CHAPITRE XII
La Mission du fleuve Orange, érigée récemment en Vicariat apostolique, doit son nom au grand cours d'eau qui la traverse de FEst à rOuest. L'Orange a un lit généralement bourbeux, peu profond et parsemé de roches. Dans les temps de sécheresse il se réduit à quelques filets d'eau qui se dissimulent à travers ces roches; à l'époque des pluies, l'eau arrivant à flots des montagnes environnantes couvre une vaste étendue, sur laquelle les bateliers sans expérience seraient mal venus à se risquer, car ils pourraient être entraînés vers l'une de ces cascades qui, de place en place, font retentir les échos du bruit de leur chute.
Sur les rives de ce fleuve habitent dilTérentes races : des Hottentots, des Damaras, des Boers et des Métis. Les Hottentots sont les plus nombreux; ils ne sont pas à proprement parler noirs; ils sont seulement bronzés ; ils ont les pommettes saillantes et les cheveux laineux. Petits, grêles, peu remarquables au point de vue de l'intelligence, ils sont paisibles, de relations faciles, ne cherchant pas à tromper par le mensonge. Mais par contre ils sont indolents et incapables de la moindre industrie pour améliorer leur condition. Satisfaits d'une maigre pitance dans leurs misérables huttes, ils ne travaillent guère, ou même ils volent, s'ils le peuvent, pour s'exempter du travail.
Les Damaras sont plus énergiques que les Hottentots. Types
de nègres, avec de grosses lèvres et bien membres, ils sont travailleurs et courageux en présence du danger. Ils saisissent mieux la pensée qu'on leur inculque et sont plus capables de la transformer en une détermination pratique. Mais chez eux les passions sont très fortes et le bien ne triomphe, le plus souvent, qu'après une longue lutte.
Les Boers descendent de paysans hollandais établis dans la contrée à Fépoque de la colonisation. Ils semblent avoir pris quelques traits des races aborigènes. Occupés de leurs troupeaux, leur intelligence s'est rétrécie, pour n'avoir jamais tendu plus haut que les intérêts matériels. Aussi sont-ils étroits dans leurs idées, incultes, et de commerce peu agréable.
Du mélange de ces races sont résultés des métis, fortement bronzés, à la barbe peu fournie, généralement plus industrieux et plus intelligents que les Boers.
Le centre de la Mission du fleuve Orange est Pella, à i5o milles de la mer, non loin du fleuve Orange, entre de hautes montagnes qui terminent le désert de Calvinia. Pella se trouve dans un terrain d'alluvion. L'eau y est abondante mais d'un goût salé, et les pâturages en particulier y sont excellents.
Le terrain de Pella, 58ooo hectares, avait d'abord été concédé par le Gouvernement anglais à une Mission protestante, laquelle abandonna la place à la suite d'une sécheresse et des ravages d'une guerre des Boschimans qui, insurgés contre la dureté des Boers, avaient, dans le cours de la lutte, tué le fils du ministre. A cette époque le P. Gaudeul était arrivé à Springbok, envoyé par la Société des Missions africaines pour y tenter la fondation d'une Mission. Il entendit parler de Pella et de sa situation. Il demanda au Gouvernement anglais l'autorisation de prendre la place que les Protestants avaient laissée, l'obtint facilement et se fixa à son nouveau poste en 1873.
Pella était alors complètement désert, et ne contenait plus que
quelques ruines des maisons habitées avant l'insurrection. Pendant deux ans, le P. Gaudeul et son compagnon, le Fr. Georges, couchèrent sous les arbres. Ils rouvrirent les pic-ces d'eau obstruées par une végétation marécageuse et bâtirent une chapelle qui servit aussi d'école.
Les Boers se rassemblèrent peu à peu autour d'eux, dressèrent leurs huttes, firent des jardins et envoyèrent leurs enfants à l'école. Puis les Hottentots et les Damaras, à la suite des Blancs, vinrent de leur côté. Cependant il ne fallut pas moins de sept ans pour permettre à la localité de se reconstituer et réparer les désastres de la guerre.
Les Pères des Missions africaines ne
pouvant suffire à leur tâche, et voulant envoyer sur d'autres points les missionnaires du fleuve Orange, offrirent en 18H2 à l'Institut des Oblats de Saint-François de Sales de prendre en main pendant deux ans. à titre d'essai, celte partie de l'Afrique australe. Les deux ans terminés, le T. R. P. Brisson, Supérieur général des Oblats, accepta définitivement la charge de la Mission. Le premier ouvrier qu'il y envoya fut le lï, P. Simon, aujourd'hui Vicaire apostolique.
Avec ses deux premiers compagnons et l'aide de trois Sœurs Oblates de Saint-François de Sales, le P. Simon conduisit l'œuvre
avec une énergie que le succès couronna bien vite. Chaque année le nombre des Catholiques augmenta, et bientôt tous ceux qui se groupèrent autour des missionnaires furent instruits avec soin et embrassèrent le Catholicisme, avec toutes ies garanties désirables de sincérité. Le P. Simon, sous la protection si libérale du gouvernement anglais, succédait, prêtre catholique, à tous les droits concédés autrefois au ministre protestant. Chef temporel en même temps que pasteur spirituel de la population de Pella, tandis qu'il répondait aux espérances du Saint-Siège en initiant les âmes aux pratiques de la vie chrétienne, il justifiait la confiance du gouvernement en assurant à son petit peuple les moyens d'existence, en le maintenant dans la paix et la concorde, en le formant par son exemple, plus encore que par ses paroles, à des habitudes de travail et d'industrie.
Bientôt la première petite chapelle provisoire devint insuffisante et l'on sentit le besoin d'une église proprement dite. On la commença en 188G, sous la direction du P. Simon devenu architecte, tandis que les Pères, au nombre de sept, furent avec lui tour à tour maçons, charpentiers, couvreurs, etc.... Les Noirs charrièrent les briques cuites en plein air sur les bords de l'Orange. Les Boers se chargèrent d'amener de Springbok, à
â travers un désert de 120 milles, le toit et le
zinc commandés <i Gapetown pour la toiture, m- -
née en sept ans.
C'est un édifice de style roman, renfermant une nef soutenue par vingt-huit colonnes et deux bas-côtés. Sa longueur totale est de
tAjia»*
iio pieds et sa largeur de /\5. Sur la façade esl un clocher de Gj pieds de haut. Une tribune a été aménagée pour le chœur. La chaire octogone, œuvre spéciale du P. Simon, supporte une belle statue du Sacré-Cœur autour de laquelle se lisent ces mots : « Pella au Sacré-Cœur », avccles noms de tous les habitants de la localité. Environ 3oo noms catholiques y sont inscrits, Mgr Rooney, coadjuteiir de Mgr Léonard, Vicaire apostolique du Capetown, qui se rendit à Pella en 189^ pour la bénédiction delà nouvelle église, la caractérisa d'un mot : a Je ne croyais pas, dit-il, entrer dans une cathédrale. » Cathédrale, elle était digne de l'élre et elle devait en effet le devenir bientôt.
L'église étaJt à peine terminée qu'une longue et douloureuse épreuve frappa la Mission. Le climat de Namaqualand est sujet à des sécheresses périodiques environ tous les douze ou treize ans. Après la sécheresse de 1882 qui dura deux ans, survint celle de i8i)G qui fut de trois ans. Pas une goutte d'eau ne tomba du ciel pendant cette période. Les nuages rares et clairsemés ne s'arrêtaient pas sur cette terre desséchée et brûlée. Tout le bétail périt. Une multitude de gens sans nourriture affluèrent à Pella, espérant y trouver quelques ressources. Hélas ! les habitants eux-mêmes de Pella n'avaient pas de quoi manger. On recourut au gouvernement dont la réponse fut que les pauvres aiïamés devraient se diriger
vers les centres miniers où ils trouveraient du travail. Ce fut alors que nombre de Catholiques se réfugièrent aux environs de Springbok. Providentiellement, une Station, succursale de Pella, avait déjà été établie à Matjcs-Klopf près de Sjn'ingbok, avec deux Pères, un Frère et trois Sœurs. La mortalité était effrayante. Les missionnaires n'avaient de repos, ni le jour ni la nuit, appelés à toute beure pour
baptiser ou administrer les mourants. L'un d'eux, prêtre depuis deux ans, s'y dépensa à ce point que ses forces le trahirent et qu'il mourut, littéralement victime d'un dévouement incapable de rien calculer. Ce fut le regretté P. Rougelot, dont le souvenir est encore vivant dans la mémoire de tous ceux qui l'ont vu à l'œuvre.
Au sortir de cette cruelle épreuve, la Mission de Matjes-Klopf se trouvait embrasser un circuit immense que les missionnaires devaient parcourir à cheval chaque semaine pour visiter les différents centres. Aussi dccida-t-on, en 1899, de fonder une nouvelle Station à Nababeep où une. riche mine de cuivre s'était ouverte et
groupait une population toujours croissante de Blancs et de Noirs. Une petite église y fut bénite à la fin de l'année. Comptant 4o pieds de long sur 20 de large, déjà elle est insuffisante à contenir l'assistance qui s'y presse chaque dimanche. Dans la semaine, elle sert d'école, et les enfants y affluent. Le soir, après les travaux, nombre d adultes viennent demander aux missionnaires le pain de l'instruction religieuse.
En 1886, les Pères du Saint-Esprit avaient cédé aux Pères
Oblats de Saint-François, sur la rive nord de l'Orange, dans le territoire appartenant à rAUcmagnc, la partie appelée Grand Namaqualand. Des difficultés administratives entravèrent les premiers essais. Elles s'aplanirent enfin, grâce à la bienveillance du gouvernement allemand, et dès i8g8, les missionnaires firent l'acquisition, sur !a frontière Est des territoires allemands, non loin du fleuve Orange, d'une propriété de 200000 hectares, connue sous le nom d'IIeiragabis, qui, dans la langue des Noirs, signifie " terre de la gomme », par allusion à une gomme très estimée que fournissent en abondance les arbustes épineux de la région. C'est à Heiragabis que se sont fixés les premiers missionnaires du Namaqualand, deux Pères cl trois
Sœurs. Ces dernières sont à la tête d'une école déjà florissante. Tout en donnant leurs soins aux soldats catholiques des troupes allemandes, les Pères font le catéchisme aux Noirs et constatent avec consolation une grande docilité parmi ces pauvres déshérités à qui la lumière se révèle pour la première fois.
Pour récompenser les premiers résultats de la Mission du fleuve Orange, pour en provoquer d'autres en lui donnant encore une plus vive impulsion, le Saint-Siège la constitua, il y a trois ans, en Vicariat apostolique et conféra le titre de premier Vicaire apostolique de rOrange à celui qui avait eu la principale part dans la fondation et le développement de cette Mission, au R. P. Simon.
Mgr Simon fut sacré à Troyes, le 21 septembre 1898, sous le titre d'évêque de Thaumacos et Vicaire apostolique du fleuve Orange, par Mgr Pélacot, évoque de Troyes, assisté de Mgr de Briey, évêque de Meaux, et de Mgr Chapon évoque de Nice. Il fut le premier évêque Oblat de Saint-François de Sales. Le T. R. P. Brisson, Supérieur général des Pères Oblats, le retint quelques mois près de lui, et ce n'est qu'au mois de mars suivant qu'il retourna dans sa chère Mission pour y recevoir un accueil enthousiaste et y officier pontificalement, le jour de Pâques de l'année 1899, dans la cathédrale qu'il avait bâtie de ses mains.
Un champ chaque jour plus vaste est ouvert au zèle du nouvel évêque. O'okiep, grand centre minier, voisin de Springbok, voit chaque jour le nombre de ses Catholiques s'augmenter, et un des Pères de Matjes-Rlopf y va tous les dimanches. Les fidèles éloignés de Calvinia et de Port-Nolloth réclament depuis longtemps une Station. Dans le territoire allemand, Keepmanshop, Warmbad nous appellent également. Combien d'autres centres sont à évangéliser où nous trouverions des âmes de bonne volonté qui ne demandent que la lumière! Il faut à Mgr Simon des secours matériels, il lui faut des ouvriers, il lui faut les prières de tous ceux qui s'intéressent à l'extension du règne pacifique de Notre-Seîgneur Jésus-Christ.