‹ Les missions catholiques au XIXme siècle [microforme] (volume 2)Chapitre 46 sur 478 · LT 20 POTAGE · texte numérisé non relu

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et de la mort des martyrs, la Providence permit que le Czar-Pontife ne pût en jouir, Cinq ans après, une voix de femme retentissait tout à coup, aux bords de la Seine et du Tibre, pour raconter à l'Europe civilisée ce que coûte de sang et de larmes l'apostasie d'un peuple catholique, L'abbesse de Minsk, échappée miraculeusement aux prisons moscovites, vint exposer aux nations catholiques un drame effroyable, Je vais le résumer brièvement.

Siémasko, vivaient, en 1837, soixante-cinq religieuses Basiliennes, dont la plupart appartenaient aux plus graades familles du pays. Les Sœurs s'occupaient de l'éducation de la jeunesse et de l'assistance des pauvres; elles étaient vénérées de toute la population; mais, précisément à cause de leur crédit sur le peuple, l'apostat tenait à les entrainer après lui dans le schisme, Après avoir employé vainement les promesses d'abord, puis les menaces et les vexations, il résolut d'en finir par la force.

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Cependant l'abbesse Macrine, profitant des relations de plusieurs de ses religieuses, qui avaient leurs parents à la Cour, avait écrit à l'empereur, demandant pour toute faveur la permission de se retirer chacune dans leur famille, si le gouvernement ne leur permettait plus de servir les pauvres dans leur couvent. Nicolas envoya la supplique à Siémasko, en écrivant à la marge : € Renvoyé a1 saint archevêque, qui fera droit à cette demande, si elles chasgent de religion, » Auparavant le Czar avait adressé à l'apostat une lettre ainsi conçue : € J'approuve tout ce que le saint archevêque a pu faire et fera pour le rétablissement de la foi orthodoxe ; je tiens toutes ses entreprises pour saintes et trois fois saintes, J'ordonne, en cas de résistance à ses ordres, aux autorités militaires de se metti:e à toute heure et partout à sa disposition, et cet ordre, je le signe de ma propre main, Nicolas.»

Muni de cette pièce impériale, Siémasko fit cerner de nuit le couvent, et, assisté du gouverneur de Minsk, il somma les Sœurs de choisir entre l'apostasie et l'exil, Pas une ne fit défection. Le misérable ordonna alors aux cosaques de les Saisir, et de les entrainer sur la route de Witebsk. Le premier jour, on leur fit faire quinze lieues à pied ; ces malheureuses femmes, peu habituées à la marche, tombaient d'épuisement sur la route, mais on les relevait à coups de crosse, Enfin, après sept jours d'une marche forcée, pendant iaquelle plusieurs Sœurs avaient succombé, elles arrivèrent à Witebsk, et on les enfermia dans le couvent des filles noires, religieuses schismatiques.

On les jeta dans l'étable des animaux de la basse-cour, où elles trouvèrent d'autres religieuses catholiques, arrivées d'ailleurs : on les enchaina deux à deux, comme les forçats, et, dans cet état, on les employa aux travaux les plus vils et les plus fatigants de la maison. Nourries d'un peu de pain noir, en quantité insuffsante, couchant sur la terre nue, chaque Sœur était encore frapyée régulièrement deux fois chaque semaine, le mercredi et le samedi, de Cinquante coups de bâton. Leur ancien confesseur, devenu lui aussi apostat, présidait chaque fois à cette barbare exécution. Plusieurs Sœurs Moururent sous les coups, car leur corps n'était plus qu'une plaie, et cet atroce supplice se prolongea pendant des mois entiers.

Voyant qu'on ne pouvait triompher de leur constance, on se mit à leur donner pou; toute nourriture du hareng salé, sans leur permettre de boire, Ce fut un de leurs plus rudes supplices, Chaque fois qu'elles suppliaient leurs bourreaux de leur accorder un verre d'eau, on leur proposait l'apostasie, Pas une Sœur ne succomba à la tentation.

On les transporta alors à Polosck, et on les mit au service des maçons, qui bâtissaient pour Siémasko un superbe palais épiscopal, Leur faiblesse et leur inexpérience de ces sortes de travaux amenèrent la mort de plusieurs religieuses. Cinq d'entre elles furent ensevelics vivantes sous un éboulement, neuf autres furent écrasées par la chute d'un mur, Celles qui avaient été épargnées voulurent courir au secours de leurs sœurs ; on eut l'infamie d'en faire une condition d'apostasie, et, sur leur refus, on les empêcha de secourir celles qui peut-être vivaient encore.

Quand le palais épiscopal fut terminé, on s'avisa d'une autre torture, On les amenait près d'un lac glacé, on les taisait entrer dans des Sacs, on liait ces sacs autour de leur cou : alors des diacres, des séminaristes de la maison de l'évêque montaient en bateau et trainaient ces mate reuses filles après eux, en ayant soin de leur irir la tête hors de l'eau, Cette atroce promenade durait devx ou trois heures, selon le caprice des bourreaux ; après quoi, on les ramenait mourantes at couvent qui leur servait de prison. Plusieurs Sœurs périrent encore dans ce supplice,

Il y à pis, et ce qui me reste à dire jette un triste jour sur l'état morai du clergé orthodoxe, Un jour, dans une de ses nombreuses visites au couvent, l'évêque Sémiasko fit boire ses diacres et des paysans ; quand ils furent ivres, il leur jeta les servantes du Curisr, en leur disant d'en faire à leur volonté. Alors commença une scène digne de l'enfer : les coups, les blasphèmes des bourreaux se mélaient aux gémissements, aux supplications des religieuses. Mordues, piétinées, couvertes de sang et de boue, ces malheureuses ne présentaient plus qu'une masse informe.

Quand les bourreaux, las de frapper, se retirérent enfin, deux Sœurs étaient mortes : l'une avait eu la tête écrasée d'un coup de botte, l'autre était tellement défigurée, qu'il fut impossible de savoir quel coup lui avait donné la mort : huit avaient les yeux arrachés; six avaient les jambes brisées

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86 LES MISSIONS CATHOLIQUES AU XIXm"e SIÈCLE,

en plusieurs endroits, Macrine et deux ou trois vicilles Sœurs, qui avaient été nu maltraitées, demandèrent en grâce qu'on leur permit d'assister leurs compagnes : on en fit encore une condition d'apostasie, et, sur leur refus, on les entraina dans un autre local,

La plume tombe des mains et le cœur se serre de dégoût, en essayant de retracer de pareilles scènes, qui durèrent pendant sept ans, Au bout de sept ans, 51 Sœurs avaient succombé, 14 sur vivaient encore, et l'on s'apprétait à le $ expédier, pour en finir, en Sibérie, La justice de Prev, qui voulait que de pareils forfaits fussent révélés au monde catholique, permit que Macrine et trois de ses compagnes parvinssent à s'échapper, un Jour de fête patronale, où filles noires et popes étaient plongés dans l'ivresse, Quand la sainte abbesse de Minsk parut devant Gré voire XVI, le vénérable vieillard ne put retenir ses larmes au récit de tant d'horreurs, et il s'écria douloureusement : € Est-il possible que tant d'atrocités se soient commises ct que nous nen ayons rien su? » Le Souverain Pontife voulait douter encore que l'empereur de Russie füt instruit des forfaits qui se commettaient en son nom ; mais Macrine lui mit sous les veux l'ukase signé de la main même du Czar: € Saint et vénérable archevêque, ce que vous avez fait est vénérable et saint. J'approuve tout ce que vous avez fait, ét tout ce que vous ferez, Nicolas, » [n'y avait plus moyen de douter, En plein xixe siècle, à la face de l'Europe indifférente et distraite, l'empereur de Russie avait approuvé et fait exécuter des atrocités devant lesquelles eût reculé Néron.

Et l'histoire des religieuses de Minsk n'est qu'un épisode de la persécution, En 1836, un abbé d'un monastère Basilien avait été condamné, par ordre du Czar lui-même, à recevoir six mille coups de bâton, dont là plupart, il est vrai, tombèrent sur un cadavre,

En 184i, quatre autres supérieurs de monas tères, vieillards de soixante à soixante-dix ans, avaient été dépouillés de leurs vêtements en plein hiver, et placés, chacun à leur tour, sous une pompe, dont l'eau qu'on cha sur eux, se congélant sur leur peau, les enveloppa peu à peu d'un manteau de glace qui leur servit de linceul.

Et que d'autres faits du même genre ont dû se passer dans cet empire muet, où ilnyani

journaux, ni correspondances libres avec l'étran ger, où les témoins eux-mêmes de pareilles atrocités ont la bouche fermée par la crainte de

partager le sort des victimes !

& Maintenant que nous en avons fini avec Îles Ruthènes, au tour des Latins, » s'était écrié l'empereur Nicolas, quand le schisme de l'Église Unie fut consommé: c'était en 1841, Pour détruire l'Église Latine, le plus sûr était de corrompre l'épiscopat, L'archevéque de Mohilew, le successeur du fameux Stanislas Bohusez, était un prélat recommandable, et ‘ont la souplesse laissait à désirer aux veux du gouvernement, I] mourut à propos, en 1#41, empoisonné dit-on, par ordre de l'administration, et on 1: donna pour successeur Mor Paulowiski, évêque de Kauinicé, C'était un de ces hommes à tout faire come il en fallait au Czar, Myr Szyt, un de ses suffragants, ayant fait opposition aux tendances schisratiques de son métropolitain, fut enlevé de nuit, et l'on n'en entendit plus parler.

Le nouvel archevêque accorda au gouvernement tout ce qu'il voulut ; il supprima toutes les Congrégations religieuses existant encore en Russie, et malgré les protestations de Grévoire XV Let de Pie FX, il accepta la présidence du collège ecclésiastique de Saint-Pétersbourg, qui supprime la juridiction des évêques et le pouvoir du Souverain Pontife, Frappé d'excommunication pour ce fait, il méprisa les censures pontificales, et mourut dans ce misérable état. Pendant sa dernière mala: il s'était adressé à Rome, pour obtenir la levée de lexcommunication. Pie IX avait répondu : & Que l'archevéque reconnaisse sa faute et qu'il se démette des fonctions de président du collège, et par le fait même il recevra l'absolution des censures, » Mais, quand la dépéche arriva, le malheureux archevéque de Mobhilew avait comparu au tribunal de Die,

[y avait, en 1840, au pied du Caucase, une florissante mission catholique, fondée et dirigée depuis 183 ans par les KR. PP, Capucins, Cette

mission comptait alors environ 30.000 catho-

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En 1802, ‘a Gécigie et la Mingrélie étant tombées au pouvoir des Russes, les mission.

naires ne tardérent pas à s'apercevoir qu'il leur serait plus difficile de vivre sous la domination du Czar- Pontife que sous celle du Sultan

On commença par leur défendre de « cher à convertir aucun Arménien schismatique : tout infidèle baptisé par les missionnaires fut déclaré appartenir de droit à l'Église orthodoxe ; défense

leur fut faite de cominuniquer avec le Saint- Siège ou l1 Propagande, autrement que par le

collège catholique romain de Saint-Pétersbourg : défense de recevoir aucun subside du dehors ; défense de baptiser les enfants nés de Mariages mixtes ; défense de déconseiller, même en particulier, ces sortes de mariages : ordre d'accorder aux époux la bénédiction nuptiale après qu'ils se sont présentés d'abord au pope orthodoxe ; défense de construire aucune église ou chapelle sans l'autorisation écrite du gouveraeur de la provin,

| Tant de vexations ne parvenant pas encore à

décourager la patience des missionnaires, le gouvernement Russe recourut à sa tactique ordinaire :

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il chercha dans le clergé un Judas : il ne tar. pas à le rencontrer.

Un prêtre arménien, Paul Sciagoulanti homme de foi douteuse et de n

lœurs suspectes, avait été interdit et excommunié, en 1822, par le vicaire patriarcal de Constantinople, son sup rieur. Les Capucins eurent compassion de lui : ils le reçurent et le nourrirent pendant dix dans leur couvent de Tifis. Au bout de temps, ils s'entremirent pour lui faire rendre pouvoirs, Voici comment Sci: “oulanti pensa ses bienfaiteurs.

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ce ses récom-

En 1843, il adressa au gouverneur du Caucase

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un mémoire rempli de calommes atroces ci ntre le KR. P, Damien, supérieur de la mission, et contre tous Îles Capucins, Pour accréditer ses mensonges, il fit apposer sur cet acte les signatures de quinze prêtres arméniens.

Un colonel protestant, qui était un honnite homme, fut chargé par le gouvernement de faire une enquête très sévère, Le P, Damien n'eut pas de peine à se justifier, et on constata que once signatures sur guinse étaient fausses, et avaient été apposées à l'insu des prêtres que l'on mettait en cause, Sur Île rapport du colonel, le général wouverneur de la province écrivit, le

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24 février 1844, au P. Damien, une lettre officielle, dans laquelle il reconnaissait l'innocence complète des accusés et flétrissait le calomniateur.

Le gouverneur avait jugé avec équité. Mais un mois après, le 19 mars 1844, arrivait de Saint- Pétersbourg un décret impérial ainsi conçu :

« Sa Majesté a daigné souverainement ordonner que le prêtre Sciagoulanti scit le supérieur de tous les Arméniens catholiques de la Géorgie et des provinces annexes.

» Les Pères Capucins pourront continuer leur ministère dans la province, aux conditions suivantes :

» 1° Se reconnaître pour toujours sujets russes.

» 2° Ne plus correspondre avec aucune autorité spirituelle étrangère.

» 3° Cesser immédiatement toute communication avec le clergé et le peuple arménien catholique.

» 4° Dépendre uniquement du consistoire de Mohilew.

» 5° Si quelqu'un des lères Capucins refuse d'accepter ces conditions, il sera immédiatement expulsé du pays. »

C'était la ruine de la mission de Géorgie, En vain le gouverneur du Caucase écrivit, à deux reprises, à Saint-Pétersbourg, pour réclamer contre un pareil déni de justice; en vain les populations catholiques demandèrent avec larmes le maintien de la mission, tout fut inutile. Le 1 janvier 1845, les RR. PP. Capucins étaient expulsés de la Géorgie.

Vers la fin de 1845, on apprit avec surprise que l'empereur Nicolas se proposait de venir à Rom rendre visite au Pape Grégoire XVI.

Quei pouvait être le but d'une démarche si inattendue ? Le schisme triomphant venait-il insulter au catholicisme humilié et vaincu? Les journaux de toutes les nuances glosèrent beaucoup à ce sujet ; ceux qui étaient le mieux au courant de la politique moscovite et de ses ruses, pensérent, non sans apparence de raison, que le but du Czar était de faire parade devant ses sujets catholiques de ses bonnes relations avec Grévoire XVI, afin d'enlever aux victimes tout espoir de se voir secourues par le Père commun des fidèles.

Si telle était la pensée du Czar, il faut bien reconnaitre qu'elle fut déçue, Rome était encore tout émue du long martyre des religieuses Basiliennes, dont l'abbesse Macrine venait d'être

reçue par Grégoire XVI. L'empereur fut accueilli avec une politesse froide et digne ; il n'y eut ni fêtes, ni illuminations. ni démonstrations publiques ; la noblesse romaine s'abstint de le visiter, les artistes s'écartèrent de lui, le peuple ne l'honora pas même de cette curiosité banale qu'il accorde à tous les souverains de passage.

Reçu, sur sa demande, au Vatican, le 13 décembre 1845, il resta une heure dix-huit minutes en tête à tête avec le Pape. Dans ce long entretien, le Vicaire de Jésus-Cnkrisr déploya une vigueur, une franchise tout apostoliques. Ce vieillard de 82 ans fut sublime d'éloquence, dans la majestueuse simplicité de sa douleur. Après les premiers compliments, il dit à l'empereur qu'il était heureux d'avoir assez vécu pour dire enfin la vérité à un si grand potentat. Le Czar, interdit de ce début, essaya de nier les faits, en disant qu'il ne fallait pas croire tout ce que les gazettes racontent ; mais le Pape avait pris ses précautions, il s'était muni des pièces authentiques, qu'il fit passer sous les yeux de l'empereur, en lui prouvant, sans aucune échappatoire possible, que les journaux, étaient loin d'avoir tout dit, Le Czar se rejeta alors sur les lois de son empire, qu'il était bien forcé de faire exécuter. « Sire, répondit le Pontife d'une voix émue, ce sont des lois humaines, que Votre Majesté peut changer, et je réclame contre elles, au nom de la loi de Dieu. Tous deux, Sire, nous sommes souverains ; mais avec cette différence que vous pouvez toujours modifier les lois de votre empire, au lieu que je ne puis rien sur celles du mien. Tous deux nous paraitrons bientôt devant le Juge suprême, moi sans doute avant Votre Majesté ; mais Votre Majesté y viendra après moi. L'un et l'autre nous aurons à rendre compte de notre gouvernement. Cette pensée m'impose le devoñ de réclamer ici en faveur de mes fidèles enfants, qui vivent dans les États de Votre Majesté, »

Le Czar, vivement ému, se leva et baisa à plusieurs reprises la main du Pape, promettant de faire faire des enquêtes et de satisfaire aux désirs du Pontife,

Quand, au sortir de l'audience, il reparut sous la colonnade, les spectateurs remarquérent tous que le Czar, qui, en entrant au Vatican, avait une attitude affectée et théâtrale, se retirait atterré et sous le coup d'une émotion profonde,

Six mois après, au mois de juin 1846, le vieux

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