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CHAPITRE I

i/aFRIQUE. LA TERRE ET LES HOMMES

Le grand continent que nous désignons sous le nom à' Afrique^ n'a d'appellation générale chez aucune des populations indigènes qui s'y sont développées : aucune d'ailleurs n'en a jusqu'ici connu l'ensemble. Chaque pays a son nom spécial, et, quant au reste, c'est simplement « la terre, l'intérieur, la forêt »

Au x"" siècle, le lexicographe grec Suidas donne le mot « Afrique » comme Tàppellation primitive de Cartilage : Kxpyr.Swv r\ xal 'Aopixvi vltX B'ipça \t'^(^\jÀ^'f\. Emprunté à la langue phénicienne et désignant une « colonie détachée » de Tyr, il s'étendit peu à peu à toute la contrée lybienne occupée par les Romains. C'est dans ce sens encore que l'entend au xf siècle le pape saint Léon IX qui, appelé à se prononcer sur la primauté des évoques de l'ancienne Numidie, écrivit ces paroles, gravées en lettres d'or sur la récente basilique de Carthage : « Sine (lubio^ post romanum pontiftcem^ primas Arc/iiepiscopus et totius Afrivie maximus melropolitanus est Carthagiriiensis Episcopus. » A leur tour, les Arabes se sont emparés du mot, et il a fini par englober le continent tout entier.

Considérée dans son ensemble, l'Afrique se présente comme une masse d'environ 3o millions de kilomètres carrés. — TEurope n en ayant que lo millions, — jetée en travers de Téquateur, entre la Méditerranée, TAtlantique et TOcéan Indien, et rattachée à Tancien continent par le seul isthme de Suez. Sa forme générale est celle d'un triangle irrégulier : la pointe se tourne directement vers le Sud ; trois grands enfoncements principaux en découpent largement les côtés — les Syrtes, le golfe de Guinée et la mer Rouge; — et les angles les plus saillants, faisant face aux quatre points cardinaux, sont marqués par le cap Blanc, le cap Vert, le cap des Aiguilles et le cap Guardafui. Celte forme compacte, ramassée, presque sans découpures, sans baies et sans ports, est une des raisons qui ont le plus influé sur l'évolution du continent, en s'opposant aux relations avec le reste du monde avant l'utilisation de la vapeur.

Après une bande côtière, plus ou moins étendue, les terres s'élèvent, et c'est en courant sur des seuils de roches, rapides, chutes et cascades, que la plupart des cours d'eau descendent à la mer : autre difficulté pour pénétrer à l'intérieur. Pendant que les différentes sources formant, par exemple, le fleuve immense des Amazones, se réunissent au pied des Andes à une altitude d'à peine 200 mètres, le Congo prend naissance à 1800 mètres, le Nil à 1200, le Niger à 85o.

D'ailleurs, point de système orographique régulier, comme en Europe, en Asie, en Amérique; mais une sorte de chaîne côtière qui soutient les plateaux de l'intérieur, puis çà et là, inégalement répartis, l'Atlas, les monts d'Abyssinie, ceux du Cap, de l'Orange et du Transvaal, le Kenya, le Kilima Ndjaro, le Mfoumbiro, le Cameroun, s'élèvent jusqu'à .5 et Gooo mètres, pareils à des îles où s'étagent en gradins les zones d'une végétation variée, depuis le palmier dont la tète s'étale au feu de l'équateur, jusqu'à l'humble plante, qui, pour voir le ciel et pour vivre, doit percer les neiges éternelles....

L'aspect massif et rudimentairc qui caractérise ses contours

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se retrouve partout sur le continent : on dirait que l'Afrique a été moins travaillée que les autres parties du monde. C'est là qu'on voit, plus qu'ailleurs, les grosses montagnes qui surgissent tout à coup, sans préparation, du milieu des plaines; les grands lacs aux plages indécises, les dépressions lacustres et les bassins fermés; les longs fleuves « dont la ramure s'étend sur des centaines de millions d'hectares », et qui s'attardent en des marais ressemblant à des terres inachevées; les immenses forêts et les déserts sans fin; et, pour répondre à cette nature partieulic»e, des plantes énormes comme le baobab, des animaux étfangcs comme la girafe, rélépliiinl.

l'hippopotame et le goiillc

Cette forme coni|i;uU' et cette position en travers de la ligne équatoriale donnent à l'Afrique une certaine symétrie dans les phénomènes atmosphériques, cl ceux-ci ont cnlrainé des résultats parallèles, au Nord et au Sud, pour l'aspect des terres, la formation de la végétation et même la distribution des animaux et des peuples.

Sous l'Equateur, les pluies sont fréquentes et torrentielles, l'atmosphère est chargée d'humidité, la chaleur élevée et d'une égalité presque constante. Une énorme quantité d'eau rassemblée en mers aériennes par le fait des vents alizés qui, en se rencontrant, se neutralisent l'un l'autre, est précipitée par des orages quotidiens, et forme ces vastes réservoirs de l'intérieur d'où s'écoulent les principaux fleuves, le Nil, le Congo, le Zambèze, sans parler du Tchad et

i LES MISSIONS CATHOLIQUES

de ses affluents, de la Bénoué et du Niger. C'est dans cette zone aussi que s'étend la grande forêt, avec ses arbres reposant sur des bases puissantes et s'élevant en fûts magnifiques au-dessus d'un sous-bois plus ou moins vigoureux, avec ses lianes infinies, avec sa végétation débordante et toujours verte.

Mais ce n'est point là, comme on pourrait le penser, qu'habitent les grands troupeaux d'animaux — à part les éléphants ; ce qui caractérise la forêt vierge africaine, où Ton peut passer des jours et des mois sans presque voir un coin du ciel, c'est le silence, interrompu seulement, pendant le jour, par quelques battements d'ailes qu'on entend là-haut, et, du soir au matin, par la musique aiguë des insectes qui chantent. Seulement, de temps à autre, une branche pourrie s'affaisse, un singe pousse un cri, un éléphant passe dans l'inextricable fouillis avec la facilité d'une souris dans un champ de blé. L'homme perdu dans cette masse grandiose de verdure, où aucun point de repère ne le dirige, où nul être ne lui répond, se sent inquiet et malheureux, jusqu'à ce que, un coin de forêt ayant été abattu pour l'emplacement d'un village, il retrouve le soleil libre dans un ciel sans fin....

Des deux côtés de l'Equateur, jusque vers le 1 5*" degré de latitude nord et le id" sud, s'étend une zone à double saison pluviale, coupant l'année en saison pluvieuse et en saison sèche, suivant que les vents alizés apportent les nuées dans l'un ou l'autre hémisphère. C'est à cette double zone que la grande foret prend fin; on n'y retrouve guère la perpétuelle verdure qu'en longs rubans jetés le long des cours d'eau, ou se pressant dans les vallées, ou s'élageant sur le flanc des montagnes. Pendant deux, trois, quatre ou six mois, la pluie tombe, parfois durant des journées entières; mais le reste de l'année, la sécheresse est souvent très dure. Alors le sol se fend, les ruisseaux et les torrents laissent à nu le sable et les pierres de leur lit, plusieurs arbres perdent leurs feuilles, pendant que les autres les inclinent tristement, racornies et souffrantes; et sur des

LA Tiinnt: et les hommes

espaces immenses, plaines, collines et vallons, où se succèdent, plus ou moins clairsemés, les arhres et les arbustes, les bosquets naturels et les impénétrables halliers, bientôt les longues graminées se dessèchent et semblent se préparer pour un incendie général.

Il ne manque jamais. Pour les Noirs, comme pour les enfants, c'est toujours une jouissance que de détruire, et, du reste, rien n'est beau, la nuit, comme un feu qui s'allume en vingt endroits : on dirait autant de villes en Hammes.

Quand le feu a ainsi passé, bien tristes sont ces grands espaces noircis qui semblent porter le deuil de la vie ; pas un arbre n'y verdit, pas un oiseau n'y bat de l'aile, pas un insecte n'j' bourdonne.

Cependant, peu à peu, la nature semble se réveiller doucement. La sève, qui s'est reposée pendant la sécheresse, commence à remonter dans les troncs, les herbes repoussent, les feuilles reparaissent au bout des branches. Vienne alors une pluie légère et, subitement, tout reverdit dans les solitudes, les oiseaux se rappellent dans les arbres rajeunis, et, à travers les prairies naturelles, couvertes d'herbes tendres, on voit maintenant circuler les troupeaux d'antilopes, les girafes, les zèbres, comme dans un parc sans fin où tous

les animaux auraient été rassemblés ; car les pays de cette zone sont ceux où le gibier abonde, et c'est une de leurs beautés.

Au delà de cette double zone, qui commence par des paysages équatoriaux et qui finit par un aspect semi-désertique, s'en étend une autre, zone « de roches, de graviers, de marnes, d'argiles et de sables presque complètement stérilisés » (E. Reclus). Au Nord, c'est le Sahara et le désert de Lybie; au Sud, c'est le Kalahari et les solitudes qui l'entourent. L'une et Tautre de ces zones — la première surtout est immense — égalent plus du tiers du continent (loGooooo kmq.); la brousse, les steppes, les plaines herbeuses en occupent deux millions; les forêts et les terres cultivables environ six, et les lacs deux.

Cette région désertique n'est telle d'ailleurs que parce qu'elle est presque entièrement privée de pluie : les vents y passent, emportant vers l'Equateur toute la vapeur d'eau et n'y laissant qu'une atmosphère où le soleil triomphe. C'est le pays « où le ciel est sans nuage et la terre sans ombre ».

Et cependant le désert a aussi ses beautés captivantes, sa grandeur et son attrait : nulle part Dieu n'y apparaît plus grand, et l'homme plus petit. On a comparé son aspect à celui de l'Océan, et cette comparaison est juste : comme sur mer, le souffle capricieux des vents y dessine perpétuellement de longues rides mouvantes sur le sable jaune qui le recouvre; des dunes aux contours moelleux ou nettement coupées s'y dressent comme des vagues; des plantes d'un vert foncé s'y traînent, pareilles à des algues; des arbustes rabougris et épineux s'y groupent en îlots; et, au loin, des troncs de palmiers qui surgissent ressemblent aux mâts d'une flotte qui aurait sombré; quelques carcasses blanchies paraissent errer comme des épaves, et, pour achever la ressemblance, des caravanes, pareilles à des navires en marche, traversent les longs espaces en soulevant la poussière.

Nulle part également la chaleur du jour n'est aussi pénible ; mais nulle part la nuit n'est aussi belle, le matin aussi doux, le soir aussi

LA TERRE ET LES HOMMES 7 reposant, !e ciel aussi lumineux, l'espace aussi grand : on vit tlans un bain d'air et de lumière, et la misérable terre qui vous porte ne semble plus compter pour rien

En réalité, ces déserts marquent, des deux côtés, les véritables limites de l'Afrique, en dehors desquelles on ne trouve plus qu'un sol, un climat, une ilorc, une faune, et même une population, qui ne

lui appartiennent pas en propre. Au Nord, le

littorîil maurétanîen ci I naîque se rattachent par tout leur ensemble aux terres européennes d'en face; la Lybie et l'Egypte se continuent elles-mêmes en Syrie, et le Sahara se prolonge en Arabie : la Méditerranée et la mer Rouge sont deux grands lacs dont les bords se répondent. Au Sud, il en est de même : la région du Cap est devenue aujourd'hui colonie européenne, par la population, la faune et la flore, comme elle l'était par le sol et le climat.

Ainsi, aux deux extrémités du continent, on trouve, avec la vigne et le blé, le bœuf et le mouton, l'Kuropéen fondant des familles et des clablissemcnts fixes. Dans les zones désertiques, c'est le régne du dattier, des acacias, des mimosas, des plantes bulbeuses et grasses rampant sur le sol, de l'autruche, du chameau, et des races humaines plus ou moins nomades. La double bande qui suit nous montre la véritable flore africaine, le baobab, le duuin, le borassus, en même

temps que rhîppopotame, l'éléphant, la girafe, le zèbre, quantité d'antilopes, puis Thomme cle race noire, vivant de la vie pastorale ou agricole.

Enfin, au centre, dans la région équatoriale, ce sont les palmiers à huile, les bananiers, les raphias, les calamus, les amomes, les arbres et les lianes de grande forêt; le perroquet à queue rouge, le gorille et le chimpanzé; les tribus, en villages fixes, y vivent presque exclusivement d'agriculture.

Sans doute, cette classification n'est pas uniforme, et les productions d'une bande débordent partout sur l'autre, mais elle est juste cependant dans son ensemble et donne à l'Afrique entière un caractère de réelle symétrie.

La statistique porte la population de rAfri(|ue de 1 60 à 200 millions d'âmes, population fort inégalement répartie sur ses 3o millions de kilomètres carrés. Très dense, en efi'et, sur certains points, en

Egypte, en Algérie, au Maroc, en Abyssinie, en quelques Etats du Soudan et aux environs du Tchad, dans la vallée du Niger, près des lacs de l'Intérieur et dans la région du Cap, elle est à peu près nulle sur des étendues immenses, comme le Sahara, le Kalahari, les marais où s'attardent les affluents du Nil et du Zambcze.

Quelle est cette population?

L'Afrique est « le pays des Noirs », dit-on, et qui a vu un noir n'a-t-il pas vu tous les noirs?

Ainsi résumée, l'ethnographie africaine serait d'une étude facile; mais la réalité est toute différente. Les races que l'on trouve aujourd'hui fixées sur le grand continent appartiennent, en effet, à des types très divers par les caractères physiques, intellectuels, moraux, religieux et sociaux. Ce sont, évidemment, des hommes de même espèce^ mais non de même race; et, plus on les étudie, ])lus on se convainc que, à des époques qu'il est impossible de déterminer, ils sont venus se déposer sur ce sol primitif comme autant de couches successives, les uns faisant suite aux autres en mêlant quelques-uns

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