II. — VICARIAT APOSTOLIQUE DE TaAITL
Le vicariat apostolique de Taiti, érigé en 1848, comprend les îles de la Société, l'archipel] des Paumotous, les îles Gambier, Tubuai, l'ile de Cook et l'ile de Pâques. Au total, environ 600 iles, qui s'étendent de l'Equateur au 28° de latitude australe et du 1609 au 1149 de longitude occidentale.
Il y avait déjà six ans que la Congrégation de Picpus luttait pour s'établir aux iles Sandwich, quand le Souverain Pontife Grégoire XVI, ayant partagé l'Océanie insulaire en deux vicariats, lui assigna, pour sa part, le virariat de l'Océanie orientale, qui s'étendait d'un pôle à l'autre, du 180° de longitude aux côtes d'Amérique.
Iles Gambier, C'est par les iles Gambier que commença l'évangélisation de cet immense territoire. Les missionnaires, partis de France dans les premiers jours de 1834, doublèrent le cap Horn, remontèrent le long des côtes du Chili jusqu'à Valparaiso, où ils établirent une procure pour desservir leurs missions, et débarquèrent aux iles Gambier, au commencement du mois d'août 1834 Le 15 août, le Saint Sacrifice était x Ja première fois, dans ces iles, et, quatre plus tard, les 4.000 habitants de l'archir ‘ent convertis à la foi catholique.
Le roi de Mangaréva avec tous ses sujets avait embrassé le christianisme, et leur simplicité, leur ferveur rappelaient les merveilles de la primitive Église.
Aux iles Gambier, les missionnaires catholiques arrivaient les premiers ; l'homme ennemi n'avait pas eu le temps de semer l'ivraie dans le
célébré, :
champ du père de famille. Les prêtres romains n'avaient à lutter que contre la barbarie des sauvages : ils n'avaient pas affaire à l'hypocrisie raffinée des sectaires. C'est ce qui explique la promp titude de leur succès.
Néanmoins il ne faudrait pas croire que ce succès ait été obtenu sans efforts. Avant l'arriles naturels des iles Gambier étaient adonnés à l'anthropophagie et à tous les vices de la vie sauvage; ils vivaient
vée des missionnaires,
dans la paresse et un dénuement absolu des choses les plus indispensables à la vie civilisée : € Qu'on 5e figure, écrivait en 1837 le vicaire » apostolique de l'Océanie orientale, de pauvres missionnaires arrivant dans une ile dénuée de tout, où ils n'ont pour abri que la voûte du ciel, pour vêtement que ce qu'ils ont apporté, poui nourriture que celle du pays, bien aigre et bien amère à des estomacs étrangers. Voilà notre position au milieu d'un peuple étranger, toujours prêt à recevoir, hors d'état de donner aucun secours. Il a donc fallu tout créer et pourvoir à tous les besoins. Dur rant des années, nous avons couché, les uns sur des malles, les autres sur des claies de roseaux : des pierres, des troncs d'arbres servaient de sièges, J'ai célébré dans une de nos églises un baptême de 80 personnes, durant lequel mon trône épiscopal était une vertébre de baleine. Actuellement nous sommes un peu mieux, du moins à Akème ; nous avons une
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» petite maison et des chaises, et tout cela, nous » le devons à nos bons frères, Dans les autres » iles, le missionnaire est encore dénué de tout. » Il ne faut pas compter sur les prêtres pour les » travaux manuels : outre qu'ils y sont ordinai- » rement peu versés leur ministère, à toute heure » réclamé, leur interdit de se livrer À aucune » autre occupation, Ils se croient fort heureux » lorsqu'ils peuvent trouver le temps de raccom- » moder leurs habits et de laver leur linge ; car » personne, même l'évêque, n'est exempt de cette » double obligation, ÿ
Le premier soin des missionnaires fut d'initier doucement leurs néophytes aux bienfaits du travail, qu'ils regardaient, avec raison, comme le seul gage certain de leur persévérance dans la vie chrétienne, Bientôt, sous leur sage direction, les îles Gambier devinrent une Réduction du Paraguay. Pendant une vingtaine d'années, la ferveur religieuse, la paix et la prospérité régnèrent dans ces iles fortunées. En 1845, lors de l'expédition de Dumont d'Urville au pôle austral, en quittant la banquise qui avait failli l'engloutir, l'expédition vint se ravitailler aux iles Gambier. L'amiral et ses équipages furent bien surpris de trouver une population toute catholique et civilisée, là où, quelques années auparavant, régnaient l'anthropophagie et la barbarie, Une messe solennelle fut célébrée devant les équipages de l'As/rolabe et de la Zélée, et dans son rapport au roi, l'amiral rendit hautement justice aux efforts des missionnaires pour civiliser ce petit peuple.
Les missionnaires protestants eux-mêmes ont témoigné du succès de leurs rivaux, € Pendant » ces dernières années, écrivait l'un d'eux en » 1851, trois missionnaires français, de la secte » papiste,se sont établis dans l'ile de Mangaréva. » IT faut avoir vu l'influence qu'ils ont acquise » sur les naturels pour y croire, Elle est si ab- » solue, que ceux-ci semblent guidés dans toutes » leurs démarches par cette unique préoccupa- » tion : Qu'est-ce que les Pères penseront de > moi(1)?}
Hélas! cette ère de propérité ne dura qu'un temps. À mesure que les navires européens abordèrent aux iles Gambier, ils apportèrent à ce peuple primitif, avec les vices de la civilisation, d'affreuses maladies qui firent, en peu
1, Une tournée dans le Pacifique, vol. 1, ch, 2,
d'années, de ces iles un tombeau. En 1870, la petite vérole, la phtisie, d'autres maladies que je ne veux pas nommer, avaient fait de tels ravages au milieu de ce peuple intéressant, que la population était descendue de 4000 à 1200. Aujourd'hui, il n'y a plus aux iles Gambier qu'environ 450 habitants, qui ont gardé heureusement la ferveur de la foi, mais qui, trop faibles pour résister à l'action dévorante de la civilisation moderne, sont décimés de jour en jour par la maladie. D'après toutes les apparences, d'ici la fin du siècle ce peuple aura vécu. Au moins la vraie religion sera venue sanctifier son agonie et la croix du Curisr ombragera sa tombe,
Non contents du mal qu'ils ont fait à ce peuple enfant, les trafiquants qui cherchent à l'exploiter se sont permis d'indignes calomnies contre les missionnaires, En 1869, M. de Kératry s'étant fait à la Chambre l'écho de ces attaques aussi injustes que passionnées, voici la réponse, pleine de dignité et de raison, que le Supérieur de la Congrégation adressa aux journaux catholiques :
€ Monsieur le rédacteur, j'étais gravement > malade au moment où M. de Kératry se fai- | » sait, à la tribune du Corps législatif, l'écho des » accusations les plus odieuses contre les mis- » sionnaires des iles Gambier. Aujourd'hui, > quoique tardivement, je viens protester au » nom des missionnaires des îles Gambier et de » la Société dont ils sont les membres. Je pro- » teste surtout contre cette affirmation que es » missionnaires des Îles Gambier sont avant tout » commerçants, et que la mission, sous le man- » leau de la reine, met de côté chaque année de » soixante à soixante-dix mille francs. J'affirme » que les missionnaires n'ont jamais retiré aucun » profit du commerce des indigènes.
» On peut juger de la valeur des affirmations > de nos accusateurs par ce qu'ils disent eux- > mêmes, que en n'est apparent et que rien n'a » besoin de l'être. I me semble cependant que, » pour constater un fait, il devrait y avoir quel- » que chose d'afparent. Il n'y a pas de preuves, » mais ce sont des missionnaires, les preuves ne » sont pas nécessaires.
» Que des missionnaires éclairent de pauvres > sauvages sur la valeur des produits de leur ile » et les empêchent de céder des objets précieux » pour des bagatelles, les voilà transformés en | » commerçants par de vils spéculateurs de l'igno-
rance des naturels, Que des missionnaires empêchent de tout leur pouvoir la corruption de se répandre dans le troupeau qui leur est confié, qu'ils le prémunissent contre les pièges et les séductions des étrangers, ils attirent sur leur tête toutes les haines de misérables plus démoralisés que les sauvages eux-mêmes.
Alors on crie au bigotisme, à l'abus de la confession, à l'obscurantisme qui repousse le progrès et la civilisation moderne, » Son Exc. M. le ministre a annoncé une enquête sur l'état des iles Gambier, Qu'elle soit faite avec discernement et impartialité, La mission ne la redoute pas ; nos missionnaires ne craignent pas la lumière, Nous aussi, nous la demandons, cette enquête, parce que nous avons la certitude que la vérité se fera jour et que nos missionnaires seront pleinement justifiés,
» Avgréez, etc.
» BAGNir, supérieur par intérim. »
Il ne fut fait aucune réponse à cette éloquente protestation, et l'enquête annoncée n'eut pas lieu, ou, si elle fut faite, elle ne justifia pas les accusations produites car on n'en entendit plus parler, et le silence se fit sur cette affaire,
Tahiti, Après avoir établi le catholicisme dans les îles Gambier, les missionnaires portèrent la foi dans l'archipel de la Société, dont Tahiti est comme la capitale. Malheureusement ils avaient été devancés dans ces iles, depuis une quarantaine d'années par les ministres de l'erreur. Aussi le travail fut bien plus pénible et le succès moins complet.
C'est en 1797 que les méthodistes s'établirent dans les îles de la Société, dont ils firent, selon leur expression, € le rempart du protestantisme dans les mers du Sud. » Néanmoins leurs débuts à Tahiti avaient été lents et pémibles. La sécheresse du culte protestant n'avait rien, en effet, qui pût attirer les sympathies de ce peuple aimable et expansif, dont les premiers navigateurs ont fait le plus délicieux tableau.
Pendant quinze ans, les ministres préchèrent dans ces iles sans y faire un seul prosélyte. Mais là où avait échoué la prédication, les intrigues tortueuses et cruelles de la politique devaient réussir.
Dans les premières années du sièc'e, le roi
LES MISSIONS CATHOLIQUES AU XIX"e SIÈCLE.
Pomaré 11, ambitieux et sans scrupules, ayant voulu réunir sous son sceptre toutes les iles de l'archipel, s'était vu chassé de Tahiti et forcé de se réfugier avec ses partisans dans l'ile Mooréa, Les méthodistes comprirent que l'occasion était bonne pour s'imposer au prince dépos. sédé et, par lui, à tout l'archipel, Le Rév. Not, alors supérieur de la mission, alla le trouver et lui proposa de le rétablir sur le trône, s'il voulait se faire chrétien, lui et son peuple. Le nouveau Constantin, que ne génait aucun scrupule religieux, accepta sans hésiter ce honteux marché, et, quelques semaines plus tard, un navire anglais débarquait à Mooréa une quantité de fusils et quelques canons, Dans ces conditions, la lutte n'était plus possible, Débarqué à l'improviste à Tahiti, le roi fit un grand carnage de tous ses ennemis et remonta sur le trône, Il cine sa promesse et, dans le cours d'un mois, de gré ou de force, tous ses sujets étaient devenus chrétiens.
Dès lors, de l'aveu des protestants, commença pour tout l'archipel de la Société une ère de contrainte et de sombre fanatisme. Laissant habi lement au roi et aux principaux chefs toute liberté de s'abandonner à l'ivrognerie et aux passions les ‘plus dégradantes, les méthodistes rédigèrent et firent adopter un code de lois, admirablement conçu pour assurer leur domina tion temporelle et spirituelle sur ce beau pays, dont ils devinrent peu à peu les véritables maitres. Au bout de quelques années, ils étaient les plus riches propriétaires de Tahiti et tout le commerce était tombé entre leurs mains ; ce qui les rendit bientôt aussi odieux aux résidents étrangers qu'aux indigènes. € Il est désolant,
écrit à ce sujet un auteur protestant, de voir
ce que sont devenus aujourd'hui les naturels de Tahiti. Les amusements ordinaires, si innocents, ont été proscrits par les missionnaires, et ils ont été remplacés par des habitudes de complète indolence ; leur simplicité de caractère est devenue de l'hypocrisie et de la ruse.
L'ivrognerie, la misère, les maladies ont dimi-
nué la population de ces iles d'une manière
effrayante. » € J'ai vu à Tahiti, rapporte > un autre protestant, des scènes de débauche » et de libertinage dont rougiraient les banlieues » les plus dévergondées de Londres, On cherche
> en vain à reconnaitre dans ces malheureux
scrupules, ayant outes les iles de Tahiti et foreé sans dans l'ile rirent que l'occaau prince dépos- , Le Rév, Nôtt, Îla le trouver et trône, s'il voulait le, Le nouveau nm scrupule reli- 1onteux marché, in navire anglais tité de fusils et ditions, la lutte à l'improviste à age de tous ses e, Il cine sa projois, de gré ou . devenus chré.
ants, commença . une ère de con- Laissant habiux chefs toute ognerie et aux les méthodistes 1 code de lois, er leur domina r ce beau pays, véritables mais, 1ls étaient les ahiti et tout le s mains ; ce qui aux résidents Il est désolant, estant, de voir ui les naturels dinaires, si innos missionnaires, S habitudes de licité de caracie et de la ruse.
iladies ont dimi- ;, d'une manière Tahiti, rapporte es de débauche ent les banlieues res, On cherche ces malheureux
» sauvages dégradés, hébétés et maladifs, les » belles figures des Tahitiens, tels que Cook les » a dépeints (1), »
Quand les prêtres de la Congrégation de Picpus se furent établis aux iles Gambier, leur administration paternelle et douce provoqua faturellement des comparaisons délicates avec l'avarice et la tyrannie des méthodistes, leurs voisins, Les Tahitiens, en relations de commerce assez fréquentes avec Maugaréva, ne tardèrent pas à solliciter la venue dans ces iles de prêtres catholiques. Ici encore, je puis apporter le témoignage formel d'un auteur protestant, le commodore Wilkes : « L'intolérance des méthodistes, » dit-il, avait froissé les indigènes, et l'on ne » peut douter que l'on ne doive à cette impres- » sion la rapide désertion qui se manifesta dans » les rangs de leurs fidèles, à l'arrivée des mis- » sionnaires catholiques. »
Ce fut en 1836 que les PP, Laval et Caret, partis des iles Gambier, débarquèrent à la pointe sud-est de Tahiti. Ils traversèrent l'ile aux acclamations enthousiastes des indigènes, qui voyaient en eux des libérateurs, et furent parfaitement accueillis d'abord par la reine Pomaré IV et les principaux chefs ; mais les prédicants, sous la direction du fameux Pritchard, qui était le véritable roi du pays, arrachèrent, quelques jours après, à la reine un décret d'expulsion,
Voici ce qu'écrivait à ce sujet l'historien américain Melville : & Toujours traités d'une manière » humiliante, les prêtres catholiques ont aussi » rencontré la violence ; on les a contraints de » s'embarquer sans vivres, sans provisions, sur » une petite goélette marchande, qui les déposa, » à tout hasard, dans l'ile de Wallis, habitée par » des sauvages, et située à 2,000 milles (670 » lieues) de Tahiti. Que les missionnaires anglais » résidant à Tahiti aient autorisé le bannissement » de ces prêtres, c'est un fait avoué par eux, } Le commandant Laplace, qui rapporte le même fait, ajoute que, pendant la route, les missionnaires eurent à souffrir les traitements les plus indignes de la part du capitaine,
La France ne pouvait rest insensible aux outrages infligés à ses nationaux par une poignée de prédicants, plus dignes du titre de marchands que de celui de missionnaires. A plusieurs reprises, le commandant Dupetit-Thouars et