II. — ŒUVRE DE LA SAINTE-ENFANCE
"ŒUVRE de la Sainte-Enfance fut fondée en 1843, pour venir en aide à 1 œuvre de la Propagation de la Foi, en enrôlant tous les enfants chrétiens dans la saiytx. croisade de la prière et de l’aumône. Le créateur de -e' ie œuvre excellente fut Mgr de Forbin-Janson, évéque de Nancy, que des difficultés politiques avaient forcé, au lendemain de 1830, de s'éloigner de son diocès:. Ce prélat, d'une ardeur et d'un zèle admirables, employa les loisirs forcés de l'exil à différentes œuvres d'utilité générale. Après avoir prêché la foi en Amérique et fondé, à ses frais, la paroisse française de New-York, il s'offrit au Vicaire de JÉSUS-CHRIST pour porter l'Evangile jusqu’en Chine. Ses pieux désirs ne purent être exaucés, mais sa pensée, une fois dirigée vers la Chine, ne s’en détourna plus.
C'était l'heure où le canon européen venait de faire une première brèche dans les murs, jusqu'alors fermés, du Céleste Empire. Pour la première fois, la civilisation chrétienne pouvait plonger un regard dans cet antique et vaste repaire des superstitions les plus bizarres et les plus cruelles. Un long ci de douleur, les vagissements de millions d'enfants jetés à la rue, exposés le long des fleuves par des mères sans entrailles, frappèrert d'abord l'oreille de Mgr de Forbin-Janson,et touchèrent facilement son cœur, ardent à toute œuvre d'apostolat et de charité. Sauver l'âme et le corps de ces abandonnés, en enrôlant sous la bannière de JÉSUS Enfant toute une légion d'enfants catholiques, venir ainsi, par la prière et par l'aumône, au secours des pauvres petits Chinois, telie fui pensée du prélat, heureusement réalisée par la création de l’œuvre de la Sainte-Enfance.
C'était l’œuvre de la Propagation de la Foi mise à la portée de toutes les bourses et de tous les âges. [ne même pensée de foi et de charité anime les deux œuvres ; l’une et l’autre envoient leurs aumônes aux extrémités du monde pour y travailler, chacune à sa manière, à l'extension du règne de JÉSUS-CHRIST, Assez semblables dans leur esprit et dans leurs moyens d'action, pour se rapprocher sans se confondre, elles sont assez différentes par leurs fins et le personnel de leurs associés, pour se développer côte à côte sans se nuire l’une à l'autre : la Propagation de la Foi embrasse toutes les missions du globe et n'exclut de ses largesses aucun des besoins généraux de l’Apostolat, l'œuvre de la Sainte-Enfance se consacre exclusivement au salut
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de l'enfance payenne. La Propagation de la Foi s'adresse à tous, ia Sainte-Enfance n'appelle directement à elle que la jeunesse ; elle a donc un objet moins vaste et des ressources plus restreintes que sa sœur aînée, l'œuvre de la Propagation de la Foi; mais dans ce cercle plus étroit et mieux proportionné à l’âge et au caractère de ses jeunes associés, l'œuvre de la Sainte- Enfance peut entrer dans des détails que l'œuvre de la Propagation de la Foi ne peut embrasser. Chargée de toutes les missions du globe et pouvant à peine y suffire, voyant chaque jour les œuvres de l’apostolat se développer plus rapidement que ses ressources, comment la grande œuvre catholique pourrait-elle, après avoir pourvu aux besoins généraux des missions, entrer dans les spécialités, et s'occuper en détail des besoins de l'enfance payenne, sur laquelle, en beaucoup d’endroits, reposent les plus solides et les plus douces espérances de l’Apostolat ?
L'œuvre de la Sainte-Enfance ne réclame donc pour elle que la tâche que l’œuvre de la Propagation de la Foi serait forcée d’ajourner ou de négliger ; et pour cette spécialité à laquelle elle consacre ses modestes efforts, elle trouve des ressources que l'œuvre de la Propagation de la Foi ne saurait utiliser. Comme l'écrivait, dans les derniers jours de sa vie, Mgr de Forbin- Janson, € l'œuvre de la Sainte-Enfance n'a pas à » chercher ses recettes parmi les associés de la Propa- » gatior de la Foi ; elle ne s'adresse ni au même âge, » ni aux mêmes sentiments, ni aux mêmes positions. » Si le but définitif qu'elle se propose est semblable, » ses moyens pour l’atteindre diffèrent absolument, » Par sa pensée fondamentale, c'est à l'enfance la plus » tendre qu'elle s'adresse, c'est au cœur de l'enfant chrétien qu'’eile arle, en lui présentant un objet qui » le frappe et qui 1'émeut ; c'est sa faible épargne dont » elle réclame une petite part. De petits enfants associés » de la Propegation de la Foi sont une exception, et » le nombre n'en sera jamais considérable, L'œuvre » nouvelle, au contraire, est l'œuvre des petits enfants ; » tout y est propertionné à leur intelligence et à leurs » ressources : la prière y est courte, et Faumône, la plus »> modique que l'on puisse faire... Ainsi l'œuvre de la » Sainte-Enfance s'alimente à une source distincte de » celle où puise la Propagation de la Foi; elle va » chercher ceux qui sont hors de la portée de cette » dernière, ceux qui sont trop jeunes pour la comprendre, ceux qui sont trop pauvres pour y’ contri- » buer ; elle ramasse, pour ainsi dire, les miettes qui » lui échappent, et de ce qu'elle récolte de cette » manière, elle sauve encore un grand nombre d'âmes. »
Les derniers mois de la vie de Mgr de Forbin-Janson furent consacrés & faire connaître et à établir l'œuvre de la Sainte - Enfance dans ‘n grand nombre de diocèses de France, et même à l'étranger. Dès 1843, l'œuvre avait à Paris son Conseil central, sous la présidence honoraire de Mgr Affre, le futur martyr de nos guerres civiles, assisté de l'évêque démissionnaire de Strasbourg et de l’évêque de Versailles. Les Supérieurs des différentes Sociétés qui travaillent dans les missions: Jésuites, Lazaristes, prêtres du Séminaire des Missions Etrangères et de la Congrégation de Picpus, avec le très honoré Supérieur général des Frères des Ecoles chrétiennes, en faisaient partie, afin d'affirmer l'intérêt qu'ils portaient à l'œuvre naissante, Peu de jours avant sa mort, arrivée au mois d'août 1844, Mgr de Forbin- Janson avait la joie de constater que l'œuvre était établie dans soixante-cing diocèses, et que les nonces de Sa Sainteté, interprètes autorisés de la pensée du
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Vicaire de JÉSUS-CHRIST, avaient recommandé cette œuvre aux évêques de la Belgique, de la Hollande et de la Suisse. ;
De leur côté, les jeunes associés répondaient avec le plus naïf et le plus touchant empressement à l'appel de l’évêque missionnaire. Sa parole enflammée, portée de diocèse en diocèse, embrasait tous les cœurs, Au récit des souffrances de leurs petits frères de Chine, mourant par millions sans baptême, abandonnés de leurs parents, noyés dans les fleuves, dévorés tout vivants par des animaux immondes, toutes les âmes s'étaient émues, toutes les petites bourses s'étaient généreusement ouvertes; les mères partageaient le pieux enthousiasme de leurs enfants, et dans cette œuvre évangéliqre, elles voyaient le moyen de 5atis: faire à la fois à ce noble instinct de maternité, qui est inhé*ent au cœur de la femme, et au développement de l'esprit chrétien dans l’âme de leurs enfants, en les initiant de bonne heure aux joies de l’aumône et du sacrifice. Bientôt l'œuvre de la Sainte-Enfance eut des associés et des correspondants dans toutes les classes de la société : des princes assis sur les marches du trône, comme dans la catholique Belgique, et de pauvres orphelins de l'assistance publique ; des élèves des riches pensionnats de la capitale, et des eufants des écoles de nos plus pauvres campagnes. Quelques mois seulement après la fondation, dès 1843, l'œuvre du petit sou mensuel faisait aux missions de Chine un premier envoi de 23.000 fr. : c’étaient les prémices des riches moissons de l'avenir.
Cependant l'œuvre de la Sainte-Enfance allait passer par une épreuve bien redoutable, Un an À peine après sa création, dans le courant de 1844, elle perdait son pieux fondateur, qui s'en allait recevoir au Ciel la récompense de ses travaux et de ses souffrances, Malgré ses progrès rapides, ou plutôt en raison même de la rapidité de ses progrès, l'œuvre était encore dans la première période d'organisation, On la regardait partout comme l'œuvre personnelle de Mgr de Forbin- Janson ; c'était de lui seul qu'était venue l'initiative : c'était grâce à son éloquence, à l'ascendant de ses vertus et de son caractère épiscopal, qu'elle s'était vue accueillie partout avec tant de faveur : malgré la constitution du Conseil central, au fond, c'était sur lui que tout reposait encore, L'œuvre, privée d’un tel protecteur, pourrait-elle se soutenir, et n’allait-elle pas descendre dans la tombe avec son illustre fondateur ?
Conme toute œuvre nouvelle, l'œuvre de la Sainte- Enfance rencontrait devant elle des préventions de plus d'une sorte. Il y a, dans l'Eglise, d'excellents esprits qui sont en garde contre toute nouveauté, et qui ne peuvent se décider à admettre qu'il y ait quelque chose de bon dans ce qui ne s’est pas toujours fait ; des hommes honorables, dévoués à l'œuvre de la Propagation de la Foi, craignaient que la Sainte-Enfance ne nuisît à la grande œuvre catholique; d'autres mettaient en doute l'utilité d'une œuvre spéciale pour les petits Chinois : la Propagation de la Foi n'était-elle pas là pour subvenir à tous les besoins des missions ? Quelle nécessité de fonder une œuvre de plus, qui ne pourrait que gêner le développement des œuvres locales et diocésaines ?
Du vivant de Mgr de Forbin-Janson, le grand respect qu'il inspirait à tous avait arrêté la manifestation de ces craintes, Maintenant qu'il n'était plus là pour défendre son œuvre, on vit se réveiller toutes les préventions, toutes les incertitudes, tous les découragements,