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MISSION DU NYASSA

La Mission du lac Nyassa s'étend de la rive occidentale du lac Nyassa jusqu'au delà du lac Bangouéolo, et de l'extrémité méridionale du Tanganika jusqu'au Chiré, au Sud. Au mois de juin 1889, les missionnaires d'Alger étaient autorisés, par un accord conclu entre Mgr Lavigerie et le Portugal, à se fixer dans le bassin du Nyassa, à condition de reconnaître les droits de patronage de cette puissance. A peine le P. Lechaptois et ses deux confrères s'étaient-ils installés chez le roi Mponda, sur les bords du Chiré, qu'éclata entre le Portugal et l'Angleterre le conflit diplomatique qui plaça le Nyassaland dans la sphère d'influence de la Grande-Bretagne. Dégagés de leur contrat, les missionnaires quittèrent Mponda et, pour se rapprocher de leurs Missions du Nord, allèrent se fixer, en 1891, a Mamboué, aux deux tiers de la route du Nyassa au Tanganika. Tout le pays qu'ils avaient traversé était à peu près dépeuplé par la traite ; le Mamboué lui-même n'ofl^rait qu'une population clairsemée et ne devait être pour les Pères qu'une halte, jusqu'à ce qu'ils pussent pénétrer dans l'Oubemba.

L'Oubemba est un haut plateau très boisé, incliné vers le Sud et dans lequel naissent les nombreux affluents du Chambézi, rivière qui deviendra le Congo. Ses habitants, les Ouabemba, du plus beau type bantou, sont des guerriers redoutables. De taille élevée, le corps

souvent couvert d'élégants tatouages et la tète rasée de la façon la

plus bizarre, ils se servent de l'arc avec une grande adresse. Aussi

préfèrent-ils les razzias à la culture et, pour vivre à peu de frais, ils

ont rendu tributaires et occupent tous les pays voisins. Leur roi,

Kiti-Mkoulou, dont la capitale était très populeuse, jouissait, comme

tous les souverains de l'Oubemba, d'un pouvoir absolu, et la

moindre infraction à ses ordres était punie de la mutilation ou de la

mort. Aucun Blanc n'avait encore obtenu l'autorisation de se fixer

dans ses États, lorsque, le lo décembre 1894, le P. Van Oost pénétra

résolument dans le Panda, province tributaire de l'Oubemba. Son

chef, Mkaça, lui permit de se fixer sur la colline de Kaïambi, se

faisant fort d'obtenir l'assentiment de son suzerain, Kiti-Mkoulou.

Celui-ci s'y opposa formellement, et Mkaça fit dire aux Blancs de

ne pas venir.

Le P. Dupont force la consigne et, seul, se rend chez Mkaça.

A son arrivée, on frappe le tambour de guerre, on ferme les portes

de l'enceinte, et, les arcs tendus, on lui crie de se retirer. Notre

confrère insiste et demande à passer au moins la nuit dans le village.

On le lui accorde à condition qu'il entrera sans escorte. Dans la

soirée on lui apporte une défense d'éléphant pour dégager le roi de

toute responsabilité et lui faire comprendre qu'on ne répond plus de

sa vie. Le P. Dupont ne s'effraie pas pour si peu : il envoie un cadeau

à Mkaça, et tranquillement se met à soigner les malades. Cette

manière d'agir toucha le cœur de ce chef, qui vint lui-même le prier

de rester.

Pendant quelques jours, ce fut une fête sans fin. Les danses

joyeuses ne s'interrompaient pas et les orchestres se succédaient jour et nuit. Puis brusquement résonna le tambour de guerre. Kiti- Mkoulou, pour se venger de la désobéissance de Mkaça, envahissait son district. Déjà il avait razzié un village, lorsque, intimidé par la crânerie du missionnaire qui, tout seul, montait la garde autour des remparts, il se retira précipitamment. L'ordre rétabli, les mission-

naires évacuèrent Mamboué pour s'établir chez Mkaça dans la nouvelle Station de Notre-Dame-de-Kaiambi (juillet iSqS).

L'influence et le prestige du P. Dupont ne firent que s'accroître. Tous les chefs voisins vinrent tour à tour se grouper auprès de lui et, au bout de quelques mois, il avait obtenu de la population deux choses : d'abord d'abandonner la lance pour la pioche, les Ouabemba méprisant le travail, et ne vivant que de pillages; ensuite de ne plus jeter les malades dans la brousse, selon la coutume du pays.

Peu après, pour récompenser les travaux des missionnaires et donner un nouvel élan à leur zèle, la Propagande, par décret du i3 février 1897, érigeait le Nyassaland en Vicariat apostolique et élevait le P. Dupont, son premier apôtre, à la dignité épiscopale. Le sacre se fit le i5 août dans la belle église en briques que le Fr. Justin venait d'achever. Ce fut grande fête à Kaïambi et le signal d'un mouvement plus accentué de conversions.

Sur ces entrefaites, Riti-Mkoulou étant mort, la succession du trône échut à Mouamba, souverain de l'Itouna et de l'Oubemba. Mgr Dupont jugea l'occasion favorable pour pénétrer dans ces régions et alla porter lui-même son cadeau au souverain. Ce voyage ne fut qu'une longue ovation, et déjà Monseigneur retournait chercher du renfort pour la fondation d'un nouveau poste, lorsque Mouamba, à l'instigation des Arabes esclavagistes, retira à Sa Grandeur l'autorisation de se fixer dans son royaume.

Le 26 octobre de l'année suivante, arrivait à la Mission une escorte de 1 jo guerriers ; elle venait inviter Mgr Dupont à se rendre immédiatement chez Mouamba. Malgré le mauvais état de sa santé, le Vicaire apostolique se met en route et arrive à la capitale où il trouve le roi mourant. Celui-ci, persuadé que nul ne saurait mieux que le missionnaire défendre les intérêts de son peuple, voulait avant de mourir lui confier le gouvernement de ses Etats. Quelques jours après il rendait le dernier soupir.

La mort d'un chef dans l'Oubemba est le signal de formidables

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hécatombes. Tandis que les prétendants au siège vacant tâchent de (aire triompher par les armes le droit du plus fort, les parents ou alliés du défunt se précipitent sur la capitale et immolent à l'esprit du roi le plus grand nombre de ses sujets. Mgr Dupont n'ignorait pas cet usage, et ce fut pour sauver la vie à des milliers de victimes qu'il accepta provisoirement le gouvernement du pays.

A peine Mouamba futil mort, que ce fut un sauvequi-peut général. Tandis que les hommes cherchaient à s'enfuir dans les bois, les femmes affolées couraient en désordre

en criant : « Où est la hache, la hache qui mettra fin à nos jours? » Monseigneur a vite fait de rallier cette foule. Du geste et de la voix il rétablit la tranquillité, met le village sur pied de défense, et à la panique générale succèdent les démonstrations de la plus vive reconnaissance. Les jours suivants, 33 chefs se mettaient sous la protection du missionnaire et tous les villages voisins venaient se grouper autour de la capitale. Telle fut l'origine de la Station de Notre-Damo-de-Bon-Secours (2G octobre 1898).

L'attachement des Ouabemha pour les missionnaires ne s'est pas démenti. Ceux-ci ayant transporté leur Station sur une colline plus

saine, à deux lieues de là, toute la population les y suivit et voulut contribuer pour sa part à la construction de l'église, joli bâtiment en briques couvert d'ardoises. La Station, que les Noirs appellent Kilouboula, m le paradis », est devenue la capitale d'une vingtaine de villages groupés autour d'elle. Chaque centre a sa chapelle où les habitants font la prière du matin et du soir, sous la présidence du chef ou du catéchiste. Malheureusement, l'esprit de ces pauvres Noirs est si profondément imbu des superstitions les plus grossières, que les missionnaires sont obligés de se montrer très exigeants pour les admissions au baptême.

Un autre obstacle à l'évangélîsation, c'est la vie nomade des indigènes. Pour ses cultures, chacun d'eux cherche un endroit planté de beaux arbres, il en coupe toutes les branches, les entasse, et au commencement de la saison des pluies y met le feu. Sur ces cendres, il jette la semence, — l'éleusine qui lui procurera des boissons fermentées; le maïs, les citrouilles, les concombres, qui relèveront son menu, — puis il gratte un peu la terre pour enterrer la graine, et c'est tout son travail. L'année suivante, le propriétaire cultivera dans ce même champ du sorgho, et, la troisième année, des patates ou des arachides, après quoi, d'après une coutume très ancienne, il abandonnera ce terrain pour un autre. Ce n'est donc qu'en initiant les Noirs à une culture moins primitive, que les missionnaires arriveront à leur donner, comme à Kaïambi, des habitudes sédentaires.

Deux nouvelles Stations ont été fondées en 1898 et 1899, l'une aux environs du lac Bangouéolo, l'autre dans le Boubisa. Les habitants, moins paresseux que les Ouabemba, y sont plus attachés à la terre et cultivent mieux leurs champs ; ils ont toutefois l'intelligence moins éveillée. En 1899, le Vicariat du Nyassa comptait 16 missionnaires, plusieurs milliers de catéchumènes, et, dans la seule Station qui eût ses quatre années d'existence, près de 200 néophytes.

MISSION DU «YAJXZA

Fondation de la Mission de V Ouganda et premier exil (17 mars 1879 — 20 novembre 1882). — L'Ouganda qu'avaîl révélé Stanley, avec « son peuple extraordinaire et son puissant empereur», était pour les missionnaires duNyanza une sorte de terre promise, dont ils avaient hâte de prendre possession. Aussi, à peine arrivés au sud du lac, ils députaient Tun d'entre eux à Mtéça, pour solliciter Tautorisation de pénétrer dans ses Etats.

La traversée du lac ne se fait pas sans difficulté. Les barques indigènes côtoient de loin la terre, que Ton ne perd pourtant jamais de vue, et, après six ou sept heures de navigation, les rameurs tirent la pirogue sur le rivage et les passagers campent sur la terre ferme. Aussi ne fut-ce qu'après un mois de navigation, suivi d'une bonne semaine d'attente dans une mauvaise hutte, que le P. Lourdel fut admis à l'audience royale. Ne connaissant qu'imparfaitement la langue, il avait prié Macquay, pasteur protestant établi depuis trois mois dans le pays, de se faire son interprète et son avocat. Celui-ci, abusant de la confiance du Père, et croyant n'être pas compris, parla de la manière la plus perfide de la religion catholique et de ses missionnaires. S'apercevant de la trahison, le P. Lourdel protesta comme il put et, secondé par un Zanzibarite, qui avait gardé le meilleur souvenir d'un voyage en France, il gagna sa cause.

Les Arabes devaient être tout aussi hostiles. Venus dans le pays depuis une vingtaine d'années pour s'y livrer au commerce de l'ivoire et des esclaves, ils avaient été accueillis avec de grandes démonstrations de joie. Comprenant le parti qu'ils pourraient tirer des aspirations religieuses desBaganda, ils tâchaient d'en faire des prosélytes et des pourvoyeurs d'esclaves. Déjà, pour les Noirs, il était de bon ton de porter leur coiffure et de jurer par Allah ou Mahomet. Les chefs surtout étaient tous plus ou moins arabisants.

Ce fut Stanley qui, en 1875, porta le premier coup à l'influence

des Arabes, et Mtéça à moitié converti s'était fait transcrire sur une planche les dix commandements de Dieu. Pour compléter Tinstruction du monarque, deux ministres protestants venaient d'arriver dans le pays, et l'un d'eux, Macquay, avait été chargé à la cour du service religieux. Par cette faveur, ainsi que par leur attitude hostile à l'égard de la traite, les deux Anglais s'étaient attiré la haine des Musulmans. A son tour, Mtéça n'eut pour eux que de la défiance, du jour où Macquay, prosterné à ses pieds, l'eut conjuré de fermer l'entrée de ses Etats aux missionnaires catholiques.

Tel était l'état du pays quand, le 26 juin 1879, ^^^ confrères arrivèrent à Roubaga. Dès le lendemain, ils étaient reçus en audience solennelle. Après une grande heure d'attente, pendant laquelle les tambours battent, les clairons sonnent et les soldats armés de fusils font la parade, les missionnaires sont introduits dans la salle royale. ce Mtéça est couché sur le côté gauche dans un lit recouvert d'étoffes; il n'a d'autre vêtement qu'un léger manteau de cotonnade précieuse, retenu par un nœud sur son épaule gauche. Autour de lui, ses courtisans et les grands du royaume sont assis sur des nattes, en robes de couleur, chamarrées d'or ou d'argent. La plupart portent le fez grec et les souliers indiens. Le roi paraît avoir une quarantaine d'années ; il a la figure intelligente, le teint olivâtre, et jamais sa figure ne trahit ses sentiments. »

L'accueil fut bienveillant. Mtéca se montra satisfait des cadeaux qu'on lui fit et accorda aux Pères toutes les facilités d'installation. Les premiers mois furent consacrés aux constructions, à Tétude de la langue, au soin des malades, à l'éducation des enfants rachetés de l'esclavage et à la réception d'innombrables visiteurs.

Dès les premiers jours, le P. Lourdel, par son savoir-faire et son aménité, avait acquis une grande influence sur le roi, qui avait fait de lui son catéchiste, son médecin et son conseiller. Pour éviter tout froissement, il avait pris le parti de ne pas aller à la cour le dimanche, jour où les ministres protestants s'y rendaient pour la

prière publique. Mais Mtéça, impatient de connaître une religion dont on lui disait tant de mal, aimait à entendre les réponses victorieuses du P. Lourdel, et publiquement se plaisait à reconnaître la supériorité du Catholicisme.

Malgré cela, les missionnaires n'étaient pas sans perplexités. Sans doute Mtéça se montrait très empressé à se faire instruire, mais au fond était-il sincère?

Fallait-il voir en lui, comme !e disait Specke, « un prince vaniteux et sans cœur, un tyran lubrique » ? ou bien se ranger à l'avis de Stanley proclamant Mtéça « un prince intelligent et distingué, digne des sympathies de l'Europe, qui ferait plus pour l'Afrique centrale que 5o années de prédication évangélique en dehors d'une autorité comme la sienne »? Le P. Lourdel, dès son arrivée, avait cru voir en lui « un despote ombrageux, un politique habile cherchant à se servir des Européens comme des Arabes pour agrandir sa puissance et affermir son autorité ». Les événements allaient révéler les secrètes dispositions du souverain.

Le i3 juillet, Mtéça faisait appeler d'urgence le P. Livinhac, Supérieur de la Mission, et le P. Lourdel, pour affaires à traiter en conseil secret. Redoutant pour ses Etats une invasion anglo-égyptienne du côté du Nord, le roi avait fait subitement arrêter à la frontière l'ambassade qui allait, de sa part, saluer la reine Victoria, et il proposait aux missionnaires de mettre son royaume sous le protectorat de la France.

Ignorant ce qui se passait dans son pays depuis deux ans qu'il l'avait quitté et n'ayant aucune autorité pour traiter une affaire si grave, le P. Livinhac répondit qu'il pouvait simplement notifier ce désir à qui de droit, sans donner aucune assurance de succès. Bien lui en prit. Notre consul de Zanzibar laissa dormir la lettre dans ses cartons, et, à Paris, le ministère abstentionniste de M. de Freycînet répondit aux ouvertures de Mgr Lavigerie par une fin de non-recevoir.

Mtéça parut aussi mécontent qu'étonné de la réponse des missionnaires, et quand, cinq jours plus tard, le P. Lourdel retourna à la cour, il y trouva pour la première fois un Musulman chargé de soulever des objections contre la doctrine chrétienne ; le roi, malgré les réfutations les plus décisives, abonda dans le sens de rislam. Lâché par la France, il se tournait vers les Arabes et préparaît une alliance avec les vassaux de Saïd Bargache.

Le roi cependant était trop attaché au P. Lourdel pour pouvoir s'en passer, et, vers la fin du mois d'août, il le pria de reprendre ses conférences religieuses à la cour. Il l'interrogeait longuement sur le dogme et sur la morale. A la simple curiosité avait succédé peu à peu comme un besoin de croire. Il ne se gênait pas pour dire que le Protestantisme et l'Islamisme lui répugnaient également, celui-ci, parce que, sous un vernis de piété, il légitime tous les vices ; celui-là à cause de son incohérence et de son impuissance à calmer les inquiétudes de l'âme. Il était évident que Mtéça était travaillé par la grâce. De plus en plus souvent le P. Lourdel était appelé à la cour.

et le roî, comme s'il eût craint de n'être pas suivi par son peuple, s'efforçait, en répétant lui-même les explications du Père, de persuader ses courtisans et ses ministres.

Un matin d'octobre, Mtéça demanda le baptême, et comme on lui rappelait le devoir de la monogamie, lui, qui avait plus de 800 épouses, se prit à hésiter, puis demanda un adoucissement : ce Je n'en garderai que deux ! » Le Père fut inflexible, mais l'exhorta à demander à Dieu les secours nécessaires. 11 y eut dans son âme une lutte suprême, puis, finalement, il s'avoua vaincu.

Dieu se tourna vers des âmes plus généreuses. Les premiers catéchumènes ne furent ni les grands de la cour, qui avaient assisté régulièrement aux conférences du P. Lourdel, ni ceux qui s'étaient montrés les premiers amis des missionnaires, mais des jeunes gens, des inconnus de la veille. Voici dans quelles circonstances. Depuis quelque temps régnait parmi les Baganda une sorte de passion pour la lecture. Les Arabes en étaient la cause involontaire. Comme ils avaient fait quelques adeptes parmi les Noirs, ceux-ci, pour ne pas être inférieurs à leurs maîtres, apprirent à déchiffrer des tableaux de bois sur lesquelles étaient écrits les premiers versets du Coran. Cet exemple fut contagieux. Aux planches des Musulmans, le ministre protestant substitua des feuilles volantes imprimées ; ces syllabaires avaient eu grande vogue : Mtéça en avait une collection, et aucun courtisan ne se présentait à la cour sans son papier à la main ; avant l'audience on n'entendait de tous les côtés que des 6, a, ba. Les missionnaires catholiques s'étaient faits eux aussi professeurs de a belles-lettres », et le roi ne voulait pas d'autre maître de lecture que le P. Lourdel.

Le motif de cet engouement n'était pas une vaine curiosité : c'était le désir ardent de découvrir la vérité religieuse, pour laquelle ce peuple était mûr. La religion était le thème le plus fréquent des conversations. Tout le monde avait quelques notions de la Bible, du Coran et du Catéchisme catholique et, le jour, sur la place

publique, le soir, au coin du feu, on discutait gravement d'un dogme

ou d'un cas de conscience.

A ta fîn de l'année 1879, un passant inconnu demanda à brùlepourpoint au P. Girault : « Comment se fait la rémission des péchés dans votre religion ? — Viens te faire instruire, et tu verras. »

Ce fut le premier catéchumène. Quelques jours après, il amenait plusieurs de ses amis. Le mouvement était donné,

La plupart de ceux qui se présentaient avaient cherché inutilement chez les Arabes et chez les Anglais le repos de leur âme inquiète.

l'oiii- encourager la ferveur et l'assi- (|p leurs catéchumènes, les missionnaires, qui n'avaient pas encore reçu les instructions de Mgr Lavigerie prescrivant au moins quatre années de pro- -*^ bation, accordèrent la grâce du baptême à quatre d'entre BiBQus BH LA Miïïiu'i t'"''^' ^a cérémonic se fit le

Samedi-Saint dans le plus grand secret (27 mars 1880). On en était encore à l'Eglise des catacombes.

Malgré une année de paix, cette précaution n'était pas inutile. Quoique toujours très attaché aux superstitions, Mtcca faisait construire une mosquée et se montrait de plus en plus favorable aux Arabes, et ceux-ci en profilaient pour ameuter le peuple contre les Chrétiens, en leur répétant que les Européens ne tarderaient pas à « manger » le pays. L'Ouganda était-il en péril ? L'ombrageux Mtéra voulut en avoir le cœur net. On consulta les entrailles d'un poulet, et la réponse des sorciers fut que les Blancs seraient les maîtres du pays fi dès qu'ils auraient gagné les cœurs des Baganda ».

C'était le dévouement des Catholiques pour leurs pasteurs qui

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était en cause: le roi le comprit. L'idée d'avoir des Chrétiens dans sa garde l'inquiétait ; il résolut de déclarer l'Islam religion d'Etat, et de les obliger à se rendre à la mosquée. Les missionnaires en furent informés par les pages de la cour. La situation était grave : parmi les soldats de la garde, il y avait au moins 180 néophytes ou catéchumènes. Il fallait à tout prix prévenir le péril.

Au jour fixé, le P. Lourdel accourt, force la consigne, pénètre

dans la salle d'audience, et se jetant aux pieds du souverain : « Tu es un grand monarque, lui dit-il, tu ne forceras jamais tes sujets à embrasser une religion, fùt-elle la vraie. Dieu veut qu'on se donne à lui librement. » Les Arabes redoublent d'instances et reprochent à Mtéça de se laisser faire la leçon par un Blanc. Alors le P. Lourdel, avec un zèle que sa foi excuse, s'écrie : « Fais allumer un brasier ardent et nous le traverserons, moi, l'Evangile à la main, et un Arabe avec le Coran. Celui que le feu épargnera. Dieu sera pour lui ! » Les Musulmans s'y refusèrent, et Mtéca, honteux, promit la liberté religieuse.

Les catéchumènes n'en montrèrent que plus d'ardeur à se faire

instruire et à demander le baptême; mais les missionnaires furent en butte, à rinstigation du roi, à mille tracasseries, et ce n'est qu'en montant la garde jour et nuit qu'ils se préservaient du pillage et de l'incendie. Mtéça parut bientôt décidé à recourir à la persécution sanglante. Il fit réunir des quantités prodigieuses de bois de chauffage destiné, assurait-il, à dresser des bûchers pour les Chrétiens. Un complot fut même tramé contre les Blancs : on devait tous les massacrer.

Dans de telles circonstances, les missionnaires jugèrent préférable de s'éloigner provisoirement des États de Mtéça. Le P. Lourdel l'annonça au roi, qui fournit sans hésiter les barques nécessaires au voyage, et, le 20 novembre 1882, accompagnés d'une quarantaine d'enfants rachetés qui ne voulaient pas les quitter, nos confrères s'embarquèrent pour le sud du lac. C'était leur premier exil.

Retour triomphal dans rOuganda et deuxième exil (i4 juillet i885 — 18 octobre 1888). — Un soir du mois de juin i885, une flottille de 20 barques et de 3oo rameurs abordait à Notre-Dame de Boukoumbi, au sud du lac Nyanza. Que venait-elle faire ? Mtéça étant mort, Mouanga, le plus jeune de ses 4o fils, avait été choisi pour lui succéder. Le prince s'était toujours montré très favorable aux Pères, et son premier acte d'autorité avait été de les envoyer chercher par son amiral, un excellent Catholique.

Bien qu'il ne se fut pas prononcé encore en matière religieuse, Mouanga avait refusé aux sorciers les cadeaux d'usage, s'était entouré de néophytes connus pour tels et avait témoigné au Katikiro (premier ministre) son mécontentement de le voir embrasser l'Islamisme. Celui-ci et les principaux chefs du pays, craignant qu'il ne leur imposât la religion des Blancs, avaient ourdi une conspiration, et le jeune monarque eut péri sans le dévouement des Catholiques. Mouanga avait pardonné publiquement aux coupables; par cet acte de clémence, inouï chez les Noirs, il s'était attiré le respect de tous.

Le retour des missionnaires fut triomphal, et la première audience aussi touchante que fastueuse, ce C'est aux prières des Chrétiens, disait le roi, que je dois d'être sur le trône. » Et il accorda à tous ses sujets pleine liberté religieuse. Lui-même faisait chaque jour la prière avec son entourage.

Il n'y avait qu'une ombre au tableau. Déjà le jeune monarque avait contracté la funeste passion de fumer le chanvre, cet opium africain dont l'ivresse enchante, mais ne pardonne pas et produit, plus ou moins rapidement, l'hébétement et la luxure.

En attendant, l'heure était aux consolations. Bien que décimée par une épidémie, la petite chrétienté n'avait fait qu'augmenter. « Il y a maintenant, écrivait le P. Lourdel, des villages dont le chef est chrétien et qui comptent 60, 100 adorateurs du vrai Dieu. Il n'est pas rare de voir arriver un ancien catéchumène suivi de 20 ou 3o prosélytes qui sont sa conquête et à qui il fait réciter, séance tenante, les prières et le catéchisme. Impossible de décrire la joie de ces pauvres gens. » Pendant quelques mois, on crut apercevoir la possibilité du « royaume chrétien » rêvé par Mgr Lavigerie. Cette espérance fut de courte durée.

Comme son père Mtéça, Mouanga vivait dans l'inquiétude continuelle d'une intervention européenne. Le Katikiro, qui avait été le chef de la conspiration ourdie contre lui, ne cessait de lui représenter le danger que ferait courir à ses Etats la conversion de ses sujets au Christianisme. Enfin, jaloux des faveurs accordées aux Catholiques, Musulmans et Protestants faisaient, pour les perdre, cause commune avec les païens. Les calomnies allaient leur train et, si absurdes fussent-elles, il en restait toujours quelque chose dans l'esprit du souverain. Non moins que la polygamie et le chanvre, la méfiance et la peur transformèrent Mouanga. Il mit peu à peu de côté une religion qu'il n'aurait jamais le courage d'observer et commença à manifester ses soupçons sur la fidélité des Chrétiens. Il s'effrayait de la popularité des missionnaires et s'irritait de la piété exemplaire

de SCS pages. Il s'inquiétait surtout du zèle des pasteurs protestants à enrôler des adeptes plutôt qu'à les convertir, à viser au nombre plus qu'au changement de vie. Il y avait là à ses yeux quelque chose de louche. Le roi ne dormait plus; l'avenir de son pays le tourmentait, l'obsédait.

Au commencement d'octobre, il apprit les annexions anglaises et allemandes de la côte orientale et l'arrivée, dans ses Etats, de l'évêque anglican Hannington, avec une escorte armée.

Tandis que les Protestants s'en réjouissent outre mesure, les Arabes grossissent démesurément le péril que courait l'Ouganda. Le roi épouvanté ordonne secrètement le massacre de l'évèque et des deux ministres Macquay et Ashe. Le P. Lourdel, averti par un page, se rend à la cour et, à force d'instances, obtient la grâce des trois Anglais. Malgré l'assurance qu'en avait donnée le roi, on apprenait, quelques jours après, le massacre d'Ilannington et de toute sa suite. L'intervention du Père et l'indiscrétion du néophyte, qui avaient sauvé de la mort les deux ministres, achevèrent de rendre suspects et odieux à Mouanga tous les Chrétiens. Il résolut de s'en défaire.

La première victime fut Joseph Mkara, chef des pages et conseiller du roi, celui-là même qui avait dénoncé le complot du premier ministre contre le jeune monarque. Ayant proféré une parole de désapprobation sur le meurtre d'Ilannington, il fut condamne à mort et, afin qu'il ne put pas l'attaquer au tribunal de Dieu, Mouanga lit tuer un autre de ses gardes et mêler soigneusement les cendres des deux victimes.

LAFHIOL't: ÉgUATORlALE

Les deux néophytes édifièrent les bourreaux par leur grandeur d'âme. Quelques jours plus tard, le roi perçait lui-même de sa lance un Chrétien surpris à instruire un de ses compagnons. Enseigner le catéchisme, c'était, lui semblait-il, prendre parti contre lui.

Le iG novembre, il passa la revue de ses pages : « Que ceu\ qui ne prient pas avec les Blancs passent de ce côté ». Trois pages seule- .nient lui obéirent ; ils étaient païens.

— Je vais vous faire mourir, dit-il aux autres.

— Maître, nous sommes prêts.

Déconcerté, le monarque remit l'exécution à plus tard.

Pendant les nuits suivantes, les catéchumènes qui avaient à peu près fini leur temps de probation vinrent demander le baptême. Il y en eut jusqu'à io5 de régénérés en une semaine. D'autres venaient recevoir le pain des forts pour se préparer au supplice du lendemain. Comme à l'époque des catacombes, les nuits se passaient en prières et en pieux entretiens.

Le aG mai, on conduisit les jeunes pages, au nombre d'une tren-

taine, sur une colline où étaient amassés des roseaux secs. Les bourreaux en enveloppèrent, à pleines brassées, le corps de chacune des victimes et placèrent les uns à côté des autres ces fagots vivants. On y mit le feu du côté des pieds dans Tespoir qu'aux premières atteintes de la flamme les enfants demanderaient grâce. Il n'en fut rien et leurs voix s'éteignirent dans de pieux cantiques. « Si les honneurs des saints leur sont un jour décernés, s'écriait Mgr Lavigerie, nous pourrons nommer les martyrs de l'Ouganda la « masse noire », pour répondre à la dénomination touchante de « masse blanche » décernée aux martyrs d'Utique, ensevelis dans la chaux, au temps de saint Cyprien. »

Le lendemain de cette exécution, c'était André Kagoua, un des grands chefs du pays et jusqu'alors l'ami intime du roi, qui était livre au bourreau pour avoir converti au Christianisme les deux fils du premier ministre. Du reste, tous les Chrétiens de la cour étaient condamnés, et l'heure du supplice ne dépendant que du caprice de Mouanga, les exécutions se succédaient assez rapidement.

Au premier bruit de ces tragiques événements, Mgr Livinhac, qui se trouvait au sud du lac, se hâta d'accourir. Il essaya de fléchir le roi, mais n'en put rien obtenir. Mouanga n'était plus le jeune prince affable et plein de confiance de jadis. Son visage contracté, ses regards égarés, son sourire faux, ses discours sans suite, toute son attitude, trahissaient l'affolement. Pendant que la persécution suivait son cours, n'épargnant même pas les femmes, Monseigneur profitait du mois qu'il passait à Roubaga (juillet 1886) pour donner le sacrement de confirmation à de nombreux néophytes. « 11 m'est arrivé, écrivait-il, de me lever quatre ou cinq fois la même nuit pour recevoir quelqu'un de ces chers visiteurs. Ils envisagent la mort avec le courage calme que donne une foi inébranlable, nous demandant si se cacher n'est pas une sorte d'apostasie. D'après eux, le nombre des victimes de Mouanga dépasserait la centaine. La force d'âme qu'ont montrée les martyrs, au milieu des plus cruels sup-

pliees, a fait croire aux païens que nous avions un philtre mystérieux qui rend les tortures douces et fait mépriser la mort. » Un père alla jusqu'à éventrer sa fille pour en faire sortir le mauvais sort.

Pendant près de deux ans, épreuves et consolations abondent, s'entremêlent, se confondent ; c'est le dévouement héroïque des Chrétiens, dont beaucoup meurent victimes de leur charité, pendant une double épidémie de variole et de peste bubonique; c'est la conversion en masse de la tribu des chasseurs d'éléphants où le merveilleux se mêle à l'héroïsme ; c'est l'incendie extraordinaire d'une grande partie de la capitale, châtiment si visible du ciel qu'il fait échouer l'arrestation du chef Honorât et de 200 néophytes ;

c'est enfin la guerre de l'Ounyoro, dans laquelle la petite armée catholique se couvre de gloire.

Jusqu'alors la persécution n'avait frappé que quelques rares Protestants. A partir du mois d'avril 1887, elle devint générale ; voici à quelle occasion.

Mouanga venait d'apprendre l'arrivée, au lac Albert, de Stanley et d'Émin Pacha. Ne pouvant croire qu'après le meurtre d'Hannington cette expédition eût un caractère pacifique, il se laissait aller à toutes les terreurs quand lui arriva une lettre menaçante du consul anglais de Zanzibar, le sommant de donner pleine liberté au ministre Macquay. Le roi, exaspéré, chassa ce dernier de l'Ouganda. Peu après arrivait un autre pasteur anglican, M. Gordon, porteur d'une lettre insolente de son évêque. Le ton sur lequel elle fut lue la rendait plus

injurieuse encore. L'assemblée n'y tint plus. Le ministre fut hué, conspué, et le roi jeta sur la lettre une poignée de cendre : c'était sa déclaration de guerre. En même temps, Mouanga lançait à son peuple ce cri de ralliement : « Les Bassomi\ voilà l'ennemi ! » Les « Bassomi », « ceux qui prient », c'était d'abord un petit nombre de Musulmans qui, par leurs prétentions, s'étaient rendus odieux à tous les partis ; puis quelques milliers de Catholiques et de Protestants, les premiers beaucoup plus nombreux, les seconds d'autant plus redoutés qu'ils affichaient à tout propos leur sympathie pour l'Angleterre.

Pour se débarrasser des « Bassomi », Mouanga imagina un amusement digne de Néron. Il fit réunir dans un vaste étang une grande quantité de crocodiles, rassembla son armée au bord des eaux, somma les Chrétiens de se ranger d'un côté, avec l'intention de les faire tous lier et jeter aux bêtes; mais, effrayé de leur nombre et de leur air résolu, il n'osa mettre son projet à exécution.

Il eut alors recours à un autre expédient. Sous prétexte d'une expédition navale, il ferait débarquer tous les Chrétiens capables de porter les armes, sur une île déserte où ils périraient de faim. Le jour venu, il monta sur sa pirogue, laissant à son premier ministre le soin de faire embarquer ses troupes. Celles-ci restèrent impassibles, l'arme au bras. Mouanga revint au rivage pour réitérer lui-même ses ordres. Personne ne bougea. La petite armée, composée presque exclusivement de Catholiques et de Protestants, formait un groupe compact, silencieux, qui déconcerta le monarque. En vain essaya-t-il de plaisanter, pas un visage ne se dérida. Il feignit alors un malaise subit et remit l'expédition à plus tard. Le prestige de la royauté était perdu.

C'est alors que les Musulmans résolurent de le renverser. Pour cela, le concours des Chrétiens leur était indispensable. Ils s'en ouvrirent à Honorât, le plus puissant des chefs catholiques, le seul qui pût disposer d'un millier d'hommes armés de fusils. Honorât alla

LAFniorr: fiorAToniALK 4ïi

de nuit consulter les missionnaires, qui lui opposèrent la loi de Dieu défendant la révolte et faisant un devoir de la fidélité envers le prince. Cette décision fut acceptée.

Le lendemain, m septembre 1888, dans la soirée, le tambour de guerre résonne tout à coup et une immense clameur s'élève de la colline de Roubaga. Ce sont les révoltés qui se jettent sur la capitale.

Mouanga surpris, effrayé, s'élance hors de sa case et, sur de trouver un refuge chez les missionnaires, se précipite vers leur demeure. Mais déjà un détachement d'insurgés lui barre la route et l'infortuné monarque s'enfuit à grand'peine.

Les Musulmans, principaux auteurs du complot, mirent sur le trône Kivouéva, un Cils de Mouanga, qui avait promis de se faire circoncire. Le lendemain, tout était rentré dans le calme et le nouveau monarque promettait à ses sujets, en audience solennelle, pleine et entière liberté commerciale et religieuse. Ayant à ménager les Catho-

liques à cause de leur nombre, îl choisit Honorât pour premier ministre, et les autres dignités du royaume furent divisées entre les trois religions à parts proportionnelles.

C'était le triomphe des « Bassomi ». Nos néophytes pouvaient désormais porter ostensiblement médailles et chapelets et, tout le jour, la Mission ne désemplissait pas de la foule qui venait se faire instruire et s'approcher des sacrements.

Cela dura deux mois. Le lo septembre 1888, pendant l'instruction catéchistique, des coups de feu retentissent à la capitale. C'est une nouvelle révolution. Mécontents de n'avoir pas tout le bénéfice de leur coup d'État, les Musulmans avaient ameuté les païens et résolu de débarrasser le pays de tous les Chrétiens. Le premier ministre Honorât, cerné dans sa demeure, cède au nombre. Les Catholiques courent aux armes et résistent pendant quelques heures, mais, pris à l'improviste, impuissants à se grouper et privés de tout commandement, ils ne trouvent leur salut que dans la fuite. En quelques heures, la révolution achève son œuvre. Les missionnaires, catholiques et protestants, sont faits prisonniers et leurs maisons pillées. Au milieu des avanies et des huées, on les jette dans une barque, sans vivres et sans armes. « Vous ferez savoir aux Blancs, leur dit-on, que nous ne voulons plus de leur religion dans l'Ouganda. Nous voulons Tlslamisme, rien que l'Islamisme. » C'était la réponse des négriers à la coalition européenne contre l'esclavage.

Pour comble de malheur, la frêle embarcation est bientôt renversée par un hippopotame. Nos confrères se sauvent à grand'peine, mais cinq de leurs enfants et les dernières ressources de la Mission disparaissent dans les flots. C'était le deuil et la ruine s'ajoutant au bannissement.

Reprise de la Mission de l Ouganda et troisième exil (i88qavril 1892). — A peine les missionnaires étaient-ils arrivés au sud du lac, qu'une nouvelle révolution éclatait dans l'Ouganda. Kivouéva,

trop lent à accepter la circoncision, était remplacé sur le trône par Karéma, son frère, plus docile aux exigences des Arabes. Le premier acte du nouveau souverain fut de faire mourir tous les membres de la famille royale. Mais pendant qu'il mettait le pays à feu et à sang, ne laissant d'autre choix aux Chrétiens que l'exil ou l'apostasie, Mouanga, fugitif et repentant, venait rejoindre les Pères au sud du lac. On TaccueilUt avec indulgence et bonté.

Le jeudi-saint de l'année suivante {i88g), une députation de Baganda catholiques arrivait à Notre-Dame de Kamoga. Elle apprenait aux missionnaires que leurs Chrétiens, réfugiés, au nombre de plusieurs milliers , dans rOussagara, — sur les confins sud - ouest de l'Ouganda, — persévéraient dans la ferveur, mais que leur situation était des plus précaires. Ntalé, le roi du pays, les avait très bien accueillis, mais leur était seul favorable. Qu'adviendrait-il à sa mort? « Si Mouanga est chez vous, écrivaîent-ils, rendez-le-nous et nous le ramènerons sur le trône. » Parmi les députés se trouvaient quelques Protestants qui promettaient également l'appui de leurs coreligionnaires. D'autre part, on apprenait x^ue les Musulmans se rendaient de plus en plus odieux et impopulaires.

Mouanga fut laissé seul juge du parti à prendre. Assuré ainsi de la fidélité des Chrétiens, il accepte et part. A peine est-il arrivé au Bouddou qu'un parti de païens vient le rejoindre. A cette nouvelle,

Karénia effrayé jette un appel pressant à tous les Arabes du lac. Deux grandes embarcations à voile, chargées de vivres et de munitions, avec i5o hommes de renfort, se dirigent vers la capitale pour la ravitailler et arrêter la marche de Mouanga. Gabriel, néophyte d'une grande bravoure, est chargé de leur barrer le passage. Bien que ne disposant que de quelques pirogues, il attaque résolument les Arabes. Ce fut un nouveau Lépante. Grâce à une explosion providentielle, les Chrétiens ne perdent que deux hommes alors que tous les Musulmans périssent dans les flammes. Cette victoire permet à Mouanga d'occuper Tîle deBoulingougoué, à une portée de fusil de la capitale, d'où il ne cesse d'inquiéter l'ennemi et de rallier de nouveaux partisans.

Le i4 septembre, fête de l'exaltation de la sainte Croix, il y est rejoint par les PP. Lourdel et Denoist, qu*il avait envoyé prendre au sud du lac. L'enthousiasme est immense. On les porte en triomphe et tous les bras sont tendus vers eux. Le roi luimême les reçoit avec tout le cérémonial des souverains baganda. Toutes les cinq minutes, une estafette accourt, présente aux Pères les salutations du roi et repart, toujours au pas de course, rendre compte de sa mission. Mouanga lui-même appelle les Pères ses sauveurs et les comble d'honneurs. Dès le lendemain, leur hutte était envahie par la foule. Chacun voulait se confesser ou présenter de nouvelles recrues. Un page avait instruit, à lui seul, plus de 4o païens. Beaucoup de Protestants abjuraient. Ainsi donc toute cette tempête, loin de détruire la chrétienté naissante, n^avait fait que l'affermir.

Pendant près de trois semaines, on attendit que l'armée de terre cîit rejoint la flottille de Mouanga. Presque chaque jour, on apprenait une nouvelle victoire, mais achetée trop souvent au prix de combats acharnés où nombre de néophytes et Honorât luimême, le général en chef, perdirent la vie. Le 4 octobre, les deux armées opèrent enfin leur jonction et, dès le lendemain, se ruent

y fiflV

LAFRIQUE ÉQUATORIALE Ul

sur la capitale. Les Musulmans se défendent en désespérés, mais bientôt Roubaga devient la proie des flammes et Karéma bat en retraite.

Le triomphe fut de courte durée. Presque aussitôt les dissensions éclatent. Les Protestants, bien qu'en petit nombre, réclament une part égale dans les dignités et, pour enrayer le mouvement des conversions, exigent l'interdiction, par la loi, de passer d'un culte à l'autre.

Profitant de ce désarroi, Karéma fait alliance avec le roi de rOunyoro et, six semaines plus tard, reprend l'offensive. Après une première victoire, l'armée de Mouanga, paralysée par l'attitude du parti protestant, éprouve une série de défaites. La capitale est reprise, et le roi et les missionnaires n'échappent à la mort qu'en fuyant, de nuit, dans l'île de Boulingougoué.

L'armée chrétienne était profondément démoralisée : les Catholiques parce qu'ils étaient las de se battre au profit des Protestants, ceux-ci parce qu'ils s'attendaient chaque jour à une intervention anglaise en leur faveur. Durant son premier séjour dans l'île, Mouanga avait, en effet, demandé du secours à la Compagnie anglaise de l'Est- Africain dont une forte caravane s'avançait vers le Nyana^a. Son chef, M. Jakson, avait promis l'appui demandé, mais à des conditions telles que le roi n'avait pu les accepter. Celui-ci, cependant, effrayé par ses récents revers et découragé par l'hostilité des Protestants, venait d'adresser un nouvel appel à Jakson, lui accordant ce qu'il demandait, sous condition de secours immédiats.

Mouanga recevait, quelques jours après, non pas des armes et des munitions, mais le drapeau britannique, avec la promesse évasive et à longue échéance des secours demandés.

Devinant le piège qu'on lui tendait, Mouanga tenta un dernier effort. Gabriel, néophyte d'une bravoure et d'une habileté légendaires, fut acclamé comme général en chef. Le P. Lourdel releva le moral des troupes et l'on reprit l'offensive. Quelques jours plus tard.

>li8 LES MISSIONS CATHOLIQUES

le lo février 1890, après une éclatante victoire Mouanga rentrait en vainqueur dans sa capitale.

Quand le pays fut complètement pacifié, Jakson, qui depuis deux mois n'avait pas donné signe de vie, arriva enfin à Roubaga. Aucune clause du traité n'ayant été remplie, il n'avait aucun droit à faire valoir; mais les Protestants, espérant du protectorat anglais Técrasement des Catholiques, prétendirent accorder à la Compagnie de FEst-Africain tout ce que Mouanga n'avait promis que conditionnellement. L'affaire s'envenimait et une nouvelle guerre civile était sur le point d'éclater, lorsque l'intervention du P. Lourdel arrangea tout à l'amiable. Grâce à lui, Jakson, plus conciliant que les prédicants, se contenta de la liberté du commerce, et la paix fut rétablie. Le vaillant missionnaire ne put résister à tant de fatigues. Peu après, le 12 mai, il succombait à la peine. Le deuil fut général. Le roi et une foule énorme de toutes religions vinrent rendre leurs derniers devoirs à celui que tout le monde appelait « Mapéra », mon père.

A cette époque, la Mission comptait plus de 2000 catéchumènes et environ 12000 néophytes. De tous côtés surgissaient de petites chrétientés, et la paix relative qui suivit les années terribles permit aux missionnaires de fonder 4 nouvelles Stations dans le Bouddou, le Kiziba, l'Oussoga et l'île Sésé.

Jamais l'Eglise de l'Ouganda n'avait connu de si beaux jours. Le i" janvier 1892, lorsque Mouanga se rendit à la messe, à la tête d'un somptueux cortège, plus de 10 000 Catholiques l'accompagnèrent de leurs acclamations. Ilélas ! parmi cette multitude de néophytes, le roi seul n'était pas baptisé. Il souriait à la foule, mais son œil inquiet, son visage flétri, son corps miné par une décrépitude précoce, tout son extérieur trahissait aux regards l'incorrigible fumeur de chanvre. Cette ovation aussi spontanée qu'enthousiaste eut des effets imprévus : elle rallia au Catholicisme les Baganda hésitants — en huit jours, le nombre des catéchumènes fut doublé, — mais en même temps, elle raviva la haine des hérétiques et déchaîna une nouvelle tempête.

L'AFRIQUE ÉOrATORlAl.1-: «9

A son départ de Roubaga, Jakson avait laissé à la capitale un agent de ia Compagnie de l'Est- Africain, remplacé l'année suivante par le capitaine Lugard. Celui-ci était accompagné d'une petite troupe de Ouangouana parfaitement armés. Sans attirer l'attention, Lugard construisit un fort, le pourvut de mitrailleuses Maxim, et. un beau jour, imposa à Mouanga, malgré ses protestations, un traité aussi onéreux pour le pays que favorable à la Compagnie. Redoutant

l'tipjiositicn des Callioliques, l'officier ne négligeait rien pour les écraser. Dès iSç)i, il avait pris à son service une troupe imposante d'anciens soldats d'Emin-Pacha, Nubiens frottés d'Islamisme et prêts à tous les mauvais coups. Peu après, il avait fait venir de la côte un ravitaillement considérable d'armes et de munitions et quelques centaines de Ouangouana destinés, disait-il, à la protection du fort. Enfin, au mois de juillet 1891, il avait imposé la cession aux Musulmans de la plus belle province de l'Ouganda et de la moitié de l'ile Sésé, alors habitée par les Catholiques. Ceux-ci, résolus à tout souffrir pour éviter à leur pays une nouvelle guerre civile, supportaient patiemment les tracasseries et les injustices dont ils étaient l'objet.

AhO LES MISSIONS CATHOLIQUES

Mais, après la manifestation pacifique du jour de l'an, les Protestants, effrayés par le mouvement extraordinaire des conversions qui en fut la suite, dénoncèrent au fort le péril catholique. Ils représentèrent les néophytes comme absolument hostiles à Tinfluence anglaise. Il n'en était rien, les événements le prouveront; mais avant de se livrer à l'arbitraire d'un simple agent de Compagnie commerciale, nos Chrétiens réclamaient des garanties religieuses, au prix desquelles ils eussent sacrifié, pour le bien de la paix, jusqu'à leur indépendance. Au lieu de cela, on les traitait en révoltés. Lugard somma Mouanga d'accepter le drapeau de la Compagnie de l'Est Africain. Les hérétiques en ayant fait un symbole religieux, le recevoir équivalait aux yeux de tous à une apostasie. Le roi refusa. Une seconde sommation plus menaçante encore ne se fit pas attendre. Elle éprouva un nouveau refus. La guerre était imminente.

Le 24 et le 23 janvier, Lugard fit distribuer à ses coreligionnaires, dans le temple protestant, quelques centaines de fusils et d'abondantes munitions. C'était une excitation directe à la guerre civile. Un coup de feu, parti du côté des Protestants, fut le signal du combat ou plutôt du massacre. Les Catholiques firent des prodiges de bravoure, et déjà ils montaient à l'assaut du fort, lorsque, décimés par les mitrailleuses, ils se virent contraints de battre en retraite. Fiers d'une victoire qui leur coûtait si peu, les Protestants se ruèrent sur la Mission, où s'étaient réfugiés les vieillards, les femmes et les enfants. Après quelques heures de fusillade, ils y mirent le feu. Les missionnaires et leurs protégés allaient périr dans les flammes, quand, sur leurs réclamations, le capitaine Lugard vint enfin les arracher à la mort et les conduire au fort sous bonne escorte.

Quelques jours après, les Pères étaient chargés de porter à Mouanga, réfugié dans l'île de Boulingougoué, les conditions de la paix : lui seul pourrait rester dans l'Ouganda, ses partisans en étaient bannis. Les Pères furent accueillis avec joie, mais le traité fut repoussé avec indignation. Pour le faire accepter, un autre agent

L'AFRigUE ÉQIJATORIALE «1

tic la Compagnie, le capitaine Williams, résolut « de faire une saignée aux Catholiques ». L'îlot fut attaqué à l'impraviste par une quinzaine de barques armées, combinant leurs feux avec une mitrailleuse Maxim. Dans la foule compacte qui s'entassait sur le rivage, sans armes pour se défendre, sans pirogue pour s'enfuir, pas une balle ne se perdit. Enfin, les assaillants débarquent. Les missionnaires se jettent au-devant d'eux pour faire cesser la fusillade, mais dépouillés d'une partie de leurs vêtements, accablés d'injures et de coups, ils sont conduits au capitaine qui, impassible derrière son canon, sa jumelle à la main, leur déclare qu'ils sontsesprisonniers de guerre.

Pendant ce

temps, le carnage 'k' i-kimiehs Mîoi'HiTEs nE si«oc.

continue. Les femmes et les enfants sont réduits en esclavage et Mouanga, prisonnier lui aussi, signe, pour échapper à la mort, le traité qu'on lui impose. Catholiques et missionnaires étaient parques dans le Bouddou, province la plus pauvre de l'Ouganda et égalant à peine la septième partie du pays. C'était leur troisième exil.

Dernières éprem'cs. Partage de la Mission en irois \ivariats (avril 1892-1900). — Dès que cette terre d'exil leur eût été assignée, les Catholiques y accoururent en foule. Chaque semaine, des caravanes de Goo à 700 personnes venaient, malgré les attaques aux-

quelles elles étaient en butte, chercher consolation et refuge auprès des missionnaires; 4oo ou 5oo néophytes et environ 4ooo catéchumènes émigrèrent au Bouddou. Quant aux Musulmans, chassés du pays en 1890 et retirés dans TOunyoro, ils s'empressèrent, au premier appel du capitaine Lugard, d'accourir à la curée, et, malgré leur petit nombre, ils reçurent en partage les trois plus belles provinces de rOuganda.

Cet état de choses dura jusqu*à l'arrivée du Commissaire royal, sir Gerald Portai. Par une convention passée entre celui-ci et Mouanga, l'Ouganda passait sous le protectorat de l'Angleterre (29 mai 1893). Le roi conservait son trône, et Catholiques et Protestants eurent chacun leur premier ministre. Une faible indemnité fut accordée aux Pères Blancs par le gouvernement britannique, et leurs néophytes recouvrèrent les îles Sésé et quelques provinces. Cette convention mit fin aux agissements de la Compagnie de TEst-Africain et procura enfin à la Mission catholique la tolérance et la paix dont elle avait besoin.

Un correspondant du Times qui visita le Bouddou à cette époque écrivait à ce journal : « Les Pères ont défriché le pays, commencé des cultures, construit des ponts. Tout montre leur esprit industrieux et entreprenant. Leur Station est grande et bien bâtie. La chapelle est décorée avec goût. Pendant les offices, les indigènes ont une attitude recueillie. »

Un an plus tard, la Mission comptait 5 Stations, 18 missionnaires, 10 000 néophytes et environ 60000 catéchumènes. Mais comme les Protestants affectaient toujours, pour nuire aux Catholiques, d'identifier les termes de nationalité et de religion, Mgr Livinhac. Supérieur général des Pères Blancs, désireux d'enlever tout prétexte à de nouvelles mésintelligences, céda spontanément une partie de sa Mission à des Religieux anglais. Par décret du i3 juillet 1894, le Nyanza était divisé en trois Vicariats apostoliques : celui du Ilaut-Nil, cédé à la congrégation de Mill-Hill, du cardinal Vau-

ghan ; celui du Nyanza méridional, comprenant la moitié sud du lac, et celui du Nyanza septentrional, restreint désormais à la rive N.-O., du i" de latitude Sud au 4° <le latitude Nord, restaient à notre Société.

Après quelques années de paix, une nouvelle épreuve, presque aussi terrible que celle de 1892, vînt fondre sur la Mission de l'Ouganda.

Mouanga, qui n'avait accepté qu'à contre-cœur le protectorat anglais, souffrait de ne conserver que les apparences d'une royauté lîctive. Une condamnation qu'il eut à subir, comme un vulgaire manant, mît le comble à son mécontentement.

Un matin dejuillet 1897, on apprit que le roi s'était enfui en territoire allemand. Tandis que ses émissaires parcouraient le pays pour susciter un soulèvement général, des bandes, composées de païens, de Protestants et de quelques Catholiques, allaient le rejoindre à la frontière. Son armée était forte de plusieurs milliers de soldats, dont plus de 2JOO étaient pourvus de fusils. Les Anglais, qui n'avaient pas voulu prendre le complot au sérieux quand Mgr Strciclicr le leur

454 LES MISSIOxNS CATHOLIQUES

avait dénoncé, comprirent enfin la gravité de la situation. Aussitôt, le major Ternan rassemble ses Nubiens et les Baganda restés fidèles au protectorat, et se porte au-devant des insurgés. La rencontre eut lieu le 20 juillet. Déjà le major, qui occupait le centre de l'armée, avait vu tomber deux officiers européens, une quarantaine de Nubiens et, blessé lui-même, allait perdre son artillerie, lorsque l'aile des Baganda catholiques vint le dégager. Les révoltés laissaient plus de 5oo des leurs sur le terrain. Quelques jours après, ils essuyaient une nouvelle défaite; enfin, la nouvelle que Mouanga était prisonnier des Allemands vint mettre fin aux hostilités. Le major prononça la déchéance du roi, et un prince protestant, âgé de quelques mois, fut proclamé souverain de l'Ouganda. La régence était confiée — et elle l'est encore — à trois ministres, dont un seulement est choisi parmi les Catholiques.

Ce pauvre pays n'était pas au terme de ses épreuves. A peine en effet la paix était-cllc rétablie, que les Nubiens au service des Anglais se révoltaient à leur tour. Si les Baganda eussent été musulmans, c'en était fait du protectorat de l'Angleterre au bord du Nyanza ; heureusement, ils étaient chrétiens et, par leur fidélité, les Catholiques sauvèrent une seconde fois la cause de la civilisation.

Pendant que les Anglais réprimaient péniblement cette révolte, Mouanga, échappé de sa prison, envahissait le Bouddou. Placée sur la frontière Sud, cette malheureuse province eut à souffrir de nouveau toutes les horreurs de la guerre. Par deux fois, la Station de Notre-Dame de Boukoumbi eut à subir un siège terrible et éprouva de grandes pertes. La campagne ne se termina que le 10 avril 1899 par la capture de Mouanga. La triste fin de ce malheureux roi fut le ternie d'une série de calamités qui avaient couvert son pays de cadavres et de ruines.

Pendant ces dernières années, la Mission de l'Ouganda avait eu à souffrir d'un triple fléau : la guerre, la famine et la peste (Rampoulî) qui avaient fait parmi les néophytes de nombreuses victimes. Trois

L'AFRIQUE r-QUATOREALE 455

provinces catholiques sur cinq avaient été ravagées par l'incendie, et les deux Stations du Roki et du Boujouni étaient détruites. Quantité de femmes avaient été emmenées en esclavage, et d'enfants à la mamelle jetés dans les broussailles. A ces perles déjà considérables se joignait une extrême misère, et il fallut disperser, pour ne pas les laisser mourir de faim, les 60 élèves du petit Séminaire.

Etal actuel du Vicariat du Nyanza septentrional. — Née dans le sang des martyrs, aguerrie parvingt années de persécutions sanglantes ou sournoises, la jeune Kglisede l'Ouganda est douée d'une vitalité extraordinaire, peut-être unique au monde.

Nulle part l'action du Saint - Esprit

n'est aussi visible et aussi féconde. L'esprit de prosélytisme et l'intensité de vie surnaturelle des Baganda chrétiens semblent transporter le missionnaire aux plus beaux temps de la primitive Eglise.

Ils ne sont que d'hier et déjà ils sont partout, car leur prestige supplée au nombre. Tout au plus 200000, ils inspirent le respect à 2 millions de païens. Si aucun obstacle ne survient, près de 10000 baptêmes par an leur assurent l'avenir. Les jours du paganisme sont donc comptés, et avant la fin du nouveau siècle il y aura, au centre de l'Afrique, un a royaume très chrétien ».

L'évangéiîsatîon du pays se fait d'une manière uniforme dans

tout le Vicariat. Avant de s'établir dans un centre païen, le missionnaire y fait une première excursion. A peine est-il arrivé qu'une foule sympathique, gagnée déjà par sa renommée, se groupe autour de lui. Aussitôt, on entame la question religieuse; rien ne séduit davantage les Baganda. La parole du Père produit d'abord un mouvement de curiosité irrésistible, suivi bientôt d'un religieux silence entrecoupé d'exclamations approbatives. A la demande de ses auditeurs, le missionnaire installe parmi eux un catéchiste indigène et va fonder ailleurs une nouvelle succursale. En moins de six mois, le village est transformé : tout le monde est catéchumène et commence à pratiquer la vie chrétienne. A toute heure du jour, on entend résonner, sous les ombrages d'une bananeraie ou dans l'obscurité des huttes des voix d'hommes, de femmes ou d'enfants qui, à grand bruit, apprennent une prière ou épèlent les premières pages du catéchisme.

Pendant ce temps, la Station des missionnaires est le centre d'une activité merveilleuse. C'est là, en effet, que les catéchumènes viennent passer les six derniers mois de leurs quatre années de probation. Ils n'y sont admis qu'après avoir satisfait à un premier examen de catéchisme et mené une vie irréprochable depuis leur inscription au catéchuménat.

Les logements de tout ce monde transforment chacune de nos Stations en de gros villages. Au centre s'élèvent la chapelle, — parfois une véritable église, — la Résidence des missionnaires et de vastes hangars pouvant abriter, pour les instructions catéchistiques, des milliers de personnes. De là rayonnent trois ou quatre larges avenues bordées symétriquement de cases spacieuses, entourées chacune de quelques bananiers et d'un jardin potager: ce sont les habitations de nos Chrétiens pendant le temps qu'ils passent à la Mission. La culture de ce petit champ occupe leurs loisirs, tandis que ses produits suffisent à leur modeste entretien. Grâce à l'esprit de foi et de discipline qui règne chez les Baganda, étude, prière, travail.

LAFIllQUE lïOLATORIAT.E 457

tout se fait avec tant d'ordre et de ferveur que c'est un sujet d'édification même pour les missionnaires.

Les journées se ressemblent toutes. Chaque matin, bien avant le lever du soleil, un grand nombre de néophytes, venus des centres éloignés, attendent déjà l'ouverture de la chapelle, et quelques-uns d'entre eux ont fait plusieurs heures de marche pour ne pas se priver de l'assistance au saint sacrifice. En vain voudrait-on modérer une

ferveur peut-être excessive : la vivacité de leur foi leur fait trouver toujours du temps et des forces,

La sainte messe est suivie d'une instruction pour les néophytes. Un peu après, les catéchumènes les moins avancés assistent à une leçon de catéchisme sur le dogme et la morale. Dans la soirée, on explique le culte et les sacrements à ceux qui ont passé déjà trois mois à la Mission. A leur attention soutenue, à la tristesse de leur visage quand le Père n'est pas satisfait de leur réponse, on devine l'intérêt qu'ils apportent à la préparalionde leur examen final.

>i5S LES MISSIONS CATHOLIQUES

Leur temps de probation écoulé, ils sont admis au baptême s'ils en sont jugés dignes.

Ce temps de perplexités et d'angoisses provoque chez les Noirs une réaction violente. Ceux qui ont obtenu une note suffisante se livrent à des démonstrations d'une joie exubérante; ceux qui ont échoué versent d'abondantes larmes. Du reste, les insuccès sont rares. Passionnés pour l'étude, les Baganda sont doués d'une mémoire facile et d'une intelligence toujours en éveil. L'un d'eux apprit en un seul jour, et mot à mot, un catéchisme d'une soixantaine de pages.

Le reste de la soirée est consacré aux confessions et, dans plusieurs Stations, le nombre en est chaque jour si considérable que les néophytes, avec une patience que rien ne lasse, attendent quelquefois toute une semaine le moment d'être entendus du prêtre.

Le samedi, les catéchumènes n'étant pas encore admis aux offices s'en retournent dans leur village, pour y passer la journée du dimanche en famille et laisser la place aux néophytes venus souvent de lieux fort éloignés. Le lundi tout reprend sa marche normale.

Le spectacle de nos Missions, où chaque chose se fait avec une foi si simple et si profonde, produit sur les Protestants une impression très favorable et en attire un grand nombre à la vérité catholique.

En juin 1900, le Vicariat comptait i3 Stations, 46 missionnaires, G Sœurs de Notre-Dame d'Afrique, 722 catéchistes, 30472 néophytes et 120 712 catéchumènes. Outre le dispensaire de chaque Station, le Vicariat possède 2 léproseries et 5 hôpitaux. Au petit séminaire une soixantaine d'élèves font espérer, par leur piété et leur application, que l'Ouganda aura bientôt un clergé indigène.

VICARIAT APOSTOLIQUE DU Î\YA>ZA MKRn)IO>AL

Limité à la moitié méridionale du lac, le nouveau Vicariat s'étend, ù 1 Ouest, jusqu'au lac Kivou, et à l'Est, jusqu'au lac Natron.

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A son érection, en 1894, il ne comptait encore que deux Stations et environ 7000 catéchumènes. Il possède aujourd'hui six centres de Mission que nous allons successivement passer en revue.

Notre-Dame de Kamoga. — Arrivés au sud du lac, les missionnaires exilés de rOuganda en i883 se fixèrent dans le Boukoumbi. L'accueil fut excellent, et de la part du roi qui voulut sceller son amitié avec les Pères par le pacte du sang, et de la part des indigènes qui, n'ayant jamais vu de Blancs, ne se lassaient pas de les entourer, de les questionner, de les admirer. Tout alla bien jusqu'au jour où les missionnaires, suffisamment maîtres de la langue, voulurent entreprendre l'évangélisation du pays. Mais alors ils se heurtèrent à une indifférence déconcertante. C'est qu'il y a loin de l'intelligence des Baganda au caractère grossier des Ouasoukouma. Ceux-ci, ainsi que leurs voisins de toute la région de l'Ounyamouézi, sont, de longue date, un peuple de portefaix. D'humeur voyageuse, ils s'engagent en grand nombre, en qualité de porteurs, dans les caravanes. Comme tels, ils sont très précieux aux voyageurs « par leur vigueur, leur force de résistance et l'orgueil que leur inspire leur profession »; mais, par contre, ils contractent tous les vices de « l'armée roulante ». On conçoit qu'une vie employée en grande partie à suppléer lesbétes de somme, inconnues dans ces contrées, ne développe guère l'instinct religieux; aussi les Ouasoukouma ne se croient-ils bons, ils le répètent à satiété, qu'à manger et à porter des fardeaux. Dans de telles conditions, les progrès de l'Evangile ne peuvent être que très lents ; ils sont, cependant, constants et sûrs.

Notre-Dame des Sept-Douleurs, — La Mission du Kiziba, fondée en 1892 au milieu d'une population excessivement superstitieuse, a été longtemps paralysée par l'hostilité ouverte des chefs du pays. Défense était faite aux habitants, sous peine de mort, de se laisser instruire. Actuellement, quelques-ufts de ces roitelets, vaincus par

la patience et la bonté des missionnaires, sont devenus leurs amis, et la Station compte plus de (ioo néophytes et plus de 800 catéchumènes.

Notre-Dame de l' Espérance. — En 1889, un jeune homme de Tîle d'Oukéréoué s'embarquait pour le continent dans l'intention d'y embrasser la foi musulmane. Sans savoir pourquoi ni comment, il aborda à Kamoga, bien loin du but qu'il s'était proposé. Entendant

parler pour la première fois des missionnaires catholiques et attiré vers eux par un appel intérieur, il va les trouver, se fait instruire et, son temps d'épreuve achevé, reçoit le baptême sous le nom de Cyrille; il retourna dans son Ile et en devînt le premier apôtre. En iSq'i, il amène aux Pères de Kamoga 2^ catéchumènes; c'était sa première conquête. L'année suivante, le nombre de ceux qu'il préparait au baptême était si grand qu'on lui envoya, pour le seconder, 12 catéchistes Baganda. Le roi du pays, d'abord favorable à la nouvelle religion, s'effraya d'un tel mouvement et se montra de plus en plus hostile ; il osa même attaquer la Mission. Les catéchistes.

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après deux jours de siège, étaient sur le point de succomber quand arrive, d'une manière providentielle, un officier allemand. Le roi est aussitôt destitué, et les missionnaires, pour encourager la chrétienté naissante, viennent eux-mêmes s'établir dans l'île. En 1898, ils avaient déjà plus de 3oo néophytes. Aujourd'hui tous les villages, même païens, demandent à avoir des chefs chrétiens, et te souverain,

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malgré son profond attachement aux superstitions du pays, se plait à reconnaître la loyauté et les fidèles services des néophytes. C'est à eux ([u'i! confie toutes les charges les plus délicates, et dernièrement encore, voulant ramener au respect de son autorité quelques provinces tributaires, il demandait aux Pères un homme capable de remplir cette mission.

L'de d'Oukara, à portée de fusil de celle d'Oukéréoué, vient de s'ouvrir à l'Évangile, après avoir été longtemps obstinément fermée aux Européens. Les habitants, au nombre de 7000 à 8000, sont fana-

tiques d'indépendance ; chez eux, pas de chef reconnu ; chaque famille ne relève que de Tautorîté de Tun de ses membres. En 1899, les Allemands, voulant soumettre les Bakara au tribut et à la corvée et ne trouvant personne à qui s'adresser, proposèrent la royauté à un indigène qui paraissait jouir d'une certaine influence. Matété, — c'est son nom, — sachant combien le mot a roi » sonne mal auprès de ses fiers compatriotes, alla consulter les missionnaires. Il n'accepta d'aller présenter aux Allemands la soumission des Bakara qu'à la condition d'être accompagné par un Chrétien. Il revint du Fort enchanté de l'accueil qu'il y avait reçu, mais, épouvanté de la réception que lui réservaient ses concitoyens, il ne consentit à rentrer à Oukara qu'assisté de deux catéchistes qui resteraient dans l'île. La Mission était inaugurée.

Quel en sera l'avenir ? Le caractère de ce peuple fait concevoir les plus belles espérances. Le divorce et la polygamie y sont à peu près inconnus et la population y est très laborieuse. Chose inouïe chez les Nègres, les ruisseaux sont endigués, et, sur les pentes des collines, de petites maçonneries retiennent, de distance en distance, la terre cultivable ; les terrains sont fumés et le plus petit lopin a son propriétaire ; chaque arbre, et parfois les différentes branches d'un même arbre, ont un possesseur. Les villages sont entourés de bosquets de fraîche verdure ; tout y est propre et bien entretenu. Dans sa hutte en roseaux, conique et spacieuse, l'indigène loge sa femme, ses enfants, ses chèvres, ses bêtes à cornes et ses provisions. Grâce à de nombreuses cloisons, tout y est à sa place et à l'aise. Par contre, les superstitions les plus grossières sont en grand honneur dans le pays; quelques habitants y sont littéralement couverts d'amulettes, et les sorciers y jouissent d'une grande réputation. Déjà l'île compte quelques catéchumènes, mais les catéchistes se plaignent de la difficulté de réunir leur monde, les Bakara travaillant dans les champs dès les premières lueurs du jour jusqu'après le coucher du soleil. Cet amour du travail est cependant de bon augure, et cet

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ensemble de qualités naturelles, rares chez les Noirs, leur méritera, sans doute, la grâce tVune prompte conversion.

A son tour, l'ile de Komé vient de recevoir des missionnaires dont l'action s'exercera de là sur tous les îlots voisins. La population témoigne de bonnes dispositions.

Noire-Dame de Lourdes. — En 1890, une première tentative fut faite pour s'établir dans l'Ousoui. Le roi du pays fut intraitable et défendit i'i ses sujets, sous peine de mort, d'avoir des relations quelconques avec les missionnaires. Force fut de se retirer, lîn 1899, effrayé par l'arrivée des Allemands, le souverain se montra plus conciliant, mais la Mission en est encore à ses pénibles débuts.

Sacré-Cœur d'Isavi. — La contrée mystérieuse où le Nil prend sa source, le Rouanda, s'est ouvert à son tour à la Bonne Nouvelle. En 1900, une Station a été fondée non loin du lac Kivou. Le pays est divisé en un grand nombre de provinces gouvernées par des irttoualé qui dépendent directement du roi. Ces ministres ont sous leur direction des sous-chefs qui ont, à leur tour, dans chaque village, des subalternes chargés de lever l'impôt et de faire exécuter les corvées. Tous les représentants du pouvoir sont de la race des Ouatousi ou pasteurs Babima, les maîtres du pays. Ceux-ci sont de fort beaux hommes ; beaucoup ont deux métros et plus de hauteur ; ils sont intelligents, réfléchis, et réservés envers les Européens.

ilî4 LES MISSIONS CATHOLIQUES

Les Bahoutou ou aborigènes sont simples, travailleurs, fort peu attachés à la polygamie et à leurs superstitions ; ils ont la vie de famille en grand honneur. C'est pour les Ouatousi qu'ils cultivent, qu'ils construisent ou qu'ils élèvent les bestiaux; ils vivent ainsi dans une dépendance servile et dans la crainte continuelle de mauvais traitements ou d'injustes dépouillements.

La question religieuse se complique ici d'une question sociale. Tandis que le peuple, taillable et corvéable à merci, recherche dans la nouvelle religion un adoucissement au joug qu'il subit, ses dominateurs, craignant de perdre quelque chose de leur influence et de leur autorité, se montrent méfiants, hostiles même, à l'égard des missionnaires. Ministres de la paix, les Pères s'eflbrcentde maintenir la concorde et d'adoucir le sort des vassaux, sans porter préjudice aux droits des seigneurs. Cette Mission semble avoir devant elle un magnifique avenir, car déjà quelques milliers de catéchumènes très zélés et très assidus suivent le catéchisme.

En somme, les Noirs du Nyanza, par leur façon de comprendre et de pratiquer la vie chrétienne, donnent un démenti irréfutable à certains bulletins d'anthropologie, pour lesquels a il est aussi déraisonnable d'enseigner la religion à une race fétichiste que de vouloir enseigner le calcul différentiel à un bambin de cinq ans ». Nos Chrétiens s'approchent fréquemment des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie, beaucoup tous les huit jours. Chaque matin, ils assistent nombreux à la sainte messe et la manière dont ils s'y tiennent, les prières qu'ils improvisent, souvent à haute voix, témoignent d'une foi simple et profonde. Tous ont une grande dévotion à la très sainte Vierge et même à leur saint patron, dont ils célèbrent solennellement la fête dans chaque famille. Ont-ils besoin d'une grâce, c'est à Marie qu'ils s'adressent ; ont-ils réussi en quelque affaire, ils s'empressent de la remercier. Presque tous récitent chaque jour le chapelet et ils le font avec tant de recueillement que les païens, frappés d'un respect religieux, cessent toute conversation pour ne

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point les troubler. Néophytes et catéchumènes ne commencent généralement aucune de leurs actions sans faire d'abord un signe de croix, et c'est la première chose qu'une mère apprend à son enfant. Enfin, on pourrait citer à l'infini sur leur compte des exemples héroïques de la pratique de toutes les vertus.

La mentalité religieuse de nos Chrétiens, des Baganda surtout.

n'est pas moins remarquable. II n'est pas rare de trouver chez eux des âmes vraiment contemplatives et dont l'élévation des pensées, la délicatesse des sentiments et le degré de perfection chrétienne édifient le missionnaire et lui font oublier toutes ses peines.

Quatre Stations sur six étant de fondation récente, le Vicariat du Nyanza méridional ne comptait encore, en igoo, que i^ionéophytes, environ 5ooo catéchumènes et 18 missionnaires.

Le tableau suivant donnera un résumé complet de l'état de toutes les Missions des Pères Blancs pour l'année 1900.

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