LE PAYS
Les Missions des Pères Blancs dans T Afrique équatorîale sont situées sur les plateaux de Timmense région des Grands Lacs.
De ces lacs, les trois plus grands, le Victoria Nyanza, le Tanganika et leNyassa, étaient indiqués déjà, d'une manière confuse et sous d'autres noms, dans les cartes du xvi® et du xvii® siècle. Mais, au commencement du xix% les géographes, dépités par des renseignements vagues et contradictoires, firent table rase du peu qu'on savait sur l'intérieur du continent, et, à la satisfaction des écoliers, n'indiquèrent plus qu'une nappe d'eau unique, entourée de « vastes déserts » ou de « terres inexplorées ».
Ce n'est qu'en i858, après la découverte du Tanganika par Burton et du Nyanza par Speke, que les savants mettent à l'ordre du jour la question de la multiplicité des lacs. Deux ans plus tard, Speke et Grant s'assurent, en longeant sa côte Ouest, que le Victoria Nyanza ne communique pas avec le Tanganika, et Livingstone que ce dernier lac est indépendant du Nyassa, découvert par lui l'année précédente.
Autre problème. Où trouver les sources du Nil et du Congo? De nouvelles découvertes compliquent la question plutôt qu'elles n'en facilitent la solution ; ainsi celle du lac Albert par Baker (1864), celle des lacs Bangouéolo et Moéro par Livingstone (1867-68), celle de la
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Loukouga par Camcron. Ce n'est qu'en 1877, après le long voyage de Stanlev « à travers le continent mystérieux », que s'évanouît l'hypothèse d'une origine commune aux deux plus grands fleuves de l'Afrique.
L'année suivante, quand nos confrères s'étahlirent au bord des Grands Lacs, le relief du sol et l'hydrographie du pays n'étaient donc connus que dans leurs grandes lignes. Aussi, fidèles aux règles tracées par leur fondateur, les missionnaires n'ont jamais néglige d'apporter à la science
leurs contribu-
iS \tKÊ^^^^^^^^ tions particulières. Citons seulement : pour la géodésie, le P.
Schynse, auteur d'ouvrages appréciés; pour la méi» PU.P.B téorologie, le P.
Dupuis. dont les communications sont fort appréciées à l'Observatoire; pour l'histoire naturelle, les PP. Guillemé et Schmilz, bien connus au Muséum; les mêmes, Mgr Rocllens et le P. Spéc pour la médecine; pour la cartographie les PP. Capus, Brard et Van der Burgt, et pour l'ethnographie une série d'études parues dans le Bulletin de nos Missions.
Loin d'être, comme on l'a cru longtemps, un désert aride et brûlant, le centre du continent est un haut plateau de plus de deux millions de kilomètres carrés — quatre fois l'étendue de la France — au relief vigoureusement accusé, dont les vallées aux gras pâturages nourrissent de nombreux troupeaux et dont les montagnes, le
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plus souvent couvertes de forêts vierges, quelques-unes de neiges perpétuelles, alimentent, de leurs eaux, de vastes réservoirs et des lleuves géants. Cinq massifs lui servent de bases et de contreforts : au \.-0. le Rouvenzori; au N.-E. le Kénia et le Kilimandjaro; au S.-E. les monts, moins élevés, du Milandji et Malomo, séparés par le Chiré; et, au S.-O., les monts Mitoumba. C'est un quadrilatère d'une longueur de 20 degrés (de 5" de lat. Nord à ij° de lat. Sud) sur 10 de large (de 2)° à 3,)° de longit. Est de Paris).
Soulevé par les éruptions volcaniques, déchiré de failles gigantesques , bouleversé par des érosions qui ont jeté dans la plaine *d'é- , ,
normes blocs erratiques et ont poli comme des miroirs les falaises de ses lacs, ce sol recèle toutes les richesses minérales des terrains primitifs, et presque partout affleurent des granits, des gneiss, des porphyres et du fer; dans l'Ouroundi et le Nyassaland, des gisements de marbres et d'ardoises; dans l'Ounyanyembô, des quartz précieux ; on parle même d'or et de diamants; au Maroungou, de la magnétite assez abondante pour affoler les boussoles et rendre ainsi difficile la navigation du Tanganika ; sur la côte occidentale du lac, une grande quantité de cuivre très pur, de la malachite, de l'azuritc, du feldspath et toutes les variétés du calcaire, avec des grottes de stalactites et de stalagmites qui, par leur grandeur et leur beauté,
peuvent être comparées aux plus belles de l'Europe. Le calcaire est au contraire très rare sur la rive Est du Tanganika et inconnu au Nyanza ; mais il s'y trouve une grande abondance d'excellente terre glaise, dont les missionnaires fabriquent des briques et des tuiles pour leurs bâtisses.
La faune du pays est à la fois des plus riches et des plus variées. C'est par troupeaux, nombreux et compacts, qu'y vivent Tantilope, le buffle, le singe, le zèbre, la girafe et l'éléphant. Le rhinocéros, l'hippopotame, le sanglier s'y voient fréquemment; les crocodiles infestent les lacs et les cours d'eau. Le lion, la hyène, la panthère et le léopard y causent de graves dommages aux troupeaux domestiques; l'homme lui-même est trop souvent leur proie.
Le roi des animaux domestiques, aux yeux du Noir, c'est le bœuf, qui lui fournit la viande dont il est friand, le lait, qu'il fait souvent aigrir avant de le boire, et la peau qui lui sert de vêtement. La chèvre ne donne que peu de lait, et jamais indigène n'a songé à la traire; mais elle engraisse facilement et fournit une viande excellente, préférable à celle du mouton. Celui-ci se distingue par sa grosse queue et son absence de toison. Au lieu de laine, inutile pour le pays, il porte un poil court et fin.
Parmi les nombreux oiseaux, les plus communs sont la perdrix, la pintade, le canard et l'oie sauvages, qui abondent aux environs des lacs, et quantité d'autres, chez lesquels la magnificence du plumage fait pardonner la médiocrité du chant. La poule se rencontre autour de toutes les maisons, mais elle est très petite, et beaucoup de tribus, par superstition, n'en mangent pas les œufs.
Soutenus par des massifs de 3ooo à 6000 mètres, les hauts plateaux vont en s'abaissant, du Nord au Sud, par trois étages successifs qui permettent de les diviser en trois zones hypsométriques, dont chacune englobe l'un des trois Grands Lacs. Dans chacune d'elles les difierences d'altitude et d'exposition modifient considérablement, d'un lieu à l'autre, la température, la végétation et, jusqu'à un cer-
tain degré, les divers modes de travail auxquels rhomme doit se livrer pour assurer son existence.
La zone la plus élevée est celle du Victoria Nyanza, dont le niveau est à 1200 mètres. C'est le pays le plus fertile et le plus peuplé que Ton rencontre depuis Zanzibar. Des rives du lac, le sol s'élève lentement en pentes douces, en frais vallons et en terrasses majestueuses dont les lignes adoucissent le dur profil des escarpements lointains. La température y suit la même progression et va — des bords du Nyanza aux cimes du Rouvenzori — • de Téternel printemps à Téternel hiver. Mais presque partout, ce n'est que fraîcheur et fécondité. Toujours des fleurs, toujours des fruits. L'humidité dont l'atmosphère est saturée y provoque une fougue de végétation que favorise encore une terre légère, ferrugineuse et riche en humus. Du reste, les saisons y sont à peine dilTérenciées : dans certaines îles du lac, il pleut presque chaque jour pendant quelques instants, et ailleurs, entre deux courtes périodes de pluies au moment des équinoxes, les averses ne sont pas rares.
Uniformité encore plus grande dans la longueur des jours et des nuits. Leur durée est toujours égale, et le passage rapide de l'un à l'autre y fait des jours sans aurore et des matins sans crépuscule.
La culture et la pèche suffisent amplement à nourrir les habitants. La banane est la principale production du pays. Les espèces les plus répandues sont : la niain d'éléphant à fruits rouges, énormes, mais de très médiocre qualité; la banane du Paradis ou plantaniet\ jaune et de taille moyenne; la banane figue ou des sages ^ petite et exquise. Un régime ordinaire porte jusqu'à 200 fruits et pèse de 25 à 3o kilogrammes. Crues ou bouillies, grillées ou séchées, ou même sous forme de liqueurs fermentées, elles constituent la principale alimentation des indigènes.
La zone moyenne comprend les deux rives du Tanganika, entre le t!' et le 10^ degré de lat. Sud. Le lac n'étant qu'à 83o mètres d'altitude, la température y est plus élevée qu'au Nyanza, situé cependant
sur la ligne équatorîale. Les écarts y sont plus sensibles : sur les hauts plateaux, la gelée blanche n'est pas inconnue, et, dans les bas fonds, le thermomètre marque parfois 35°. Les périodes de pluie et de sécheresse y sont bien tranchées. La masika^ saison des pluies, commence en octobre ou novembre ~ pour finir on avril ou en mai. Les
orages sont d'une violence extrême et les tremblements de terre très fri^'quenls.
Celte région offre cependant les aspects les plus divers. A l'Ouest, dans le Manyéma et dans le Maroungou, se j déploient toutesles magnificences de la grande forêt. Sur les montagnes plus particulièrement boisées du Haut-Congo, des arbres de 12 a [5 mètres de circonférences'élancent d'un seul jet à des hauteurs de 3o et t\o mètres.
Respectes par la hache des fétichistes, ils servent aujourd'hui à la construction des églises.
Dans l'Ouroundi, c'est la Suisse africaine avec ses vallées sauvages, ses collines ondoyantes, où la bonne odeur du bétail, des prés et des bois se mêle aux mugissements des troupeaux et aux chants des bergers.
Dans la partie Est, c'est à perte de vue le pori, plaine déserte.
LAFRIQUE ÉQUATORIALt: 377
inculte, où l'incendie, allumé par les indigènes, fait disparaître le peu de verdure épargnée par le soleil. Arrivent les premières pluies, le sol se couvre promptement de graminées hautes de 3 à 4 mètres, épaisses et compactes. Les sentiers qu'elles abritent deviennent de véritables tunnels, semés de fondrières et hantés des moustiques. Au moindre frôlement, des feuilles en gargouilles vous jettent parfois des réserves de pluie, des tiges flexibles se détendent, vous cinglent, vous harcèlent et entravent vos mouvements. C'est la marche dans la jungle. Ou bien le sentier s'efface dans une fange épaisse, gluante, et malheur au voyageur qui s'égare; pendant des heures entières il patauge dans la boue; puis le sol semble se liquéfier sous ses pas.
Impossible de fuir. La vase monte, monte toujours; elle étreint les genoux, gagne la „.pg, b*him»
poitrine , ferme à jamais les
lèvres et les yeux; c'est l'enlizement. dans toute son horreur. Les Ouanyamouézi se montrent encore ces lieux sinistres.
La partie Sud de cette zone est moins riche. Les principales plantes alimentaires sont le manioc et le sorgho. Le manioc, la plus répandue, épuise rapidement le sol et oblige les villages à se déplacer après quelques années. Les Noirs le préfèrent cependant à toute autre culture à cause de l'abondance de sa production et du peu de travail qu'il exige. Le sorgho est une espèce de gros millet, très estimé des indigènes pour son rendement prodigieux — 200 pour un — et pour la liqueur enivrante [pombé) que fournit sa fermentation. On pourrait encore citer le riz, l'éleusîne, le maïs, la patate, etc.
La zone du Nyassa, du 10" au i.j' degré de lat. Sud, va en s'abaissant jusqu'au niveau du lac, qui n'est qu'à 5oo mètres au-dessus de
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la mer. Dans les parties montagneuses du Nord, la température est à peu près la même qu'au Tanganika, mais dans les plaines du Sud les chaleurs sont plus intenses. Pays très boisé, irrigué par de nombreuses rivières qui débordent généralement a la saison des pluies. Le zèbre et l'antilope y pullulent. La population y vit surtout de chasse et de pèche; le travail des champs y est peu en honneur.
LES HABrrA>TS
Sauf de rares exceptions — quelques îlots ethnographiques de Nilotes et de Négrilles — la masse de la population dans nos Missions équatoriales est de race bantou.
La race nilotique y est représentée par les Chefalou^ entre Mrouli et le lac Albert, sur la rive gauche du Nil, et les Soiir au nord-ouest du même lac.
Les Négrilles ou Pygmées ne se rencontrent que par tribus isolées, dans rOuroundi, TOuzigué, le Rouanda et au sud du lac Éjassi. On les appelle aussi Batoua^ ou Abatagoua, « chasseurs d'éléphants ». ou Abana, « enfants ». Sans cesse refoulés et traités en parias, ils se cachent dans les bois et sont timides, craintifs et taciturnes. Ils ont la barbe plus longue et la poitrine plus saillante que les autres Noirs; leur manière de se raser la tête laisse subsister, de leurs cheveux, quelques touffes isolées, des lignes géométriques ou toutes sortes de figures. C'est pour assister à une instruction catéchistique que Bantou et Négrilles consentirent pour la première fois à s'asseoir sous le même toit.
Deux peuples de langue bantou, mais d'origine encore très problématique, méritent une étude spéciale, les Bahima et les Baganda.
Les Bahima (ou Ouahouma) tranchent absolument, par la beauté de leurs traits, leur couleur chocolat et leurs habitudes pastorales, sur les Bantou agriculteurs et d'un type inférieur. De haute stature et bien formés, ils ont le nez proéminent et aquilin, le front large et les
L'AFRIQUE ÉQLATOniALL: 579
lèvres bien proportionnées. Us affirmenl venir du Nord. Leur physionomie intelligente et fine, leur amour du lucre, leur habileté à s'ingérer partout, semblent indiquer une parenté sémitique. De nombreuses réminiscences de l'ancienne Egypte dans le costume, les instruments de travail et de musique, dans l'ornementation de certains objets et dans un grand nombre d'autres usages, feraient soupçonner en eux les descendants des Ilyksos, les pasteurs égyptiens.
Répandus en assez grand nombre dans nos deux Vicariats du Nyanza et dans celui de l'Ounyanyembé, les Bahima forment une notable partie de la population dans les provinces du Karagoué, du Torou, de l'AnkoIi et de l'Ounyoro. .\illeur5, dans le Rouanda, TOuroundi, i'Ousindja, l'Ousoui et jusque dans l'Ouzigué et l'Oufipa, ils se
sont simplement imposés et, sans dominer par le nombre, y forment, sous le nom de Ouatousi, une aristocratie féodale absolument niaitresse du pays. Partout ils professent un profond mépris pour la culture et pour les Bantou. qu'ils traitent de a piocheurs ». Pasteurs de pères en fils, ils vivent de leurs troupeaux et échangent leur beurre et leurs cuirs contre des légumes, des graines et des fruits. Ils ne sont soumis aux aborigènes que dans l'Ouganda, où leur nombre est du reste fort restreint.
L'Ouganda, un des royaumes les plus fertiles et les plus populeux de l'Afrique équatoriale, occupe un vaste territoire en forme de croissant, au nord du lac Victoria Nyanza. C'est là qu'habitent les Baganda. Stanley les appelle « un peuple extraordinaire », autant pour leurs aptitudes intellectuelles que pour leur forte organisation
580 LES MISSIONS CATHOLIOUKS
sociale. Pour expliquer cette supériorité, on a voulu les apparenter aux Bahima. Sans cloute le roi et les grands du pays prennent volontiers pour épouses des femmes bahima, mais une fusion si limitée n'a pu modifier sensiblement le caractère de toute une race. D'après la tradition, les Baganda descendraient de Kintou, et eux-mêmes s'appellent « Fils de Kintou ». Celui-ci était un homme doux, irréprochable, prêtre d'un culte oublié ; il enseigna à ses enfants à discerner
le bien du mal, et ce n'est que sous Kiniéra, son onzième successeur, que fut introduit le culte des a Loubalé ». Venu du Nord-Est, Kintou s'arrêta au bord du lac.
pays alors désert et inculte, selon les uns, habité, selon d'autres, par une race qui adorait le serpent. Quoiqu'il en soît, Kintou devint le père d'un grand peuple et le fondateur d'un puissant royaume. Sur le tard de sa vie, voyant que ses enfants oubliaient ses préceptes et commettaient de grands crimes, Kintou, écœuré, disparut subitement sans qu'on sût jamais ce qu'il était devenu. Les Baganda l'ont en grande vénération et attendent toujours son retour. Aussi bien que des Galla on peut dire d'eux « qu'ils seraient comme des Gaulois s'ils étaient chrétiens ». Même sociabilité, même courtoisie, même curiosité d'une intelligence toujours en éveil. Ils ne se lassent jamais d'interroger les étrangers sur l'Europe, sur les astres, sur toutes les merveilles de la civilisation, sur les gens de tout métier et sur les grands problèmes religieux : la mort, Timniortalité, les anges, la fin du monde. Leur moralité est notablement
LAFRigUE ÉQLATORIALi; 5H1
supérieure à celle des autres Noirs. On rencontre chez eux de la modestie, de la réserve et — jusqu'à l'arrivée des Arabes — la nudité et l'impudicité y étaient presque inconnues. Bien que l'esclavage et la polygamie vicient l'organisation de la famille, le mariage y conserve une certaine noblesse; il comporte une proposition, des fiançailles et les noces. Il y a toujours une épouse principale ; on ne se marie
j;i mais entre piotlics juin
et l'adultcre csl
mort. En Itupnsa
à runninl. on lu
vase d'eau sur la tète. Dans
certaines cérémonies, les
sorciers tracent sur eux le signe de la croix, mais sans paroles et à
la manière des Grecs.
Les Baganda sont aussi d'habiles ouvriers. Leurs étoffes d'écorce d'arbre sont plus fines et leurs habitations mieux construites que chez les autres Nègres. Leurs lances, leurs flèches, leurs boucliers sont aussi solides qu'élégants, et ils manient les armes avec autant de force que d'aisance.
A l'arrivée des missionnaires, Mtcça, leur roi, était à l'apogée de sa gloire. Son armée régulière comptait plus de 3ooo hommes armés
de fusils et dressés aux manœuvres militaires. Une centaine de chefs, vêtus somptueusement, formaient sa cour où régnaient Tordre et la discipline. Tous les matins, la large avenue qui conduisait à l'enceinte royale retentissait du bruit des instruments de musique et se couvrait d'une foule bigarrée; c'étaient les grands, suivis de leur escorte, qui allaient saluer leur maître, ou des gens du peuple qui lui apportaient des présents, ou encore des ambassadeurs de l'Ousoga, de l'Ousoui, de l'Ounyoro, de tous les rois des Etats voisins et môme du terrible Mirambo, qui venaient s'agenouiller devant Mtéca et lui offrir du sel, de l'ivoire et des esclaves.
Sur le sommet arrondi d'une colline, 4oo ou 5oo huttes, dont quelques-unes mesuraient plus de vingt mètres de diamètre, servaient de demeures à ses serviteurs, à ses femmes et à leurs servantes. Ces huttes étaient séparées par de vastes cours entourées de palissades de roseaux. Au centre s'élevait un bâtiment plus vaste, c'était la salle de réception. De cette colline, sa capitale, rayonnaient de larges avenues, droites, parfaitement entretenues, le long desquelles s'échelonnaient, enfouies dans les bananeraies, les habitations des grands de TKtat.
Le royaume était alors partagé en provinces qui se composaient elles-mêmes de plusieurs districts divisés à leur tour en cantons. Les chefs, de tout titre et de tout rang, étaient créés par le roi et dépouillés, suivant son bon plaisir, de leur charge et de leur fortune. La hiérarchie gouvernementale, quoique minutieusement organisée, était tout entière entre les mains du souverain. La royauté était héréditaire en ce sens que, parmi les enfants du défunt, les grands choisissaient celui qui leur convenait, à Texception de l'aîné toujours exclu de la succession.
Une des occupations du roi était de rendre la justice à ses sujets. Cependant, au-dessous de lui, se trouvaient les tribunaux inférieurs de provinces, districts et cantons. Les Baganda sont de grands plaideurs. Ils ont la passion de la parole publique ; aussi chacun se fait-il
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son propre avocat. Quand il discourt, le Baganda prend en main une baguette, la brise en autant de morceaux qu'il a d'arguments à faire valoir, puis il développe ses preuves, toujours avec emphase et éloquence, et, à la fin de chaque point, il dépose une des bûchettes dans la main de son adversaire. Malheureusement la justice est trop souvent arbitraire ou vénale.
Dans les cas difficiles, les juges ont recours à diverses épreuves dont la plus commune est celle du madoudou, plante narcotique de la famille des solanées. L'accusateur et l'accusé — ou à leur place deux esclaves — doivent avaler une potion préparée avec le fruit de cette plante. Celui-là aura gain de cause que l'assoupissement n'empêchera pas d'entendre l'appel des témoins qui surveillent l'épreuve et de marcher jusqu'à eux.
La population fixe de l'Ouganda se divise en deux grandes classes : les Bakoungou, c'est-à-dire les grands, et les Bakojji ou « provinciaux ». Sont Bakoungou, tous ceux qui sont chargés d'une administration quelconque; ils ne relèvent que du roi et leurs enfants ne participent en rien à leur noblesse. Un simple caprice du souverain suffit pour faire subitement d'un grand un simple manant. A la maison du roi appartiennent encore les officiers subalternes, très nombreux et de toutes conditions, lis habitent la capitale et sont, par opposition aux Bakopi, les « citadins ». ■
Les Bakopi, qui forment l'immense majorité de la population, sont des Baganda libres
de s'attacher à qui ils veulent, à un grand ou à un égal, et de l'abandonner à volonté. Bien que traités en rustres, ils ont souvent de la fortune et tiennent un certain rang, même auprès des chefs. En retour de la protection qu'ils en obtiennent, ils leur doivent certains services.
Rien d'important, dans l'Ouganda, comme la cour. Elle est la tète et le cœur du pays. A la cour se décide la paix ou la guerre; en tout temps elle est le tribunal suprême ; elle est le centre de la religion, le roi régentant les consciences ; elle est le rendez-vous des marchands, ceux-ci ne pouvant trafiquer avant que Sa Majesté ait fait son choix, quitte à payer quand bon lui semblera ; c'est encore le lieu de rencontre des artistes, danseurs, chanteurs, musiciens, qui n'ont tous qu'une ambition : se faire admirer du roi. L'industrie indigène ne semble exister que pour le monarque, et le plus vulgaire bakopi s'honore de lui offrir les prémices de ses troupeaux et de ses bananeraies. Les étrangers eux-mêmes ne peuvent correspondre avec la côte ou se permettre le moindre déplacement sans l'autorisation du roi. Nul mieux que Mtéça ne pouvait dire : l'Etat, c'est moi !
Les rois de l'Ouganda, ce dernier surtout, aimaient passionnément la guerre, et les expéditions succédaient aux expéditions. Faire des razzias de femmes, de bœufs et d'esclaves en était trop souvent le mobile. Le gros de l'armée était formé de bandes, venues de toutes les provinces et même des pays tributaires, et placées sous l'autorité d'une hiérarchie très bien comprise. Plus de 25oooo personnes, au dire de Stanley, se pressaient dans le camp de Mtéça. Dans ce nombre se trouvaient près de 5oooo femmes et autant d'enfants, tous de la famille des chefs, dont la présence devait mettre ces officiers dans l'impossibilité de fuir.
Maître de la terre par ses armées, Mtéça l'était aussi de la « mer » — c'est le nom donné au Nyanza. — L'île de Sésé lui fournissait les plus belles pirogues de l'Afrique et les meilleurs matelots du lac. Les barques, qui ne sont ailleurs qu'un énorme tronc d'arbre creusé
L'AFRIQUE EQUATORIALE
011 loriiic (l'auge, sont construites à Sésé avec un certain art. Leur quille, taillée dans des arbres de choix, se relève légèrement aux deux extrémités. A l'avant, une pièce de bois recourbée se dresse, comme le cou d'un cygne gigantesque, ornée d'une longue crinière et de deux cornes d'antilope. Les flancs de l'embarcation se composent de larges planches qui contiennent les bancs des rameurs. Aucun clou, aucune cheville n'entre dans la construction; le tout est cousu avec des fibres de palmier, calfaté avec de l'écorce de bananier, et peint de rouge-brun. Au besoin, ces pirogues unies entre elles par des planchers et des palissades devenaient de formidables machines de guerre.
Quant à la religion des Baganda, elle est nettement spiritualiste. Au-dessus de tout, ils admettent l'existence d'un Dieu-providence : Katonda ; mais parce que celui-ci est bon et inoffensif, on
ne s'occupe guère de luî ; tout le culte s'adresse aux autres loubalé. Les loubalé sont des êtres spirituels, anges ou démons, des génies dont la puissance surhumaine fait d'eux autant de semi-divinités qu'il faut se concilier par de fréquents sacrifices. On ne trouve chez les Baganda ni idoles, ni représentations matérielles de la divinité; les lieux sacrés et les temples ne* sont que la résidence des loubalé. Au-dessous de ceux-ci viennent les mzimou ou âmes des morts, redoutables aux vivants, et qui ont gardé dans l'au delà le goût et les besoins de ce monde ; de cette croyance est née la coutume d'enterrer les rois dans une position assise et enveloppés d'une quantité d'étoffes. Fréquemment on immole sur leurs tombes des bœufs, des volailles, des femmes ou des esclaves. Les mânes peuvent revivre momentanément en la personne des sorciers ou même dans certains animaux.
Les sorciers jouissent d'un grand prestige. Les Baganda les craignent, les consultent souvent et s'efforcent de gagner leurs bonnes grâces par des cadeaux. Les sorciers sont aussi devins, prêtres et médecins. La croyance aux sortilèges est générale. Les maladies et la mort sont presque toujours imputées aux maléfices.
Le totémisme est général chez les Baganda. Le totem ou mziro est un animal — très rarement un végétal — qui sert de lien à la Kika ou groupe de familles, dont tous les membres se considèrent comme frères. Le mziro n'est pas une divinité et ne reçoit aucun culte. I>ans un pays où les noms donnés à la naissance ne fournissent aucune indication de parenté ou d'origine, il fallait à la famille un emblème qui lui servît à la fois d'armoiries et de nom patronymique. Dans rOuganda, le mziro n'est pas autre chose. C'est un signe de ralliement, commun à une même lignée. Si l'on s'abstient généralement de le tuer ou d'en manger, c'est par respect d'abord, puis par superstition, l'âme du premier ancêtre de la kika pouvant animer quelque représentant de l'espèce animale dont le clan porte le nom.
F0KDAT103Î DES MISSIONS EQUATORIALES
Dès 1868, à une époque où Ton achevait à peine la découverte des Grands Lacs, Mgr Lavigerie, prenant possession du siège épiscopal d'Alger, indiquait à la France sa tâche grandiose. « A Tardente initiative qui est le don de notre race et de notre foi incombait le devoir de répandre les vraies lumières d'une civilisation dont TEvangile est la source et la loi, de les porter au delà du désert jusqu'au centre du continent et de gagner à la vie chrétienne l'Afrique centrale. » Sa voix ne fut pas écoutée. Tandis en effet que le gouvernement algérien entravait de tout son pouvoir l'évangélisation des Musulmans, l'Association Internationale, fondée à Bruxelles, en 1876, pour l'exploration de l'Afrique, affichait un caractère ce purement laïque et neutre ». En qualité d'évèque français de l'Afrique, Mgr Lavigerie, au nom de tous ses missionnaires, sollicita de Pie IX la mission de reprendre le programme tracé par lui dix ans auparavant. ce Duc in altunil » lui répondit le Pontife mourant, et, quatre jours seulement après son élection, Léon XIII accordait a au Révérendissime Archevêque d'Alger, Tautorisation de subdéléguer aux RR. PP. Livinhac et Joachim Pascal ses pouvoirs de Délégué apostolique sur les Missions équatoriales ».
Le territoire à évangéliser formait l'immense rectangle compris entre le Bahr-el-Ghazal au Nord et le Zambèze au Sud, et entre deux lignes imaginaires longeant l'océan Indien et l'océan Atlantique à 4oo kilomètres des côtes. Deux centres de Mission devaient être fondés, l'un auprès du Nyanza, l'autre auprès du Tanganika. C'est ainsi, qu'avant d'être dans la sphère d'influence d'aucun État, l'intérieur du continent devenait territoire ecclésiastique et que la Croix y était plantée avant tout autre drapeau. Mgr Lavigerie en donna connaissance au ministre des Affaires étrangères : « J'ai pensé, lui écrivait-il, qu'il serait avantageux pour la France d'être représentée
dans ces vastes régions non pas seulement par des pionniers isolés, comme les autres peuples, mais par une corporation qui pourra donner à son action civilisatrice et scientifique la suite, la durée, l'étendue, qui seules la rendent puissante. »
Quelques semaines plus tard, le 21 avril 1878, dix prêtres de la Société des Missionnaires d'Afrique s'embarquaient à Marseille pour Zanzibar et Bagamoyo, d'où leur caravane devait s'enfoncer dans l'intérieur du continent.
La caravane! que d'ennuis, que de fatigues sous la magie de ce mot! Pas de route! un simple sentier où le convoi s'échelonne à la file indienne, sur un parcours de plusieurs kilomètres, rendant la surveillance presque impossible et facilitant toutes les désertions (il y en eut jusqu'à 120 en quelques jours); pas de bêtes de somme : tous les transports se font à dos d'hommes par charge de 3o kilogrammes ; pas d'argent monnayé : et c'est par quintaux qu'il faut s'approvisionner d'étoffes, de verroteries et autres objets d'échange; pas même de vivres assurés, et le transport des provisions nécessite de nouveaux porteurs. Enfin, pour protéger tout ce monde contre les détrousseurs de caravanes, il faut s'adjoindre une forte escorte de Ouangouana.
Si encore on pouvait compter sur eux pour maintenir un peu d'ordre dans cette cohue tapageuse et indisciplinée ! Mais malgré leurs bonnes qualités, les askaris (soldats) ont tout autant de défauts. A moins d'une autorité ferme, ils sont poltrons, inconstants, capricieux, insupportables et pourtant nécessaires. Les premiers missionnaires eurent particulièrement à en souffrir. Mais le cauchemar du voyage, c'était le hongo^ le droit de passage qu'exigeaient d'innombrables roitelets, le tribut à payer pour s'assurer leur protection en satisfaisant leur cupidité trop souvent exorbitante. Enfin la fièvre, leur compagne assidue, creusa dans la forêt la tombe du P. Pascal, et dans la suite plus d'un missionnaire succomba aux fatigues de la route.
Arrivée à la colonie arabe de Tabora, aux deux tiers de la route.
la caravane se scinda : quatre des missionnaires se dirigèrent vers le Tanganika et les cinq autres vers le Nyanza. Depuis îeur départ de Marseille, le voyage devait durer lo mois pour les premiers, i5 mois pour les seconds.
MISSIO.N DU TANOA^IIKA
Fondation et premiers succès (juillet 1879 à juillet i884)- — Le lac Tanganika, entre le 3° et le 4° ^c lat. Sud, mesure environ 60G kilomètres de longeur snr 5o à 80 de large. La beauté de ses
eaux, la facilité de la culture et de la pèche le long de ses rives accidentées et coupées de baies profondes, avaient attiré sur ses bords une population relativement dense, mais divisée en une infinité de petits royaumes. Sur la rive orientale s'élevait la petite ville d'Oujiji, dont les huttes carrées ou coniques des Noirs et les lembé arabes se dissimulaient dans la verdure d'énormes manguiers, à 200 mètres du rivage.
Les Arabes d'Oujiji étaient les descendants des Omanis de Mascate qui, en 1817, avaient fait la conquête de Zanzibar avec le sultan Saïd Seïd, grand-père de Saïd Bargacbe. Dès i83o, plusieurs d'entre
eux, dans Tespoir de faire plus rapidement fortune, s'avancèrent progressivement dans Tintérieur du continent, à Tabora, puis à Oujiji (ï 845) et jusque dans le Manyéma et l'Ouganda; ils y formaient de petites colonies sous la souveraineté, au moins nominale, du sultan de Zanzibar. La supériorité de leurs armes, de leur intelligence et de leur civilisation, leur donnaient un grand prestige sur les Noirs, et partout ils jouissaient d'une situation politique prépondérante. Leurs tembé éi3L\ent des habitations spacieuses et confortables, à toit plat, construites en pisé, avec de fraîches vérandas. De vastes estacades clôturaient Tenceinte où s'élevaient leurs magasins et les habitations de leurs nombreux esclaves. Leurs troupeaux, leurs jardins, leurs champs étaient les plus beaux du pays. Partout ils étaient les maîtres du commerce, et, sur leurs énormes canots, aux flancs rehaussés de larges planches de teck, ils sillonnaient le lac pour y troquer des étoffes ou autres objets d'échange contre de l'ivoire et des esclaves.
Grâce aux lettres de recommandation de Saïd Bargache, nos confrères furent reçus par les Musulmans avec courtoisie. On leur donna la hutte qui avait abrité Stanley. Le célèbre explorateur a vanté le savoir-vivre des Arabes de l'intérieur. « Ils ont certainement, disait-il, les vices de leur éducation, de leur nature et de leur race, mais l'excellence traditionnelle de leurs manières permet rarement à l'étranger de s'en apercevoir. » Pour découvrir ces vices, cachés sous des vertus de surface, les missionnaires n'eurent qu'à faire une promenade sur le marché aux esclaves et dans les environs d'Oujiji, transformés déjà en un vaste charnier.
La population noire de la petite ville était composée des indigènes et des Ouangouana. Ces derniers, natifs de Zanzibar, étaient au service des Arabes, en qualité de porteurs ou d'askaris. De l'Islam, ils n'avaient adopté que quelques formules extérieures, la robe et le fez, et, de la civilisation, tous les vices de leurs maîtres. Dans ces conditions, Oujiji ne pouvait être pour nos confrères qu'une Procure, un centre nécessaire de ravitaillement, mais le contact des indigènes
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avec les Ouangouana y rendait la Mission impossible. Il fallait chercher un autre champ d'évangélisation.
On se dirigea donc vers le Nord, dans l'Ouroundi, dont plusieurs chefs témoignaient un grand désir de recevoir les Blancs, et, le 3o juillet 1879, on s'étahlissait définitivement au milieu d'une population sympathique, chez le roi Roumoungué.
L'arrivée de la deuxième caravane, dont deux missionnaires
avaient succombé aux péripéties douloureuses de la route, permit, l'année suivante, une nouvelle fondation.
Sur l'invitation qui leur en était faite par le roi du pays, le P. Delaunay et ses deux confrères allèrent se fixer dans le Massanzé, au village de Moulouéva. La première année fut employée à apprendre la langue des indigènes et à gagner leur confiance par le soin des malades. Ce ne fui pas du temps perdu : « Dès que nous commençâmes la prédication publique, écrit un missionnaire, nous eûmes à nos catéchismes ,^0 et bientôt 80 hommes. En peu de temps leur nombre monta à près de 5oo.
8 Le matin, au son de la trompe et du tambour, les Noirs accourent à la prière qui se fait en commun. Le roi y assiste également, bien qu'il demeure à plus d'une dcmi-licuc de notre habitation; il se
fait accompagner de sa famille et d'une nombreuse escorte. Dans les villages voisins on construit des hangars, pour que les Pères y viennent faire le catéchisme une ou deux fois la semaine. A Kîssamba, le chef, qui est un frère du roi, prend la parole après Tinstruction, et répète de point en point tout ce qui a été dit par le Blanc, pour le faire mieux comprendre à l'auditoire. »
Pendant que la Mission du Massanzé se développait d'une manière si consolante, celle deTOuroundi était cruellement éprouvée par la jalousie des chefs qui se disputaient la présence des missionnaires.
Les Ouabikari étaient particulièrement jaloux de ce que les Pères, après avoir débarqué une première fois chez eux, étaient allés se fixer ensuite chez leurs voisins et ennemis. Pour se venger, ils ne cessaient d'inquiéter le roi Roumongué. Un jour, les missionnaires, entendant un grand tumulte de voix et d'armes, sortent en hâte de leur habitation, pour se rendre compte de ce qui se passait. A la vue de leurs fusils, les Ouabikari accueillent nos confrères par une grêle de flèches. M. d'Hopp, un auxiliaire de la Mission, tombe le premier; le P. Augicr succombe à ses côtés, tandis que le P. Deniaud, toujours debout quoique transpercé de plusieurs lances, donne une dernière absolution à ses deux compagnons. Quelques minutes après, il expire à son tour, offrant sa vie pour le salut des Noirs (1881).
La Station de TOuroundi fut abandonnée, et les survivants se retirèrent à Moulouéva, où le nombre des catéchumènes allait toujours en augmentant. Les rois voisins envoyaient aux missionnaires des députations et de riches présents pour les engager à se fixer sur leur territoire, mais si la moisson était grande, les ouvriers étaient peu nombreux, et pour cause. A cette époque, en effet, on évaluait encore à six mois le temps nécessaire à une caravane pour se rendre de la côte au lac, et à 10 000 francs le transport d'une tonne de marchandises, en tenant compte des pertes causées par le pillage, les désertions et les accidents de la route.
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En i883, les missionnaires du Massanzé fondaient un orphelinat à Ribanga, à peu de distance de Moulouéva, Pore, le roi du pays, vint présider lui-même à l'installation et en fit tous les frais. « Je resterai auprès de vous, leur disait-il, tant que ma présence vous sera utile », et il ne s'éloigna que quand les constructions furent achevées, laissant à ses sujets pleine lîherté de se faire instruire.
Cet établissement réservait aux missionnaires d'heureuses surprises. Burton avait écrit que les Nègres de l'Afrique équatoriale perdraient la tête plutôt que d'apprendre à lire et à écrire. Tout au contraire, les enfants apprenaient leur catéchisme avec facilité. Presque tous savaient lire et plusieurs écrivaient correctement en langue kisouahili. Ils faisaient non moins d'efforts pour se corriger de leurs défauts et réprimer leurs passions. Grande était l'impatience des catéchumènes de recevoir le baptême; mais Mgr. Lavigerie venait d'envoyer à ses missionnaires des instructions formelles : « J'exige que, sauf le cas de mort, les futurs Chrétiens passent au moins deux ans dans l'ordre des postulants, puis deux autres dans celui des catéchumènes, et que ce ne soit qu'au bout de quatre années au moins qu'on puisse leur conférer le baptême, s'ils offrent des garanties morales sérieuses de persévérance. » Ce ne fut donc que la nuit de Noël i883, qu'un certain nombre d'entre eux furent baptisés. C'étaient les premiers-nés de l'Eglise équatoriale.
Les missionnaires étaient tout à l'espérance. Une quatrième
caravane leur amenait de nouveaux renforts, et, au commencement de 1884, deux Stations étaient fondées dans l'Ouzigué et le Maroungou.
Luttes cl Epreuves (juillet 1884-1894)- — A ces heureux débuts allait succéder une longue période d'épreuves.
Depuis i883, sur un mot d'ordre venu de Zanzibar, les Arabes de l'intérieur manifestaient à l'égard des Européens une hostilité de plus en plus ouverte. La cause de ce revirement était l'attitude que venait de prendre le monde civilisé dans la question de la traite. A deux reprises déjà, bien avant sa grande croisade antiesclavagiste, Mgr Lavigerie avait dénoncé dans les « Annales de la Propagation de la Foi » et dans le « Bulletin » des Pères Blancs, le péril musulman au centre du continent africain, le dépeuplement par la traite et l'islamisation forcée. II avait hiontré « les villages cernés, de nuit, surpris par des troupes armées, enveloppés de flammes, puis les habitants qui s'enfuient, qu'on prend, qu'on lie, qu'on arrache pour toujours à leur famille, à leur pays, qu'on entraine, vil bétail, vers un marché d'esclaves à Go ou 80 jours de marche ». Il évaluait à 400 000 par an les infortunés a que les traitants traînaient sur les marchés, quand ils ne les laissaient pas, neuf sur dix, tomber sur les chemins
du pon, rompus de coups oii exténués de misères ». — h Le sujet ne permet pas qu'on exagère, écrivait à son tour Livingstone. Amplifier les maux de l'affreux commerce est tout simplement impossible. B
Emue des récits de tant de voix autorisées, l'Europe s'apprêtait à sévir vigoureusement contre la traite; et les Arabes, très bien renseignés par Saïd Bargache, apprenaient des nouvelles déplus en plus défavorables. C'était, en i88.'i, la création de l'Association Internationale du Congo et de la Société de colonisation allemande pour l'Est africain; c'était, en janvier i885, le Congrès de Berlin et la coalition des nations civilisées se partageantrAfrique;c'était, la même année, la fondation de l'État du Congo et le décret impérial de Guillaume II validant les traités passés par Peters et ses compagnons; c'était enfin la notification à Saïd Bargache du démembrement de la côte du Zanguebar et, au mois d'août, l'ultimatum adressé au Sultan pour lui imposer le protectorat allemand.
De tout cela, missionnaires et explorateurs devaient subir le contre-coup. Stimulés par la pensée que leur domination touchait à sa fin, « les Musulmans, écrivait l'archevêque, profitent de ces derniers jours pour pressurer le fruit, comme ils disent, et en faire tout sortir avant qu'il ne leur échappe des mains ». Leur programme était
donc de tirer de la traite tout ce qu'elle pouvait donner, et de susciter contre les Européens toutes les colères des Noirs.
Tel était Tétat du pays quand, au mois de mai 1884, arrive à Oujiji un émissaire de Saïd Bargache, le trop fameux Roumaliza. Il se pose en souverain et commence aussitôt l'occupation effective des deux côtes du Tanganika. Par la pression qu'il exerce sur les chefs indigènes, les missionnaires sont obligés, pour éviter aux Noirs les représailles des Arabes, d'abandonner tour à tour les Stations de rOuzigué et du Massanzé, et de se retirer dans la presqu'île de Kibanga.
Sur ces entrefaites, l'Association Internationale de Bruxelles, après entente entre Léopold II et Mgr Lavigerie, offre aux Pères Blancs les deux postes fortifiés de Karéma et de Mpala. Refuser, c'était livrer à la mort non seulement les missionnaires, mais encore une population confiante qui s'était mise spontanément sous leur protection; aussi l'archevêque leur donnait-il l'ordre d'accepter et de tenir bon jusqu'à l'arrivée du capitaine Joubert, ancien officier pontifical, qui venait de mettre son épée au service de la Mission.
Au mois de juillet i885, les Pères prennent possession de Karéma. La Station, bâtie sur une colline de micaschiste de la rive orientale, était entourée de terres basses où s'élevait un village assez considérable. La petite forteresse était flanquée de trois tours quadrangulaires qui servaient de bastions. Avec la petite garnison et les munitions qu'y laissait le vaillant capitaine Storms, on était à l'abri d'un coup de main. A leur tour, les missionnaires du Maroungou évacuent Mkapakoué et se replient sur Mpala. Les deux postes étaient entourés de populations belliqueuses, toujours prêtes, sur un mot d'ordre des Arabes, à se ruer sur les Blancs.
L'année 1886 est marquée par des alertes continuelles et par l'arrivée de Joubert. Le courageux capitaine, qui s'était autrefois distingué à Castclfidardo, où il fut blessé, à Mentana, puis à Loigny, dans l'armée de la Loire, reçoit, avec le titre de « ministre de la Justice et
de la Guerre », la tâche de maintenir Tordre parmi les indigènes et de protéger la petite chrétienté contre les attaques du dehors. A peine arrivé à Karéma, il inflige une première défaite à un chef trop turbulent et va prendre le commandement de Mpala dont la situation était des plus précaires.
Les années suivantes, malgré les victoires de Joubert, le cercle de feu et de sang qui enserre nos Stations se rétrécit chaque jour. « Je vois passer sous mes yeux, écrit un missionnaire, plus de 3oo esclaves. Il n'y a pas de jour où les bateaux n'en chargent pour Oujiji par centaines. C'est partout de même. » Les Pères rachètent ceux qu'on aurait tués, les enfants et les malades : « Tout ce que nous avons y passe, écrivent-ils ; que n'avons-nous de quoi les délivrer tous ! »
A cette époque (1889), le cardinal Lavigerie prêche sa croisade antiesclavagiste partout où il trouve une chaire ou une tribune, et tandis qu'il suscite des dévouements dans toutes les capitales de TEurope, les Pères Blancs — seuls représentants de la foi et de la civilisation autour du Tanganika — protègent par leur présence quelques milliers de pauvres Noirs. « Nous ne voyons partout, écrivent-ils, que des villages qui flambent, des gens qui se sauvent sur le lac, des brigands armés qui fouillent les replis des vallées et les bas-fonds des rivières où sont cachés les fuyards, puis reviennent, le soir, traînant les femmes et les enfants qu'ils ont liés tous ensemble. » Partout coule le sang, partout fume l'incendie.
Mais tandis que dans l'Ouganda les Arabes s'efforçaient, pour se maintenir, de gagner au Coran de nombreux adeptes, au Tanganika, à part quelques exceptions insignifiantes, ils ne faisaient rien pour islamiser les Noirs. Prosélyte dans la mesure de ses intérêts, le Musulman cherche toujours à se conserver « un terrain de chasse », la traite devant lui procurer des ouvriers pour ses travaux, des bêtes de somme humaines pour le transport de son ivoire, et des femmes pour l'entretien de ses harems.
Kn 1890, la Station de Kibanga supporte un long siège. Plus de mille indigènes cherchent un refuge dans le borna muré des missionnaires. Les traitants razzient le pays et menacent de réduire à néant les résultats obtenus par l'héroïsme de Joubert. A Mpala, la situation devient de plus en plus critique. Après la défaite considérable que leur avait infligée le vaillant capitaine, près de Katélé, les Arabes exaspérés avaient décidé d'en finir avec leur vainqueur par une attaque générale. Déjà une nombreuse armée de Ouangouana s'était fortement établie jusque sous les palissades de Mpala et n'attendait que l'arrivée de \:\ flotte pour donner le dernier assaut, quand, tout à coup, les assiégeants s'éloignent en désordre. Que s'était - il donc passé? Les embarcations" énormes qui portaient les derniers renforts n'étaient plus qu'à quelque distance du rivage, lorsque s'élève une bourrasque aussi violente qu'imprévue. En vain, les Arabes s'efforcent de regagner le large, leurs bateaux, jetés avec violence sur les écueils de la côte, chavirent ou se brisent. Bon nombre de soldats y trouvent la mort et toutes les munitions sont perdues. Notre-Dame Auxiliatrice, qu'on priait jour et nuit à la Station, avait pris sur elle de sauver ses enfants (17 juin 1890). La Mission cependant était toujours en danger, et Joubert, dépourvu d'armes et de munitions, adresse un pressant appel à ses anciens compagnons d'armes. L'année suivante, la deuxième expédition antiesclavagiste, commandée par le ca])itaine Jacques, lui apporta, avec la bénédiction du Saint- Père, un ravitaillement fourni par les zouaves pontificaux.
La lutte recommence avec plus d'acharnement pendant les
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années 1892 et i8()3. Malgré les efforts de Joubert, qui se multiplie et accomplit des prodiges de bravoure, les troupes belges éprouvent de graves échecs. Notre Station de Kibanga doit être abandonnée, et la petite chrétienté fonde, à proximité de Mpala et sous la protection du capitaine, le village de Baudoinville. Ce n'est qu'en i8()4i après une série de combats des plus meurtriers entre Belges et Arabes, que Roumaliza est mis en fuite et le pays purge des hordes esclavagistes.
Pendant les intervalles de paix de celte guerre, qui avait duré près de dix ans, les missionnaires avaient exercé leur apostolat auprès des nombreux indigènes réfugiés dans leurs trois Stations, a Des villages entiers, écrivait Mgr Charbonnier, se disposent à
venir se grouper autour de nous, î'i condition de renoncer à la polygamie et de suivre nos lois. »
L'Islam vaincu et la liberté de l'apostolat reconquise, la Mission entre désormais dans une ère de paix et de prospérité. Mais pour que l'étendue de son territoire ne nuise pas à son développement, la Propagande divise en trois parties ce vaste champ d'évangélisation : les Vicariats du Tanganïka et de l'Ounyanyembé se partagent la rive orientale du lac jusqu'à mi-chemin de l'Océan Indien, tandis que le VicaHat du Haut-Congo comprend toute la rive occidentale jusqu'au Congo, depuis l'extrémité sud du lac Bangouéolo jusqu'à Riba-lîiba au Nord.
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LES MISSIONS CATHOI.IQUF.S
VICAHIAT APOSTOLIQUK Itll TANGANIKA
Malgré son étendue, — plus de 200000 kilomètres carrés, ce Vicariat n'a qu'une population assez restreinte, et si les villages sur les rives du lac sont encore nombreux et considérables, au delà et sur les bauts plateaux, ils sont rares et minuscules. A côté de certaines tribus belliqueuses qui ont frayé avec les Arabes et en ont pris les vices, d'autres, trop longtemps pourchassées et traquées comme un vil gibier, vivent dans une grande misère, isolées et sauvages, sans énergie et sans solidarité.
Une population si disparate, si disséminée, offrait de sérieux obstacles à l'œuvre des missionnaires; mais, depuis deux ans, ce peuple se refait et semble se rallier franchement à la cause de la civilisation chrétienne. Les écoles sont le principal facteur de ce beau mouvement. En 1897, elles comptaient à peine 200 enfants; c'est alors que les premiers catéchistes indigènes débutent dans l'apostolat, et aussitôt le nombre des élèves monte à 972. En 1899, il s'approche de 1700 et, l'année suivante, près de 3ooo enfants fréquentent 46 écoles. Pour ne pas se priver des bienfaits de l'instruction religieuse, des villages entiers consentent à se déplacer, et le nombre des centres évangélisés par les missionnaires s'élève aujourd'hui à plus de 200.
Depuis 1894, les Sœurs Blanches secondent les Pères dans l'œuvre des écoles. Outre les asiles pour les enfants en bas âge, elles ont des ouvroirs pour les jeunes filles. Celles-ci, à cause de l'infériorité sociale de la femme, ont moins de dispositions pour l'étude que
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les garçons : on tâche d'en faire de bonnes ménagères et des mères chrétiennes. Les plus instruites parmi elles se marient ordinairement avec des catéchistes et se rendent très utiles en instruisant les personnes de leur sexe dans les villages évangélisés par leur mari. Il se fait ainsi un bien considérable et, par leur entretien peu dispendieux, ces ménages sont de précieux auxiliaires pour la Mission.
A Karéma, le petit Séminaire fait fonction de maîtrise et les cérémonies s'y exécutent aussi bien que dans les églises d'Europe.
La transformation morale dans les villages chrétiens n'est pas moins surprenante et l'on rencontre chez les néophytes une élévation de pensée et une délicatesse desentiment autrefois inconnues parmi les Noirs. Les récits de l'Ancien Testament sont le thème fréquent de leurs conversations, et la beauté de leur âme, régénérée par le baptême, resplendit même sur leur extérieur. Un Chrétien se reconnaît aussitôt à son air, à son langage, à son maintien. On dirait qu'il y a en lui une humanité supérieure à celle du païen.
Le progrès matériel n'a pas été négligé. Non contents de prêcher, par l'exemple autant que par la parole, les vertus d'ordre, de justice, de travail et d'économie, les missionnaires se sont occupés de la culture et de l'organisation du travail. On a dit avec raison que « l'introduction des espèces nourricières dans ces pays est l'un des plus grands bienfaits des Européens et que, dans la balance générale, elle faisait plus que compenser la vente de la poudre, des fusils
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et des liqueurs fortes ». Au lieu d'armes et d'alcool, les missionnaires ont introduit d'abord les cultures vîvrières, propres à améliorer l'ordinaire aussi misérable que peu varié des indigènes. Au sempiternel manioc qui épuise le sol, ils ont ajoute presque tous les légumes et toutes les céréales de l'Europe; ils ont acclimaté aussi beaucoup d'arbres fruitiers inconnus autrefois dans le pays : papayers, goyaviers, mandariniers, palmiers, etc. Toujours dans le même but de moraliser les Noirs par le travail, — car le jardinage, à cause de son extrême facilité, ne demande que peu de soins, — ils ont importé les plantes arborescentes de grande culture, le caféier, le cotonnier, le caoutchoucquier et le vanillier. Des essais ont lieu en même temps pour apprendre aux indigènes le tissage et mettre à la portée de chaque famille des instruments de travail d'un maniement facile, quoique suffisamment perfectionnés pour donner de bons résultats. C'est à Mgr Lechaptois, le Vicaire apostolique actuel, que sont dues ces heureuses et intelligentes initiatives.
En juin 1900, le Vicariat du Tanganika comptait : 19G3 néophytes, 9017 catéchumènes, près de 3ooo élèves dans les écoles, 16 Prêtres, 7 Frères coadjuteurs, 9 Religieuses, et f\i catéchistes. Une septième Station était en voie de fondation. De belles églises ont été construites, de 3o à 5o mètres de longueur, avec trois nefs séparées par des piliers et des cintres, crépies à la chaux et couvertes de tuiles. A côté des églises se groupe toute une série de bâtiments: résidences des Pères et des Sœurs, orphelinats, écoles des garçons et des filles, magasins et ateliers. Ces constructions, en même temps qu'elles fournissent aux indigènes un travail rémunérateur, contribuent grandement à diminuer la mortalité parmi les missionnaires.
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Vl<;\UIAT A POSTOI.Uil' E DU HALT-COMiO
Élal actuel. — A peine débarrassée des Arabes esclavagistes par la défaite de Roumaliza, la rive occidentale du lac commençait à jouir d'une paix relative, lorsque éclata la révolte des soldats congolais. Les insurgés, après avoir massacré leurs officiers belges, se ruaient sur les territoires que peu auparavant ils avaient délivrés eux-mêmes des chasseurs d'hommes. Pendant plusieurs années encore, jusqu'en i8()9, la guerre et la famine amoncelèrent des ruines et des cadavres, et le peu de sécurité du pays obligea les missionnaires à surseoir aussi à son évangélisation. Depuis deux ans, le Haut-Congo est enfin pacifié, et son premier évèque, Mgr Roelens, a su donner à toutes les œuvres de son Vicariat une vigoureuse impulsion. A la vérité, le mouvement des conversions a été lent et n'est pas encore général, mais il est sérieux et d'autant plus consolant que les indigènes ofi'raient moins de prise à l'action des missionnaires. Continuellement harcelées et razziées par les hordes esclavagistes, les tribus du Haut-Congo étaient tombées dans une misère profonde et dans une sorte de marasme intellectuel et moral. Leur intelligence, peu développée, semblait fermée à tout ce qu'il y a de grand et de noble, et c'est à force de patience et de charité que les conversions s'opéraient lentement, une par une.
Aujourd'hui les choses ont changé. Les néophytes sont consi-
dérés; beaucoup de païens, qui n'ont pas le courage de changer de vie, ne veulent cependant pas mourir sans recevoir le baptême. Partout les chefs et les populations demandent des missionnaires, dont la présence leur est un gage de paix.
Il y a dix ans, les empoisonnements, les sacrifices humains, les exécutions sous inculpation d'oiilozi^ — c'est-à-dire d'avoir, par mauvais œil ou par quelque sortilège, causé un dommage ou fait mourir quelqu'un, — les guerres civiles, les razzias de femmes et d'esclaves étaient à l'ordre du jour; le fort opprimait le faible et l'anarchie la plus complète régnait dans le pays. Aujourd'hui, partout où il y a des missionnaires, la paix est parfaite et Ton voyage avec plus de sécurité que dans nos colonies du Nord. Les villages chrétiens, par l'observation stricte de la monogamie, regorgent d'enfants bien constitués, tandis que chez les païens les enfants sont rares et malingres. Grâce à l'épreuve de quatre ans, imposée à nos catéchumènes, les néophytes sont convaincus et sérieux et, pour la pratique des vertus, dignes de tout éloge. Leur foi est simple et vive ; la plupart s'approchent des sacrements tous les quinze jours et assistent à la messe chaque matin.
Au i" juin 1900, le Vicariat du Haut-Congo comptait 20 missionnaires prêtres, 1 1 Frères coadjuteurs et 9 Sœurs Blanches, 7 Stations, 5 chapelles, élevées dans des centres païens, et desservies par 10 catéchistes qui y donnent l'instruction religieuse et président à la prière. Plus de 3oo enfants libérés de l'esclavage étaient élevés dans 10 orphelinats, et i545 élèves fréquentaient les écoles. Le capitaine Joubert continue à rendre à la Mission de précieux services. Pour contribuer plus efficacement à relever la race noire, il a pris pour compagne de sa vie une femme indigène, et est aujourd'hui père de plusieurs enfants. Il emploie ses journées à soigner les malades, à faire le catéchisme et à juger les différends que lui soumettent les Noirs.
Les missionnaires ont mis non moins d'activité à améliorer la
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situation matérielle des habitants. Après avoir remédié à la profonde désorganisation de la famille en lui donnant une constitution chrétienne, ils n'ont rien négligé pour donner aux Noirs des habitudes sédentaires et pour réagir par la loi divine du travail contre leur nature sensuelle et indolente. L'habitude d'èti'e razziés leur ayant fait abandonner presque tout travail, les Pères, pour leur crrci" des occupations, ont fondé des établissements professionnels et agricoles. Les élèves du petit Séminaire apprirent à éditer eux-mêmes leurs livres classiques, premier travail de ce genre dans TAfrique centrale. Aux ouvriers indigènes qui déjà travaillaient le fer, on enseigna des méthodes moins primitives d'extraction et de traitement du métal. On forma des maçons, des menuisiers, des forgerons, et aujourd'hui les artisans les plus
habiles ont eux-mêmes de petits ateliers où, à leur tour, ils foi-ment des apprentis. Tout ce monde a été utilement employé à la construction d'églises. Celle de Mpala étonne les Européens par ses dimensions et la grâce de son architecture romane. Celle de Baudouinvilte, plus grande encore et de style gothique, occupe depuis quatre ans plus de 2000 ouvriers. Toutes deux sont à trois nefs et font honneur au Fr. François, leur architecte. Pendant la saison des pluies, ces travaux sont interrompus suffisamment pour que chacun puisse cultiver soi-même te champ qui lui fournira sa nourriture durant l'année. Aussi l'agriculture, autrefois si négligée, est-elle devenue
une occupation très en honneur. Pas un Chrétien qui n'ait son lopin de terre parfaitement entretenu. De tels résultats n'auraient jamais été obtenus ni par l'exploitation intensive des riches planteurs, ni par le commerce en gros des grandes Compagnies. Déjà quelquesuns de nos néophytes, plus ardents au travail, sont devenus d'assez gros propriétaires, occupent un certain nombre d'ouvriers auxquels ils donnent une part de la récolte, et exportent leurs produits sur les deux rives du lac. Comme au Tanganika, nos Frères coadjuteurs ont réussi, à force d'énergie, à dompter quelques zébus, et les premières charrues du pays labourent le sol.
Quand tous les environs d'une Mission sont cultivés à plusieurs kilomètres à la ronde, les nouveaux ménages, ne trouvant plus de terrain à défricher, essaiment et fondent ailleurs un nouveau village. De larges routes, bordées d'arbres, relient entre eux tous les centres ; les marais sont assainis, des ponts sont jetés sur les rivières et de vastes égouts assurent l'hygiène publique. Tous les voyageurs qui ont passé par le Haut-Congo ont été émerveillés des résultats acquis, en si peu d'années, par des hommes qu'accablent déjà les œuvres d'évangélisation ; ils ont reconnu que la vulgarisation du progrès moderne n'avait de valeur civilisatrice pour les indigènes qu'autant que la religion en était la base et la loi, tandis qu'ailleurs « l'éducation mal menée du Noir en a fait une grotesque caricature du Blanc )k
Le Vicariat du Haut-Congo comptait, au i" juin 1900, 2990 néophytes et 7817 catéchumènes instruits régulièrement.
VICAIUAT APOSTOLIQI I'^ 1>K L OUJNYA^YEMBE
Ce Vicariat embrasse toute la zone comprise entre rextrcmité méridionale du lac Nyanza au Nord et le 5^ de latitude Sud; et de l'Est à l'Ouest, depuis la Rousisi jusqu'à la ligne de partage des eaux entre l'Océan Indien et la région des Lacs.
L'Ounyanyembé étant la route obligée de toutes les caravanes
L'AFRIQUE fiQUATOlUALE
qui se rendent de la côte à l'intérieur, les missionnaires avaient eu, dès le début, l'intention d'y fonder une série de Stations intermédiaires qui serviraient à en faciliter le ravitaillement. Mais l'anarchie dans laquelle était plongé ce malheureux pays en retarda longtemps l'exécution.
Trois peuples s'y disputaient alors la prépondérance : les Ouangoni, les Rouga-Houga de Mirambo et les Arabes.
Venus du Sud dans la première moitié du xi\* siècle, les terribles Ouangoni, ou Zoulou-Ouatouta, s'étaient jetés sur l'Ounyamouézi. La tête ornée de plumes et armés d'un casse-téte qu'ils maniaient avec une prodigieuse habileté, ils avaient commencé la conquête du pays, quand soudain se dresse devant eux un petit chef, jusqu'alors inconnu, Mirambo. Celui-ci, ralliant les tribus effrayées, arrête les envahisseurs et peu à peu se taille un empire. Les Arabes eux-mêmes reculent devant lui. Les Ouangoni font alors alliance avec Mirambo, puis, après quelques années, le trahissent, et la lutte recommence, longue et sanglante, entre les deux partis.
C'est à cette époque si troublée que les missionnaires, pour se rendre aux grands Lacs, sillonnent TOunyanyembé de leurs caravanes et, pendant plus de 12 ans, tentent en vain Tévangélisation du pays.
Dès 1879, '^ P- Ganachau essaye inutilement de s'établir à Tabora, capitale de TOnnyamouézi, et ce n'est qu'à la lin de 1881 que le sultan Siké accorde enfin au P. Guillet et à ses confrères l'autorisation de s'y fixer. Leur maison devait servir de Procure et d'orphelinat pour les enfants rachetés. A ce double point de vue, l'endroit ne pouvait être mieux choisi : Tabora était alors le rendezvous de tous les traitants arabes, le plus grand entrepôt d'esclaves et un lieu de ravitaillement pour les caravanes. De plus, la plaine qui l'entoure étant d'une extrême fertilité, les produits, qu'on pouvait s'y procurer en toute saison, s'y vendaient à assez bas prix.
En i883, l'arrivée d'une vingtaine d'enfants Baganda, arrachés à la persécution qui sévissait alors dans leur pays, fait monter le nombre des orphelins à 5o. Pour plus de liberté, les Pères transportent leur établissement à Kipalapala, à une lieue de Tabora, et, profitant de l'accalmie dont jouissait provisoirement l'Ounyanyembé, décident de fonder, dans le Boukouné une station intermédiaire entre Tabora et le Nyanza.
Le Boukouné était sous la dépendance de Mirambo. Une première démarche faite auprès de lui par les PP. Lévesque et Giraud, est favorablement accueillie : « Je vous prends sous ma protection, leur dit-il; si quelqu'un vous touche, il me blessera à la prunelle de l'œil ». Mais la mort de quelques missionnaires oblige de surseoir à ce projet. Enfin, au mois d'avril 1884, le P. Lourdel, après une nouvelle entrevue très cordiale avec Mirambo, s'installe à Djioué-la- Singa. Son activité suffit à tout, aux constructions matérielles et à l'enseignement religieux. Sa pauvreté est extrême; un vieux coq lui sert de réveille-matin, et un grand bâton, fiché en terre au milieu de la cour, de cadran solaire. Il ne tarde pas à jouir d'une grande popu-
larité : Mîrambo lui-même vient le trouver dans sa pauvre hutte. Malheureusement ce souverain succomba bientôt à la maladie en faisant le siège de Kapéra, et les troubles qui suivirent sa mort obligèrent les missionnaires à abandonner la Station (i3 mars i885).
La Mission de TOunyanyembé, par bref apostolique du ii janvier 1887, était détachée de celle du Tanganika, avec le P. Girault comme titulaire, et érigée en Provicariat. Le 28 août de la même année, celui-ci avait la consolation d'assister à une scène bien touchante dans la pauvre chapelle de Torphelinat de Kipalapala : c'était le premier sacre d'évêque dans ces régions de l'Afrique équatoriale. Le prélat consécrateur était Mgr Livinhac, arrivé de l'Ouganda dont la terre fumait alors du sang des martyrs, et le consacré, Mgr Charbonnier, premier Vicaire apostolique du Tanganika, qui venait de faire 200 lieues à travers des forêts pleines de dangers. Tant de souvenirs, tant d'émotions se pressaient dans l'âme des deux pontifes, que, malgré eux, leurs larmes se mêlaient à l'huile des onctions sacrées.
Malheureusement, l'état politique du pays n'était guère favorable au développement des œuvres, et l'unique Station de Kipalapala résistait péniblement aux tracasseries toujours croissantes du sultan de Tabora. C'était le moment où les annexions européennes se poursuivaient sur la côte avec le plus d'àpreté; c'était aussi celui où les Noirs, excités par les Arabes, ne perdaient pas une occasion de s'en venger. Les derniers roitelets du pays exigeaient des hongo plus exorbitants que n'aurait osé en demander l'empereur de l'Ouganda lui-même, et de trop fréquents massacres témoignaient assez de l'exaspération des indigènes.
« Pour sauver la vie de ses missionnaires, dont il avait la charge directe », Mgr Lavigerie adressa une note aux grandes Puissances, les suppliant d'agir par « une action collective » sur le sultan de Zanzibar et d'occuper les pays annexés avec des forces suffisantes pour maintenir dans le respect les Noirs exaspérés. L'Allemagne, à qui
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revenait cette partie de l'Afrique, le comprit, et, le i6 août 1887, elle arborait son drapeau sur i4 ports du littoral. Un an plus tard, jour pour jour, les Allemands, d'après la convention imposée au sultan, prenaient à leur compte l'administration du pays de Saïd Bargachc et la régie de ses douanes sur la côte. Des séditions éclatèrent à Pangani, à Dar-es-Salam, à Bagamoyo, un peu partout, et, le 2 décembre, le blocus fut proclamé à Zanzibar.
Tous ces événements avaient leur contre-coup a Kipalapala. Sans doute la Mission avait prospéré : l'orphelinat comptait 93 jeunes gens, la plupart baptisés, et un certain nombre de néophytes s'étaient mariés et établis dans le voisinage; mais, au milieu de ces consolations, les épreuves abondaient. A chaque instant, et sous le plus futile prétexte, il fallait payer au sultan Siké des sommes exorbitantes, ou bien se disculper des accusations les plus ridicules. Le massacre des Pères était même résolu.
La situation devenait intolérable. N'obtenant pas l'autorisation de se retirer, les missionnaires résolurent de s'enfuir au sud du Nyanza, à Boukoumbi. Sous prétexte de ravitailler ce poste, une petite caravane, formée du P. Schynse, du Fr. Pierre et des plus jeunes enfants put s'éloigner sans difficulté. Les PP. Hauttecœur et Chevalier, avec une vingtaine de jeunes gens, devaient s'échapper pendant la nuit. Mais la trahison d'un guide fit échouer cette partie du programme. Les deux missionnaires et leurs enfants furent pourchassés, dépouillés, et tous auraient été impitoyablement massacrés sans le secours inespéré de l'Arabe Sif-ben-Saad, qui, malgré tout, favorable aux Européens, mit sa maison à la disposition des Pères, se chargea de toutes les démarches auprès du sultan Siké, et leur fournit les moyens de gagner le Boukoumbi (9 juillet 1889). Pères et enfants étaient sauvés, mais la dernière Station de TOunyanyembé anéantie.
Pendant plus de deux ans, Tétat politique de l'Est africain allemand rendit impossible tout nouvel essai de Mission. Nos caravanes elles-mêmes en pâtirent; l'une d'elles fut complètement pillée; une
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autre (i8<)o), la première qui osa s'aventurer dans l'intérieur après l'expédition d'Émin-Pacha, ne passa que grâce au nombre; par contre, elle fut si éprouvée par la soif, que plusieurs porteurs succombèrent à la fatigue.
Ce n'est qu'à la fin de l'année 1891, lorsque le lieutenant Prince se fut rendu suffisamment maitre du pays par la défaite et la mort du sultan Siké, que la Mission de l'Ounyanyembé entra dans une nouvelle phase et se développa normalement. Les fondations se succédèrent alors régulièrement.
Nofrc-Damc Auxiliatrive. — Au mois de mars 1891 , avant même la pacification du pays, le R. P. Gerboin et deux confrères rentraient dans l'Ounyanyembé, abandonné depuis deux ans. A travers mille dangers, ils se dirigèrent vers l'Ouchirombo, province très fertile et très peuplée. Le roi Ndéga les accueillit avec sympathie. Des constructions furent rapidement élevées, mais leur caravane (le ravitaillement ayant été pillée, les missionnaires restèrent plusieurs mois dans un dénuement inouï.
Heureusement leur influence grandissait chaque jour. A la prière du lieutenant Sigl, et pour éviter l'effusion du sang, ils décidèrent les Ouangoni à faire leur soumission. Ce succès eut un gn retentissement, et la pacification du pays leur v; la sympathie de tous.
Ce n'est qu'au mois de janvier 1891 qu'on put se mettre sérieusement à l'œuvre de l'évangélisation. Les résultats en furent aussitôt des plus rnnsolanls : Ndéga et toute sa cour se faisaient instruire, part des catéchumènes appartenaient à la noblesse du pays. A la fin de l'année i8y3, leur nombre s'élevait
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à 4oo- La capitale était sérieusement entamée; la province, plus superstitieuse, était moins bien disposée. Les sorciers et les devins foisonnent dans le pays; les basottèzi, sorte de francs-maçons spirites, y sont très-puissants, et dès les premiers jours se déclarèrent les ennemis de l'œuvre de Dieu.
L'année suivante, le mouvement des conversions s'accentua. Seize jeunes gens reçurent le baptême et aidèrent les Pères à instruire leurs 2000 catéchumènes. La cbambre des ■' ' missionnaires était devenue un véritable
musée où gisaient les dépouilles de itniLcs les superstitions imaginables.
Pour les femmes, le R.
P. Gerboin fit appel aux Sœurs missionnaires de Notre-Dame d'Afrique. A la fin de l'année 1897, cinq d'entre elles arrivaient dans l'Ouchirombo.
Elles furent reçues par la population avec un enthou- LA PHÉp*iiATios DU HEPAs siasmc indcscript iblc. « Main-
tenant que nous avons des maîtresses, disaient les femmes, nous prierons comme les bommes », et un grand nombre d'entre elles se firent aussitôt instruire. A leur tour, les roitelets voisins, et jusqu'aux redoutables Ouangoni, envoyaient aux missionnaires force députations pour solliciter leur part de la Bonne Nouvelle.
Depuis le jour de Noël 18941 chaque année amenait de nouveaux baptêmes, et, sauf le malheureux roi que retenait lu polygamie, toute la famille royale était chrétienne. Ce n'est qu'en i8ç)tt, sur son lit de mort, que Ndéga se fit baptiser. La présence des missionnaires lui permit de mourir de mort naturelle, l'étiquette voulant qu'on étouffât le roi du pays, pour lui épargner les alTres de
l'agonie. Son successeur, Robert i", était un néophyte d'une grande piété. Mais en refusant pour son couronnement la consécration des sorciers, il mécontenta profondément les païens, et l'année suivante, ayant eu de légers accès de démence, il fut remplacé par son frère Constantin, néophyte lui aussi, mais plus coulant sur l'article des superstitions.
Cependant, en 1899, Robert, sain d'esprit et de corps, et appuyé par un puissant parti, a été rétabli par l'autorité allemande. Tous ces événements ont échauffé les têtes et nui plus ou moins à la Mission.
En 1897, le Provicariat de rOunyanyembé était érigé en Vicariat apostolique et confié à Mgr Gerboin. La Station de N.-D. Auxiliatrice, sarésidence, comptait alors 5oo néophytes et plus d'un millier de catéchumènes. Jusqu'à présent, le rachat et l'éducation des esclaves ont été l'objet principal
de celte Mission, et ces malheureux y viennent, presque chaque jour, implorer la protection et la charité des Pères. Quand ils n'ont pas été libérés par l'autorité allemande, leur maître vient les réclamer, et ce n'est qu'au prix d'une lourde indemnité que les missionnaires peuvent les garder. C'est ainsi qu'en 1899, 211 esclaves ont été recueillis à Notre-Dame Auxiliatrice.
Saint-Michel. — Pour profiter des bonnes dispositions des roi-
telets voisins de TOuchirombo, vers la fin de 1892, les PP. Gosseau et Lombard sollicitèrent du roi Ouimou Tentrée du Msalala. Six cents guerriers vinrent les chercher pour leur faire une escorte d'honneur et, quelques jours après, on arrivait à Msalala. Le roi les reçut avec dignité et bienveillance.
Trois mois plus tard, la Mission comptait déjà i25 catéchumènes assidus, parmi lesquels Ouimou et sa famille, et une belle route de 3oo mètres reliait la capitale à la résidence des missionnaires. Les indigènes ont persévéré dans ces dispositions, et Saint-Michel compte aujourd'hui une chrétienté fervente et nombreuse. Toutefois, la population y est si peu dense, si disséminée, et les moindres voyages, toujours à pied ou à dos d'âne, si difficiles, que Tévangélisation ne se fait que lentement. Pour suppléer à leur petit nombre, les missionnaires forment des Chrétiens instruits et vertueux qu'ils établissent comme catéchistes dans les centres éloignés. Les Pères visitent de temps à autre ces succursales, s'assurent que l'instruction y est bien donnée, administrent les sacrements et encouragent tout le monde.
Saint-Joseph. — En 1895, dans un voyage qu'il fît à Tabora, les plaines transformées en fondrières obligèrent le P. Capus à passer par le Ndala. A son passage dans cette province, la reine Montabo lui fit une véritable ovation. « Je veux, dit-elle, que les missionnaires s'établissent chez moi. Là où vous êtes, c'est la paix, c'est le bien-être, c'est la tranquillité. » Il fallut promettre de revenir. Les Pères tinrent parole, et, le 8 janvier 1896, ils se présentaient à la capitale. La réception fut aussi cordiale et enthousiaste que la première fois, et la reine elle-même, pour servir d'exemple à ses sujets, se fit instruire avec sa suite.
L'année suivante, l'orphelinat comptait i4 enfants, l'école une cinquantaine d'élèves, l'hôpital G2 malades, et une grande partie de la population suivait les instructions religieuses. L'observation du
dimanche était générale, même dans les environs, et ce jour-là presque tout le monde assistait à la prière et au catéchisme.
Malgré leur bonne volonté, les Noirs du Ndala étaient profondément attachés à tout un passé de superstitions. Aussi, à la fin des quatre années d'épreuves, les admissions au baptême furent assez peu nombreuses. « Notre église, écrivait le P. Muller, serait trop petite si nous baptisions tous ceux qui le désirent, mais nous n'y admettons que les catéchumènes instruits et éprouvés durant plusieurs années. Sans cette précaution, beaucoup retomberaient bien vite dans toutes leurs superstitions d'autrefois. Notre sévérité a ralenti l'enthousiasme de la première heure, mais nous espérons beaucoup de ce peuple. Le jour où la grâce se sera suffisamment infiltrée dans les âmes, elle donnera à ces volontés encore trop faibles la force qui leur manque. »
Saint' Antoine. — Les missionnaires furent moins heureux dans rOuroundi. Ce n'est qu'après deux tentatives infructueuses, qu'ils réussirent, en 1898, à s'y fixer définitivement. Comme dans plusieurs parties de nos Missions, les aborigènes y vivent sous la domination absolue des Ouatousi (Ouahouma), pasteurs conquérants. Ceux-ci, craignant pour leur autorité, firent assez mauvais accueil à nos confrères, tandis que les Baroundi se montrèrent très bienveillants. Aujourd'hui les missionnaires ont su se concilier les sympathies de tous et même des chefs voisins. Au bout d'un an, le nombre des catéchumènes assidus s'élevait à 45o. Toutefois les progrès seront lents à cause de l'esprit profondément superstitieux des Baroundi. Partout on rencontre des bosquets sacrés, de petites huttes qui servent de résidence aux esprits, ou des signes cabalistiques sur les arbres et sur les pierres. Il existe même une sorte de société secrète (Bassouézi), dont les rites impurs se célèbrent la nuit dans le plus grand mystère.
Sacré-Cœur. — Mêmes difficultés que dans TOuroundi. Ce n'est
qu'en 1899 et à la troisième reprise que la Station du Sacré-Cœur fut définitivement établie dans les plaines brûlées de l'Ouha. Depuis, elle a été incendiée deux fois par malveillance, et chaque fois tout son matériel a été détruit. Les Ouaha, « de triste mémoire pour moi, dit Stanley, sont les préleveurs de tribut les plus avides de l'Afrique ». Ces natures sauvages se sont cependant laissé toucher par la patience et la honte des missionnaires, et actuellement un
petit nombre de catéchuiiènes assidus annonce i/s prochaines victoires du Sacré-Cœur.
Tabora. — Un Protestant, le docteur Kandt, en mission scientifique dans rOunyanyemhé, émerveillé des résultats obtenus par les ouiMou ET Si coin missionnaires catho-
liques, vient d'offrir à Mgr Gerhoin sa propriété de Tahora, pour que les Pércs y ouvrent un hôpital et une école. Cette fondation est achevée.
En 1900, le Vicariat comptait 20 missionnaires, C Sœurs, 49 catéchistes, i8/|2 néophytes, 6000 catéchumènes et i5o enfants dans les écoles.
Deux témoignages éloquents, tous deux venant de Protestants, feront mieux connaître l'œuvre des missionnaires dans l'Ounyanyembé. L'un est du commandant Wissmann, ancien chef du corps allemand d'occupation. Après avoir visité en détail une de nos Stations, il juge sévèrement — dans un grand journal protestant —
LAFRiyUli ÉQUATORIALE «I
les missionnaires réformés qui ne sont souvent que des agents politiques, et ajoute : « II faut croire que le système des prêtres catholiques est le meilleur, car les résultats obtenus parlent en leur faveur. Au point de vue de la civilisation, dans l'Afrique orientale, la Mission catholique est, sans nul doute, de beaucoup supérieure. Ses membres partent sans esprit de retour; ils ne sont que très rarement rapatriés pour raison de santé; en outre, les cérémonies du culte de l'Église
romaine impressionnent le sauvage bien plus vivement que la simplicité du culte évangélique. »
L'autre témoignage est de Stanley, et, quoique sous un autre point de vue, complète le premier : a Les missionnaires français, il faut le dire, ne sauraient être surpassés dans l'art de donner à leurs Stations, avec les plus misérables matériaux, un aspect de confort et d'élégance. Dans ces plaines arides, où pendant la saison sèche on trouve à peine, sur une étendue de /| à 5oo kilomètres, un coin de paysage digne d'être remarqué, leur établissement occupait peut-être le lieu le plus ingrat, cl cependant il faisait plaisir à voir. Trois con-
slructions en pisé et peu élevées forment les trois côtés d'une cour spacieuse. Chacune comprend quatre ou cinq chambres très proprement plâtrées, avec une sorte de terre glaise grise. Au milieu des bâtiments s'élève l'église, fort bien construite avec le mayomho de la forêt voisine et l'argile du sol environnant. Un premier rang de palis protégeait la demeure des missionnaires, et un second, le village de leurs prosélytes. Rien de mieux conçu et de mieux exécuté. C'était, on le voyait, une œuvre de patience et d'amour. »