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LE PAYS ET SES HABITAINTS

L'Algérie et la Tunisie constituent un seul tout géographique. Elles forment un quadrilatère presque régulier, limité au Nord par la Méditerranée, au Sud par le Sahara, à F Est par la Tripolitaine, à rOuest par le Maroc. Cette région, d'une longueur de plus de 373 lieues, correspond à la partie centrale du pays appelé par les Anciens du nom générique de « Maurétanie », de Maghreb ou « Occident » par les Arabes, et de « Barbarie » par les Modernes.

La disposition parallèle des montagnes et des plaines divise ce quadrilatère, de TOuest à l'Est, en trois zones longitudinales qui diffèrent par l'aspect, le climat, les produits et les habitants; ce sont le Tell, la région des Hauts-Plateaux et le Sahara.

Le Tell est le pays accidenté, qui borde le rivage de la mer sur une profondeur variable de 100 à 25o kilomètres. C'est la terre par excellence du blé, de la vigne et de l'olive. Les habitants y sont surtout agriculteurs.

Les Hauts-Plateaux sont les plaines plus ou moins accidentées, comprises entre les deux chaînes parallèles de l'Atlas, sur une largeur moyenne de 200 à 200 kilomètres. Bien qu'en partie labourables, elles sont couvertes, à perte de vue, d'alfa, de jujubiers et de térébinthes. Là errent les nomades pasteurs.

Le Sahara s'étend du pied de l'Atlas berbère jusqu'au Niger, sur une profondeur de i ioo kilomètres en moyenne, et va en «'élargissant, de l'océan Atlantique à l'Egypte. Suivant les caractères du sol, il prend les noms de Falat, Kifar et Fiafi, « Falal, c'est l'immensité stérile et nue, la mer de sable dont les vagues éternelles, agitées aujourd'hui par le simoun, demain seront amoncelées, immobiles, et que parcourent lentement ces flottes appelées caravanes. Kifar, c'est la plaine sablonneuse et vide, mais qui, fécondée un moment par les pluies de l'hiver, se couvre d'herbes au printemps, et où les tribus nomades, campées ordinairement autour des oasis, vont alors faire paître leurs troupeaux. ¥iafi, c'est l'oasis où la vie s'est concentrée autour des sources et des fruits, sous les palmiers et les arbres fruitiers, à l'abri du soleil et du simoun » (Général Daumas).

La population de l'Algérie et de la Tunisie est d'environ six millions d'àmes, dont un dixième d'Euro[)ccns. Les indigènes, quoique tous Musulmans, se divisent en deux catégories très distinctes d'origine, de langue et de mœurs : les Berbères et les Arabes.

Les Berbères, de race indo-européenne, sont les premiers habi-

LAFUigUE DU NOHD

tants du pays, les « Lybiens » des Anciens. Ce groupe ethnique est lui-même très hétérogène. A côté du dolichocéphale aux yeux bleus et aux cheveux blonds, on trouve des éléments de provenances diverses : des Ibères, des Gaulois, des Phéniciens, des Romains, des Byzantins et des Vandales. Deux courants de migrations humaines, venus l'un de l'Orient, l'autre de l'Europe, se heurtèrent, se mêlèrent et finirent par former une race puissante qui constitue aujourd'hui les deux tiers de la population de l'Algérie, de la Tunisie et du Sahara .

Dès les premiers siècles de notre ère, les Berbères du littoral embrassèrent en grand nombre le Christianisme et formèrent des chrétientés assez florissantes. Après la terrible invasion des Vandales, qui mit longtemps toute la Maurétanie à feu et à sang, l'Kglise d'Afrique commençait à se reconstituer lorsque, au vu" siècle, les Arabes se ruèrent à leur tour sur ce malheureux pays. Quelques tribus berbères, qui n'avaient plus de chrétien que le nom, cédèrent assez facilement au « Crois ou meurs », et c'est grâce à ces défections que les conquérants purent, malgré leur petit nombre,

promener jusqu'en Espagne leurs armées victorieuses. Les autres furent plus fermes dans leurs convictions et un historien arabe, Ihn Khaldoun, nous apprend que cette population fut contrainte quatorze fois, par la violence des armes, d'embrasser le Mahométisme, que quatorze fois elle revint à sa religion, qu'enfin plus de trente mille familles chrétiennes furent déportées dans le désert et que les autres n'échappèrent à l'extermination qu'en se retirant dans les montagnes. On retrouve en effet des vestiges de Christianisme chez les Kabyles de l'Algérie et chez les Touareg et les Mzabites du Sahara.

Les Kabyles occupent toutes les montagnes de l'Atlas, depuis Tunis jusqu'au Maroc. Artisans relativement habiles et agriculteurs actifs, ils savent s'approprier, dans une certaine mesure, nos procédés européens. Les Arabes, au contraire, travaillent mal la terre et le moins possible par eux-mêmes ; depuis des siècles, ils sont figés dans leur esprit de routine et d'inertie : « La honte et le soc de la charrue, disent-ils, entrent ensemble dans la maison. » Ils ne réussissent pas davantage dans le commerce et font de l'élevage sans règle ni sélection.

Rien de commun non plus entre la femme kabyle et la femme arabe. Celle-ci n'est souvent qu'une esclave et toujours un instrument de plaisir qu'on rejette lorsqu'il est hors, d'usage. Pratiquement, elle est censée n'avoir pas d'àme à sauver et ne va jamais à la mosquée. Tout au plus commence-t-elle à prier lorsqu'elle est flétrie par l'âge. La femme kabyle, au contraire, est traitée en vraie mère de famille et en maîtresse de maison. Elle sort librement, et son existence, parfois plus pénible que celle de la femme arabe, est du moins plus noble.

Enfin, au lieu de la féodalité des Arabes, telle qu'on la retrouve encore en Tunisie, les Kabyles ont une organisation toute démocratique. Chez les premiers, le sol est la propriété collective de la tribu; chacun travaille au bénéfice de la communauté sous l'autorité d'un

chef choisi dans Taristocralie. Chez les seconds, la propriété est individuelle et chaque village, juché comme un nid d'aigle sur un piton ou sur un escarpement facile à défendre, formait, jusque dans ces dernières années, une petite république indépendante. L'assemblée communale ou Djemàa, composée de tous les adultes, pouvait librement discuter ses intérêts, lever ses impôts et rendre la justice. Un chef ou Amin, choisi par elle, était chargé du pouvoir exécutif. Leurs lois s'appellent canoun^ mot qui rappelle une origine chrétienne. Car « sous le coup du cimeterre, a dit le général Daumas, ce peuple a accepté le Coran, mais il ne l'a point embrassé ; il s'est revêtu du dogme ainsi que d'un burnous, mais il a gardé par-dessous sa forme sociale antérieure et ce n'est pas uniquement dans les tatouages de sa figure qu'il étale devant nous, à son insu, le symbole de la Croix ». C'est, disent-ils, « le signe de leur ancienne voie », et plusieurs de leurs coutumes, contraires au Coran, trahissent la foi de leurs ancêtres.

Le nom de Touareg (au sing. Targui) a été donné par les Arabes aux Berbères du Sahara et signifie « les abandonnés de Dieu », soit à cause de la résistance qu'ils opposèrent longtemps au Mahométisme, soit à cause de leur peu de ferveur à le pratiquer. Ils forment quatre grandes confédérations : les Azdjar et les Hoggar — ce sont les Touareg du Nord — les Kel-Oui et les Aouellimmiden — ce sont les Touareg du Sud. Leur raée occupe plus de la moitié du Sahara et leur langue est parlée, de l'Atlantique à l'Egypte, par un quart de l'Afrique.

La plupart des Touareg sont hauts de taille, maigres et forts. Avant que le soleil ne les bronze, ils sont blancs de race comme les Européens. Ils ne se tatouent pas, mais ils se teignent, les hommes en bleu, les femmes en jaune. Pour se protéger de la poussière et de la réverbération, ils ont toujours la face voilée. Leur costume est composé d'une sorte de chemise et d'un large pantalon.

Leur caractère moral varie de. tribu à tribu, et c'est pour avoir

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trop généralisé que quelques auteurs en font un peuple de pillards.

Leur constitution sociale est plutôt aristocratique. La femme a une

situation privilégiée; la tradition du matriarcat en fait l'égale de

l'homme.

(I Chez eux, a dit un auteur qu'on n'accusera pas de préoccupations religieuses, — Duvcyrier, — la croix se retrouve partout, dans leur alphabet, sur leurs armes, sur leurs boucliers, dans les ornements de leurs vêtements. Le seul tatouage qu'ils portent sur le front et sur le dos de la main est une croix à quatre bi-anches égales ; le pommeau de leurs selles, la poignée de leurs sabres et de leurs poignards sont en croix. »

Leurs chameaux portent des clochettes, instrument défendu par le Coran ; leur Dieu s'appelle Adanaï (l'Adonaï des KUTRE-ntME u'acbioie Ilébrcux), enfiu les esprits cé-

lestes qu'ils nomment andjefous, habitent un ciel qui n'a rien de commun avec le lieu de débauches qu'en font les Musulmans.

Les Mzabites, au nombre de 3o à joooo, habitent sept oasis situées à 600 kilomètres d'Alger et dont Ghardaïa est le centre le plus important; ils forment une petite confédéi-ation qui a su résister, jusqu'en 1882, à toute domination étrangère. Ils se distinguent des autres Berbères en ce qu'ils n'ont presque pas de blonds parmi eux, et des autres Musulmans en ce qu'ils sont schismatiques. Ils semblent avoir gardé du judaïsme les ablutions et les purifications de tout le corps, et du Christianisme la monogamie et la pratique de la confession publique des fautes extérieures. Leurs femmes prient et fréquentent les mosquées. Leurs iofbas, à la fois juges, prêtres et gardiens des mœurs, armés du droit de censure, d'absolu-

tion et d'excommunication, constituent un clergé véritable dans lequel on retrouve à peu près la hiérarchie catholique.

Les Mzabites sont nombreux dans toutes les villes du littoral où ils se livrent à la banque et au négoce. Quand ils ont amassé un petit pécule, ils regagnent leur pays et épousent une femme de leur race. Ils sont travailleurs, économes et relativement instruits.

Les Arabes de l'Afrique du Nord sont les descendants des conquérants qui, au vu* et au xi* siècle, passèrent Tisthme de Suez, se ruèrent sur toute la Numidie et imposèrent à la population berbère la religion de Mahomet. Ils sont donc de race sémitique. « L'Arabe, a-t-on dit, est pâtre et nomade, le Berbère agriculteur et sédentaire. » Cette démarcation est aujourd'hui surannée ; les premiers sont devenus sédentaires dans le Nord et les seconds nomades dans le Sud. Plus sûrs sont les caractères physiologiques et moraux qui différencient si profondément ces deux races.

Le dogme fondamental du Mahométisme est « qu'il n'y a de dieu qu'Allah et que Mahomet est son Envoyé ». Il renferme, pour les Musulmans, la négation intentionnelle de la trinité des personnes et de la divinité de Jésus-Christ. Comme croyances secondaires, le Coran enseigne un ciel, lieu de jouissances matérielles et de prostitution, et un enfer éternel pour les non-musulmans, temporaire seulement pour les sectateurs de Mahomet. Les préceptes de l'Islam sont au nombre de cinq : la prière, l'aumône, le jeûne, le pèlerinage à la Mecque et la guerre sainte. Par contre le « Livre » autorise Tesclavage, le divorce, et la polygamie avec quatre épouses légitimes et autant de concubines qu'on pourra s'en procurer. De culte public, il n'y en a pas, sauf la prière qui doit être régulièrement précédée d'ablutions.

On a porté généralement sur l'Islamisme des jugements d'une indulgence extrême. Certains voyageurs — soit parti pris, soit impressionnisme — se sont laissé séduire par le décor poétique d'une religion toute de surface. Ils n'ont vu, de l'Islam, que les

prostrations rituelles, les ablutions symboliques et des cavaliers superbes qui n'aiment, comme Mahomet, que trois choses : « les femmes, les parfums et la prière ». D'autres — colons ou officiers — ayant découvert, sous les dehors pudibonds et obséquieux des Arabes, des tréfonds de corruption et de haine, déclarent irréductibles à notre civilisation tout adepte du Prophète, et cependant, par une aberration étrange, s'obstinent à proclamer la supériorité du Coran sur l'Evangile. Quant aux hommes d'étude, ne trouvant dans le Coran qu'un tissu de contradictions inconciliables, quelques-uns ont cru découvrir, dans les textes empruntés aux Livres saints, une excuse suffisante aux passages les plus immoraux. Ils n'admettent pas non plus qu'on fasse rigueur à Mahomet des abominations de sa vie privée.

La vérité, comme l'a dit Barthélémy Saint-Hilaire, est « que tout en étant bienveillants et justes envers Mahomet, nous ne pouvons le voir autrement que les mains teintes de sang et dans le cortège impudique de ses femmes ». Ses désordres sont d'autant plus inexcusables qu'il se donne dans le Coran comme modèle et exemple. Du reste, c'est à la Sounna (Tradition) et non aux Persans schismatiques et aux néo-mahométans, hérétiques de l'Islam, qu'il faut demander l'interprétation authentique du « Livre », c'est au texte lui-même et aux commentateurs les plus autorisés, par exemple, pour le rite malékite (celui de l'Afrique du Nord) à Sidi Khelil, Djelal Eddin, Djelalin, El Bidaoui, Er-Razi, El Rhazen, etc.... On constaterait alors, malgré la traduction — mitigée jusqu'à l'inexactitude — de Kasimirski, que Mahomet autorise formellement les crimes contre nature (S. II, v. 223) et qu'il ne peut être question de sens allégorique dans les houris aux yeux noirs qui seront la récompense de l'élu dans le ciel (S. LXXVIII, v. 33).

On conçoit qu'une religion si séduisante fanatise ses adeptes et exerce une sorte de fascination, non seulement sur les races inférieures, mais même sur le Berbère ignorant et sans culte; aussi

comple-t-on plus d'un miUion de Berbères arabisants, alors qu'il n'existe qu'un très petit nombre d'Arabes berbérisés.

LA MISSION d'aLGÈUIE

Dans son rapport au roi Charles X pour le décider à l'expcdition de i83o, le ministre de la Guerre,letlucdeClermont-Tonnerre, revendiquait « comme une gloire qui nous était réservée par la Providence, celle de civiliser les Arabes et de les rendre chrétiens ». Le général en chef , maréchal de Bourmont, avait prévu, dans son programme , tous les moyens à employer pour favoriser le libre retour des indigènes à la civilisation et à l'ancienne foi. Au lendemain de la prise d'Alger, il faisait planter la croix sur le point le plus élevé de la ville, et les

évéques de France, dans leurs mandements, évoquaient déjà la prochaine résurrection de l'Église d'Afrique,

La France, proclamaient-ils, dont les missionnaires sont partout et dont le prosélytisme remplit le monde, était seule capable de remplir cette tAche providentielle.

De si belles espérances, quels ont été les résultats?

Quarante ans plus tard l'évangélisation de l'Algérie n'était pas commencée et, en 1900, elle n'est encore qu'à ses débuts.

Est-ce l'échec de l'apostolat chrétien aux prises avec l'Islam?

Beaucoup l'ont cru, et, dans un monde mal informé, Topinîon s'est accréditée que « les Musulmans sont inconvertissables ».

Condamnée parla foi, cette conclusion est encore souverainement injuste. Ni TEglise n'a failli à son devoir, ni Jésus-Christ à ses promesses. Les indigènes eux-mêmes ne se sont jamais montrés irréductibles. Les responsabilités sont ailleurs.

(c Le jour de notre conquête, écrivait plus tard Mgr Lavîgerie, était justement la veille d'une révolution, dont le principal caractère fut l'incroyance religieuse et l'opposition à l'Eglise. Un mois après la prise d'Alger, tous nos généraux étaient remplacés par des partisans des idées nouvelles, et alors on vit commencer cette politique, aussi antinationale qu'impie, qui chercha, en toutes choses, à rabaisser et à bannir autant que possible la religion catholique, pour favoriser au contraire et exalter la religion musulmane. » Or, dans un pays où religion et nationalité sont synonymes, la question religieuse est si intimement mêlée aux questions politiques, que l'Eglise devait forcément subir toutes les conséquences des fautes administratives.

En présence de plusieurs millions d'individus jouissant d'une civilisation relative, trois politiques se présentaient à la France : le refoulement des indigènes, le fusionnement des deux races, ou leur simple juxtaposition. « On a préféré, dit M. Leroy-Beaulieu, un régime hybride et provisoire qui a offert jusqu'à ce jour les inconvénients de chacun des trois systèmes, sans présenter les avantages d'aucun d'eux. Des trois partis entre lesquels on a à choisir, le premier est injuste, le troisième nous a plongés dans les incertitudes et les indécisions dont nous voulons précisément sortir. Il ne reste donc que le second parti, la fusion de l'élément indigène avec l'élément européen, et nous disons, avec les colons les plus intelligents, qu'il est le seul à offrir une solution pratique et définitive. »

La chose était alors d'autant plus facile à tenter que les Berbères, trois fois plus nombreux que les Arabes, et si français par leurs qualités, seraient devenus, sans trop de difficultés, nos alliés et nos

coreligionnaires : « Nos ancêtres, disait un de leurs chefs au général Bedeau, ont connu les Chrétiens, plusieurs étaient fils de Chrétiens, et nous sommes plus rapprochés des Français que des Arabes. » Pour peu qu'on Teût favorisée par les écoles, les œuvres de charité et la législation civile, la fusion n'offrait pas d'insurmontables obstacles; mais, par crainte d'un fanatisme imaginaire, on crut de bonne politique d'empêcher tout rapprochement religieux des deux races.

Mgr Dupuch (i838-i846). — Ce ne fut qu'en i838, et grâce au reproche insultant qu'Abd-el-Kader adressait aux Français de n'avoir ni religion, ni culte, ni prêtre, qu'Alger reçut son premier évoque. Encore celui-ci fut-il averti officiellement que « la population catholique était la seule dont le clergé eût à s'occuper ». Et pour cette population catholique de iSooo colons et de 60000 soldats, il n'avait que six prêtres !

A peine arrivé, le nouvel évêque recevait des Musulmans des marques spontanées de respect et de sympathie. A Constantinc, ceux-ci lui offrirent pour son église la plus belle chaire de leurs mosquées; des notables lui demandèrent à s'instruire de la religion chrétienne, et de nombreux Arabes suivaient religieusement les offices du dimanche, prenant part au chant et applaudissant à la lecture de l'Evangile, qui leur était faite dans leur langue après la messe. « Toute la ville, écrivait Louis Veuillot, semblait vouloir se jeter dans les bras de Mgr Dupuch, et les rares conversions qui se sont faites n'ont soulevé aucune réclamation, aucune plainte. »

L'Administration de la colonie s'en émut : on interdit au clergé toute démarche qui aurait pour but d'amener un Musulman à se faire chrétien, soit, disait-on, pour ne pas soulever le fanatisme des indigènes, soit, ajoutait le Journal des Débats^ parce que la couleur locale y perdrait et que ce serait dommage. Ordre fut donné d'arrêter, à son débarquement, un prêtre syrien parlant l'arabe; défense fut faite à l'évêque d'imprimer un catéchisme en cette langue, et la Supérieure

des Sœurs de Saint-Vincent de Paul fut sommée officiellement d'enlever le crucifix des salles de Thôpital.

Si encore les particuliers eussent facilité Tapostolat, en ne donnant aux Musulmans que de bons exemples. Mais l'Algérie était considérée alors « comme une sorte d'exutoire de la mère-patrie » et un lieu de déportation. Les mœurs y étaient déplorables. « C'était la France, écrivait-on, sans police et sans hypocrisie. » Les indigènes s'indignaient de cet oubli de toute religion, et l'un d'eux, à qui l'on demandait de quel œil la population verrait bâtir à Alger une église catholique, répondit : « Hâtez- vous de l'élever, car alors seulement nous croirons que vous avez un Dieu et qu'on peut se fier à votre parole. » On comprend qu'au milieu de telles difficultés le zélé prélat n'eut la consolation de baptiser que quelques rares Musulmans.

Mgr Pavy (i8/i6-i86G). — Le successeur de Mgr Dupuch ne fut ni moins zélé ni plus heureux. « Les Arabes ne seront Français, lui avait dit Louis-Philippe, que quand ils seront Chrétiens. A nous deux nous ressusciterons l'Afrique. » Mais dès qu'il voulut en venir aux actes, Tévêque se heurta aux rigueurs administratives les plustracassières. On alhi jusqu'à poster une sentinelle à la porte de la cathédrale pour empêcher les Arabes d'assister aux cérémonies.

En 1849, Mgr Pavy envoya en éclaireur dans les tribus des environs de Sétif, le P. Schembri de la Société de Jésus. Celui-ci vécut quelque temps au milieu des indigènes et déjà il avait gagné leur confiance, quand l'Administration alarmée exigea son rappel. Cependant, sur le rapport favorable de ce Religieux, l'Evéque sollicita du gouvernement l'autorisation de commencer l'apostolat auprès des Musulmans, avec le concours des Pères Jésuites de la province de Lyon. Le général Charon faisait alors l'intérim de l'Algérie. Il envoya une copie de la noble lettre de Mgr Pavy à tous les officiers des Bureaux arabes, en les engageant « à rechercher ce que la parole de nos pasteurs a produit jusqu'à présent de conversions

LAFlUgUE DU NOHD d

à la foi catholique dans l'intérieur de nos villes, pour comparer le nouveau champ que veut s'ouvrir la Propagation de la Foi avec celui où les ministres de la religion, établis depuis longtemps déjà, ont essayé leurs efforts avec toute liberté et protection s. Écrire de la sorte, c'était évidemment provoquer des réponses défavorables ; c'était vouloir ne rien accorder puisque dans les villes cette liberté n'existait pas. Du reste, les Arabes auraient pu faire aux officiers cette réponse historique des notables de Mila : « Pourquoi veux-tu que nous nous fassions chrétiens? Si c'est pour ressembler à ceux que nous voyons ici, H vaut mieux que nous restions musulmans. »

Las d'attendre une réponse qui n'arrivait pas, Mgr Pavy s'adressa aux Pères Lazaristes, alors directeurs de son grand séminaire, et chargea M. Girard de former un catéchuménat. Dans ce but une vingtaine d'enfants,

vagabonds et sans parents, furent recueillis jiar les Filles de la Charité et confiés à la direction d'un Lazariste, à Birkadem. Presque aussitôt des lettres partirent du parquet d'Alger pour Paris : on y parlait de détournement de mineurs et d'exploitation d'enfants iirabes par le travail. « Le prosélytisme, ajoutait l'avocat général Bardy, je le poui-suivrai partout. » On alla jusqu'à exiger le retour en France du P. Girard et déjà, par ordre du ministre de la Guerre, son successeur le P. Martin était arrivé en Algérie. Il fallut l'intervention directe de l'évéque auprès du' maréchal Pclissier, pour que le vénérable Supérieur du grand séminaire restât à Kouba.

A la fin de juin i855, nouvelle tentative d'apostolat. Quatre jeunes prêtres avaient formé, sous la direction de M. Girard, une petite association connue sous le nom de « Cénacle », dans le but de se consacrer à la conversion des indigènes. Deux ans plus tard, de hauts fonctionnaires, obsédés toujours par les dangers illusoires du prosélytisme, on exigeaient le licenciement.

Ces contrariétés furent une rude épreuve pour Tâme ardente de Mgr Pavy, qui s'écriait sur son lit de mort : « Je n'ai pu, hélas! que préparer la Mission, tant le pouvoir s'est montré ombrageux, en bas plus qu'en haut, de la moindre apparence d'apostolat. »

Hàtons-nous d'ajouter que ce n'est pas toujours par haine de la religion que dans sa colonie algérienne la France cessa d'être catholique. Une telle politi([ue rallia à elle des hommes éminents et des Catholiques sincères. Devant la résistance opposée à la pacification, n'était-il pas de la sagesse humaine, disait-on, de désarmer l'Islam par l'Islam et, à force de le favoriser, d'ôter tout prétexte à la guerre Mainte? On croyait se faire pardonner de n'être pas mahométan, en faisant oublier qu'on était chrétien. « Même des généraux illustres, écrivait Mgr Lavigerie, tombant dans cette étrange aberration, allèrent jusqu'à se faire musulmans dans leur for intérieur, disant hautement que seule la honte d'abandonner la religion de leurs pères les empêchait de se faire circoncire. Encore cette barrière ne les arrêta-t-elle pas tous, et nous avons vu tel de ces renégats, hautement protégé, parvenir aux premiers emplois de la colonie. »

Cette politic|ue durait depuis près de /|0 ans lorscjue la Providence suscita l'homme qui devait forcer toutes les résistances, et les événements d'où sortirait pour l'Eglise d'Afrique la liberté de l'apostolat.

Mgr Lavigerie (1867-1893.) — En mai 18G7, Mgr Lavigerie entre en scène, et son premier mandement est un manifeste, où il développe magnifi([uement la mission providentielle de la France. A la

politique imp<^riale du royaume musulman, avec les Bureaux arabes pour magistrature et le Coran pour loi, il oppose la nécessité d'assimiler l'éiémenl indigène. Au lieu a de les parquer, par la crainte d'un fanatisme en grande partie imaginaire, dans la barbarie et dans leur Coran, qui les tiennent séparés de nous par un abfme infranchissable », il préconise « deux moyens d'assimilation très efficaces : pour les enfants, les écoles françaises; pour tous, une prédication discrète, préparée par une grande diffusion des bienfaits de la charité chrétienne ».

Et presque aussitôt, il allait en personne « solliciter de l'empereur Napoléon III l'autorisation de fonder en Kabylie, là seulement où les autorités indigènes en feraient la demande, quatre ou cinq dispensaires où des Sœurs donneraient des soins aux malades. Toute propagande religieuse directe y serait absolument interdite et la charité catholique ferait tous les frais de cette œuvre. » L'Empereur se montra favorable au projet, mais le maréchal de Mac-Mahon, gouverneur de la colonie, s'y opposa.

Tout espoir de réussir semblait perdu quand la Providence intervint d'une manière visible. L'archevêque n'était pas encore de retour de France que le choléra s'abattait sur l'Algérie. La terrible épidémie fut particulièrement meurtrière parmi les indigènes, qui n'avaient pour se guérir que les amulettes de leurs marabouls; i-llc lîl |)lii de 70000 victimes.

Cependant, ce n'était là qu'une partie des fléaux qui fondirent sur ce malheureux pays. Deux années se succédèrent de séelieresse inouïe, et les saute-

relies, qui avaient déjà ravagé le Tell en 1866, arrivaient, en 1867, par grandes nuées sombres et denses. Tout ce qui pouvait être mangé, sur les arbres et dans les champs, fut anéanti en quelques jours : « On vit alors, raconte un témoin oculaire, un spectacle dont le souvenir ne s'effacera plus de notre esprit. La famine, et bientôt la peste, enlevèrent en quelques mois le cinquième de la population indigène. Le service de la voirie n'était occupé qu'à ramasser des cadavres d'une maigreur effrayante, disséminés dans les champs, les rues, les chantiers, sur le seuil ou dans les corridors des maisons. Dans la campagne, les vagabonds allaient jusqu'à déterrer, pour les manger, les animaux morts de maladie. Enfin, parmi ces extrémités de la misère, les extrémités de la cruauté et du crime : des forfaits sans nom dans l'histoire des peuples civilisés, des pères et des mères égorgeant et dévorant leurs fils ou leurs filles, et des frères tués par leurs frères. » Et tandis que l'Administration algérienne, impuissante à remédier à tant de maux, s'efforçait de les dissimuler, Mgr Lavigerie jetait, par toutes les voix de la presse, un appel à la charité catholique. Avant même d'avoir reçu aucune ressource, il se mettait à l'œuvre, ouvrant son palais épiscopal et ses séminaires aux enfants abandonnés et leur distribuant jusqu'à son linge. Deux vastes orphelinats furent bientôt fondés, Tun pour les garçons, l'autre pour les filles, et confiés aux Frères et aux Sœurs de la Doctrine chrétienne*. Le nombre des enfants s'éleva rapidement à 1800. Il n'y eut d'abord qu'une voix pour célébrer les louanges de l'archevêque, mais quand (G avril 1868) il manifesta publiquement l'intention formelle de tenter l'assimilation des indigènes en donnant à ces enfants une éducation qui les rendît capables d'opter plus tard en connaissance de cause, on voulut, à force de mauvaise foi, y voir une violation de cet article de la capitulation : « L'exercice de la religion mahométane restera

I. Disous ici que plusieurs membres des communautés de Saint- Vincent de Paul, du Bon Pasteur, de la Doctrine chrétienne et de la Compagnie de Jésus succombèrent victimes des soins qu'ils prodiguèrent aux indigènes.

de la régénération de ce peuple et de cette assimilation véritable, que Ton cherche sans la trouver jamais, parce qu'on la cherche avec le Coran, et qu'avec le Coran, dans mille ans comme aujourd'hui, nous serons des chiens de chrétiens^ et il sera méritoire et saint de nous égorger et de nous jeter à la mer. »

Qu'est devenue cette œuvre qu'un général de l'armée d'Afrique appelait « la plus belle de ce siècle », et Louis Veuillot « un événement historique de premier ordre » ? L'assimilation nationale a dépassé toutes les espérances. Ces Arabes sont si Français de cœur, de langue et de costume, qu'on se croirait en milieu européen. Au point de vue religieux, ces villages comptent parmi les meilleures paroisses de l'Algérie. La persévérance dans la foi chrétienne et l'amour de la France chez cette population que les naissances ont plus que sextuplée, faisait dire à un gouverneur d'Algérie, l'amiral de Gueydon : « C'est encore le seul essai d'assimilation qui ait réussi. Et si, depuis cette époque, la grande, l'unique solution du problème algérien reste encore ajournée, ce n'est pas à l'Eglise catholique ni à son magnanime représentant en Afrique qu'il convient d'en imputer la faute et le malheur. »

Et l'on se prend à regretter que Mgr Lavîgerie n'ait pu établir dans les mêmes conditions tous ses autres orphelins; mais des crédits supplémentaires lui ayant été refusés, l'archevêque fut, à son grand regret, dans la nécessité de disperser ceux qu'il considérait comme ses enfants. Il y eut toutefois parmi eux des missionnaires, des officiers, des médecins et des Religieuses.

Entre les deux villages des Attafs, on aperçoit un bel édifice d'architecture mauresque qui présente sur sa façade une longue vérandah aux colonnes torses et aux arceaux relevés par des faïences de couleur. Le fronton porte, en caractères arabes, les mots Bit Allah, « Maison de Dieu » ; c'est l'hôpital Sainte-Elisabeth. Elevé par Mgr Lavigerie, avec le concours du gouvernement, et confié aux Sœurs missionnaires de Notre-Dame d'Afrique, il est spécialement

destiné aux Arabes de la contrée, à ces hardis cavaliers de la tribu des Attafs qui étaient autrefois les meilleurs auxiliaires d'Abd-el- Kader. Il fut inauguré par des fêtes merveilleuses dont la magnificence orientale allait si bien au génie grandiose de Tarchevèque et, d'emblée, lui gagnait toutes les sympathies des indigènes. C'est ce qui fit dire au chef de la fantasia, le vieux Bou Alem : « Lorsque j'ai fait parler la poudre dans cette plaine pour la première fois, sous les ordres du général Lamoricière, c'était pour soumettre le pays; aujourd'hui, devenu vieux, je le fais encore pour célébrer la conquête de tous les cœurs par les bienfaits de l'archevêque. »

Depuis ce jour, plus de 20000 malades ont été hospitalisés et le nombre des lits, qui est de i5o, est doublé en temps d'épidémie. Les Sœurs — elles sont plus de 20 — soignent en outre, au dispensaire de la maison, plus de 200 malades par mois et visitent chaque semaine les villages des environs.

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