvanise. Et la France ? Que dire de la France, sinon qu'elle est dans la voie qui conduit les nations à la décadence et que, si Dieu ne lui venait en aide, sa dernière heure ne tarderait pas à sonner ?

Que le catholicisme ne soit pas un obstacle à la prospérité des nations, nous en avons une preuve éclatante dans l'histoire des nations catholiques que nous venons de nommer. Ce n'est pas dans leur union avec la religion catholique, et dans l'action qu'elle exerçait sur elles qu'il faut chercher l'explication

de leur affaiblissement, mais bien dans le désaccord où leurs gouvernements se sont mis avec cette religion, et dans l'aveugle obstination avec laquelle ils ont paralysé son influence.

Mais quelles que soient les explications à donner de ce fait, et les explications seraient nombreuses et complexes, le fait existe. Les nations catholiques s'affaissent, et les nations protestantes se lèvent pleines de force et disent : le monde est à nous !

Non ! le monde est à Dieu et il a donné les nations en héritage à son Eglise. Mais il n'en est pas moins juste de reconnaître que nous sommes en face d'un mystère inquiétant. Le monde traverse une crise, et l'avenir se montre à nous voilé de nuages sombres.

Il y a tout juste trente ans, un modeste curé du diocèse de Belley, M. l'abbé F, Martin, publiait sous ce titre : De Vavenir du protestantisme et du catholicisme^ un ouvrage d'une grande valeur qui n'a

pas été assez remarqué. Ce livre peut se résumer et l'auteur l'a résumé lui-même dans la thèse suivante :

€ 1° Le protestantisme est aujourd'hui plus que jamais un grave danger pour la religion catholique et pour la société elle-même. »

« 2° Il n'est pas appelé, malgré de nombreuses et très considérables apparences, à de nouveaux et plus éclatants triomphes. >

€ Et comme suite, il arrivera de deux choses l'une :

« 3° Le catholicisme, principe conservateur ébranlé, mais non abattu par les tempêtes, se relèvera plein de vie et sera appelé par de nouvelles générations instruites à la rude école des événements, à la reconstruction de l'édifice social ;

€ 4° Ou bien, la société s'étant enfin dépouillée entièrement de toute lumière supérieure, privée de toute respiration divine, sombrera aux écueils et étouf-

ins le vide ; ce sera le jour de

; est l'alternative en présence de le le monde se trouve encore à leure. Il s'y trouve plus que ja-

irésence d'une telle situation est-il ; de se croiser les bras et de regarnquillement cette marée de l'héui monte toujours et menace de rie monde entier, ou bien encore, ; un grand nombre font, de ne garder du tout ? Evidemment non. lie situation impose des devoirs tholiques. Parmi les barrières qui it et qui doivent être opposées à montantde l'hérésie, il en est deux des degrés divers, sont à la portée s, et dont ce livre a pour but de essortirla nécessité pressante:

èle pour seconder les missions caues, un zèle généreux et dévoué rte ceux qui ne peuvent payer de

rel. p. îiei 32.

INTRODUCTION Sy

leur personne à payer du moins de leur bourse ;

La prière, une prière régulière et persévérante, pour le retour des nations hérétiques au giron de l'Eglise, et surtout pour la conversion de l'Angleterre.

C'est de l'Angleterre, c'est des missions anglicanes que dépend, humainement parlant, l'avenir religieux du monde !

Une partie considérable de cet énorme budget de 25 millions par an est absorbé par les missions anglicanes proprement dites et prises dans le sens précis que nous donnerons à ce mot.

D'après M. Eugène Stock, sur les 14,000 missionnaires que le protestantisme a disséminés dans le monde entier, 2,600 appartiennent à la communion anglicane, et sur les 3,375,000 infidèles convertis au protestantisme, 465,000 sont des anglicans.

Dans ces missions anglicanes il y a autre chose à considérer que les millions et le nombre des missionnaires. C'est la

INTRODOCTION

leur des hommes et l'organisation des ciétés qui les emploient. Chez un and nombre de ces missionnaires on marque, outre la ténacité et l'esprit de ite qui caractérisent les Anglais, une lulation qui s'accentue chaque jour vantage pour imiter le dévouement, le sintéressement, la pureté et l'austérité

vie de nos missionnaires catholiques, ir en même temps que les missions glicanes ont été développées par i'exnsion de l'Empire Britannique, elles it été en partie transformées par le Duveraent d'Oxford.

Tracer le tableau abrégé mais fidèle

ces missions anglicanes ainsi déveppées et transformées est tout le sujet ce livre.

Qu'on le remarque bien, ce n'est pas tableau de toutes les missions protesites que nous entreprenons de tracer; n'est même pas celui de toutes les ssions protestantes anglaises. Il existe Angleterre un grand nombre de sectes

INTRODUCTION og

qui ne reconnaissent pas TEglise anglicane, l'Eglise subventionnée par l'Etat, l'Eglise Etablie. Les membres de ces sectes ne sont pas des anglicans. On les appelle les Dissidents. Les Dissidents deviennent de plus en plus nombreux.

D'après le Church of England Year Book de 1899, le nombre des membres de l 'Eglise anglicane, de ceux que nous appelons des anglicans, le nombre des anglicans qui pratiquent est de 1,920,140.

D'après le Free Church Handbook le nombre des Dissidents qui pratiquent est de 1,897,175. D'après le Church of England Year Booky le nombre des maîtres qui enseignent dans les écoles du dimanche dans l'Eglise anglicane est de 206,271, et le nombre de leurs élèves s'élève à 2,410,209. D'après le Free Church Handbook, le nombre des maîtres dans les écoles du dimanche parmi les Dissidents est de 381,153 et le nombre des élèves de 3,284,963.

Ces Dissidents ont eux aussi des mis-

m' ^ ■ •• r «•fîi'i-ï-iw^STT*

siens qui leur sont propres, des missions nombreuses, florissantes, où vont s'engouffrer chaque année des millions, et où travaillent des hommes d'une grande énergie et de beaucoup de valeur.

Ces missions des Z)/55/rf^«/5 formeraient, à elles seules, le sujet d'un livre fort intéressant. Ce n'est pas ce livre que nous écrivons. Nous ne parlerons que des missions établies, entretenues, desservies par l'Eglise anglicane, par ceux qui font profession d'appartenir à ce qu'on appelle en Angleterre VEglise Etablie.

On dit que cette Eglise Etablie est un corps qui se dissout. Cela est vrai, mais en se dissolvant, ce corps conserve, au moins en ce qui touche aux missions, une vitalité prodigieuse et une puissance d'expansion véritablement immense. C'est là un des phénomènes les plus extraordinaires et les plus inquiétants de cette fin de siècle. Ce n'est pas seulement à ceux qui aiment la philosophie de l'histoire que ce phénomène

offre de Tintérêt, c'est surtout à ceux qui aiment la sainte Eglise de Dieu.

C'est particulièrement à eux que, dans ce modeste volume, nous avons rintention de nous adresser. Nous donnerons des chiffres : nous les prions de les lire et de s'y arrêter. Nous citerons des paroles, des discours où se manifeste la direction nouvelle imprimée à une partie considérable des missions anglicanes : nous les engageons à peser ces paroles et à accorder une grande attention à ces discours.

Quoique ce livre soit écrit pour des catholiques, il est difficile qu'il n'arrive pas plus ou moins à la connaissance des anglicans. Qu'ils sachent bien qu'il n'est ni pour eux, ni contre eux, et que l'intention d'une polémique quelconque est bien loin de l'esprit de l'auteur. Si, dans un de nos chapitres, nous montrons, du reste très brièvement, que les missions ne sont pas, en elles-mêmes, une des marques auxquelles on peut reconnaître

ritable Eglise, c'est uniquement que notre sujet exigeait, pour être d'une manière catholique, que ues mots fussent dits sur ce point ctrine.

jrquoi les missionnaires anglicans useraient-ils de ce que notre foi oblige à penser et à dire de leur 3 ? Autant vaudrait s'offenser de ce lous sommes catholique. Cathonous ne pouvons penser et écrire iglican. Après la bulle Apostolicœ nous ne pourrions regarder les nais anglicans comme des prêtres sans ' d'être catholique, us ne voulons ni déprécier les Dnnaires anglicans, ni les flatter, ne nous désirons de tout notre c'est que ce livre, s'il vient à tomntre les mains de quelques-uns e eux, puisse les mettre sur la voie onnaître que, pour être de vrais lunaires, il leur manque d'être es par le successeur de Pierre.

le Vicaire de Jésus-Christ sur la terre.

Mais encore une fois ce li'ést pas pour les anglicans que nous écrivons, c'est pour les catholiques.

C'est pour ces catholiques de France qui ne s'inquiètent que de ce qui se passe autour d'eux, dans leur paroisse, dans leur diocèse, dans la France entière peut-être, mais qui savent à peine s'il existe un Empire Britannique et des missions anglicanes, et ne se mettent guère en peine de le savoir.

Et cependant il est utile qu'ils le sachent afin d'être stimulés par l'exemple de ces partisans de l'erreur qui sont plus habiles et souvent plus zélés que les partisans de la vérité. Il est utile qu'ils voient le danger qui menace l'Eglise et que, par leurs prières, il est en leur pouvoir d'écarter.

Nous écrivons surtout pour nos vaillants et admirables missionnaires de France. Nous désirons que ce livre puisse arriver entre les mains de chacun

d'entre eux. S'ils le lisent, il ne pourra manquer d'exciter davantage encore leur zèle déjà si grand. Dans tous les cas il allumera dans leurs âmes d'apôtres — et c'est précisément là ce que nous voulons par-dessus tout — le zèle de prier et de faire prier autour d'eux pour la conversion de ce peuple égaré qui met son génie, son activité, ses richesses au service de l'hérésie, et entraîne une multitude d'âmes dans ses errements, et qui, rentré dans l'unique Bercail, y ferait entrer après lui une grande partie du globe.

Page 1