‹ Les missions catholiques dans toutes les parties du monde [microforme]Chapitre 113 sur 175 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

toujours sérieusement tant de monde, dans un pays où les instruments ous manquent, où l’agriculture se réduit à arracher les mauvaises herbes qui croissent autour de l'arbre à pain ; car cet arbre se reproduisant de ses racines , il n’est besoin ni de labour ni de plantation. En ce moment, nous faisons beaucoup de défrichements » et nous tâchons de reconquérir les terres que la paresse des anciens propriétaires avait laissé envahir par les roseaux.

» Ce que nous avons le plus à cœur, c'est de construire des églises plus décentes et plus solides que les misérables hangards dont il a fallu nous contenter jusqu’à ce jour, quoiqu’ils donnent entrée aux animaux, aux insectes, aux vents et } Ja pluie. En vérité, si la foi ne nous enseignait pas que notre divin Mattre est né dans une pauvre étable, oserionsnous chaque jour offrir l'adorabie Victime dans un lieu si peu digne de sa majesté? D'un autre côté, chez un peuple Pareil , il est presque toujours nécessaire de frapper les sens pour pénétrer jusqu'au cœur. Oui,

là je mourrai content,

» Nous avons entrepris à la fois deux chapelles, l’une à la grande île, l'autre dans le petit ‘ot d’Akéna où je fais ma résidence. J'ai béni la première pierre de celle-ci le 24 octobre 1837, jour de saint Raphaël, à qui elle est dédiée; elle aura de cinquante à cinquante-cinq pieds de long sur vingt de large, la sacristie comprise dans la longueur. Elle sera construite en pierres brutes avec un ciment de chaux et de sable ; c'est tout ce que nous pouvons faire, faute d'outils et d'ouvriers. Nos insulaires sont pleins de bon vouloir; mais c’est à la longue seulement qu'on pourra les former à ces sortes d'ouvrages ; ils ne sont encore en état que de transporter les matériaux et de servir de manœuvres. Ainsi, toute notre ressource consiste dans nos deux bons frères Soulier et Fabien, et encore se trouventils présentement sans outils de Maçonnerie ; ceux qu'ils avaient apportés sont hors de service. Nous avons une forge ; mais où prendre du charbon ? et puis, deux hommes seuls ne pouvaient suffire à exercer tous les métiers ;

ils espèrent que la divine Providence viendra à leur secours par l’entre-

mise de M. Caret. J'ai fait distri buer dans la grande tle toutes nos her-

minettes, en ajoutant la Promesse de remplacer ces instruments lorsqu'ils

seraient usés, Jusqu'ici aucun navire n'a pu nous en fournir, et me voilà

devenu débiteur insolvable, La pierre que nous employons à bâtir se

nomme puga dans la langue du Pays ; on la tire dela mer ; à la grande fle

elle se travaille facilement ; ici elle est plus dure, et il faut de fortes pointes pour l'entamer. à » Permettez-moi, mon bon Père, d’insister de nouveau sur l'impossibilité où se trouvent nos Frères de suffire à tous les besoins ; ce n’est assurément pas l° courage qui leur manque, ce sont le temps et les forces. Qu'on se figure de pauvres missionnaires arrivant dans une île dénuée de tout, où ils n’ont pour abri que la voûle du ciel, pour vêtements que ce qu'ils ont apporté, pour nourriture que celle du pays , bien aigre et bien amère à des estomacs étrangers : voilà notre prsition au milieu d'un peuple paresseux, toujours prêt à recevoir, hors d'état de donner aucun secours. Il a donc fallu tout créer et pourvoir à tous les besoins. En arrivant ici, nos Frères ne trouvèrent pas même de quoi faire un manche de marteau, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'ils se procurèrent quelques morseaux de bois pour les objets de première nécessité. Durant deux années, nous avons couché, les uns sur les malles, les autres sur des claies de roseaux ; des pierres brutes , des troncs d'arbres nous servaient de siège. J'ai célébré dans l'une de nos églises un baptème de quatrevingts personnes , durant lequel mon trône épiscopal était une vertèbre d’une baleine échouée sur cette côte à une époque dont on a perdu le souvenir. Actuellement nous sommes un peu mieux, du moins à Akéna; nous avons une petite maison ct des chaises ; et tout cela, nous le devons à nos chers Frères. Dans fes autrestles, le missionnaire est encore dénué de tout, aussi bien pour lui-même que pour le saint ministère. » Il ne faut point compter sur les prêtres pour Les travaux manuels ; outre qu'ils y sont ordinairement peu versés, leur ministère, à toute heure réclamé, léar interdit de se livrer à aucune autre occupation. Les difficultés d’une langue qui n’est soumise à aucune règle, et dont ils sont obligés de faire usage plus tôt qu'ils ne voudraient pour distribuer le pain de la parole , absorbent tous leurs moments de ioisir. Ils se croient fort heureux lorsqu'ils peuvent trouver le temps de raccommoder leurs habits et de laver leur linge; car aucun n’est exempt de cette double obligation. La dernière n’est pas fort embarrassante ; mais la première est un peu plus difficile, et pour surcroît d'embarras , les insulaires , qui en savert encore moins, exigent des leçons. Il faut parattre ne rien ignorer, et l'on est souvent obligé d'enseigner ce qu’on n'apprit jamais. » Je désire, bon Père, que tous ceux que vous enverrez ici soient aussi vertueux , aussi laborieux que les chers Gilbert et Fabien ; ils nous rendent les plus grands services. Dieu , à la gloire duquel ils se sont con-

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CHAPITRE V DUT sacrés sans réserve, leur donne évidemment l'intelligence, comme il la donna autrefois à Bésélie] et à Oliab dans le désert. Fabien , menuisier de

SOn élat, n’avait de sa vie touché la truelle ; il vient de faire son apprentissage en bâtissant avec Gilbert la petite maison que j'habite, Tout le monde la trouve faite de main de maître; cela me fait espérer qu'ils réussiront encore mieux à nous construire des églises, pourvu que Dien leur donne vie et santé. À la grande île, le frère Florit fait l'école et apprend aux insulaires à tailler le puga ; de notre côté, nous travaillons à monter notre imprimerie; car, bien que nous ne possédions pas encore parfaitement la langue, nous ne laisserons pas d'imprimer bientôt les prières et les instructions les plus faciles et les plus nécessaires.

» Je ne vous dirai pas, bon Père, que la paix et l'union n’ont pas cessé de régner parmi vos enfants. Et comment pourraient-ils se faire la guerre entre eux, puisqu'ils se sont unis pour la faire au démon ? M. Laval exerc le saint ministère dans les trois îles ; Dieu lui a donné le talent de la direction des âmes. Je compte l’envoyer dans quelques jours à Crescent, qui n'est pas loin de l'archipel. M. Liausu demeure à la grande île; ses Connaissances en médecine ont été fort utiles à la mission. La première année, ces peuples avaient été attaqués d’une sorte d'épidémie 3 il conserva la vie à un grand nombre de malades , et procura le baptême à la plupart des mourants, Ses remèdes, presque toujours heureux , lui ont acquis l'affection et la confiance des insulaires, Au reste, il prétend, dans sa modestie, que la médecine de ce pays se réduit à fort peu de chose,

« Le pauvre vicaire apostolique réside toujours à 1a petite île d'Akéna ; il porte ses vœux bien plus loin ; mais jusqu'à ce moment la divine Providence ne Jui a Pas permis de les réaliser, Vous savez les efforts que Nous avons faits pour ne pas demeurer oisifs au milieu d’un si vaste champ. Au moins, si le Seigneur retarde encore l'accomplissement de nos désirs , faites en sorte , Par VOs prières , que ce ne soit pas à. cause de mes péchés.

» Encore un mot sur le dénüment de nos chrétiens, Jusqu'ici ils ont trouvé le moyen de se vêtir un peu avec les produits de la pêche de la nacre ; mais la nacre s’épuise. Les vêtements qui nous viennent de France ou de Valparaiso ne sauraient suffire pour tant de monde ; nous sommes à la veille de voir un peuple si intéressant retourner , malgré lui, à la nudité du paganisme. Oh! qui aura pitié de sa misère? Le coton vient en abondance dans nos iles ; quelles obligations ne vous aurions-nous pas ,

bon Père, si à tout ce que vous avez fait pour nous vous pouviez ajouter un autre bienfait, celui de nons envoyer un homme capable de mettre le coton en œuvre ! Outre l'avantage de vêtir les membres de Jésus- Christ, nous aurions encore celui d'occuper une grande partie de la population, ce qui est essentiel pour la conservation du bien opéré jusqu'à

ce jour.

» Veuillez, mon bon Père, excuser, avec votre indulgence ordinaire ,

cette lettre écrite à la hâte. Je ‘me recommande à vos prières, à celles. de toute la famille, et je suis pour la vie votre dévoué fils. »

Extrait d'une lettre do M. Cyprien Liausu, prêtre de la Société de Picpus.

« Archipel Gambier, le 22 janvier 1837.

» …… Cette année, nous avons fait, dans les trois petites Îles , la procession du Saint-Sacrement. Les reposoirs, simples et pauvres , avaient cependant leur beauté; les bois étaient garnis d'étoffes qui se font de l'écorce du mürier à papier ; quelques guirlandes en feuilles d'arbre achevaient la décoration, chef-d'œuvre de M. Laval , qui y avait travaillé pendant plus d'un mois. Les pieux chrétiens d'Europe, en voyant la disposition de ces reposoirs , n'auraient pu s'empêcher d’admirer l'adresse de l'ouvrier, tout en gémissant sur la pénurie des ornements. Mais, je le dis avec peine, nos autels sont encore bien plus pauvres, formés de roseaux entrelacés ; et pour toute parure et toute marque de religion , nos églises en feuilles ne possèdent qu'une petite croix. Cependant les trésors et les parfums que le Seigneur aime, la foi, la simplicité, la ferveur , ne manquent point sous ces temples indigents. Nos néophytes se comportèrent à ces processions comme des religieux le pourraient faire en France. Le roi et ses oncles portaient le dais. Les habitants des trois les apportaient auprès des reposoirs tout ce qu'ils avaient, pour l'offrir , disaient-ils, au Seigneur Dieu Rédempteur. Cette procession n'aura lieu l'année prochaine que dans la grande île (4).

(1) M. Honoré Laval, dans une lettre de la même date, ajoute quelques traits à cette

intéressante description :

« Le chemin par où devait passer le Saint-Sacrement fut sablé dans toute sa longueur.

Les enfants, les pères même et les mères, s’employaient sans relâche aux préparatifs de la cérémonie : ils vinrent demander la perm:asion de travailler la nuit, de crainte de

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