‹ Les missions catholiques françaises au XIXe siècleChapitre 37 sur 39 · ILE DE ZANZIBAR · texte numérisé non relu

ILE DE ZANZIBAR

Dans SCS dimensions primitives, la Mission du Zanguebar s'étendait du cap Guardafui, au nord de l'Equateur, jusqu'au cap Delgado, au Sud, sur environ cinq cents lieues de côtes, sans limites dans l'intérieur. C'était toute l'Afrique Orientale, avec Zanzibar pour centre.

Les Arabes, descendus du golfe d'Oman à LE KiLiHA-.tDJtHo ^^s datcs inconuucs pour

faire la conquête de ces rivages, leur donnèrent le nom de Zcndjibar (de bara, pays, et zend/i, noirs, mots dont les Européens ont fait Zanzibar et Zanguebar; d'où les géographes ont établi que Zanzibar est l'île et la ville, et Zanguebar, le continent en face).

L'Ile entière compte peut-être iSoooo habitants, dont les deux tiers résident dans la ville : celle-ci prend ainsi rang parmi les plus importantes cités africaines, immédiatement après Alger, Le Caire et Alexandrie. On y rencontre les nationalités les plus diverses : 200 à 3oo Européens venus d'Angleterre, d'Allemagne, de France, d'Italie, d'Espagne, de Portugal; ^oo à 5oo Goanais; des Arabes, encore propriétaires de l'île, s'ils n'en sont plus les maîtres; des Souahilis, mélange de sang arabe et indigène, métis de race. Musulmans de religion; puis des trafiquants hindous et perses, avec quelques soldats béloutchis, au nombre d'environ 5ooo; enfin les Noirs de toutes les tribus africaines, les uns libres, les autres esclaves, formant les deux tiers de la population totale.

Les premiers Européens parurent à Zanzibar dans les dernières années du xv" siècle. Vasco de Gama, parti de Lisbonne le 8 juillet 1/197, double le cap de Bonne-Espérance et jette l'ancre devant Mozambique, en mars if\()S, De là, il se rend à Kiloa et à Mombasa, où il échappe aux embûches des Arabes, et part pour Mélinde. 11 y prend des pilotes qui le mènent à Calicut, où il arrive le 28 mai 1/198. En 1499, Vasco revient et s'empare de Zanzibar, où il fonde un couvent d'Augustins. Ces Religieux se fixèrent également à Pâté et à Mombasa, comme les Dominicains à Mozambique et les Jésuites au Zambèze.

Les Portugais ne devaient pas garder cette immense étendue de côtes : ils en furent expulsés par les Arabes de Mascate, en 1698, et avec eux disparurent toutes traces de Catholicisme. Une tentative qu'ils firent en 1728 pour reprendre leurs anciennes possessions fut infructueuse, et trente ans après, en 1739, Pombal, en ruinant les Ordres religieux, ruinait du même coup toute espérance d'y restaurer les Missions catholiques portugaises.

En i8')9, tout juste un siècle après Tédit de Pombal, Mgr Maupoint, évoque de Saint-Denis, ayant reçu de Rome le titre de Délégué Apostolique de l'Afrique Orientale, envoie son vicaire général,

M. l'abbé Fava, avec deux prêtres de son clergé, replanter ta Croix en CCS pays trop longtemps abandonnés. Ils emmenèrent avec eux six Filles de Marie, de Bourbon. Un médecin de la marine, M. Suzanne, est mis au service de la Mission par le gouvernement de la. colonie. Napoléon III avait tenu à s'inscrire au registre des fondateurs.

Le Sultan et les Arabes, maîtres du pays, les consuls et les com-

merçants, toute la population fait aux missionnaires le plus cordial accueil. Un bel et vaste immeuble est acquis, dont la plus grande pièce est convertie en chapelle, et la première messe est célébrée en la fête de Noël, à minuit, au milieu d'un groupe de fidèles (1860). Après un silence de cent ans, la voix du prêtre catholique priait de nouveau sur ces ruines. La Mission était fondée. Avec la chapelle et les offices, on eut tout aussitôt les écoles et l'hôpital.

Le P. Fava était venu pour inaugurer l'œuvre nouvelle qui, en juin i863, passa aux mains des Pères du Saint-Esprit. Le P. Horner, chargé de la léproserie, à la Réunion, passe à Zanzibar avec le P. Etienne Baur, et plusieurs Frères pour les écoles et les ateliers.

La forge, la mécanique, l'ajustage, la fonderie furent portés à un degré de perfection qui ravit le Sultan. Volontiers Son Altesse honorait la Mission de ses visites. Le souverain était alors Séyid- Medjid, qui, en i858, s'était déclaré indépendant de l'iman de Mascate. Il eut pour successeur, en 1870, Séyid Bargash, son frère, connu pour ses voyages dans l'Inde et en France et pour ses goûts décidés en faveur de tout ce qu'il croyait progrès et civilisation. Il mourut en 1887, et eut pour successeurs Séyid-Halifa (1887- 1890), Séyid-Ali (1890-1896), Séyid Hamoud (1896), qui ont reconnu le Protectorat britannique.

Voilà donc les missionnaires à Zanzibar, sous l'autorité facilement ombrageuse et toute-puissante d'un prince musulman. A Zanzibar, le grand marché où, de tous les ports de la côte, de Kiloa, de Lindi, de Mzizima, de Bagamoyo, de Saadani, les Noirs sont rassemblés après avoir été capturés dans Tintérieur, traînés en longues caravanes, et embarqués sur des boutres infects. Chaque année ils passent à la douane au nombre de 5oooo à Go 000, et, payant une piastre par tête, ils constituent le revenu le' plus clair du Sultan. Exposés ensuite sur le marché public, ils sont examinés par les amateurs, puis vendus et dispersés dans la campagne de Zanzibar, à Pemba, aux Comores, en Arabie, dans tout TOcéan Indien. Dans cet emporium, le plus abondamment pourvu du monde oriental, un petit garçon coûte de 20 à 25 francs, une fille un peu plus cher. Mais si ces enfants sont malades, estropiés, couverts de plaies, anémiés, menacés de mort prochaine, on les abandonne à qui veut les prendre, on les jette dans la brousse où, la nuit suivante, les bandes de chiens sauvages se les partagent, on les dépose sur le rivage d'où le flot les emporte.

En présence de ce spectacle et de cette situation, le programme des missionnaires était tout tracé. Ils n'auront d'autre moyen de prosélytisme que leur charité près des mourants, des malades, des lépreux, des abandonnés, des esclaves. Ils intéresseront le monde

entier, s'il le faut, au sort de ces infortunes et de ces hontes. Ils recueilleront ces malheureux en qui leur foi leur montre des âmes à sauver. Ils rachèteront ces enfants, ils les élèveront, ils les' instruiront, ils en feront des Chrétiens, ils les uniront en familles, et, peu à peu, ils prépareront l'avenir....

Mais à cette préparation, Zanzibar ne suffit pas. Il faut sortir de ce repaire de toutes les corruptions, et commencer à neuf, sur la terre en face, un essai de civilisation chrétienne. C'est pourquoi on s'établira aussi à Bagamoyo. Là, on sera seul, l'espace ne sera pas mesuré, et, surtout, on se trouvera au point d'arrivée et de départ de toutes les grandes caravanes de l'intérieur : c'est la porte de l'Afrique, et il faut l'ouvrir! De là, les jeunes gens ayant été formés par les Pères et les Frères, les jeunes filles par les Sœurs, des groupes de familles partiront, chercheront au loin un coin de terre qui leur conviendra, s'y établiront avec une Mission, et, en se multipliant ainsi d'année en année sur tout le pays, constitueront autant d'éléments de civilisation chrétienne et d'apostolat pratique.

Ces établissements n'ont d'analogue dans l'histoire que ces

anciennes colonies grecques implantées en Asie-Mineure, enThrace, sur le littoral méditerranéen, en Sicile et en Italie, voire en Gaule, où elles étendaient rapidement, avec Tinfluence de la mère-patrie, sa religion et sa culture intellectuelle, sa langue et son commerce, si bien qu'au bout de quelques siècles tout ce monde était hellénique. De même en Afrique Orientale, deux ou trois missionnaires prennent avec eux quinze à vingt familles chrétiennes formées à Zanzibar ou à Bagamoyo, et vont s'implanter au sein d'une tribu dont les dispositions constatées d'avance promettent à TEvangile une sérieuse espérance. La Croix est dressée, la chapelle est bâtie : à côté s'élèvent la Mission et les cases des familles chrétiennes. Les populations d'alentour se groupent autour de cette colonie : les nouveaux Chrétiens leur serviront de catéchistes. C'est le grain de sénevé semé en terrain fertile, qui grandira dans l'espace; c'est le pur levain qui va imprégner les tribus environnantes, bonnes pâtes d'hommes au demeurant, et qui ne réclament de l'Européen qu'un peu de justice et de bonté.

On se demande, aujourd'hui plus que jamais, comment arriver à « assimiler » ces races qui nous sont si étrangères, ou du moins comment les amener à entrer dans le courant de la vie telle que nous la comprenons, à nous fournir, sans trop de heurt, la main-d'œuvre nécessaire à nos entreprises, à nous servir, pour dire le mot juste, en se relevant elles-mêmes. Eh bien! le moyen, le voici : multipliez les missionnaires, couvrez l'Afrique de leurs Stations et, prochainement, l'Afrique sera utilisable....

Pour découvrir les endroits favorables à ces colonies chrétiennes, un pays sain, fertile et bien habité, des eaux pures et des facilités de communication, le P. Horner avait entrepris, à trois reprises, en 186G, en 1868 et en 1870, des voyages d'exploration qui, alors, n'étaient pas sans péril : il en publia les relatiom. Hélas! il dut, en 1879, dire adieu à Zanzibar, et mourut deux ans plus tard. Le P. Baur dirigea la Mission jusqu'en i883. Elle fut alors

érigée en Vicariat apostolique; son jiremier titulaire, Mgr Raoul de Courmont, fut sacré le iG décembre i883, en la chapelle du Séminaire du Saint-Esprit, à Paris, par Mgr Fava, devenu évéque de Grenoble.

Mgr de Courmont trouva la Mission assise sur des bases solides qui lui permirent de lui donner les développements que nous dirons. Il la trouva surtout entourée de l'estime et de l'affection de tous, Européens, Arabes, Hindous, Noirs, Musulmans, Bouddhistes et Protestants. Les divers consuls de France qui, alors, jouissaient à Zanzibar d'une influence prépondérante, lui étaient tout dévoués. Le Sultan lui faisait de riches cadeaux : des provisions pour les Pères et les enfants, un superbe cheval arabe au P. Ilorner, le terrain du cimetière catholique; il mettait au service des Vicaires apostoliques, ses attelages, ses bateaux, la musique du palais.

Le baron von der Decken, consul de Hambourg et explorateur de l'Afrique Orientale, qui fut si lâchement massacré par les Somalis et jeté dans le fleuve Djouba, le i*'' octobre i885, était un ami dévoue. Lui même rachetait des enfants de l'esclavage et les remettait à la Mis-

sîon. Livingstone, durant le séjour qu'il fît à Zanzibar pour préparer sa fameuse expédition à la recherche des sources du Nil, en 1868, venait souvent à la Mission catholique. Il demanda même au P. Horner la permission de venir faire son oraison du matin avec les missionnaires dans leur modeste chapelle. C'était un homme profondément religieux, une âme droite, disposée à embrasser la vérité le jour où Dieu la ferait briller à ses yeux. Et lorsqu'il mourut de la dysenterie, à Muilala, le 4 mai 1878, les Noirs qui l'accompagnaient, suivant son expresse recommandation, après avoir enlevé ses viscères, mis son corps dans le sel, et l'avoir laissé se dessécher 12 jours au soleil, le transportèrent à la Mission catholique de Bagamoyo. Là, on lui prépara des cercueils en plomb et en bois précieux, et ses restes furent conservés avec honneur jusqu'à ce que l'Angleterre envoyât l'un de ses navires de guerre, commandé par l'amiral Seymour, pour les prendre et les transporter dans la sépulture royale de Westminster où ils reposent aujourd'hui.

Cependant, les cris partis du marché aux esclaves de Zanzibar avaient fini par retentir dans le monde civilisé. En 1872, arriva une commission de l'Association antiesclavagiste anglaise, ayant à sa tète sir Bartle Frère. Désirant mettre leur mission « sous la protection de la plus haute autorité morale du monde », ils se firent présenter à Pie IX par le cardinal Howard. Le Pape appela à l'audience le P. Freyd, Supérieur du Séminaire français, comme appartenant à la Congrégation des missionnaires de Zanzibar. « Oui, dit le Pape, je bénis votre projet. Il est bon, il est nécessaire d'abolir cet esclavage. Les missionnaires y travaillent partout. La France en fournit le plus grand nombre, l'Angleterre en donne moins; nous espérons que le temps viendra où elle en donnera davantage. Voici le Supérieur du Séminaire français qui a des confrères à Zanzibar. Je veux qu'il leur écrive; le cardinal Barnabo leur adressera aussi des lettres pour vous aider dans votre louable entreprise que je bénis. Et je bénis aussi vos personnes. » Et tous ces Protestants baisèrent l'anneau du

Pêcheur. L'un d'eux même était musulman : c'était un gros Indien, qui n'était pas le moins ému.

Inutile de dire si les Pères se firent un devoir de seconder cette mission. Mais disons aussi que les délégués payèrent de retour les missionnaires catholiques, en leur remettant les petits esclaves capturés par les croisières sur les négriers arabes des côtes d'Afrique, souvent par groupes de /\o et de 60.

Le marché public fut aboli, et Séyîd Bargash lança même, en 1873, un édit pour la suppression de la traite dans ses Etats.

Les hôpitaux — pour les Européens et pour les Indigènes — attirent également à la Mission beaucoup de sympathie. Résidents, voyageurs, officiers et marins, de toute nationalité, beaucoup y ont passé. — (( Combien d'Européens malades, écrit M. Ch. Smith, inspecteur général de l'East African C°, combien de mes camarades ont trouvé des soins afiectueux auprès des Sœurs! Et je dois avouer que chaque fois que j'ai eu à visiter cet institut, l'ordre, la propreté, la charité chrétienne qui régnent dans tout l'ensemble m'ont vivement impressionné. »

De janvier 1893 à décembre i8()4, l'hôpital a reçu 4^9 malades, ainsi répartis : i3o Anglais, 59 Allemands, 52 Français, 4o Grecs ou Italiens, 27 Portugais ou Goanais, 34 Indiens, 26 Noirs, enfin 4i iï^îssionnaires. Les années suivantes, ces chiffres ont peu varié.

En i883, émue de compassion à la vue de tous ces abandonnés, et désireuse elle-même de se vouer au salut de leurs âmes, Mme Chevalier, secondée bientôt par Mlle Duclos, consacra toute sa fortune et toutes ses forces au service des pauvres Noirs de Zanzibar. Elle commença par fonder, dans le quartier malheureux de Goulioni, un hospice qu'elle transféra plus tard près de la Mission. Là, elle était au service de toutes' les infortunes, prodiguant les aumônes et les remèdes, soignant les plaies les plus rebutantes, faisant le catéchisme dans la langue indigène, qu'elle apprit de son mieux, visitant à domicile les femmes arabes et leurs enfants malades, car partout elle avait

ses entrées libres. C'était un vrai tempérament d'apôtre. Aussi, à sa mort, survenue le 20 octobre 1897, tout Zanzibar se porta à ses funérailles. Le consul de France et sa sœur conduisaient le deuil, près de lui le consul d'Angleterre et ceux des autres nations, des officiers de la marine anglaise, avec un piquet d'honneur de ^o marins sous les armes. Le Sultan s'était fait représenter par un aide de camp et avait envoyé la musique de son palais. La foule, évaluée à 20000 personnes, faisait entendre ses gémissements par ces mots expressifs : (( Bibi wa maskini amekoufa (La dame aux pauvres est morte!) ». On les a gravés sur le marbre de son tombeau.

Cependant la grande salle primitivement transformée en chapelle était devenue insuffisante. Mgr de Courmont s'occupa de bâtir une cathédrale. Certaines hostilités, qui ne purent être réduites que par la bienveillante entremise du Sultan et l'intervention du ministère des Affaires étrangères, amenèrent des retards. Ce ne fut qu'en 1893 que les travaux purent être commencés et la première pierre bénite. Le gros œuvre se trouva terminé en 1899, et la bénédiction solennelle put se faire le 21 janvier 1900, au milieu d'un concours immense de peuples divers. L'édifice, de style romanobyzantin, d'une architecture soignée, avec ses belles proportions, ses deux tours blanches qui se détachent sur le ciel bleu de l'Orient, est d'un efTet superbe.

Mgr de Courmont n'avait pas eu la consolation de couronner,

par la consécration de sa cathédrale, ses i3 années de fructueux

> apostolat à la tète de la Mission du Zanguebar. Epuisé par les fièvres,

et ne se sentant plus les énergies nécessaires à tant de travaux, il

avait donné sa démission, dès l'année 1896. Il eut pour successeur

Mgr Allgeyer, qui fut sacré le 2j avril 1897.

On ne peut attendre de progrès sérieux ef durables en ces

Missions africaines, qu'autant que l'on s'est mis en contact avec les

populations indigènes au moyen de la connaissance de leur langne.

Aussi les missionnaires du Zanguebar, mirent-ils tout leur zèle

à l'apprendre, et ils y réussirent. La langue usuelle du Zanguebar, le souahili, est parlée sur toute la Côte, et dans l'intérieur jusqu'aux Grands Lacs et au Congo. C'est une branche de la grande famille bantou, mêlée d'emprunts assez nombreux faits à la langue arabe. Le P. Sacleux dota la Mission d'une imprimerie, et, avec le concours du Fr. René, édita un dictionnaire remarquable,

un catéchisme, une histoire sainte illustrée, des livres de prières, des cantiques, des manuels scolaires.... Entre temps, il se livrait à des études botaniques, entrait en relations avec le Muséum d'histoire naturelle, dont il est le correspondant, réunissait 3ooo plantes, dont plusieurs espèces nouvelles. D'autres travaux similaires d'entomologie, d'histoire naturelle, d'ethnographie, de géographie, étaient entrepris par d'autres missionnaires.

Cependant, la situation politique de cette partie de la côte africaine évoluait rapidement.

En 18G2, la France et l'Angleterre s'étaient engagées à garantir

Tindépendancc de Timan de Mascate et du sultan de Zanzibar, et Tintcgrité de leurs territoires. En i885, TAUemagne voulut se lier par la même convention, et il parut alors utile de préciser les limites des Etats d'un souverain si solidement protégé. Le sultan de Zanzibar se disait maître de tout le pays en face, de la Somalie au Mozambique, jusqu'au delà du Tanganyika. Une commission franco-anglo-allemande lui assigna les îles de Zanzibar, Pemba, Mafia, Lamou, et un ruban large de lo milles marins sur le littoral, de TOzi au Miningani. Au sud de la bande côtière jusqu'au Mozambique, TAllemagne s'établit dans l'intérieur. Au Nord, l'Angleterre en fît autant; de plus, elle prit à bail pour 5o ans, par l'intermédiaire de V Impérial British East African Company^ le ruban du littoral. La France se serait fait immédiatement accepter de toutes les populations de l'intérieur, grâce à ses missionnaires : elle ne revendiqua rien.

A son tour, l'Italie paraît en 1890, et s'adjuge les deux degrés de côte qui restaient entre le fleuve Djouba et le cap Guardafuî.

C'était là, du reste, un arrangement provisoire. Plus tard, l'Allemagne laissera à l'Angleterre le protectorat de l'île de Zanzibar et de Pemba, en échange de l'île de Heligoland. Sous le pavillon britannique, le Sultan peut jouir en paix de ses revenus et de ses propriétés; il est toujours entouré de ses fidèles officiers et soldats; il a dans le port un navire de guerre pour saluer les navires étrangers, et son drapeau rouge flotte en toute liberté sur son palais.

Par ailleurs, l'I. B. A. C. {Impérial British African Company) a vendu ses droits à l'Angleterre, qui se trouve ainsi maîtresse de tout l'intérieur, depuis Vanga jusqu'au pays somali : une ligne idéale, partant de ce premier point et aboutissant au milieu du Victoria Nyanza, en laissant à gauche le massif du Kilima Ndjaro, sépare sa sphère d'influence de celle de l'Allemagne, qui, de son côté, a racheté au Sultan la petite bande de littoral qui lui avait été primitivement laissée. Ainsi se trouve désormais « protégé et délimité » le Sultanat de Zanzibar

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Que deviendra la Mission catholique française dans ces partages nouveaux? Le prince de Bismarck qui, par les « lois de Mai », avait exclu du territoire de l'Empire et de ses Colonies la Congrégation du Saint-Esprit, comme « affiliée aux Jésuites », songea à la reléguer hors des nouveaux territoires oii il la rencontrait. Au Cameroun, sur la côte occidentale, il y avait réussi. Au Zanguebar, Léon XIII refusa. L'Allemagne, du reste, n'avait pas les 5o à Go missionnaires nécessaires pour la remplacer. Mais Téventualité fut prévue, et, — chose intéressante à noter, — sur les indications et les encouragements de Bismarck, une nouvelle société de missionnaires se forma en Bavière : la « Congrégation bénédictine des Missions étrangères ». Rome lui confia la Préfecture du Zanguebar méridional, détaché du Vicariat apostolique, par décret du iG novembre 1887, et qui s'étend depuis le Kingani jusqu'au Mozambique, le district de Bagamoyo excepté.

Plus tard, le Saint-Siège fixait à l'Ouest les limites de la Mission en établissant les Vicariats nouveaux du Nyanza et du Tanganyika, confiés aux Pères d'Alger, puis le Vicariat du Haut-Nil, cédé aux Missionnaires anglais de Mill-IIill, en 189/1 ^^ 189J.

La Congrégation du Saint-Esprit dessert, en territoire allemand, 12 Stations principales; outre la station-mère de Zanzibar, elle en a 4 autres dans le Zanguebar anglais. Jusqu'ici on s'est contenté de faire quelques visites au pays Somali, d'où l'Italie ne s'approche elle-même que lentement.

LE ZA-NGLKBAU ALLKM\M>

Bagamoyo. — Lorsque le temps parut arrivé de fonder un établissement sur la côte, le P. Ilorner hésita entre deux points. Un peu au Sud s'ouvrait le magnifique port de Mzizima, que le Sultan venait de nommer Dar es Salam, où il bâtissait des palais et où il appelait près de lui les missionnaires. Plus près, mais sans port, était la bourgade de Bagamoyo, que rien ne distinguait des autres

4tti LES MISSIONS CATHOLIQUES

ports de la cote, mais d'où partaient les Arabes et les Souahilîs pour leurs longs voyages dans l'intérieur et où les caravanes arrivaient, chargées d'ivoire et d'esclaves.

On se décida pour Bagamoyo.

En 1868, un vaste terrain, pris sur la brousse épaisse, est en partie concédé, en partie acheté au nord du village indigène, le long de la mer. Sur une case en planches, préparée à Zanzibar, on érige.

le 16 juillet i8G<), une croix qui, pour la première fois sur ces plages, s'élève entre la demi-civilisation musulmane et la barbarie païenne. Les fièvres, les maladies, les morts, un épouvantable cyclone qui ruina cultures et bâtiments, une révolte des Arabes soulevés tout à coup contre la Mission par des influences politiques que l'on connut plus tard, la terre, les éléments, les hommes s'acharnèrent contre nos missionnaires.

Rien ne les découragea.

La brousse fut défrichée, et, à la place, s'alignèrent de grandes plantations de cocotiers dans l'avenir desquels on aimait à mettre son

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espérance. Puis, c'étaient des allées de manguiers, d'orangers, d'arbres à pain, des massifs de flamboyants, et une longue avenue do filaos où la brise de mer murmure sa perpétuelle chanson. Les autres cultures allaient de pair, et il le fallait bien pour nourrir tous les enfants qui s'accumulaient dans l'établissement. En outre, on créa un vrai jardin d'acclimatation oCi Ton introduisit de Bourbon, de

Maurice, de l'Inde, de l'Europe même, toutes les plantes utilisables que l'on put se procurer.

En même temps s'organisaient les ateliers et s'élevaient les importantes constructions qui, peu à peu, remplacèrent l'installation primitive et finirent par former presque une ville, élevant son église, ses grandes maisons blanches et ses cases plus humbles au milieu de la verdure des cocotiers.

Grande est la mortalité parmi les enfants arrachés en si grand nombre à l'esclavage et confiés à la Mission, tellement ils ont souf-

fert. Avant de quitter cette terre qui leur fut si dure, tous, du moins, reçoivent le baptême, par centaines et par milliers, et leur misérable figure s'illumine d'un sourire aux approches de Téternité. Beaucoup cependant ont survécu. Arrivés à Tâge voulu, les fiançailles se faisaient, les jeunes gens bâtissaient les cases, préparaient le village, commençaient les cultures, puis on célébrait les noces, et la vie de famille recommençait.

Le premier village ainsi constitué fut celui de Saint-Joseph, tout près de la Mission. Il comprenait 60 à 80 familles. L'organisation qui y présida et qui s'y maintint plusieurs années était celle d'une sorte de phalanstère chrétien, assez semblable à ce que les collectivistes réclament impérieusement pour l'Europe. La Mission jouait pour cette « commune » le rôle de l'Etat, distribuait le travail et les bénéfices, veillait à tout. Inutile à l'individu de songer au lendemain ; pourvu qu'il obéît à la loi, il pouvait l'envisager sans crainte.

Mais il paraît que l'homme n'est pas fait pour cet idéal ! Quelques-uns se sauvèrent, laissant là leurs femmes et parfois leurs enfants ; d'autres murmuraient de se voir astreints à cette perfection ; presque tous se disaient que leur vie étant également assurée, le bonheur dans le travail était d'en faire le moins possible. Un jour, le P. Le Roy, chargé par Mgr de Courmont de diriger cette société dans les voies du bien, acheta des terrains, les partagea, les fit tirer au sort entre les difTérentes familles et proclama solennellement la liberté.... Chacun, alors, s'établit sur « sa propriété » et, pour le plus grand bonheur de tous, le vieux système individualiste commença.

En 1889, de graves événements surgirent qui devaient avoir une profonde répercussion dans tout le pays. L'Allemagne venait de s'emparer du littoral. A l'appel d'un Arabe, Boushiri, les Souahilis s'insurgent, forment une petite armée et, fiers de leurs premiers succès, viennent camper derrière la Mission, pendant que les Allemands se retirent dans Bagamoyo où ils changent la maison du gouverneur en citadelle ; de la rade, la flotte les appuie. Neutre entre les deux

LE ZANGUEIiAn

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partis, la Mission donne refuge à plus de 6000 Noirs qu'on devra garder et nourrir des mois entiers ; elle soigne les blessés européens ; elle obtient la mise en liberté des missionnaires catholiques allemands de Pougou, comme celle des Anglais protestants de Mpouapoua.

Wissraann arrive et bat Boushiri. Mais les bandes de celui-ci, furieuses, jurent l'extermination de tous les Européens qui restent dans l'intérieur, « d'un Océan à l'autre ». Alors un siège en règle commence pour chacune des Missions, Mandera, Mhonda, Mrogoro, Longa, etc. Soutenus par les chefs indigènes, par leurs catéchumènes et par leurs Chrétiens, les missionnaires sont assez heureux pour faire partout face à la guerre. Enfin, Boushiri est pris et pendu. Les indigènes voient dans sa défaite la défaite de l'Islam et, depuis, ils viennent avec plus de confiance qu'autrefois se grouper autour de la Mission et augmenter, dans ses villages, le nombre de ses catéchumènes.

Frappé des services rendus, surtout pendant ces événements et pendant la famine qui les suivit, un riche Hindou de Zanzibar, resté musulman, mais que le P. Baur avait eu jadis comme élève, Séwa lladji, donna un vaste terrain pour y établir les « réfugiés » en

villages, céda en ville un emplacement pour une école et laissa des fonds pour la création d'un hôpital destiné à recueillir les malheureux Noirs qui arrivent, épuisés, de l'intérieur,

La ville de Bagamoyo n'a guère que 12000 âmes, mais ce chiffre s'élève à plus du double à l'époque des caravanes. L'un des trafiquants de l'intérieur, connu comme l'un des plus grands esclavagistes, Tipou-Tipou ,est descendu pour la dernière fois à la côte, avec 70000 livres d'ivoire et une caravane de plus de 3000 porteurs.... Que d'expéditions aussi sont parties de là et auxquelles la Mission a été heureuse de prêter ses bons offices pour l'organisation des caravanes, les renseignements à donner, les interprètes et les guides à fournir ! Tour à tour, on y a vu Baker, Speake et Grant, Livingstone, Caraeron, Stanley, Debaize, Peters, Emin-Pacha, Scrpa Pinto, Victor Giraud, Georges Hcvoil, Fishcr, Wissiiuinn, les voyageurs belges de l'Association interiiiiliorialt', les conquérants alleiiiands.

Va\ discernant ce point de la r.".te, le P. Horncr ne s'était point irtiiiipé sur son ;ivenir. Le sultan

Séjid Bargash, du reste, le reconnaissait volontiers. « Ce Bagamoyo, disait-il un jour au vieux missionnaire, c'est vous qui l'avez fait. »

Quant à la Mission elle-même, voici le témoignage qu'en a porté l'amiral Lefebvre du Buat : « L'œuvre de Bagamoyo est ce que j'ai vu de plus complet dans les nombreuses visites que j'ai faites aux Missions en ma longue carrière de marin. Vous moralisez les Noirs par le travail et vous êtes dans le vrai. Remplissez l'Afrique d'autres Bagamoyos, et vous finirez par la civiliser chrétiennement. »

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