R. Croves, Voyage dans l'Amériaue centrale, ch
2. {ncidents d'un voyage dans l'Amérique centrale, pax John Stephens, ch, 2.
LES MISSIONS CATHOLIQUES AU XIXm SIÈCLE.
Le Vénézuéla, de son côté, a 2.200.000 habitants, sur lesquels 325.000 Indiens catholiques et 75.000 païens,
Mais la situation religieuse des uns et des autres est lamentable. Depuis l'émancipation, mais surtout depuis quarante ans, le Vénézuéla et la Colombie sont le théâtre de révolutions perpétuelles. Les religieux de Saint-François, qui ont autrefois converti le pays, avaient une province de Colombie et deux beaux collèges apostoliques à la Nouvelle-Grenade. [ls ont été expulsés, comme tous les autres religieux. Plus d'apôtres pour annoncer l'Evangile aux païens, plus de pasteurs pour instruire et garder dans la foi les Indiens déjà convertis. Les bons prêtres ont été éloignés du pays, et l'esprit chrétien a bien diminué, sinon péri, chez un peuple autrefois tout catholique.
Il y a quelques années, un Père Jésuite, passant par la ville épiscopale de Carthagène, voulut aller rendre ses devoirs à la tombe de saint P. Claver, l'apôtre des nègres, qui baptisa à lui seul quatre cent mille idolâtres. Dans cette ville embaumée, il y a deux cents ans, des vertus héroïques et des miracles du Bienheureux, le nom de Claver ne réveillait plus aucun écho, et sa tombe était inconnue, À l’ancienne maison des Jésuites, transformée en hôpital, une chambre vide et malpropre, qui avait longtemps servi de geôle, était l’ancienne cellule du saint; sa tombe fut retrouvée sans honneurs, dans l’église profanée des Jésuites, transformée en préau. L'évêque avait bien eu l'intention de faire transporter à la cathédrale le corps du Bienheureux ; puis ii avait été banni à deux reprises, et son projet n'avait pu aboutir, Quelques mois avant d’être assassiné, le catholique président de l’Equateur, Garcia Moréno, avait entamé à son tour des négociations avec le gouvernement Colombien, afin de faire exhumer le saint corps et de le faire transporter à Quito, où on lui aurait rendu les honneurs qui sont dus aux reliques des saints. Là encore la mort vint arrêter le projet. Un pareil abandon d’une des gloires les plus pures de l'Eglise catholique en dit long sur la situation religieuse d’un pays.
Voilà où en arrive un peuple catholique, quand il s'abandonne à la direction des Sociétés secrètes. Au lieu de procéder d’une manière sanglante, comme aux premiers siècles, on attaque l'Église à coups de décrets et de lois forgées exprès pour l'asservir. On commence par expulser les religieux, on exile ou l’on annule les bons prêtres, tous ceux qui seraient capables de parler et de faire obstacle au programme de la secte,
Peu à peu le silence se fait, toutes les têtes, même les plus hautes, se courbent sous le joug, l'esprit chrétien s'éteint, faute d’aliment, et un jour, on s'aperçoit avec stupeur qu’un peuple tout catholique est devenu apostat sans presque y penser, La persécution sanglante l’eût réveillé de
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RL 6 IV. — ÉQUATEUR. pr
OUS voici arrivés enfin à une terre sur N laquelle la Révolution cosmopolite a été vaincue, grâce à l'énergie et à l'inflexible droiture d'un grand chrétien, Garcia Moréno, mort martyr de son dévouement absolu au catholicisme ; mais, comme le répétait en expirant le héros : «si les hommes succombent, DIEU ne meurt pas. »
Après être retombée, pendant quelques années, sous le joug des radicaux, la République du Sacré-Cœur a fini par s’en délivrer, et tout fait espérer que ses gouvernants continueront à nous donner le spectacle, trop rare, hélas ! d’une République soucieuse des droits de l'Eglise et respectueuse de la liberté de l'apostolat.
Aux derniers recensements, l’'Equateur comptait 1.146.033 habitants, sur lesquels 945.000 catholiques ; ce qui donne environ 200.000 sauvages demeurés païens. Ils habitent au-delà des Cordillères des Andes, au milieu d’une immense plaine boisée de douze mille lieues carrées, qui confine : au nord, à la Colombie, à l'ouest, au Brésil, et au sud, au Pérou. Là, aux bords du Napo, du Maranon et des nombreux affluents de l’Amazone, vivent, à l'ombre des grands bois, une centaine de peuplades sauvages, qui se partagent en deux groupes : les Jivaros, belliqueux et farouches, sur lesquels jusqu’à présent l'apostolat catholique a échoué, et les Napos, plus dociles et plus doux, dont un grand nombre embrassèrent, au siècle dernier, le christianisme.,
En 1750, les Jésuites avaient déjà converti soixante-quatorze de ces peuplades et comptaient 160.000 Indiens catholiques. Après leur expulsion, le gouverneur espagnol de Quito essaya de substituer aux religieux des prêtresséculiers ; mais il était à peu près impossible à ces prêtres, isolés et sans traditions, de s'imposer aux Indiens et de gouverner les Réductions. Des Dominicains de Quito restèrent seuls chargés de l’ancienne mission de Canélos, fondée par eux au XVIIIe siècle. Puis survinrent la guerre de l'indépendance et les bouleversements politiques qui, à l'Équateur comme dans les autres États de l'Amérique du Sud, tarirent la source des vocations et portèrent. un coup mortel aux Instituts religieux. Sous la domination des radicaux, les couvents furent transformés en casernes, et les religieux, forcés de
vivre côte à côte avec des soldats grossiers, ou dispersés çà et là, perdirent bientôt l'esprit de leur saint état. Les missions indiennes furent donc complètement abandonnées ; les pauvres Indiens, laissés à eux-mêmes, désertèrent les Réductions Pour retourner à la vie sauvage, et iis retombèrent peu à peu dans les superstitions du paganisme,
| livrer en échance
LES MISSIONS INDIENNES DE L'AMÉRIQUE DU SUD, 1800-1890. 247 mem nn
Les choses demeurèrent en cet état, à l'Équateur, jusqu'en 1850, époque où Garcia Moréno, après avoir triomphé des radicaux qui désolaient depuis trente ans le pays, fut porté au pouvoir. Son premier soin fut de rendre + l'Église sa liberté, en concluant avec Rome un concordat vraiment libéral et catholique ; puis il rappela les Jésuites et s’appliqua, d'accord avec le délégat apostolique envoyé par Pie IX, à la réforme des autres Ordres religieux, Dès 1862, les Jésuites reprirent les missions du Napo, et un vicaire apostolique fut nommé pour diriger le travail des missionnaires,
Les Indiens, habitués depuis près d’un siècle à l'indépendance et livrés À tous les vices de la vie
GARCIA MORÉNO,.
sauvage, accueillirent d’abord avec défiance leurs nouveaux apôtres. Ceux-ci trouvaient dès l’abord devant eux trois grands obstacles : la corruption des mœurs, l’ivrognerie et le commerce avec les blancs. Ce dernier obstacle était le plus fort, Les trafiquants de l’'Équateur abusaient indignement de la simplicité et de la faiblesse des sauvages pour les rançonner. Chaque année, pendant la belle saison, on les voyait s’abattre, comme autant d'oiseaux de proie, au milieu des forêts habitées par les Indiens. Arrivés dans un village, ils commençaient par appeler .le Cacique et lui demander le nombre des habitants Sur sa réponse, ils déballaient ieurs marchandises et les distribuaient à leur gré, sans s'inquiéter de la volonté des sauvages, fixant en même temps la quantité de poudre d’or qu'on devait leur ge. Inutile de protester et de refuser les objets dont on n'avait pas besoin. I] fallait s'exécuter et payer cette carte forcée,
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ce qui réduisait les Indiens à une misère extrême.
Pour égayer un peu les victimes de leur avarice, les marchands les enivraient, et leur vendaient même de petites machines à distiller, afin qu'ils pussent faire eux-mêmes leur eau-de-vie, et s'enivrer dans le cours de l’année, Grâce à ces relations avec les blancs, la corruption des mœurs et l'ivrognerie étaient extrêmes parmi les sauvages. Les missionnaires comprirent bientôt qu'il n'y avait rien à faire avec ces malheureux perdus de vices, si l'on ne commençait par couper le mal à la racine, en réglementant sévèrement le commerce avec les blancs. Sur leur rapport, Garcia Moréno rendit, en 1870, le décret suivant qui fit bondir tous les libéraux de l'Equateur :
€ Considérant qu’il est impossible d'organiser un gouvernement civil parmi des peuplades encore sauvages, considérant d'autre part que, sans une autorité quelconque, la vie sociale est impossible, nous déléguons aux Pères missionnaires une portion de notre autorité sur les Indiens. Ils établiront un Cacique dans chaque centre de poprlation et l'investiront du droit de maintenir l’ordre et d’administrer la justice. Les missionnaires pourront imposer des peines légères pour les délits ordinaires, bannir du territoire de la mission les perturbateurs incorrigibles et envoyer à Quito les homicides, pour y être jugés. Dans chaque centre, on ouvrira, aux frais du gouvernement, une école qui sera obligatoire pour tous les enfants au-dessous de douze ans. La vente forcée ou à crédit est rigourcusement prohibée, sous peine deconfiscation des marchandises et de l'interdiction du territoire indien. »
Enfin le décret promettait aide et protection aux missionnaires. Cette dernière clause n'était pas superflue, comme on va voir.
Au fond, Garcia Moréno, éclairé par son sens chrétien, en revenait purement et simplement au système des Réductions ; ce qu'il faudra toujours faire au début des missions indiennes, si l’on veut obtenir des résultats durables : mais rien de plus opposé aux idées modernes sur la sécularisation du pouvoir, la grande conquête de 1789. On comprend l'exaspération des trafiquants, gênés dans leur honnête commerce, et les calomnies qu'ils vomirent contre les Pères Jésuites, transformés en oppresseurs des Indiens. En 1874, un parti de révolutionnaires, s'enfuyant au Pérou, traversèrent le Napo ; ils se ruërent sur la maison des missionnaires, qu’ils appelaient les complices du tyran, les enchaînèrent après les avoir accablés de mauvais traitements, pillè-
rent la chapelle, volèrent les vases sacrés et |
forcèrent les religieux à les suivre au Pérou. Quelques années plus tard, les sauvages euxmêmes, égarés par les calomnies des marchands, mirent le feu à la mission. Mais Garcia Moréno ne se laissait pas facilement décourager. Il envoya une compagnie de soldats pour rétablir l’ordre dans la forêt,
À partir de ce moment, les travaux des missionnaires commencèrent à porter leurs fruits : une vingtaine de Réductions se formèrent, comprenant environ 10.000 Indiens revenus aux
pratiques du christianisme ; partout s'élevèrent d'humbles chapelles, des écoles furent ouvertes pour l'instruction des jeunes Indiens, et l'œuvre parut un moment si avancée que, lorsqu'il fut frappé par le fer des assassins, le Président songeait à demander au Saint-Siège l'érection d’un sécond vicariat apostolique ; lui-même se promettait de descendre dans ces régions inconnues pour apprécier par ses yeux les besoins spirituels et temporels des populations sauvages. Hélas! avec le héros catholique s'évanouirent en partie les espérances de l'apostolat; les trafiquants rentrèrent au Napo, chassèrent les Jésuites, dispersèrent les Réductions, et détruisirent en quelques mois le travail de douze années,
Quelques religieux isolés parvinrent à se maintenir au milieu des tribus errantes, mais dépourvus de tous moyens pour améliorer le sort des Indiens et les arracher à la rapacité des blancs, leurs exploiteurs et leurs corrupteurs.
Dans ces dernières années, les conservateurs étant revenus au pouvoir, les Jésuites ont pu reprendre avec plus de succès leurs missions du Napo et le vicariat apostolique a été rétabli, De leur côté les Dominicains de Quito ont recommencé, au prix de bien des souffrances, leur ancienne mission de Canélos, parmi les Jivaros, Ces tribus, à l'exception des Indiens de Canélos, sont demeurées inaccessibles à tous les efforts de l’apostolat. Belliqueux et cruels, vivant uniquement de pillage, ces barbares semblent n'avoir aucune idée religieuse ; ce sont, dans la force du terme, les libres-penseurs de la forêt.
La tribu de Canélos,convertie par les Dominicains depuis deux siècles, sert de barrière entre ces féroces sauvages et les tribus beaucoup plus paisibles des Napos. Puisse la nouvelle préfecture apostolique, érigée dernièrement sur le territoire des Jivaros, amener peu à peu ces barbares, d’ailleurs intelligents, à la civilisation et au christianisme!
Les missions indiennes de l’Équateur comptent actuellement environ 12.009 néophytes, 10.000 Indiens-Napos, sous la direction des Jésuites, et 200 Jivaros (Canélos), sous celle des Dominicains.
Aux dernières nouvelles, 1897, la République de l’Équateur est retombée aux mains des
radicaux, qui y exercent leurs exploits ordinai-
res : expulsion en masse des religieux, pillage des biens d'église, vols, assasinats! Usqueguo,
| Domine, usquequo !